2004
Espaces et sociétés
Notes de lecture
Recensions d’ouvrages
Patrick Gaboriau et Daniel Terrolle (sous la direction), Ethnologie des sans-logis. Étude d’une forme de domination sociale, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2003
Bien que l’appellation figure dans le titre, cet ouvrage collectif n’est aucunement une « ethnologie des sans-logis ». Comme il est dit dès l’introduction, l’objectivité de la rue ne permet pas de définir un « groupe » qui serait celui des personnes sans logis et qui pourrait donc faire l’objet d’une analyse qui lui soit propre.
Si la discipline ethnologique est ici pleinement présente, avec ce qu’elle comporte de présence et de rigueur sur le terrain, plutôt que d’ethnologie des sans-logis, il vaudrait mieux parler d’ethnologie des institutions et des organisations, analysées au prisme de la manière dont celles-ci dénomment, parlent et traitent leurs pauvres. En d’autres termes, comment une société vit-elle le problème de ce qu’elle crée et définit comme étant ses propres marges ?
Sans doute pourrait-on dire à propos des personnes sans abri ce que je disais des immigrés avec Thomaso Regazzola en 1976 : ce qu’on croit entendre des immigrés lorsqu’on essaie de les écouter, ce n’est pas tellement leur propre parole, mais bien davantage le bruit de l’impact de cette parole sur nos institutions
[1].
Le principal intérêt des textes rassemblés ici est d’opérer une sorte de retournement du regard. Mais l’unique réserve à formuler est que ce retournement n’est pas le seul fait des ethnologues
[2]. C’est bien en plaçant le regard quelque part du côté de la personne sans abri que s’élabore un autre discours sur les institutions, permettant d’éviter les formes d’interprétation consacrées par la routine ou les pouvoirs dominants (par exemple les notions de fracture sociale, d’exclusion, de cohésion sociale ou encore d’urgence sociale).
C’est dire combien les mots, les discours et les catégorisations des gens et des institutions ont de capacité de mise en lumière mais aussi de capacité d’ombre et d’amnésie, y compris d’ailleurs les mots des scientifiques qui traitent de ces problèmes et qui, par la nature même des sujets qu’ils abordent, sont amenés à se poser sans cesse des questions sur les conditions épistémologiques de leurs propres discours.
Ayant produit le même genre de retournement de focale que celui dont il vient d’être question concernant l’immigration, il n’est pas étonnant de retrouver dans cet ouvrage d’ethnologues certaines des idées élaborées en 1976. L’ouvrage souligne avec force que, concernant les personnes sans logis (mais on pourrait probablement en dire autant de toutes sortes d’autres personnes et de groupes marginalisés), l’échec est l’une des caractéristiques constantes et tenaces des institutions qui en ont la charge.
Que veulent alors dire ces institutions dont la caractéristique majeure est de ne pouvoir bien fonctionner… qu’en ratant leur but ? « Quelle signification prend alors l’inévitable abandon de cette part de la population dans un pays riche ? » (p. 108). Ne convient-il pas alors, comme le font les auteurs de ce livre, de s’interroger sur le sens à donner à l’échec institutionnel, non plus cette fois comme raté du système ou accident de parcours mais au contraire comme phénomène structurel, comme raté produit socialement ? La déviance, tout comme toute autre forme de marginalité sociale, ne serait plus alors une altérité venue d’ailleurs, d’on ne sait où, puis gérée, réadaptée, « réinsérée », « réintégrée », mais une altérité-altération produite par le système comme en son centre (le capitalisme, la société de consommation, la société industrielle, la ville…).
Si telle est bien la pensée des auteurs, la société produirait et constituerait elle-même sa propre marge, avec profit économique certes, mais aussi et surtout avec des profits autres, avec des enjeux de nature encore plus vitale. L’altérité du sans-abri ou de tout autre déviant serait elle-même soigneusement produite ou du moins redéfinie par la société dominante comme « altérité recevable », comme « mal nécessaire » dans une « logique sacrificielle » (p. 72).
Dans ces conditions, normaliser ne consisterait plus à ramener les individus à la norme universelle, mais à créer de la différence domestiquée. En gros, il s’agirait moins de comprendre comment la société contrôle une marginalité donnée que de voir comment et pourquoi elle fabrique ses propres déviants. On est passé du « devenez utile » ou « devenez normal » au « devenez normalement anormal ». D’où l’importance donnée par les auteurs du livre à la question de la réinsertion.
L’un des chapitres les plus émouvants est probablement celui où Daniel Terrolle, après avoir montré combien il était difficile de s’informer sur cette question, traite de la mort comme processus de réinsertion, c’est-à-dire la seule manière qui reste au sdf pour retrouver une inscription sociale, médicale ou administrative, laquelle lui était déniée de son vivant.
Michel Marié
Julien Damon, La question sdf. Critique d’une action publique, puf, coll. « Le lien social », 2002
Le titre de l’ouvrage l’indique clairement : il ne s’agit pas de comprendre le phénomène « sans domicile fixe », ni dans ses manifestations, ni du point de vue de ses causes. L’auteur part des actions publiques qui s’adressent à des personnes catégorisées ainsi pour s’interroger sur les conditions d’émergence de telles actions, pour décrire les types de mobilisation en jeu, et, en fin de compte, évaluer le dispositif de prise en charge des sdf. On ne lira pas ici la dénonciation de la pauvreté comme « scandale », ni le constat de l’existence d’une population à la rue affectée par des troubles mentaux, mais plutôt l’histoire de la montée d’une « question » que l’action publique se propose de traiter.
Le premier chapitre s’attache à inscrire dans l’histoire séculaire le tournant majeur des années 1970, au moment où l’action publique s’est intéressée à un phénomène jusque-là plutôt négligé sur le plan de l’assistance et laissé à la charge des gardiens de l’ordre public. D’une part, l’auteur montre que les pratiques envers les pauvres se caractérisent par une remarquable stabilité : il s’agit aujourd’hui comme autrefois de « définir, classer et dénombrer », de séparer les « bons » des « mauvais » pauvres, d’alterner politiques d’hospitalité et politiques d’hostilité (voir aujourd’hui les arrêtés anti-mendicité), de rechercher la coopération des collectivités locales, d’invoquer les vertus de la coopération entre les acteurs de la prise en charge. Mais, d’autre part, des décennies 1960 à 1980, un renversement de tendance se manifeste, illustré par l’auteur par le croisement entre la courbe descendante représentant le nombre de décisions de justice visant le vagabondage et celle, ascendante, qui indique les charges consacrées par l’État à l’aide sociale pour l’hébergement (p. 40). La montée de ces dernières (multipliées par six en vingt-cinq ans) se situe dans le cadre de l’apparition de la thématique de l’exclusion, dont les sdf symbolisent la figure extrême. L’auteur montre par exemple comment la télévision illustre presque toujours l’exclusion par des images montrant des sans-abri.
C’est dans un deuxième chapitre qu’est posée la question de l’inscription d’une nécessaire assistance aux sdf sur l’agenda politique. Qu’est-ce qui a provoqué cet intérêt de l’action publique ? L’auteur écarte les arguments isolés tels que l’augmentation de la pauvreté ou la crise du logement. Pour lui, il s’agit plutôt d’un nouveau regard sur la pauvreté, entraîné par la visibilité plus grande des personnes à la rue : du fait de l’évolution morphologique des villes, les « niches urbaines » qui abritaient les sdf ont disparu, et ceux-ci se sont retrouvés dispersés sur un plus grand territoire urbain, particulièrement dans des espaces publics devenus plus « poreux » (comme les gares), desquels ils ne sont pas systématiquement chassés. En même temps, l’opinion publique, non sans ambiguïté (les bons sdf sont ceux qui vivent loin de chez soi), voit plutôt d’un œil sympathique les sans-abri. Mais, sans le relais assuré par des acteurs influents, cette visibilité n’aurait pas suffi, ainsi que le chapitre suivant l’analyse. En effet, actions collectives (dont les plus spectaculaires sont les occupations de locaux vides), groupes de pression (avec participation de personnalités aussi médiatiques que Coluche), travaux d’experts ont participé au ciblage croissant des sdf selon un mode spécifique : « Tout cela s’est développé sur une rhétorique du scandale, de l’indignation, et a poussé à l’inscription du problème sur l’agenda politique à partir de la rhétorique de l’urgence » (p. 126).
Comment se caractérisent ces sdf qui sont devenus la cible des politiques publiques ? Dans le chapitre qui les concerne, l’auteur insiste sur l’hétérogénéité d’une population qui peut se diviser en de multiples sous-catégories spécifiques, sur l’acharnement statistique qui sert à justifier l’existence d’une cible, sur la carrière d’individus qui s’inscrivent dans un temps plus ou moins long dans la vie de sans-abri. C’est par la notion de « bricolage de la vie quotidienne » que le mode de vie des sdf est présenté. Devant l’insuffisance de notions telles que celle de la désocialisation, ou celle de la désaffiliation, l’auteur préfère voir dans l’activité des sans-abri les capacités d’inventivité et de créativité de personnes qui développent une économie de la débrouille : « La vie quotidienne des sdf ne peut donc être une existence bohème, chaotique, désordonnée, irrationnelle. Elle comporte nécessairement des dimensions de lutte pour subsister matériellement, socialement, psychologiquement » (p. 172). Face à cette cible plus ou moins bien délimitée, quel est le rôle de l’État ? La réponse de l’auteur penche pour le diagnostic d’une réaffirmation de l’État. Certes, c’est un véritable « complexe bureaucratico-assistanciel » qui s’est mis en place, mêlant des intérêts et des fonds aussi bien publics que privés. Cependant, à l’image d’autres politiques publiques, l’État a trouvé une nouvelle légitimité d’intervention, en enrôlant le secteur associatif et les collectivités territoriales dans des programmes d’action de prise en charge des sdf par lesquels il garde un contrôle étroit de l’action, au moyen de diverses procédures, en particulier de subvention, d’autorisation de création d’établissements ou d’habilitation. Mais dominées par la rhétorique de l’urgence sociale, les interventions publiques conduisent les acteurs de terrain à agir, eux aussi, sur le mode du bricolage, avec des réponses au jour le jour, reposant davantage sur leur expérience personnelle que suivant des outils standardisés.
Le dernier chapitre aborde la question de la rencontre entre acteurs et bénéficiaires du ciblage. Le complexe bureaucratico-assistanciel est-il capable de développer une prise en charge des sdf avec succès ? L’auteur repère une difficulté importante : les thématiques de la grande exclusion et de la grande urgence orientent l’action publique « à se concentrer sur une logique compassionnelle, ciblée sur des sdf dont les capacités d’action sont jugées sinon nulles, du moins très limitées » (p. 233). De fait, depuis vingt ans, malgré l’accumulation des formules, des modes d’hébergement, des types d’aide, une partie des sans-abri échappe au complexe assistanciel et les drames de la rue soulèvent régulièrement l’indignation de l’opinion publique. L’auteur dresse la liste des bonnes raisons des sans-abri réticents à se laisser prendre en charge. Bien souvent les services paraissent inadaptés, mais aussi les sans-abri sont pris dans un jeu de ping-pong entre les villes, qui veulent parfois éloigner d’elles ceux qui paraissent les plus gênants, ou entre les diverses collectivités territoriales qui se renvoient la responsabilité de l’intervention.
En conclusion, l’auteur se place sur le terrain du décideur. Au-delà de la discussion sur l’intérêt que l’action publique peut trouver à privilégier des dispositifs spécifiques plutôt que des programmes génériques (problème qui traverse toutes les actions de prise en charge de la pauvreté), il propose la simplification du complexe bureaucratico-assistanciel, qu’il vient de décrire « si compliqué qu’il en est devenu illisible » (p. 265). Or le lecteur n’est pas complètement convaincu de l’intérêt d’une réforme qui aboutirait par exemple à un « guichet unique » proposant les services d’aide aux sdf. D’une part, le manque d’évaluation des carrières de sdf face à leur système de prise en charge limite fortement toute ambition de réforme d’un système dont on méconnaît l’efficacité : la « débrouille » permet sans doute de jouer avec le peu d’espaces de liberté que connaissent les sans-abri, et il n’est pas sûr qu’une filière bien organisée d’assistance des « super-pauvres » ne réduise pas ces possibilités de jeu. D’autre part, et plus fondamentalement, on peut (on doit) continuer de s’interroger sur le sens d’une telle action publique. Dans l’introduction à son ouvrage, l’auteur caractérise justement cette action : « Elle a pour premières particularités d’être ciblée sur une catégorie de population, d’être peu discutée dans son principe car celui-ci fait globalement l’unanimité, d’être très liée à la pression événementielle et médiatique, et d’être assise sur des sentiments relativement ambivalents dans l’opinion publique » (p. 5). Le consensus compassionnel semble être le moteur du déploiement (somme toute relativement modeste en moyens financiers) de l’action en direction des sdf. La lecture de ce livre, par lequel est mis au jour le mécanisme de l’action publique compassionnelle, doit plutôt nous inciter à une mise à distance de ce consensus, afin de poursuivre le questionnement : pour quoi et pour qui produisons-nous la pauvreté ?
Serge Clément
[1]
T. Allal, J.-P. Buffard et M. Marié, T. Regazzola,
Situations migratoires, ou la fonction-miroir, préface de M. Marié, Paris, Galilée, 1976, p. 15.
[2]
Dans plusieurs passages (pages 9, 72, 148, etc.), la mise en valeur d’une pensée ethnologique rigoureuse se fait un peu trop sur la base, ou en contrepoint, d’une certaine caricature socio- logique. Quand il ne s’appelle pas Bourdieu, le sociologue devient le bouc émissaire, le principe sacrificiel de l’ethnologue. La science comporte, elle aussi, ses propres amnésies.