Espaces et sociétés
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I.S.B.N.2749203244
264 pages

p. 215 à 224
doi: en cours

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Notes de lecture

no 119 2005/1

Andrée Fortin, Carole Despres et Geneviève Vachon (sous la dir. de), La banlieue revisitée, Montréal, Ed. Nota Bene, 2002, 302 pages. François Tomas, Jean-Noël Blanc et Mario Bonilla, Les grands ensembles, une histoire qui continue..., Saint-Étienne, Publications de l’Université, 2003, 262 pages. Hartmut Haeussermann, Martin Kronauer et Walter Siebel (sous la dir. de), An der Rändern des Städte (Aux marges des villes), Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 2004, 344 pages

Les trois ouvrages ici rassemblés ont deux points communs. Ils sont d’abord confrontés au dilemme de la recherche urbaine : si chaque ville et chaque quartier sont spécifiques, comment repérer les constantes et monter en généralité ou, en d’autres termes, comment atteindre l’universel en étudiant des cas particuliers ? Pour cela, il faut des concepts adéquats. La banlieue revisitée et Aux marges des villes examinent si les concepts venus des États-Unis sont respectivement applicables au Québec et à l’Allemagne. Il faut observer que la sociologie urbaine allemande sort de sa fascination pour la sociologie de l’École de Chicago ; elle se demande si les villes allemandes ne se développent pas selon un modèle propre à l’Europe et elle s’intéresse en particulier aux travaux français.
Aux marges des villes est un titre à l’ambiguïté calculée et très « simmélienne » : les « marges » de la ville sont d’abord sociales et elles sont à la fois à la périphérie, dans les grands ensembles dévalorisés, et au centre, dans les vieux quartiers dégradés. La banlieue revisitée et Les grands ensembles traitent différentes « banlieues » ; mais leur lecture rappelle la phrase de l’humoriste Georges B. Shaw : « L’Angleterre et les États-Unis sont deux pays séparés par la même langue », le Québec et la France aussi ! Dans le premier, la banlieue renvoie à la suburbia, c’est-à-dire à l’habitat des classes moyennes aisées, celles qui ont fait construire leur bungalow. Dans le second, la banlieue désigne d’abord les grands ensembles d’habitat social. Dans La banlieue revisitée, certaines expressions sont bien trouvées : développement « viable » est bien meilleur que développement « durable » (le béton est fait pour durer longtemps, il n’est pas « durable » pour autant), d’autres expressions intriguent le lecteur français : que veut dire au juste « zone urbaine » quand on l’oppose à « quartier de banlieue » (p. 104) ? Il faut apprendre la langue québécoise…
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La banlieue revisitée est un véritable ouvrage collectif qui rend compte de l’enquête réalisée par une équipe pluridisciplinaire (architectes, designers urbains, urbanistes, psychologue, géographe et sociologues) sur la banlieue de la ville de Québec. Le premier objectif est de produire des connaissances : que devient la banlieue quand elle prend de l’âge, et ses habitants avec elle ? Le deuxième objectif est de préparer et de faciliter son évolution, dans une perspective de développement viable, avec des propositions à la fois architecturales et réglementaires. Le troisième objectif annoncé, permettre un urbanisme participatif, est peu développé.
Au Québec, la banlieue est vue plutôt positivement en raison de sa population ou, pour reprendre l’expression des interviewés, de « la classe de gens ». Mais elle a une connotation négative car elle n’est ni une vraie ville, ni la nature sauvage. Cette enquête montre d’abord que les habitants « retournent le stigmate », qu’ils sont très attachés à leur banlieue et qu’ils y ont pris racine. Il y a d’ailleurs un paradoxe, qui n’en est peut-être pas un : on choisit son quartier pour la classe de gens, et pourtant on fréquente très peu ses voisins (p. 60).
Deuxième enseignement : la banlieue québécoise se diversifie. Au centre-ville, on distingue la basse-ville, plus populaire, et la haute-ville, plus aristocratique. On peut distinguer aujourd’hui la haute-banlieue et la basse-banlieue (p. 81) et, plus généralement, quatre types : la banlieue rurale, villageoise, urbaine et suburbaine (p. 178). Il faut prendre en compte les évolutions démographiques, et une enquêtée appelle sa rue « la rue des veuves » (p. 71) ! Enfin, la banlieue se densifie pour deux raisons : elle n’est plus exclusivement résidentielle, bureaux et commerces s’installent ; elle n’est plus exclusivement pavillonnaire, et de nombreux petits immeubles collectifs sortent de terre. Cette mixité des fonctions et des types d’habitat est perçue par les résidents, et l’un d’eux déclare joliment : « La banlieue est rendue en ville » (p. 71).
Sur la base de ces constats, l’équipe pluridisciplinaire fait quelques propositions pour un développement urbain viable des banlieues de Québec. Tout d’abord, pour libérer la banlieue de la contrainte automobile, donner la priorité aux piétons et aux transports collectifs. Viser ensuite à une densification raisonnée, notamment en créant un deuxième logement dans les bungalows unifamiliaux. Ceci pourrait aussi être une réponse au vieillissement et permettre à des personnes âgées de rester dans leur domicile le plus longtemps possible, tout en évitant l’isolement. Les architectes proposent quelques solutions techniques, mais leur mise en œuvre suppose des modifications réglementaires que l’équipe appelle de ses vœux.
Dans cet ouvrage, deux points méritent une discussion approfondie. Tout d’abord, le développement viable de la banlieue est uniquement envisagé dans une logique endogène, sans l’arrivée de populations nouvelles. D’autres scénarios prospectifs peuvent être envisagés, à partir de la migration. Ensuite, voir une équipe pluridisciplinaire enquêter sur les représentations et les images de la ville des habitants, et en faire le point de départ de ses propositions d’aménagement, est très utile et intéressant. Mais on reste loin de l’urbanisme participatif que les auteurs appellent de leurs vœux, sauf à considérer que l’enquête auprès des habitants est l’instrument de leur participation. Un pas supplémentaire est nécessaire : instaurer un débat démocratique.
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Les grands ensembles, une histoire qui continue… est écrit par trois enseignants de l’école d’architecture de Saint-Étienne. L’auteur principal, François Tomas, est géographe et il a été l’adjoint à l’urbanisme du maire de Saint-Étienne à la faveur de la victoire de la gauche en 1977. Si l’engagement de l’élu est sensible, il a un souci d’analyse de la réalité et de production de connaissances nouvelles. Il privilégie Saint-Étienne qu’il connaît bien, mais pour en faire un cas exemplaire qui illustre les évolutions de la politique française des grands ensembles.
Le deuxième auteur, Jean-Noël Blanc, est sociologue et il privilégie l’histoire des idées. Il montre que le consensus qui a présidé à la construction des grands ensembles est fondé sur un malentendu ; il en résulte qu’il s’est très vite brisé, dès 1958. Un consensus suppose « une convergence d’intérêts […], mais aussi une connivence d’idées » (p. 52). La ville est restée longtemps à l’abandon car elle faisait peur à tout le monde, pour des raisons diamétralement opposées : à la gauche et à la droite, aux architectes et aux ingénieurs des Ponts, aux chercheurs et aux élus, etc. Le grand ensemble a été conçu comme l’antiville : il aspire à mettre fin à l’anarchie et aux désordres urbains. La critique est d’abord venue des artistes, les sociologues et les chercheurs en sciences sociales sont restés à la traîne, à quelques exceptions près : Raymond Ledrut et surtout Henri Lefebvre, les fondateurs d’Espaces et sociétés. La contribution du troisième auteur, Mario Bonilla, s’intègre mal dans cet ouvrage et elle en brise l’unité : c’est une analyse de l’évolution de la forme urbaine des grands ensembles qui privilégie le Mirail à Toulouse, sans la moindre considération pour l’environnement social.
Tomas étudie deux grands ensembles stéphanois : Beaulieu-Le-Rond-Point, un ensemble de taille moyenne, construit à partir de 1953 et qui a « réussi à vivre caché et sans histoire, tout en vieillissant doucement » (p. 139). L’auteur attribue cette réussite à un contexte économique favorable, une politique de peuplement en faveur des familles « les moins défavorisées » et la qualité de la forme urbaine, en particulier des jardins. À l’opposé, la zone à urbaniser en priorité (zup) de Montreynaud, démarrée en 1965, peut être considérée comme un échec. La crise économique est passée par là et le contexte sociodémographique a changé, la forme urbaine laisse à désirer, avec les handicaps bien connus de l’enclavement, l’absence d’équipements et de transports publics, etc. Il faut y ajouter des problèmes de gestion par une société d’économie mixte contrôlée par la banque Paribas, provoquant une crise financière au début des années 1970. Il y a un peu d’autocélébration dans la présentation de la réhabilitation menée par la nouvelle municipalité et l’on passe du registre scientifique à celui, fort instructif, du témoignage lucide et argumenté de l’acteur engagé.
Tomas distingue le logement social (avec ses institutions, son financement partiellement étatique et sa population) et la forme architecturale et urbaine du grand ensemble. Il considère que les couches moyennes étaient les destinataires et les bénéficiaires « naturels » des grands ensembles, les pauvres et les étrangers étant logés ailleurs, dans des cités « d’urgence » ou de « transit [1] ». Mais c’est une généralisation abusive : la plupart des grands ensembles ont eu en leur sein des immeubles « très sociaux » pour les pauvres, notamment pour le relogement des habitants chassés du centre-ville par la rénovation urbaine (les étrangers ne venant qu’après 1974). Les grands ensembles n’étaient pas des « ghettos de petits bourgeois », mais des lieux de cohabitation contrainte. Le quartier de l’Arlequin à Grenoble est exemplaire à cet égard : les espaces de rencontre et de communication conçus par les architectes et les sociologues du débat des années 1970, n’ont pas empêché les classes moyennes de déserter. Seuls les pauvres sont restés.
Cet ouvrage est très riche, à la fois par l’analyse fine et détaillée de cas concrets et par leur mise en perspective. Mais il cultive la nostalgie d’un âge d’or mythique du grand ensemble où les classes moyennes pratiquaient l’entre-soi. Le titre de la conclusion est particulièrement explicite : « Les grands ensembles n’ont pas été fait pour les pauvres. » C’est davantage vrai pour quelques villes nouvelles (voir le dossier dans ce numéro). Si les grands ensembles ont été construits pour les classes moyennes, elles n’ont fait que passer. Le consensus s’effrite dès qu’elles le quittent massivement. « On demandait aux grands ensembles, qui avaient heureusement contribué à résoudre la crise du logement des classes moyennes, de répondre désormais aux besoins des familles d’origine étrangère et/ou frappées par la crise sociale […]. On oubliait que les grands ensembles n’avaient pas été conçus pour cela » (p. 254). Tout en tenant un discours sur la mixité sociale, Tomas voudrait bien se débarrasser des pauvres. Il est en effet illusoire de croire qu’ils seront mieux acceptés dans « les quartiers valorisés et bien desservis en services de tous ordres » (p. 255).
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Aux marges des villes est l’aboutissement d’une comparaison internationale organisée par des chercheurs allemands qui ont invité des collègues étrangers pour voir ensemble s’il était pertinent d’appliquer au contexte allemand des concepts « importés » des États-Unis (l’underclass) ou de France (l’exclusion sociale). C’est ce qui explique l’architecture du livre : la première partie présente les concepts d’underclass (Alice O’Connor, Santa Barbara) et d’exclusion sociale (Serge Paugam). La seconde partie présente des recherches sur l’exclusion sociale dans des villes d’Europe et des États-Unis par Godfried Engbersen (Rotterdam), Paul Jargowsky (Dallas) et Loïc Wacquant (Berkeley et Paris). Je serai bref sur ces deux premières parties, car il s’agit de traductions en allemand de textes écrits en français ou en anglais ; la plupart des lecteurs d’Espaces et sociétés préféreront sans doute lire l’original. Je m’attarderai davantage sur les recherches allemandes : l’exclusion sociale à Berlin et à Hambourg, l’exclusion des étrangers et l’influence du quartier sur l’installation dans la pauvreté.
O’Connor fait une analyse critique du concept d’underclass. Élaboré par William Julius Wilson, ce concept a été popularisé tardivement en France (son ouvrage, The Truly Disadvantaged, 1987, n’est pas traduit à ma connaissance). Il doit être replacé dans la longue tradition de l’École de Chicago, depuis la fin du xixe siècle. Parler d’underclass a le mérite de souligner que le problème des ghettos aux États-Unis n’est pas un problème racial ou culturel, mais un problème économique lié au chômage massif et à l’absence de perspectives pour en sortir. Il s’inscrit toutefois dans la perspective évolutionniste des débuts de l’École de Chicago, avec ses quatre étapes : concurrence, conflit, adaptation et assimilation. Ce concept reprend surtout la posture épistémologique propre à l’École de Chicago, faite de valeurs sociales démocrates, combinées à un naturalisme sociologique (p. 55).
Pour Paugam, la pauvreté et l’exclusion ne sont pas des états mais des processus ; il construit une typologie de la pauvreté avec trois figures : la pauvreté intégrée, surtout présente au Portugal et en Italie du Sud, la pauvreté marginalisante, en Allemagne et en Suède et, enfin, la pauvreté disqualifiante, en France et au Royaume-Uni. Ce genre de « comparaison » européenne est aujourd’hui très à la mode (voir le succès de la typologie des États-providence d’Esping-Andersen, 1990), mais il m’irrite beaucoup : ce sont des simplifications outrancières qui viennent renforcer les stéréotypes nationaux.
Engbersen étudie l’exclusion des chômeurs de longue durée et des migrants clandestins à Rotterdam. Il fait lui aussi des typologies, distinguant chez les chômeurs les « classiques » et les « modernes ». Les premiers se replient sur eux-mêmes, ils sont isolés et résignés. Ils se soumettent par conformisme aux rituels de recherche d’emploi, mais ils échouent car il s’agit d’une self-fulfilling prophecy (« prophétie auto-réalisatrice »). Parmi les étrangers en situation irrégulière, l’auteur distingue quatre groupes (p. 116) : les « régularisables » en raison du mariage, des enfants ou de la durée du séjour ; les « stationnaires » qui s’accommodent de la précarité de leur statut ; les marginalisés pour qui la situation s’aggrave avec le temps et qui peuvent basculer dans le dernier groupe ; les membres de réseaux de type mafieux (trafic de drogue, etc.).
Jargowsky fait deux constats dérangeants sur l’ensemble des aires métropolitaines des États-Unis, en particulier à Milwaukee : la ségrégation sociale et spatiale augmente malgré les politiques de lutte contre la discrimination. Le résultat est le même avec les indicateurs de race ou de pauvreté, ce qui montre bien que le « ghetto » associe pauvreté et couleur de la peau. Les interventions publiques à visée réparatrice sont prisonnières d’un paradoxe : si elles favorisent l’accès à un emploi classique, en dehors du ghetto, elles incitent les ex-chômeurs à déménager. C’est la métaphore de « l’écrémage » du quartier : quelques individus sont peut-être tirés d’affaire, mais le ghetto demeure. À l’inverse, lorsque la stratégie publique vise à redynamiser le quartier, objectif des empowerment zones, le risque est de renforcer son isolement et son enclavement.
Sous le joli titre de Ceinture rouge et ceinture noire, Wacquant compare la banlieue parisienne aux ghettos noirs des États-Unis, plus particulièrement la Cité des 4 000 à La Courneuve et Chicago South Side. Il montre les similitudes dans les processus d’exclusion, mais avec une différence essentielle : il n’y a pas en France de ghetto monoethnique : il est de plus en plus pluriethnique. Il en déduit qu’aux États-Unis, la race serait le premier facteur d’exclusion et de stigmatisation, alors qu’en France la cause principale serait l’appartenance aux milieux populaires, combinée avec un conflit de générations entre jeunes et adultes. Le désaccord entre Wacquant et Jargowsky sur l’influence de la classe sociale aux États-Unis est flagrant, et il est dommage qu’il n’y ait pas un débat entre eux dans ce livre. Pour la France, il faut relever que Wacquant se fonde sur des données du début des années 1990 qui n’ont pas été réactualisées, alors que l’ethnicité est probablement plus affirmée aujourd’hui dans les processus de stigmatisation des « banlieues ».
En Allemagne, la chute du mur de Berlin, en 1989, est une rupture importante en ex-rda, bien sûr, mais aussi dans l’ex-rfa, ce qui est habituellement sous-estimé ou ignoré. Berlin, par exemple, a eu après l’unification des rêves de grandeur et de prospérité retrouvées. Mais la réalité est beaucoup moins radieuse. Berlin a perdu ses industries, à l’Est comme à l’Ouest ; il y a bien le développement des services, mais il est polarisé entre des emplois très qualifiés et des tâches déqualifiées et, surtout, il ne suffit pas à enrayer le chômage qui a doublé entre 1990 et 2001. Les prix augmentent à l’Est, avec la restitution des logements à leur ancien propriétaire, comme à l’Ouest, avec la vente des logements sociaux.
La disparition du Mur rend le centre à nouveau attractif et la gentrification progresse. L’homogénéité sociale est préférée à l’hétérogénéité ethnique. Kreuzberg, le quartier turc, paradoxalement protégé de la spéculation par le Mur, fait figure d’exception et résiste. Hartmut Häussermann et Andreas Kapphan s’interrogent sur la fonction de ce quartier et ils reprennent la métaphore du « transit » et du « cul-de-sac » (von Uebergangszonen zu Sackgassen) : favorise-t-il l’intégration des pauvres et des étrangers ou joue-t-il le rôle « d’abcès de fixation » ? À la périphérie, on constate deux tendances opposées : l’attraction des banlieues résidentielles et la répulsion des grands ensembles, nombreux dans les banlieues de Berlin-Est. Les auteurs préconisent une stratégie globale d’intégration, à la fois urbaine, économique et sociale. Ils soulignent l’importance de la participation et de l’empowerment des habitants. Je crois lire la traduction allemande du fameux rapport Dubedout (1983), à l’origine du développement social des quartiers en France. Au moment où le « capitalisme rhénan » subit une purge néo-libérale, avec ses conséquences dramatiques pour les chômeurs, j’avoue mon scepticisme.
À la différence de Berlin, Hambourg a bénéficié de la chute du Mur. C’est à nouveau la grande métropole de l’Europe du Nord, l’activité portuaire a été redynamisée et c’est une des rares villes allemandes où l’emploi a augmenté. Mais le nombre de chômeurs et d’assistés sociaux a crû lui aussi. Comme à Berlin, la pauvreté se concentre dans les vieux quartiers centraux et les grands ensembles périphériques. Martin Kronauer et Berthold Vogel étudient l’influence du quartier sur les modes de vie des chômeurs. Ils ont comparé un grand ensemble stigmatisé et St-Pauli, le quartier de la prostitution qui devient un haut lieu touristique, tout en étant le quartier avec le plus d’étrangers (44 %), de pauvres, de chômeurs et d’assistés sociaux. À la surprise des chercheurs, dans les deux quartiers, une large majorité des chômeurs portent un jugement positif sur leur quartier et envisagent d’y rester ; seule une minorité souhaite en partir. Par contre, il y a un chassé-croisé dans les raisons du choix et une distinction très sexuée. Les chômeuses du grand ensemble, surtout lorsqu’elles élèvent seules leurs enfants, sont très attachées à leur quartier, riche en équipements socioéducatifs et facilitant l’entraide et les solidarités familiales. Les chômeurs masculins trouvent qu’il n’y a rien pour eux, ils sont isolés et stigmatisés et ils aspirent par conséquent à déménager.
À l’inverse, à St-Pauli, les chômeurs sont très satisfaits de l’ambiance du quartier et des facilités qu’il procure pour gagner de l’argent dans des activités plus ou moins légales. Les chômeuses voient d’abord dans ce quartier une menace pour la bonne éducation de leurs enfants. Tel Janus, ces quartiers ont deux visages. Comme Kreuzberg, St-Pauli offre à la fois un mauvais logement bon marché et des niches pour l’économie informelle. Il permet la survie, mais il maintient dans la marginalité. Si le grand ensemble offre de meilleurs logements et des équipements, il ne permet guère la sortie du chômage. Le quartier influence l’insertion sociale et professionnelle, mais il est un facteur parmi d’autres, et il est difficile d’isoler son rôle spécifique.
Pour étudier les « migrants » en Allemagne, Peter Bremer et Norbert Gestring empruntent le concept d’exclusion sociale à Paugam ainsi qu’à Dubet et Lapeyronnie, mais en le soumettant à un examen critique. Ils soulignent son caractère multidimensionnel et ses ambiguïtés. L’exclusion de la société n’existe pas à proprement parler. Pour faire bref, c’est une intégration stigmatisante dans une position dévalorisée. L’Allemagne se perçoit comme un pays d’émigration (vers les Amériques, l’Europe de l’Est, la Russie, etc.) et elle a beaucoup de mal à admettre qu’elle est aussi un pays d’immigration de façon structurelle. Ce point aveugle conduit à privilégier le droit du sang sur le droit du sol, malgré les assouplissements de la nouvelle loi sur la nationalité, à la fin des années 1990.
C’est pourquoi les auteurs distinguent quatre sous-groupes parmi les migrants installés en Allemagne, chacun éprouvant des formes particulières d’exclusion : les immigrés de l’Union européenne (Italie, Grèce, Espagne, Portugal) : ils ont aujourd’hui des droits politiques, économiques et sociaux plus ou moins équivalents à ceux des Allemands ; les immigrés des pays hors Union européenne : les Turcs sont les premiers concernés et ils ont le statut d’étranger, sans droits politiques ; les Aussiedler ou descendants d’Allemands installés en Russie ou en Europe de l’Est : ils étaient nombreux avant la construction du Mur en 1961 et le sont à nouveau depuis sa chute en 1989. Ils sont des citoyens allemands, mais ils sont stigmatisés et rejetés ; enfin, les réfugiés politiques et demandeurs d’asile : ils n’ont pas le droit de travailler tant qu’ils n’ont pas obtenu la reconnaissance de leur statut et ils sont condamnés à vivre de l’assistance sociale.
Les migrants sont d’abord exclus du travail. En 1998, le taux de chômage était de 9,8 % pour l’ensemble de la population et presque le double (18,3 %) pour l’ensemble des étrangers. Ceux qui travaillent occupent le plus souvent des emplois précaires, mal payés, insalubres et même dangereux. Il n’est pas étonnant qu’ils soient concentrés dans les plus mauvais logements, dans les quartiers dégradés du centre et/ou de la périphérie ; Berlin et Hambourg ne sont pas des exceptions. Pour les auteurs, l’exclusion a d’abord des causes socioéconomiques. Les migrants deviennent des « surnuméraires », mais ils continuent à alimenter « l’armée industrielle de réserve », au sens marxiste du terme. Ils ne sont donc pas des exclus et leur défaut d’intégration ne se limite pas à un problème interculturel.
Andreas Farwick s’interroge sur les conséquences de la concentration spatiale des pauvres : est-ce que vivre dans un « îlot de pauvreté » empêche de « sortir » de la pauvreté ? Pour répondre, il fait une analyse statistique fine des quartiers de Brême et de Bielefeld ; il étudie en particulier le lieu de résidence des bénéficiaires de « l’aide à la subsistance » (hlu, l’équivalent allemand du rmi) et la durée de la perception de cette aide, son interruption étant considérée comme une « sortie » de la pauvreté. Les résultats confirment les travaux précédents : lorsqu’ils ne sont pas à la fois pauvres et étrangers, les pauvres et les étrangers vivent dans les mêmes quartiers. On perçoit plus longtemps l’aide à la subsistance quand on habite dans une poche de pauvreté que quand on habite ailleurs. Le quartier joue bien un rôle négatif, même si divers facteurs interviennent conjointement et sont difficiles à départager statistiquement. Trois d’entre eux semblent jouer un rôle important : la faiblesse des ressources offertes par le quartier en termes de réseaux sociaux, etc. ; des processus d’apprentissage sociaux négatifs au contact des voisins pauvres ; et, surtout, la stigmatisation et la discrimination à l’encontre du quartier et de ses habitants.
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Ces trois ouvrages montrent la diversité des banlieues selon la population (riche ou pauvre), la fonction urbaine (purement résidentielle ou mixte) le type d’habitat (individuel ou collectif), etc. Ils montrent aussi la diversité des quartiers de la pauvreté : vieux quartiers centraux et grands ensembles périphériques, bien difficiles à transformer dans un cas comme dans l’autre. Même si c’est analysé finement, tout cela est déjà connu et l’essentiel est peut-être ailleurs : en Europe comme au Québec, la recherche urbaine s’émancipe de la fascination des États-Unis. Elle ne cherche plus à plaquer chez elle des modèles théoriques hérités de l’École de Chicago, mais à élaborer ses propres modèles explicatifs du développement urbain.
 
NOTES
 
[1]Un autre Stéphanois, Jacques Ion, a relevé que le « transit » était en réalité un « cul-de-sac ».
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