Espaces et sociétés
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I.S.B.N.2749203244
264 pages

p. 225 à 242
doi: en cours

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Notes de lecture

no 119 2005/1

L’aménagement de la région parisienne (1961-1969). Le témoignage de Paul Delouvrier, accompagné par un entretien avec Michel Debré, Paris, Presses de l’École nationale des Ponts et chaussées, 2003, 220 p. Bernard Hirsch, Oublier Cergy... L’invention d’une ville nouvelle. Cergy-Pontoise (1965-1975), Paris, Presses de l’École nationale des Ponts et chaussées, 2000 (2e édition)

La forme du premier ouvrage est originale. Il s’agit de la transcription de deux entretiens (interviews filmées) que Bernard Hirsch (auteur du second ouvrage ici recensé) a menés en 1984 avec Paul Delouvrier et certains de ses collaborateurs d’une part, et avec Michel Debré d’autre part. Premier ministre du général de Gaulle, Michel Debré a engagé la politique des villes nouvelles et l’aménagement de la région parisienne. Il apparaît comme celui qui prit la décision et c’est à ce titre qu’il est interrogé. La forme orale donne à ce premier ouvrage un ton vivant et particulièrement agréable, malgré quelques difficultés de compréhension (un léger appareil de notes aurait donné à ces témoignages leur contexte et leur portée). Le second ouvrage est tout aussi original. Il s’agit du journal que Bernard Hirsch rédige au cours des dix années pendant lesquelles il dirige la Mission d’études et d’aménagement, devenue en 1969 Établissement public d’aménagement de Cergy-Pontoise.
La première interview aborde une série de thèmes permettant de comprendre à la fois les conditions et les intentions des concepteurs de l’aménagement de la région parisienne au cours des huit années durant lesquelles Paul Delouvrier en est le « patron ». Cette évocation commence par la création du district dont Paul Delouvrier fut le premier délégué, et se poursuit par les conditions d’élaboration du Schéma directeur, puis par les décisions et moyens mis en œuvre dans la réalisation des villes nouvelles. Les particularités du contexte, la chronologie des faits comme les principes mis en œuvre sont connus et ont été depuis trente ans abondamment commentés. Pour qui a lu Pierre Merlin ou Michel Carmona, par exemple, l’ouvrage n’apprendra rien de nouveau, d’autant que depuis 1984 – date de ces entretiens –, les appels à la mémoire des acteurs de cette époque se sont multipliés. L’intérêt de ces témoignages croisés est ailleurs. Il tient à la « photo de groupe » qui nous est donné à voir, puisque le dialogue réunit tour à tour Jean Millier, Serge Goldberg (premier directeur de l’epa de Saint-Quentin-en-Yvelines), Jacques Michel, Michel Piquard, Jean-Eudes Roullier. On découvre d’où viennent ces hommes (l’Algérie, l’Afrique noire ou la formation aux États-Unis), comment ils se sont choisis et appréciés, comment ils ont pu « faire équipe » autour de la conviction qu’il fallait « agir », comment ils ont réussi, non sans mal d’ailleurs, à réunir les moyens pour cela. C’est une illustration de ce qu’a été la haute fonction publique, sa posture, ses idéaux au début de la Ve République.
Cette photo doit nous inviter à porter davantage d’attention critique au caractère de témoignage historique de ces dialogues, car il s’agit autant de souvenirs que de justifications a posteriori. Elle date déjà de vingt ans et relate une épopée sur laquelle les protagonistes se sont depuis suffisamment répandus pour que les propos paraissent convenus. On ne s’étonnera pas de la définition militaire de l’urbanisme et qui est justifiée (des « combats » p. 131-132), et du regard déçu que ces acteurs portent sur la situation des années 1980 marquée, selon Paul Delouvrier par le « laxisme » en matière d’urbanisme (p. 69).
Le livre de Bernard Hirsch (1927-1988) est d’un ton différent, plus personnel et plus attachant. C’est une chronique, celui qui fut le « patron » de l’Établissement public livrant à la fois son journal de bord et « sa part de vérité ». Ces dix années sont faites de hauts et de bas, d’espoirs, de questions, de déceptions et d’événements – l’ouvrage est d’ailleurs composé de deux parties, Mai 1968 où « il s’en fallut de peu que tout ne soit remis en cause », marquant la césure (p. 157). On y trouve toutes les grandes décisions qui marquent encore aujourd’hui le paysage de Cergy, l’origine et le cheminement de ces décisions. Les rencontres, découvertes et certains « incidents » sont évoqués avec juste ce qu’il faut de commentaires et d’appréciations pour donner à cet écrit une tournure personnelle. À l’évidence, Bernard Hirsch voyait en Cergy une « œuvre », collective certes, mais conçue par des personnes faites de chair et d’os.
Cet ouvrage pose comme le précédent la question du témoignage et de sa portée pour qui veut comprendre les processus de production urbaine. Pour en savoir davantage, il faut entrer dans les détails du « pourquoi ? » avant d’aborder les « comment ? », croiser les sources, combler les lacunes, prendre le temps de questionner les inévitables déformations de la mémoire, redonner de l’épaisseur au contexte. C’est ce à quoi se sont employés Lion Murard et François Fourquet, dans des entretiens menés en 1975-1976 et qui paraîtront prochainement chez le même éditeur (Anatomie d’une décision : les villes nouvelles). Treize témoignages de personnalités liées à cette « décision » sont ainsi mis en scène à la manière de ce que François Fourquet a fait pour l’histoire de la comptabilité nationale et du Plan (Les comptes de la puissance). Ces entretiens, leur analyse thématique et détaillée, l’appareil critique qui les accompagne font de cet ouvrage un outil indispensable, dont la lecture éclaire d’un autre jour les deux ouvrages précédents.
Viviane Claude

Michel Mottez, Carnets de campagne, Évry 1965-2007, L’Harmattan, coll. « Villes et Entreprises », 2003, 252 p.

Comme son sous-titre le laisse deviner, cet ouvrage s’inscrit, ne serait-ce que rétrospectivement, dans un combat : celui mené par une poignée d’individus pour faire surgir du sol, par une action volontariste, rien de moins qu’une ville. C’est-à-dire quelque chose qui, d’ordinaire, est le produit d’une génération plus ou moins spontanée et d’innombrables initiatives non coordonnées couvrant des dizaines, voire des centaines d’années. Architecte, Michel Mottez compte parmi ces gens dont on peut dire qu’ils furent les véritables géniteurs des villes nouvelles françaises, à la fois au titre de concepteurs de projets et d’acteurs de leur mise en œuvre. Autant dire qu’il est particulièrement bien placé pour livrer une description concrète de l’une des facettes les plus significatives de la politique d’aménagement urbain lancée en France à l’époque des Trente Glorieuses. Mais, comme pour tout récit de ce genre, où les rationalisations a posteriori alternent avec les plaidoyers pro domo, on y chercherait en vain trace d’une analyse scientifique. En revanche, il fournira aux chercheurs désireux d’explorer l’univers mental des aménageurs un indispensable corpus idéologique.
M. Mottez découpe l’histoire de la ville nouvelle d’Évry en quatre épisodes dont l’importance respective va s’amenuisant au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la période fondatrice. Il est vrai qu’elle est plus exaltante que celles venues après. N’ont-elles pas, finalement, débouché sur la « disparition » de la ville nouvelle ? Évry, en effet, n’a plus, aujourd’hui, que le statut de communauté d’agglomération. Éclipse provisoire ? M. Mottez veut le croire. Mais, imprégnées de juridisme, de nominalisme et de confiance aveugle dans la politique politicienne, les incantations « citoyennes » sur lesquelles se termine l’ouvrage relèvent moins de la prospective, fût-elle la plus optimiste, que de la méthode Coué.
Ce qui fait, malgré tout, l’intérêt majeur du livre et aussi, n’hésitons pas à le dire, le plaisir que procure sa lecture, c’est, au-delà des informations de première main concernant certains aspects souvent laissés dans l’ombre de la gestation et du développement de la ville nouvelle, l’implication personnelle de l’auteur. Implication qui, malgré le recul temporel et professionnel pris depuis lors, continue d’orienter fortement le regard de l’observateur. M. Mottez persiste, en effet, à faire sien le « grand dessein » que portait Paul Delouvrier, le « délégué général au District » nommé par le président de la République : « remettre de l’ordre » dans le « merdier » – pour reprendre l’expression du général de Gaulle – que constituait l’agglomération parisienne au début des années 1960. Et qu’elle constitue toujours, si l’on en juge par le « premier dossier » figurant à l’ordre du jour du nouveau conseil régional : la « maîtrise de l’urbanisation ».
D’autres ouvrages ou articles ont mis en lumière les enjeux réels, à la fois économiques et politiques, de cette remise en ordre « urbaine » menée au pas de charge par une technocratie que l’avènement de la Ve République venait de libérer du contrôle parlementaire. M. Mottez se garde de les évoquer, expédiant ironiquement, au détour d’une phrase, l’opposition des élus du pcf à un projet qu’ils jugeaient trop conforme aux intérêts du « grand capital ».
Pour l’auteur, la finalité officiellement impartie à la création de villes nouvelles en région parisienne ne saurait, pas plus aujourd’hui qu’hier, être mise en doute : donner à la population qui y résiderait une « capacité d’exister autrement que comme banlieusard, vilain mot péjoratif qui faisait sous-parisien ». Or, conformément à la doxa de l’époque, demeurée apparemment intangible aux yeux de M. Mottez, une ville se définit avant tout par son Centre – la majuscule est de l’auteur –, ce qui désigne « ce lieu magique par lequel tout se comprend ». Quant aux « quartiers », seule une articulation soigneusement étudiée avec le Centre leur permettrait de devenir les lieux par excellence de la « cohabitation ».
On comprend, dans ces conditions, que la dégradation continuelle de la situation sur le terrain au cours des dernières décennies ait laissé M. Mottez quelque peu désemparé. Les « garants d’un bien vivre ensemble » pesèrent de peu de poids face à la montée de la pauvreté, et la ville nouvelle d’Évry s’est vue, du coup, incluse dans l’infâmante « banlieue » – mot devenu plus « vilain » et plus « péjoratif » encore – malgré tous les efforts accomplis pour l’en distinguer. « Les villes nouvelles se croyaient à l’abri de la violence ; elles pensaient avoir réussi le tissu social de la France de demain, une France aux multiples visages […] Hélas, la violence est là et bien là. » En fait, ce sont les « bâtisseurs de l’imaginaire », et non le produit de leur imagination, qui, une fois de plus, s’étaient fait des idées.
Comme la plupart des membres des équipes embarquées dans la « belle aventure » des villes nouvelles, majoritairement composées d’ingénieurs, de géographes, d’urbanistes et d’économistes, M. Mottez ignorait largement la dimension sociologique de la réalité urbaine. Or, il ne paraît toujours pas s’en être aperçu. Le « social », pour lui, se réduit, en effet, à de vagues considérations sur l’« équilibre », la « diversité », le « mixage », le « brassage », la « convivialité », l’« animation », posés d’ailleurs comme effets à produire plutôt que comme concepts à discuter. À l’instar de la plupart des praticiens de l’aménagement, cet architecte reste persuadé que les formes urbaines modèlent des relations et les comportements. L’« objectif premier » de l’entreprise, affirme-t-il dans l’introduction, était de « créer un cadre de vie ». La « vie », comme l’intendance, était supposée suivre.
Malgré l’effervescence qu’a connue la sociologie urbaine dans les années 1970, il ne semble pas que, par la suite, elle ait incité les responsables de la promotion des villes nouvelles à revoir leur copie. Certes, M. Mottez ne cache pas les multiples révisions, pour ne rien dire des renonciations, auxquelles n’ont cessé d’être soumis les plans ou les programmes initiaux. Mais, à le lire, ces remaniements sont toujours imputables à « la vie » – divergences entre acteurs, réactions des citadins, tournants politiques, changements de conjoncture économique, etc. –, qui se charge de contredire les hypothèses ou les schémas de départ, abstraits, par définition. En revanche, les apports des sciences sociales, rendues plus critiques par les années de « contestation », semblent bel et bien ignorés lorsqu’il s’agit d’élucider les raisons des résistances ou des échecs rencontrés. Signalons au passage, anecdote aussi cocasse qu’édifiante relatée par l’auteur, l’écoute sauvage à laquelle il a participé, dans le cadre d’une enquête à prétention sociologique, de couples de cadres d’entreprises high-tech installées à Évry, lors d’un dîner-débat destiné à tester l’adéquation de leur mode de vie à l’offre urbaine de la ville nouvelle.
À Évry comme ailleurs, l’expérience devait mettre à mal la croyance aux vertus (ré)génératrices de lien social prêtées à l’espace construit, pour peu qu’il soit judicieusement dessiné et équipé. Alors que les aménageurs s’étaient efforcés, par une composition urbaine appropriée d’« éviter toute frontière, toute ligne de démarcation », il a fallu rapidement placer des murs, des grilles ou des barrières pour « protéger les sites contre les agressions ». L’Agora d’Évry, comme le Forum des Halles à Paris, par exemple, sera bientôt détournée de sa vocation « fédératrice », c’est-à-dire « consensuelle », pour se convertir en un lieu de moins en moins contrôlable marqué par la division et le conflit. C’est-à-dire en abcès de fixation urbain – mais privé d’urbanité ! – de la précarisation et la marginalisation de masse provoquées par l’entrée du capitalisme dans l’ère de l’accumulation « flexible » et « mondialisée ». L’auteur, bien entendu, ne dit mot de ces déterminations qui ne sont, il est vrai, ni locales ni spatiales. Il préfère s’attarder sur les solutions architecturales et programmatiques visant à « sécuriser » l’endroit, passant de surcroît pudiquement sous silence le volet répressif qui vient les compléter.
Indifférent sinon hostile à la sociologie, M. Mottez ne paraît pas se préoccuper beaucoup du caractère assez peu démocratique de la mise en place des villes nouvelles. Il est vrai que la démocratie n’a jamais fait bon ménage avec l’urbanisation planifiée. Pourtant, M. Mottez n’a pas manqué, comme tant d’autres néocitadins d’Évry, de militer dans une association. Néanmoins, quand il est question de « concertation » dans son ouvrage, c’est surtout avec les acteurs économiques, les bureaucrates étatiques ou les notables politiques, mais rarement avec les groupements d’habitants dont le rôle, de toute façon subalterne, est souvent présenté sous l’angle revendicatif. On œuvre à leur « bonheur », comme s’en vantait P. Delouvrier dans la présentation du premier sdau de la région parisienne, mais on ne va pas aller jusqu’à devoir leur demander leur avis sur une question dont on détient déjà la réponse ! Ce que M. Mottez nous dit de son enfance et de sa formation peut expliquer en partie son appétence pour les procédures – et les individus – autoritaires et paternalistes. À cela s’ajoute le fait que la mise sur orbite des villes nouvelles a été pilotée par des polytechniciens ou des énarques, hauts fonctionnaires que leur esprit de caste ne prédispose guère, comme chacun sait, à l’acceptation d’interventions venues d’« en bas ».
« Ce Centre entrait en force dans l’espace évryen, les comportements ne pouvaient que s’y adapter et évoluer. » Les assertions de ce genre, que la pratique se chargera de démentir, fourmillent dans l’ouvrage. Elles reflètent, en tout cas, une vision assez peu démocratique de la Cité en général, et de la centralité urbaine, en particulier. S’il en fallait une confirmation supplémentaire, on la trouverait, par exemple, dans façon dont M. Mottez rend compte de l’aménagement de la place des Droits de l’Homme. Sans doute, les « valeurs républicaines » sont-elles « affirmées » au travers de l’appellation choisie. Mais les trois édifices majeurs, qui s’ouvrent sur ce qui est présenté comme un « lieu fort » de la ville nouvelle, relèvent une symbolique monumentale des plus traditionnelles où l’on aurait du mal à discerner l’expression architecturée d’une présence populaire : l’hôtel consulaire de la chambre de commerce et d’industrie, la cathédrale et la mairie. « Notre objectif de faire approprier le Centre par les institutions était plus qu’atteint », s’exclame triomphalement l’auteur. On ne saurait mieux dire ! Le peuple, en tant qu’acteur collectif, est, quant à lui, le grand absent de l’espace public de la ville nouvelle. Il est vrai qu’il n’est plus guère présent dans celui des vieilles cités.
Sans mettre en doute la sincérité et la générosité des vues de M. Mottez sur ce que devrait être la société urbaine contemporaine, leur pertinence souffre néanmoins du « citoyennisme » qui les imprègne, idéologie de plus en plus envahissante qui incite l’individu à adopter à son insu le point de vue de l’État en croyant faire œuvre de sujet politique autonome. Ainsi l’auteur convie-t-il le lecteur, en guise de conclusion, à se livrer à ce bel « exercice citoyen » consistant à « imaginer » à son tour l’avenir de la ville à l’aide des catégories technocratiques de perception et d’appréciation utilisées à foison tout au long de l’ouvrage. Sans voir que ce qui guette l’ex-« ville nouvelle » d’Évry, outre un apartheid urbain interne déjà bien avancé, c’est, tout simplement, la banalisation d’un modèle d’urbanisation qui n’aura jamais eu de « ville » que le nom.
Jean-Pierre Garnier

Claire Brossaud, Le Vaudreuil ville nouvelle (Val-de-Reuil) et son imaginaire bâtisseur, Identification d’un champ autour d’une ville, Paris, L’Harmattan, coll. « Villes et entreprises », 2003, 254 p.

La reprise par Claire Brossaud du titre de l’ouvrage de Sylvia Ostrowetsky révèle la continuité d’une thématique, celle de la « capacité productrice de l’imaginaire ». Et pourtant, vingt ans après, l’imaginaire s’est profondément transformé. À l’époque de l’urbanisme participatif, on se référait aux valeurs d’usage vernaculaires dont, en principe, les habitants sont juges : « Seuls les gens qui vivent dans le quartier ou la ville concernée ont la légitimité d’affirmer : “c’est bien !”, “c’est mal !” (J.-P. Lacaze, « Aménagement public, intervention de l’État et création de valeur : l’opération de la Défense », dans J.-L. Gourdon et al., Ville, espace et valeurs, L’Harmattan, 1995.) Pourtant l’image primitive des aménageurs était cartésienne, celle d’une création ex nihilo par celui qui est appelé à dessiner une ville. « Au cours de ses randonnées, il esquisse ce que serait la croissance naturelle […] il essaie de se représenter la direction […] des voies […] peu à peu s’ébauche en son imagination une vision de la communauté future. » (Unwin, cité par Ostrowetsky, 1983, p. 89.) Le planificateur avait beau avoir appris à marcher sur le terrain encore vierge de tout marquage citadin, c’est alors qu’il éprouve a priori les diverses dimensions de l’imaginaire urbain et qu’il les mobilise dans une vision synthétique.
Tel un démiurge, l’urbaniste se croit doté de la faculté de « dire l’espace » et de le transformer en réalité urbaine planifiée ; il lui faut pour cela dégager ses propriétés abstraites, « logique spatialisante » ou topologie qui construit l’image (L. Marin, préf. à Ostrowetsky, p. 5). On présuppose ainsi la faculté pour les anticipations cohérentes des urbanistes – certes informés par les besoins, les désirs, les particularités culturelles, les différences de classe et de provenance – de se réaliser sur le terrain, au moins partiellement. Ce ne fut pas le cas du Vaudreuil (Val-de-Reuil) où les aménageurs n’ont pu matérialiser leur projet. Les chiffres de population l’expriment cruellement : 150 000 habitants prévus au début des années 1970 à une échéance d’environ trente ans, environ 13 000 habitants aujourd’hui. Devant un tel décalage, on serait tenté de parler d’échec et c’en est effectivement un pour ceux qui avaient cru possible de ne pas « parachuter un plan » (p. 166), de ne pas définir a priori ce qui doit être, et, pour cela, recourir aux sciences humaines sans pour autant abandonner le projet de l’élite polytechnicienne, celle des grands corps, de faire profiter les citoyens de sa capacité d’appliquer les connaissances scientifiques : les « régionalistes pragmatiques » se démarquent de la démarche de Paul Delouvrier. Ils n’ont pas pour autant abandonné le projet patriotique (terme préférable à l’équivoque « nationaliste » utilisé par l’auteur) de concilier le bonheur des citoyens et la puissance de l’État. Pour cela, il faut aller jusqu’au bout de la démarche urbanistique.
Le sociologue du xxie siècle insiste au contraire sur la diversité des acteurs qui ont concouru à l’histoire de la ville nouvelle. Désormais le Vaudreuil, devenu Val-de-Reuil, est l’objet de récits qui racontent les moments forts et aussi conflictuels de quatre générations (au sens de K. Mannheim), groupes d’acteurs qui forment les strates historiques de « l’imaginaire bâtisseur ». Aujourd’hui, l’imaginaire a acquis une profondeur historique qui inclut, comme une de ses dimensions seulement, le discours des urbanistes et ses oppositions binaires. Il en va de la sociologie urbaine comme de l’urbanisme lui-même : l’intérêt porté aux modèles rigoureux de la linguistique structurale s’est estompé tout autant que la tentative de concilier rationalisme planificateur et idéal démocratique selon un pragmatisme inspiré par les recherches appliquées de Chombart de Lauwe ou celles, d’origine anglo-américaine, également teintées d’humanisme chrétien. L’auteur ne peut que prendre acte de la dissolution de l’alliance progressiste entre les hauts fonctionnaires porteurs de l’ambition de l’État, les sociologues critiques et « le principal architecte de la ville qui avait non seulement le goût de transformer le monde mais pensait aussi y parvenir à travers sa pratique professionnelle » (p. 194).
La rupture de l’alliance fondée sur la croyance dans les pouvoirs de la raison, l’accent mis sur l’expression émotive des acteurs, la prise en compte dans l’écriture du livre de la personnalité de la sociologue elle-même (qui avait vécu son enfance à Louviers et travaillé dans un quotidien régional) n’entraînent aucune forme de psychologisme : les profils des acteurs qui apparaissent sur la scène locale sont conditionnés par le moment de l’histoire générale et des vicissitudes du développement avorté de la ville nouvelle : le patriote gaullien est de la génération d’Uriage, le régionaliste pragmatiste est né entre les deux guerres, le localiste militant lutte pour l’indépendance de la commune, crée une association des résidents contre celles mises en place par l’établissement public ; il sera le premier maire de la ville (ps) lorsque le Val-de-Reuil sera enfin devenu une commune comme les autres (grâce au premier gouvernement socialiste de la Ve République). Ce sont ainsi les circonstances qui font émerger telle personnalité et la font retomber peu à peu dans l’ombre, et ce sont elles aussi qui rendent possibles les différentes manières d’être sociologue. Né à la fin du baby-boom, « l’individualiste circonstancié » entre en scène comme individu unique dans sa catégorie. Comme les autres acteurs sociaux qui reconstruisent leur passé pour faire croire aux autres et à eux-mêmes que leur investissement dans la ville nouvelle correspondait à une nécessité biographique et spirituelle, C. Brossaud recherche dans son passé l’expérience d’une pluralité de mondes vécus qui faciliterait la compréhension des expériences variées vécues par les quatre strates historiques qui se rencontrent au Vaudreuil. Elle pratique ce qu’elle appelle un personnalisme de fiction ; elle invente une narration qui ne reconstruit le passé que pour expliquer le mythe de la nouveauté radicale auquel adhèrent ceux qui prétendent fonder une ville.
Cette sociologie de l’imaginaire pratique la dérision et l’autodérision à l’égard de ceux qui ont voulu croire qu’ils étaient les hardis pionniers d’un projet ambitieux : fonder une ville pour contribuer à la transformation de la nature humaine. Entre ceux qui ont été les contemporains de cette utopie, même sans la partager, et la sociologue, la distance est considérable. Elle est plus réduite avec les localistes militants, un peu moins téméraires : socialistes, ils se contentent de prétendre changer la vie et ils prétendent même y être parvenus ; le premier président du club du troisième âge n’a-t-il pas remercié le maire socialiste d’avoir prolongé sa vie de sept ans ?
Mais changer la vie est visiblement un objectif bien présomptueux pour une sociologue qui n’est attachée ni à la nation, ni à la région, ni au local, mais à l’individu et à ses interrelations. On ne s’étonnera pas alors de trouver dans cet ouvrage peu d’informations sur la vie quotidienne actuelle de la population ordinaire du Val-de-Reuil. L’objet de ce livre est de raconter les tentatives de la sociologie pour constituer une anthropologie de la nature urbaine, pour étudier la dynamique des réseaux (notables locaux et routine de l’appareil d’État ancien qui s’opposent aux projets de la datar et freinent l’activité des établissements publics d’aménagement), avant d’en venir à la troisième partie : « Cette cité que l’on construit et celle que l’on raconte. » La composition du livre suit ainsi les ruptures entre générations dans la pratique et la réflexion : dans la première partie, on parlera comme alors de « fonction culturelle », d’« armature urbaine » (ce que d’autres ont appelé « équipements du pouvoir » ; c’est par ce biais qu’apparaissent quelques informations sur les ressources matérielles dont bénéficient les habitants) ; quant à la seconde, elle utilise la sociologie des organisations et celle des réseaux sociaux pour expliquer l’isolement progressif de la ville nouvelle après que la crise économique commencée en 1973 eut aussi révélé le caractère illusoire de la croyance répandue jusqu’alors en une croissance permanente de l’économie grâce au progrès de la science.
La troisième partie est ainsi la clef des deux premières : il s’agit de la constitution d’une « historicité », au sens d’A. Touraine, par « une petite minorité de personnes qui ne ressemble pas à la structure actuelle de la population, très proche de celle que l’on rencontre dans les banlieues ». « Ils se refusent à un destin social attendu. » Et l’auteur n’hésite pas devant le calembour, dans ce cas pertinent : « Ils apparaissent comme des acteurs hors pères […] à aucun moment ils ne sont des héritiers. » Ce sont des « minorités actives » dont il est traité (p. 215). Et pourtant ces références à Touraine, à Moscovici ou à Mannheim ne devraient pas leurrer puisque visiblement C. Brossaud est sceptique sur la capacité de ces acteurs d’arriver à leurs fins, d’aboutir. Ces minorités s’activent plus encore qu’elles ne sont actives. Leurs réalisations ont souvent un devenir imprévu. Pour l’auteur, « lorsque celui qui a porté la “cause commune” se raconte, il ne peut s’empêcher d’actualiser un récit de vi(ll)e comme s’il s’agissait de faire sa propre histoire et de s’ériger lui-même en véritable acteur du Vaudreuil » (p. 191). La sociologue peut ainsi repérer ceux qui se croient acteurs. Mais elle n’a aucun critère pour évaluer la validité de cette croyance. Finalement, « le sujet, du moins celui identifié précédemment par Touraine, est quelque peu malmené » (p. 237).
Le Vaudreuil ville nouvelle est un livre courageux, original, qui, sans sortir de la sociologie, s’écarte de tout schéma trop simple et n’a l’air d’adhérer à la conceptualisation d’une école que pour la retourner en prenant une distance ironique. Livre où il importe de prendre connaissance de l’ensemble pour situer les analyses partielles. Cet ouvrage est tiré d’une thèse largement modifiée. Dommage seulement que, malgré des moments lumineux, brillamment écrits, certains passages soient embarrassés, difficiles à comprendre, voire erronés. Une relecture par les éditeurs eût été indispensable. Ces coquilles sont d’autant plus regrettables que ce livre est lucide, stimulant, important.
Pierre Lantz, professeur émérite à l’université de Paris VIII

« Mémoire des villes nouvelles », Ethnologie française, numéro de janvier-mars 2003/1

La revue Ethnologie française consacre son numéro de janvier-mars 2003/1 à un dossier qui aborde les villes nouvelles sous un angle original : le travail sur leur « mémoire ». Sous le titre Mémoire des villes nouvelles, ce dossier comporte un article introductif et huit contributions apportant, – chacune à des degrés divers et avec plus ou moins d’originalité dans l’angle d’approche – une pierre à cet édifice. De l’originalité, il y en a déjà dans la décision de réaliser un tel dossier : ne pouvant témoigner d’un grand passé et souvent perçues comme des lieux sans identité, les villes nouvelles sont assez rarement présentes dans les débats portant sur la mémoire des lieux, la construction de la localité, la construction du patrimoine, l’expérience urbaine, voire même, plus prosaïquement, celle de l’intercommunalité. L. Valdelorge, dans son article introductif, évoque les bonnes raisons qui conduisent pourtant à prendre cette mémoire au sérieux, et à tirer le plus large parti d’une telle clé d’entrée. Certes très hétérogènes – la revendication « sans complexe » (p. 5) d’un « patrimoine urbain » par ces villes, mise sur le même pied que le lancement de la Mission d’histoire et d’évaluation des villes nouvelles [1] –, ces raisons permettent aussi de placer d’emblée le débat sur des points qui seront largement repris et développés par les contributions : l’espace vécu des habitants et des acteurs locaux, et en particulier l’expérience – alors inédite – de l’intercommunalité, et le rapport complexe entre des villes, « objets » administratifs, versus des cités, politiquement semblables aux autres villes.
L. Valdelorge précise aussi l’importance du choix de la lecture interdisciplinaire pour laquelle a opté le dossier et définit les différents niveaux d’analyse, ou « cercles complémentaires », qui permettent d’évoquer cette mémoire : l’entrée symbolique ; l’entrée signalétique ; celle de l’histoire événementielle ; les pratiques sociales.
Mémoire surtout transmise par une histoire sans historiens, elle s’alimente d’abord aux nombreux « récits » qui situent ces villes dans une perspective historique. L. Valdelorge distingue, dans sa propre contribution « Des villes sans histoire », différentes « lectures » historiques – les mythologies des villes nouvelles découlant de visions d’en haut, récits institutionnels, techniciens, ou encore des biographies des « pères fondateurs » et en contrepoint, l’épopée « locale », celle des habitants pionniers, celle des observateurs du quotidien. Les premières sont renvoyées à un problème d’objet et donc à un éventuel débat scientifique plus large. L’auteur nous rappelle en effet, fort à propos, le scepticisme de certains historiens sur la spécificité même de l’objet « villes nouvelles », problème dont nous retiendrons surtout (car nous en partageons l’analyse) la prédominance de lectures qui ignorent l’inscription de la logique des villes nouvelles dans un courant plus ancien et plus large d’utopie urbaine et d’interventionnisme de l’État.
Les secondes – le contre-point – restent, malheureusement, de présence légère dans l’ensemble du dossier et elles nous inspirent, en tant que lecteur, une frustration certaine. Certes, L. Valdelorge les évoque dans sa propre contribution et renvoie à divers auteurs ou manifestations qui permettront aux plus intéressés de creuser davantage ce contrepoint. On en trouve également des expressions partielles dans les contributions de J. Guiyot-Corteville et de C. de Saint-Pierre. Mais comme on aurait aimé un dossier rétablissant un peu plus d’équilibre entre les détails sur les « affres » et méandres de la mémoire technocratique ou des rapports de force entre établissements publics et institutions communales, et la « chair » des récits et des représentations des usagers ordinaires !
Pour aller un peu plus dans le détail et refléter la richesse des différents apports, nous avons opté pour une présentation résumée de chacune des contributions. La contribution de J.-C. Fredenucci (p. 13-19), L’urbanisme d’État : nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, développe en particulier l’importance de la culture de « mission » qui a caractérisé la période militante des villes nouvelles – qu’il situe de 1965 à 1975 – et relève les « coïncidences » entre le moment de définition des villes nouvelles et le retour en métropole de cadres de l’administration coloniale qui semblaient offrir les compétences ad hoc pour mener ces nouvelles politiques. Relevant la continuité dans les pratiques de ces cadres et dans la philosophie de l’action de l’État qu’ils véhiculent, l’auteur rappelle également les « modes spécifiques de présence au monde » (p. 16) de ces acteurs : le refus du bureau, et le « terrain » comme nouvelle catégorie pour penser l’action.
A.-C. de Ruidiaz (p. 31-39) nous fait le conte d’un « tas de rouille patrimonialisé » : « Le projet 3M France de Cergy-Pontoise : du tas de rouille à l’édifice patrimonial ». C’est l’histoire d’un siège social, celui de la firme américaine 3M en France, une tour métallique de 41 000 m2, qui aurait dû marquer l’espace urbain de Cergy-Pontoise dès l’origine, mais qui fut, en son temps, assez unanimement rejetée, sauf exceptions que l’auteur nous rappelle au passage. Elle déconcertait les concepteurs de la ville nouvelle car, ne répondant pas à l’idéologie architecturale du moment (p. 31) elle ne fit l’objet d’aucune réception dans les « grandes » revues d’architecture française. L’expression « tas de rouille » provient sans doute, quant à elle, du sentiment et de l’expression du grand public. Pourtant devenu ultérieurement un élément déterminant dans le cadre urbain et, à partir des années 1990, un objet architectural reconnu, ce dernier finit par s’intégrer au paysage, et « évolue » dans sa réception jusqu’à apparaître aujourd’hui comme un lieu de mémoire.
C. Blain apporte une lumière intéressante sur l’atelier de Montrouge dans « L’atelier de Montrouge et le Vaudreuil » (p. 41-50) et sur l’histoire de la ville nouvelle du Vaudreuil, « échec » apparent puisque l’auteur nous rappelle que le décalage entre projet et réalité a souvent été présenté comme exemple de la faillite du volontarisme de l’État en matière d’aménagement du territoire. L’auteur s’intéresse à cet angle d’approche, notamment en raison de son absence dans le paysage des récits et études sur Le Vaudreuil – la nature du projet architectural et urbain conduit par ses concepteurs –, alors même qu’il présentait une originalité par rapport aux approches antérieures, notamment par la volonté affirmée de reconsidérer la question de la qualité du cadre de vie. Collaboration pluridisciplinaire, inscription du projet dans le débat sur l’aménagement de la région Basse-Seine, tentatives de concilier modernité et respect du contexte local et de l’histoire, adoption d’un modèle d’urbanisation original, complémentaire de Paris mais très « ancré » en Normandie…, sont cités par l’auteur comme autant d’éléments qui montrent une « ville pensée autrement », et en particulier, cette conviction des concepteurs qu’on ne « crée » pas une ville mais seulement les conditions de sa naissance et de son développement.
Thibaut Tellier dans « La mémoire politique de Villeneuve-d’Ascq », p. 51-57, relate les difficultés, mais aussi la force d’émergence d’une vie politique propre de cette « ville nouvelle » d’un genre particulier, puisque l’auteur nous rappelle qu’il s’agit plutôt d’une extension urbaine à partir de villages existants et porteurs de mémoire, d’histoire et de vie communale. L’histoire de sa constitution en ville – comme entité politique – est au fond celle du refus de la ville nouvelle dans sa conception initiale, refus qui aurait ainsi forgé la pratique politique aujourd’hui érigée en modèle. L’auteur rappelle notamment la période charnière, dans cette émergence, des élections de 1977. Une liste de gauche emporte alors les élections sur une campagne électorale qui envisage la possibilité de mettre fin à l’expérience de ville nouvelle. Les raisons avancées pour justifier cette campagne sont alors que l’epale ne travaille pas en concertation avec les habitants et que cette prétendue ville n’est qu’une juxtaposition de quartiers en construction. C’est sur ce fond de justification et de menace qu’est alors entamée une sorte de « première » française en termes de processus de concertation et de mise en place d’une démocratie participative. Cette mémoire de gauche – car la résistance est tout autant perçue comme résistance à la droite qui dirige alors la France que contre le pouvoir de « Paris » et de l’établissement public, qui accordent peu d’importance aux réalités du terrain – est toutefois insuffisante à expliquer la complexité de l’autonomisation politique de cette ville. L’auteur nous rappelle en effet que Villeneuve-d’Ascq aura aussi à conquérir la légitimité et l’autonomie, tant face à la « grande sœur socialiste » – Lille – que face à une autre grande sœur, la ville de Roubaix, toutes deux suspectées de vouloir établir un rapport de forces en leur faveur avec la ville nouvelle.
J.-D. Gladieu, dans « Saint-Quentin-en-Yvelines : le dur apprentissage de l’intercommunalité » (p. 59-67), aborde la question du politique sous un angle un peu différent mais qui croise, en plusieurs points de l’histoire, le récit précédent et les difficultés particulières – et précoces – auxquelles ont été confrontées les villes nouvelles « condamnées » à l’intercommunalité. L’auteur relate le passage des tensions initiales – entre l’epa comme pouvoir « supra-communal imposant sa vision de la ville nouvelle et les communes – aux tensions et antagonismes qui ont ensuite marqué les relations entre communes elles-mêmes. Ainsi, d’abord solidaires entre elles et contre l’epa au point que de nombreuses communes s’étaient entendues pour « sortir » de la ville nouvelle – l’auteur date la fin de cette « phase » à 1983 –, elles entrèrent alors dans une période de conflits davantage centrés sur la constitution des syndicats communautaires, conflits liés aux clivages politiques et à des particularismes apparemment insurmontables. Enfin, l’auteur entrevoit une troisième « possible » phase, liée à la disparition de l’epasquy et à la possible constitution d’une intercommunalité enfin librement consentie. « Possible », car l’auteur s’interroge néanmoins sur les marges de manœuvre réelles que laissera aux communes la loi Chevènement.
J. Guiyot-Corteville, dans « L’éco-musée de Saint-Quentin-en-Yvelines, acteur ou témoin de la ville nouvelle ? » (p. 69-80), fait le tour de toutes les difficultés rencontrées par les projets qui sont censés « muséographier » le contemporain et l’urbain dans notre culture. Le constat actuel, quoique nuancé, met surtout en évidence deux caractéristiques : une approche forcément « politique », voire partisane, d’une histoire dont les acteurs sont encore aux responsabilités ; une forte influence sur le processus d’intercommunalité comme sur celui de construction d’identité(s) à connotation fortement anticipative. Nous ajouterions volontiers – ce que l’auteur ne souligne, à notre avis, pas assez, et ne nous donne à lire qu’entre les lignes – assez fortement « conformative », délibérément sélective, et sans doute socialement exclusive. Toutefois, l’ensemble du texte et les différentes phases connues par ce projet – ses équilibres négociés, parfois difficiles entre approche « historique » et ethnographique – montrent la grande complexité, due aux histoires particulières des acteurs concernés, qui « s’invite » en cours de réalisation, quelle que soit la volonté du projet initial : ici, « conserver les traces du passé et enregistrer l’histoire de la construction de la ville nouvelle », le faire en mettant la population et sa participation au cœur du projet. Vingt-cinq ans après sa création, ce qui domine surtout, c’est le rôle du musée dans l’élaboration symbolique de la ville nouvelle, et l’impact d’un triple travail mené auprès des populations, à savoir travail de deuil, de construction identitaire, et d’affirmation d’un projet politique et urbain.
C. de Saint-Pierre, dans « Créer de la localité en ville nouvelle : l’exemple de Cergy » (p. 81-90), s’intéresse à la manière dont décideurs et citadins fabriquent de la localité, entendue ici dans un sens un peu large de « processus sociaux et symboliques par lesquels un espace urbanisé n’est plus seulement une juxtaposition d’unités à valeur fonctionnelle mais sort de cette indifférenciation pour devenir un lieu ». On retrouve ici, une nouvelle fois, de nombreuses convergences avec les autres textes, puisque la construction sociale de la trame narrative va, ici aussi, s’appuyer sur une double référence récurrente : les récits fondateurs – ceux entourant les personnages de Delouvrier et de Hirsch – et la figure des pionniers, où l’auteur ajoute à celles déjà décrites, celle des prêtres chez qui la ville nouvelle a pu faire naître l’espoir d’une nouvelle vie religieuse où les croyants pourraient prendre les choses en main… L’auteur décrit ensuite certaines opérations symboliques par lesquelles cette construction de localité a pu passer : la personnification de la ville – ses « âges » et étapes de vie, ses anniversaires, fêtes et commémorations multiples –, l’attribution de caractéristiques qui la distinguent des autres – vie nouvelle, nature, « anti-béton », qualité architecturale –, et enfin l’expression d’un rapport au lieu qui « dit » aussi le rapport à soi, où sont relatées quelques trajectoires individuelles toutefois fortement convergentes dans l’expression d’un rapport de qualité avec l’architecture et/ou les espaces verts.
Chacune de ces contributions atteint bien l’objectif que l’auteur s’est assigné au départ – et en cela, le pré carré étant bien délimité, leur valeur intrinsèque est indiscutable. Nous tirons toutefois de l’ensemble, comme nous l’avons déjà suggéré plus haut, un manque d’éléments et de repères sur la mémoire des habitants ordinaires actuels des différentes villes nouvelles et, en définitive, une (trop ?) grande proximité de l’intérêt actuellement porté par ce travail de mémoire avec les mythes et grands récits mainstream sur les villes nouvelles. Des visites réalisées avec des étudiants d’architecture à Milton Keynes comme à L’Isle-d’Abeau, à la fin des années 1990, nous retiendrons un certain nombre de conversations avec des habitants ordinaires dont la perception historique et la mémoire ne me paraissent pas très présentes et dont nous aurions aimé sentir davantage l’existence et l’expression au fil des pages : l’histoire des couches sociales « pauvres », et notamment des jeunes, qui, certes, n’ont rien contre la nature ou les « belles architectures » dont ils sont spectateurs (leurs quartiers étant quant à eux déjà plus ou moins dégradés), mais qui ont surtout l’impression de vivre « piégés », en raison de leur grande « immobilité », dans des quartiers éloignés des centres ou nœuds de communication des villes nouvelles, eux-mêmes éloignés des villes denses qui leur semblent les seules à même d’offrir quelques opportunités d’emploi ou de débrouille. À L’Isle-d’Abeau, cela se traduisit même assez violemment par une interpellation d’un groupe de jeunes nous accusant de faire visiter ces villes à des étudiants au cas – intolérable pour eux – où cela les inspirerait positivement ! Ironie et ambivalence, « qu’ils viennent m’interviewer, nous lança finalement un de ces jeunes, et dites-leur que je m’appelle Ricardo Bofill ! » Peut-être anecdotique, cet incident devrait néanmoins pousser à explorer d’autres pans de cette « mémoire » des villes nouvelles…
Françoise Navez-Bouchanine

Jacques Guyard, Évry ville nouvelle. 1960-2003. La troisième banlieue, Espaces Sud, 2003, 351 p.

Le livre que Jacques Guyard a consacré à Évry est un ouvrage important pour la construction de la mémoire de la ville nouvelle, de sa naissance à l’adolescence qu’elle atteint aujourd’hui.
Important par son volume (350 pages), il l’est surtout par la masse considérable des matériaux collectés, analysés, mis en forme et partiellement replacés dans le contexte de l’époque ; important aussi parce que, pour vingt-cinq des quarante années ainsi parcourues, l’auteur, avec des statuts qui ont pu varier, se trouvait être incontestablement la figure de proue du monde politique local et, pendant trois mandats successifs, le premier magistrat de la ville chef-lieu.
Dans un style varié, attachant, l’auteur se fait tour à tour conteur, mémorialiste, analyste… Par moments, le ton change, le discours chaleureux et consensuel cède la place à un propos dont la froideur convient à l’accusateur public qu’il est alors : quand il prononce à différentes occasions un réquisitoire contre le projet urbanistique et contre son mode autoritaire de mise en œuvre.
Jacques Guyard juge très sévèrement le mode d’action de Paul Delouvrier et des équipes qu’il avait mises en place. On peut bien sûr émettre une opinion négative sur le pouvoir gaullien des années 1960. Il est néanmoins important de rappeler que le schéma directeur de 1965 et les villes nouvelles ne résultent pas de la volonté d’une équipe de technocrates qui aurait projeté là leurs fantasmes. Tout au contraire, il s’agit du travail collectif d’une équipe pluridisciplinaire, dans lequel se sont exprimées les réflexions de l’époque sur la meilleure manière de faire cesser la marginalisation croissante des banlieusards, d’augmenter leur autonomie de déplacement, de rencontre, dans un cadre qui favorise l’échange, celui de la ville.
Les professionnels de l’aménagement urbain qui se sont retrouvés durant trente ans à œuvrer en équipe au sein d’epevry, l’établissement public d’aménagement de la ville nouvelle d’Évry, ont exprimé leurs propositions avec toute la rigueur intellectuelle et professionnelle qui s’imposait. Le reproche de légèreté à leur égard ne peut, donc, qu’être mal ressenti.
Dans la première partie, Jacques Guyard fait revivre, année après année, les faits et les mécanismes des décisions survenues ; il décrit les réalisations, le peuplement des premiers quartiers ; il met en scène les hommes et les femmes, acteurs, témoins impliqués dans chacune des étapes de cette aventure urbaine. C’est toute une galerie de portraits qui défile, des préfets aux militants d’associations. Il nous fait découvrir ou redécouvrir ce monde associatif, en particulier à l’ère des pionniers, son rôle de levier dans le changement politique intervenu en 1977, son rôle de levain dans le démarrage de la vie des quartiers neufs et du cœur de ville naissant.
C’est en relisant les « carnets de campagne » de Michel Mottez [2] qu’on réalise mieux combien un même sujet peut conduire à des discours qui vont jusqu’à s’opposer. D’un côté, une véritable obsession pour faire du « tissu » de ville, pour créer le cadre d’une nouvelle citoyenneté urbaine ; de l’autre, une faible empathie pour ce projet de ville, sa morphologie, et un dénigrement assez systématique de son caractère innovant : écoles à « aires ouvertes », décloisonnement des équipements orientés vers une multifonctionnalité, ouverture de ces équipements sur l’espace public…
Bien sûr, l’argument sur les difficultés de gestion qui en résultent est à prendre en considération, mais fallait-il pour autant que la condamnation aille jusqu’à la dérision ? Dans la même veine, on trouve un rejet violent de la dalle piétonnière, de la conception de l’agora et de ses équipements privés de façades sur la rue ; l’agora, sur laquelle se concentrent les attaques (en particulier, pages 154, 168, 280, 282). Et c’est là qu’il importe de replacer les choix qui ont été faits alors dans leur contexte, sous peine d’être conduit à échafauder des explications hasardeuses ; par exemple, que l’équipe de l’atelier d’urbanisme d’epevry a pu « délirer » parce que le système autoritaire mis en place ne permettait pas le contrôle démocratique par les élus.
En effet, le contexte à rappeler est que, dans les années 1960 et 1970 l’idée de dalle piétonnière était jugée très positivement, jusqu’à ce qu’on eût constaté son rejet par le public. S’agissant de l’agora, le contexte est que le shopping center a été « apprivoisé » pour que la fonction commerciale puisse ne pas échapper au cœur de ville et, comme on voulait assurer une continuité d’animation entre le shopping et l’agora, cette dernière, pour le coup, ne pouvait être que sur dalle ! Le contexte, c’est aussi que le refus du monumental – sur lequel on est revenu depuis – est également une donnée de l’époque. Imagine-t-on qu’en 1970 Mgr Malbois aurait pu revendiquer le projet de cathédrale que vingt ans plus tard Mgr Herbulot réalisera ?
Un projet de ville nouvelle souffre nécessairement de la rapidité de sa réalisation au niveau du bâti, à peine quelques années ; le béton alors coulé reflète la sensibilité de l’instant de sa conception ; il se trouve que cette sensibilité, dans la décennie qui a suivi a évolué assez radicalement.
En ce qui concerne le cadre institutionnel, Jacques Guyard défend avec passion « la puissance de l’attachement des Français au fait communal » (p. 126). Il est vrai que le citoyen ne perçoit pas bien ce que sont les structures communautaires intercommunales. Mais si les conseils d’agglomération avaient résulté d’un vote direct au suffrage universel, ce que les lois Rocard et Chevènement ont l’une et l’autre prévu comme une alternative possible, il y a fort à parier que cette entité nouvelle aurait pu susciter « l’attachement » des citoyens. L’équipe dirigeante de la communauté d’agglomération aurait alors été le résultat direct de leur choix.
À plusieurs reprises (p. 11, 38, 39, 48, entre autres), Jacques Guyard revient sur l’erreur fondamentale qu’est pour lui le rejet de Corbeil-Essonnes, ville de sous-préfecture à qui aurait dû revenir le chef-lieu. Il est bien certain qu’en plus des difficultés techniques qui avaient été mises en avant, l’argument de politique politicienne a pesé lourd dans la balance. Comment ne pas regretter qu’on n’ait pas réussi la greffe du projet sur cette ville ancienne chargée d’histoire ? Toutefois, en dernière analyse, peut-on soutenir que cette option était, tout compte fait, réalisable, compte tenu de la gageure, d’une part de devoir réussir l’inévitable rénovation urbaine à laquelle il allait falloir procéder sans outrepasser les budgets disponibles, et d’autre part – handicap presque aussi insurmontable – de réussir à convaincre une municipalité communiste de coopérer avec l’État gaullien.
Enfin, sur le plan des chiffres de population et des écarts avec la prévision initiale – domaine dans lequel le politique aime bien confondre le technicien –, il convient sans doute de ne pas trop polémiquer. Il y a cependant une affirmation (p. 178) sur « les 200 000 habitants prévus à l’origine sur les quatre communes associées » qu’il convient de relever, car elle est trop éloignée de la vérité. En 1968, à l’époque de la parution du numéro 15 des Cahiers de l’iaurp, et alors que les prévisions étaient maximalistes, on tablait sur 120 000 habitants. En outre, on peut rappeler que la réceptivité s’exprimait en logements et non en habitants, et que la moyenne prise en compte alors était d’au moins 3,5 habitants par logement.
Tout cela ne doit pas faire perdre de vue que cette contribution active à la mémoire de la ville nouvelle restera, sans conteste, une somme précieuse et incontournable à la disposition de ceux qui, plus tard, se proposeront d’être les historiens de la ville nouvelle d’Évry. En dépit de sa formation, la proximité de l’auteur par rapport à l’objet de son étude rendait en effet difficile un travail d’historien.
Elio Cohen Boulakia
Ancien directeur du développement de l’ex-epevry
Ex-professeur associé à l’université d’Évry Val-d’Essonne
 
NOTES
 
[1]Qui paraît a priori plus guidée par des préoccupations d’évaluation des politiques urbaines et de « quarante années d’interventionnisme » que taraudée par la question de mémoire, mais qui, en même temps, restitue la complexité des modèles contre ou pour lesquels ces villes se sont constituées.
[2]Michel Mottez, Carnets de campagne, Évry 1965-2007, L’Harmattan, 2003.
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