Espaces et sociétés 2005/4
Espaces et sociétés
2005/4 (no 122)
240 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749204542
DOI 10.3917/esp.122.0007
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« Best or worst practices ? » mondialisation et dissémination des modèles de développement urbain


Être distingué par le label « best practice » est désormais devenu un nouvel enjeu des opérateurs ou des municipalités, enjeu déjà ancien dans les villes du Sud qui gagne aujourd’hui les villes du Nord. Curieusement, et à part quelques critiques très partielles ou très localisées, ce phénomène n’a guère intéressé les sciences sociales vouées à l’étude des villes malgré les nombreuses dimensions et points de vue d’analyse critique qu’il interpelle. C’est ce silence des « études urbaines », particulièrement impressionnant dans le monde de la recherche, que ce dossier d’Espaces et Sociétés souhaite un peu combler.

2 Diverses raisons de le faire – et du même coup, divers points d’entrée dans cette approche – peuvent être invoquées :

3 L’enjeu qui se profile derrière l’accession à cette sorte de « distinction internationale » génératrice de publicité et d’attractivité, est en fait celui de la mondialisation et de l’homogénéisation des modes de faire, face à la complexité urbaine et au nouveau « poids » démographique et socio-politique que représentent les villes.

4 Le projet, implicite ou explicite, de mettre au point des méthodes que l’on pourrait disséminer partout à travers le monde met en lumière au moins deux « croyances », ou postulats, qui vont à l’encontre de ce que nous disent les sciences sociales quand elles prennent la peine d’aller observer ce qui se produit réellement dans l’action et en particulier dans le processus de décision et dans la mise en œuvre des projets, urbains ou autres :

  • la première tente de nous faire croire que l’enjeu du changement dans les politiques urbaines serait avant tout méthodologique et que la diffusion d’un « kit » de savoir-faire générerait des apprentissages salvateurs pour faire face aux diverses crises de la gestion ou du développement urbains ;
  • la seconde s’illusionne sur une sorte de maîtrise conceptuelle universelle du processus de projet et minimise l’impact du contexte et l’effet des jeux divers et variés des acteurs locaux et nationaux sur le sort des décisions en amont comme dans la mise en œuvre des « projets ».

Face à ce courant dominant particulièrement pesant et médiatisé, les travaux qui donnent à voir autre chose passent un peu inaperçus. Nous aimerions dans ce numéro d’Espaces et Sociétés pouvoir montrer, par exemple, la manière dont les injonctions des organisations internationales ou des bailleurs de fonds sont concrètement « traduites » dans les différents pays du Sud qui en « bénéficient ». Nous souhaitons aussi des articles qui discutent la façon dont des innovations au Sud (par exemple le très médiatisé « budget participatif ») sont réinterprétées socio-culturellement ou politiquement dans les pays du Nord, ou encore des articles s’attachant aux effets pudiquement appelés non intentionnels que génèrent, sur le long terme, certaines de ces innovations si prometteuses. Seront bienvenus des articles sur le modèle de gestion publique en Europe et/ou sur l’expérience des grandes œuvres d’architecture qui se trouvent reliées à des grands projets urbains et qui constituent des griffes internationales (par le biais de la culture, par exemple).

5 Les évaluations institutionnelles évoquent rarement ces aspects, tout à leur souci d’encenser les « best practices ». Or les pratiques, telles qu’elles existent et se construisent petit à petit sur le terrain, les « mauvaises » pratiques, les torsions et devenirs de « best practices » dont l’image finale ne ressemble plus du tout au modèle initial, nous paraissent, en tout état de cause, un objet bien plus pertinent offert au regard des sciences sociales.

6 Ce numéro spécial a donc pour objectif d’interroger la capacité des sciences sociales à se distancier des chants de sirène et des nouvelles illusions d’un universalisme particulièrement racoleur parce que mobilisant des thèmes – démocratie, transparence, participation, gouvernance – qui font consensus.

L’histoire dans la réflexion urbaine

7 Depuis la fin de la période dite des Trente Glorieuses et le diagnostic porté sur une crise de la ville, les historiens sont mobilisés pour répondre à une demande sociale et politique intense et diversifiée. Ils ont été appelés pour reconstituer la mémoire collective de quartiers, de villes entières, de groupes de décideurs et d’administrations. On leur a aussi demandé leur contribution pour fonder voire légitimer l’action publique. Certains sont devenus des chevilles ouvrières au sein de divers comités d’histoire des ministères, invités à revisiter les politiques des grands ensembles, du logement ou les origines des villes nouvelles. Parallèlement, quelques-uns se sont interrogés sur la possibilité de faire de l’histoire très contemporaine et sur l’épreuve à laquelle ils sont alors soumis : la proximité temporelle, les défaillances de la mémoire, l’inaccessibilité des sources, l’injonction de l’actualité. Mais l’histoire s’écrit aussi et souvent sans historiens.

8 Pour ce qui est de la recherche urbaine, elle a eu ses chroniqueurs (toujours non historiens de profession) cherchant tantôt du côté de la généalogie des concepts, tantôt du côté des cercles de débats, tantôt du côté des trajectoires intellectuelles, les causes et les formes d’évolution et de transformation de son champ spécifique. Pluridisciplinaire par vocation, celui-ci fait appel à la sociologie, la géographie, l’économie, les sciences politiques, l’architecture, l’urbanisme, et… l’histoire. Ces disciplines ont leur propre historiographie, comme leur récit de fondation, leur généalogie, leurs figures tutélaires. La recherche urbaine s’y perd parfois, ne sachant plus où se trouve l’unité de son objet.

9 Cet appel à articles d’Espaces et sociétés s’intéresse aux divers usages de l’histoire faits par la recherche urbaine sur les pratiques contemporaines.

10 Deux voies sont envisagées. D’abord revisiter la recherche urbaine et le rôle qu’y a tenu la discipline historique au sein ou autour du milieu dans lequel évolue depuis plus de trente ans la revue Espaces et sociétés. L’histoire a joué dans ce milieu un rôle éminent mais à statut et à finalités fort variables. Pour ne prendre que quelques exemples, les parcours intellectuels d’Alain Cottereau et de Christian Topalov, L’idéal historique promu par le cerfi ou les « modèles urbains » tels que les envisageait Bernard Lepetit donnent à voir comment la recherche urbaine a été visitée et enrichie par le métier et par le désir d’histoire. Et chez les jeunes chercheurs se perçoit aujourd’hui un besoin de renouveler les questions concernant les méthodes historiques et les différentes façons d’utiliser des explications fondées sur le passé. Ceci est particulièrement visible dans le champ des études sur les politiques publiques. Il s’agit donc, selon la seconde voie proposée, de s’interroger sur l’action publique, ses tenants et aboutissants aujourd’hui : l’histoire, qu’il faut entendre comme ensemble diversifié de reconstitution du passé, y tient parfois une fonction critique, parfois convenue ou ornementale… Il y a différentes façons pour l’action, celle des politiques et celle des « aménageurs », de s’adosser à l’histoire. Certaines prennent une forme de légitimation (laquelle, au nom de quoi et pour quoi faire ?…). D’autres luttent contre l’amnésie. D’autres encore posent des questions nouvelles, celle de la mémoire habitante, du patrimoine, du renouvellement urbain ou celle d’un développement respectueux des gens et des paysages.

11 On souhaite avoir sur ces deux entrées des approches théoriques et critiques, des analyses circonstanciées, des témoignages (par exemple de la part des historiens « enrôlés ») ou des regards épistémologiques. Ce numéro sera organisé de manière à laisser parler l’une et l’autre des deux voies dès lors que sera précisé le sens donné au mot histoire.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

« Appels à articles », Espaces et sociétés 4/2005 (no 122), p. 7-11.
URL :
www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2005-4-page-7.htm.
DOI : 10.3917/esp.122.0007.