Espaces et sociétés
érès

I.S.B.N.9782749206431
180 pages

p. 175 à 198
doi: en cours

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Notes de lecture

no 127 2006/4

Thierry Jeantet, Économie sociale, la solidarité au défi de l’efficacité, Paris, La Documentation Française, 2006, 176 p.

Cet ouvrage de Thierry Jeantet consacré à l’économie sociale est préfacé par l’ancien Premier ministre Michel Rocard. L’auteur y présente l’économie sociale dans le contexte français et européen.
Grâce au rappel historique riche et concis fait dans le premier chapitre, les cadres de l’analyse sont déterminés et permettent d’en aborder rapidement la problématique centrale : quelle est la place de l’économie sociale dans une économie capitaliste ?
La faible épaisseur du livre (176 p.) ne doit pas tromper le lecteur puisqu’il nous propose un panorama dense et précis de l’économie sociale d’hier et d’aujourd’hui. Toujours à bon escient, les pages sont parsemées de tableaux, de schémas et d’encadrés explicatifs qui facilitent la lecture et apportent nombre d’éclaircissements bienvenus.
À propos de l’économie sociale, un chapitre est consacré aux origines religieuses, politiques, mais aussi nationales des courants et des différentes formes que l’idée d’association a prises. Ce chapitre nous donne également les clefs de compréhension de la forme contemporaine du secteur de l’économie sociale, issue d’un compromis entre la perspective réformatrice de Charles Gide et la perspective d’accompagnement de Léon Walras. C’est « le mouvement associatif, véritable creuset originel » qui ouvrira la période d’institutionnalisation de l’économie sociale, dont les principes se sont construits au fur et à mesure, à l’intersection des pratiques et des discours.
Face à l’évolution de la société française et de ses institutions, l’économie sociale doit réinventer ses principes fondateurs et les adapter au xixe siècle. Pour illustrer ces nouveaux défis, l’auteur exprime les difficultés de mise en place de la dimension démocratique de ces organisations lorsqu’elles concernent plusieurs milliers d’adhérents. La mise en réseau sur des échelles localisées est une des solutions existantes, afin de permettre aux sociétaires l’implication dans l’organisation. Ensuite, sont évoquées les adaptations pragmatiques faites parfois au mépris des principes fondateurs, sans pour autant que l’auteur en reconnaisse l’importance.
Ces adaptations ne seraient que le résultat de l’absence d’un statut juridique adapté aux besoins modernes des établissements bancaires. Chose assez étonnante, on a l’impression que ce qui participe des confusions autour de l’économie sociale contemporaine ne vient pas de ces dérives, mais de la multiplicité de ces formes. Ainsi, l’économie quaternaire de Roger Sue, l’économie sociale de marché (notion insérée dans le projet de Constitution européenne), le tiers-secteur associé à Jacques Delors et l’économie solidaire de Jean-Louis Laville réinterrogent l’économie sociale et lui font perdre de sa clarté de situation.
L’analyse sectorielle de l’économie sociale, dans la suite de l’ouvrage, procède de la même logique. Elle y est décrite de manière très précise, au regard de la place de chaque organisation (mutuelle, coopérative, fondation et association) et dans chaque secteur d’activité (la production et la transformation, la distribution, la finance et les services). Cet ordonnancement choisi par l’auteur permet encore une fois un exposé clair, mais malheureusement peu problématisé.
C’est à la fin de cette partie, avec l’ouverture du sujet sur la dimension européenne des structures d’économie sociale que l’on commence à s’intéresser aux « défis de l’économie sociale ».
Ce sont les deux derniers chapitres qui donnent à l’ouvrage de Thierry Jeantet sa dimension problématique et l’intérêt qu’un lecteur averti pourra lui porter. L’avant-dernier chapitre « D’une approche sociale à une approche sociétale, mesurable et valorisable » fait le point sur la normalisation des activités marchandes et lucratives à partir des critères d’éthique, de responsabilité sociale et de développement durable. En présentant à la fois l’évolution et la multitude des outils d’évaluation, le chapitre débouche logiquement sur les difficultés inhérentes à la mesure des critères qualitatifs et éthiques. Les agences de notation, encouragées par les institutions internationales, participent à la prise en compte des initiatives et à leur convergence. Le Bilan sociétal ou la Responsabilité sociétale des entreprises, promus par les dirigeants de l’économie sociale, s’étendent aux organisations privées lucratives et publiques.
Enfin, l’économie sociale se trouve face à ses défis ainsi qu’aux contradictions entre ses principes et l’évolution de ses pratiques. Son émancipation et sa reconnaissance vont de pair avec une certaine banalisation de ses relations avec l’État et une coopération parfois trop proche des défenseurs du capital.
Si l’ouvrage est consacré au passé récent de l’économie sociale, il n’est accordé qu’une faible part aux derniers développements de ces analyses. On peut notamment regretter l’absence d’une perspective territoriale, bien qu’il soit fait mention des différents réseaux territoriaux, comme les Réseaux des territoires pour l’économie solidaire (rtes) ou l’Économie sociale et territoires (est). La dimension européenne de ces phénomènes est encore une fois soulignée par la mention faite du Réseau européen de villes et régions de l’économie sociale (reves). « Mais rendre visible l’économie sociale n’est qu’un aspect du problème », les enjeux de financement, de gouvernance, de formation, de recherche et la coopération transnationale étant prioritaires. Ainsi sont présentés « les défis de l’économie sociale », cf. les prochains enjeux auxquels elle se devra de faire face. Si ces défis sont identifiés comme étant proches de ceux qui sont relevés par les autres secteurs, c’est par leur approche que l’économie sociale se différencie. L’apparition de nouveaux besoins doit, par exemple, lui permettre de repositionner l’individu au centre des activités économiques, sociales et civiques. Quant à la solidarité, il est nécessaire de la réinventer dans son rapport au temps, aux individus et aux territoires dans un contexte de « pensée unique ».
Ces réserves ne doivent pas faire perdre de vue l’intérêt certain de cet ouvrage précis et à jour. L’exercice de la synthèse, particulièrement sur le thème de l’économie sociale, est périlleux, et Th. Jeantet le réussit sans problème majeur. Les contributions de J.-F. Draperi, M. Capron, J.-C. Dutilleux, T. Guillois et J. Lapeyre à propos de thèmes très spécifiques et dans des encadrés facilitant la lecture, permettent au lecteur d’aller plus loin.
Édouard Fontaine
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Viviane Claude, Faire la ville. Les métiers de l’urbanisme au xxe siècle, Marseille, Parenthèses, 2006, 253 pages

Viviane Claude nous livre ici le fruit des résultats d’une longue recherche qui remonte à la fin des années 1980 quand elle a commencé, en véritable pionnière, cette enquête sur les origines et le développement des professions de l’urbanisme. Elle nous apporte un nouveau regard sur ce domaine en entrant par le biais des métiers. Dans cet ouvrage, elle se propose donc « de retracer l’histoire des pratiques professionnelles sur le xxe siècle… Pour l’introduire on fera d’abord un état des lieux sur la place accordée aux pratiques professionnelles dans l’histoire de l’urbanisme. Il s’agira ensuite de discuter ce qu’il faut entendre par “profession” et détailler l’outil principal de cette enquête, “l’appel à compétence” ». De quelle histoire s’agit-il donc ? Pas une histoire des idées urbanistiques (façon F. Choay), ni une histoire sociale des villes, ou histoire urbaine (façon J.-C. Perrot), ni une histoire des politiques publiques (façon D. Voldman), ces approches, dit-elle, fragmentent le domaine de recherche, car « la question des pratiques professionnelles le pénètre de toutes parts ».
La définition de son objet de recherche reste problématique : qu’est-ce que l’urbanisme et que faut-il entendre par urbaniste ? Pour le premier, plus qu’une science, une praxis, ou une technique de contrôle social, elle le définit comme un champ, « le produit conjoint et souvent contradictoire de politiques publiques, de divers savoirs et savoir-faire et d’une série de métiers ». Quant à l’urbaniste, il a toujours, dit-elle, un « profil hybride, puisqu’il est toujours aussi architecte, géographe, économiste, sociologue, etc. L’aspect bigarré du milieu des urbanistes met dès lors en question les représentations d’une profession comme ensemble homogène et unifié ». On a affaire à un ensemble flou et qui le restera. Elle précise le contour de son objet : « Ce livre (est) à la croisée d’une histoire de l’urbanisme et de l’analyse de pratiques spécifiques de professionnels engagés dans un travail dans et sur la ville… Ces tâches (urbanistiques) s’appuient sur la revendication de compétences, notamment celles de pouvoir interpréter et résoudre les problèmes urbains». Elle commence par rappeler le rôle des « hygiénistes », de l’expertise sanitaire (manifestations, associations, revues et organes) dans la première prise de conscience des problèmes urbains autour de la question de l’hygiène qui émerge entre 1889-1911. Ces précisions terminologiques et méthodologiques faites, sa présentation suivra un déroulement chronologique avec le découpage suivant : 1894-1940, les années d’apprentissage ; 1940-1982, l’État urbaniste ; 1982-2000, les urbanistes de la Ve République ; l’urbanisme aujourd’hui.
1894 est la date de fondation du Musée social qui a joué un rôle clé comme foyer de la « réforme urbaine » et comme incubateur des nouvelles idées et des nouvelles compétences. Après avoir rappelé comment, dans ce contexte, les géomètres sont aussi devenus urbanistes (comme traceurs de lotissement), l’invention du terme urbanisme, elle montre la mise en place progressive des institutions : la sfu (Société française des urbanistes, 1911), l’École des hautes études urbaines (1919), l’Institut d’urbanisme de l’université de Paris (1924), la revue Urbanisme (1932)… On assiste à l’émergence des premiers urbanistes « Prix de Rome » dont l’impact et l’influence seront grands au sein de la sfu, à l’élaboration des premiers manuels d’urbanisme. L’application de la première loi d’urbanisme, la loi Cornudet (1919-1924) sur les Plans d’aménagement d’extension et d’embellissement (paee), fut la grande occasion pour mobiliser ces « hommes de l’art » qui cherchaient à faire reconnaître leur profession ; les municipalités étaient alors les principales commanditaires. Mais l’insuffisance de professionnels qualifiés dans ce domaine fut une des causes de l’échec de cette première tentative ambitieuse de planification urbaine en France.
1940 est la date de création de l’ordre des architectes, et 1943 celle du corps des inspecteurs généraux de l’urbanisme, sous Vichy, qui deviendront plus tard urbanistes en chef (1947), puis urbanistes de l’État (1962) ; l’État se fait alors urbaniste et contrôle la planification. Sous la IVe République, les services publics d’études sont restés assez légers, avec les premiers centres d’étude ceg (1947-1958), ceau (1960), cees, Datar (1963), l’iaurp (1960) ; V. Claude en énumère les activités principales et les protagonistes. En 1966 est créé le ministère de l’Équipement (par fusion de deux ministères Travaux publics et Construction), l’État urbaniste se trouve renforcé. Les types d’études menées à cette époque sont diverses (études de base, études appliquées, études monographiques, études générales, études de mise en œuvre de la décision) ; les oppositions entre praticien et savant alimentent le débat, des lieux de formation et de diffusion des connaissances sont aussi créés (cru, 1962). Dans ce pouvoir d’expertise de l’État en plein essor, les ingénieurs des Ponts et des Travaux publics de l’État se taillent la part du lion « Cette articulation entre territoire et corps technique donne forme à un “pouvoir d’expertise” notamment à la tête des groupes d’études et de programmation (gep) des dde ». Ce « monopole des études urbaines » est attesté par une étude du cso de l’époque (1969) qui souligne : « Les ingénieurs cherchent à faire de la ville leur chose ». La ville est un champ de luttes professionnelles.
« Sous-traitance, recrutements d’universitaires, affaiblissement des architectes urbanistes…, sont exclues toutes les compétences venues du terrain municipal, malgré le souhait des ingénieurs des villes de France (ivf) ; tel était le climat de centralisme étatique et de technocratie qui dominait à cette période. Les ivf, dont l’association datait de la fin des années 1930, entretenaient des relations avec la sfu qui voulait rassembler tous les “urbanistes trop dispersés”. La contestation de ce pouvoir d’expertise centralisateur viendra surtout des mouvements locaux (gam, adels…) et de la critique sociologique (Lefebvre, Ledrut, Granïa) : « La contestation du pouvoir d’expertise ne vient donc pas des professionnels, mais des mouvements de fonds qui traversent la société française, et ses contradictions qui sont immédiatement perceptibles dans le champ de l’urbanisme », écrit Viviane Claude.
Au cours de la Ve République, on assiste à une multiplication des agences, bureaux d’études et centres de recherche, avec une nouvelle orientation, l’auteur en fait une analyse détaillée : « Davantage que la première, la seconde génération des bureaux d’études a investi le domaine de l’aménagement régional et urbain et ses grands thèmes : la région parisienne, l’aménagement du territoire et l’action régionale, la rénovation urbaine, la construction des zones à urbaniser en priorité, la construction des villes nouvelles. Alors que, dans la première période, les études donnaient la priorité aux mathématiques appliquées ou aux statistiques, les travaux ultérieurs vont faire davantage appel aux compétences des géographes et sociologues. » La critique également va se diriger dans deux directions, critique « artiste » vs critique « sociale ». Enfin, avec la décentralisation (1982-1985), on assiste à un nouvel appel à compétence, « le champ va évoluer dans de nouvelles directions » : les cadres de la fonction publique territoriale se développent, et à côté des « hommes de l’art » et des hommes d’études, apparaissent les hommes du « développement » (des ingénieurs).
En cette fin de siècle, l’urbanisme apparaît comme un métier toujours aussi flou, constitué « d’une nébuleuse des intervenants sur la ville, ce monde vaste et illisible que l’on connaît mal ». Dans ce dernier chapitre, V. Claude insiste sur la permanence d’un certain nombre de thèmes récurrents en urbanisme, depuis les années 1920 à aujourd’hui : le mélange de science et de fiction, le recours et l’appel à la méthode, la multi-pluri-inter-trans-disciplinarité. Conséquence : « à travers ces récurrences, le praticien paraît naviguer entre les disciplines scientifiques, des savoirs et des savoir-faire».
Elle se penche ensuite sur les ultimes avatars de la réforme qui a fait surgir ces nouvelles figures professionnelles, les « métiers du développement », les spécialistes du « management territorial », qui marquent la fin de la planification. Ces dernières transformations professionnelles en cours sont analysées : l’extension et la diffusion de la notion de projet urbain redonnent une visibilité aux architectes dans le champ de l’urbanisme, mais ces derniers rencontrent des concurrents sérieux avec les paysagistes ; de nouvelles figures techniciennes émergent, liées au management territorial (urbaniste-aménageur-développeur) et inspirées du monde de l’entreprise ; de nouvelles démarches de négociation (concertation avec les habitants) et des méthodes procédurales dessinent une nouvelle conception du projet ; de nouveaux profils professionnels se multiplient (« chargé de développement », « chargé de mission », « chef de projet », « agent de développement »). L’auteure évoque également les métiers de la ville (un peu trop rapidement) en rapport avec la politique de la ville, et termine en insistant sur la naissance d’une nouvelle matrice de l’urbanisme, la gestion, correspondant à « l’air du temps, l’attitude gestionnaire », terme fourre-tout, dit-elle, qui renvoie « à l’action (gestion de projet), à la ré-action (gestion de crise), à la protection (gestion de l’environnement)… », tout en se demandant, avec pertinence, « dans quelle mesure détourne-t-elle les politiques et techniciens de leur objectif d’imaginer une autre ville ? ». L’entreprise est prise comme modèle, la ville comme métaphore d’une manufacture, et le maire comme chef d’entreprise. En montrant les limites de ce modèle gestionnaire émergent, elle oppose « la décision comme calcul et la décision comme expression d’une volonté ». Conséquence de l’introduction de ce nouveau paradigme d’action : la connaissance des territoires (espaces et sociétés) ne suffit plus ; la maîtrise de l’organisation s’impose aussi maintenant de plus en plus ; quant au projet il est devenu purement attestataire (adaptation). « L’esprit gestionnaire, dit-elle, est la dernière facette de la réforme urbaine inaugurée au début du siècle », il y aurait eu ici, selon elle, une continuité (autre point qui aurait mérité plus d’explicitation).
Elle souligne l’évolution opérée depuis les années 1920 : « Les problématiques ont été reformulées : après le triptyque circulation-hygiène-esthétique des années vingt, les infrastructures et urbanisations futures des années soixante, le devenir du territoire est à présent envisagé en priorité en termes économiques et en termes de gestion … Derrière le terme d’urbanisme, il y a plusieurs types d’activités indépendantes (le travail de la planification et du projet, celui des études urbaines, celui du développement des territoires) ». On serait donc passé, selon elle, de la croyance en une action reposant sur la synthèse des savoirs (le plan) à une méfiance à l’égard des modèles a priori, puis à l’expérience décevante de l’interdisciplinarité, pour finir avec « des modèles d’action qui empruntent au management». Comment expliquer cette évolutivité du champ ? Elle est dans la nature même de l’urbanisme, dit-elle : la « profession » comme la « discipline » sont des systèmes ouverts, évolutifs, qui interagissent entre eux, ce sont « des pratiques en renouvellement ou en émergence, formes floues et hybrides qui caractérisent les métiers de l’aménagement et de l’urbanisme ». Ce « système professionnel », comme elle l’appelle, s’est constitué sur le siècle « malgré le flou de ses contours ou de ses cadres d’emplois », en transformant la question urbaine d’un espace social de discussion (élites réformatrices) en espace technique de gestion (encore un point qui nécessiterait plus de commentaires).
Dans sa conclusion finale, V. Claude reprend et résume les « quatre configurations spécifiques successives » qui se dégagent de cette évolution, et constituent les différents segments professionnels actuels de l’urbanisme :
  • première configuration (l’entre-deux-guerres et la loi Cornudet) : invention du terme et de la pratique, apparition des premiers urbanistes « hommes de l’art », les municipalités sont les seuls commanditaires. Premier segment, les urbanistes ;
  • deuxième configuration (le régime de Vichy) : création d’un corps d’inspecteurs de l’urbanisme, l’État omnipotent contrôle tout. Ces deux segments, dit-elle, sont interdépendants ;
  • troisième configuration (1950-1980) : sous-traitance des études urbaines, création du ministère de l’Équipement et de la lof (1967), l’État urbaniste met en place ses propres services d’études et recrute du personnel contractuel. C’est le troisième segment ;
  • quatrième configuration (1980-2000) : décentralisation et essor de la fonction publique territoriale avec dédoublement des segments existants (fonctionnaires et contractuels), apparition de nouveaux agents « chargés du développement », constituant le quatrième segment.
Au total, le champ de l’urbanisme s’est donc formé progressivement, par adjonction successive de différents segments professionnels (couches ?), interdépendants, qui coopèrent entre eux.
Un tel travail, d’une telle ampleur, une telle approche qui couvre un siècle entier, ne peut pas ne pas soulever de nombreuses questions. Nous en formulerons quelques-unes.
D’une manière générale, on ne trouve aucune interrogation sur les rapports qu’entretiennent, en amont, les métiers, avec les doctrines, et en aval, avec les réalisations, la production bâtie et sa réception, comme illustrations concrètes d’une pratique urbanistique. Quels sont les idées et les savoirs mobilisés dans ces métiers chez les professionnels de la sfu, puis chez ceux d’après-guerre qui se revendiquent des ciam, ou, plus près de nous, chez ceux qui se réclament du projet urbain et/ou du post-modernisme ? N’y a-t-il pas eu conflit entre ces tendances (luttes professionnelles pour le marché) ? Comment les seconds ont éclipsé les premiers, puis comment les troisièmes ont cherché à supprimer les seconds ?
On aurait aimé en savoir plus sur cet urbanisme gestionnaire, bien identifié, que V. Claude a commencé à décrire, et ses conséquences sur la pratique, sur l’enseignement et la recherche, son rapport à l’idéologie néolibérale, à peine esquissé dans le livre. De même, on aurait voulu mieux comprendre cette irruption du projet urbain aujourd’hui, son sens et ses déclinaisons : quel rapport avec la nouvelle culture du projet (J.-P. Boutinet), avec la complexification du système d’acteurs (Y. Janvier, R. Prost), avec l’essor du débat public (démocratie participative), et leurs conséquences sur le plan professionnel ; l’auteur ne dit rien, par exemple, des nouveaux aménageurs (sem, epa…) et de leurs nouvelles fonctions.
Les métiers de la ville (liés à la politique de la ville) sont à peine évoqués : qui sont-ils ? Font-ils partie de l’urbanisme ? À quelle compétence fait-on appel ?
Dans le domaine de l’urbanisme, la confrontation avec le travail de F. Choay (non citée en bibliographie) me semble pourtant incontournable : à l’inverse de V. Claude qui pose l’urbanisme comme un champ, flou, mouvant, hybride, F. Choay a essayé dans son travail de le définir précisément, en le distinguant des arts urbains antérieurs, et de ce qui relève aujourd’hui du génie civil et des travaux publics, en datant précisément son apparition (I. Cerda, 1867)… Pour F. Choay c’est aussi cet oubli, cette amnésie de la spécificité de la « discipline », de son histoire, chez les professionnels, la confusion entretenue autour de son identité et de sa substance, qui sont aussi la cause de la crise de l’urbain que nous traversons. Cette dimension critique des professions de l’urbanisme n’est pas assez présente dans le travail de V. Claude, qui veut surtout s’en tenir à une lecture un peu trop neutre et objective de l’évolution des métiers.
Dernière question : elle concerne l’histoire sociale des métiers. Peut-on étudier l’évolution des pratiques et des métiers sans référence aucune, ou peu, au contexte économico-social et idéologique ? Sinon, comment expliquer les transformations professionnelles ? Exemples.
Dans l’entre-deux-guerres, avec son industrialisation tardive, la France reste encore un pays profondément rural avec ses notables provinciaux, cette situation ne fut pas sans impact sur l’urbanisme naissant et ses métiers. Après la guerre, la société industrielle impose ses idées et sa division du travail (taylorisme et fordisme) dans l’urbanisme et ses pratiques. Le triomphe des idées du Mouvement moderne (Charte d’Athènes) n’est pas un hasard, non sans conséquences sur l’organisation du travail et des métiers (dont l’industrialisation du bâtiment et la normalisation). De même, on le sait, l’omnipotence de l’État en France trouve ses racines dans l’Ancien Régime (colbertisme), mais aussi dans la tradition socialiste (État providence). Avec les mutations des années 1980-1990, suite à la crise de désindustrialisation massive, à l’entrée dans la société post-industrielle (D. Cohen), on assiste à une évolution des idées (post-fordisme) et à une crise majeure des idéologies (montée du néolibéralisme), à la métropolisation et à la mondialisation (O. Mongin, P. Veltz), tous ces phénomènes ne seront pas sans conséquences sur les mutations des métiers, des systèmes d’acteurs et du mode de production de l’urbain.
Voilà, très rapidement brossées, quelques questions et quelques pistes de réflexions suscitées par l’important travail de V. Claude, à la croisée de l’histoire des professions, des institutions, de la législation et des politiques publiques, sa lecture est indispensable à tous ceux qui s’intéressent à l’urbanisme et à son devenir.
Albert Lévy

Alain Bourdin, Marie-Pierre Lefeuvre, Patrice Melé (sous la direction de), Les règles du jeu urbain. Entre droit et confiance, Paris, Descartes et Cie, 2006, 316 pages

Fruit d’un travail collectif (mené pour le compte du Plan urbanisme, construction et architecture, ministère de l’Équipement), cet ouvrage doit à plusieurs égards retenir l’attention. D’abord parce qu’il oblige à nous interroger sur l’univers de la recherche urbaine, univers aujourd’hui divisé en disciplines et sous-disciplines. Ensuite parce qu’il est particulièrement dense. Ce compte rendu ne pourra d’ailleurs en explorer toute la richesse. Le premier chapitre du livre en propose une lecture transversale, une parmi d’autres possibles. Sept auteurs y ont contribué, qui viennent d’origines disciplinaires différentes et d’horizons géographiques qui ne le sont pas moins. En témoignent leurs terrains d’études : Marseille, Gênes, Mexico, Montréal, Lyon/Tours, Lisbonne, région parisienne… Pour comprendre ce qui a animé cette équipe, il faut suivre pas à pas, à la fois, l’introduction générale et le premier chapitre qui, l’une et l’autre, précisent les points de départ tout comme les points discutés.
D’entrée, l’ouvrage est situé à distance de la « gouvernance » et d’un débat dont Espaces et Sociétés a ouvert des pages, il y a quelques années. Depuis, la « gouvernance » a été souvent honorée, interrogée et critiquée. Les coordinateurs installent leur travail loin de ces débats, sous les auspices des sociologues tels que J.-D. Reynaud (Les règles du jeu. L’action collective et la régulation sociale, A. Colin, 1989) ou G. Simmel (Secret et sociétés secrètes, Circé, 1906-1991) tout en reprenant les travaux des juristes et politistes (J. Commaille et B. Jobert [sous la direction de], Les métamorphoses de la régulation politique, lgdj, 1998) ou ceux des économistes ou socio-économistes (R. Laufer et M. Orillard [sous la direction de], La confiance en question, L’Harmattan, 2000). Tel est l’espace de référence des auteurs. Leur objectif est de chercher à comprendre, comment, dans des contextes différents, « les nouvelles modalités de la régulation urbaine entendue comme la capacité à construire des cadres (stables) d’interaction permettent de contrôler et d’ordonner des évolutions urbaines ». Sont au centre de l’analyse « les usages du droit », un droit « flexible – ou mou – intégrant les usagers dans sa production » (p. 14-15) et les formes prises par la « régulation ». Deux hypothèses sont posées. D’abord, les problèmes que les acteurs doivent résoudre pour agir en contexte urbain, marqué semble-t-il, par « l’incertitude généralisée », « sont d’ordre cognitif (leur interprétation du réel) » ; ensuite « nous sommes contraints de penser ensemble l’élaboration de ces règles […] leurs usages » (p. 29) et l’on pourrait ajouter leur stabilité dans le temps. Ces hypothèses dessinent une forte perspective qui fait en soi programme de recherche, celle de la construction, toujours fragile, de la confiance.
Trois sections organisent le sommaire. On y trouve successivement ce qui fait « l’ordre du projet urbain » (section I), ce qui concerne les transactions autour des règles entre public et privé (section II) et ce qui construit de façon plus étroite « un ordre privé » (section III). Cette lecture de la « régulation urbaine » bouscule donc les divisions actuelles de la recherche sur ce qui peut faire « l’ordre urbain ».
Les études de cas rassemblées ont leur propre intelligence. La première section réunit les contributions de Jérôme Dubois, Alain Bourdin et Antida Gazzola. Le premier ne nous ménage pas dans les explications qu’il fournit des tenants et aboutissants du projet urbain d’Euro-Méditerranée. Comme souvent, l’affaire n’est pas des plus simples : c’est un projet aux finalités multiples où l’établissement public et les opérateurs privés se cherchent et où le recours au droit n’a lieu que lorsque survient un « problème ». La production de la confiance dans les projets urbains est ici affaire d’ajustement continu. Alain Bourdin analyse plus largement les formes de cette production, née des interactions entre les divers acteurs de ces projets, et la manière dont ceux-ci font référence au droit. Pour révéler le travail que la confiance réclame dans les « grandes opérations », A. Bourdin distingue les règles de droit qui sont au service de leur réalisation concrète et les régulations qu’elles supposent, soit l’ordre local que nourrissent jour après jour les relations entre les diverses parties prenantes. Le jeu urbain se règle sur ces deux registres distincts. C’est ce que constate Antida Gazzola à propos du projet de transformation du port de Gênes : les interprétations que suscite le nouveau statut des lieux (privé ou public) restent ambiguës, leur usage effectif attend que s’établisse de la confiance, celle-ci ne découle pas mécaniquement du droit.
La seconde section s’intéresse aux « transactions » autour ou à côté du droit. Dans l’agglomération de Mexico, les rapports entre espace public et espace privé se différencient selon les formes diverses de l’urbanisation (héritées ou non, plus ou moins « régulières » ou « privatisées »). À travers une fine typologie, Emilio Duhau met en rapport ces situations, les évolutions des usages du sol, les formes de contestation et d’action qu’elles suscitent (individuelles ou collectives), les ressources diversifiées et parfois combinées d’une mise en ordre local (le zonage, le contrat, l’habitus, le comité d’habitants…). Le conflit est aussi l’entrée adoptée par Annick Germain pour illustrer les controverses autour d’un instrument d’urbanisme, le zonage ; à Montréal, cette mise à l’épreuve est suscitée par la création de nouveaux lieux de culte (synagogues) et la défiance à l’égard de l’Autre. Si le zonage n’est plus une « matrice de confiance », il est l’amorce de la négociation. La mobilisation des habitants-propriétaires contre les nuisances sonores (le centre historique de Tours, les quartiers limitrophes de l’aéroport Lyon-Saint Exupéry) est pour Patrice Melé une occasion de raisonner sur les formes de référence au droit, en commençant par ce qui en fait le « texte » et la confiance qu’on lui prête. La règle écrite ne suffit néanmoins pas : il faut des « scènes locales de débat », une « vigilance » continue, la définition de « chartes » (« fictions » actives selon P. Melé) pour installer de la confiance. Celle-ci trouve sa forme la plus tangible dans l’action collective.
Dans la troisième partie de l’ouvrage, les auteurs nous entraînent dans l’espace privé des copropriétés. Comme dans La vie mode d’emploi, Joao Pedro Nunes conte le destin d’un immeuble de la banlieue de Lisbonne édifié en 1972. Réalisé par une entreprise de construction, cet immeuble était destiné à être vendu par appartements à de petits épargnants tout en restant géré par l’entreprise (celle-ci assurant notamment la location). Les conditions d’habitabilité se sont dégradées, les habitants se sont mobilisés. Dans les relations mouvantes entre l’entreprise, les propriétaires, les locataires et en fin de parcours la municipalité, le droit et la confiance jouent dans divers sens ; le problème « de l’acceptation de l’incertitude chez l’autre » est constamment posé. Enfin la contribution de Marie-Pierre Lefeuvre porte sur « la construction sociale de la limite entre espace public et espace privé en copropriété » et la part du droit dans cette construction. Son enquête menée dans plusieurs villes pointe les conditions dans lesquelles la définition matérielle et/ou juridique d’une limite peut faire ou non enjeu. Parmi les facteurs qui entrent en ligne de compte, l’auteur relève celui des représentations attachées à la propriété privée et celui du droit.
Parmi les nombreuses questions que ce livre pose, on retiendra seulement celles qui touchent à l’usage répété de certaines formules. Ainsi ce que les sept auteurs appellent de temps à autre la « qualification juridique de l’espace » reste flou (caractéristique distinctive du sol ou attribution de droits pour agir ?). Une autre formule laisse sceptique ; dans l’introduction comme dans les premières pages du premier chapitre, les auteurs insistent fortement sur le « contexte » des villes contemporaines et les travaux qui en rendent compte, ces derniers posant que, pour aller vite, « tout change, tout bouge », qu’il y aurait donc un avant et un après… et que par suite notre présent serait inédit. L’« incertitude généralisée » (formule trop de fois reprise) est-elle chose si nouvelle ? En faire la cause des changements constatés ne relève-t-elle pas d’une illusion d’optique, celle où « l’avenir commande [1] » ? On a du mal à rejoindre les auteurs sur ce point, d’autant que, à la lecture de certaines des études de cas, le passé « n’est pas passé ». Ne serait-ce pas davantage le travail face à (ou contre) l’incertitude et surtout les concepts permettant d’en rendre compte (la réflexivité, l’expérience, voire « l’habitus » puisque le terme est employé) qui font notre modernité, davantage que « l’incertitude » elle-même ? Travail qui se déploie du côté de l’interprétation, de la spéculation comme de l’action et qui invite, comme ces chercheurs le montrent à souhait, à suivre des chemins nouveaux pour qualifier ce qui joue pour que les « choses tiennent ».
Viviane Claude

Jean-Michel Léger, Yves Lion. Logements avec architecte, Paris, Créaphis, 2006, 269 p.

Cet ouvrage tranche avec la plupart de ceux publiés sur l’œuvre d’un architecte de son vivant, où le regard porté sur l’une ne fait souvent que redoubler le narcissisme de l’autre. Loin des hagiographies complaisantes, Jean-Michel Léger, dans son approche, en phase avec Yves Lion dans sa pratique, donne la première place à ce tiers d’ordinaire exclu du « dialogue » entre le maître d’œuvre et son thuriféraire du moment : l’habitant.
Certes, ce sociologue expérimenté de l’habiter n’aurait pas choisi Yves Lion si les projets d’habitation de celui-ci n’avaient pas éveillé quelque résonance positive chez celui-là. J.-M. Léger s’en explique d’ailleurs sans détour dans les « Raisons introductives » sur lesquelles s’ouvre le livre, exposées dans un style alerte et souvent incisif que l’on retrouvera, tout au long des chapitres suivants, intitulés compris, et qui ravira le lecteur désireux de parfaire sa connaissance de la chose architecturale sans s’ennuyer pour autant.
Car c’est bien de connaissance qu’il s’agit ici, c’est-à-dire d’un savoir solidement étayé sur les sciences sociales, indispensables, comme le rappelle J.-M. Léger à propos du concept d’habitus, pour « comprendre aussi bien les raisons qui poussent un architecte à prendre telle position dans son champ professionnel, que la manière dont un habitant pratique tel espace ou juge tel édifice ». Sans doute la mise en pages soignée et l’impeccable iconographie – marque de fabrique de l’éditeur – dont ce livre est agrémenté pourraient inciter à le ranger parmi ces albums luxueux consacrés à l’architecture, faits pour être regardés plutôt que lus. Mais, une fois n’est pas coutume, le propos est ici de démontrer, et pas seulement de montrer, l’attrait esthétique étant dès lors mis au service de l’explication scientifique. Bref, on a affaire à ce travail de décryptage sociologique dont toute œuvre architecturale digne de ce nom devrait faire l’objet – ce qui n’implique évidemment pas que le tout-venant de ce qui est construit doive y échapper – si l’on veut en dégager la signification « au-delà de la volonté consciente de son auteur ».
Méthodique, minutieuse et documentée, la restitution proposée par J.-M. Léger du parcours d’Y. Lion dans le domaine de la production de logements est des plus éclairantes. Resitué par rapport aux théorisations successives qui opposaient les architectes en la matière, ce parcours est surtout constamment confronté à l’évolution des manières d’habiter, analysée avec subtilité et le souci d’éviter des généralisations qui feraient bon marché de l’individualisation des styles de vie, sinon des mœurs, et de la « demande habitante, inévitablement plurielle » qui en résulte. De ce passage en revue, il ressort que la continuité, chez Y. Lion, l’emporte sur les ruptures, ce qui ne saurait surprendre de la part d’un architecte qui a toujours douté qu’il faille absolument « rompre avec ce qui s’était fait précédemment », sous prétexte que « l’invention d’un monde meilleur » à laquelle les avant-gardes crurent apporter leur contribution n’était plus à l’ordre du jour.
Si ruptures il y eut de sa part, encore que le terme d’« infléchissements » conviendrait mieux, elles furent imposées par les circonstances, comme on dit à propos des contraintes financières, institutionnelles ou politiciennes, ou suscitées par un retour (auto)critique du concepteur à la suite des réactions des « récepteurs » face aux innovations et aux expérimentations concernant leur cadre de vie le plus intime. Comme il l’avait déjà fait avec maestria dans un ouvrage précédent [2], J.-M. Léger montre, en effet, observations personnelles et entretiens avec les intéressés à l’appui, que ces derniers n’ont rien de passifs dans leur confrontation avec l’architecture : dans la mesure où leurs paroles « expriment un point de vue, une conception et une compétence sur leurs situations sociales », elles méritent d’être entendues, dans les deux acceptions du terme. Ce qui conduit J.-M. léger à ciseler l’enseignement qu’il en tire, dans des formulations lapidaires à diffuser sans plus tarder à l’intention des architectes un peu trop portés à considérer les futurs occupants de leurs « cellules » comme des cobayes. En voici une pour donner envie de lire les autres : « L’intimité appartient à ces vérités qui se révèlent lorsqu’elles sont compromises. »
Le style alerte adopté par J.-M. Léger, devient carrément vif lorsqu’il s’agit de défendre une position, que ce soit la sienne ou celle d’Yves Lion. Certes, elles ne coïncident d’ailleurs pas toujours, comme on peut le constater à propos de certaines réalisations, comme celles mettant en application le principe élaboré par Y. Lion et la « bande active ». L’un et l’autre font, en revanche, front commun dans le débat récurrent sur l’opportunité d’ériger ou non de nouvelles « tours » dans la capitale, c’est-à-dire des édifices dont la hauteur viendrait crever le sacro-saint-plafond des 37 mètres, comme à l’ère pompidolienne ; un faux débat, en vérité, que l’auteur ne songe pas à rendre moins polémique ni, malgré l’enrobage sociologique de l’argumentation, à sortir de l’ornière esthético-fonctionnaliste où il s’est enlisé. Sans prétendre, en quelques mots, le réorienter pour le relancer sur les bases politiques qui devraient être les siennes, tâche qui exigerait un article sinon un essai entier, on peut tout de même noter que la rigueur scientifique dont J.-M. Léger avait fait montre jusque-là, cède ici la place à des jugements à l’emporte-pièce qui ne peuvent susciter l’adhésion qu’à la condition de partager la vision du mode social qui les sous-tend, imprégnée par ce qu’il faut bien appeler un certain ethnocentrisme de classe.
« Bobo/popu », « verts/rouges » : les antinomies facétieuses qui ponctuent le plaidoyer de J.-M. Léger en faveur du projet de « tours modérées » issues des Ateliers Lion pour l’aménagement du secteur Masséna dans la zac Seine Rive-Gauche, et, plus largement, de la verticalité, pour réurbaniser ce secteur longtemps délaissé de la capitale, donnent déjà le ton. Encore que, pour rester dans la même veine plaisante et résumer la tendance pour ne pas dire la politique dont ce genre d’opération urbanistique participe, à Paris comme dans la plupart des grandes agglomérations de France – songeons à « Euroméditerranée » à Marseille, prétexte, n’en déplaise à J.-M. Léger qui y discerne un « renouveau » des quartiers centraux, à un nettoyage socio-ethnique en règle –, on aurait pu préférer « Prolo, le bobo aura ta peau ! ». En ce qui concerne la capitale française, toutefois, le futur antérieur serait mieux convenu pour conjuguer ce slogan.
Avancer que les tours d’habitation sont refusées par les classes populaires parce qu’elles sont ressenties comme « la confirmation, dans le logement de contraintes déjà vécues sur le lieu de travail », ne saurait constituer un argument pour réserver celles susceptibles d’être édifiées à Paris aux seules classes aisées. D’abord parce que cela reviendrait à considérer lesdites « contraintes » comme inéluctables voire « naturelles ». Les ouvriers ou les employés seraient-ils, dès lors, voués de toute éternité à l’« infériorisation sociale », à l’« absence de choix », la « monotonie » du travail, la « répétitivité » des tâches, pour ne rien dire des bas salaires, de la précarité et du chômage ? Ensuite, parce que la construction massive de logements sociaux, en supposant qu’elle reprenne, revêtirait une tout autre signification si elle s’effectuait au cœur même de la capitale dans des immeubles attractifs judicieusement implantés – ce fut le cas au début de l’entre-deux-guerres en Allemagne, en Autriche et en Hollande dans certaines communes tenues par les municipalités « rouges » –, et non plus sous forme « de tours et de barres » reléguées en périphérie.
Sans doute l’espace parisien a-t-il toujours été profondément inégalitaire. Si coexistence entre les classes il y eut, jusque tard dans le siècle précédent, elle a revêtu une forme socialement et spatialement hiérarchisée. Néanmoins, le « petit peuple » y avait encore sa place, aussi restreinte et inconfortable fût-elle. Mais, au cours des dernières décennies, marquées, selon J.-M. Léger, par la « chute des idéologies » – en fait, l’ascension et le triomphe de l’une d’entre elles, le néolibéralisme, sur les idéaux progressistes d’émancipation –, le clivage entre riches et pauvres s’est accentué au point de rendre la présence de ceux-ci dans la capitale définitivement insupportable à ceux-là.
Aujourd’hui, à Paris comme dans la plupart des grandes villes françaises et étrangères, l’espace social ne hiérarchise plus les individus et les groupes. Il élimine purement et simplement, sous les effets conjugués de la spéculation immobilière et d’une politique urbaine de classe, ceux désormais jugés « indésirables » non seulement par la bourgeoisie, mais par les franges supérieures et moyennes de la petite bourgeoisie intellectuelle qui ont su tirer leur épingle du jeu de « la concurrence libre et non faussée ». Désormais, « il faut protéger les vainqueurs contre le spectacle du malheur », notait un chercheur non-conformiste dans un ouvrage récent, et c’est pourquoi le « droit à la ville » pour les perdants est cyniquement foulé aux pieds, alors que les premiers devraient pourtant se douter que les seconds « ne patienteront pas éternellement aux abords des grandes villes, en attendant silencieusement qu’une place leur soit offerte [3] ».
« Qui soutiendrait aujourd’hui que n’est populaire que ce qui est construit par le peuple et pour le peuple » ?, feint de demander J.-M. Léger, dans un chapitre conclusif consacré à légitimer le « réalisme » d’un architecte qui ne craint plus de frayer avec la promotion privée, pour peu qu’elle « se métisse avec ce que le secteur public a produit de meilleur : l’architecture ». Ce « métissage » mercantilo-architectural fait tout de même bon ménage avec une ségrégation socio-spatiale accrue, et Paris continue à se vider de ses pauvres. Pour que la question posée plus haut ait encore un sens, il faudrait d’abord que le « peuple » existe encore comme catégorie pertinente aux yeux de ceux qui se targuent de le « représenter », et qu’ensuite, l’impératif énoncé par Engels dans La Question du logement, à savoir l’« expropriation de la bourgeoisie », ne fût-elle que partielle, soit remis à l’ordre du jour. En attendant, à l’instar de ce « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » censé définir notre « démocratie », l’architecture populaire demeure plus que jamais une fiction.
Jean-Pierre Garnier

Philippe Hamman, Les travailleurs frontaliers en Europe. Mobilités et mobilisations transnationales, Préface de Maurice Blanc, Paris, L’Harmattan, Collection « Logiques sociales », 2005, 263 p.

Cet ouvrage est une invitation au voyage. Il émane d’un auteur à la fois politiste, historien et sociologue, connu de notre revue et qui s’est depuis de longues années attaché à comprendre l’espace social des frontières. Dans le voyage qu’il nous propose ici, plusieurs destinations et chemins pour y parvenir sont possibles, partant d’un seul et même camp de base, celui des associations de travailleurs transfrontaliers, plus exactement de leurs porte-parole. À partir des multiples activités qui se déploient dans ces associations et que l’auteur détaille, l’on peut tenter de toucher nos centrales syndicales, nos élus ou nos administrations françaises : la voie paraîtra étroite, escarpée ou sans issue. On peut aussi aller à la découverte de ces lieux considérés comme très secrets et qui offrent finalement un plus large panorama : les institutions européennes. Enfin, les passionnés de réflexions théoriques sur ce qui fait une politique publique, sur les sources de l’expertise, de son apprentissage ou des vertus de l’approche comparative, trouveront à toutes les étapes de quoi les nourrir. Car c’est aussi un voyage en sciences sociales.
Certes le titre est large. Les associations qui intéressent P. Hamman sont en fait françaises et pour beaucoup situées dans le « Grand Est », aux confins de l’Alsace, de la Lorraine et un peu des Ardennes, régions qu’il connaît bien. Au fil du livre, quelques incursions, bien choisies, laissent entrevoir ce qui se passe, toujours côté français, lorsque l’on va du côté des limites du canton de Genève, de la principauté de Monaco ou du côté des Pyrénées. L’enquête pourrait alors sembler doublement limitée : franco-française d’abord, orientée Nord-Est ensuite. Ce choix est néanmoins justifié : d’abord par les chiffres concernant les travailleurs transfrontaliers domiciliés en France et ensuite par le nombre d’associations dans ces régions. Si rien n’est dit d’entrée de la représentativité de ces associations ou de leur histoire, on en soupçonne l’importance relative au fur et à mesure de la lecture. Comme le rappelle l’auteur, représentativité et légitimité ne se mesurent pas à la même aune.
Dès l’introduction, P. Hamman fournit des chiffres éloquents : en 1995, on comptait 420 000 travailleurs frontaliers en Europe occidentale, dont près de la moitié résidaient en France (p. 16-20 [4]). Et plus de la moitié d’entre eux travaillaient en Belgique, au Luxembourg et en Allemagne, soit un peu plus que ceux qui faisaient régulièrement la route vers la Suisse, soit vers Bâle, soit vers Genève, ce qui pour la main-d’œuvre frontalière et ses porte-parole est assez différent. En s’appuyant prioritairement sur les associations du « Grand Est », qui sont elles-mêmes disparates, P. Hamman saisit donc une situation d’une grande intensité quant aux échanges transfrontaliers.
De cet ouvrage, l’essentiel est peut-être qu’il fait découvrir l’espace européen dans lequel des associations frontalières prennent place et qu’elles transforment en même temps. Ces associations constituent un objet de recherche que l’on pourrait qualifier d’intermédiaire permettant de relire divers travaux de sciences sociales. On circule ainsi entre une sociologie du syndicalisme et une sociologie des associations, ou en surplomb de deux versions de la sociologie politique trop enfermée dans l’alternative top-down ou bottom-up. La démonstration, elle-même, s’appuie à la fois sur des analyses macro (les normes et politiques) et sur quelques observations micro-sociologiques (voir par exemple p. 209 où l’auteur dessine les différences entre une permanence syndicale ordinaire et les conditions luxueuses d’un local associatif). Le choix d’un objet transversal permet de soulever des questions de méthodes et des enjeux de connaissances en même temps qu’il donne à lire les transformations en cours dans le monde du travail, du droit et des institutions.
L’organisation de l’ouvrage est limpide. Sont d’abord analysées les représentations sociales qui ont cours concernant ces travailleurs, vus comme des « profiteurs » alors qu’ils sont tiraillés entre deux « systèmes » juridiques qu’ils ignorent en général. Sont abordés ensuite les rapports difficiles que les associations entretiennent avec les centrales syndicales peu ouvertes au traitement de ces cas singuliers, même si les trajectoires des porte-parole font aussi d’eux des responsables syndicaux, même si par ailleurs telle ou telle association est liée à tel ou tel syndicat (plus luxembourgeois ou allemand que français). Les cas concrets sur lesquels a porté l’enquête présente une grande diversité de « figures militantes », plus ou moins nourries par le syndicalisme ouvrier.
Dans le chapitre 3, P. Hamman expose ce que font concrètement ces associations. Elles offrent un service à propos des problèmes quotidiens que rencontre la main-d’œuvre transfrontalière (accidents, retraites, licenciements…). Il s’agit d’un vrai « travail » même s’il est la plupart du temps le fait de bénévoles. C’est l’accès aux instances européennes (Cour de justice et surtout Commission) qui est peut-être le plus impressionnant et qui porte souvent ses fruits, telle la victoire sur la csg [5]. Les fonctionnaires européens sont d’ailleurs très à l’écoute de ces acteurs de « terrain ». Mais ce bénévolat n’est pas sans tension : le service n’est pas le même selon qu’il est vendu ou offert et selon les formes prises par la professionnalisation de ces associations. Elles ont acquis une expérience, elles recherchent des appuis juridiques (assistance d’avocats), entretiennent des réseaux de compétences ou d’alliés de part et d’autre des frontières, s’informent et se forment sur des questions diverses pour pouvoir « répondre » aux multiples demandes qui leur sont adressées. C’est le lot de ces « entremetteurs et courtiers en information » (p. 229).
Mal connues, les associations de travailleurs frontaliers invitent à réinventer nos objets de recherche. En les rendant lisibles, on découvre des terrains nouveaux. Ainsi, bien que souvent bénévoles, ces porte-parole sont des « experts » en comparaison : ils ont acquis des compétences à force de circuler dans les maquis juridiques, à se frotter à des langues et des langages ; ils connaissent les rouages bureaucratiques et ils sont capables d’accéder aux ressources européennes, et d’élaborer par eux-mêmes des comparaisons pour se constituer en groupes de pression. En termes méthodologiques, on échappe ainsi aux études dites comparatives, qui sont souvent stériles.
Une remarque en forme d’invitation à poursuivre : l’auteur évoque en conclusion « l’historicité » de ces situations frontalières (p. 232), sans en donner la consistance et les différences selon les espaces locaux. Si les mouvements qu’il repère vont (peut-être) dans le même sens, ce ne peut être à partir de territoires et de mémoires sociales semblables : les travailleurs de l’horlogerie jurassienne par rapport à ceux qui sont au contact de la riche Genève en savent certainement quelque chose. Et l’on ne saurait mettre sur le compte du « hasard » que l’association des travailleurs transfrontaliers d’Annemasse ne compte pas moins de vingt salariés : en quoi donc « l’action » mise en œuvre ici diffère-t-elle de ce qui est observé ailleurs ? Si tel n’était pas le sujet de ce livre déjà copieux, on voudrait qu’il ait des suites pour tenter de comprendre ce qui fait l’épaisseur socio-historique relative de l’effet frontière. Une autre perspective de recherche se dessine du même coup : on serait curieux de savoir ce qu’il en est des positions, démarches et formes d’expertises des porte-parole des associations non-françaises ; belges par exemple…
Viviane Claude

Kübler, Daniel, La métropole et le citoyen – Les agglomérations urbaines en Suisse vues par leurs habitants, Lausanne, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, 2005, 176 p.

L’ouvrage publié récemment par Daniel Kübler à Lausanne livre des résultats de recherche récents et importants sur les perceptions par la population des enjeux de la gouvernance métropolitaine et de ses réformes récentes en Suisse. Ce travail teste les principales théories contemporaines développées en la matière en science politique, à l’aune de réponses rendues à un sondage auprès de populations résidant dans différents types de communes (commune centre, commune suburbaine, commune riche et commune périurbaine).
L’ouvrage repose d’emblée la problématique centrale de la transformation des formes de gouvernance urbaine. La métropolisation apporte des problèmes – de transports, de gestion des déchets par exemple – ou crée des attentes et besoins – en matière de développement social ou d’offre culturelle par exemple – dont l’espace d’inscription ne correspond presque jamais aux territoires institutionnels, notamment des communes. Les problèmes de coordination, de compensation des charges ou de concurrence entre les territoires institutionnels qui en découlent sont centraux.
La Suisse est un cas d’investigation stimulant pour s’intéresser aux enjeux de réforme métropolitaine. En premier lieu, ce pays est longtemps resté marqué par la culture rurale et par une forme de déni de l’urbanisation, qui atteint cependant aujourd’hui pratiquement 80 % de la population. En plus, le caractère fortement décentralisé du pays, la fragmentation institutionnelle, mais aussi linguistique des espaces politiques en font un terrain d’expérimentation riche. Enfin, la Suisse est marquée par une culture subsidiaire, au sens de libérale, au sein de laquelle le fédéralisme fiscal prospère. La question de la reconnaissance et de la répartition des charges de centre [6] entre les différentes communes composant l’agglomération (parfois aussi avec le canton) constitue dans ce pays un enjeu récurrent de débats et de conflits.
Outre les cinq zones métropolitaines de grande taille – pôle lémanique, pôle bâlois, pôle bernois, pôle zurichois et pôle Insubrica [7] – qui le structurent prioritairement, l’espace helvétique est articulé en une série d’agglomérations de tailles diverses dans lesquelles se posent les questions de coordination, de concurrence ou de compensation des charges évoquées. L’auteur a choisi de travailler sur les agglomérations de Lausanne, Lucerne, Lugano et Zurich, c’est-à-dire sur des zones de conurbation de tailles assez différenciées.
Les trois principales théories s’appliquant à la gouvernance métropolitaine sont décomposées en quelques hypothèses clés et testées à propos des grands enjeux suivants : identités territoriales, évaluation par les citoyens de la qualité des services publics ainsi que des institutions, autorités locales et enfin, des réformes et projets de réformes de gouvernance métropolitaine.
En premier lieu, la théorie dite des « réformateurs métropolitains » défend l’idée selon laquelle seul un degré élevé d’intégration institutionnelle – fusions communales, communautés urbaines ou gouvernements métropolitains puissants – permet de régler de façon efficace les enjeux de coordination, concurrence ou de compensation au sein des agglomérations modernes. L’intégration institutionnelle forge des identités d’agglomération et réduit mécaniquement les coûts de transaction. Les résultats des sondages comparatifs montrent en effet que la métropolisation crée en effet une identité d’agglomération qui est renforcée par une plus forte intégration métropolitaine. La consolidation institutionnelle améliore aussi la perception de qualité du service public ainsi que la légitimité du système politique dans son ensemble. En revanche, l’engagement citoyen, exprimé soit sous la forme de critiques constructives soit sous la forme d’engagement individuel, est plutôt dégradé dans un environnement institutionnel intégré.
En deuxième lieu, l’approche en terme de « choix rationnel » estime qu’il est préférable de conserver des cadres institutionnels réduits. Selon les tenants de cette approche, les entités politiques trop grandes sont trop distantes de la population et sont donc peu légitimes. Plus encore, la concurrence entre des unités politiques est saine, notamment parce qu’elle pousse les collectivités à limiter la pression fiscale, alors que les coordinations et accords entre communes ou collectivités peuvent faire l’objet de simples contrats. De ce point de vue, les résultats des sondages montrent que la satisfaction des citoyens à l’égard des services publics est effectivement fonction des impôts payés, mais aussi que l’engagement citoyen est plus fort dans un contexte communal de petite taille. En revanche, deux hypothèses clés de la thèse de la fragmentation institutionnelle ne sont pas confirmées. En effet, les attentes des citoyens en termes de service public ne sont pas mieux remplies dans un contexte institutionnel fragmenté, pas plus que les citoyens ne disposent dans ces contextes des véritables moyens de voter avec les pieds, c’est-à-dire, de faire jouer la concurrence entre les communes d’une agglomération.
En troisième lieu, les tenants du « nouveau régionalisme » se veulent avant tout pragmatiques et pensent qu’il n’y a pas une seule bonne façon de régler ces enjeux et qu’il faut adapter les réponses aux situations et aux enjeux. Les résultats du sondage sont en la matière assez ambivalents. La satisfaction des besoins des usagers semble peu affectée par les différentes formes de gouvernance. Cependant, si les formes les plus intégrées de gouvernance métropolitaine améliorent la confiance que les citoyens ont dans les autorités, elles dévalorisent, en revanche, la légitimité dont bénéficient ces autorités.
Ces résultats ici restitués de façon globale sont présentés de manière plus différenciée dans l’ouvrage. Il apparaît ainsi des réponses régulièrement contrastées dans les attitudes des citoyens. Ainsi, les Suisses latins sont-ils systématiquement plus sceptiques et critiques à l’égard des autorités publiques que ne le sont les Suisses alémaniques. L’auteur ne dépasse pas l’argument de la variable culturelle et ne se réfère pas aux travaux qui, en Suisse même, s’efforcent d’envisager des mécanismes sociaux susceptibles de donner un contenu à ce qui n’est ici qu’une boîte noire. De la même façon, les clivages politiques traditionnels – les villes-centres votent plus facilement à gauche et les communes suburbaines riches, plus facilement à droite – influencent de façon transversale les résultats.
Au total, cet ouvrage, dont l’auteur rappelle qu’il a pour vocation de diffuser des résultats de recherche scientifique auprès d’un « plus large public », relève avant tout d’une démarche pragmatique. Il s’agit en effet d’exposer clairement des hypothèses tirées de théories, de les confronter à l’opinion des citoyens et de produire ainsi une construction « par le bas », une validation ou une invalidation à partir d’un matériau empirique constitué des perceptions émanant des citoyens, habitants réels des métropoles suisses.
Cette démarche louable est cependant globalement frustrante notamment dans la mesure où elle reste ici assez largement non-conclusive. Aucune des théories présentées ne semble totalement pertinente et il apparaît plus problématique qu’aucune tentative de systématisation, de lecture critique des résultats ne soit tentée. C’est cependant dans une large mesure l’essentiel de l’enseignement du nouveau régionalisme – et c’est aussi l’esprit qui semble guider l’ensemble de la démarche de l’auteur – qui n’est pas entièrement assumé ici. Il s’agit de tenter d’attribuer des problèmes à des formes de gouvernance ou plus précisément de montrer en quoi tel ou tel enjeu serait mieux traité par tel mécanisme délibératif ou décisionnel, ou par tel instrument – le contrat, la convention, le partenariat, etc.
Les éléments de connaissance ou de réflexion concernant ces interrogations sont cependant en grande partie présentés de manière éparse dans les différents chapitres de l’ouvrage.
Olivier Giraud
cnrs-cmb (Berlin)

Ioana Iosa, L’héritage urbain de Ceausescu, fardeau ou saut en avant ? Paris, L’Harmattan, coll. « Aujourd’hui l’Europe », 2006, 177 p.

Instituée depuis l’origine de l’architecture monumentale, la relation dialectique entre les lieux du pouvoir et le pouvoir des lieux a atteint, sous le règne ubuesque de Nicolas Ceausescu, un sommet d’expressivité avec l’édification d’un « centre civique » au pompiérisme assumé, avec, cerise sur ce gâteau urbanistique, un « Palais du peuple » gigantesque à faire pâlir d’envie les dictateurs qui sévissaient au même moment sur la planète. Ne serait-ce que par la description méticuleuse et documentée de cette monstruosité urbaine et des conditions socio-historiques et politiques de son apparition, l’ouvrage de Ioana Iosa mériterait déjà d’être lu. Mais il vaut surtout par l’analyse très fine et solidement étayée des « formes d’appropriation et de réinvestissement, par la société roumaine actuelle, de l’espace du régime déchu en 1989 ».
Selon un processus qui apparaîtra paradoxal, voire incroyable, aux esprits naïfs ou peu informés, il a suffi d’une dizaine d’années pour que cet ensemble architectural et urbain qui symbolisait avec arrogance un « communisme » honni, se transmue, dans l’imaginaire de la population, en un objet « sinon aimé, du moins accepté ». C’est à rendre compte de cette métamorphose sémiologique que s’est attachée l’auteure dans un travail universitaire dont ce livre est tiré, tâche dont elle s’est acquittée avec méthode et subtilité, auxquelles il faut ajouter l’ironie que ne pouvait manquer de susciter pareil « détournement ».
Plusieurs facteurs ont concouru à cette « réhabilitation symbolique ». Ils ne sont pas tous, si l’on en juge par les propos de l’auteur, à l’honneur du peuple roumain ou de ses nouveaux dirigeants. Encore que, sur ce point, des analogies pourraient être établies avec les ressortissants d’autres pays, à commencer par le nôtre. Mais n’anticipons pas.
On sait que Ceausescu et ses séides avaient fait leur, en matière de politique urbaine, la devise tirée de L’Internationale : « Du passé faisons table rase ». Aussi la construction du Centre civique avait-elle signifié la destruction préalable d’une partie de la ville ancienne – 400 ha furent rasés –, soit deux quartiers datant du xixe siècle et une dizaines d’églises, sans compter plusieurs autres bâtiments remarquables. Or, s’il fut assez aisé d’abattre la dictature, il s’avéra, en revanche, rapidement impossible de jeter bas les édifices qui la représentaient. La massivité et la solidité de la « Maison du peuple », et l’importance des immeubles de facture néoclassique bordant le « boulevard de la Victoire du socialisme » dissuadaient, en effet, d’entreprendre leur démolition. On se contenta donc de les rebaptiser – respectivement « Palais du parlement » et « boulevard de la démocratie » – et de les réaménager partiellement pour les affecter à de nouveaux usages et, surtout, de nouveaux usagers.
De ces transformations que I. Iosa nous compte avec force détails (souvent cocasses) tout en dégageant leur logique plurielle, il ressort, d’abord, qu’une oligarchie politicienne issue d’élections libres peut parfaitement occuper des lieux conçus par et pour ce qui était et demeure présenté comme l’une des incarnations les plus maléfiques du « totalitarisme ». Que les nouveaux élus de la Chambre des députés et du Sénat – dont nombre de rescapés de l’ancien régime encore plus vite « reconvertis » que les lieux qu’ils investissaient – n’aient eu rien de plus pressé que de s’installer dans l’ex-temple du « socialisme réalisé » n’étonnera, à vrai dire, personne. Le prétexte avancé était d’« “exorciser” les démons du communisme », alibi qui indignera une partie de l’intelligentsia et de la presse d’opinion, et fera par la suite ricaner nombre de Roumains qui, vite revenus de leurs illusions électoralistes, ne tarderont pas à éprouver à l’égard de leur classe politique des sentiments semblables à ceux de la majorité des citoyens de pays situés plus à l’ouest. Là comme ailleurs, en outre, l’impératif sécuritaire conduit à surprotéger l’endroit et donc, à tenir à l’écart les gens tentés de s’en approcher trop près. Ce qui a eu pour effet de remettre à l’ordre du jour la vieille plaisanterie anticommuniste qui avait cours sous le régime précédent : « la maison du reste inaccessible au peuple ». Mais, qui déniera que l’on puisse en dire de même de tous les édifices européens où siègent ses représentants !
Il est néanmoins une partie de l’édifice, ouverte – de manière parcimonieuse – au public. Celle, en premier lieu, où a été logé le Musée national d’art contemporain abritant des croûtes rendant hommage au dictateur défunt ou tournant son palais en dérision. Celle, surtout – quelques salles ou galeries sur les centaines que comprend l’édifice – destinée aux visiteurs étrangers, en plus des salles et salons réservés aux congressistes du Centre conférence international également casé dans l’ancienne « maison du peuple ». Ici intervient le second facteur de sa « réhabilitation symbolique » : son succès auprès des touristes. Documents à l’appui, comme dans le reste de l’ouvrage, I. Iosa montre comment « cet ensemble monumental est offert à la consommation culturelle des étrangers toujours friands de motifs d’étonnement ». Le legs urbanistico-architectural de Ceausescu est ainsi devenu la principale attraction de Bucarest au point d’insuffler une sorte de fierté nationale à ses habitants. Sous cet angle, la boucle est en quelque sorte bouclée puisque c’est précisément sur cette fibre patriotique qu’avait joué jadis le dictateur pour associer « son » peuple à « son œuvre ».
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’en remontrer, comme jadis, à l’URSS en matière d’indépendance et de puissance, mais, comme à Barcelone, Londres ou Paris, bien qu’avec des moyens plus restreints, de faire figurer la capitale de la Roumanie en bonne place dans la compétition entre métropoles européennes. Ce qui nous vaut quelques développements ironiques consacrés à ces efforts souvent dérisoires de promotion, où l’une des pires réalisations du régime communiste se voit maintenant intronisée comme un atout patrimonial de première grandeur pour l’insertion de la Roumanie dans le monde capitaliste « globalisé ». Il faut dire, comme le souligne l’auteure, que cette déconnexion idéologique entre l’urbain et le politique est facilitée par la propension des élites à l’opportunisme et à l’amnésie, et du peuple à l’apathie et au suivisme. Des traits qui, est-il besoin de le rappeler, ne sont pas une spécificité roumaine.
Jean-Pierre Garnier
 
NOTES
 
[1]À partir d’une interprétation libre de l’introduction et du chapitre 4 de F. Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris Seuil, 2003.
[2]J.-M. Léger, Derniers domiciles connus, Créaphis, 1990.
[3]H. Belmessous, Mixité sociale : une imposture, L’Atalante, 2006.
[4]Le « travailleur frontalier » est défini par la différence entre son lieu de travail et son lieu de résidence, ses droits (aux plans fiscal et social) étant dès lors fluctuants, du fait de l’existence ou non d’accord bilatéraux et de la constitution progressive d’une réglementation européenne (note p. 14).
[5]Les associations ont réussi à faire valoir que la Contribution sociale généralisée était une cotisation sociale et non un impôt.
[6]Dépenses en matière sociale, culturelle ou encore de transports qui sont principalement portées par la ville-centre, mais qui sont également sollicitées par les habitants des couronnes extérieures.
[7]Agglomération de Lugano, inclue dans le sud du canton du Tessin.
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[1]
À partir d’une interprétation libre de l’introduction et du...
[suite] Suite de la note...
[2]
J.-M. Léger, Derniers domiciles connus, Créaphis, 1990. Suite de la note...
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H. Belmessous, Mixité sociale : une imposture, L’Atalante, ...
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Le « travailleur frontalier » est défini par la différence ...
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Les associations ont réussi à faire valoir que la Contribut...
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Dépenses en matière sociale, culturelle ou encore de transp...
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Agglomération de Lugano, inclue dans le sud du canton du Te...
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