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Espaces et sociétés

2008/3 (n° 134)

  • Pages : 220
  • ISBN : 9782749209364
  • DOI : 10.3917/esp.134.0067
  • Éditeur : ERES

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« Qu’est-ce qu’une société disneylandisée ? Peut être appelée ainsi toute société où les maîtres sont les maîtres des attractions et les esclaves spectateurs ou acteurs de celles-ci. »

Philippe Muray, Festivus Festivus Conversations avec Élisabeth Lévy, Fayard, 2005
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Techno Parade, Paris-Plage, Nuit Blanche à Paris ; Biennale de la danse, Fête des Lumières ou Nuits sonores à Lyon, Folle journée à Nantes, Transmusicales à Rennes, Lille 2004, puis Bombaysers de Lille, fêtes de la Musique un peu partout… On n’en finirait plus d’énumérer les manifestations festives mises sur pied dans l’espace public depuis la fin du siècle dernier avec le concours (et, de plus en plus, à l’initiative) des pouvoirs publics locaux. Bien plus, lors des opérations d’aménagement urbain portant sur les rues, les boulevards, les places, les esplanades ou les quais, une attention croissante est accordée à la possibilité offerte à la foule de « s’emparer joyeusement de ces lieux ».

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À chaque fois, l’objectif proclamé est le même : « recréer du lien social », rendre à l’espace public, fût-ce que de manière éphémère, sa vocation de lieu par excellence de la sociabilité collective. Le phénomène n’est pas propre à la France, même si, à cet égard, celle-ci a pu servir de modèle [1][1] Paris-Plage, en effet, n’a pas fait seulement des émules..., mais il a pris dans ce pays une ampleur soudaine qui ne laisse pas d’interroger. Quelle logique préside à l’essor de cette esthétisation festive de la politique urbaine ? Au-delà des discours promotionnels, à quelles finalités obéit-elle ? Quels intérêts, quels désirs, quels manques ou quelles peurs vise-t-elle à satisfaire, à combler ou à exorciser ?

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Dans Le droit à la ville, le sociologue Henri Lefebvre avait souligné la propension de l’idéologie spatialiste à attribuer certains « maux sociaux » aux effets pathogènes de certains espaces considérés comme « malsains ». Avec, pour corollaire, de prêter des vertus curatives ou préventives à ceux jugés « sains ». « L’urbaniste [écrivait-il] saurait discerner les espaces malades, et des espaces liés à la santé mentale et sociale, générateurs de cette santé. Médecin de l’espace, il aurait la capacité de concevoir un espace social harmonieux, normal et normalisant. » De quelle maladie particulière souffrirait donc le nôtre pour qu’un traitement « ludique » doive lui être administré ? Et selon quelles normes nouvelles cet espace devrait-il être reconfiguré et pratiqué pour qu’on puisse dire de lui et de ceux qui le fréquentent qu’ils ont recouvré la santé ?

Du shopping center au magic kingdom

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Sous couvert de requalification des espaces publics, s’opère, depuis quelque temps déjà, la mise en scène d’une urbanité lisse, d’une vie citadine policée, dans tous les sens du terme. Par contraste, elle fait davantage ressentir comme gênante, voire insupportable, la présence de tous ceux qui polluent, ne serait-ce que visuellement, l’environnement. À cet égard, l’opération de « camping sauvage » menée en juin 2006 au profit des sdf par Médecins du monde pour attirer l’attention des autorités et forcer l’État à mettre en place des hébergements durables a joué le rôle d’un véritable analyseur. Implantées en partie sur les berges de la Seine, les dizaines de tentes distribuées aux sdf menaçaient de ternir la saison touristique. La misère du monde allait s’étaler à la vue des passagers des bateaux-mouches et gâcher de surcroît les ébats des estivants de Paris-Plage. « Lieu de convivialité, de solidarité et de partage », pour reprendre les propos du maire, lors de l’ouverture du site pseudo-balnéaire ? Sans doute, mais pas pour les sans-abri. Aussi, la municipalité de gauche parisienne, en accord avec le gouvernement de droite, chargea-t-elle la police de les prier de bien vouloir transporter plus loin leur nuisance visuelle. L’impératif de hqe dont font grand cas les croisés du développement urbain durable s’applique, en effet, aussi à l’environnement humain : seules des personnes « de qualité » seront en droit de fréquenter les espaces urbains requalifiés.

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Cette logique se combine avec une autre, toute aussi envahissante : celle de la marchandisation qui a largement converti l’espace public en espace privatif à l’égard des gens qui ne peuvent consommer. Omniprésence de la publicité, empiétement croissant des terrasses de restaurants et de cafés, des étals, voire des baraques des commerçants, suppression ou transformation des bancs publics, apparition d’un mobilier urbain conçu pour canaliser et contrôler les flux, prolifération des caméras de vidéosurveillance… L’espace public semble pris dans un processus de privatisation de fait, puisqu’il devient de moins en moins accessible à tous ceux qui, à un titre ou à un autre, sont dépourvus des moyens d’en faire un usage autre que celui prescrit : celui d’une galerie marchande à ciel ouvert.

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De fait, l’aménagement et le fonctionnement de l’espace public en France prend de plus en plus pour modèle les shopping malls made in États-Unis où, à la différence des hypermarchés classiques, le règne de la marchandise, pour ne pas s’avouer comme tel, se pare en sus d’atours ludiques : on parle alors de fun-shopping. Traduit maintenant en français par « achat-plaisir », ce concept, au sens publicitaire du terme, inspire la conception de centres ludico-commerciaux, tel l’Odysseum en cours de réalisation à Montpellier, c’est-à-dire de shopping centers transformés en parcs à thème où le client consommera d’autant plus que des attractions l’inciteront à y séjourner plus longtemps.

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C’est, si l’on peut dire, à une sorte de disneylandisation des espaces urbains que l’on assiste aujourd’hui où le publicitaire rime avec le sécuritaire, même si l’on cherche à masquer ce dernier au moyen d’artéfacts esthétiques en faisant appel à des urbanistes, architectes, paysagistes et autres plasticiens. Dans un espace bien délimité, découpé, hiérarchisé et contrôlé, l’usager sera, dès lors, incité à se comporter en consommateur et en spectateur, mais aussi en acteur sur le mode de la simulation festive dans le cadre d’« événements » programmés par les autorités. Une nouveauté si l’on se réfère à la « société du spectacle » des années 1960-1970.

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Ce qu’il s’agit de simuler, à des dates et en des lieux fixés en haut lieu à l’avance, c’est la « réappropriation » ludique et conviviale des espaces publics, dissimulant, par la même occasion, l’ordinaire de la vie quotidienne pour la majorité des habitants, soumis à des logiques sociales contraires aux idéaux claironnés. D’une part, en effet, ils sont, en tant que résidents, expropriés pour la plupart de ces espaces centraux par la spéculation immobilière et les politiques de reconquête urbaine. D’autre part, plus que jamais atomisés en une « foule solitaire » sous l’effet d’un individualisme et d’un consumérisme exacerbés, leurs relations ou, plutôt, leurs interactions ne sont régies, en général, que par l’indifférence et la méfiance, quand ce n’est pas la crainte et l’hostilité. Qui, dès lors, peut croire encore – à moins qu’il ne s’agisse que de faire croire – à la fiction consensuelle d’une ville pacifiée et réconciliée sous le signe d’un « vouloir vivre ensemble » ?

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C’est que la promotion de l’espace public comme lieu par excellence d’une urbanité à la fois réactivée et rénovée est portée par une multitude d’acteurs intéressés : élus locaux, commerçants, propriétaires, promoteurs, marchands de biens, agents immobiliers… Une myriade de concepteurs y trouvent aussi leur compte, qu’ils soient créateurs chargés de concevoir les attractions… ou « créatifs » (publicitaires et communicants) chargés de fabriquer les « concepts » visant à les rendre attractives.

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Dans cette ville dont le prince est un citadin infantilisé, on comprend que ne sauraient être tolérés plus longtemps sur la voie publique les « acting out » de ces cast members sauvages que sont les sans-logis, les sans-papiers, les sans-travail, les sans-avenir… Les usagers légitimes, confinés dans le rôle qui est le leur, celui de « visiteurs » invités à déambuler comme des touristes dans leur propre ville, doivent, autant que faire se peut, être mis à l’abri des débordements et même de la simple vue des laissés pour compte de la « globalisation » et de la flexibilisation de l’économie, toujours désagréable dans ces lieux remodelés pour l’agrément.

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L’enjeu des transformations en cours de l’espace public est, on le sait, d’abord économique. Quand on parle de « revaloriser » certains quartiers dégradés ou certaines zones à l’abandon, c’est, aujourd’hui comme hier, afin de les mettre financièrement en valeur. Aussi ne reviendra-t-on pas sur les profiteurs traditionnels de la mise à l’encan de l’espace urbain, pour qui la ville est à vendre ou fait vendre.

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Mais la ville-marchandise est aussi un « produit » à « (re)positionner », pour reprendre la novlangue des chambres de commerce et des cellules de communication des municipalités, sur un marché. Celui, pour les grandes agglomérations, des métropoles à vocation européenne où le produit ville… ou la ville-produit se trouve en compétition avec ses rivales. Une concurrence impliquant un marketing urbain ciblé qui vise à attirer les investisseurs, les emplois qualifiés et la main-d’œuvre – ou plutôt les cerveaux ou la matière grise – qui va avec, dont les revenus confortables garantissent de bonnes rentrées fiscales. Ainsi, la municipalité de Lille lancera-t-elle « Lille 2004, capitale européenne de la culture », opération médiatique et médiatisée destinée à la fois aux habitants et aux visiteurs, de France et d’ailleurs. Les premiers, dûment mis en condition par l’accumulation de festivités de rue non stop – plus de 2 500 ! – devront se convaincre que leur ville, rompant définitivement les amarres avec son passé de cité industrielle en crise, se mue en métropole active en phase avec le nouveau siècle où les loisirs urbains occuperaient une place de choix. Vis-à-vis des seconds, ces « événements » ludiques et culturels étaient supposés donner un label « glamour » à son dynamisme pour mieux la faire (re)connaître à l’étranger face à la concurrence d’autres villes, jouant sur le même registre et avec les mêmes armes – festivals, biennales et autres mascarades festives. « On a gagné dix à quinze ans de notoriété en une année avec Lille 2004 », se plaît à rappeler Martine Aubry, maire de la ville.

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Parmi les ingrédients de ce marketing, une politique de « renouvellement urbain » aidera à renouveler la population des quartiers les mieux situés. En outre, un « traitement paysager » idoine dispensera de faire systématiquement appel aux forces de l’ordre pour évacuer tout ce qui, dans les espaces publics remodelés, peut importuner, inquiéter, déstabiliser, à savoir les vagabonds, rôdeurs, dealers, prostituées, pickpockets et maraudeurs en tout genre. Conformément au précepte de « l’architecture de prévention situationnelle », on fera en sorte d’« aménager les lieux pour prévenir le crime » : haies et buissons taillés pour que personne n’échappe au regard, recoupement des éclairages pour éliminer les zones d’ombre, façades rectilignes pour supprimer redans et recoins, mobilier urbain filtrant… Bref, à défaut de faire disparaître les individus – dans l’acception policière du terme – à qui le « droit à la ville » sera désormais refusé, on cherchera à les rendre invisibles (Garnier, 2004).

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Évincées de ces secteurs urbains privilégiés destinés à des privilégiés, les couches populaires ne s’en voient pas, cependant, totalement interdire l’accès. Mais celui-ci devra être désormais étroitement contrôlé. D’où le filtrage opéré à l’égard, ou plutôt à l’encontre, des habitants les plus démunis, toujours susceptibles de jouer les trouble-fête dans des quartiers voués à l’hédonisme consumériste des nantis. Des dispositions et dispositifs en tout genre seront mis en place pour les protéger contre la délinquance, voire la simple déviance, criminalisée maintenant sous l’appellation d’incivilité. Dans la mesure où la lutte contre la pauvreté a fait place à la lutte contre les pauvres, ceux-ci constitueront la première cible de la normalisation de l’espace urbain.

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Devenu publicitaire mais aussi sécuritaire, l’espace public fera ainsi office de vitrine de la ville. Comme toute vitrine, en effet, celle-ci doit être protégée contre les voleurs, les vandales ou les agresseurs. Bien plus : la qualité de cette protection sera elle-même mise en vitrine. Avantage compétitif supplémentaire dans la concurrence inter-villes, la sécurité compte aujourd’hui parmi les atouts obligés, car pour apparaître accueillant aux nouveaux venus, un territoire doit avoir la réputation d’être défendu. Nombreux sont les maires qui, pour cette raison, mettent en avant leur panoplie sécuritaire : vidéosurveillance de la voie publique et des points névralgiques, centre de supervision, police municipale, correspondants de nuit, agents de médiation locale…

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Au plan idéologique, cette focalisation de l’attention sur les fauteurs de troubles sert aussi de diversion à l’égard des facteurs de troubles. Placée sous les projecteurs médiatiques, l’« insécurité urbaine » a l’avantage de faire passer à l’arrière-plan l’insécurité sociale réelle (professionnelle, résidentielle, alimentaire…) liée à la précarité croissante des situations et des conditions, elle-même consécutive au tour néo-libéral pris par l’accumulation du capital. Toutefois, cette insécurité sociale en voie de généralisation n’est pas seulement d’ordre matériel. Elle revêt un caractère plus profond, existentiel, en quelque sorte, dans la mesure où, dans les classes populaires et même parmi les franges inférieures des couches moyennes menacées de déclassement, elle touche aussi au rapport à l’avenir. Chacun perçoit souvent celui-ci comme incertain, voire inquiétant, qu’il s’agisse de soi-même, de ses enfants, de ses semblables. Or, face à cette fragilisation, à cette déstabilisation et au pessimisme qu’elles engendrent, tout se passe comme si, une fois de plus, l’espace urbain se voyait imparti une mission thérapeutique : fournir du rêve à foison pour faire oublier un réel déprimant.

Sécuriser pour rassurer

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La visée de défense sociale impartie à nombre d’innovations urbanistiques ou architecturales n’est pas seule en cause. Au travers et au-delà de cet objectif explicite de maintien de l’ordre – de la paix civile, en langage indigène –, un autre objectif semble se dessiner. Ce qui est d’ordinaire perçu comme une fin – sécuriser, au sens policier du terme –, paraît simultanément s’inscrire comme un moyen au service d’une entreprise plus vaste et de plus longue haleine, de caractère idéologique : rassurer une population que le futur angoisse… ou que l’absence de futur tend à désespérer. Comment ? En réenchantant le présent, par compensation, grâce à l’aménagement d’un cadre de vie paré de tous les charmes d’une urbanité aussi festive que factice.

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Pour étayer cette hypothèse, il faut revenir sur la conjoncture socio-historique actuelle, marquée par l’anxiété et la crainte. Certains ne manqueront pas, à ce propos, d’évoquer le paradigme qui fait fureur dans les sciences sociales : celui du « risque ». Effectivement, le risque ou, plus exactement, la peur du risque constitue l’un des facteurs explicatifs du cours ludique pris par la politique d’aménagement des espaces publics. À condition, toutefois, de donner à cette notion une signification sociale autre que celle qui prévaut.

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Au dire de certains prophètes très écoutés, tels Ulrich Beck ou Anthony Giddens, « nous » serions déjà entrés dans une « société du risque ». Ce qui gêne dans ce genre d’assertion, ce n’est pas tant le terme de « risque » que ce pronom « nous » aux connotations ethnocentriques, qui fleurit sous la plume de maints chercheurs dont on sollicite les lumières pour décrypter les évolutions de « nos » sociétés. Car il faut tout de même admettre que l’avènement supposé de ladite société du risque ne se présente pas de la même manière pour les « gens d’en haut », confrontés à des éventualités, et, pour ceux « d’en bas », aux prises avec des réalités.

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Si les décideurs, politiques ou économiques, prennent des risques, ce sont rarement eux qui en subissent les conséquences. Et cela vaut également pour les chercheurs ou les enseignants du supérieur. Et, surtout, la maîtrise des risques est l’apanage des nantis. Pour les démunis soumis à des privations multiples, il s’agit de survivre aux risques quotidiens effectifs qui en découlent, et non de gérer ceux à venir, c’est-à-dire de les anticiper comme de simples éventualités. Ces risques échappent, pour eux, à tout contrôle. La pauvreté, par exemple, n’est pas un risque parmi d’autres, mais le risque essentiel pour tous ceux qui vivent un peu au-dessus de son « seuil », officiel ou non. Ou, plutôt, une réalité effective entraînant des risques immédiats : maladie, enfants à l’abandon, rupture conjugale, perte du logement, clochardisation. Ou, même, la mort, point ultime de la « désaffiliation ».

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Ce n’est, évidemment, pas à ces dépossédés que la scénographie de l’espace publique s’adresse. C’est même, comme on l’a vu, en partie contre eux qu’elle se dresse. Dissuasif pour les uns, cet environnement paysager repensé doit parallèlement rassurer, voire euphoriser, les autres. Qui ? Le citoyen moyen, le citadin lambda. Par rapport à quoi ? À l’événement imprévisible, à l’aléa sous toutes ses formes, à commencer par la menace que pourrait faire peser l’Autre, fût-il le voisin.

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L’aléa a toujours existé, mais c’est la manière de le percevoir et d’y réagir qui a changé. Les « aléas de l’existence étaient », comme le suggère cette expression, considérés comme inhérents à celle-ci. Plus aujourd’hui, où ils renvoient chaque individu à un sentiment généralisé d’incertitude, de crainte, voire, pour certains, de panique qui résulte de l’abandon de toute assurance sur l’avenir de l’humanité, de toute perspective progressiste (au sens large). Et de la vision optimiste du futur qui en dérivait. Comme le relevait un historien, « il est difficile aujourd’hui d’imposer quelque chose au nom du devenir » (Hartog, 2004). C’est pourquoi, désormais privé d’horizon d’attente, l’imaginaire est contraint de se rabattre sur le présent.

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Pour définir ce nouveau régime de temporalité du monde occidental, c’est moins à une « fin de l’Histoire » qu’il faudrait se référer qu’à celle d’une histoire qui avait un sens, à la fois une direction et une signification. Une histoire futuro-centrée, c’est-à-dire orientée par des idéaux fondés sur l’espérance – ou le pari – de l’avènement d’un monde meilleur, sinon du meilleur des mondes. Avec la dissolution des utopies d’amélioration du genre humain, cette conception de l’histoire a pris fin. Dorénavant, la « démocratie de marché » est présentée comme le stade ultime de l’évolution de l’humanité. Pourtant, on a beau répéter aux populations qui vivent sous son règne – plutôt qu’ils ne règnent à travers elle ! – qu’elle est « le plus mauvais des régimes à l’exception de tous les autres », elles sentent bien, au vu de ce qu’il en advient pour elles, qu’il n’y a pas là de quoi pavoiser.

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Certes, un matraquage médiatique incessant et la succession des alternances sans alternatives ont persuadé nos contemporains que le capitalo-parlementarisme constitue désormais « l’horizon indépassable de notre temps »… et de ceux à venir. C’est pourquoi, chez ceux qui n’y trouvent pas leur compte ou qui en font les frais, la révolte a fait souvent place à un sentiment d’impuissance et de découragement, à une morne résignation, parfois cynique et désabusée. Chacun sait, pourtant, et les gouvernants les premiers, qu’il y a quelque risque, sauf à opter pour un régime de type dictatorial, à laisser pareil état d’esprit perdurer trop longtemps chez les gouvernés. Il n’est que d’entendre les déplorations alarmistes des sondeurs d’opinion et des commentateurs patentés sur la « perte du moral », le « manque de confiance », la « sinistrose récurrente » des Français, et des Européens en général. Avec les risques, différents de ceux évoqués plus haut puisqu’ils sont d’ordre politique, que cet état d’esprit fait courir à la longue, du côté des possédants et de leurs fondés de pouvoir politico-idéologiques.

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Si l’on ne peut plus miser sur le futur, réduit pour beaucoup à un futur de survie, c’est sur le présent qu’il convient, dès lors, de faire porter les efforts. Non pour tenter de le transformer, mais pour le métamorphoser dans sa représentation, pour le réenchanter hic et nunc. Cette promotion du présent va de pair avec sa déshistoricisation. Le temps n’est plus vécu comme historique : le passé est révolu et l’avenir radieux est une billevesée, comme on ne cesse de nous le ressasser. Reste un temps étale, vécu au jour le jour. « Nous vivons une époque sans passé ni futur qui baigne dans un hyperprésent, telle une vaste étendue d’eau qu’agite un incessant clapot » (Hartog, op. cit.). Ce temps stagnant et l’espace où celui-ci s’écoule matérialisent l’éternel présent d’une humanité condamnée à perpétuité à vivre dans un monde capitaliste postulé pérenne. Quels antidotes idéologiques fournir, alors, à l’anxiété et au pessimisme qui ne peuvent manquer d’en résulter ?

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Tout se passe comme si le catastrophisme écologique né du sentiment diffus d’une fin du monde provoquée à plus ou moins long terme par la poursuite d’une dévastation sans fin se doublait d’un catastrophisme social. Aux appréhensions relatives à la dégradation de l’environnement naturel semblent, en effet, faire écho les peurs suscitées par celle de l’environnement humain. Or, celle-ci risque d’être encore plus rapide que celle-là, l’une contribuant d’ailleurs à accélérer l’autre, car « les limites du capital sont moins physiques que sociales » (Harvey, 1982). En témoignent les déplorations rituelles sur le « lien social qui se distend », le « tissu social qui se délite », la « cohésion sociale qui s’affaiblit », la société qui « se défait ». Traductions spatiales de ce processus de déliaison et de dislocation : la fragmentation, la ghettoïsation, l’apartheid urbain, le séparatisme, le repli sur l’entre-soi. Cloisonnement et compartimentage qui ramènent à leurs justes proportions les promesses d’une « société de communication ». Car, « en cloîtrant le présent dans des territoires, c’est aussi l’avenir que l’on enferme et que l’on sécurise » (Maurin, 2004).

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On saisit, au vu de ce qui précède, l’importance du rôle désormais imparti aux espaces publics. « Lieux communs » par excellence, comme le serine la vulgate sociologique ou philosophique sur la ville, leur réorganisation et les usages nouveaux dont ils sont appelés à être le théâtre attesteraient la renaissance du « vouloir vivre ensemble ». Autrement dit, c’est en agissant sur l’espace urbain, faute de pouvoir agir sur le temps en le réinscrivant dans l’Histoire, que l’on redonnerait sens à l’existence collective. Là encore, H. Lefebvre avait vu juste. À une époque où nul ne songeait encore à augurer une quelconque « fin de l’Histoire », il discernait déjà dans « la priorité presque officiellement reconnue de l’espace sur le temps » comme « un indice de pathologie sociale », « un symptôme parmi d’autres d’une réalité qui engendre des maladies sociales ».

L’aménagement comme euphorisant

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Pour apaiser les craintes et tranquilliser les esprits, les espaces publics se devront d’être non seulement rassurants, mais aussi euphorisants. En matière de « nettoyage », il ne suffira donc pas d’effacer les individus dont la présence est jugée importune. Cette opération sera elle-même occultée. Pour peu qu’un boulevard ou une place soit remis à neuf de manière spectaculaire, leur caractère inhospitalier vis-à-vis des « indésirables » passera inaperçu. Ainsi en va-t-il à Lyon, où les promeneurs nocturnes pourront s’attarder sur la place des Terreaux pour admirer les fontaines et les illuminations, sans voir que l’eau et l’éclairage savamment diffusés l’ont également été pour éloigner les errants.

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Innombrables sont les projets dessinés pour « requalifier » certains espaces publics. Le dessein qui les inspire est, quant à lui, immuable : gommer les traces de la précarisation, la paupérisation et la marginalisation de masse, en mettant en scène la vision irénique d’une communauté de citadins (ré)unifiés sous le signe d’une urbanité partagée. S’il n’en fallait qu’une preuve, on la trouverait dans la profession de foi d’un architecte italien mondialement reconnu, se définissant lui-même, à cette occasion, comme « soixante-huitard non repenti ». « Il faut agrandir les coins de bonheur, chasser la solitude, le désert affectif. Au fond, c’est là tout mon travail. Beaubourg tout comme l’aéroport d’Osaka, l’Aquarium de Gênes ou bien l’amphithéâtre de Rome ou la Potsdamer Platz sont des tentatives de créer des petites villes à l’intérieur des villes, où les gens les plus divers peuvent se rencontrer, vaincre la solitude, échanger leurs expériences. Car, même à l’ère du virtuel, rien ne peut se substituer à la magie d’un lieu physique de rencontre, l’agora [2][2] Cité dans « L’incontro. Rinascimento urbano », Curzio.... »

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Paradoxalement, eu égard à la fin proclamée des utopies, on assiste à la résurgence, sur le mode mineur, du mythe du bonheur collectif réactualisé sur le mode esthétique dans une sorte de Disney City, un vrai-faux magic kingdom urbain auquel on peut tous accéder pour peu que l’on soit solvable pour payer le ticket d’entrée.

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Pour que ce spectacle soit crédible et, donc, la participation assurée, une condition doit être respectée : l’absence totale d’insécurité. Il ne suffit pas de faire comme si tous les citadins étaient semblables par-delà leurs différences : il faut, en plus, rendre l’illusion durable. Ce qui doit durer, finalement, c’est le spectacle. The urban show must go on ! pourrait en constituer la devise. Sécuriser, c’est protéger le spectateur contre toute manifestation remettant en cause la communion hédoniste et consumériste. D’où la sévérité de la répression contre les agissements de ceux qui ne peuvent y prendre part par des voies légales ou, à l’inverse, contre le « vandalisme » des militants anti-pubs qui s’en prennent aux affiches et panneaux publicitaires. L’espace public en voie de « civilisation », pour reprendre une formulation de la municipalité parisienne, ne saurait être à la merci de voyous, marginaux et autres déviants rôdant aux portes, voire au cœur même, de la Cité, et bons pour la philanthropie, la rééducation ou l’élimination.

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Projet civilisateur universel, la « démocratie de marché » a accouché d’un homme nouveau, le « citoyen global » dont la production en série ira de pair avec reproduction à l’identique et sans heurts d’une société de citadins disciplinés. Les tensions qui ne pourront être maîtrisées à la source seront dérivées vers des simulacres déréalisant le réel pour donner au capitalisme un visage urbain d’autant plus avenant qu’il sera convivial et festif. La population sera postulée homogène comme celle du monde « globalisé ». Seules différences admises et même recommandées : des tranches d’altérité programmées que l’on pourra se payer sous forme de spectacles culturels, exotiques ou revivalistes, à partir de l’exploitation de patrimoines locaux dûment estampillés.

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La stratégie mise en œuvre ne consiste plus, par conséquent, à « changer la ville pour changer la vie », comme certains en avaient rêvé à l’époque de la « contestation », mais à changer l’image de la ville pour changer l’idée que les gens se font de leur vie. Comment ? En entreprenant de faire coïncider « l’espace des représentations » avec les « représentations de l’espace », pour reprendre le distinguo de H. Lefebvre, par la conversion de l’espace public en pur espace de représentation. Un rappel est ici nécessaire en ces temps d’amnésie généralisée.

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Certains espaces publics sont perçus par la population comme les emblèmes de l’identité de leur ville ou de leur quartier. Ils constituent un cadre de référence commun à la majorité des citadins. Les Ramblas à Barcelone, le cours Mirabeau à Aix, la Galeria Vittorio Emmanuele à Milan, la Plaza Mayor à Salamanque… Chacun contribue à l’image de la ville, parce qu’il synthétise et symbolise la spécificité socio-historique de celle-ci, la mémoire et la personnalité collective des habitants. Non seulement en raison du caractère scénique de ce type de lieu, mais aussi parce qu’il exprime le vécu du citadin en tant que membre d’une communauté locale identifiant cet espace comme sien dans la mesure où elle peut s’identifier à celui-ci.

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Espace pratiqué, il est aussi collectivement imaginé. Les images qu’il évoque mêlent souvenirs, aspirations, perceptions, expériences, envies, usages quotidiens ou exceptionnels. H. Lefebvre avait défini le statut théorique de cet espace comme l’« espace des représentations ». Or, le décalage est fréquent entre cet espace vécu des « gens » et les « représentations de l’espace », espace conçu par des professionnels spécialisés dans l’aménagement des lieux publics. Sur leurs planches à dessin ou, de plus en plus, leurs écrans d’ordinateur, eux aussi imaginent des espaces, mais pour les autres. Or, leurs projets ne sont, en grande partie, que la projection de leur propre imaginaire, sans égard, assez souvent, pour celui des habitants, qu’ils ignorent superbement. Ainsi en va-t-il dans les quartiers anciens dont la « réhabilitation » « concourt à “suresthétiser” le territoire du vivant, quand elle n’en gèle pas la dynamique. L’usager de ce territoire, loin de vivre au contact de signes actifs, baigne au contraire dans un océan de signes figés, spectaculaires, autoritaires aussi [3][3] Jacques Ferrier, Philippe Gazeau, Louis Paillard, Paul.... » En fait, cet espace « requalifié » assigne le citadin à la condition qui est désormais la sienne, au plan symbolique mais aussi pratique : celle d’un étranger dans sa cité.

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La « croissante muséification du Paris bobo », par exemple, confirme sans doute la vocation « culturelle » de la ville, transformée chaque jour un peu plus en « une véritable carte postale aux aménagements proprets et ripolinés, ciblés pour faire le bonheur de ce touriste dont la manne est si ardemment attendue [4][4] Ibid. ». Elle n’en tend pas moins à priver la capitale de cette « urbanité ouverte, agitée, voire polémique » qui avait fondé l’identité parisienne au travers des âges (Hazan, 2002). En lieu et place, s’impose un « continuum urbain séducteur » bien apte à réveiller le client qui sommeille dans tout « visiteur », mais où la vie du citadin doit subir l’empire d’une représentation extérieure, sans pouvoir trouver ni rythme ni respiration propres. Ce qui faisait écrire à un observateur caustique de cet étouffement et de cette perte d’autonomie qu’« il n’y a plus de villes parce qu’il n’y a plus de réalité urbaine qui puisse être considérée comme autre chose qu’une activité touristique » (Muray, 1999).

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La vocation des espaces publics est, dès lors, clairement dessinée : servir de support pour mettre en scène la vision concordataire d’une ville réunifiée sous le signe de l’urbanité retrouvée, hors histoire et hors société. Grâce à un aménagement concerté – épithète à prendre dans son acception polysémique –, on éradiquera tout ce qui peut rappeler les divisions, les contradictions, les conflits, les négativités qui faisaient de la scène urbaine le territoire instable des coups de théâtre, des surprises, des ambivalences, des renversements. Au contraire, il importe, dorénavant, de la prémunir contre toute irruption de l’imprévu. Ainsi, les espaces de représentations forgés par l’imaginaire et la pratique populaires sont-ils appelés à s’effacer, recouverts et remplacés sur le terrain, mais aussi dans l’esprit des habitants, par des représentations de l’espace fabriquées de toutes pièces par les hommes (ou femmes) de l’art urbain. Pseudo-espaces de liberté « animés » – réanimés, plutôt – de temps à autre avec l’aide de « concepteurs d’événements [5][5] Les municipalités des grandes villes ont même commencé... », ils sont appelés à devenir le théâtre d’une « réconciliation sur le mode illusoire entre l’apparence consensuelle des choses et leur essence conflictuelle » où l’on assistera, sur le mode parodique, à la « fusion officielle des intentions proclamées et de la réalité déniée » (Muray, 2000).

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À l’encontre, en effet, de l’« hyper-réalité » dont Jean Baudrillard postulait l’avènement, où le réel en viendrait à ne plus exister, remplacé par les signes autoréférentiels de son existence, le « simulacre » n’anéantit pas la distinction entre la réalité et le faux-semblant, le « donné » et le « fabriqué », entre le vrai (la réalité sociale de la vie urbaine contemporaine) et sa représentation (à prendre ici également dans son acception théâtrale). Le simulacre, tel que le théorisait J. Baudrillard, est une « hyper-réalité » dans la mesure où, de manière véritablement totalitaire, cette présence plus réelle que la réalité supprimerait tout « dehors » d’où l’on aurait pu l’observer, l’évaluer d’un œil critique et, éventuellement, la dénoncer comme subterfuge (Baudrillard, 1981). Or, même si, « société de communication » aidant, les apparences tendent indéniablement à constituer une nouvelle réalité, rien n’oblige à se laisser ainsi gruger par elles, pour peu que l’on maintienne une position de recul à l’égard de ce qu’elles ont pour fonction de simuler et de dissimuler.

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Sous l’effet de cette transmutation à la fois matérielle et symbolique de l’espace public, censée mettre entre parenthèses, à défaut d’y mettre fin, les clivages et les antagonismes qui traversent le monde urbain, se met en place une ville impersonnelle et interchangeable peuplée de citadins sans appartenance autre que celle à une Cité radieuse d’un nouveau genre. Au travers de l’idéal-type d’une population enthousiaste, participante et soudée que célèbrent à l’envi plaquettes publicitaires et articles de complaisance se profile déjà le citadin modèle d’un avenir urbain déjà écrit au présent.

Le citadin nouveau est arrivé

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Ce néo-citadin diffère notablement de celui dont avait accouché les Trente Glorieuses, même s’il en conserve quelques traits. La boulimie consumériste de ce dernier, dopée par l’augmentation du niveau de vie, la réduction des inégalités et la foi dans l’avenir, allait de pair, comme l’avaient relevé les situationnistes, avec une propension irrépressible à la passivité intellectuelle et politique. Or, si son successeur postmoderne reste plus que jamais normalisé, formaté, calibré comme consommateur de biens, de services et de spectacles, il se veut désormais un consommateur actif : la séparation a fait place à la participation. La critique situationniste du « spectacle » est passée par là, ce qui explique qu’elle soit complètement dépassée [6][6] Elle était d’ailleurs déjà erronée au départ. Contrairement.... À coups d’animations, de manifestations et autres « événements » soigneusement planifiés, on veut faire du citadin d’aujourd’hui un « consom’acteur », pour reprendre le néologisme gratifiant forgé par des publicitaires avisés. Un « spect’acteur », si l’on veut, comme disent aussi des édiles qui se targuent de « rendre la ville aux habitants » le temps d’une quelconque réjouissance programmée.

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Érigée en marque déposée sous des labels divers et changeants, une ville, en effet, a maintenant besoin de la coopération massive et dynamique de figurants sur les espaces publics scénographiés pour donner corps à la nouvelle identité qui lui servira à se démarquer de ses rivales. Autant dire qu’aujourd’hui les « consom’acteurs » urbains sont non seulement les cibles, mais aussi les vecteurs de la publicité. Docile et coulé dans le moule, chaque habitant aura, bien entendu, la possibilité de se différencier lui-même des autres pour attester ce qui lui reste de liberté et de singularité en optant pour les consommations conformes à ce qu’il estime devoir constituer sa propre image de marque. Ce sera à lui de sélectionner les lieux et les moments, avec les décors, voire les déguisements, correspondants – songeons à ces centaines de Lilloises affublées de saris, se trémoussant rue Faidherbe entre une rangée d’éléphants en plastique enluminés et illuminés lors d’une nocturne « bollywoodienne [7][7] Lors de la Braderie, autre grand rendez-vous festif,... » – où il pourra construire un monde imaginaire à sa convenance pour y baguenauder sous une identité sociale d’emprunt. Lors de la quatrième Nuit Blanche, en 2005, parmi les cinq « parcours fléchés » mêlant art et distraction dans les rues de Paris, une créatrice de mode, à la tête d’un « collectif de fringues sauvages », offrait l’occasion aux bobos en goguette de défiler boulevard de Belleville, maquillés, coiffés, habillés de vêtements récupérés chez Emmaüs, en se réservant, pour sa part, de « faire elle-même son casting dans cet environnement ultra-populaire [8][8] Le Monde, 1er octobre 2005. ».

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Ce souci de la petite différence avec ses semblables sera d’autant plus vif que la grande avec des gens totalement autres aura disparu. Pour « vivre autrement la ville », selon le slogan des « opérations de communication » lancées par les municipalités, le néo-citadin ne devra jamais être confronté à l’altérité, aux rencontres inopinées, à l’étrange et l’inattendu. Bref, à ce qui faisait le sel de la sociabilité urbaine. Surtout si l’altérité provient de ces gens qui, venus des banlieues proches ou lointaines de l’humanité, ne peuvent participer à la kermesse urbaine « globalisée ». Dans la civilisation ludico-commerciale en gestation, où ceux-ci ne peuvent que faire figure de trouble-fête, le client est roi, l’altérité bannie et le déviant honni. Si les espaces publics doivent être « civilisés », en fin de compte, c’est pour protéger leurs usagers légitimes contre les menées d’individus – au sens policier, donc, suspicieux du terme – qui ne sont pas des consommateurs « globalisés ». Les « barbares », ce sont ces gens non solvables qui ne peuvent consommer ni les marchandises ni les valeurs « démocratiques » qui les enveloppent, les normes de conduite qu’elles impliquent n’ayant aucune signification pour eux. Premières victimes de la précarisation, ils occupent les marges du marché, les terrains vagues de la consommation livrés à l’« économie » parallèle, caricature artisanale et misérable de l’officielle.

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Doit-on se résoudre, dès lors, à ne plus envisager le futur urbain qu’au travers du simulacre consensuel d’une urbanité ressuscitée, en comptant sur l’imagination créative d’une élite artistique branchée pour réinventer la ville ? Quitte à laisser les prolétaires déambuler de temps à autre – sous l’œil omniprésent des caméras de vidéosurveillance et d’agents de sécurité en tout genre – en touristes étonnés et admiratifs dans un boboland aseptisé, sorte de Disneyland huppé de la civilisation urbaine auquel on injectera un semblant de vie à l’occasion d’une manifestation culturelle sponsorisée par les marchands ou d’un « événement » festif programmé par les autorités. « C’est une apparence caricaturale d’appropriation et de réappropriation de l’espace urbain, que le pouvoir autorise, s’indignait Henri Lefebvre, lorsqu’il permet des cortèges dans les rues, mascarades, bals folkloriques. Quant à la véritable appropriation, celle de la “manif” effective, elle est combattue par les forces répressives, qui commandent le silence et l’oubli » (Lefebvre, 1970).

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Qui osera soutenir qu’une telle appréciation ne soit plus d’actualité ? En mars 2006, une militante du Parti socialiste chilien, ancienne victime de la dictature du général Pinochet, est élue présidente de la République. Deux mois plus tard, des milliers d’instituteurs qui manifestaient au centre de Santiago contre des mesures d’austérité dont ils faisaient les frais sont réprimés avec sauvagerie par une police qui semblait se croire revenue au régime précédent. Fin janvier de l’année suivante, plus d’un million de Chiliens en liesse envahissent le centre de la capitale pour faire un triomphe aux personnages géants promenés par la compagnie Royal de Luxe venue « animer » la clôture du 14e Festival international du théâtre. L’enseignement tiré du « plus gros événement culturel de rue jamais vu dans le pays » par la directrice de ce festival se passe de commentaires : « Royal de Luxe a réalisé le rêve que nous faisions : que les Chiliens, peu habitués à descendre dans la rue, surtout depuis la dictature, habitent la rue pacifiquement. Mais aussi qu’ils y vivent côte à côte, quelle que soit leur couche sociale, dans une ville géographiquement très divisée [9][9] Libération, 29 janvier 2007.. »


Références bibliographiques

  • Baudrillard, J. 1981. Simulacres et simulation, Paris, Galilée.
  • Garnier, J.-P. 2004. « Un espace indéfendable. L’aménagement urbain à l’heure sécuritaire », Prétentaine, n° 16-17, Montpellier, hiver 2003-2004.
  • Hartog, F. 2004. Régimes d’historicité, présentisme et expérience du temps, Paris, Le Seuil.
  • Harvey, D. 1982. Limits to capital, Oxford, Blackwell.
  • Hazan, É. 2002. L’invention de Paris, Paris, Le Seuil.
  • Lefebvre, H. 1970. La révolution urbaine, Paris, Gallimard, coll. « Idées ».
  • Maurin, É. 2004. Le ghetto français, Paris, Le Seuil, « La République des idées ».
  • Muray, Ph. 1999. Après l’Histoire, Paris, Les Belles Lettres.
  • Muray, Ph. 2000. Désaccord parfait, Paris, Gallimard, « Tel ».

Notes

[1]

Paris-Plage, en effet, n’a pas fait seulement des émules à Toulouse ou à Saint-Quentin, mais aussi à Gênes, à Tokyo ou à Prague. La Nuit Blanche a fait de même à Rome et à Saint-Pétersbourg. Quant à la fête de la Musique, elle a essaimé jusqu’en Australie.

[2]

Cité dans « L’incontro. Rinascimento urbano », Curzio Mal Tese, La Republica, 16 janvier 2005.

[3]

Jacques Ferrier, Philippe Gazeau, Louis Paillard, Paul Ardenne, « Redonner vie à l’île Seguin », Le Monde, 28 juillet 2005.

[4]

Ibid.

[5]

Les municipalités des grandes villes ont même commencé à se doter d’adjoints « chargés de l’événementiel ».

[6]

Elle était d’ailleurs déjà erronée au départ. Contrairement à ce qu’avançait G. Debord, fasciné par ce qu’il dénonçait, l’« immense accumulation d’images » propre à la modernité capitaliste qui s’était, selon lui, superposée à « l’immense accumulation de marchandises » dont parlait Marx, ne l’avait pas remplacée pour autant. Pas plus qu’elle n’avait relégué à l’arrière-plan l’exploitation de l’une d’entre elles : la force de travail.

[7]

Lors de la Braderie, autre grand rendez-vous festif, les habitants de la ville seront au contraire conviés à « faire les Lillois », aux yeux des visiteurs comme à leurs propres yeux, à grand renfort de dégustations bière-moules-frites.

[8]

Le Monde, 1er octobre 2005.

[9]

Libération, 29 janvier 2007.

Résumé

Français

Quel sens donner à la mise en scène, par le biais de la « requalification » et de l’« animation événementielle » de certains espaces publics, d’une urbanité placée sous le signe de la réappropriation ludique et conviviale de la ville ? Opportunité offerte aux citadins de faire valoir leur capacité d’action et leur vision propres de la vie commune, ou mise en condition et normalisation à visées de pacification sociale ?
Il s’agira de montrer dans quel contexte et avec quelles finalités se met en place ce « dispositif », au sens que le philosophe G. Agamben donne à ce concept : « Tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours. »

Mots-clés

  • espace public
  • réappropriation
  • disneylandisation
  • dispostif
  • pacification

English

How to make sense of the current staging, via « requalification » and « event organizing » in some public spaces, of a form of urbanity characterized by fun-seeking and convivial reappropriation of the city? Is it an opportunity given to urbanites to act for themselves and assert their own understanding of collective life, or a conditioning and normalizing attempt to secure social peace? This paper discusses the context and aims of this « apparatus », in the sense given to the term by philosopher G. Agamben: « anything that has, in one way or another, the ability to capture, direct, determine, intercept, shape, control and ensure the movements, behaviours, opinions and discourses ».

Keywords

  • public space
  • re-appropriation
  • disneylandization
  • apparatus
  • pacification

Español

¿Qué sentido dar al surgimiento de un urbanismo que, por la vía de la « recalificación » y de la « animación cultural » de los espacios públicos, pretende la reapropiación de la ciudad para fines lúdicos y para la convivencia? ¿Ofrece una oportunidad a los ciudadanos para hacer valer su capacidad de acción y su propia visión de la vida en común, ó es una preparación y una normalización dirigidas a la pacificación social? Mostraremos en qué contexto y con qué fines se adopta este « dispositivo », en el sentido en que el filósofo G. Agamben da a este concepto : « todo lo que tiene, de una manera u otra, la capacidad de capturar, orientar, determinar, interceptar, modelar, controlar y asegurar los gestos, las conductas, las opiniones y los discursos ».

Palabras claves

  • espacio público
  • reapropiación
  • disneylandización
  • dispositivo
  • pacificación

Plan de l'article

  1. Du shopping center au magic kingdom
  2. Sécuriser pour rassurer
  3. L’aménagement comme euphorisant
  4. Le citadin nouveau est arrivé

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