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Espaces et sociétés

2010/2 (n° 142)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749212456
  • DOI : 10.3917/esp.142.0151
  • Éditeur : ERES

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Joachim Fischer et Heike Delitz (sous la dir. de), Die Architektur der Gesellschaft. Theorien für die Architektursoziologie, Bielefeld, Transcript Verlag, 2009, 420 p.

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Cet ouvrage collectif vient opportunément apporter sa manne au numéro consacré au thème « Sociologies et architecture ». Il provient d’un univers que le monde francophone connaît peu ou mal. Il est donc proposé ci-dessous de faire part d’abord des circonstances dans lesquelles cet ouvrage est paru, puis de son contenu. Sous forme trop allusive, on essayera de saisir ce qui, au delà des barrières – de la langue, certes ; mais ce n’est pas la seule – peut expliquer cette investigation des sciences humaines sur l’architecture dans l’aire germanophone. Le risque existe d’inévitables et probables malentendus ; ce faisant, les malentendus ont pour vertu d’être des invitations à la discussion.

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En 2004, lors de son 32e congrès, la dgs – Deutsche Gesellschaft für Soziologie –, soit la Société allemande de sociologie, s’est intéressée à un thème nouveau, celui de la « Sociologie de l’architecture » (« Architektursoziologie »). Dans la foulée, un groupe de travail s’est constitué et ce thème est devenu une section à part entière, à côté de celles consacrées à la « Sociologie de la Culture » et à la « Sociologie régionale et urbaine ». L’ouvrage collectif, dont il sera question ici, paraît au premier abord émaner de cette nouvelle section. Mais d’autres raisons peuvent en expliquer la publication.

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Le titre du livre installe le lecteur dans le flou (« L’architecture de la société ») ; le sous-titre (« Théories pour la sociologie de l’architecture ») paraît plus serré. On soupçonne que les contributeurs ont été invités à prendre position sur ce qui est compris par « Sociologie de l’architecture » à partir de leurs divers cadres théoriques sur ce qui fait « société ». Le lien entre titre et sous-titre relève peut-être d’un jeu. Car on pourrait imaginer des « échanges de balles » entre diverses réponses à la même question : « Que comprenez vous à la ‘sociologie de l’architecture’ ? Qu’avez-vous à en dire, à partir de vos cadres et références théoriques ? » De tels échanges semblent prématurés. La visée programmatique affichée par les deux directeurs de l’ouvrage, Joachim Fischer et Heike Delitz, passe par un tableau, faisant office de plan de travail.

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Par ailleurs on ne saurait prendre assez soin des dimensions particulières du contexte de cette publication. Tout d’abord, outre ces deux responsables, enseignants à l’université de Bamberg (Bavière), on compte douze autres contributeurs. Les chapitres sont répartis en deux parties d’inégale importance : « L’architecture de la société – Die Architektur der Gesellschaft – à la lumière des théories sociologiques » (grosse partie des contributions) ; et « La Sociologie de l’architecture. Histoire et perspectives d’une discipline » (deux contributions). Ces auteurs sont enseignants-chercheurs dans diverses universités allemandes (outre Bamberg : Darmstadt, Dortmund, Duisburg, Dresde, Francfort, Karlsruhe, Kassel, Cologne) mais aussi autrichienne (Vienne). Ils affichent des appartenances disciplinaires très variées. On relève en effet la participation non seulement de sociologues (sociologie urbaine, sociologie politique, sociologie de la culture…) mais aussi de philosophes, d’historien(ne)s d’art, de spécialistes de la littérature, ou d’architectes pétri(e)s de l’une ou l’autre des sciences humaines. Il s’agit moins d’un groupe que d’un réseau. On se trouve ainsi devant une géographie institutionnelle et scientifique qui, comme souvent, questionne les cloisonnements, notamment en France.

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Il faut aussi noter que les parcours scientifiques des uns et des autres de ces contributeurs ne se seraient pas, pour la plupart, croisés il y a quinze ou vingt ans autour d’un tel programme. Dans la suite de cette note, on signalera, dans la mesure du possible et grâce à une (trop) rapide consultation des diverses ressources disponibles aujourd’hui – celle par exemple du catalogue de la Bibliothèque nationale de France, bnf – les origines et travaux de ces collaborateurs.

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Pour le lecteur français, ou francophone, cet ouvrage oblige à accepter d’autres décalages. S’il vise à relever un défi (que peut bien recouvrir, dans nos configurations respectives, un tel programme ?), il installe dans le même temps trois questions, à caractère plus externe, mais qu’il faut d’emblée poser : en quoi les débats politiques, socio-culturels et scientifiques, fort chargés en Allemagne, et cela tout au long du xxe siècle, fournissent-ils une explication plus profonde à cette publication ? Sommes-nous, francophones, devant une situation à l’abord trop difficile ? Ou, sur quels sujets, références ou cadres théoriques est-il permis de « prendre langue » ?

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Pour saisir les soubassements de ce livre, on commencera par l’avant-dernier chapitre. L’un des promoteurs à l’origine de l’entreprise, Bernhard Schäfers – l’un des rares contributeurs dont un travail est traduit en français (Schäfers, 1998) –, met en évidence le périmètre initial de la dite « sociologie de l’architecture ». Celle-ci « porte sur les rapports entre le monde bâti et les relations/actions/négociations/transactions sociales » ou simplement « l’agir » (« Soziale Handeln »)[1][1] Le mot Handeln peut être diversement traduit en français...., en prenant en compte ce qui les porte : les conditions techniques, économiques et politiques qui font advenir et vivre un espace construit. Il reviendrait à la « sociologie de l’architecture » de donner toute leur signification aux espaces, spécifiques aux classes sociales et aux cultures de même qu’aux systèmes de symboles de l’architecture. Il s’agit en outre de porter attention aux structures qui déterminent le processus de production du bâti, les conditions de la propriété, les circonstances dans lesquelles s’organise la participation des habitants/usagers, comme les changements qui affectent « l’architecture comme profession » (p. 366, ma traduction). Parmi les « précurseurs » de ce cadre de recherche, B. Schäfers cite successivement Wilhelm Heinrich Riehl (auteur de Die Familie en 1855, non traduit en français), et évidemment Georg Simmel (L’espace et les organisations spatiales de la société, La sociologie esthétique, etc.), sociologue dont l’importance est rappelée de bout en bout de ce livre, au même titre que l’inclassable Walter Benjamin. Parmi les disciplines « voisines », B. Schäfers signale les apports de l’histoire de l’architecture et ceux de l’École de Francfort (ex. : Adorno) ; sur cette « théorie critique » dont on connaît la vigueur sous la République de Weimar, la plupart des contributions sont assez discrètes. Ce qui s’explique par le « polythéisme » du programme.

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Les autres contributeurs (1re partie) ont été invités à rappeler leurs cadres théoriques, leurs références, leurs objets de recherche, mais aussi à prendre appui sur un cas empirique. Cela explique la construction de chaque contribution, présentée systématiquement en deux temps : le cadre d’analyse et l’enquête de terrain. Les contributions se succèdent dans un ordre qui n’est certainement pas le fait du hasard… mais difficile à comprendre. On le respectera néanmoins.

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Markus Schroer (sociologue à Kassel, ayant publié par le passé des travaux sur la place de la société dans le cinéma, sur la mondialisation ou les vertus des controverses initiées par Bruno Latour) s’est ici intéressé aux « formes matérielles du social » à partir de la « morphologie sociale », en s’appuyant sur l’œuvre de Maurice Halbwachs (Morphologie sociale mais aussi la Mémoire collective). Il nous propose une visite des stades, ceux d’hier et d’aujourd’hui, ce que ces gros équipements installent socio-spatialement (des localisations, des destructions/reconstructions – cas de Berlin) et symboliquement (les effets de mémoire, de désignations – stades de football aujourd’hui baptisés à partir des « sponsors » ou de « programmes » : ou comment les dispositifs matériels séparent les « assis », les « debout », les « vip », etc.). Dans une veine parallèle, Herbert Schubert (chercheur en sciences sociales à Cologne, dont les travaux sont inscrits en sociologie urbaine et politiques sociales), prolonge la production théorique de Norbert Elias. Il en rappelle les grandes œuvres (La civilisation des mœurs, Qu’est-ce que la sociologie ?, La Société de cour…) puis prend pour étude de cas la nouvelle prison de Hanovre qui se présente comme une « configuration » fonctionnelle inédite. Les leçons de M. Foucault prennent la relève. Ce double appareillage théorique pourrait être rediscuté à partir de celui de « l’école », discipline ou/et socialisation (Prairat, 2004).

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Autour de « L’usage et le goût » Achim Hahn (théoricien de l’architecture à l’université de Dresde et que la bnf situe en « Sociologie de la connaissance ») se propose de développer une sociologie « herméneutique- philosophique » en partant de E. Husserl ; mais c’est moins à partir du maître que de ses disciples que A. Hahn travaille (ainsi Hans Lipps, dont la bnf ignore tout !). Cette contribution donne un peu de fil à retordre au lecteur. Sur la situation concrète servant d’étude de cas – le quartier « Seevorstadt-West » en bordure du centre historique de Dresde –, les questions méthodologiques qui ressortent pourraient faire écho aux récits de vie et/ou aux parcours commentés de l’équipe du cresson (Grosjean et Thibaud, 2001).

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La contribution suivante que l’on ose traduire par « La symbolique de l’espace construit. La sociologie de l’architecture à l’épreuve de l’analyse des institutions » est placée sous la double plume de Karl-Siegbert Rehberg et Markus Dauss. Si le second auteur est ignoré du catalogue de la bnf (il est présenté en fin d’ouvrage comme historien de l’art à l’université de Francfort, spécialiste des théories de l’architecture des xixe et xxe siècles, en Allemagne et en France), le premier est en revanche bien connu, spécialiste de la pensée du philosophe Arnold Gehlen. Il est par ailleurs l’un des promoteurs de la « Sociologie de l’architecture » au sein de la Société allemande de sociologie ; il a travaillé sur les rapports entre les arts et l’État, les mythes politiques et plus largement la sociologie de la culture (les musées). Cette contribution, doublement signée, rappelle avec K.S. Rehberg que la force des institutions tient aux « idées directrices » qui les soutiennent, aux images qu’elles véhiculent et aux disputes dont elles sont l’objet. M. Dauss fournit un cas emblématique : la basilique du Sacré-Cœur (Paris). Objet de polémiques (entre l’Église et la jeune IIIe République), thème d’images ironiques, la basilique et son site font aujourd’hui partie des hauts lieux du tourisme international.

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Avec Detlev Schöttker, historien de la littérature et de l’esthétique à l’université de Vienne, on découvre un spécialiste de l’œuvre de Walter Benjamin. Sa contribution « Expérience de l’espace et connaissance historique » reprend la théorie de la perception avec les regards croisés de Siegfried Giedion et de deux « incompris » de la théorie critique que sont Walter Benjamin et Siegfried Kracauer. Trois personnages qui se sont lus l’un l’autre, voire rencontrés (sinon à Paris du moins en France) et pour qui l’expérience de la modernité, de l’architecture et de la « grande ville » – G. Simmel – a été décisive. D. Schöttker rebondit sur certains aspects des débats actuels sur la mémoire et la reconstitution du patrimoine berlinois (qu’est-ce qui est en jeu dans la quête d’« authenticité » ?). Il conclut sur une phrase de S. Kracauer, qui, en regardant par sa fenêtre, cherchait en 1931 à saisir le sens du désordre de Berlin : « La connaissance des villes est liée au déchiffrement des images tirées des rêves » (ma traduction). Elle aurait pu être signée de W. Benjamin.

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Le chapitre de Heike Delitz (architecte, anthropologue/philosophe enseignante à l’université de Bamberg) pose des difficultés particulières. Au-delà de l’important appareil sociologique qu’elle maîtrise au-delà des frontières (cf. son article dans ce numéro), elle part d’un tout autre foyer, « l’anthropologie philosophique ». Elle en rappelle quelques figures (H. Bergson). Mais on découvre surtout, côté allemand, un courant de pensée qui, partant de Edmund Husserl et Max Scheler, se poursuit avec des personnalités peu connues en France telles que Helmuth Plessner, Arnold Gehlen ou (le fort peu fréquentable si on en juge par sa biographie) Erich Rothacker (Biographische Enzyklopädie…, 2001 : Kocyba, 1989). Cette vision de « l’homme » dans sa « totalité » et des forces de la « vie » se refuse à tout « cartésianisme » et à « la séparation entre sujet et objet ». Les auteurs allemands précités ont porté de vives critiques sur le monde contemporain (« technologique ») qui renvoie l’homme « loin de la terre ». H. Delitz a recours à Gilles Deleuze et Félix Guattari et à la force qu’ils donnent aux « sensations » (Deleuze et Guattari, 1991). Elle prend pour cas d’étude l’architecture « déconstructiviste » (défi aux lois de la pesanteur), telle celle que propage de par le monde l’architecte Zaha Hadid et qui déstabilise tous les « repères anthropologiques ».

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Dirk Baecker, sociologue à l’université de Friedrichshafen, a conduit ses travaux dans de multiples directions : le management, les organisations, la culture, etc. Spécialiste des théories de l’information et de la communication, il a en fait travaillé avec Niklas Luhmann (qu’il a traduit en anglais) et a publié avec ce dernier et le peintre Frederick Bunsen de très beaux « entretiens sur l’art et l’architecture » (Luhmann et al., 1990). Prolongeant la théorie des systèmes et des formes, il instruit le lourd dossier de la destruction/reconstruction du Palais de la République à Berlin, manifestation concrète des derniers bouleversements de la société allemande. Quant à Stefan Meissner, sociologue de la connaissance, enseignant et consultant à Dresde, il part de Foucault et de « l’ordre du discours » pour mener une enquête minutieuse sur la construction du Palais des Nations (sdn devenue onu) à Genève en 1926-1927. Les diverses sources tirées de la presse professionnelle germanophone de l’époque lui permettent de mettre en évidence les stratégies discursives et les confrontations autour d’un édifice, fort peu « moderne » au final, et qui fit alors grand bruit en Europe.

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Les deux contributions suivantes partent de domaines transdisciplinaires : les « gender studies » et les « cultural studies ». Dans le premier cas, Suzanne Frank, sociologue à l’université de Dortmund, spécialiste du développement urbain (xixe-xxie siècle) s’intéresse aux relations entre le genre et les diverses formes de division de l’espace, cela à toutes les échelles. Son article porte précisément sur les transformations de la « suburbanisation » des villes américaines et celles des centres urbains européens (gentrifiés). Ugo Göttlich, sociologue à l’université de Duisburg-Essen et à celle de Bielfeld, travaille sur les relations entre politique et communication. Il explore ici les contours de la « mobilité de l’espace privé/privatisation de l’espace en mouvement » – « Mobile Privatisierung/Private Mobilisierung ». Pour lui, font symptômes les changements culturels du dernier demi-siècle (télévision, médias, tic), dans la suite de David Morley et de ses Home territories. Il nous propose de revoir les films de Jacques Tati (Playtime) et de méditer sur le sens à donner aux grandes sculptures de l’artiste Rachel Whiteread, qui renverse l’ordre convenu entre l’espace domestique et l’espace public, entre le caché et le montré.

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Les deux derniers articles de cette première partie du livre partent des travaux de Pierre Bourdieu et d’Anthony Giddens. Dans le premier cas, Jens S. Dangschat, sociologue urbain à l’université de Vienne (travaillant sur l’exclusion, les inégalités, la ségrégation), nous soumet une enquête très fouillée sur l’espace public et l’architecture de la Karlsplatz à Vienne. Une place avec un jardin, une interconnexion entre des modes de transport, des équipements de prestige tels que cette école fréquentée par les enfants des classes supérieures et au delà un quartier de Vienne parmi les mieux « cotés ». Cette investigation approche au plus près les luttes symboliques et physiques, qui sont là régulières, luttes qui portent sur toutes les formes de contrôle (des signes d’une distinction vigoureusement défendue par les riverains jusqu’à la gestion quotidienne d’un site à maintenir sous « sécurité » alors qu’il est investi par tous ceux que la société bien pensante ne veut voir). Dans les grandes villes de l’univers francophone, on relève des cas « apparemment » semblables (Montréal, Bruxelles, Paris, Lyon…).

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Quant à Martina Löw, sociologue à l’université de Darmstadt, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages qui font autorité pour nos amis allemands (en particulier Raumsoziologie, soit Sociologie de l’espace livre paru en 2001). A. Giddens lui sert de référence théorique, avec la mise en tension entre « action » et « structure ». À cette aune, M. Löw défend l’intérêt scientifique qu’il y a à nouer image/représentation d’un côté et matérialité de l’architecture de l’autre. Pour elle, c’est sur ce lien qu’il convient de travailler. Le cas qu’elle met sous nos yeux concerne le théâtre de Darmstadt – ville industrielle. Le théâtre en question fut conçu en 1961 avec pour modèle l’usine et ses succédanés (articulation entre trois sphères : domestique, travail et consommation). Depuis dix ans, cet équipement culturel a fait l’objet de débats et projets de réhabilitation. Ce qui est installé aujourd’hui en renverse le sens et les usages. Si les références (discours politiques par exemple) renouent avec un temps révolu (« pré-moderne »), l’image en reste énigmatique. En parallèle, ce que relève M. Löw, chacun y accède autrement que dans un centre commercial.

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On terminera la présentation de cet ouvrage par le chapitre conclusif signé Joachim Fischer, sociologue au département de philosophie de l’université de Bamberg. Sa contribution est clairement posée dans le titre : « Qu’est-ce la sociologie apporte à l’architecture ? Et réciproquement ? » Cette double question semble rejoindre certains débats qui en France ont permis de distinguer sociologie pour l’architecture et sociologie de l’architecture. C’est sur ce second versant que les précisions de l’auteur, voire ses ambitions, sont les plus instructives. D’abord, il s’agit pour ce co-responsable de l’ouvrage de dépasser la théorie critique (p. 392) ou plus « pragmatiquement » de la mettre sur le même plan que d’autres théories, cela permettant d’étayer et de légitimer la sociologie pour l’architecture. Au delà et de façon plus ambitieuse, il faut, selon J. Fischer, renverser les priorités. De position « périphérique » pour les sociologues, l’architecture devrait devenir le centre de leurs préoccupations ; car, plus que tout autre « medium », elle sert de « diagnostic » à notre modernité. Il n’est pas sans intérêt de savoir que J. Fischer a, en compagnie de Michael Makropoulos, coordonné un ouvrage en 2004 qui, sur un même site – la Potsdamer Platz à Berlin, site plus que chahuté depuis un siècle –, a livré une succession d’analyses sociologiques, à partir de la théorie du choix rationnel, celle des systèmes, des « cultural studies » et « genders studies », de la théorie critique, de l’analyse de discours (versant sémiologique) (Fischer et Makropoulos [sous la dir. de], 2004).

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Cet ouvrage rappelle un fait : nous sommes tous et toujours « entourés d’architecture » et de dispositifs qui, dans le logis, de la forme prise par une porte, un paillasson ou un toit, nous protègent individuellement (cf. introduction et dernier chapitre). Il vient aussi nous alerter sur la façon de faire de la recherche selon que l’on travaille « sur » ou « pour » l’architecture, et parfois « contre »… Les éléments qu’il nous livre laissent entendre que de vraies « disputes » peuvent être installées, grâce à ce qui est mis sous nos yeux, sur une base scientifique ou sur celle, en fait plus complexe à concevoir, de nature socio-culturelle et politique.

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En conclusion, ce lourd ouvrage met, de temps à autre, le lecteur devant ses ignorances (ex. : qui connaît et lit, en français voire en anglais, le philosophe Arnold Gehlen [1904-1976] – une seule traduction posthume en français… –, philosophe auquel certains contributeurs renvoient et dont quelques autres semblent s’inspirer ?). Il nous faudrait aussi, à tout le moins et pour mieux se faire comprendre, reconnaître toute une série d’enjeux sociaux et scientifiques en Allemagne, notamment ceux qui entourent l’architecture. Est-ce possible ? Les débats allemands sont chargés d’une histoire intellectuelle dont nous n’avons pas toujours la pleine mesure ; l’architecture s’y « expose » depuis des décennies (avec ses écoles innovantes ou ses manifestations régulières, les « Internationale Bau Austellungen ») ; et dans ce pays (l’Allemagne) les crises (après 1920), les destructions/reconstructions des villes après 1945, puis le « Mur » division/réunification ont fait, depuis longtemps, de l’architecture – ou de l’aménagement urbain – une affaire publique. Elle participerait pleinement du « Sonderweg » (« chemin singulier ») allemand. Peut-elle trouver dans l’univers francophone – ou au-delà –, des contextes équivalents et s’installer comme objet central de recherche pour les sociologues qui se soucient des mutations et conflits de notre dit « univers moderne » ? On peut en douter. Reste qu’en Allemagne le programme est bien lancé.

Références bibliographiques

21

Biographische Enzyklopädie Deutschsprachiger Philosophen, 2001, München, kg Saur.

22

Deleuze, G. ; Guattari, F. 1991. Qu’est-ce que la philosophie ? Paris, Éditions de Minuit, 206 p.

23

Delitz, H. 2009. Architektursoziologie, Bielefeld, Transcript Verlag, 144 p.

24

Fischer, J ; Makropoulos, M. (sous la dir. de) 2004. Potsdamer Platz. Soziologische Theorien zu einem Ort der Moderne, München, Wilhelm Fink Verlag, 241 p.

25

Grosjean, M. ; Thibaud, J.-P. (sous la dir. de). 2001. L’espace urbain en méthodes, Marseille, Parenthèses, 219 p.

26

Kocyba, H. 1989. « Penser après Auschwitz ? Ruptures, continuités et impasses de la philosophie en rfa », dans Les enjeux philosophiques des années 50, Paris, Centre Georges Pompidou, p. 35-49.

27

Luhmann, N. ; Bunsen, F. ; Baecker, D. 1990. Unbeobachtbare Welt: über Kunst und Architektur, Bielefeld, C. Haux, 104 p.

28

Prairat, E. 2004. « La socialisation scolaire : Elias contradicteur de Foucault », dans S. Chevalier et J.-M. Privat (sous la dir. de). Norbert Elias et l’anthropologie. « Nous sommes tous si étranges… », Paris, cnrs Ed., p. 169-176.

29

Schäfers, B. (sous la dir. de). 1998. Atlas de l’Allemagne, Paris, Autrement, 126 p.

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Viviane Claude

Thierry Kirat et André Torre (sous la dir. de), Territoires de conflits. Analyse des mutations de l’occupation de l’espace, Paris, L’Harmattan, 2008, 322 p.

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Cet ouvrage, qui rassemble une sélection de quinze contributions d’un colloque qui s’est déroulé en octobre 2004 sous l’égide du cnrs (Programme Environnement, Vie, Société) et de l’inra, a pour ambition de faire un bilan sur la manière dont la question de la territorialisation des conflits d’usage de l’espace est traitée dans les différentes sciences sociales (géographie, urbanisme, sociologie, économie ou encore science politique). La pertinence d’une telle démarche se trouve justifiée, selon les deux éditeurs, par un certain nombre de transformations de la conflictualité des usages de l’espace résultant d’une mutation des modes d’appropriation de ce dernier. Ces mutations sont les suivantes : hétérogénéisation des usages de l’espace, multiplication des confrontations entre les rationalités d’acteurs individuels/collectifs ou privés/publics aux intérêts sans cesse plus contradictoires, montée en puissance des revendications locales émanant de groupes ou d’associations de la société civile disposant de ressources d’expertise de plus en plus importantes, complexification des dispositifs réglementaires en matière d’aménagement du territoire et d’urbanisme intégrant progressivement les dispositions nationales et communautaires en matière de protection de l’environnement, du paysage et de la nature, ou encore élargissement du périmètre des acteurs privés et publics intégrés dans les procédures, essentiellement locales, de délibération publique et de prise de décision collective. En résumé, le postulat de départ est ici que l’on assiste à un phénomène de territorialisation croissante des conflits d’usage des différents types d’espaces, du sol ou de toute autre ressource naturelle. Ainsi, selon Kirat et Torre, « [cette] territorialisation des conflits d’usage peut être rattachée à l’émergence d’identités territoriales à l’occasion de la mise en œuvre de projets susceptibles de créer des nuisances, ou encore à la mise en forme territoriale de procédures de consultation, de délibération ou de discussion des projets d’aménagements ou d’infrastructures. Elle peut encore être liée à la rareté des sols et à la valeur de certains espaces, résultant de leur forte proximité géographique avec des activités humaines. Mais elle renvoie également à l’institutionnalisation des dispositifs de gestion publique des sols à une échelle territoriale, avec les réformes récentes des règles d’urbanisme et de programmation spatiale (plans locaux d’urbanisme, schémas de cohérence territoriale, etc. » (p. 13).

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Ce bilan des principaux types de conflits d’usage du territoire, ainsi que de leurs différents modes de résolution, est organisé en quatre temps correspondant à autant de portes d’entrée dans la problématique :

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Les rapports réciproques entre territorialisation des conflits d’usage et d’aménagement et construction ou redéfinition des identités collectives territoriales. Les chapitres réunis dans cette première partie montrent comment différents types de conflits concernant aussi bien la construction de grandes infrastructures d’équipement, que la mise en place de projets de gestion paysagère, les relations de voisinage dans des environnements urbains, ou encore les représentations divergentes des usages de l’eau ou du littoral maritime ont en commun d’impliquer des processus de construction ou de redéfinition des catégories identitaires et des représentations collectives territorialisées des groupes sociaux impliqués dans ces conflits, catégories identitaires (nouvelles) qui se trouvent dans la plupart des cas en décalage, voire en concurrence, avec les catégories d’appartenance des territoires institutionnels classiques. Plus particulièrement, ils montrent comment ces processus de redéfinition des identités territoriales sont, dans un mouvement circulaire, tout à la fois des conséquences des conflits et des cadres de perception et d’évaluation des enjeux sociaux, économiques et environnementaux de ces mêmes conflits.

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La multiplicité des formes de mobilisation et d’action collectives auxquelles peuvent donner lieu les conflits d’usage et d’aménagement. Trois modalités de mobilisation sont ici plus particulièrement illustrées : la professionnalisation des associations de défense de l’environnement et leur capacité à développer des actions en contentieux judiciaire dans le cas des conflits de gestion de rivières, la résolution collective des conflits au travers de la construction de ressources communes aux acteurs d’un territoire dans le cas de conflits liés à la pollution atmosphérique, ou encore la violence collective menant à la désignation d’un « bouc émissaire » dans le cas des conflits d’usage d’un lac.

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La diversité des modes de gestion des conflits. Les chapitres réunis dans cette troisième partie montrent comment les dynamiques de négociation participant de la résolution des conflits territoriaux passent par la mobilisation par les acteurs en conflit de règles, aussi bien substantielles qu’institutionnelles, émanant le plus souvent de dispositions issues simultanément des politiques publiques et des régimes de droits de propriété.

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– Cette analyse est poursuivie dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage consacrée aux aspects plus « institutionnels » de la gestion des conflits territoriaux. Les chapitres rassemblés ici montrent la diversité des types de régulations institutionnelles formelles et informelles (politiques publiques étatiques, règles procédurales, droits de propriété privée, marchés, etc.) susceptibles d’être mis en place ou mobilisés par les acteurs en conflit. Cette dernière partie rassemble des positions radicalement opposées concernant la question de la capacité respective des instruments réglementaires, de marché ou encore les régulations par les seuls droits de propriété, à prendre en charge et à résoudre des conflits territoriaux.

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Les quinze contributions rassemblées ici sont agréablement variées et couvrent un large spectre de situations empiriques illustrant bien la problématique générale de l’ouvrage (on regrettera éventuellement le très faible nombre de cas portant sur des conflits d’aménagements urbains). Les contributions sont toutes de bonne tenue et proposent pour certaines (on pense en particulier ici aux chapitres 1, 2, 4, 7, 8, 9 ou encore 14) d’intéressantes discussions théoriques, souvent fondées sur des approches anthropologiques et économiques portant notamment sur le rôle des droits de propriété. Il convient cependant de noter que, malgré ce découpage en quatre entrées, il n’est pas aisé pour le lecteur de dégager clairement et systématiquement les principaux enseignements de la mise en commun de ces différentes contributions. Ce constat résulte essentiellement d’une sous-exploitation par les éditeurs du riche matériau rassemblé, la trop brève introduction de l’ouvrage peinant à dépasser la juxtaposition des points de vue et ne permettant pas de passer à une démarche analytique véritablement transversale.

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De plus, la cohérence parfois discutable du classement des contributions dans les quatre parties de l’ouvrage interroge la pertinence de la logique de découpage de ce dernier. C’est ainsi que, par exemple, la proximité des contributions de Aubin, Paoli et Facchini sur la question des droits de propriété aurait mérité une mise en discussion transversale plus aboutie que ne le permet leur distribution dans des parties différentes. Une telle discussion aurait par exemple permis de tester de manière plus approfondie, et surtout critique, la thèse, au demeurant très forte, de Facchini sur la pertinence d’une gestion des ressources par la propriété privée. Par exemple : ce raisonnement tient-il pour des ressources comme l’air ou le climat qui ne font l’objet d’aucun droit de propriété formelle ? Sa conception très basique et purement matérielle de la ressource « paysage » est-elle véritablement pertinente (en comparaison par exemple des travaux d’Aubin ?), etc. Il en va de même en ce qui concerne la proximité entre les contributions de Thévoz et al. et de Rocher sur la résolution préventive des conflits ou encore la question transversale à plusieurs contributions de l’importance (croissante ?) des phénomènes (de changement) d’échelles (territoriales, institutionnelles, temporelles ou substantielles) des conflits, ainsi que de leurs effets sur les modalités de leur résolution.

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Au total, l’intérêt, par ailleurs incontestable, de cet ouvrage résulte donc davantage dans les différentes contributions individuelles rassemblées par les deux éditeurs, travail au demeurant tout à fait louable et fort utile, que dans la mise en perspective analytique et problématique transversale qui en est explicitement faite. Une telle situation a l’avantage de laisser le champ libre à l’imagination analytique et comparative du lecteur perspicace.

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Stéphane Nahrath

Bernard Haumont et Alain Morel, La société des voisins. Partager un habitat collectif, Paris, Éditions de la msh, coll. « Ethnologie de la France », Cahier 21, 2005, 334 p.

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Cet ouvrage, dirigé par un sociologue et un anthropologue, est le résultat d’une consultation de recherche interdisciplinaire lancée en 2001 par la Mission de l’ethnologie (ministère de la Culture et de la Communication), le Plan urbanisme construction et architecture et le Bureau de la recherche architecturale. Sous ce titre évocateur, il s’agit de mieux comprendre les mécanismes de la cohabitation de groupes et d’agents sociaux différents à partir d’une interrogation sur les « espaces intermédiaires ». C’est au total une vingtaine de contributions de chercheurs d’horizons disciplinaires relativement variés (urbanisme, histoire, sociologie, anthropologie) qui sont réunies dans cet ouvrage pour expliciter comment le « vivre ensemble » se réalise dans les ententes et les accommodements nécessaires pour partager des espaces.

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Les cinq parties qui composent l’ouvrage tentent chacune, à leur manière, en mobilisant des terrains et des méthodes variés, de répondre à cette interrogation en proposant une articulation entre approches « spatialistes » et sciences sociales. À travers la question des espaces intermédiaires, entre-deux (intérieur/extérieur, public/privé), c’est un renouvellement de la question des rapports entre proximité spatiale, distance sociale et différenciation sociale qui est esquissé. L’ambitieuse préface de Bernard Haumont comme l’introduction d’Alain Morel inscrivent ainsi la notion d’espace intermédiaire dans la filiation de Norbert Elias et reposent la question de la forme de la ville à l’ère de la société des individus. Comme le rappelle Alain Morel, à propos de la résidentialisation, le travail des aménageurs n’a en effet qu’une faible incidence sur « une des conditions de l’existence de bonnes relations de voisinage qu’est l’homogénéité sociale de la population » et « lorsque celle-ci est hétérogène » on assiste à une « radicalisation des processus de différenciation » qui transforment les « différences de degré en différences absolues » (p. 19).

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Les deux premières contributions (Secci, Thibault et Moley) tentent une généalogie de la formation et de l’usage de la notion d’espace intermédiaire chez les professionnels de l’espace. Cette partie fait directement et opportunément écho à l’article livré dans ce même numéro par Claudio Secci à propos de l’usage des sciences sociales dans les Congrès internationaux d’architecture moderne (ciam). L’histoire critique de la notion, comme l’analyse de son usage par les constructeurs, montre en effet clairement les liens existant entre son émergence et celle d’une fraction « d’architectes ethnographes » qui vont contribuer à renouveler le regard porté sur « l’habitant ». De la volonté de corriger, si ce n’est de diriger, les comportements des habitants on s’achemine vers une représentation de l’habitant comme acteur de sa relation à l’environnement (p. 33). Le mérite de ces deux contributions, bienvenues en ouverture du volume, est donc de faire de la notion d’espace intermédiaire une construction liée à des usages professionnels et politiques. Professionnels d’abord, en ce qu’elle permet des prises de position critiques renouvelant la cartographie du champ architectural. Politiques ensuite, dans la mesure où comme le rappelle Christian Moley la notion « d’espace intermédiaire » reste diversement employée soit « pour conjurer le déclin du social, résoudre un conflit sur un mode métonymique ou justifier de la qualité d’un espace résidentiel » (p. 47). Bref, de la description d’une réalité sociospatiale par un terme, à l’usage de celui-ci dans le cadre de la production de l’espace par des professionnels, des distorsions demeurent.

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La deuxième partie (« Les incertitudes de la résidentialisation ») et la troisième (« La vie en résidence : ordre calme et urbanité ») s’opposent selon le schème « éthique du vivre ensemble/éthique de l’ordre » proposé par Alain Morel (p. 18). Cette opposition basée sur la description des relations sociales des voisins en recoupe toutefois une autre qui n’est pas interrogée : celle de la composition sociale des sites étudiés. La deuxième partie s’attache ainsi à des ensembles collectifs résidentialisés (Christine Lelévrier, Brigitte Guigou), la cité Beaumarchais de Montreuil (Claire Lévy-Vroelant, Brigitte Dussart, Jean-Pierre Frey), et enfin le quartier populaire nantais des Bourderies (Anne-Marie Giffo-Levasseur, Élisabeth Pasquier). À l’opposé, la troisième partie analyse des zones d’habitat péri-urbain (Éric Charmes), le cas des résidences fermées toulousaines (Nicolas Golovtchenko, Fabienne Souchet). Enfin deux études de cas des copropriétés du sud de la France (Valérie Feschet d’une part et Constance de Gourcy, Daniel Pinson d’autre part). Ces deux parties rassemblent des monographies privilégiant une restitution empirique qui peut parfois lasser le lecteur tant les thèmes sont proches d’un cas à l’autre (cela explique ici aussi une restitution d’ensemble plutôt qu’une recension les différenciant). Pour autant, certains textes semblent hésiter entre d’un côté la restitution compréhensive des relations sociales et des rapports sensoriels à l’espace, et d’un autre côté une analyse des mécanismes de la production de ces espaces. L’organisation en deux parties (« Les incertitudes de la résidentialisation/la vie en résidence : ordre calme et urbanité ») de ces monographies, certes suggestive, aurait sans doute mérité une montée en généralité à propos de la relation entre espaces intermédiaires et composition sociale des sites ici étudiés, malheureusement ici résumée par la qualification spatiale (résidences fermées, cité, quartiers populaires…). Par ailleurs, on peut regretter que la résidentialisation soit ici le plus souvent considérée comme un « fait », une intervention architecturale et urbaine à évaluer au niveau de l’usage. Une généalogie critique de l’émergence de cette notion et de ses usages sociaux et politiques, notamment ses lectures sécuritaires, eût été bienvenue.

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L’examen des phénomènes de cohabitation engagé par les contributions de la quatrième partie (« Les pratiques de cohabitation à l’épreuve de la civilité ») permet de monter en généralité. Dans cette partie, l’espace intermédiaire n’est pas un lieu mais un enjeu construit par des pratiques individuelles et collectives à la recherche d’accommodements. Le texte d’Olivier Zeller consacré au Lyon de l’Ancien Régime propose ainsi une approche historique des rapports entre bâti et espace public avant l’apparition de l’immeuble bourgeois en distinguant « rapport de cohabitation », renvoyant strictement à l’univers domestique, et « rapports de voisinage » (p. 187), répondant à l’espace urbain des interactions entre voisins. Selon une optique proche, et toujours sur la ville de Lyon, Hervé Paris entend rendre compte des effets des débordements de l’espace privé sur la rue et le quartier. Au-delà de la qualification spatiale des lieux « intermédiaires », il propose d’en faire des révélateurs de « régime de civilité » (p. 230). L’article de Philippe Bonnin, propose quant à lui d’investir l’articulation des espaces et des civilités de l’immeuble parisien notamment à partir d’une ethnographie de la « loge du concierge ». C’est donc la question des rôles et des lieux de la régulation sociale entre un intérieur (l’immeuble et ses habitants) et un extérieur (l’espace public et les « autres ») qui est évoquée. Le dernier article est à la fois singulier et plus programmatique que ceux qui le précèdent. À propos d’un quartier de Vaulx-en-Velin, Ahmed Boubeker aborde les lieux intermédiaires comme « la possibilité pour chacun d’inscrire dans la ville une diversité de parcours dont le noyau dur reste la sphère du privé, comme les seuils à partir desquels s’aménagent ces trajectoires dans l’espace urbain ». Il tente de la sorte d’esquisser un pont entre la sociologie des circulations d’Alain Tarrius et la notion d’espace intermédiaire. Ce lien, au demeurant très suggestif, engage toutefois à l’édification d’un programme de sociologie d’enquête.

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Pour finir, la cinquième et dernière partie de l’ouvrage (« L’appropria-tion des espaces communs : transgressions, conflits et négociation ») propose d’aborder les espaces intermédiaires comme des lieux où la régulation se réalise sous une forme conflictuelle ou transgressive. Dans un article qui mêle habilement enquête ethnographique et enjeux de sociologie générale, Marc Breviglieri et Luca Pattaroni analysent les relations sociales dans un squat genevois et s’interrogent sur la compatibilité entre « des logiques de confort, faisant suite à une occupation des lieux » et « les principes moraux et politiques qui justifient ces occupations et sur lesquels se base une grammaire de l’agir militant » (p. 277). Cette question, pourtant peu spatialisée a priori, conduit les auteurs à mettre en évidence le rôle des parties communes de l’habitat comme lieux d’épreuve. Mieux encore, celles-ci se révèlent être les véritables « arènes publiques » (p. 285), où les conduites sont soumises à un regard évaluateur constant. Ainsi s’explique l’équilibre entre la privatisation ou l’appropriation dans le squat et la tenue de ses objectifs communs et militants ; une alternance elle-même nécessaire à la pérennité de l’engagement et du militantisme. L’analyse de la gestion des parties communes de deux copropriétés résidentielles nîmoises (Annie Honnorat) engage une véritable anthropologie des jeux de « contamination symbolique » entre les lieux et les gens, ou plus exactement les « qualités morales supposées des habitants » (p. 298). La question de la cohabitation et de sa matérialisation spatiale est donc ici suggestivement enrichie d’une dimension symbolique. Ce faisant, en bon anthropologue l’auteur rappelle que la cohabitation du « même et de l’autre » avant même de s’actualiser dans l’ordre spatial se réalise également sur la base de formes de classifications préexistantes. Noria Boukhobza, envisage quant à elle d’aborder la question de « l’appropriation des espaces collectifs par une population d’origine maghrébine » dans deux quartiers toulousains, en y considérant plus particulièrement les rapports masculin-féminin. L’analyse de la différenciation sexuée des usages de l’espace conduit à mettre en évidence une présence dissymétrique du masculin et du féminin entre ville et quartier. Ainsi, la forte visibilité des garçons dans le quartier et inversement la forte visibilité des filles « à l’extérieur », en ville, seraient la source de nombreux conflits dans ces grands ensembles. L’analyse proposée donne finalement à voir les quartiers comme relativement « clos », à tel point qu’on s’interroge sur l’usage de la notion d’espace public pour caractériser ces situations. Cela, surtout lorsque l’auteur oppose dans la relation aux lieux « mémoire de vie commune » à « mémoire de culture commune ». Si des lieux intermédiaires de transactions sociales ou de régulations existent, ils semblent difficiles à identifier. Enfin, cette partie se conclut sur un article (Dominique Lefrançois), à l’objet assez inattendu : l’automobile. Cette dernière est saisie comme élément d’articulation, à forte valeur symbolique, entre privé et public. Elle est aussi un des éléments à partir duquel se fabriquent des sociabilités, notamment un « entre-soi bricoleur » (p. 321), sur des espaces qui lui sont réservés tel le parking. Bref, la voiture fait partie de la vie sociale d’un quartier qui comme d’autres éléments (les plantes, les enfants, les chiens…) engagent des relations sociales, des discussions, des échanges, des services… De là à en faire un objet dont les sociabilités qui lui sont liées, comparées ici au « braconnage » de Michel de Certeau, seraient des réponses à un déclin des valeurs ouvrières, il y a un saut tout de même risqué que l’auteur effectue hardiment dans sa conclusion (p. 332).

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Le lecteur de cet ouvrage dense et riche de nombreuses et fines descriptions empiriques appréciera la diversité des analyses proposées qui au final enrichissent la compréhension des relations entre réalités spatiales et sociales. La notion d’espace intermédiaire y révèle deux qualités essentielles. D’abord, elle pousse les analyses vers une sociologie relationnelle et conflictuelle qui met l’espace en interaction avec les relations sociales et évite ainsi tout essentialisme ou tentative de spatialisation des questions sociales. Ici les lieux et les gens s’entre-définissent. Ensuite, elle s’impose comme un véritable objet pluridisciplinaire pour les sciences sociales. Comme en attestent les contributions réunies dans ce livre, cette notion est tout aussi bien mobilisée par les architectes, urbanistes, géographes que les sociologues, anthropologues et historiens. Toutefois, s’il est clair que la notion d’espace intermédiaire permet de décrire des réalités sociales et des relations sociales dans leur environnement, le passage de la connaissance située des phénomènes sociaux que permet cette dernière à son usage dans le cadre de la production spatiale par les professionnels est encore une autre question. Autrement dit, s’il est indéniable que les diverses monographies qui composent cet ouvrage ne manqueront pas d’intéresser les professionnels de la ville et du logement, elles montrent également, en creux, que c’est encore sur le terrain de la production interdisciplinaire des connaissances que se révèle le mieux la notion d’espace intermédiaire. De ce point de vue, on peut regretter que les différentes contributions, souvent soucieuses d’une précision empirique qui peut donner un sentiment de redondance, ne dialoguent pas plus vers une montée en généralité à propos des usages scientifiques et professionnels des notions engagées dans la connaissance des relations sociales au sein de « la société des voisins ». L’enjeu de l’examen des liens entre modes et formes de la cohabitation urbaine et différenciation sociale, posé par Alain Morel et Bernard Haumont, y aurait sans doute gagné en lisibilité. Au-delà de ces remarques, on ne peut que conseiller la lecture de la Société des voisins à tous ceux qui s’intéressent à la compréhension des dynamiques sociales et urbaines contemporaines. Loin des tentations dissertatives et des usages relâchés d’une vague sociologie sans terrain et sans enquête, ce qui caractérise en effet sans doute le plus fortement cet ouvrage, c’est une subtilité et une finesse d’analyse empirique des interactions entre situations spatiales et relations sociales. Une volonté précieuse à l’heure où une certaine géographie pressée confond ce que bien plus d’une heure de peine avait séparé avec soin : la densité et l’urbanité ou encore les places et les classes.

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Olivier Chadoin

Lionel Arnaud, Réinventer la ville, Presses universitaires de Rennes, 2008, 173 p.

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L’objet central de cet ouvrage est la transformation du statut social et économique de cultures considérées comme marginales en « cultures urbaines » intégrées et institutionnalisées par les pouvoirs publics. L’intérêt du livre tient à l’analyse du rôle des minorités ethniques dans les politiques de développement urbain. L’auteur énonce l’idée que la culture a un effet décisif sur la croissance urbaine. Il réaffirme aussi la dimension sociale de la culture en tant que facteur de pacification des relations entre les différentes catégories d’habitants.

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Cet ouvrage est le résultat d’une enquête qui dura cinq années à Londres et à Lyon, villes où ont été observés, d’une part, le Carnaval de Notting Hill (Londres) et, d’autre part, la présence du hip-hop sur la voie publique dans le cadre de la Biennale de la danse (Lyon). Ces deux manifestations annuelles ont en commun d’avoir été lancées au départ par des artistes et des militants de mouvements culturels urbains issus de minorités ethniques et de l’immigration. À partir d’une approche généalogique et comparatiste nourrie de sources académiques universitaires et journalistiques ainsi que d’une série d’entretiens semi-directifs, l’auteur a dégagé les facteurs de transformation du statut de ces mouvements marginaux à l’origine et finalement devenus des acteurs culturels institutionnalisés. C’est en 1999 pour Lyon et en 2004 pour Londres que sont publiés pour la première fois des rapports officiels positifs sur les deux manifestations qui avaient jusqu’alors été assimilées par les médias au désordre, à la violence, à l’insécurité. Les auteurs de ces rapports y voient au contraire un atout pour le développement urbain malgré le fait qu’elles soient organisées par des minorités ethniques afro-antillaises à Londres et multi-ethniques à Lyon. Pour les édiles des deux villes, n’est-ce pas faire preuve d’ouverture et de dynamisme que de les accueillir et les promouvoir comme des activités culturelles à part entière ?

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Lionel Arnaud s’attache ainsi à étudier la transformation des relations entre les cultures marginales et les institutions publiques. Il interprète notamment la fonction sociale du carnaval comme la manifestation d’une indépendance de la culture populaire vis-à-vis de la culture dominante et montre comment on passe de la gestion sociale des groupes (assistanat, soumission à des normes centralisées) à des politiques plus territorialisées où les communautés sont appelées à devenir actrices. Ce processus s’effectue par des initiatives de type incitatif ainsi que par la célébration et l’esthétisation des qualités créatives. Ces mécanismes tendent à transformer les cultures d’origine par leur adaptation à de nouveaux espaces, la standardisation des formes d’expression et la professionnalisation des participants jugés les plus compétents.

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La première partie du livre, très vivante, est centrée sur l’approche historique des phénomènes du carnaval et du hip-hop dans les communautés immigrées et revient sur le processus de marginalisation dont ces dernières ont fait l’objet de la part des « natifs ». La deuxième partie analyse le processus de valorisation politique des cultures minoritaires. Elle étudie la phase intermédiaire du changement culturel, les moments où s’articulent les intérêts des communautés marginales et ceux des institutions. La troisième partie revient sur « l’enrôlement » de ces cultures au service du développement local, en considérant leur ouverture sur les arts contemporains et leur transformation par contact avec d’autres univers culturels. Ce mécanisme de transformation par contact permet de comprendre pourquoi et comment ce qui « participait au départ d’une bataille politique » se transforme en « une volonté de rentabiliser au mieux les potentiels locaux » dans un contexte de raréfaction des ressources productives.

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Rares sont les écrits scientifiques faisant le lien entre art, culture et phénomènes de gentrification. L’ouvrage analyse le paradoxe « culturel » apparent inhérent à ce processus : le renouvellement social dû à l’installation de couches de plus en plus aisées dans les quartiers populaires (enseignants du supérieur et chercheurs, professions libérales liées à l’« info-com », artistes…) a priori contestataires et anti-bourgeoises au plan « sociétal » entraîne l’apparition de nouvelles activités culturelles et de loisirs qui accroissent le rayonnement et l’attractivité de la ville au profit de ses principaux acteurs économiques, c’est-à-dire les entrepreneurs, les financiers et les promoteurs, pour ne pas dire les « bourgeois », en y ajoutant les touristes. C’est par l’entremise de ces nouvelles couches moyennes scolairement dotées et au capital relationnel conséquent que les potentialités culturelles des mouvements marginaux sont valorisées en tant que ressources mises au service de la promotion de la ville.

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À l’encontre de la thèse qui sous-tend nombre d’études urbaines anglo-saxonnes, l’auteur refuse d’analyser l’« intégration » de ces marges comme le simple effet d’un « tournant culturel » où les signes et les significations seraient devenus « les principes organisateurs fondamentaux de la société, plutôt que les classes sociales ou le capitalisme ». La culture, quelle que soit la définition que l’on en retient, « n’opère pas », rappelle L. Arnaud, « selon sa propre logique autonome, affranchie des référents matériels ou des contraintes de la structure sociale ». La hiérarchie entre cultures renvoie à la hiérarchie sociale. C’est pourquoi les transformations culturelles à l’œuvre dans les contextes décrits dans l’ouvrage sont appréhendées en termes de rivalités de classes, ce qui conduit à resituer l’exclusion ou l’inclusion des minorités dans une logique non pas « culturaliste », mais sociologique.

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Ce livre apporte un éclairage novateur sur les processus d’intégration de minorités culturelles par le biais de leur requalification et leur légitimation dans le cadre de politiques urbaines destinées à valoriser l’image des villes. Mais, si la perspective annoncée par le titre « réinventer la ville » est tout à fait stimulante, l’ouvrage n’aborde malheureusement pas la dimension spatiale de cette réinvention. Autrement dit, principalement centré sur la transformation du statut des minorités, il ne dit ni en quoi ni comment celle-ci favoriserait un véritable renouvellement urbain. De même, le rôle des politiques urbaines n’est qu’effleuré. On peut donc regretter soit le choix erroné de l’intitulé – encore que le sous-titre permette d’en lever l’ambiguïté –, soit l’absence d’analyses et d’informations sur les logiques de fonctionnement du développement local à Lyon et à Londres. En outre, les objectifs de l’instrumentalisation des minorités – point de vue que l’on n’est pas obligé de partager si l’on tient compte du fait que les intéressés sont partie prenante et agissante de ce processus – ne sont qu’évoqués dans l’introduction. Manquent des preuves et des démonstrations issues de l’analyse des exemples lyonnais et londonien. Ce livre est néanmoins enrichissant pour la compréhension des mécanismes d’intégration des communautés dans les cultures « officielles ».

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Martine Bouchier

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ensa Paris-Val de Seine,

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crh-lavue (umr cnrs 7218)

Florence Bouillon et Freddy Muller, Squats Un autre point de vue sur les immigrés, Éditions Alternatives, 2009, 144 p.

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Socio-anthropologue qui s’était déjà signalée par un remarquable ouvrage sur « les mondes du Squat » (cf. Espaces et sociétés, n° 139), Florence Bouillon récidive en compagnie d’un photographe de talent, Freddy Muller, pour inciter nos compatriotes à s’intéresser à une variété de squatters par nécessité d’un type particulier : « les immigrés ». Une particularité qui doit beaucoup, d’une part, à la discrimination dont sont l’objet au « pays des droits de l’homme » les descendants des colonisés de la « France d’Outre-mer » appartenant aux couches populaires, et, de l’autre, à une pénurie entretenue de logements sociaux ou au renchérissement des loyers alors que la population demandeuse ne cesse de se paupériser.

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En quatrième de couverture figure une définition qui résume la philosophie qui inspire le point de vue que les auteurs ont tenté de faire partager, définition que devraient faire leur, tout spécialement, les sociologues, anthropologues, géographes ou politologues urbains, pour peu qu’ils n’aient pas rompu avec les idéaux progressistes. « Occuper l’espace, se l’approprier : acte de résistance s’il en est, lorsque l’oppression se fonde justement sur le déni du droit à être là. » C’est précisément à rendre cette oppression visible et la résistance qu’elle suscite compréhensible que visent les analyses, les récits et les photos réunis dans ce livre en forme d’album.

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Pour ce qui est des analyses, placées en tête de chaque chapitre, Florence Bouillon a l’art d’exposer de manière claire et succincte l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur les différentes facettes de la condition immigrée en France, qu’il s’agisse du « tri social » qui se dissimule « derrière la fatalité » – c’est-à-dire des mécanismes structurels de mise à l’écart et de l’assignation à non résidence propre à cette condition pour les plus démunis – du caractère fallacieux de l’expression « sans droit ni titre » censée justifier la traque des occupants de logements vacants, ou encore des « mobilisations collectives, luttes et solidarités » qui, replacées par l’auteur dans leur perspective historique, ont peu à peu construit les « fondements de la lutte en faveur du droit au logement ». Car s’ils ont pu bénéficier de l’aide des mouvements ouvriers, chrétiens ou révolutionnaires (dans la foulée de mai 1968), les migrants venus en France pour échapper à la misère ou aux persécutions ne sont pas restés inactifs.

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Ce qui ressort des multiples témoignages recueillis, ce n’est pas seulement que les conditions de vie faites aux immigrés rendent cette vie proprement – si l’on peut dire – invivable. La plupart, en outre, sont parfaitement conscients des facteurs qui déterminent leur situation. Et beaucoup savent expliquer pourquoi ils préfèrent la lutte plutôt que l’apitoiement sur leur sort. Loin d’être abattus et résignés, les « sans voix » se donnent les moyens de faire entendre leur voix. Le squat, mais aussi les campements sur les trottoirs, les places voire dans les églises, les manifestations de rue, les grèves pour ceux qui ont un emploi reconnu « rendent visibles les invisibles ». Visibilité redoublée dans le cas de cet ouvrage où les illustrations comptent autant que les explications et les témoignages.

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Dire que certaines d’entre elles sont superbes – et elles le sont effectivement – reviendrait à se confiner dans un esthétisme de mauvais aloi, si l’on n’ajoutait pas que leur manière de montrer est parfaitement en phase avec ce que F. Bouillon s’efforce de démontrer. F. Muller a su éviter le principal écueil qui guette le reportage imagé sur les victimes de l’inégalité et de la précarité : le misérabilisme. Non pas que soit masqué le caractère sordide de l’habitat de fortune où ces damnés de la ville sont contraints de se réfugier. Quelques photos en noir et blanc suffisent à dépeindre le décor sans qu’il soit besoin d’en rajouter. Mais ce qui prime aux yeux de F. Muller, c’est de faire ressentir au lecteur comment des individus plongés dans un environnement étranger et surtout hostile parviennent à mener malgré tout une existence « normale ». Car ces personnes traitées comme délinquantes ne souhaitent pas autre chose, souligne F. Bouillon, que « vivre comme tout le monde ».

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Malgré l’inconfort de ce type d’habitat et la stigmatisation de ses habitants, le squat possède à leurs yeux de multiples qualités : outre qu’« il permet de se protéger de la rue », il donne aussi la possibilité de « vivre en famille », d’« agencer et aménager les lieux » à sa guise avec, il est vrai, les moyens du bord aussi limités soient-ils, de « manger ce que l’on souhaite, de préparer les plats de chez soi, d’inviter quiconque, de donner et recevoir ». Ce qui est impossible dans les chambres d’hôtel ou les foyers où l’« on se trouve dépossédé de cette dimension essentielle de la vie relationnelle et de l’identité ». En effet, rappelle à juste titre F. Bouillon, « habiter, c’est aussi exercer l’hospitalité », à plus forte raison pour des gens originaires de pays non encore trop touchés par la névrose du repli individualiste. Comment dès lors expliquer l’intensification de la répression qui s’abat sur eux, et dont rien n’annonce qu’elle soit appelée à diminuer dans les années qui viennent ?

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Il apparaît, en effet, que « l’Europe de demain », telle que la dessine à grands traits l’auteure en guise de conclusion, « doit absolument se fortifier, tel un château fort pris d’assaut ». Le mal nommé Pacte européen sur l’immigration et l’asile dont « la logique est celle de la fermeture et du tout sécuritaire » donne une idée de l’accueil qui sera réservé dans l’avenir aux candidats à l’immigration dans les pays de la soi-disant « Communauté » : centres de rétention, bouclage des frontières, instauration de visas et de fichiers biométriques, hausse des crédits affectés aux technologies de surveillance (satellites, avions et marine de guerre), renforcement de la Frontex (l’agence européenne de contrôle des frontières)…

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Il est des gens qui jugent « excessives » les indignations que suscitent les agissements des forces de l’ordre lors des expulsions hors des logements vides où les migrants ont trouvé abri ou des lieux publics où ils manifestent pour se faire enfin entendre des pouvoirs en place. Publiées en pleine page dans l’ouvrage, quelques photos en couleur de ces prestations policières devraient pourtant suffire à prouver que si « excès » il y a, en l’occurrence, ce serait plutôt de ce côté qu’il faudrait les rechercher. Contrastant avec la brutalité de ces interventions supposées préserver la propriété privée ou la tranquillité publique, l’attitude des squatters délogés et jetés à la rue, telle que F. Muller l’a saisie, peut être résumée en un mot, sans toute trop galvaudé par les bonnes âmes promptes à moraliser plutôt qu’à politiser, mais qu’il est difficile ici de ne pas utiliser : la dignité. Les femmes, notamment, très présentes dans le combat contre l’iniquité, ont droit de la part du photographe à un traitement à la hauteur de leur rôle. S’il fallait sélectionner une image parmi d’autres qui synthétise à la fois l’entrée en résistance de facto de ces populations mises au ban de la société contre le sort indigne qui leur est infligé et l’empathie évidente et justifiée du photographe à leur égard, ce pourrait être celle d’une jeune mère de famille, un bébé dans les bras, veillant sur le sommeil réparateur d’autres enfants dans le campement de fortune installé en plein air en signe de protestation près de l’immeuble de l’office hlm d’Aubervilliers d’où ils venaient avec leurs parents d’être expulsés manu militari.

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Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), Loi Besson (1990), Décision du Conseil constitutionnel (1995), Directive européenne (2003), loi sur le droit au logement opposable (2007)… Rappelée à la fin de l’ouvrage, la liste des droits inscrits solennellement dans les textes, et foulés aux pieds par notre « État de droit » est éloquente. À l’heure où certains gouvernants prônent une « immigration choisie » tandis que d’autres ou les mêmes croient bon de lancer un faut débat sur « l’identité nationale », subterfuge grotesque et insultant pour prolonger celui, tout aussi indigne, sur le « problème de l’immigration », cet ouvrage solidement argumenté et magnifiquement illustré fait indéniablement œuvre de salubrité intellectuelle et politique.

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Jean-Pierre Garnier

Denis Merklen, Quartiers populaires, quartiers politiques, La Dispute, Paris, 2009, 305 p.

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Le sociologue Denis Merklen propose, dans cet ouvrage, de revenir sur le quartier comme nouveau support de socialisation et de politisation des classes populaires, et ce dans la perspective des travaux de Robert Castel sur l’effritement de la société salariale et sur ses conséquences quant à l’intégration sociale des individus et des groupes sociaux les plus vulnérables. Partant, Denis Merklen emprunte à la fois à la sociologie urbaine, à la sociologie des mouvements sociaux et à celle de l’action publique.

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L’auteur nous invite à porter notre regard sur un contexte qui n’a pas attendu la récession économique de 2008 pour connaître la paupérisation de ses populations les plus fragiles. Depuis une trentaine d’années, l’Argentine, avec la désindustrialisation et la dérégulation sociale, a connu des bouleversements sociaux importants qui touchent d’abord ses « quartiers populaires » (les villas et leurs habitants, les villeros), où règnent la désaffiliation sociale, la perte d’intégration sociale et le manque de reconnaissance sur la scène publique.

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Est-ce à dire que ces quartiers se sont dépolitisés ? L’auteur répond par la négative. Ces quartiers sont considérés comme politiques pour deux raisons majeures. D’une part car ils sont – comme en France avec « la politique de la ville » – l’objet d’un nouveau type d’action publique territorialisée ; d’autre part car ils sont le support et même l’enjeu de mobilisations collectives de la part des habitants. Le « quartier populaire » devient à la fois le fondement de la construction identitaire des individus, de la socialisation des couches populaires et de leur politisation, mais aussi de l’action sociale dans un contexte de démantèlement de l’État social, ces deux aspects se nourrissant l’un l’autre. Denis Merklen mobilise ainsi le concept de « politicité » des classes populaires, désignant « leur condition politique », la défense des intérêts propres et du bien commun à la fois, en insistant, s’il en était encore besoin, sur le fait que la question sociale est avant tout politique.

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Pour commencer, l’auteur revient sur la figure du quartier populaire, qui voit le « pauvre » se substituer à « l’ouvrier », puis devenir « l’habitant », dans les discours, dans les représentations et comme cible de l’action sociale. Ce quartier, porteur de solidarités et d’entraide, devient le lieu à partir duquel l’individu peut espérer réacquérir reconnaissance et intégration sociale. La « territorialisation » de l’action publique, que nombre de sociologues ou de politistes ont analysée, illustre parfaitement cette tendance accompagnant la désaffiliation et la dérégulation sociales. Les « pauvres » sont maintenant identifiés par leur ancrage local, ils s’identifient eux-mêmes à cet ancrage, le tout s’accompagnant d’un transfert de pouvoir de l’État à ce niveau. Le quartier, d’une certaine manière, en tant que support identitaire, soutien local et lieu de mobilisation permettant l’acquisition de ressources élémentaires, devient le dernier rempart contre la misère et la désintégration sociale.

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Mais cette territorialisation de l’action sociale a également pour corollaire une territorialisation de la mobilisation des classes populaires. À partir des exemples argentins des piqueteros (blocages de routes) ou des asentiamentos (occupations illégales de terres), c’est un type particulier de mobilisation collective qui est illustré ici, qui se réalise de plus en plus sur des bases territoriales et non plus salariales, et qui caractérise non seulement la lutte pour la « survie » mais aussi celle pour « l’intégration » et la « reconnaissance » des masses paupérisées. Le conflit social se retrouve ainsi bien souvent pris entre deux positions : l’une qui vise à contester l’ordre social existant, et l’autre la nécessité d’accéder aux biens courants, à l’aide sociale, en jouant le jeu des institutions.

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Cette tension entre la lutte pour « l’urgence » (trouver des ressources pour la survie) et la « projection » dans l’avenir (une volonté de réintégration sociale, d’expression sur la scène publique, d’acquisition de droits élémentaires) illustre parfaitement pour l’auteur les nouveaux registres d’actions collectives. Les classes populaires, selon l’analyse proposée, revendiquent dorénavant en tant qu’habitants définis sur des bases locales – selon une stratégie qui consiste à « faire voir » leur souffrance, et leur potentiel d’intégration (du fait de l’absence de l’État, de la « distance institutionnelle »), en même temps qu’elle consiste en la recherche de biens – des ressources pour pouvoir vivre, si ce n’est dignement, au moins passablement. Et c’est cette recherche de ressources qui amène les populations précaires à des actions jugées trop souvent comme relevant du clientélisme, de la truanderie et de la corruption locale, ce que l’auteur analyse comme relevant de la survie et de la « stratégie du chasseur » : ici, c’est l’État et la territorialisation de l’action sociale qui entraînent la mobilisation collective sur la base du quartier.

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On pourra toutefois constater, en France comme en Amérique latine, que les « mouvements sociaux urbains », les « luttes urbaines », ont précédé l’action publique territorialisée, même si dans les années 1960-1970 ils n’étaient pas le fait des mêmes catégories de population (couches moyennes et « militants du cadre de vie », en France, notamment). Dans cet esprit, on s’étonnera ici de l’absence de références aux travaux de Manuel Castells et de son équipe, qui analysaient les luttes urbaines des années 1970 en France et en Amérique latine, à la fois comme luttes contre la planification et comme nouvelle forme de lutte des classes, références qui auraient pu historiciser davantage le caractère politique des quartiers populaires.

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Dans une dernière partie, Denis Merklen nous invite ensuite à penser le processus d’individuation en cours dans les quartiers populaires. La notion d’individu se décline ainsi socialement et se réalise ici, selon lui, à travers la figure du « chasseur », ancré solidement au niveau local par les systèmes de solidarité, participant « aux systèmes d’échanges à base territoriale » et se projetant dans la ville comme « ressource », et à travers elle dans la société. Cette figure « populaire » de l’individu permettrait ainsi de relativiser celle du « citoyen » telle qu’on a tendance à la concevoir.

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Il s’agit là d’un ouvrage très didactique et très riche en informations, concernant notamment l’évolution sociale et politique du régime argentin depuis trente ans, fait qui traduit une profonde connaissance des terrains, tout en s’appuyant sur un cadre théorique solide et une écriture parfois incisive et ironique.

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Le recours à différents terrains (le Sénégal, Haïti, l’Uruguay), mais surtout la France et l’Argentine, où l’auteur a réalisé des travaux empiriques pendant plusieurs années au sein des quartiers populaires, pourrait, de prime abord, décontenancer le lecteur, s’il ne s’agissait, comme il l’explique, d’éclairer le cas français par le « miroir » de la situation argentine, où le délitement de la société salariale et la pauvreté des quartiers populaires constituent des cas extrêmes. Cette démarche part du postulat sociologique qu’il existe des invariants de la pauvreté qui résident dans le rapport au politique, l’individuation, l’entraide et la solidarité…

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Malgré les tentatives répétées de l’auteur – et du préfacier Robert Castel – pour justifier qu’il ne s’agit aucunement d’une comparaison entre deux contextes incomparables, on a du mal à voir comment « le regard croisé » prenant l’Argentine comme « cas miroir » ou « extrême », censé éclairer le second (la situation des banlieues de grands ensemble en France) peut opérer dans deux contextes historiquement, socialement, culturellement et urbanistiquement si différents.

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On pourra plutôt penser, comme Robert Castel, que les observations faites sur les deux terrains de manière asymétrique éclairent un contexte général de dérégulation sociale et de crise sociale induites par le capitalisme avancé, qui laisse sur le bas-côté du développement les couches sociales les plus précaires, avec une aide publique inadaptée et critiquable, et ce quel que soit le contexte. Car la « territorialisation » des mouvements sociaux et de l’action sociale constitue bel et bien, on le voit ici, une tendance générale qui caractérise le regard sur la pauvreté et le regard que la pauvreté porte sur elle-même, dans un contexte d’effondrement du monde du travail (comme principe d’identité et support de protections sociales) et de décomposition de l’État social. En ce sens, cet ouvrage et son principe du regard croisé possèdent le mérite de nous faire sortir du débat franco-français sur le devenir des quartiers de la politique de la ville (leurs situations, la manière dont on les traite).

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On pourra aussi dire qu’il se situe loin du misérabilisme, du populisme ou du paternalisme inhérents à de nombreux travaux sociologiques sur la pauvreté. Son approche est distanciée, mais faite à la fois de proximité, du fait d’une longue fréquentation du terrain et d’une connaissance profonde de celui-ci, c’est-à-dire des mécanismes de la « survie » et de la mobilisation en situation de paupérisme.

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Il possède en outre aussi l’avantage d’exprimer et d’expliciter la tension inhérente aux quartiers populaires, entre les injonctions à la « participation » démocratique et la disqualification sociale des populations (les « citoyens pauvres »), tension qui aboutit souvent à des effets pervers mais explique aussi les formes nouvelles prises par le mouvement social. On notera ainsi que l’intégration du mouvement social dans le système de répartition des aides au niveau local en Argentine contraint l’individu à la mobilisation et provoque une soumission des populations mobilisées. On pourrait analyser cette intégration comme une institutionnalisation du mouvement social ou une dépolitisation – une pacification – du conflit. Plus généralement, les diverses politiques de « proximité » et d’assistanat au niveau local participent du même processus. À ce titre, on pourra lire quelques belles pages où l’auteur interroge la notion même de démocratie et l’une de ses ambiguïtés. Celle-ci tolère en effet la pauvreté et s’en accommode tout en étant menacée par elle dans ses fondements mêmes. Mais plus spécifiquement, par la spatialisation du politique et la politisation du local, l’ouvrage illustre de manière forte les tendances au localisme et au spatialisme qui caractérisent l’action publique et la pensée contemporaine sur la société – l’« urbanisation » de la question sociale –, c’est-à-dire l’appréhension générale du fait social depuis un certain nombre d’années, et pas seulement en France.

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Grégory Busquet

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université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense

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Mosaïques-lavue (umr cnrs 7218)

Michel Bassand, Vincent Kaufmann et Dominique Joye (sous la dir. de), Enjeux de la sociologie urbaine, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2007, 411 p.

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Cet ouvrage coordonné par Michel Bassand, Vincent Kaufmann et Dominique Joye est une seconde édition revue et augmentée de celle de 2001, qui actualise les débats de la recherche en sociologie urbaine francophone. Il réunit seize contributions signées par dix-huit auteurs, la plupart sociologues, dont une partie sont chercheurs au Laboratoire de sociologie urbaine de l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Divisé en quatre parties, il apporte une synthèse des résultats d’études empiriques récentes et propose une réflexion critique tant sur l’objet métropolitain que sur l’état actuel de la discipline.

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La première partie sur les « dynamiques métropolitaines » part de la recomposition de l’objet urbain en temps de réorganisation de l’économie – globalisation – pour déboucher sur la nécessaire réactivation conceptuelle de la sociologie urbaine. L’ouverture de Bassand définit la métropolisation et ses enjeux en termes de crises – spatiale, sociale, écologique, politique –, lesquelles, selon lui, appellent une « recherche utopique » qui traite l’ensemble de ce fait social total qu’est la métapole. Dans le deuxième chapitre, L. Voyé, à partir de références de la sociologie allemande du xixe siècle d’un côté, et des caractères de la globalisation repérés par Castells, Giddens et Veltz de l’autre, cherche à démontrer que l’espace des flux n’implique pas pour autant qu’on puisse nier le poids de la proximité physique et des effets de milieu. Elle propose une relecture d’une étude de cas à Silicon Valley en insistant sur l’importance des ambiances, des régimes de proximité et des interactions sociales dans l’économie des flux. La troisième contribution s’attache à renverser la perspective actuelle et à démonter des positions sociologiques impérialistes, au travers de la compréhension de la métropolisation latino-américaine sous un angle nouveau. Selon Y. Pedrazzini, étudier le barrio – fragment urbain autoconstruit –, c’est se situer à côté de nos centres et nous engager dans une « sociologie de l’urgence » : c’est-à-dire, elle aussi, métropolisée. Enfin, A. Sauvage boucle cette partie en évoquant l’histoire des échecs des sciences sociales et en particulier de la sociologie urbaine, dans leurs optiques de prévisions. Les clés d’une telle défaite sont comme autant de sages leçons qu’on pourra essayer de retenir. Après avoir soulevé les incertitudes quant à son objet, il propose un nouveau découpage de l’action sociologique en milieu urbain et anticipe l’émergence de « nouveaux savoirs et de nouvelles entités professionnelles de pouvoirs » (p. 104).

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La deuxième partie, intitulée « Mobilités et fluidités », s’intéresse au mouvement. Les différents auteurs s’attachent à décloisonner l’analyse urbaine pour comprendre les interactions entre les phénomènes de mobilité qui caractérisent le monde contemporain. On lira avec grand intérêt le chapitre cinq, de Montulet, qui présente ici un résumé de sa perspective sociotemporelle. Le sociologue bruxellois introduit d’abord deux modalités différentes combinant l’espace et le temps, puis, une fois après avoir survolé l’espace-temps des deux derniers siècles, en appelle à comprendre l’agencement du monde contemporain au travers de la forme-organisante, dans laquelle la dimension temporelle prédomine, et organise l’espace. Son explication est claire et encadre parfaitement le « paradigme de la mobilité » dans lequel s’inscrit A. Tarrius dans le chapitre six en abordant les formes migratoires selon quatre types de configurations de rapports entre espaces-temps et identités. Cependant, le retour que fait Montulet sur l’analyse urbaine ne nous semble pas aussi réussi. Même si on s’accorde avec l’auteur qu’il est urgent de reconsidérer les relations entre espaces et temps, la concrétisation de son modèle reste trop peu fluide et la métaphore informatique poussée trop loin. En effet, comment admettre par exemple que pour l’acteur « seule compte son adresse électronique » ? (p. 130). On conviendra plutôt avec V. Kaufmann que la mobilité ne tient pas au bout du fil d’un téléphone mobile ou dans une boîte mail, et que la sociologie doit appréhender cette notion non seulement en intégrant ses différentes formes – des déplacements quotidiens à la mobilité sociale en passant par la mobilité résidentielle –, mais aussi en prenant en compte les potentialités mêmes de l’acteur mobile. Et cela nous renvoie à nouveau aux positions sociales, et aux transformations actuelles de la ségrégation sociale, comme résultante de l’inégale répartition du capital de mobilité. Enfin, dans le chapitre suivant on revient à la proximité sociale et à l’investissement des individus dans leur contexte local : M. Bühlmann questionne le rapport entre la montée des mobilités, notamment pendulaires, et la distance au lieu de résidence. S’attachant à l’« identité communale », qu’il définit « comme l’attachement et l’intégration sociale d’un environnement politique local » (p. 189), l’auteur fait une révision des différentes postures quant aux incidences de la mobilité quotidienne sur l’identité locale. Il offre par la suite les résultats d’une vaste enquête quantitative dans le but d’identifier les facteurs qui conditionnent une telle relation.

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Les quatre chapitres suivants, consacrés aux « Fragmentations urbaines », nous font circuler d’une manière complémentaire à l’intérieur de l’ordre métropolitain, à la recherche d’une unité perdue entre la diversification des modes de vie et la répartition spatiale des inégalités. C’est par les sociabilités que C. Avenel entend rapprocher, dans les quartiers dits « sensibles », la perspective du ghetto et celle de l’intégration. Il arrive – non sans détours – à renouveler notre vision en montrant que leur traitement différencié par la politique de la ville peut avoir des conséquences contre-productives. De son côté, A. Querrien explore l’éclatement de la ville et celui de la discipline, pour soumettre une reconstruction basée sur l’appréhension de la sécurité comme horizon commun. Celle-ci ne saurait reposer sur un droit individuel, attaché « au pouvoir d’exclusion de son territoire que peut exercer chacun à l’encontre de l’autre » (p. 257). D. Joye et M. Schuler analysent trois nouvelles oppositions conceptuelles pour comprendre le lien entre inégalités et territoires d’une part, et d’autre part montrer que la sociologie a ses mots à dire dans le débat qui s’instaure sur la façon de « vivre ensemble ». Leur contribution concède que malgré le changement d’échelle lié à la métropolisation, cette dimension se superpose aux clivages entre centre et périphérie, ce qui atténue le propos des autres auteurs. Enfin, L. Pattaroni s’intéresse à la recomposition du pluralisme au sein de la ville et reprend la notion d’ordre dans son dynamisme pour parcourir l’ordonnancement urbain par l’« épaisseur » de l’expérience alternative des squats de Genève.

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Pour finir, on trouve un dernier ensemble de chapitres qui traitent des manières d’« Agir sur l’urbain » et de leurs mutations dans le contexte métropolitain. M. Blanc s’engage dans un tour d’horizon à la fois historique et contemporain du gouvernement de la ville pour se plonger dans la question de la gouvernance et de sa démocratisation. Concrètement, il examine la place qui est faite aux habitants et au contrôle démocratique dans l’action gouvernementale et tente un rapprochement entre les modèles de démocratie représentative et participative. Après ces premiers jalons posés, C. Jaccoud et D. Malatesta, à partir d’expériences empiriques sur trois terrains suisses, spécifient leurs résultats quant à l’intégration du multiculturalisme sportif au sein de l’action publique. Ils témoignent ainsi de l’ascension d’une gestion communautariste dans l’action publique, que les auteurs relient à la recherche « d’une nouvelle crédibilité et de nouvelles règles pour induire de nouvelles fluidités sociales » (p. 357). On passe ensuite au projet urbain. F. Sager cherche à identifier le modèle institutionnel le plus performant, à partir de la comparaison entre dix-sept cas de processus décisionnels. Il en retient que c’est le modèle néoprogressiste qui, parmi les autres modalités en présence dans les rapports inter-territoriaux et entre administrations, serait le plus adapté. Une professionnalisation importante des acteurs et une forte centralisation représenteraient les ingrédients d’une meilleure coordination des projets, sans qu’une telle recette ne constitue en soi une solution globale. L’auteur remet finalement en cause la vision en vogue dans les sciences administratives en déplaçant l’accent sur l’acceptation publique et l’orientation vers le « bien-être général » (p. 381). Pour sa part, D. Kübler entreprend une valorisation des enjeux actuels de l’action publique face à la métropolisation à partir du point de vue des citoyens. Ceux-ci sont considérés à la fois comme membres d’une communauté, en tant que co-décideurs, et finalement en tant qu’usagers et, par là, « clients de l’action gouvernementale » (p. 391) ; trois catégories qui renvoient à des niveaux différents de citoyenneté – identités territoriales, pratiques de participation et perception des services publics. Il étudie ensuite la métropolisation sous chacun de ces angles pour démontrer l’urgence d’une adaptation institutionnelle afin d’éviter que le clivage entre les villes-centres et l’extérieur des agglomérations ne s’accentue, ou que la fragmentation ne rompe la « légitimité du système politique urbain et (n’)affecte négativement l’adéquation des services métropolitains aux besoins des usagers » (p. 401). Au-delà du découpage institutionnel de la prise de décision, c’est bien la constitution des villes en « communautés politiques » qui serait ici en jeu.

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Cet ouvrage tient doublement ses promesses. Il contribue non seulement à donner une lecture nouvelle aux enjeux actuels de la sociologie urbaine mais aussi, au-delà, à revivifier notre vision de l’objet métropolitain. Dans ce sens, tout en intégrant la tradition sociologique classique (Simmel, Tönnies, Durkheim et Weber sont cités à plusieurs reprises) et les sociologies contemporaines (sociologie du sport, sociologie des organisations, en passant par des auteurs comme Thévenot et Castel), les auteurs instaurent de vraies ruptures épistémologiques et méthodologiques. La majorité des contributions réclament en effet un décloisonnement des frontières disciplinaires, et une perspective critique qui rende la sociologie capable de répondre aux diverses crises urbaines. Celle-ci doit savoir « s’auto-détruire et se reconstruire comme la ville elle-même » (p. 63) et apprendre à radicaliser son jugement pour comprendre le présent, nous dit Pedrazzini. Elle doit réaffirmer sa capacité de maîtrise pour planifier la ville, comme propose Sauvage. Pour cela, il est indispensable de retrouver une « créativité conceptuelle » pour « l’appréhension des phénomènes propres à la forme-organisante » (p. 133), suggère Montulet, tandis que Tarrius déclare l’urgence d’une nouvelle « sémantique générale ». Selon lui, il faut « produire des notions, des modes d’observation et de description, qui rendent compte des articulations et simultanéités des mouvements généralisés qui redéfinissent les règles de l’être ensemble » (p. 155). Blanc dénonce la « gouvernance élitiste » et somme la sociologie de réinventer les instruments de participation qui permettent un véritable contrôle démocratique de l’action publique. Au fil de l’ouvrage, on retrouve de multiples points d’ancrage qui recoupent les coupures thématiques – tels que les soucis d’allier pluralisme et démocratie, de comprendre les inégalités pour retrouver des biens communs, présents dans la plupart des contributions – qui sont autant de rappels à l’ordre de la responsabilité du sociologue de contribuer, dans sa théorie et par sa pratique, à la recherche d’un horizon maîtrisable. La mise en parallèle entre discipline et objet est très bien menée et, malgré la diversité des perspectives, on retrouve une grande unité due à l’importance accordée à la mobilité. On regrettera malgré tout le peu de place fait aux représentations, aux modes de vie, à la ville investie et vécue, et l’absence totale de concepts voyageurs comme celui de l’habiter (qui pourtant fait partie du débat sociologique contemporain, comme l’atteste Le Quartier, dirigé par J.-Y. Authier, M.-H. Bacqué et F. Guérin-Pace, (2007). Par ailleurs, même si on comprend qu’il s’agit d’une révision du patrimoine sociologique francophone, il manque une perspective plus ouverte sur la métropolisation hors des frontières occidentales. Ainsi, les auteurs nous confrontent à une double contradiction : alors qu’ils prônent l’interdisciplinarité et prétendent rechercher une mobilité des concepts, ils ne parviennent pas à intégrer des notions externes à leur champ disciplinaire, ni des expériences extérieures aux centres de la globalisation.

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Renaud Boivin

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université Paris-Est, Lab’Urba

Jérôme Dubois, Les politiques publiques territoriales. La gouvernance multi-niveaux face aux défis de l’aménagement, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2009, 216 p.

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Urbaniste et politiste, professeur à l’université Aix-Marseille 3, où il dirige l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional, Jérôme Dubois signe dans la collection Res Publica des Presses universitaires de Rennes un ouvrage qui prend le titre et d’une certaine façon le format d’un manuel de sociologie de l’action publique. Faut-il alors dire un de plus [2][2] Pour ne retenir que deux publications de ce statut,..., ou encore, plus précisément, un regard de plus sur une décennie bien remplie de travaux portant sur la territorialisation du politique et des politiques publiques en France ? [3][3] Voir notre compte rendu thématique : Philippe Hamman,... En fait, ce n’est pas véritablement de cela qu’il s’agit, car l’auteur va au-delà, mais reste aussi parfois en deçà, et emporte un point de vue différent. Jérôme Dubois ne se contente pas d’une présentation de synthèse de la littérature existante (importante, on l’a dit, et dont on trouvera les principales pierres angulaires en bibliographie de l’ouvrage), mais, d’une part, l’enrichit d’enquêtes de terrain et, de l’autre, tient un discours engagé, c’est-à-dire prend position, de façon critique, vis-à-vis de son objet. Ce sont là des éléments suggestifs et invitant au débat, tant scientifique qu’opérationnel, et il faut lui en savoir gré [4][4] En cohérence avec la ligne de la collection, qui a.... Mais, en même temps, des choix de focales sont (nécessairement) opérés, et les exemples mobilisés restent limités à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, que l’auteur connaît particulièrement, contrainte du travail empirique il est vrai. Surtout, Jérôme Dubois semble parler d’une position qui n’est pas celle classiquement endossée par le politiste ou le sociologue de l’action publique, mais davantage peut-être par l’urbaniste ou l’aménageur. L’appel à des références de géographie se comprend en ce sens, et le sous-titre de l’ouvrage se rappelle à nous : il est bien question, de façon centrale, des défis de l’aménagement du territoire. Cette entrée, forcément pluridisciplinaire, est une force du travail proposé, même si l’on peut discuter de l’usage des traditions d’analyse des uns et des autres et de la façon d’en faire son miel – c’est le propre de l’interdisciplinaire.

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Que l’on ne s’y trompe donc pas : si l’auteur commence, dans le premier des cinq chapitres irriguant le propos, par remettre les enjeux actuels en perspective de moyen terme (depuis les années 1950, et l’invention du « territoire » comme répertoire d’intervention publique dans une France centralisée), il propose d’abord un point de vue, avec un discours démonstratif mais aussi des essais d’interprétation des évolutions de ces quinze dernières années en matière de développement du territoire. Sur ce plan, on aimerait que Jérôme Dubois dise un peu davantage, en introduction (assez courte, en fait), d’où il parle, en termes de positionnement (ou, plus intéressant, d’hybridation) disciplinaire et de posture personnelle (il est à la fois professeur et élu local, maire d’une petite commune, et le regard sur les exemples choisis peut donc être double…).

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En d’autres termes, cet ouvrage se recommande plus spécialement à un public averti, qu’il soit étudiant, universitaire ou professionnel (décideurs, métiers de la ville et du développement local…), c’est-à-dire déjà un minimum familier de la thématique, ses connexions et ses enjeux pluriels, et attentif aux éclairages interdisciplinaires de l’urbanisme et du développement territorial. La lecture proposée porte souvent l’empreinte de la « technique », de l’opérationnalité, du comment et de ses réseaux et autres scènes décisionnelles mais aussi intermédiaires – la gouvernance multi-niveaux annoncée dans le sous-titre –, s’intéressant spécifiquement aux conséquences des décisions et des dispositifs d’action publique. C’est là une certaine originalité, la littérature s’étant plutôt penchée sur l’épaisseur du « local » (pour relativiser le poids de l’État central) [5][5] Suivant différentes traditions d’analyse, au demeurant.... et sur la multiplication des acteurs participant – diversement – à la régulation politique [6][6] En particulier, les travaux de Patrick Le Galès : «.... Ici, c’est davantage le regard de l’aménageur et de l’urbaniste qui est privilégié, allié à un solide background de sciences sociales, faisant preuve de réflexivité.

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Le constat dont part Jérôme Dubois est clair : la multiplication, depuis plus de quinze ans, des dispositifs en matière d’aménagement et de développement territorial, qui se comprend en rapport aux compétences accrues des collectivités depuis les lois de décentralisation de 1982-1983 (et celles qui ont suivi). Dès lors, « dans ce monde où les territoires sont avant tout ceux de l’action, découpés en fonction des priorités du moment, l’action publique devient procédurale » (p. 11). En d’autres termes, le fait que le nombre d’instances (que l’on parle de décision ou de régulation) croît implique que la mise en cohérence, la coordination, en soi, devient un enjeu, où – cela vaut plus largement, mais devient particulièrement aigu ici – technique et politique deviennent fortement intriquées. C’est du reste une interrogation récurrente des discours de la gouvernance : elle serait plus démocratique parce que produisant davantage de lieux de mises en débat, mais en même temps elle correspond à un brouillage des interactions entre acteurs et groupes en co-présence, jusqu’à reproduire des asymétries institutionnelles bien plus classiques, voire les accentuer ! L’auteur examine avec raison, à cet effet, les « logiques de chasseurs de primes » (chap. 2 et 3) qui caractérisent la répartition des subsides publics aux collectivités, qu’il s’agisse des fonds structurels européens ou de procédures a priori moins « durcies », comme les contrats de parc ou le programme Leader, par exemple. Et de noter : « Dans un contexte financier toujours plus tendu, l’accès des grands élus aux arbitrages par le haut exclut de fait bien des territoires périphériques » (p. 15).

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Qui plus est, l’enchevêtrement des dispositifs et leur technicité croissante – par le fait qu’il s’agit de dispositifs à la fois partenariaux et contractuels [7][7] Voilà une décennie déjà, lire les analyses de Jean-Pierre... – viennent complexifier en même temps qu’atténuer la prise de responsabilité des différents niveaux d’administration du territoire, induisant trois biais au moins, que dénonce l’auteur. D’abord, ces « échafaudages technocratiques pour gommer les conflits » (p. 85) font que la négociation des politiques publiques aboutit bien souvent à des accords a minima, arrangements au cours desquels chaque collectivité et chaque regroupement défend ce qu’il estime être son intérêt, pour ne composer qu’à la marge : l’imbrication est aussi porteuse de contradictions, confirmant les premières leçons des études sur les formules intercommunales dans les années 1990 [8][8] Entre autres, Daniel Gaxie (sous la dir. de), Luttes..., avec un effet de démultiplication à présent. Cela dit, on ne saurait simplement souligner les conflictualités comme un « défaut » du système, sauf à être fonctionnaliste, justement en termes procéduraux. Jérôme Dubois rappelle bien, dès l’introduction, la quête perpétuelle de territoires fonctionnels, et prend de la distance, mais il ne va peut-être pas jusqu’au bout, c’est-à-dire reconnaître que les conflits sont producteurs en la matière, pour l’action publique territoriale. Car, comme le pointe Jean-Marc Offner, « l’utopie de la cohérence permet, paradoxalement, de créer les instabilités, les désynchronisations, les tensions, susceptibles de donner des raisons et des moyens d’agir et de décider » [9][9] Jean-Marc Offner, « Les territoires de l’action publique....

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Ensuite, deuxième biais relevé, le primat de l’action publique procédurale couplée aux financements croisés conduit à privilégier les mieux insérés dans les réseaux à la fois politiques, sociaux et techniques. En d’autres termes, cela légitime par l’efficace pratique le cumul des mandats, pourtant régulièrement soumis (et parfois par les mêmes acteurs) à la critique de la confiscation démocratique. Enfin, le partage incertain et en permanence (re)négocié des compétences territoriales et des financements, entre collectivités, intercommunalités et autres découpages se désignant fonctionnels, au titre du développement économique ou du partage d’un « espace vécu », conduit à accentuer une coupure entre le corps électoral et ces pouvoirs décentralisés, où le principe du suffrage universel direct s’éloigne le plus souvent au profit des transactions collusives du métier politique, comme réseau de consolidation d’équilibres socio-économiques et d’un mode de gouverne [10][10] En se référant au cadre proposé par Michel Dobry, Sociologie....

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Les questionnements soulevés sont donc nombreux et riches de sens ; ils poussent à abandonner toute lecture « béate » ou a-politique des univers locaux et de leurs acteurs, en mettant en exergue de façon concrète ce que la technicisation des politiques veut dire, pour un territoire et dans les rapports entre celui-ci et d’autres cadres d’action publique, jusqu’aux institutions européennes (p. 35 sq.) [11][11] Ce lien entre le local et l’Europe dans les transformations.... L’ouvrage vient ainsi compléter les travaux devenus classiques de Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès discutant les implications technique/politique dans l’expertise de l’action publique à partir de l’entrée par les instruments, dispositifs et outils [12][12] Pierre Lascoumes, Patrick Le Galès (sous la dir. de),....

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D’un point de vue méthodologique, le choix du terrain régional de paca pour appuyer la démonstration est justifié en introduction, en termes de faisabilité pratique pour des études approfondies et d’exemplarité du cas, quant à la diversité des procédures territoriales repérables. Il n’empêche que, comme toujours en pareille situation, la question de la généralisation et du champ de validité des conclusions se pose, si l’on veut bien admettre que les configurations locales exercent des effets de filtres, sinon d’appropriations, faisant que la transposition des dispositifs n’est pas simplement liée aux normes, bien sûr, mais pas non plus uniquement à un état local du champ politique et de ses équilibres. Il y a bien une matérialité du social dans le spatial. Ce point semble particulièrement vrai en rapport à la thèse défendue par l’auteur, selon laquelle un émiettement des pouvoirs locaux conduit à « oublier l’essentiel, c’est-à-dire les enjeux de l’aménagement durable du territoire français et européen » (p. 18 et p. 195 sq.). Or, en développement durable urbain et territorial, les contraintes liées aux configurations socio-spatiales locales (le passé des lieux et leur vécu, la morphologie urbaine, etc., exerçant autant de rémanences) comme aux espaces de références cognitifs construits localement (à partir de couples de tensions opposés et structurants, tels que local/global, tradition/modernité, etc.) sont de première importance pour saisir ce qui circule, se diffuse et prend ou non consistance [13][13] On se permet de renvoyer à Philippe Hamman, Christine.... En un mot, la question de la comparaison et de la comparabilité aurait pu faire l’objet de quelques mises en connexion, fût-ce à partir de la littérature existante ou de matériaux secondaires, pour dégager des pistes supplémentaires.

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De même, la question des échelles, en prise directe avec la problématique « multi-niveaux » de l’auteur, n’est pas vue en tant que telle. Or, il y a là un double enjeu. D’une part, clarifier ce que l’on voit ou non en fonction de l’échelle que l’on retient, pour le décideur, l’observateur… mais aussi le chercheur. D’autre part, reconnaître, loin de la métaphore des poupées russes, que les emboîtements non seulement ne coïncident pas parfaitement, mais au contraire divergent souvent (et Jérôme Dubois l’explique fort bien), et qu’en plus ceci correspond à un principe de discontinuité entre échelles. La part relative des éléments en présence se modifie lorsqu’on passe d’un niveau à un autre ; la question n’est donc pas simplement celle de la coordination, qui renvoie davantage à l’idée d’un invariant de la distribution relative des ressources, etc. [14][14] Cela a été montré aussi bien en architecture qu’en... La pensée des échelles représente d’ailleurs aussi un outillage courant des géographes et des aménageurs [15][15] Voir par exemple Jean Ruegg, « L’échelle géographique..., qui gagnerait à être mobilisé plus directement.

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Enfin, le dernier point de discussion que nous retenons dans cette note concerne la place faite à la notion de négociation, qui constitue un des fils conducteurs de l’ouvrage, en particulier très explicitement au chapitre 5 (« Sortir du mythe de la négociation »), et déjà au chapitre 4, où il est question de la « diffusion récemment généralisée de la négociation transversale » (p. 155). Cette dernière apparaît corrélée à l’enjeu du projet (du/pour un territoire), discuté p. 169 sq., mais à propos duquel un cadrage théorique plus poussé pouvait être bienvenu – il y a de nombreuses définitions, même parmi les urbanistes [16][16] Pour un point : Alain Hayot, André Sauvage (sous la..., et cela n’est pas sans effet sur ce dont on débat (ou pas), notamment en termes de co-production de la décision sinon du territoire. De la même façon, l’usage de la notion de négociation pourrait être fondé sur un corpus théorique plus systématique, en urbanisme [17][17] Ainsi de Ola Söderström et al., L’usage du projet,... et en sciences sociales [18][18] Voir notamment Didier Vrancken, Christophe Dubois,.... La référence explicite et pertinente aux coûts de transaction (p. 150 sq.) pouvait également ouvrir sur une réflexion plus approfondie en termes transactionnels, où l’on dépasse de beaucoup, lorsqu’il est question de démocratie locale, de projets urbains et de développement du territoire, la transaction économique, à la faveur de transactions sociales, demeurant parfois implicites et associant élus, techniciens et société civile (habitants, associations…) [19][19] Maurice Blanc, « Conflits et transactions sociales....

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Plus précisément, les enjeux d’aménagement et les processus décisionnels locaux qui constituent la trame du livre renvoient en permanence à des modes de transactions territoriales, c’est-à-dire de « transactions sociales dont le territoire est le cadre et qui contribuent au processus de socialisation, et donc de territorialisation, de l’espace ». Ce sont ces dynamiques qui permettent de dégager des compromis pratiques dans le cadre d’une gouvernance incomplète, où « l’équilibre entre procédures institutionnelles et processus transactionnels n’est pas clairement établi » [20][20] Michel Casteigts, « La gouvernance des risques dans..., sinon autour de la conscience de partager un même territoire, conduisant à l’établissement de « conventions territoriales », distinctes en particulier des « contrats » – dont il est de plus en plus question dans l’action publique et son analyse – par l’absence de sanctions juridiques attachées. En particulier, le développement durable s’apparente aujourd’hui à une référence partagée au sein des univers institutionnels et de la société civile, ce qui en fait un élément nodal des conventions territoriales et donc de l’élaboration des transactions territoriales, susceptibles de déboucher sur des produits transactionnels, résultats de différentes séquences en différents contextes, jusqu’à modifier ces derniers ; et c’est bien sur cet enjeu croissant de l’aménagement durable que Jérôme Dubois achève son analyse.

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Au final, voilà donc un ouvrage en prise avec l’actualité – on pense par exemple au rapport de la « commission Balladur » sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions de la Ve République rendu en mars 2009, et aux controverses sur la suppression des départements… – et qui donne à réfléchir, à bien des titres. S’il fallait retenir une leçon pour le chercheur interrogeant l’action publique territoriale, c’est bien, à partir d’une entrée qui focalise sur la complexité technique des enjeux d’aménagement, la prégnance de l’imbrication entre ce répertoire, parfois encore associé aux « institutions administratives » ou, de façon plus « moderne », au management territorial, et celui du politique dans les processus et cheminements de plus en plus entrenoués, tant par leurs acteurs, leurs références et leurs échelles, de la décision publique, définitivement éclatée.

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Philippe Hamman

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université de Strasbourg – cress, ea 1334

Guy Jalabert, Mémoires de Toulouse. Ville d’hier, ville d’aujourd’hui, Presses universitaires du Mirail, 2009, 294 p.

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À quel genre appartient cet ouvrage ? « Ni autobiographie », précise l’auteur quoique les souvenirs personnels de toute une vie, notamment professionnelle, y foisonnent. « Ni essai », selon lui, encore que les appréciations et commentaires à caractère critique voire polémique y abondent. « Ni habituel travail scientifique », ajoute-t-il, alors que la richesse des données et la rigueur des analyses témoignent sans conteste d’une connaissance approfondie de la réalité urbaine toulousaine. Guy Jalabert préfère parler d’« un hasardeux mélange des trois dont la sauce n’aura peut-être pas très bien pris ». Quitte à le soupçonner de fausse modestie, il faut tout de suite le rassurer : le plat qu’il a préparé est des plus goûteux en matière de recherche urbaine.

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Le titre de l’ouvrage pourra apparaître à première vue paradoxal. L’auteur n’est pas un historien des villes, mais un géographe urbain. Comment, dès lors, interpréter ce primat apparent accordé au temps sur l’espace ? G. Jalabert s’en explique d’emblée et y revient plusieurs fois au fil des chapitres : le parti d’utiliser la mémoire ou plutôt les mémoires comme « fil rouge » pour parler de Toulouse visait à « reconstituer non pas l’histoire de cette ville, mais un itinéraire urbain dans la cité où l’on vit ». Mémoire plurielle qui renvoie au vécu de l’auteur d’abord marqué par les rapports affectifs noués avec la ville durant la prime jeunesse, avant qu’ils ne se muent en relations intellectuelles, toujours étroites mais plus distancées avec l’agglomération devenue objet principal d’étude et de réflexion d’un spécialiste du phénomène urbain. Mémoire aussi des gens rencontrés « au hasard d’une carrière », toulousains ou non, en France ou au-delà des frontières, grâce à laquelle le chercheur a pu acquérir un regard distancié à l’égard du local. Mémoire, encore, des lectures, anciennes ou récentes, en y incluant celle des « mémoires au sens désuet du terme », c’est-à-dire des rapports administratifs ou des thèses universitaires. Mais surtout et avant tout, peut-être, sachant que « les formes de la ville mêlent des paysages de périodes différentes, et rendent opaques les réalités sociales », comme l’auteur le rappelle à la fin de son livre, souci primordial de réinscrire l’évolution de Toulouse dans l’épaisseur historique de temporalités plurielles et entremêlées, avec l’espoir de donner un peu de sens aux mutations qu’elle a subies au cours des dernières décennies.

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S’il est un reproche que l’on ne peut adresser à l’auteur, c’est de verser dans le localisme. Certes, il ne fait pas de doute qu’il est profondément attaché à sa ville en tant que lieu de vie et terrain privilégié d’investigation. À cet égard, nul mieux que lui n’a réussi à présenter de manière aussi concrète et aussi vivante sous les aspects les plus divers cette ville prise dans sa totalité, comme le prouve encore ce dernier ouvrage. Mais son activité professionnelle lui a permis d’élargir son horizon. De nombreux séjours à l’étranger ont été, en effet, pour lui, en tant que chercheur, l’occasion de confronter aux caractéristiques et aux spécificités des villes d’autres pays les enseignements qu’il avait tirés de ses travaux et de ceux de ses étudiants sur Toulouse. Et donc, selon les cas, d’en relativiser ou généraliser la portée. D’autre part, il s’est vite aperçu, à l’heure de la « mondialisation », que les transformations des espaces et de leurs usages dans un lieu donné étaient « d’abord le produit de décisions d’acteurs obéissant aux mutations globales qui affectent l’ensemble de la société », pour ne pas dire du monde entier. Cela vaut pour les politiques publiques d’aménagement menées dans l’agglomération – ou le laisser-faire et les dérogations qui en tiennent lieu –, comme pour les vicissitudes de l’aéronautique sur laquelle la ville a bâti une bonne part de sa réputation. Dans des chapitres lumineux, G. Jalabert, qui a travaillé, seul ou en équipe, pendant des années sur ces deux thèmes, démêle les rapports de plus en plus complexes, multiples, imbriqués, emboîtés entre le local et le global, acteurs publics et privés, logiques urbanistiques ou industrielles et logiques financières, souci du bien commun et ambitions personnelles.

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L’un des aspects remarquables des réflexions d’ordre théorique ou politique qui émaillent cet ouvrage est qu’elles sont le fait de quelqu’un qui ne s’en laisse pas conter. Et s’il fallait résumer d’un mot leur qualité première, ce serait celui de lucidité. À différentes reprises, G. Jalabert explique pourquoi il s’est refusé à suivre les modes, qu’il s’agisse, au cours de la période agitée de Mai 68 et ses séquelles, des engagements « contestataires » de certains de ses collègues qui devaient peu après troquer leur défroque de révolutionnaires au petit pied pour la livrée de l’expert vassalisé, ou, plus récemment, de l’engouement d’autres collègues – ou des mêmes – pour les thématiques en vogue dont la conceptualisation laisse pour le moins à désirer.

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Non sans humour, G. Jalabert évoque la contradiction qui taraudera durant quelque temps des géographes qui, d’un côté, se plaisaient à « démonter les mécanismes d’une société inégalitaire, les processus accentués de ségrégation, les dérogations plus ou moins légales à la règle commune au profit des promoteurs ou autres, les risques pour l’environnement », et de l’autre, étaient appelés à « conduire des recherches financées par des institutions de pouvoir » ou à former professionnellement des étudiants pour qu’ils intègrent ces mêmes institutions. D’où, parallèlement à ce travail au service de ce qui était dénoncé, la rédaction d’« écrits distanciés du discours dominant » assez mal accueillis par le milieu politique local, « ce qui, bien entendu, ne changea pas grand-chose à la réalité socio-économique de la ville », note ironiquement G. Jalabert, « mais du moins offrit un semblant de refoulement à nos contradictions intellectuelles petites-bourgeoises ».

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Ce dédoublement fut d’assez courte durée, il est vrai. Au plan idéologique, la conjoncture n’a pas tardé, en effet, à changer, comme chacun sait, changement qui s’est évidemment fait sentir dans les milieux de l’enseignement et de la recherche toulousains en sciences sociales. Bien qu’il se soit gardé avec prudence durant des années de la « contestation » de céder aux sirènes de l’extrémisme de gauche qui avaient séduit nombre de ses collègues, G. Jalabert ne peut s’empêcher de déplorer l’atonie qui lui a succédé. Des années 1960 aux années 1980, « le débat intellectuel fonctionnait » dans l’équipe de recherche où il évoluait, « parfois vif, opposant les partisans d’approches marxistes ou structuralistes surtout du côté des sociologues, libéraux plus ou moins déclarés du côté des économistes, les géographes naviguant à vue du moins pour ceux qui essayaient de théoriser ». Ensuite, viendraient les « années Mitterrand », celles d’un soi-disant retour au réalisme d’où l’on n’est pas encore sorti.

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On ne s’étonnera pas, dès lors, que « sur le plan de la recherche plus générale, ces années 1990 laissent un sentiment d’insatisfaction intellectuelle, d’un certain vide conceptuel à relier évidemment, aux mutations générales de la période, quant à l’interprétation d’ensemble de la société ». Ce vide avait été pourtant masqué par l’arrivée sur le marché des idées de théorisations d’inspiration pseudo-philosophique dont on peut douter rétrospectivement, et G. Jalabert le premier, qu’elles aient fait avancer la recherche en sciences sociales.

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Ainsi en va-t-il, par exemple, durant la dernière décennie du siècle écoulé, de la théorie du « chaos » qui « gagne certains des compartiments des sciences sociales », « doublée, à l’aide des fractales, par celle des catastrophes qui trouve à s’appliquer en géographie et ailleurs ». L’appréciation de G. Jalabert sur cet emprunt désinvolte aux sciences dites dures est sans appel : « ce qui était pure théorie mathématique sur ordre et désordre, équilibre et déséquilibre […] a été transformé en une interprétation où des désordres de la nature, incluant catastrophes naturelles et défaillances humaines, naîtrait par auto-organisation un ordre général des choses ». Déjà moquée par les physiciens A. Sokal et J. Bricmont dans un opuscule qui fit scandale parmi les maîtres à penser visés [21][21] Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles,..., ce genre d’imposture intellectuelle n’est pas, selon G. Jalabert, sans implications politiques : « Interprétation naturaliste qui, transposée au monde économique et social, permet par glissement de passer au libre marché s’autorégulant, donc sans besoin de quelques interventions réparatrices du politique, de l’État ». Pour enfoncer le clou, le professeur toulousain évoque l’explosion de l’usine azf qui a endeuillé sa ville, « moment de chaos », certes, mais qu’il était « difficile de renvoyer au chaos, au sens de la théorie ». Et d’ajouter que « si chaos il y eut, il fut plus dans la période qui suivit à propos de la remise en état des lieux, notamment des appartements plus ou moins démolis ou affectés par la déflagration, que dans l’autorégulation qui se fit longtemps attendre ».

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Sans s’en réjouir outre mesure, G. Jalabert prend donc acte de la fin des utopies de transformation radicale des rapports sociaux. « La fascination pour les néo-technologies a fait son apparition, l’autonomie individuelle réaliste de la compétition et de la rentabilité l’accompagne. Le vocabulaire des sciences sociales a changé : on ne parle plus de bourgeoisie mais de ‘citoyens’ éclairés, et le méchant capitalisme est devenu le gentil libéralisme, néo de préférence. » Le rejet de la pensée marxienne et de ses succédanés, à qui l’on prête à tort, selon G. Jalabert, la responsabilité des crimes commis par les régimes et les partis qui s’en réclamaient, a ouvert la voie à des paradigmes rompant avec les « grands récits » alors même que le monde social devenait « global ». « Les références aux classes sociales ont presque disparu du panorama des recherches sociologiques à la fin des années 1990, remplacées par des évocations très parcellisées de la société ou de nouvelles micro-classifications », des nouveaux pauvres puis des exclus aux bobos, frange cultivée et branchée de ces classes moyennes néo-petites-bourgeoises si difficiles à catégoriser, remarque G. Jalabert, tant sont disparates leurs métiers, leurs revenus, leurs choix résidentiels, leur tranches d’âge. La lecture sociale de l’espace urbain, qu’il n’a cessé pour sa part de pratiquer avec méthode et dont l’ouvrage nous offre des échantillons on ne peut plus convaincants, n’y a rien gagné. Au tournant du siècle, « une sorte de brouillard recouvre la société française, ses divisions sont comme estompées par la brume libérale, alors qu’elles ne font que s’accentuer ».

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De nos jours, regrette G. Jalabert, « le débat intellectuel s’est en grande partie réfugié dans quelques revues qui ne touchent qu’une minorité de lecteurs et dans quelques organes de presse, mais n’émerge guère ailleurs, ou alors très morcelé, éclaté, sur des thèmes et des concepts soit très fuyants, comme pour les sujets que l’on croit connaître un peu : le développement ‘durable’ ou ‘soutenable’, la ville ‘émergente’, le ‘renouvellement’ urbain, soit des thèmes souvent mal définis, polysémiques, donnant l’impression de passer d’une mode à l’autre ». Pourrait être rangé sous cette rubrique, selon G. Jalabert, « le postmodernisme ou, comme l’écrivent certains, la ‘deuxième modernité’, mélange alchimique d’individualisme, de subjectivisme, de technicisme, d’hyper-spécialisation, de consumérisme…, qui ‘surfe’ sur l’éphémère, le tribal, l’individu, le jeunisme, cultive la Liberté totale comme valeur suprême alias la subjectivité, le non conventionnel, l’anthropologie contre la sociologie, le vitalisme du petit groupe contre l’inertie des masses, l’esthétisme non sans l’enrober de quelque technicité informatico-informationnelle contre le réel quotidien ». Résultat : « le débat sur les formes des grandes évolutions en cours n’est que trop peu abordé collectivement, au-delà d’approches partielles ou plus rarement globales de quelques-uns ».

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Dans un tel contexte, « quelle est donc la fonction de l’intellectuel aujourd’hui ? », s’inquiète G. Jalabert, qui ne confond pas la poignée d’histrions diplômés promus par les médias et les chercheurs relégués dans l’ombre par ces derniers, « qui ont pour objectif de tenter à la fois de comprendre de manière plus approfondie le fonctionnement de la société environnante, et de soumettre à la critique raisonnée et à l’évaluation les résultats de leurs travaux ». Ce géographe à qui ses positions « modérées » ont parfois valu d’être naguère un peu vite classé au centre – alors qu’il devait se révéler totalement allergique au libéralisme économique – en vient presque à regretter l’époque de l’intellectuel engagé qui « avait pour fonction de critiquer la société que l’on appelait alors capitaliste, devenue par euphémisme contemporaine, néo-libérale ». « Terminé, Aron contre et/ou avec Sartre », déplore G. Jalabert, « car la pensée Aron ne triomphe pas vraiment et encore moins celle de Sartre, et cela est au fond beaucoup plus grave, car du moins, pertinentes ou discutables étaient-elles, il y avait une pensée et une réflexion d’ensemble sur la société ». Ce qui fait défaut à l’intellectuel « devenu un travailleur indépendant, individuel, libéral ou socio-libéral mou ».

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Qu’en sera-t-il de la ville de demain ? pourrait-on se demander au vu du sous-titre de l’ouvrage. Guy Jalabert aurait-il fait l’impasse sur cette interrogation, contrairement à nombre de ses collègues géographes, mais aussi sociologues ou politologues pour ne rien dire de certains philosophes tentés par les vaticinations prospectives sur le futur urbain. Ce serait là oublier la question qui ponctue la dédicace figurant en tête du livre, adressée à quelques jeunes représentants de la nouvelle génération : « Dans quelle ville vivrez-vous demain ? »

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Une première réponse vient de G. Jalabert lui-même qui refuse de se hasarder à « pronostiquer un futur incertain, sur lequel on est en droit de s’interroger à l’aune des évolutions générales ». Mais la tonalité dominante des chapitres conclusifs est plutôt au désabusement. La situation actuelle, à Toulouse comme dans les autres grandes villes de la planète, ne prédispose pas ce professeur arrivé en « fin de parcours » à l’optimisme. Outre les embarras de la circulation, comme on disait jadis, qui n’ont fait que croître dans cette ville avec l’étalement urbain, et la « fameuse Question du logement jamais résolue », même si elle ne se pose pas dans les mêmes termes qu’à l’époque d’Engels, c’est l’essence même de l’urbanité qui semble à plus ou moins long terme menacée. « Jusqu’où pourra fonctionner socialement sans trop de heurts, se demande G. Jalabert, une cité où les habitants expriment parfois leur peur pour leur avenir, leur retraite, leur sécurité sociale, leur emploi, le futur de leurs enfants, et se réfugient, sorte de catharsis, alternativement dans le sur-loisir et la fièvre festive des places et des rues, et la manifestation contestataire le long de ces mêmes rues et sur les mêmes places […] ? »

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Une telle interrogation sera sans doute jugée saugrenue par les décideurs et les chercheurs qui ont fait du développement durable leur nouveau credo, persuadés de la pérennité du système capitaliste pour peu qu’il soit soumis à un green washing généralisé. « Mais qu’y a-t-il de vraiment durable, rétorque G. Jalabert, dans une société que quelques sociologues qualifient de liquide, fluide, mobile, où il n’y aurait plus ni structures ni système ? » Le scepticisme devrait être de mise face à cet unanimisme qui pousse à « écrire quasiment dans presque tout document actuel le terme durable, qualificatif accolé à développement, ville, aménagement, urbanisme ». Non pas qu’il faille récuser définitivement cette notion, mais, souligne G. Jalabert, son utilisation « suppose une double analyse approfondie : les causes multiples et la mesure exacte de la dégradation des conditions de vie et des milieux, et les moyens réels d’y remédier qui sont d’abord de nature politique et économique avant d’être techniques, souvent difficilement applicables, et pas seulement incantatoires ». Conclusion mesurée, au premier abord, qui pourrait s’appliquer à l’ensemble des problèmes urbains. Mais, prise au pied de la lettre, elle renvoie à un idéal exigeant pour la réflexion et l’action dont l’auteur a montré, tout au long de sa carrière, et ce livre le confirme amplement, qu’il n’était malgré tout pas hors de portée.

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Jean-Pierre Garnier

Gilles Pinson, Gouverner la ville par projet. Urbanisme et gouvernance dans les villes européennes, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, 420 p.

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À première vue il s’agit d’un ouvrage sur le pilotage des opérations d’urbanisme complexes. La démonstration s’appuie sur l’analyse de cinq villes en profonde mutation dans trois pays, Manchester, Turin, Nantes, Venise et Marseille. Ces exemples permettent de comparer les modes de gouvernement locaux dans trois pays aux traditions étatiques et industrielles différentes. Il convient de souligner le bel effort de comparatisme par la mise en relation, tout au long des développements, des exemples de terrain avec le contenu de la démonstration. Cet ouvrage s’appuie sur une connaissance fine et analytique du pilotage des projets urbains dans ces cinq villes, signe d’un très gros travail de terrain. Force est de souligner les très nombreuses informations sur l’histoire de ces villes et la mise en contexte des processus décisionnels même si très peu de choses sont dites sur le contenu opérationnel. Il est vrai qu’il s’agit avant tout d’un livre de science politique, pas d’urbanisme.

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Plus fondamentalement, les exemples étudiés servent à démontrer la place croissante des villes dans le pilotage des sociétés contemporaines. Les grands projets urbains permettent aux métropoles de se positionner comme acteur légitime dans la recomposition des pouvoirs politiques, du local à l’Europe. L’auteur cherche à démontrer que les villes sont aussi des laboratoires dans lesquels s’inventent de nouvelles formes d’action collective, tant vis-à-vis de l’extérieur qu’au sein même d’une société urbaine. Par-delà ses effets spatiaux, le projet est un moyen pour les villes de coordonner l’action de nombreux acteurs locaux afin de démultiplier leur capacité d’intervention sur des problèmes publics. Il permet de stabiliser les formes de coopérations locales, voire de susciter de l’adhésion collective par effet d’entraînement. Finalement, le projet, à l’image du programme de recherche de la gouvernance urbaine, interroge les nouvelles formes de pilotage d’une société moderne fragmentée en une multitude de sous-groupes en quête de reconnaissance.

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L’intérêt de l’ouvrage est de montrer, par-delà l’uniformisation apparente des grands projets urbains en termes de contenu (mêmes centres commerciaux, mêmes palais des congrès), que les processus de décision (ou de gouvernance urbaine) peuvent eux être bien différents. Ce livre fait une grande place au contexte politique, social ou économique dans la veine des travaux sur la gouvernance urbaine qui interrogent les conditions de mobilisations des groupes locaux les plus dynamiques pour expliquer les configurations locales. De ce point de vue, les projets urbains présentés servent avant tout à étudier les reconfigurations des élites urbaines et des rapports de forces locaux.

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Il s’agit d’une réflexion érudite liant sociologie économique et sociologie des mouvements sociaux sur la crise du modèle Taylor-Fordiste et du keynésianisme spatial à partir duquel se libèrent les initiatives locales. L’auteur souligne la nouvelle philosophie de l’action publique sur la libéralisation des énergies locales portée notamment par Velz en France ou Bagnasco en Italie, et la philosophie de l’Union européenne qui a également favorisé des actions qui s’intéressaient directement aux villes, court-circuitant les États traditionnels. Dans ce contexte, l’ouvrage cherche à démontrer la nouvelle liberté des villes dans la définition de leur politique d’aménagement et de développement après avoir durant des décennies été directement influencées par des politiques nationales qui leur échappaient.

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D’une façon très militante, l’ouvrage démontre la liberté retrouvée des villes européennes après des décennies de pesanteur étatique. Les projets aujourd’hui portés par les villes sont ainsi présentés comme plus riches que ceux, notoirement quantitatifs, des décennies de l’État fort. Afin de pouvoir capter des capitaux ou des classes supérieures devenus baladeurs, les villes doivent faire preuve d’une grande imagination et mobiliser l’ensemble de leurs ressources et de leur histoire pour se créer une image enviable dans un contexte de compétition féroce. Par-delà les aspects proprement spatiaux, les projets dont il s’agit ici jouent bien plutôt sur la construction d’une identité propre, cherchant à fédérer au sein même de la ville et à imposer sa spécificité à l’extérieur.

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De ce point de vue, l’auteur prend le risque d’opposer très frontalement deux périodes de l’histoire urbaine de façon un peu caricaturale, à l’image de ce qu’il écrit page 129 et qui revient plusieurs fois dans les développements. « Au total, ce qui frappe, c’est que le processus de construction des États nationaux et la mise en œuvre des politiques du keynésianisme spatial avaient eu pour effet de disqualifier les villes, de les dédifférencier, de leur faire perdre leur qualité d’équation sociale toujours particulière et avaient globalement contribué à affaiblir les identités urbaines, les dispositifs de projets contribuent, à l’inverse, à une réactualisation des identités urbaines. Les processus de projet sont des moments privilégiés de plongée dans l’histoire des villes et d’exhumation ou de reconstruction de signification, de caractères propres ayant vocation à renforcer la fidélité des acteurs urbains aux processus de projet, leur propension à coopérer et à conformer leur action à un dessein défini collectivement. »

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On l’aura compris ce livre est une réflexion sur le rôle du projet en urbanisme et ses effets « collatéraux », ceux de structurer une société locale, tant du point de vue politique qu’économique. À la suite des travaux, notamment américains, sur le pluralisme, il s’inscrit en faux contre l’analyse d’un pouvoir mayoral tout-puissant, à l’étranger mais aussi en France. Mais comme le remarquait déjà R. Dahl en 1961, il s’agit néanmoins d’un pluralisme filtré puisque seuls les groupes dominants ont effectivement accès aux processus décisionnels. Ces transformations résultent en partie de l’augmentation des demandes sociales urbaines comme analysées depuis la décennie 1970 par la sociologie urbaine. On peut alors lire des choses déjà dites sur les attentes en termes de services, de développement économique ou de qualité de vie des nouvelles classes urbaines.

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Dans le nouveau système, l’ouvrage dresse le portrait des perdants : l’État local, les conseillers municipaux, les partis politiques ou les services municipaux au profit des maires, cela dans les trois pays même si les différences restent notables. L’ouvrage montre la naissance d’une sorte de présidentialisme à la française fondé sur une connaissance fine des réseaux sociaux les plus dynamiques et la construction d’un méta-projet pour la ville qui dépasse les cadres politiques traditionnels. De même, les classes populaires se retrouvent marginalisées dans le contexte de la compétition interurbaine à laquelle même les municipalités de gauche semblent s’être ralliées.

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À l’inverse, les gagnants sont les maires urbains, leurs technostructures du premier cercle et bien sûr les différentes formes d’intérêts organisés, à commencer par les milieux économiques, mais aussi sociaux, ce qui justifie les conclusions de l’auteur sur la gouvernance urbaine pluraliste. C’est toutefois un peu rapide ! La fin de l’ouvrage conclut que ce nouveau pluralisme, loin d’avoir entraîné la paralysie des villes, a au contraire augmenté leur capacité d’action par le développement de mécanismes de coopération et d’intégration dans ce que l’auteur appelle des réseaux urbains de projet. Dans cette analyse, le projet urbain sert de mécanisme d’intégration des acteurs. Propos franchement optimistes, lorsque l’auteur conclut que les villes européennes sont gouvernées par des coalitions stables composées à la fois par des acteurs publics et privés. La fin de l’ouvrage offre une typologie intéressante de la fonction de maire en mettant l’accent sur les caractéristiques du maire moderne, le leader, qui assoit sa légitimité sur ses compétences techniques et ses réalisations et non plus sur des formes de notabilité sociale ou militante.

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L’auteur ne conclut pas pour autant à plus de démocratie, au contraire, l’instauration de réseaux de projets a aussi contribué à exclure du champ de la négociation la plupart des groupes sociaux. C’est vrai pour les couches populaires dans les villes étudiées ; c’est aussi vrai pour les conseils municipaux ou pour tous les autres espaces publics urbains. La logique de projet (sous-entendu urbain chic et consensuel) tend aussi à exclure du débat les groupes les plus virulents, de gauche ou écologique) du champ d’un débat qui s’adresse, dans un dispositif souple mais normé, à des gens « raisonnables » qui dirigent les politiques publiques locales. C’est une des explications possibles du lent mais constant développement de l’abstention dans les grandes villes européennes. Les nouveaux leaders ne jouant plus le rôle traditionnel d’intégrateur de leurs prédécesseurs. Autant d’analyses qui permettent à l’auteur de démontrer l’exclusion croissante des milieux populaires dans de tels projets.

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De cet excellent ouvrage qui balaie, à partir d’un travail riche et documenté, l’ensemble des questions aujourd’hui soulevées par ceux qui s’intéressent à la gouvernance urbaine et à la place des grandes villes dans la gestion territoriale, il convient de souligner le grand degré d’érudition de l’auteur qui balaie à la fois la littérature sur la notion de projet, structuration des métiers, sociologie économique locale, effacement de l’État.

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On le suivra moins lorsqu’il annonce en introduction que la science politique ne s’est jamais vraiment préoccupée de ces questions du pilotage de la ville moderne alors que ces questions sont inscrites sur l’agenda des chercheurs (Gaudin, Jouve, Lefèvre, Lorrain, Le Galès… parmi bien d’autres) depuis au moins les lois de décentralisation.

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On pourra parfois regretter que le parti pris de la comparaison ne permette pas toujours d’approfondir suffisamment l’analyse, mais il s’agit là d’une limite inhérente à ce genre d’exercice. L’ouvrage a parfois tendance à présenter les villes comme des acteurs collectifs. Si cette façon de se mettre en avant est devenue une obligation pour obtenir des aides européennes ou nationales dans le cadre de grands projets ou de grands évènements, il s’agit encore d’une question de recherche. Le modèle d’un projet urbain consensuel est un peu trop souvent sollicité pour convaincre totalement. De même, les acteurs privés sont très peu présents, à l’inverse de bien des travaux en science politique américaine. Promoteurs, banquiers, grands groupes de construction… et leurs clients, ceux qui investissent les quartiers gentrifiés au terme des processus de reconquêtes, n’apparaissent pas dans l’ouvrage qui a trop tendance à se focaliser, tant d’un point de vue théorique qu’empirique, sur les rapports de forces entre élites locales.

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Jérôme Dubois

Jacques Pezeu-Massabuau, Habiter : rêve, image, projet, L’Harmattan, 2003, 185 p.

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L’auteur de Habiter : rêve, image, projet consacre 185 pages de réflexions sur ce que recèle de symboles, d’émotions, de fantasmes et de normes le fait d’habiter. L’ouvrage cherche à montrer comment le fait d’habiter ne se résume ni à un lieu de vie, ni à des images individuelles ou collectives, mais correspond aux allers-retours qui s’établissent entre les deux. Jacques Pezeu-Massabuau organise son propos en trois parties. La première traite de la manière dont on rêve un logis qui soit à la fois protecteur et médiateur, qui s’interpose entre le moi et le monde. La deuxième évoque les différents aspects de la richesse sensorielle, symbolique et sociale qu’il revêt. Et la troisième partie s’attache à réinsérer dans la « dure réalité du monde et d’autrui » le logis rêvé et celui que la réalité nous permet d’obtenir.

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Si le style est agréable, le texte est jalonné de multiples références empruntées aux philosophies occidentales – Platon, Bergson, Bachelard, Merleau-Ponty, Barthes, Piaget… – et orientales – Sei Shônagon, Kamo no Chômei… –, à la religion – Mère Teresa, Jésus, Calvin et Zwingli –, à la littérature – de Sade à Claude Simon en passant par Claudel et Dickens –, à l’architecture, aux arts, comme à la sociologique et à l’anthropologie… Cependant, on ne trouve pas trace d’auteurs comme R. Ledrut, ou des plus contemporains comme A. Berque, J. Lévy, M. Breviglieri ou M. Stock. L’auteur convoque de la même manière la Cité interdite de Pékin, le Kremlin, Versailles, les maisons des Pueblos et « l’appartement bourgeois des deux derniers siècles », les villas de Palm Beach et le familistère de Guise, les constructions de Hakka… L’ouvrage est à l’image de ces listes de synonymes que régulièrement l’auteur offre avec délectation à un lecteur qui, pour en apprécier la poétique de l’accumulation et des sonorités, ne s’en lasse pas moins de la généralité et de la superficialité d’un propos philosophico- universaliste.

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Habiter : rêve, image, projet est certes un bel ouvrage littéraire, mais les réflexions de l’auteur s’y ramassent un peu trop à la pelle. Le chercheur en sciences sociales aimerait y trouver quelques précisions sur la méthodologie de l’auteur, ainsi que davantage d’originalité et de contenu à son propos.

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Camille Tiano

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Paris Est - Lab’Urba

Notes

[1]

Le mot Handeln peut être diversement traduit en français. En allemand, le mot résonne d’abord à partir de l’échange commercial. On pourrait s’en tenir au terme de transaction, mais ce serait par trop restrictif par rapport à l’usage du terme dans le contexte des sciences humaines (notamment).

[2]

Pour ne retenir que deux publications de ce statut, ces dernières années : Jean-Pierre Gaudin, L’action publique. Sociologie et politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2004 ; et Pierre Lascoumes, Patrick Le Galès, Sociologie de l’action publique, Paris, Armand Colin, 2007.

[3]

Voir notre compte rendu thématique : Philippe Hamman, « Les politiques locales françaises au défi des changements d’échelles de l’action publique », Espaces et sociétés, 136-137, 2009, p. 229-238, revenant en particulier sur deux ouvrages collectifs importants publiés en 2007 : Alain Faure, Jean-Philippe Leresche, Pierre Muller, Stéphane Nahrath (sous la dir. de), Action publique et changements d’échelles : les nouvelles focales du politique, Paris, L’Harmattan, 2007 ; et Alain Faure, Emmanuel Négrier (sous la dir. de), Les politiques publiques à l’épreuve de l’action locale. Critiques de la territorialisation, Paris, L’Harmattan, 2007.

[4]

En cohérence avec la ligne de la collection, qui a notamment accueilli : Lionel Arnaud, Christian Le Bart, Romain Pasquier (sous la dir. de), Idéologies et action publique territoriale. La politique change-t-elle encore les politiques ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.

[5]

Suivant différentes traditions d’analyse, au demeurant. Par exemple, voir Pierre Grémion sur la « régulation croisée (Le pouvoir périphérique, Paris, Seuil, 1976), Albert Mabileau et le « système local », organisé autour de grands élus et de vassaux (Le système local en France, Paris, Montchrestien, 1994), Alain Bourdin et la « localité plurielle » (La question locale, Paris, puf, 2000) ou encore les « nouvelles politiques locales » s’affranchissant de l’unicité de l’intérêt général au profit de la construction d’intérêts territoriaux : Richard Balme, Alain Faure, Albert Mabileau (sous la dir. de), Les nouvelles politiques locales. Dynamiques de l’action publique, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.

[6]

En particulier, les travaux de Patrick Le Galès : « Régulation, gouvernance et territoire », dans Jacques Commaille, Bruno Jobert (sous la dir. de), Les métamorphoses de la régulation politique, Paris, lgdj, 1999 ; Le retour des villes européennes. Sociétés urbaines, mondialisation, gouvernement et gouvernance, Paris, Presses de Sciences Po, 2003.

[7]

Voilà une décennie déjà, lire les analyses de Jean-Pierre Gaudin, « Contrats et conventions. La négociation des politiques publiques », dans F. Godard (sous la dir. de), Le gouvernement des villes, Paris, Descartes & Cie, 1997 ; et Gouverner par contrat. L’action publique en question, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.

[8]

Entre autres, Daniel Gaxie (sous la dir. de), Luttes d’institutions. Enjeux et contradictions de l’administration territoriale, Paris, L’Harmattan, 1997. Sur l’actualité de cette problématique, Paul Boino, Xavier Desjardins (sous la dir. de), Intercommunalité : politique et territoire, Paris, La Documentation française, 2009.

[9]

Jean-Marc Offner, « Les territoires de l’action publique locale. Fausses pertinences et jeux d’écarts », Revue française de science politique, 56 (1), 2006, p. 27-47.

[10]

En se référant au cadre proposé par Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de Sciences Po, 2009 (1re éd., 1986).

[11]

Ce lien entre le local et l’Europe dans les transformations de l’action publique en France a été posé dès 1992 par Pierre Muller : « Entre le local et l’Europe. La crise du modèle français de politiques publiques », Revue française de science politique, 42(2), 1992, p. 275-297.

[12]

Pierre Lascoumes, Patrick Le Galès (sous la dir. de), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Sciences Po, 2005.

[13]

On se permet de renvoyer à Philippe Hamman, Christine Blanc, Sociologie du développement durable urbain. Projets et stratégies métropolitaines françaises, Bruxelles, pie-Peter Lang, 2009, 5e partie.

[14]

Cela a été montré aussi bien en architecture qu’en sciences sociales : Philippe Boudon, De l’architecture à l’épistémologie, la question des échelles, Paris, puf, 1991 ; Dominique Desjeux, Les sciences sociales, Paris, puf, 2004 ; Michel Grossetti, « Trois échelles d’action et d’analyse. L’abstraction comme opérateur d’échelle », L’Année sociologique, 56(2), 2006, p. 285-307.

[15]

Voir par exemple Jean Ruegg, « L’échelle géographique pour articuler le réseau et la surface », in : Alain Faure et al. (sous la dir. de), Action publique et changements d’échelles…, op. cit., p. 57-69.

[16]

Pour un point : Alain Hayot, André Sauvage (sous la dir. de), Le projet urbain. Enjeux, expérimentations et professions, Paris, Éditions de la Villette, 2000.

[17]

Ainsi de Ola Söderström et al., L’usage du projet, Lausanne, Payot, 2000.

[18]

Voir notamment Didier Vrancken, Christophe Dubois, Frédéric Schoenaers (sous la dir. de), Penser la négociation. Mélanges en hommage à Olgierd Kuty, Bruxelles, De Boeck, 2008 ; Philippe Hamman, « Penser la négociation des valeurs en sociologie », Revue des sciences sociales, 42, 2009, p. 146-151.

[19]

Maurice Blanc, « Conflits et transactions sociales : la démocratie participative n’est pas un long fleuve tranquille », Sciences de la société, 69, 2006, p. 25-37.

[20]

Michel Casteigts, « La gouvernance des risques dans les politiques locales de développement durable : le cas des Plans communaux de sauvegarde », dans Philippe Hamman (sous la dir. de), Penser le développement durable urbain : regards croisés, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 161-189, cité p. 183-184.

[21]

Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, 1997.

Titres recensés

  1. Joachim Fischer et Heike Delitz (sous la dir. de), Die Architektur der Gesellschaft. Theorien für die Architektursoziologie, Bielefeld, Transcript Verlag, 2009, 420 p.
    1. Références bibliographiques
  2. Thierry Kirat et André Torre (sous la dir. de), Territoires de conflits. Analyse des mutations de l’occupation de l’espace, Paris, L’Harmattan, 2008, 322 p.
  3. Bernard Haumont et Alain Morel, La société des voisins. Partager un habitat collectif, Paris, Éditions de la msh, coll. « Ethnologie de la France », Cahier 21, 2005, 334 p.
  4. Lionel Arnaud, Réinventer la ville, Presses universitaires de Rennes, 2008, 173 p.
  5. Florence Bouillon et Freddy Muller, Squats Un autre point de vue sur les immigrés, Éditions Alternatives, 2009, 144 p.
  6. Denis Merklen, Quartiers populaires, quartiers politiques, La Dispute, Paris, 2009, 305 p.
  7. Michel Bassand, Vincent Kaufmann et Dominique Joye (sous la dir. de), Enjeux de la sociologie urbaine, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2007, 411 p.
  8. Jérôme Dubois, Les politiques publiques territoriales. La gouvernance multi-niveaux face aux défis de l’aménagement, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2009, 216 p.
  9. Guy Jalabert, Mémoires de Toulouse. Ville d’hier, ville d’aujourd’hui, Presses universitaires du Mirail, 2009, 294 p.
  10. Gilles Pinson, Gouverner la ville par projet. Urbanisme et gouvernance dans les villes européennes, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, 420 p.
  11. Jacques Pezeu-Massabuau, Habiter : rêve, image, projet, L’Harmattan, 2003, 185 p.

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