Essaim 2001/1
Essaim
2001/1 (no7)
234 pages
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I.S.B.N. 2-86586-895-8
DOI 10.3917/ess.007.0103
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Vous consultezDu codex au multimédia : révolutions technologiques, révolutions intellectuelles

AuteurJean Hébrard du même auteur



Les réseaux multimédias de communication et l’enregistrement numérique de l’information prennent aujourd’hui une place tellement importante dans nos représentations mentales et dans nos comportements que nous sommes amenés à les considérer comme la principale mutation technique de la fin du XXe siècle. Cette situation pose la question – fondamentale pour qui veut peser sur ce phénomène plutôt que le subir – des relations qui s’instaurent entre les avancées techniques et les usages que nous sommes capables d’en faire.

2 L’historien qui souhaite éclairer ce débat peut appuyer sa réflexion sur deux moments de notre histoire [1] [1] Cette rapide synthèse d’une problématique particulièrement...
suite
dont l’analyse permet de comprendre comment se sont articulées jusqu’à présent mutations techniques et mutations culturelles. Le premier relève de l’évolution des techniques et se produit au milieu du XVe siècle. Il s’agit de l’invention de l’imprimerie. Le second concerne la transformation des comportements culturels qui se manifeste dans l’Europe du XVIIIe siècle. Elle fait de la lecture une activité essentielle des sociabilités urbaines et un instrument central de la constitution de l’espace public dont nous nous sentons aujourd’hui encore les héritiers.

L’imprimerie, instrument de la modernité ?

3 Vers 1450, on imagine d’imprimer des textes non comme on l’avait quelquefois fait jusque-là – c’est-à-dire en gravant le texte sur le bois ou le métal comme on graverait une image – mais en dédiant à chaque lettre de l’alphabet un petit bout de plomb aisément reproductible, un caractère. Gutenberg donne ainsi une traduction technique au principe d’économie de la combinatoire alphabétique, caractéristique essentielle des écritures nées de l’alphabet grec. Avec ce dispositif, allié à une presse dont on connaissait déjà le principe, il devient possible de multiplier à peu de frais les exemplaires imprimés à l’aide d’une même matrice – la forme – dont les composants peuvent être immédiatement réutilisés pour l’impression d’autres ouvrages.

4 Pour beaucoup d’historiens, deux événements majeurs de cette période charnière de notre histoire peuvent être directement rattachés à l’invention de l’imprimerie. L’un est religieux, c’est le développement de la Réforme en Allemagne. Sans l’imprimerie, Luther aurait-il imposé une nouvelle religion ? L’autre est culturel, c’est le rayonnement de l’humanisme du XVIe siècle. Sans l’imprimerie aurions-nous eu cette extraordinaire explosion des littératures nationales qui transforment profondément les façons de penser, de sentir, de vivre, d’une génération, d’une époque et finalement structurent notre histoire ?

5 Si nous regardons plus attentivement ce moment important de notre histoire culturelle en élargissant notre champ d’exploration aux périodes qui le précèdent, nous sommes en droit de remettre en question ces évidences.

6 S’il fallait par exemple se demander à quelle lignée se rattache Montaigne, ne serait-ce pas plutôt à celle de Pétrarque et de la cour pontificale d’Avignon qu’à celle de Gutenberg et de Mayence ? Or, c’est avec sa plume que Pétrarque, un siècle avant Gutenberg, invente un nouveau mode de penser, d’écrire et de communiquer. Il poursuit l’effort de Dante pour donner à une langue vulgaire, l’italien, le statut de langue littéraire. Il est l’un des premiers érudits à mettre à la disposition de ses contemporains la mémoire de la culture antique débarrassée des ajouts de la scolastique. À l’égard de ses propres œuvres comme à l’égard des œuvres anciennes, il impose la rigueur de l’éditeur, c’est-à-dire de l’homme qui, contrairement au copiste, garantit la fidélité de la transcription comme le fera plus tard le correcteur dans l’atelier de l’imprimeur. Il est enfin l’organisateur d’un réseau de correspondance intellectuelle qui étend ses ramifications sur toute l’Europe du Trecento. Cette œuvre immense constitue une rupture essentielle dans les manières d’envisager le rôle de l’écrit. Elle s’accompagne d’ailleurs d’une révolution, aujourd’hui oubliée, des manières d’écrire. Pétrarque est en effet l’un des intellectuels du XIVe siècle qui a personnellement usé avec une grande dextérité de l’écriture humanistique, nouvellement apparue dans les chancelleries et les milieux lettrés de l’Italie de la première Renaissance. Par sa clarté, par sa lisibilité, cette écriture est capable de donner à lire toutes les langues. Elle anticipe le tracé des caractères qui, passé un dernier engouement pour le gothique, deviendront le romain et l’italique des imprimeurs du XVIe siècle. Bref, c’est dans la culture des copistes que le premier humaniste italien construit ses formes nouvelles d’expression et de communication.

7 Les réformes échapperaient-elles, elles aussi, au modèle traditionnel qui voit dans l’invention de l’imprimerie l’un des principaux facteurs de leur réussite ? Nous ne reviendrons pas ici sur le lent travail de modification des mentalités religieuses qui précède la proclamation de Martin Luther à Wittenberg. Pierre Chaunu a montré combien la devotio moderna qui se développe dès 1380, dans les pays de l’Europe du Nord et, plus particulièrement, aux Pays-Bas avec les Frères de la vie commune, anticipe les nouvelles modalités de l’expression de la foi. Elle fait de la lecture pieuse (l’Imitation de Jésus Christ joue là un rôle essentiel) une préfiguration de l’obligation de la lecture personnelle de la Bible. Dans ce cas, c’est l’alphabétisation des élites laïques qui est en jeu. Et l’on sait qu’elle se manifeste dès le début du XIVe siècle et peut être considérée comme une des raisons du rapide succès de l’imprimerie.

8 En fait, c’est plutôt du côté de l’extraordinaire rapidité de la diffusion des idées de Luther puis de Calvin que les historiens situent le rôle décisif des imprimeurs. Or, ces dernières années, plusieurs chercheurs allemands ont montré que la réforme luthérienne est au moins autant fille de l’image que fille du texte. Ils ont attiré notre attention sur une modalité d’expression que l’iconoclastisme traditionnel de la culture protestante nous avait quelque peu fait oublier. Ils ont mis en lumière le rôle de la gravure, en particulier satirique, dans la diffusion des critiques adressées par le docteur de Wittenberg à l’Église et au pape. Si la foi nouvelle et son précepte sola scriptura sont un puissant moteur pour une alphabétisation rapide de l’Europe du Nord, il faut toutefois attendre, pour qu’elle se manifeste, que s’installent les puissantes organisations des Églises luthériennes ou calvinistes, leurs écoles et leurs institutions de contrôle. L’image, avant le texte, est donc, sans doute au principe du succès de la Réforme.

Le codex, première véritable révolution des techniques de mémoire

9 Dès lors, on est en droit de se demander ce qu’apporte l’imprimerie aux hommes du XVe siècle. Or, en feuilletant la magnifique production des presses européennes des années 1450-1500, on se rend compte qu’en fait, le livre imprimé s’est glissé dans les habits du livre manuscrit. Ce sont les copistes du XIVe siècle qui lui ont donné sa forme et ses fonctionnalités spécifiques.

10 S’il y avait une césure à repérer, elle serait beaucoup plus dans la période qui précède l’invention de l’imprimerie, au XIIIe siècle, lorsque les universitaires – professeurs ou étudiants – éprouvent le besoin de disposer de suffisamment de livres pour pouvoir travailler quotidiennement avec eux. Dès lors, dans les quartiers universitaires des grandes villes médiévales, s’installent des boutiques dans lesquelles les étudiants viennent copier (ou faire copier) les livres dont ils ont besoin. Un système parfaitement ingénieux de dépeçage du manuscrit, la pecia, permet à plusieurs copistes de travailler en même temps sur le même ouvrage et démultiplie les capacités de production de ces officines.

11 Si la rupture majeure n’est pas celle de l’imprimerie, si le Moyen Âge a bien appris, dès la via moderna scolastique, à construire l’instrument de son renouveau intellectuel, il faut reporter bien plus loin en arrière la première révolution technique offrant à la civilisation occidentale les moyens d’une diffusion accrue de l’information, d’une substitution de la mémoire écrite à la mémoire orale, d’une mise en ordre des savoirs et de la culture. De l’avis de plusieurs spécialistes, elle se situe au Ier siècle de l’ère chrétienne, lorsque naît le livre dans sa forme moderne, celle du codex.

12 Avant le codex, celui qui veut écrire dispose d’une surface plane limitée pour inscrire des signes. Tessons de poterie, galettes d’argile, rouleaux de papyrus, tablettes recouvertes de stuc ou de cire, murs ou socles de statues… Quel que soit le support, il se caractérise par sa bidimensionnalité. Dans ces conditions, le livre n’est encore qu’un aide-mémoire secondaire qui ne peut en aucun cas remplacer la véritable mémoire – essentiellement orale celle-là – de l’homme cultivé.

13 Il faut attendre le Ier siècle de l’ère chrétienne pour que l’on imagine de donner une troisième dimension à l’espace graphique en repliant la feuille de parchemin pour en faire un cahier. On obtient ainsi une surface scripturaire indéfiniment ouverte puisque à chaque cahier peut être cousu un autre cahier, puisque à chaque codex – c’est ainsi qu’est dénommé ce nouvel objet – peut être adjoint un autre codex.

14 En fait, il a fallu une bonne douzaine de siècles pour que les intellectuels équipent le codex de tous les instruments nécessaires à une appropriation fonctionnelle de ce nouvel espace graphique. L’« adressage » (comme diraient nos modernes informaticiens) des pages, par exemple, a connu plusieurs étapes. On a d’abord pensé à désigner par des lettres (ou des numéros) les feuilles du codex (foliotation). Ce n’est que très tardivement, au XIVe siècle, que la numérotation de chaque page s’est imposée. Si l’indexation des informations a progressé plus vite (dès le XIIIe siècle, on sait repérer une notion et noter dans une table les folios où elle apparaît), elle ne s’est normalisée et simplifiée qu’avec difficulté puisque, jusqu’à la fin du Moyen Âge, les index renvoient non seulement au recto ou au verso d’une page mais aussi à la partie supérieure ou inférieure de celle-ci, voire à son quart droit ou gauche… Il est vrai que la densité de la mise en page du livre préscolastique rend le repérage d’un mot particulièrement difficile.

15 Il en est de même pour le classement du livre dans l’espace de la bibliothèque. L’usage des titres qui permet de se référer avec certitude à un ouvrage ne s’impose que lentement. La notion d’auteur qui assigne l’ensemble d’une œuvre à un nom est plus difficile encore à construire. Les répertoires ne trouvent qu’avec hésitation l’ordre (thématique ? alphabétique ?) qui donne une chance de retrouver un livre dans une collection. Et l’on voit, par exemple, les thesaurus d’ouvrages du XIVe siècle préférer l’ordre alphabétique des prénoms des auteurs à celui de leurs noms.

16 Ces lents progrès ne s’articulent guère avec l’apparition de l’imprimerie. Ils débordent de toutes parts ce moment symbolique de notre civilisation. Ils le précèdent de plusieurs siècles ou, au contraire, semblent tout en ignorer. D’une certaine manière, ils sont pourtant beaucoup plus décisifs que celui-ci.

17 Lorsqu’on observe les représentations du lecteur que le Moyen Âge nous a laissées, on est frappé de voir, par exemple dans les enluminures de manuscrits, comment la figure du « lisant » se transforme au cours des siècles. Le lecteur archaïque (celui que mettent en scène les manuscrits jusqu’au XIIe siècle) est installé sur une cathèdre, une espèce de fauteuil imposant et inconfortable. Il a devant lui un pupitre et il y maintient un lourd in-folio des deux mains. Il lit avec une extrême concentration, presque avec difficulté. La bouche est ouverte car il ne sait lire qu’à haute voix.

18 Le lecteur moderne (les miniatures le représentent dès le XIIIe siècle mais plus souvent encore au XIVe siècle) est installé à un véritable bureau de travail. Il est entouré de livres éparpillés sur sa table, à ses pieds, dans ses bibliothèques. Plusieurs d’entre eux sont ouverts sous ses yeux et il sait passer sans peine de l’un à l’autre depuis que la lecture silencieuse n’a plus de secrets pour lui. Les ouvrages qu’il lit ont changé de format. Ils ne sont plus, comme disent nos amis italiens, da banco, c’est-à-dire c’est-à-dire tellement grands que l’on est obligé de les poser pour les lire, mais da mano, c’est-à-dire si parfaitement maniables qu’une seule main suffit à les maintenir à la bonne page. Dès lors, la deuxième main peut prendre la plume et écrire. D’aide-mémoire, le livre est devenu instrument de travail. L’espace de la page peut accueillir les remarques, les commentaires, les corrections, les gloses qui viennent à l’esprit du lecteur tout au long de sa carrière. Des feuilles de parchemin, des « livres blancs » (des cahiers de notes) peuvent supporter les réflexions plus longues ou plus personnelles.

19 Ainsi, dès le XIVe siècle, la lecture semble bien être devenue une activité fortement interactive et, de ce fait, l’instrument primordial du commerce des esprits sans qu’aucune « révolution » technologique depuis celle du codex n’ait facilité, voire imposé, cette évolution des façons de faire.

La révolution des Lumières, terreau des mutations techniques du XIXe siècle ?

20 Inversons maintenant notre raisonnement en partant cette fois d’une révolution des comportements pour voir si celle-ci a effectivement favorisé des mutations techniques importantes. Beaucoup d’historiens considèrent que la deuxième grande révolution de la lecture et de l’écriture est celle qui survient en Europe au siècle des Lumières. Elle se caractérise, en premier lieu, par la conscience qu’ont les contemporains que quelque chose est en train de se passer.

21 Nous en trouvons une trace dans les récits de voyageurs de toute nationalité qui, le Grand Roi éteint et la paix revenue, visitent l’Europe. Tous sont frappés par la « soif de lire » qui semble avoir saisi les hommes et les femmes de toutes les conditions. Les historiens ont pu montrer qu’une ville comme Paris est totalement alphabétisée, toutes couches sociales confondues, à la fin du XVIIIe siècle. Londres l’est depuis plus longtemps encore. La ville est devenue un lieu où la culture écrite est partagée par tous.

22 Cette conscience de vivre une transformation majeure des comportements apparaît également dans l’inquiétude qui saisit nombre de médecins du XVIIIe siècle, qui n’hésitent pas à ajouter la lecture au nombre des maladies qui frappent leurs contemporains. La lecture restreint l’activité physique et rend mélancolique, voire hypocondriaque, en particulier les femmes, surtout lorsqu’elles lisent des romans. Elle isole le lecteur dans un monde imaginaire, elle ne permet pas aux émotions qu’elle fait naître de trouver naturellement leur exutoire. Certains n’hésitent pas à la rapprocher de l’onanisme.

23 Il est vrai qu’à lire les témoignages des ravages que peuvent faire chez les lecteurs les plus avertis la fréquentation de la célèbre Paméla de Samuel Richardson ( Paméla ou la vertu récompensée, 1740) ou de la Julie de Jean-Jacques Rousseau ( La Nouvelle Héloïse, 1761), on est en droit de se demander si ceux qui s’inquiètent n’ont pas raison. La moindre page de ces terribles romans – sou-venons-nous de l’avertissement de Rousseau aux jeunes filles qui seraient tentées d’ouvrir son livre – est susceptible de faire verser des torrents de larmes, de faire éclater les hommes les plus endurcis en profonds sanglots, de provoquer de véritables hallucinations. Les lecteurs de La Nouvelle Héloïse écrivent des lettres enflammées à celui que tout le monde appelle désormais son « cher Jean-Jacques », discutent du « cas » Julie comme s’il s’agissait d’une véritable jeune femme, suggèrent des solutions à ses désespoirs, bref s’inscrivent dans le livre sans plus distinguer ce qui sépare la fiction de la réalité.

24 Dans un registre bien différent, le livre « philosophique », c’est-à-dire pornographique, connaît au XVIIIe siècle un succès au moins aussi grand que celui du roman. La littérature pornographique désignée du terme de « philosophique » vise particulièrement la famille royale et participe très largement à la désacralisation de celle-ci. Parmi les titres les plus diffusés : Thérèse philosophe ou mémoires pour servir à l’histoire du P. Dirraq et de Mlle Eradice, probablement écrit par le marquis d’Argens; Anecdotes sur Mme la comtesse du Barry attribué à Mathieu-François Pidansat de Mairobert, etc., voir Robert Danton, The Forbidden Best-Sellers of the Pre-Revolution France, New York, W.W. Norton & Company, 1995. En articulant la critique politique la plus virulente – plusieurs historiens pensent qu’il a déstabilisé les institutions monarchiques de manière bien plus efficace que Voltaire ou que les Encyclopédistes – à l’efficace « naturelle » des fantasmes les plus saugrenus, le livre « philosophique » joue, lui aussi, la carte de la confusion entre le monde de l’imaginaire et celui de la réalité, il parie sur l’affect contre le bon sens ou la saine raison.

25 Pourtant, ce n’est là qu’une des facettes de la révolution de la lecture du XVIIIe siècle. Celle-ci, toujours aux dires des contemporains, ne se limite pas à la découverte du plaisir (des multiples plaisirs) que le lecteur a appris à retirer de la fréquentation des livres. Lorsque Emmanuel Kant, peu suspect de se laisser aller à pareils débordements, répond en décembre 1784 à la question Qu’est-ce que les Lumières ? qui a été posée par la Berlinische Monatsschrift, c’est à une tout autre conception de la lecture qu’il fait référence. Pour le philosophe de Kœnisberg, l’esprit des Lumières implique que chaque citoyen soit libre de faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire de soumettre à la critique de son entendement toute proposition qui est formulée dans l’espace public par la presse ou le livre. Par là, il définit le monde de l’écrit comme un territoire qui échappe à tout autre pouvoir que celui, universel, de la raison humaine. Il fait de la lecture et de l’écriture – et non de la parole – le domaine de l’absolue liberté de penser.

26 Ainsi, les mutations du statut de la lecture, auxquelles les hommes du XVIIIe siècle paraissent si sensibles, sont loin d’être univoques. Elles concernent la vie quotidienne de chacun et fondent les espoirs en des mondes nouveaux. Elles participent à la révolution des esprits comme à celle des mœurs.

27 Une révolution des techniques de l’écriture a-t-elle accompagné de si profondes mutations ? Lorsque l’on scrute dans le détail l’évolution des instruments de la communication et de la mémoire au XVIIIe siècle, on ne trouve pas de rupture décisive. L’imprimerie ne s’est pas fondamentalement modifiée. Elle est toujours tributaire de la presse au châssis de bois qui permet au maximum un tirage de deux mille exemplaires du même texte. Le papier reste cher et fait du livre une denrée luxueuse. Pendant la Révolution française, l’imprimerie apparaît souvent moins sûre et moins efficace que l’antique copie. Les nouvelles à la main concurrencent efficacement les libelles imprimés et les journaux. Le XVIIIe siècle si prolixe en images – qu’on pense à la guerre qui se mène de part et d’autre de la Manche entre imagiers français propagandistes de la Révolution et imagiers anglais fidèles à l’Ancien Régime – n’a pas su trouver de nouvelle articulation entre l’image et le texte et rendre ainsi le livre plus attrayant, plus facile à lire.

28 Assez curieusement si tout le monde lit au XVIIIe siècle de manière si neuve, ce n’est qu’un siècle plus tard que des transformations techniques permettent d’asseoir cette révolution de la lecture sur de nouveaux objets, sur de nouvelles machines et de nouveaux procédés. La pâte à papier tirée du déchiquetage du bois fait son apparition dans le premier tiers du XIXe siècle. Les machines à production continue non seulement font rapidement baisser le coût du papier, mais produisent aussi une transformation des dimensions des feuilles. Du coup, elles libèrent l’imagination des éditeurs. Ils partent à la conquête de nouveaux formats – en France le format Charpentier par exemple – qui deviennent les écrins de la littérature romantique. La presse métallique – celle que le frère du futur Lucien de Rubempré installe dans l’atelier de son père à Angoulême – nous vient d’Angleterre dans les années de la Restauration. Couplée avec une machine à vapeur sous la monarchie de Juillet, elle permet des tirages sans commune mesure avec ceux du XVIIIe siècle. À la demande de Guizot, Louis Hachette, par exemple, parvient à fournir en quelques mois plus d’un million d’exemplaires de sa méthode de lecture au ministère de l’Instruction publique. Quelques perfectionnements de plus et la presse, jusque-là verticale, devient « rotative » et peut donc être animée d’un mouvement continu. Elle ouvre la voie à une production industrielle des journaux quotidiens que le chemin de fer, dès le Second Empire, distribue en quelques heures jusque dans les campagnes les plus reculées. La lithographie, le bois de bout intègrent l’image au texte et créent de nouveaux espaces graphiques – l’affiche, le livre romantique, le magazine illustré – pour des lecteurs qui nourrissent leur imaginaire des productions du dessinateur comme de celles de l’écrivain.

29 Ainsi, les deux révolutions majeures des techniques de mémoire et de communication habituellement retenues par les historiens, celle du XVe siècle et celle du XIXe siècle, se révèlent porteuses des mêmes leçons. Il semble bien que, chaque fois, l’homme ait largement anticipé dans ses comportements les inventions proprement techniques.

Quelle est la véritable révolution de notre fin de siècle ?

30 Avons-nous, dans ce dernier quart du XXe siècle, changé nos façons de mémoriser et de communiquer les informations ? Comment avons-nous reçu (ou provoqué) la révolution technique de la numérisation et l’accélération vertigineuse des processus de communication ? Comment usons-nous des prothèses mémorielles que l’informatique nous offre ?

31 L’historien du temps présent ne peut que constater que l’évolution des techniques se prolonge sous nos yeux à un rythme toujours plus rapide. Par contre, la révolution des représentations semble bien être, quant à elle, derrière nous. Nous en sommes, en grande partie, les héritiers et ce capital façonne nos manières de recevoir, de comprendre et de nous approprier les techniques nouvelles.

32 C’est peut-être dans les années 1960-1970 que tout s’est passé. Il y a un signe qui ne trompe pas, le même que celui qui est apparu au XVIIIe siècle. Les médecins avaient alors fait de la lecture le symptôme d’une grave maladie. Le thème reprend une nouvelle jeunesse au moment où meurt la IVe République. Certes, il ne s’agit plus de guérir les personnes fragiles de cette habitude détestable. Cette fois, c’est la lecture elle-même qui est malade et c’est sur elle que se penchent médecins, psychologues ou sociologues. Cette « crise » s’exprime sous différentes formes. La réalité d’une souffrance des enfants, tout d’abord, la dyslexie pour laquelle on crée un nouveau corps de santé, les orthophonistes. Une maladie sociale ensuite, l’échec scolaire, qui devient rapidement la croix des ministres successifs de l’Éducation nationale. Une maladie culturelle enfin, qui nourrit les bavardages de la presse et ceux des intellectuels : la disparition des lecteurs et, peut-être, l’obsolescence prochaine du livre.

33 La gravité du mal ne serait-elle pas le signe qu’une transformation radicale de notre relation aux supports de la mémoire et de la communication est, dès les années soixante, déjà largement consommée ?

34 Les années de l’entre-deux-guerres sont ici décisives. Elles voient en effet s’exacerber la concurrence entre deux médias de transport à distance des mots : le livre et la radio. Car si la télévision retient aujourd’hui notre attention, c’est en fait la radio qui crée alors la rupture. On n’en garde souvent que le souvenir nostalgique des pionniers d’un art qui mettait la chanson, les jeux et l’information à la portée de tous ceux qui possédaient un « poste ». C’est oublier que d’autres usages en avaient immédiatement été faits par les régimes totalitaires – en URSS, en Italie, en Allemagne et au Japon – qui en avaient montré une face moins complaisante. En occupant l’espace public, la radio, volontairement ou par le biais du fonctionnement ordinaire du marché des biens culturels, en a largement chassé l’imprimé qui s’est trouvé relégué dans la sphère des consommations privées.

35 Or, la radio implique une tout autre sociabilité culturelle que le livre ou le journal. L’imprimé n’a jamais empêché la parole de circuler. Au contraire, il a suscité de multiples formes de réception collective de l’information qu’il transporte. Le café au XVIIe siècle, le salon au XVIIIe siècle, le cercle au XIXe siècle, le bistrot au XXe siècle, en sont parmi bien d’autres des images fortes. Avec la radio, le texte prend voix et c’est celle de l’autre. Il confine le lecteur dans la position de l’auditeur, c’est-à-dire de celui à qui le haut-parleur interdit toute parole vive. La radio nous a appris, dès les années noires de la grande crise, à nous taire. En contrepartie, elle nous a fait comprendre qu’il existait des moyens économiques de savoir et de juger sans avoir à confronter ni ses connaissances ni ses opinions à celles d’autrui, des moyens qui renvoyaient le lecteur de l’imprimé à l’archaïsme d’un passé où chacun pouvait, en prenant le temps de lire, prendre aussi le risque de se tromper. La radio, bien avant la télévision, a fait exister un monde où chacun, quelle que soit sa place sur le territoire, pouvait au même instant, dans l’absolue immédiateté de la parole, vibrer de la même émotion, s’enthousiasmer pour la même opinion, être persuadé de savoir ce qu’une voix autorisée venait de lui enseigner. Bref, la radio nous a laissé croire que le « travail » de la lecture pouvait être économisé. Du moins, est-ce cette image qui s’est progressivement construite dans nos représentations et qui, dans le même mouvement, nous a conduits à penser que la lecture devenait une activité fragile, que le livre pouvait un jour disparaître puisque l’information devenait accessible, à moindre prix, par d’autres moyens.

36 L’apparition des médias de la parole n’aurait peut-être pas mis si sérieusement à mal notre représentation de la culture écrite si, dans le même temps, celle-ci n’avait été profondément transformée par l’usage qu’en faisait l’école. Jusqu’aux années Ferry, la lecture est considérée par l’école comme l’instrument mis au service des mémoires défaillantes. Elle conforte des savoirs – essentiellement religieux et moraux – qui sont pris en charge de manière bien plus efficace par les modes de transmission de la culture orale. Avec la IIIe République, la lecture devient le moyen de faire découvrir aux enfants des campagnes un monde dont ils ignorent tout : la République et sa morale laïque, les sciences, l’histoire et la géographie, la littérature nationale… Ce qui compte, c’est ce qu’on lit. Peu importe si l’enfant lit mal. L’essentiel est qu’il comprenne, c’est-à-dire qu’il ressente dans tout son être le message que l’État, par l’école, lui adresse.

37 À la Libération, avec la massification de l’enseignement primaire puis, en 1975, avec l’inclusion du collège dans le cursus de l’enseignement obligatoire, la lecture redevient progressivement un simple instrument. Celui d’une scolarisation qui, parce qu’elle se prolonge, n’en finit plus de préparer les enfants à apprendre, c’est-à-dire de retarder le moment où le dialogue avec l’écrit se substitue à la lecture. Les conséquences en sont multiples. D’une part, il est devenu de plus en plus difficile d’apprendre à lire. La résurgence de l’illettrisme en témoigne. D’autre part, la maîtrise des moyens est considérée comme plus essentielle que celle des fins. On ne s’étonne plus, à partir des années 1970, qu’un élève n’ait lu ni Molière ni Camus, ni Hugo ni Char. On s’étonne simplement qu’il ne lise pas ou qu’il ne lise plus. Le verbe « lire », en devenant intransitif, fait de la lecture une valeur esthétique ou morale qui se suffit à elle-même.

38 Ces glissements progressifs de nos représentations comme de nos pratiques ont profondément transformé notre rapport à la mémoire, à la communication, à la culture écrite. Ils guident notre exploration des nouveaux médias, des nouvelles technologies, des nouvelles machines. En soulignant les caractéristiques supposées de ces instruments – leur interactivité, leur puissance, leur rapidité –, nous oublions souvent que devant les machines, ce sont des mémoires humaines qui, en bout de chaîne, travaillent, des cerveaux humains qui décident et des représentations patiemment accumulées qui les guident dans leurs choix. Or l’équipement intellectuel des hommes ne se remplace pas comme un microprocesseur. Il est tributaire des temporalités qui lui sont propres. Les valeurs sur lesquelles les civilisations se construisent pèsent autant, dans l’histoire des hommes, que les technologies nouvelles et leurs marchés. Les nôtres sont profondément enracinées dans une conception de la citoyenneté qui s’est forgée aux XVIIIe et XIXe siècles, en même temps que les hommes de toutes les conditions apprenaient à faire un usage public (et pas seulement privé) de l’imprimé. Il y fallait le temps d’un « travail » – celui de la lecture – que l’immédiateté des communications contemporaines paraît être capable d’effacer. Les « forums » d’Internet en sont-ils le prolongement ou le simulacre ? Il n’appartient pas à l’historien de trancher.

 

Notes

[ 1] Cette rapide synthèse d’une problématique particulièrement complexe doit beaucoup aux travaux de Roger Chartier (EHESS, Paris), de Robert Darnton (université de Princeton) et d’Armando Petrucci (École normale supérieure de Pise).Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Jean Hébrard « Du codex au multimédia : révolutions technologiques, révolutions intellectuelles », Essaim 1/2001 (no7), p. 103-114.
URL :
www.cairn.info/revue-essaim-2001-1-page-103.htm.
DOI : 10.3917/ess.007.0103.