2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Entretiens avec Olivier Bétourné, Évelyne Cazade,Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre, René Major et Chantal Talagrand sur le thème de l’édition et de la publication de la psychanalyse aujourd’hui
Qu’en est-il aujourd’hui de l’édition de la psychanalyse, des livres et des
revues de psychanalyse ? Ladite « crise » de la psychanalyse se conjugue-t-elle
avec la non moins chronique « crise » de l’édition ? Qu’y a-t-il de changé dans
les relations entre l’édition et la psychanalyse par rapport au temps de Freud
et à celui de Lacan ? Le temps des revues est-il révolu ? La mode, les
contraintes économiques nouvelles ou l’évolution des techniques de communication, seraient-ce là les éléments d’un cadre nouveau favorisant d’autres
modes de diffusion, bulletins internes, sites du web, forums, réseaux ou
revues cybernétiques ?
Ces questions et quelques autres ont constitué l’axe des entretiens que
nous avons eus avec cinq personnalités dont les fonctions les conduisent ou
les ont conduites à rencontrer les problèmes spécifiques liés à l’édition de
textes psychanalytiques.
Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre est directrice littéraire des éditions
Érès qui publient, outre Essaim, un nombre important d’ouvrages et de revues
traitant de la psychanalyse. Évelyne Cazade est responsable, aux éditions du
Seuil, d’une partie du secteur des sciences humaines et notamment de la psychanalyse, c’est-à-dire l’œuvre de Lacan, la collection du « Champ freudien »
mais aussi un certain nombre d’ouvrages ne relevant pas de cette collection.
Olivier Bétourné, vice-président directeur général des éditions Fayard, a développé, depuis son arrivée dans cette maison au début des années quatre-vingt-dix, une collection dans laquelle ont pris place d’importants ouvrages de
psychanalyse. René Major et Chantal Talagrand sont des psychanalystes passionnés par l’édition ; ils ont fondé, dans le sillage du mouvement Confrontation, une revue qui porta le même nom et ont édité dans cette perspective un
certain nombre d’ouvrages.
Ces entretiens font d’abord apparaître le rapport étroit, quelle que soit la
diversité de ses formes, entre les modalités d’édition de la psychanalyse,
l’évolution du mouvement psychanalytique français et la modification, à partir des années quatre-vingt-dix, des contraintes économiques.
Même si pour les éditions Érès, la rencontre avec la psychanalyse ne se
concrétise qu’au tout début des années quatre-vingt par l’édition de la revue
Littoral puis de la collection liée à cette revue, ce départ n’en prend pas moins
appui sur ce qui l’a précédé, l’intérêt des fondateurs de cette maison pour la
psychiatrie sociale et institutionnelle ; plus largement, pour tous les éditeurs
concernés, la situation actuelle s’évalue toujours à l’aune de ce que l’on peut
appeler l’âge d’or de l’édition de la psychanalyse et dont on peut, de manière
formelle, fixer l’origine en 1966, avec la publication des Écrits de Jacques
Lacan. Aujourd’hui encore, précise Évelyne Cazade, Lacan demeure l’axe
directeur des éditions du Seuil en matière de psychanalyse. Olivier Bétourné
qui a, préalablement à sa venue chez Fayard, occupé un poste important aux
éditions du Seuil, évoque le caractère fondamental qu’eut pour cette maison
l’investissement dans la psychanalyse et comment les conflits à l’intérieur du
mouvement psychanalytique furent – et plus précisément le refus par Le Seuil
d’éditer l’ouvrage d’Élisabeth Roudinesco consacré à Lacan, jugé incompatible avec l’orientation de la collection du « Champ freudien » étroitement liée
au mouvement de l’École de la cause – à l’origine de son départ.
La décennie quatre-vingt, marquée au départ par la dissolution de l’EFP
puis par la disparition de Lacan, verra le développement accéléré – il se poursuit encore aujourd’hui – du processus d’essaimage du courant lacanien. Les
signes annonciateurs de cette explosion étaient perceptibles dès le milieu des
années soixante-dix : le succès du mouvement Confrontation, fondé par René
Major, Dominique Geahchan et Chantal Talagrand, correspond à un besoin de
décloisonnement des institutions psychanalytiques, il sera le cadre d’« événements », tel celui des retrouvailles de François Perrier et de Wladimir Granoff
à l’occasion de la présentation du livre de Serge Leclaire, On tue un enfant. La
revue Confrontation ne sera pas l’organe officiel du mouvement mais plutôt
l’occasion d’aborder des thèmes peu ou pas travaillés jusque-là par la psychanalyse. Pour René Major, une revue, à la différence des livres, doit anticiper
sur un moment à venir et en donner à lire ce qui n’est encore qu’implicite.
Confrontation naît ainsi, de et dans cette conjoncture, caractérisée notamment
par des conflits latents au sein de l’EFP. La revue et plus particulièrement certains de ceux qui la « portent » ont alors des contacts avec Lacan : René Major
a le souvenir que Lacan, préoccupé par la filiation et la transmission directes
de son œuvre, ne négligeait pas l’idée que ces missions pouvaient aussi être
assurées, fût-ce de manière différente, selon d’autres voies. À l’inverse,
raconte encore Major, certains qui virent au départ Confrontation comme une
arme anti-lacanienne marqueront leur déception de ne pas y trouver cette
orientation et s’en éloigneront.
À la différence du Seuil, où Évelyne Cazade se verra confier par Claude
Cherki, quelques années après le départ de François Wahl, la charge de
« relancer » l’édition des travaux de Lacan en collaboration avec Jacques-Alain
Miller, publication des séminaires et continuation du « Champ freudien »
désormais dirigé par Judith Miller, les éditions Érès, tout en s’efforçant de
suivre le cours de l’évolution et des débats qui sont ceux du mouvement psychanalytique, se garderont de toute forme d’inféodation à une école ou à une
institution, laissant au contraire une assez grande liberté de choix aux directeurs de collection.
Évaluer les transformations dans le monde des idées, suivre le devenir du
mouvement psychanalytique tout en conservant une distance critique au
regard des turbulences qui s’y manifestent, ce sont deux des principes qui
détermineront la ligne éditoriale qu’Olivier Bétourné va développer dès son
arrivée aux éditions Fayard dans les premières années quatre-vingt-dix. À ce
moment-là, il est clair que les grands modèles de pensée sont épuisés et que
l’heure des bilans est arrivée. Il s’agit de faire apparaître, par le biais de l’édition de biographies érudites, de correspondances ou de réédition de sommes
dont l’importance avait été négligée quelques années plus tôt – ainsi de l’Histoire de la découverte de l’inconscient d’Henri F. Ellenberger –, ce qu’un siècle
d’histoire de la pensée a pu apporter, sans jamais perdre de vue que si le travail théorique peut sembler marquer une pause, il n’est pas pour autant arrêté
à tout jamais. Attitude qui ouvre à de possibles rebondissements tels que la
publication de travaux et séminaires demeurés inédits, ceux de Serge Leclaire
notamment, ou encore d’essais tels que ceux, plus récents, de Moustapha
Safouan dont la parution traduit bien, en ce début de siècle, un retour de la
pensée théorique perceptible chez d’autres éditeurs : ainsi d’Érès, qui publie
des sommes importantes sur l’œuvre de Lacan, ou du Seuil qui annonce la
parution d’un second volume d’Écrits qui doit donner une deuxième vie à des
textes de Lacan devenus très difficilement trouvables.
« Grands » éditeurs, « petits » éditeurs, la différence paraît particulièrement importante dans le champ de l’édition de la psychanalyse, comme si
deux mondes éditoriaux se croisaient sans se rencontrer. Si tous ceux avec lesquels nous nous sommes entretenus sont d’accord pour dire qu’un tournant
s’est opéré au cours de ces années quatre-vingt-dix et que l’aventure et la prise
de risque, celles qu’évoque René Major lorsqu’il était à la tête d’une collection
aux éditions Aubier, sont encore possibles ponctuellement, c’est pour préciser
qu’elles sont désormais soumises à des impératifs sinon de rentabilité immédiate, à tout le moins d’équilibre budgétaire. En d’autres termes, les temps ne
se prêtent plus guère à une entreprise indépendante comme put l’être celle des
éditions Confrontation que Chantal Talagrand prit en charge quelque temps
après la fondation de la revue et qui avaient pour but d’éditer les actes, mais
aussi l’intégralité, ou presque, des débats des colloques annuels du mouvement Confrontation. Critères économiques modifiés mais aussi, consécutivement, critères de vente : aujourd’hui, déplore Évelyne Cazade, le temps de
vente est de plus en plus réduit au point qu’un livre, fruit d’un travail de
longue haleine, peut parfois disparaître des rayons des libraires en quelques
jours.
La psychanalyse a-t-elle un avenir aujourd’hui pour le monde de l’édition ? La réponse, unanime, est positive mais elle s’accompagne de précisions
qui varient selon les intervenants. La psychanalyse, c’est évident pour Olivier
Bétourné, est appelée à occuper une place toujours importante dans le champ
des sciences humaines, voire plus, pour peu qu’elle cherche à apporter des
éclairages, sinon des réponses, aux grands problèmes, que l’on dit « de
société », qui se posent aujourd’hui. Un éditeur comme Fayard peut parfaitement prendre aujourd’hui le risque de publier des textes psychanalytiques
exigeants pour peu qu’ils soient bien écrits; du reste, ajoute Olivier Bétourné,
« je ne conçois pas de bons livres mal écrits ». Même appréciation de la part
d’Évelyne Cazade au Seuil qui précise que faire travailler et retravailler les
auteurs afin que, sans édulcorer leur pensée, il la rende plus accessible à un
lectorat qui ne se réduise pas au seul cercle des psychanalystes, cela fait partie de sa mission. René Major, pour lequel la passion de l’édition et du livre
demeure vivace – il dirige de nouveau une collection chez Aubier –, note que
l’on a assisté, depuis le milieu des années quatre-vingt à une « libération » de
la production écrite des analystes, comme si, durant sa vie, Lacan avait été une
sorte de surmoi inhibiteur. Mais par ailleurs, note encore René Major, il semble
que la reconnaissance, pour beaucoup d’analystes, soit moins celle de leur
milieu, quelles que soient les procédures, que celle de l’édition et des
« médias ». D’où, sans doute, l’apparition ou la réapparition de démarches
éditoriales plus ou moins autofinancées, plus ou moins éphémères, avec ce
paradoxe que leurs auteurs cherchent à sortir de ces circuits pour tenter d’être
publiés par les grands éditeurs. S’il n’y a pas vraiment d’échanges entre
« grands » et « petits » éditeurs comme le constate, peut-être en le déplorant
quelque peu, Marie-Françoise Dubois-Sacrispeyre, la directrice littéraire
d’Érès confirme et revendique la dimension de prospection des idées nouvelles qui est celle de sa maison, mission que sont loin de lui contester Évelyne
Cazade ou Olivier Bétourné qui considèrent comme indispensable ce travail
de défrichage.
Si la France fait exception en matière d’édition de la psychanalyse dans le
monde – le cas de l’Amérique du Sud étant mis à part –, en cela que la psychanalyse y est éditée par des maisons de littérature générale, la contrepartie
demeure incomplète, envisagée sous l’angle des traductions. De ce point de
vue, Érès fait exception qui poursuit un travail assez exceptionnel, notamment
avec la collection La Maison jaune qui s’efforce de faire connaître aussi bien des
travaux des années trente ou quarante (Harry Stack Sullivan, Willy Baranger,
Frieda Fromm-Reichmann) que des travaux contemporains tels ceux de Gaetano Benedetti. Inconnu pendant longtemps du public français, lequel est en
général assez peu réceptif aux auteurs étrangers, ce dernier commence d’être
apprécié grâce justement à la ténacité de son éditeur français.
Un dernier point vaut d’être souligné car soutenu par tous les intervenants : si la rentabilité est bien devenue une préoccupation importante, l’édition de la psychanalyse, et c’est là l’une de ses spécificités, suppose de la part
de ceux qui en sont responsables un intérêt réel pour le domaine et une
connaissance précise de ses divers aspects, sous peine de diluer la psychanalyse dans une production hybride.