2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Collection d’école ?
Charles Nawawi
Placé face à une fenêtre donnant sur la cour carrée du Louvre, il fixe l’infini du
ciel d’un regard « créé pour durer le temps d’une éternité ». Nul ne sait qui il est, tout
au plus suppose-t-on qu’il date de la 4e ou de la 5e dynastie, entre 2600 et 2300 avant
J.-C, trois siècles c’est si peu… Il devait être haut placé dans la hiérarchie religieuse à
en juger par l’élégance de sa stature, par la délicatesse et la finesse de ses traits, et par
l’inquiétante étrangeté que dégage son regard inscrit dans l’éclat du cristal de roche
de ses yeux cerclés de cuivre. Contrairement aux autres scribes, il fut trouvé anonyme
et sans ses titres, éternellement il le restera.
Des centaines de personnes passent chaque jour devant lui, la plupart sans y prêter plus attention, tout juste un coup d’œil rapide parce qu’il est mentionné dans le
guide. La Joconde et la Vénus de Milo sont encore loin. Du reste, lui non plus ne vous
voit pas, ni ne vous entend. Il est ailleurs, dans un autre temps. Vient-il d’achever la
rédaction d’un rapport, va-t-il se mettre à rédiger un acte commercial ou une lettre
d’amour ? Peu importe, ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas en train d’écrire, la direction de son regard en témoigne. Il est là, à jamais représenté dans l’entrebâillement de
deux mots, dans l’interstice de deux lettres. Ce n’est pas un simple employé de bureau
prenant sous la dictée du maître. Lui écrit le texte, il en fait partie.
On peut le voir, là, seul dans sa cage de verre à l’abri du temps, mais en vérité il
est encore dans le désert où il a été trouvé; son corps en a pris les couleurs mais le
vent et le temps les ont rendues plus claires, plus douces. Il présentifie à jamais cette
« solitude de l’écriture sans quoi l’écrit ne se produit pas », solitude du corps qui
devient solitude de l’écrit.
« Dans l’isolement où l’on vit en ce moment il faut faire un effort violent
de mémoire pour se souvenir qu’il y a bien encore quelques hommes qui
valent la peine qu’on écrive pour eux
[2] », écrit Freud à Abraham en 1917 alors
que les humains étaient occupés à s’entre-tuer. Jamais dans ces temps où l’humanité avait signé un pacte avec la barbarie, Freud ne cessa d’écrire. Écrire fut
pour lui bien plus qu’une nécessité dictée par le désir de faire connaître et
reconnaître la psychanalyse, écrire fut pour lui un havre, jamais paisible, un
combat dans un corps à corps avec l’immense solitude dans laquelle il se
vivait. Cette solitude, il faut l’entendre au sens qu’en donne Lacan dans l’acte
de fondation de l’EFP : « Seul comme je l’ai toujours été dans ma relation à la
cause analytique. » Freud fut profondément seul, même au temps de sa
renommée mondiale, seul… dans sa relation à la psychanalyse au même titre
que chacun d’entre nous, aujourd’hui encore. Quelle que soit l’époque, quel
que soit le lieu, quel que soit l’état de l’humanité, « publier [fut pour Freud]
un devoir, l’omission, une lâcheté honteuse
[3] », car publier c’est « faire
savoir ». Faire savoir de sa pratique, faire savoir de sa lecture du texte inconscient.
Stephen King, maître de l’épouvante qui a déjà vendu ses ouvrages à plusieurs millions d’exemplaires, s’est lancé au mois de mars dernier à publier
sur Internet un nouveau roman à épisodes; six mois plus tard, l’expérience a
dû s’arrêter car les lecteurs refusèrent de payer. C’est qu’il est très difficile de
lire sur un écran d’ordinateur ou de livre électronique comme cela est annoncé
pour un futur assez proche, tout comme il est très difficile de corriger un texte
à l’écran, l’impression est indispensable, le papier, la tablette d’argile, la
pierre, le parchemin ou le papyrus sont nécessaires, toucher le texte est ce qui
crée cette relation érotique au livre. Un livre c’est étonnant, ça sent bon ou
mauvais, ça sent l’encre, ça sent le moisi ou le neuf, c’est sensuel, ça se caresse
ou se maltraite, ça se transporte, ça s’oublie, ça évoque des souvenirs. C’est
pourquoi il se doit d’être un bel objet qui suscite l’envie de l’acheter, de le tenir
en main, de le manipuler, de le feuilleter. Bien sûr, je l’ai lu, c’était quand déjà ?
c’était où ? En train, en avion, chez moi, à la plage. Un peu de sable tombe sur
le canapé de l’ami à qui on vient de le prêter et qui vous le rendra dès qu’il
aura fini de le lire, c’est juré, mais on sait qu’il ne reviendra jamais ; ce n’est
pas grave, dans quelque temps vous lui en emprunterez un, pour le lui ravir.
Un livre, « pour en faire quelque chose, pour le faire entrer dans [mon] discours, il faut que je le triture, il faut que je le torde, il faut que je l’essore
[4]… »,
disait Lacan. Il y a des livres auxquels on fait subir de pareils traitements, les
Écrits par exemple, que l’on achète en double voire en triple exemplaire. Le
premier est usé par endroit jusqu’à la trame du texte, il est réécrit à force d’être
souligné et annoté, il est dépecé, morcelé en textes séparés. Le second exemplaire est à lire, le troisième à ne pas toucher, pas encore.
Malgré la multitude de collections, d’ouvrages imprimés dans le champ
psychanalytique d’aujourd’hui, un livre nouveau, une collection nouvelle est
toujours un événement, quelle qu’en soit la qualité. Le jugement viendra
après. D’abord la quatrième page de couverture. Viendra ensuite la lecture si
les augures sont bons. Une autre multitude vient alors rencontrer cette première, celle des associations psychanalytiques qui se réclament de l’enseignement de Lacan. Ces deux multitudes fabriquent un tissu éditorial hétérogène
voire hétéroclite, parfois concurrent, dans lequel le lecteur trace son choix au
gré du ouï-dire, du renom de l’auteur, d’un conseil, d’une injonction ou de ses
appartenances institutionnelles. Dans cet écheveau, faire paraître une « collection d’école » est une gageure, celle de la rentabilité pour la maison d’édition qui l’abrite et qu’il faut ici saluer pour la confiance qu’elle nous témoigne;
mais c’est aussi un risque pour l’école à laquelle elle est liée d’être suspectée
de dogmatisme voire de sectarisme. Il s’agit en fait, dans ce pari, de forger un
style fondé sur une pluralité et sur une singularité d’écritures et de lectures,
c’est l’un des bords de ce que nous pouvons appeler « pari d’école » que nous
entendons au sens que Lacan donne de la logique collective : « Combien la
vérité pour tous dépend de la rigueur de chacun [… ] Et encore ceci que, si
dans cette course à la vérité, on n’est que seul, si l’on n’est tous, à toucher au
vrai, aucun n’y touche pourtant sinon par les autres
[5]. »
Freud et les publications
Que saurait-on aujourd’hui de la genèse (théorique et institutionnelle) de
la découverte freudienne sans les lettres que Freud envoya à ses élèves, à ses
disciples, aux nombreux interlocuteurs, parmi les plus grands de l’époque –
Romain Rolland, Thomas Mann, Arthur Schnitzler, Stephan Zweig, Albert
Einstein… – sans ce formidable appétit d’écrire qui l’a habité pendant plus
d’un demi-siècle ? Sans doute n’aurait-on aujourd’hui accès qu’à une histoire
officielle, à la manière d’E. Jones. On estime aujourd’hui à plus de dix mille,
voire quinze mille le nombre de lettres, écrites pour la plupart « jusqu’à une
heure avancée de la nuit et après huit heures de travail analytique », faisant
partie du fonds de la succession de Freud
[6], soit près d’une lettre par jour entre
1887 et 1939. Certes les articles, les livres, les conférences sont là, mais le soin
qu’apporta Freud à leur écriture, la rigueur de la langue, l’adresse montre un
auteur plus soucieux de faire état de sa découverte que de faire partager les
différents stades de son élaboration qui sont repérables d’une façon éclatante
dans sa correspondance.
Freud écrivait avant tout pour publier, essentiellement pour deux raisons : la première est la place originelle qu’occupaient l’écrit et le livre dans sa
propre histoire, la seconde est que écrire et publier étaient le principal moyen
de diffuser sa découverte.
La relation que Freud entretenait avec les livres revêtait pour lui un
« caractère intime », c’était la « première passion » de sa vie, il se décrivait
comme quelqu’un dont « les livres sont le plat préféré ». Pour bien écrire, il
avait besoin de se « sentir un peu souffrant
[7] », écrire relevait d’une thérapeutique voire d’une drogue qui lui permettait de surmonter sa « tristesse
[8] ». La
deuxième édition de
L’Interprétation des rêves a une valeur toute particulière
pour sa préface dans laquelle il reconnaît que cet ouvrage était « un morceau
de [son] auto-analyse, [sa] réaction à la mort de [son] père
[9] », ce père qui fut,
comme il le mentionne dans le corps du texte, à la source de sa bibliophilie
ultérieure.
« Mon père s’amusa un jour à abandonner à l’aînée de mes sœurs et à moi,
pour le détruire, un livre avec des images en couleur (description d’un voyage
en Perse). C’était à peine justifiable d’un point de vue éducatif. J’avais alors
cinq ans, ma sœur n’avait pas trois ans, et le souvenir de la joie infinie avec
laquelle nous arrachions les feuilles de ce livre (feuille à feuille, comme s’il
s’était agi d’un artichaut) est à peu près le seul fait que je me rappelle de cette
époque comme souvenir plastique. Plus tard, quand je fus étudiant, j’eus une
passion pour les livres. Je voulais les collectionner, en avoir beaucoup (c’était,
comme le besoin d’étudier dans des monographies, une passion que l’on peut
comparer à la passion des cyclamens et des artichauts dans la pensée du rêve),
je devins un
Bücherwurm (rat de bibliothèque, littéralement ver de livre)
[10]. »
La conceptualisation de l’inconscient par Freud comme système littéral
s’est traduite dans la manière dont il en rendit compte. C’est pourquoi il lui
reconnut très tôt une nécessité d’écriture spécifique qui articule étroitement la
théorie et le moyen d’en rendre compte. C’est dans ce procès d’écriture que
Lacan pourra situer, au cœur de son retour à Freud, « l’instance de la lettre
dans l’inconscient » et démontrer la révolution qu’elle y appelle comme nouvelle « raison ».
Mais Freud ne fut pas seulement le génial inventeur de l’inconscient freudien ou le grand écrivain à qui fut décerné en 1930 un prix littéraire, le prix
Goethe, il fut aussi Président d’honneur d’une internationale psychanalytique, directeur de publication de plusieurs revues toujours préoccupé de la
diffusion de la psychanalyse et enfin directeur de collection et directeur de
maison d’édition toujours attentif à la qualité des volumes publiés. La véritable aventure éditoriale de Freud, celle à laquelle il fut le plus attaché, fut
sans conteste celle du
Verlag, qu’il fonda en 1919. Cette maison d’édition, fondée en janvier 1919 et dirigée par Freud, Ferenczi, von Freund et Rank, allait
devenir sa principale préoccupation jusqu’en 1938 date à laquelle le régime
nazi allait prononcer son interdiction. Quatre ans auparavant, ses livres
avaient été brûlés lors de l’autodafé de 1934 à Berlin, la psychanalyse ayant été
accusée d’être une « science juive
[11] ».
Le
Verlag avait « pour tâche d’assurer la parution régulière et une distribution fiable des deux revues
[12] [ainsi que] des livres et des brochures relevant
de la psychanalyse médicale et appliquée
[13] ». Mais le but visé concernait aussi
bien les lecteurs que les auteurs. Le
Verlag se devait de « mieux prendre en
compte les intérêts des auteurs que cela ne se fait d’ordinaire de la part des
éditeurs faisant commerce de livres ». Ainsi les auteurs sans appui dans le
monde de l’édition et sans moyens personnels seraient assurés de voir leurs
travaux publiés, alors que les éditeurs privés les auraient sans doute refusés
compte tenu des faibles tirages prévisibles. Du côté du public, le
Verlag voulait s’ériger en unique référence de la littérature psychanalytique et ainsi
garantir tout ouvrage publié par ses soins comme « ouvrage psychanalytique ». Autant dire que dans l’idée de Freud, le
Verlag devait être une entreprise à but non lucratif au service des auteurs et des lecteurs, à la limite de
l’entreprise d’utilité publique tout en se posant comme garant unique de la littérature psychanalytique. Ces objectifs furent pour la plupart atteints.
Bien que les questions financières aient occupé la plus grande partie de
ses efforts, Freud attachait la plus grande importance au contenu même des
ouvrages publiés. Non seulement il faisait circuler les manuscrits – les lecteurs
étaient selon les époques et conjointement C.G. Jung, A. Adler, E. Stekel,
H. Sachs et O. Rank, enfin K. Abraham, E. Jones, S. Ferenczi… –, mais encore
il défendait une politique éditoriale très éloignée de celle retenue par la plupart d’entre eux, qui n’était fondée que sur des critères scientifiques.
Voici ce qu’il en écrit en avril 1932 à Ferenczi : « Je ne partage pas votre
jugement concernant la nullité de la majeure partie de la littérature psychanalytique, bien que je partage largement vos vues critiques. Sans ces ruminations, ces retours sous forme d’innombrables modifications, sans ces mélanges
et falsifications, l’assimilation du matériel ne pourrait pas se faire. Car je ne
crois pas non plus que, pour notre nourriture, des pilules nutritives concentrées puissent jamais nous satisfaire. Les plus terribles de ces falsifications, qui
pourraient étouffer l’élément pur, pourraient justement être écartées au
moyen du choix judicieux effectué par le
Verlag
[14]. »
L’affaire du livre de S. Ferenczi et de O. Rank,
Objectifs de la psychanalyse;
Sur la corrélation entre la théorie et la pratique, et de celui de O. Rank,
Le Traumatisme de la naissance et sa signification pour la psychanalyse publiés en 1924 au
Verlag, est exemplaire de la politique de Freud à l’égard des auteurs et des textes
publiés. Ces deux livres avaient donné lieu à une polémique au sein du
Comité, les critiques de Freud insérées dans sa correspondance avec K. Abraham
[15] dans une « circulaire » datée du 25 février 1924 adressée aux membres
du Comité avaient pour but de remettre un peu d’ordre dans l’esprit de chacun de ses membres. Dans cette circulaire, Freud prend une défense extrêmement ambiguë des deux livres de ses élèves. Elle commence par une assez
longue introduction sur la « bonne entente » et les règles de bonne conduite
entre les membres du Comité qui doivent permettre à chacun « le libre exercice de sa productivité ». Freud y souligne que « les travaux n’ont pas à être à
[son] goût » mais doivent plutôt « prendre une tournure conforme [aux]
observations et [aux] conceptions » de chacun. « La seule condition pour une
collaboration fructueuse est que personne ne quitte le terrain commun des
présupposés [
Voraussetzungen] psychanalytiques », précise-t-il. Il rappelle à
ses interlocuteurs qu’il « est inapte à exercer les fonctions d’un censeur despotique » et qu’il lui faut du temps pour « entrer dans les démarches des
autres » ; cela ne se fait, souligne-t-il, que par « la jonction avec mes propres
voies ». Ces précautions étant prises, la critique peut alors s’exprimer sans
retenue, radicale : pour le livre commun de Ferenczi et Rank,
Objectifs de la psychanalyse, celui-ci va à « l’encontre de [sa] conception du rôle de la répétition »,
la « thérapie active de Ferenczi » étant, au passage, qualifiée de « tentation
dangereuse pour débutants ambitieux » ; quant au livre de Rank,
Le Traumatisme de la naissance, la critique est plus mesurée, il est vrai que la question est
plus délicate. Le problème porte sur la question de l’interdit de l’inceste. De
fait, Rank récuse dans ce livre la fonction centrale du complexe d’Œdipe au
profit de l’angoisse de la naissance. La fin de la lettre de Freud constitue un
bel exemple de dialectique freudienne :
« Quand j’aurai encore ajouté que je ne vois pas clairement en quoi faire
prendre conscience au patient, d’une manière anticipée, que le transfert sur le
médecin est une liaison à la mère peut contribuer à abréger la cure, je vous
aurai donné une image fidèle de ma position face aux deux travaux en question. Je leur accorde donc beaucoup de valeur, je les approuve déjà en partie,
j’ai mes doutes et mes objections touchant maint élément de leur contenu, j’attends qu’une réflexion et une expérimentation soutenues aboutissent à une
clarification, et je tiens à recommander à tous les analystes de ne pas se former
un jugement trop rapide sur les questions soulevées, surtout s’il va dans le
sens d’une condamnation catégorique. »
Freud s’appliqua à lui-même cette recommandation. Il répond d’une
manière circonstanciée à Rank en deux temps d’abord dans
Le Déclin du complexe d’Œdipe ( 1924) puis deux ans plus tard dans
Inhibition, symptôme et
angoisse ( 1926). Il prendra treize ans à élaborer ses critiques à ses deux élèves,
celles-ci furent intégrées à
Analyse avec fin et analyse sans fin
[16]. Il faut rappeler
que O. Rank était à ce moment-là directeur du
Verlag; à cette occasion, il abandonna sa direction et plus tard la psychanalyse freudienne. Cette séparation
fut brutale et douloureuse pour Freud qui perdait là « une intimité et un travail commun de quinze ans »; malgré cette rupture inéluctable, ses sentiments
pour Rank restèrent intacts et il ne put renoncer à l’espoir de le voir, plus tard,
revenir sur sa décision
[17].
Freud fut donc non seulement un lecteur attentif mais aussi un éditeur
soucieux des travaux de ses élèves, mais d’une manière très particulière. Plutôt souple quant à la liberté qu’il accordait aux auteurs pourvu qu’ils « ne quittent [pas] le terrain commun des présupposés psychanalytiques », la
« politique éditoriale » de Freud semble s’être soumise aux règles de l’inconscient : répétition, après-coup, perlaboration… Point de censure despotique,
sauf sur l’essentiel, ses critiques sont incluses dans la poursuite de ses propres
élaborations, articles ou ouvrages. Il se résigne néanmoins à accepter séparation, rupture, et scission.
De fait, Freud fut, concernant le
Verlag, débordant d’idéaux, celui d’une
« union sans faille » et d’une « communauté absolue d’intérêt » qui étaient
supposées garantir « une continuité assurée
[18] » à la psychanalyse. Mais nous
savons bien qu’aucune communauté humaine ne peut garantir un tel succès.
Lacan et les publications
Par rapport à la richesse des informations que contient la correspondance
de Freud, ce que nous savons de la politique éditoriale de Lacan nous paraît
bien mince. Seules quelques bribes dans les textes publiés et quelques allusions dans ses interviews peuvent en témoigner.
Le rapport de Lacan à l’écriture et à la publication est tout différent de
celui de Freud. Son enseignement fut avant tout oral, il l’a transporté dans
quatre lieux différents entre 1951 et 1980. D’abord chez lui, rue de Lille de 1951
à 1953, puis à Sainte-Anne de 1953 à 1964, ensuite à l’École normale supérieure,
rue d’Ulm, de 1964 à 1968, enfin jusqu’à la fin en 1980 à la faculté de droit,
place du Panthéon. Rares sont les écrits qui ne soient issus d’une leçon, voire
d’un trimestre de son séminaire. Il fallut toute l’énergie, le travail, la persuasion et la rigueur de François Wahl pour que paraisse en 1966 un unique recueil
de ses articles. Hormis sa thèse republiée en 1975, seuls les « livres » constituant le Séminaire sont publiés, même Télévision est la transcription d’une
interview. Il faut donc se rendre à l’évidence : Lacan n’a jamais écrit de livre,
au sens d’un livre structuré autour d’un concept ou d’une avancée théorique.
Comment saisir le rapport de Lacan à l’écriture et à la publication dès lors
que celui-ci donne « à la
Lettre [
volée] le privilège d’ouvrir » le recueil de ses
Écrits, mettant ainsi les treize premières années de son enseignement sous son
égide, alors qu’il lui signifia après coup son destin dans le néologisme de
« poubellication » ; « il y a une trop grande confusion entre ce qui fait public
et ce qui fait poubelle », insistera-t-il à Milan
[19] ? Comment saisir ce rapport
qui semble paradoxal si ce n’est dans sa théorisation même de la lettre et dans
son retour à Freud ?
« Car se laisser ainsi conduire par la lettre de Freud jusqu’à l’éclair qu’elle
nécessite, sans lui donner d’avance rendez-vous, ne pas reculer devant le
résidu, retrouvé à la fin, de son départ d’énigme, et même ne pas se tenir
quitte au terme de la démarche de l’étonnement par quoi on y fait entrée, voilà
en quoi un logicien éprouvé nous apportait la garantie de ce qui faisait notre
requête, quand depuis trois ans passés déjà, nous entendions nous autoriser
d’un
commentaire littéral de Freud
[20]. »
Pour Lacan l’exigence de la lettre ne va pas sans une certaine « exigence
de lecture » ; la lettre, celle dont il se saisit, n’est pas une lettre « ravalée à un
usage de routine », c’est une lettre qui porte son lot de vérité, celle de l’inconscient et celui-ci « nécessite la primauté d’une écriture ». Mais contrairement à Freud, Lacan considère que la lettre se produit dans la parole, la lettre
« c’est la forme que prend le signifiant refoulé quand il revient dans le réel
[21] ».
Il est donc légitime de s’interroger sur les raisons qui ont poussé Lacan à
reprendre sans cesse ses avancées théoriques sous différentes écritures (écriture logique, topologique, mathèmes, nœuds… ). À travers celles-ci, il tente de
cerner au plus près un réel qui toujours échappe dans sa globalité, le réel de
la structure inatteignable d’une manière univoque. Ce mouvement incessant
permet de saisir le rapport particulier que Lacan entretenait avec l’écriture :
d’une part une recherche continue d’une écriture nouvelle adéquate à l’objet
de la psychanalyse, d’autre part relativement peu de textes écrits et publiés
laissant de côté la plus grande part de son enseignement oral. Il serait en effet
aujourd’hui impossible d’apprécier l’avancée fondamentale de la topologie
du sujet ou de l’écriture borroméenne, entre autres, en se référant uniquement
aux
scripta de Lacan. On mesure, là, la différence de position de Lacan d’avec
celle de Freud sur cette question de l’écriture.
La première revue de psychanalyse d’orientation lacanienne,
La Psychanalyse, publiée aux PUF, fut créée en 1956, trois ans après le départ de Lacan et
de la plupart de ses élèves et disciples de la Société psychanalytique de
Paris
[22]. L’article défini de son titre résonne toutefois comme une provocation
quant à la place qu’elle souhaite occuper dans le champ psychanalytique français de l’époque. Elle éditera huit numéros jusqu’en 1964 dans lesquels Lacan
publiera quelques-uns des textes les plus importants du moment qui seront
tous repris dans les
Écrits. Le liminaire du n° 1, signé « La SFP », trace la voie
des publications ultérieures associées au nom de Lacan : « Si la psychanalyse
habite le langage, elle doit s’ouvrir au dialogue… Et en donnant voix ici à des
auteurs qui ne sont pas psychanalystes, nous ne faisons que prolonger des
confrontations qui se sont poursuivies dans le cadre de notre société sous le
patronage de la Clinique de la faculté, durant l’année 1954-1955 [… ] Cette
ouverture de la psychanalyse aux sciences humaines est un acte qui met fin à
la position d’extra-territorialité dont la psychanalyse s’est longtemps prévalue
en prenant prétexte de l’ambiguïté de ses allégeances pour s’affranchir également de toutes
[23]. » Cette politique éditoriale, nouvelle dans le champ psychanalytique, atteste de la position de la SFP quant au rapport de la
psychanalyse aux autres champs du savoir et place dans le même mouvement
le « non-analyste » comme interlocuteur recevable. Ces orientations sont
encore actuelles dans le mouvement lacanien.
Lorsqu’en novembre 1963, Lacan est officiellement écarté de la formation
des analystes par décision des instances internationales, les membres de la SFP
eurent à choisir entre leur affiliation à l’IPA et Lacan. La SFP vole en éclats,
l’AFP
[24] est créée et Lacan interrompt son séminaire
Les Noms du père après la
première leçon, le 20 novembre 1963. Après deux mois de silence, le 15 janvier
1964 il commence un nouveau séminaire,
Les Quatre Concepts fondamentaux de
la psychanalyse, à l’École normale supérieure, rue d’Ulm. À l’instigation de
François Wahl, il signe en avril 1964 avec les Éditions du Seuil un contrat
d’édition créant la collection du « Champ freudien ». Celle-ci intervient donc
avant la création de l’EFP qui n’aura lieu que deux mois plus tard en juin 1964.
Cette chronologie montre le caractère d’antériorité de la collection dirigée par
Lacan par rapport à une école qu’il n’a pas encore fondée. Le contrat stipule
que les ouvrages seront proposés par Lacan à l’éditeur et qu’aucun manuscrit
ne pourra être retenu sans son agrément
[25]. L’extériorité de la collection du
« Champ freudien » par rapport à l’EFP renvoie directement à ce rapport d’intériorité/extériorité, de dépendance/indépendance, qu’il sut créer entre son
séminaire et l’École qui n’en « dépend, ni même ne le dispense puisqu’il se
poursuit au dehors
[26] ». Le premier volume publié, en mai 1964, fut celui de
Maud Mannoni,
L’Enfant arriéré et sa mère, le suivant fut, deux ans plus tard,
les
Écrits. Il faudra encore attendre neuf ans pour que Lacan accepte de rééditer un second volume de lui dans sa collection, ce fut sa thèse de médecine
[27].
D’après le récit que fait Élisabeth Roudinesco
[28] de l’épopée de l’édition
des
Écrits, François Wahl fut, pour Lacan, plus qu’un lecteur ou un éditeur : il
fut véritablement un passeur. Les textes déjà écrits et publiés antérieurement
furent, sur propositions de François Wahl, corrigés, reponctués voire réécrits
par Lacan. Ils reconstruisent littéralement, c’est-à-dire à la lettre près, une pensée, celle de l’œuvre de Lacan. Dédiés « au lecteur nouveau
[29] », la plupart de
ces textes s’ordonneront dans une suite quasi chronologique ponctuée de
« parenthèses », d’« après-coup », d’« ouvertures », de « dessein », et de
« suites ». L’ensemble de ces opérations leur conférant une nouvelle consistance.
« Le champ freudien » ne publia, du vivant de Lacan, que les Écrits, quatre
volumes du Séminaire et des ouvrages écrits en majorité par ses élèves (Maud
et Octave Mannoni, Françoise Dolto, Ginette Raimbault, Serge Leclaire, Moustapha Safouan… ), plus un volume collectif, Le Désir et la perversion dans lequel
on peut lire les textes de Piera Aulagnier, Jean Clavreul, François Perrier, Guy
Rosolato et Jean-Paul Valabrega. À ceux-là, il faut ajouter quelques livres « historiques » comme celui de W. Fliess, Les Relations entre le nez et les organes génitaux de la femme, traduit par Patrick Ach et Jean Guir, les Mémoires d’un
névropathe de D. P. Schreber, traduit par Paul Duquenne et Nicole Sels, et
quelques autres. De fait, cette collection fut stricto sensu une collection d’école
dont la politique éditoriale se lit dans ses publications, c’est la collection de
l’École freudienne de Paris où ne sont presque exclusivement publiés que les
travaux de ses membres, travaux de recherche ou de traduction.
Mais d’autres publications verront le jour. Il y eut d’abord une revue :
L’Inconscient éditée aux PUF et publiée régulièrement tous les trois mois entre
janvier 1967 et octobre 1968 sous la responsabilité de Piera Aulagnier qui vient
prendre la relève de La Psychanalyse. En tout, huit numéros auront été publiés.
À côté des textes des élèves de Lacan, de nombreux articles de membres de la
SPP y trouveront place. L’Inconscient fut la seule revue d’orientation lacanienne
de l’époque qui a publié des textes d’analystes non lacaniens et qui fut partie
prenante dans la crise autour de la passe. En octobre 1968, elle dut cesser ses
activités du fait du désaccord de Piera Aulagnier sur la mise en place de la
procédure de la passe et de son départ de l’EFP.
Puis viennent les
Lettres de l’École freudienne de Paris, revue interne, qui
réunissent en 27 volumes l’ensemble des actes des congrès, des journées
d’études, des assises, et de nombreux articles des analystes et non-analystes
qui ont fait la richesse de l’EFP de mars 1967 à septembre 1979. Enfin la revue
de l’EFP,
Scilicet, publiée au Seuil entre mars 1968, donc à un moment où
L’Inconscient existait encore, et novembre 1976, sept numéros dont deux doubles.
Dans le numéro 1, Lacan en précise le but, celui de « surmonter l’obstacle qui
[lui] a résisté ailleurs, [soit] le mauvais charme qui s’exerce de l’ordre en
vigueur dans les Sociétés psychanalytiques existantes, sur la pratique de la
psychanalyse et sur sa production théorique, l’une de l’autre solidaires
[30] ».
Cette revue, fondée « sur le principe du texte non signé » sur lequel Lacan
s’explique longuement, s’adresse directement « au bachelier », terme qui renvoie au « lecteur nouveau » des
Écrits.
À la lumière de l’évocation des différentes publications de l’EFP, que peut-on saisir de la politique éditoriale de Lacan ? De toutes les publications éditées sous l’égide de Lacan, seul
Scilicet apporta quelque chose de nouveau
dans le champ éditorial de la psychanalyse de l’époque dans un « idéal bourbakiste » (par ailleurs profondément modifié dans son fonctionnement)
importé dans le champ freudien. Mais l’expérience a tourné court puisque
seuls cinq volumes ont pu être publiés en huit ans
[31]. Il est d’ailleurs remarquable que Lacan si inventif dans sa remise en cause des structures associatives des psychanalystes n’a pu élaborer d’autres formes de publication à la
hauteur de ses multiples trouvailles.
Il faut toutefois ici faire une mention particulière à
L’Ordinaire du psychanalyste, qui, s’il n’était à l’initiative de Lacan, fut publié avec son accord par
deux de ses élèves entre 1973 et 1978 ; douze numéros ont paru, presque
autant que les deux revues « officielles ». Dans le dernier numéro, les deux
rédacteurs s’expliquent longuement sur l’origine de cette publication et sur les
raisons de son arrêt. Leur écrit développe une réelle réflexion sur la publication de textes analytiques, sur la censure, sur la notion de « marché » et sur
l’écriture elle-même, fait assez rare dans les publications analytiques pour être
souligné
[32].
Qu’est-ce qu’une collection d’École ?
La création de la collection du « Champ freudien » par Lacan en avril 1964
peut donc se lire rétroactivement comme un temps premier de la fondation de
son École. Il paraît en effet douteux que l’idée de maintenir groupés ses élèves
et les analystes de la SFP qui l’avaient suivi après son « excommunication » de
l’IPA ne lui soit venue que quelques jours avant le 21 juin 1964, date de l’acte
de fondation de l’École freudienne de Paris. Les expériences éditoriales de
Freud et de Lacan peuvent-elles valoir comme modèle pour une collection
d’école aujourd’hui, en un temps où les associations qui se réclament de l’enseignement de Lacan sont pléthore et où chacune possède ses propres organes
de publications, collections, revues, journaux, magazines et autres « lettres » ?
Deux voies se distinguent, l’une suivie par la plus grande partie des associations psychanalytiques qui ont confié à des éditeurs indépendants d’elles,
comme le fit Lacan, le soin de publier les ouvrages de leurs membres dans des
collections dirigées, le plus souvent durablement, par des analystes connus
qui représentent le mieux le groupe; et l’autre suivie par une très petite minorité de groupes comme L’École lacanienne de psychanalyse et Les forums psychanalytiques qui possèdent leur propre maison d’édition, comme le fit Freud
avec le Verlag, et dont les liens avec le groupe sont organiques. On peut supposer sans difficulté que cette dernière option rend les problèmes institutionnels plus compliqués à traiter.
L’École de psychanalyse Sigmund Freud s’est constituée en mai 1994 dans
la suite des différentes expériences institutionnelles de chacun de ceux qui,
par leur inscription et leur travail, lui ont donné corps. Cette École est donc
née exactement trente ans après que Lacan eut introduit, en 1964, le signifiant
« école » dans l’histoire du mouvement psychanalytique en fondant l’École
freudienne de Paris. Toute école fondée depuis se situe dès lors dans le
frayage de celle de Lacan tout en étant fondamentalement différente de cette
dernière. Cependant se situer « dans le frayage de celle de Lacan » n’implique
pas « faire comme… ». Deux points de structure distinguent radicalement
l’époque freudienne ou lacanienne du moment actuel du mouvement psychanalytique, l’un est l’absence de Maître de la dimension de Freud ou de Lacan,
l’autre, subséquent, est la rotation des fonctions. Aujourd’hui si maîtres il y a,
pour certains, ils ne peuvent être que « petits », fonctionnant comme tels dans
les lieux délimités de telle ou telle association psychanalytique, quel que soit
le nombre de membres qu’elle compte. Ce qui spécifie l’EPSF, c’est que la place
du Maître – le sujet-sachant, au-delà du sujet-supposé-savoir – y est reconnue… mais laissée vide. La conséquence que nous en avons tirée, à l’EPSF, est
la rotation des fonctions. Il n’y a pas un directeur de collection immuable mais
une fonction occupée deux ans, une seule fois renouvelable; celui-ci travaillant
en étroite collaboration avec la présidence de l’École. Par cette permutation,
c’est l’École tout entière qui est concernée par sa collection. C’est pour ces raisons structurelles, donc, que les expériences éditoriales de Freud et de Lacan
ne peuvent faire modèle pour les publications (que ce soit la collection ou les
« carnets » qui font office de bulletin intérieur) de l’EPSF… qui ne compte
aucun « élève », seulement des analystes et des non-analystes engagés collectivement dans un « pari d’école ».
Le projet de créer une collection, plutôt qu’une revue, s’est imposé dès la
création de l’EPSF. Créer une collection spécifique visait à en faire l’un des lieux
que Lacan désignait dans l’« Acte de fondation de l’EFP » comme « issue à
réserver au travail de chacun » afin qu’il « ait le retentissement qu’il mérite, et
à la place qui convient
[33] ». L’ouverture de ce lieu à des auteurs extérieurs à
l’École qui, sans en être membres, se reconnaîtraient dans ses options et accepteraient les contraintes de la collection, allait de soi. Dans cet esprit
Scripta se
veut être plus « une formation d’école » qu’une « publication d’école » qui
ferait office d’organe officiel d’une pensée unique. La différence entre « formation d’école » et « publication d’école » se fonde sur le pari de l’existence
d’une expérience collective tissée par l’écriture, la lecture et le travail d’école
qui dépasse les limites de l’École elle-même considérée du strict point de vue
de l’association qui la supporte. En tant que « formation d’école », cette collection ambitionne de participer à la formation du psychanalyste et de constituer un lieu de débat précieux pour la vie du mouvement psychanalytique.
Les textes publiés se proposent de présenter les concepts de la psychanalyse
dans des petits ouvrages relativement courts associant la recherche la plus
poussée et l’élémentaire, ceci dans une présentation qui allie le maximum de
clarté dans la conception et dans l’écriture, à la rigueur théorique.
Le dispositif mis en place repose sur une lecture du manuscrit par deux
lecteurs et par le directeur de la collection. Après concertation entre ces trois
personnes, un compte rendu argumenté, sur la forme et sur le fond, est
adressé par le directeur de la collection à l’auteur qui accepte ou refuse les corrections proposées. Dans le cas où celles-ci sont prises en compte, le travail
peut continuer et aboutir à la publication du volume. Ainsi par ce travail de
va-et-vient entre l’auteur et les lecteurs, le texte aura-t-il une chance d’être
vraiment lu et vraiment écrit. Le passage à la publication signe le fait que cette
expérience de lecture et d’écriture est arrivée à un point tel qu’elle puisse se
« faire savoir
[34] ». Il n’y aurait donc, dans cette manière de procéder, aucun
obstacle à publier dans cette collection plusieurs volumes d’auteurs différents
qui traiteraient d’une même question, les textes publiés témoignant d’une
énonciation singulière. Ainsi chaque auteur prend la responsabilité de produire sa lecture et son écriture sans s’abriter derrière un « voilà ce que Freud,
Lacan, X ou Y disent de… ». Concrètement il s’agit donc de faire en sorte que
« l’auteur ne s’autorise que de lui-même » et, comme il se doit, « de quelques
autres ». La collection fait le pari qu’au fil des ouvrages une cohérence d’ensemble se dessine qui reflète non une unité de doctrine mais une communauté
de préoccupations; c’est précisément ce qui définit « une formation d’école »
et un style.
Cette collection s’efforce donc de définir une politique éditoriale bâtie
d’une part sur la rigueur théorique, qui seule permet la trouvaille, et d’autre
part sur le « bien écrire ». Mais il ne s’agit pas de produire un « bien écrire »
illisible, il s’agit d’un « bien écrire » pour être lu.
La rigueur, c’est d’abord une cohérence interne à l’ouvrage nécessaire au
bien-fondé de l’argumentation proposée. C’est ensuite un certain rapport aux
textes de la littérature analytique qui nécessite de suivre au plus près les
concepts dans le processus de leur élaboration diachronique et synchronique.
Par exemple, le transfert n’a pas la même définition pour Freud en 1895 que
vingt ans plus tard dans la XXVIIe des Conférences d’introduction à la psychanalyse. De même, est-il concevable de soutenir que le réel, le symbolique et l’imaginaire introduits dans le même temps en 1953 sont équivalents de ces mêmes
instances lorsque Lacan les noue d’une manière borroméenne en 1975 ? La
rigueur, c’est enfin le refus de l’utilisation abusive de citations erronées voire
falsifiées qui, en fait, a généralement pour résultat de distordre la pensée d’un
auteur quel qu’il soit, Freud ou Lacan en particulier, pour déplier une hypothèse, une doctrine propre à l’auteur. L’exigence de références faciles à consulter et à vérifier dans les textes originaux est donc une marque minimale de
respect à l’égard du lecteur et de l’auteur cité.
« “Bien écrire” pour être lu » nécessite de se départir de certaines facilités,
effets de manche ou langue de bois, pour atteindre ce point intime de l’auteur :
son style. Un style c’est « ce rien d’enthousiasme à mettre dans le texte pour
qu’il fasse date
[35] » pour l’auteur et pour le lecteur. « Le style c’est l’homme
[… ] à qui l’on s’adresse », c’est le « bachelier » ou le « lecteur nouveau » ou
« le tout-venant ». C’est par ces mots que Lacan ouvre les
Écrits qui firent
« événement textuel » fondateur pour la transmission de son enseignement.
Car au-delà de la publication des travaux, des réflexions et des trouvailles de
chacun, c’est de la transmission de l’expérience de la psychanalyse qu’il est
question, et le style c’est la seule formation que nous puissions prétendre à
transmettre à ceux qui nous lisent
[36].
Freud et Lacan ont maintes fois exprimé et montré pourquoi l’analyste
devait « être deux », l’un pour recueillir les résultats de la pratique, l’autre
pour en rendre compte. Qu’il soit à une place ou à une autre, il est donc un
scribe, le scribe de l’inconscient. Dans l’Égypte ancienne, les manuscrits religieux étaient copiés dans « les maisons de vie » où se pratiquaient différentes
« sciences » dont l’interprétation des rêves. Lorsqu’un dieu apparaissait dans
le rêve d’un homme, le difficile problème de la traduction du rêve se posait.
Pour connaître le sens de son rêve, le rêveur devait s’adresser au scribe spécialisé dans l’art de l’interprétation, celui-ci était appelé : le scribe de la maison de vie.
[1]
Le scribe accroupi est représenté sur chaque volume de la collection « Scripta », collection de l’École
de psychanalyse Sigmund Freud, éditée aux Éditions Érès.
[2]
Correspondance Sigmund Freud - Karl Abraham, 1969, Paris, Gallimard. Lettre du 13 janvier 1917, p. 251.
[3]
S. Freud,
Cinq Psychanalyses, 1970, PUF, Paris, p. 2.
[4]
J. Lacan,
Séminaire RSI, séance du 11 février 1975 (note personnelle). On peut aussi consulter la version
qu’en donne
Ornicar ? n° 4, p. 93.
[5]
J. Lacan,
Écrits, 1966, Le Seuil, Paris, p. 212.
[6]
Ilse Grubich-Simitis,
Freud : retour aux manuscrits, 1997, PUF, Paris, p. 313.
[7]
S. Freud,
La Naissance de la psychanalyse, 1973, PUF, Paris, p. 263.
[8]
S. Freud-S. Ferenczi,
Correspondance,
1908-1914, 1992, Calmann-Lévy, Paris, p. 345.
[9]
S. Freud,
L’Interprétation des rêves, 1967, PUF, Paris, p. 4.
[10]
Op. cit., p. 155-156 (traduction complétée).
[11]
Dès 1920, ce sentiment d’antisémitisme à l’égard de la psychanalyse fut très nettement perceptible, à
preuve la mésaventure de K. Abraham lors de ses négociations avec le ministère de l’Enseignement
allemand à propos de l’introduction de la psychanalyse à l’Université. On lui laissa entendre qu’il
aurait la possibilité d’obtenir un poste de maître de conférences, dans la mesure où il accepterait de
se faire baptiser, ce qu’il refusa.
[12]
Il s’agit de l’
Internationale Zeitschrift fur Ärztliche Psychoanalyse et d
e Imago.
[13]
S. Freud, « L’Internationaler psychoanalytischer Verlag et les attributions de prix pour les travaux
psychanalytiques », dans
Œuvres complètes, Psychanalyse, tome XV, 1996, PUF, Paris, p. 195-197.
[14]
S. Freud-S. Ferenczi,
Correspondance,
1920 – 1933, 2000, Calmann-Lévy, Paris, p. 491.
[15]
S. Freud-K. Abraham,
Correspondance, 1907 – 1926, 1969, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient »,
Paris, p. 350-353.
[16]
Plus précisément, dans ce texte, Freud répond à l’ouvrage de Rank,
Le Traumatisme de la naissance, et
à une conférence plus tardive de Ferenczi ( 1927), dans laquelle celui-ci développe sa conception de la
thérapie active en vue de réduire la durée des cures.
[17]
Correspondance Freud-Ferenczi, tome III, p. 184.
[18]
Correspondance Freud-Ferenczi, tome II, lettre du 21 janvier 1920.
[19]
J. Lacan,
Lacan en Italie, Conférence à l’université de Milan, le 12 mai 1972, Éditions La Salamandra.
[20]
J. Lacan,
Écrits, 1966, Le Seuil, Paris, p. 364.
[21]
J. Lacan, « Lituraterre », dans
Littérature, n° 3
, 1971.
[22]
Après la scission de juin 1953, Lacan et les psychanalystes qui l’ont suivi se sont très vite regroupés
dans une nouvelle société : La Société française de psychanalyse (SFP) dont la présidence avait été
confiée à D. Lagache.
[23]
La Psychanalyse, Liminaire du n° 1.
[24]
Association psychanalytique française.
[25]
É. Roudinesco,
Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, 1993, Fayard, Paris,
p. 422-423.
[26]
J. Lacan, « Préambule à l’Acte de fondation », dans
École freudienne de Paris, Annuaire, 1977, Paris,
p. 84.
[27]
J. Lacan,
De la psychose paranoïaque dans ses rapports à la personnalité, 1975, Le Seuil, Paris.
[28]
Op. cit., p. 417-431.
[30]
J. Lacan, Introduction de
Scilicet au titre de la revue de l’École freudienne de Paris, dans
Scilicet, n° 1,
1968, Le Seuil, Paris, p. 3.
[31]
Pour ce qui concerne cette question, voir l’article d’Annie Tardits dans ce même numéro.
[32]
L’Ordinaire du psychanalyste, n° 12, avril 1978. Sur cette question, on pourra aussi consulter :
Écrire la
psychanalyse, Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 16, automne 1977, Gallimard.
[33]
J. Lacan, « Acte de fondation », dans
École freudienne de Paris, Annuaire, 1977, Paris, p. 78.
[34]
« L’ordination de l’ordre de savoir en fonction dans le procès analytique comporte le groupement de
certains livres à publier en collection », J. Lacan, Proposition du 9 octobre 1967, première version,
Analytica, n° 8, avril 1978, p. 15.
[35]
S. Felman, « La méprise et sa chance », dans
Lacan, Cahier de L’Arc, n° 58,1974.
[36]
Pour paraphraser Lacan dans
Écrits,
op. cit., p. 458.