Essaim
érès

I.S.B.N.2-86586-895-8
234 pages

p. 129 à 144
doi: en cours

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no7 2001/1

 
Le scribe accroupi [1]
 
 
Placé face à une fenêtre donnant sur la cour carrée du Louvre, il fixe l’infini du ciel d’un regard « créé pour durer le temps d’une éternité ». Nul ne sait qui il est, tout au plus suppose-t-on qu’il date de la 4e ou de la 5e dynastie, entre 2600 et 2300 avant J.-C, trois siècles c’est si peu… Il devait être haut placé dans la hiérarchie religieuse à en juger par l’élégance de sa stature, par la délicatesse et la finesse de ses traits, et par l’inquiétante étrangeté que dégage son regard inscrit dans l’éclat du cristal de roche de ses yeux cerclés de cuivre. Contrairement aux autres scribes, il fut trouvé anonyme et sans ses titres, éternellement il le restera. Des centaines de personnes passent chaque jour devant lui, la plupart sans y prêter plus attention, tout juste un coup d’œil rapide parce qu’il est mentionné dans le guide. La Joconde et la Vénus de Milo sont encore loin. Du reste, lui non plus ne vous voit pas, ni ne vous entend. Il est ailleurs, dans un autre temps. Vient-il d’achever la rédaction d’un rapport, va-t-il se mettre à rédiger un acte commercial ou une lettre d’amour ? Peu importe, ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas en train d’écrire, la direction de son regard en témoigne. Il est là, à jamais représenté dans l’entrebâillement de deux mots, dans l’interstice de deux lettres. Ce n’est pas un simple employé de bureau prenant sous la dictée du maître. Lui écrit le texte, il en fait partie. On peut le voir, là, seul dans sa cage de verre à l’abri du temps, mais en vérité il est encore dans le désert où il a été trouvé; son corps en a pris les couleurs mais le vent et le temps les ont rendues plus claires, plus douces. Il présentifie à jamais cette « solitude de l’écriture sans quoi l’écrit ne se produit pas », solitude du corps qui devient solitude de l’écrit.
 
Introduction
 
 
« Dans l’isolement où l’on vit en ce moment il faut faire un effort violent de mémoire pour se souvenir qu’il y a bien encore quelques hommes qui valent la peine qu’on écrive pour eux [2] », écrit Freud à Abraham en 1917 alors que les humains étaient occupés à s’entre-tuer. Jamais dans ces temps où l’humanité avait signé un pacte avec la barbarie, Freud ne cessa d’écrire. Écrire fut pour lui bien plus qu’une nécessité dictée par le désir de faire connaître et reconnaître la psychanalyse, écrire fut pour lui un havre, jamais paisible, un combat dans un corps à corps avec l’immense solitude dans laquelle il se vivait. Cette solitude, il faut l’entendre au sens qu’en donne Lacan dans l’acte de fondation de l’EFP : « Seul comme je l’ai toujours été dans ma relation à la cause analytique. » Freud fut profondément seul, même au temps de sa renommée mondiale, seul… dans sa relation à la psychanalyse au même titre que chacun d’entre nous, aujourd’hui encore. Quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu, quel que soit l’état de l’humanité, « publier [fut pour Freud] un devoir, l’omission, une lâcheté honteuse [3] », car publier c’est « faire savoir ». Faire savoir de sa pratique, faire savoir de sa lecture du texte inconscient.
Stephen King, maître de l’épouvante qui a déjà vendu ses ouvrages à plusieurs millions d’exemplaires, s’est lancé au mois de mars dernier à publier sur Internet un nouveau roman à épisodes; six mois plus tard, l’expérience a dû s’arrêter car les lecteurs refusèrent de payer. C’est qu’il est très difficile de lire sur un écran d’ordinateur ou de livre électronique comme cela est annoncé pour un futur assez proche, tout comme il est très difficile de corriger un texte à l’écran, l’impression est indispensable, le papier, la tablette d’argile, la pierre, le parchemin ou le papyrus sont nécessaires, toucher le texte est ce qui crée cette relation érotique au livre. Un livre c’est étonnant, ça sent bon ou mauvais, ça sent l’encre, ça sent le moisi ou le neuf, c’est sensuel, ça se caresse ou se maltraite, ça se transporte, ça s’oublie, ça évoque des souvenirs. C’est pourquoi il se doit d’être un bel objet qui suscite l’envie de l’acheter, de le tenir en main, de le manipuler, de le feuilleter. Bien sûr, je l’ai lu, c’était quand déjà ? c’était où ? En train, en avion, chez moi, à la plage. Un peu de sable tombe sur le canapé de l’ami à qui on vient de le prêter et qui vous le rendra dès qu’il aura fini de le lire, c’est juré, mais on sait qu’il ne reviendra jamais ; ce n’est pas grave, dans quelque temps vous lui en emprunterez un, pour le lui ravir. Un livre, « pour en faire quelque chose, pour le faire entrer dans [mon] discours, il faut que je le triture, il faut que je le torde, il faut que je l’essore [4]… », disait Lacan. Il y a des livres auxquels on fait subir de pareils traitements, les Écrits par exemple, que l’on achète en double voire en triple exemplaire. Le premier est usé par endroit jusqu’à la trame du texte, il est réécrit à force d’être souligné et annoté, il est dépecé, morcelé en textes séparés. Le second exemplaire est à lire, le troisième à ne pas toucher, pas encore.
Malgré la multitude de collections, d’ouvrages imprimés dans le champ psychanalytique d’aujourd’hui, un livre nouveau, une collection nouvelle est toujours un événement, quelle qu’en soit la qualité. Le jugement viendra après. D’abord la quatrième page de couverture. Viendra ensuite la lecture si les augures sont bons. Une autre multitude vient alors rencontrer cette première, celle des associations psychanalytiques qui se réclament de l’enseignement de Lacan. Ces deux multitudes fabriquent un tissu éditorial hétérogène voire hétéroclite, parfois concurrent, dans lequel le lecteur trace son choix au gré du ouï-dire, du renom de l’auteur, d’un conseil, d’une injonction ou de ses appartenances institutionnelles. Dans cet écheveau, faire paraître une « collection d’école » est une gageure, celle de la rentabilité pour la maison d’édition qui l’abrite et qu’il faut ici saluer pour la confiance qu’elle nous témoigne; mais c’est aussi un risque pour l’école à laquelle elle est liée d’être suspectée de dogmatisme voire de sectarisme. Il s’agit en fait, dans ce pari, de forger un style fondé sur une pluralité et sur une singularité d’écritures et de lectures, c’est l’un des bords de ce que nous pouvons appeler « pari d’école » que nous entendons au sens que Lacan donne de la logique collective : « Combien la vérité pour tous dépend de la rigueur de chacun [… ] Et encore ceci que, si dans cette course à la vérité, on n’est que seul, si l’on n’est tous, à toucher au vrai, aucun n’y touche pourtant sinon par les autres [5]. »
 
Freud et les publications
 
 
Que saurait-on aujourd’hui de la genèse (théorique et institutionnelle) de la découverte freudienne sans les lettres que Freud envoya à ses élèves, à ses disciples, aux nombreux interlocuteurs, parmi les plus grands de l’époque – Romain Rolland, Thomas Mann, Arthur Schnitzler, Stephan Zweig, Albert Einstein… – sans ce formidable appétit d’écrire qui l’a habité pendant plus d’un demi-siècle ? Sans doute n’aurait-on aujourd’hui accès qu’à une histoire officielle, à la manière d’E. Jones. On estime aujourd’hui à plus de dix mille, voire quinze mille le nombre de lettres, écrites pour la plupart « jusqu’à une heure avancée de la nuit et après huit heures de travail analytique », faisant partie du fonds de la succession de Freud [6], soit près d’une lettre par jour entre 1887 et 1939. Certes les articles, les livres, les conférences sont là, mais le soin qu’apporta Freud à leur écriture, la rigueur de la langue, l’adresse montre un auteur plus soucieux de faire état de sa découverte que de faire partager les différents stades de son élaboration qui sont repérables d’une façon éclatante dans sa correspondance.
Freud écrivait avant tout pour publier, essentiellement pour deux raisons : la première est la place originelle qu’occupaient l’écrit et le livre dans sa propre histoire, la seconde est que écrire et publier étaient le principal moyen de diffuser sa découverte.
La relation que Freud entretenait avec les livres revêtait pour lui un « caractère intime », c’était la « première passion » de sa vie, il se décrivait comme quelqu’un dont « les livres sont le plat préféré ». Pour bien écrire, il avait besoin de se « sentir un peu souffrant [7] », écrire relevait d’une thérapeutique voire d’une drogue qui lui permettait de surmonter sa « tristesse [8] ». La deuxième édition de L’Interprétation des rêves a une valeur toute particulière pour sa préface dans laquelle il reconnaît que cet ouvrage était « un morceau de [son] auto-analyse, [sa] réaction à la mort de [son] père [9] », ce père qui fut, comme il le mentionne dans le corps du texte, à la source de sa bibliophilie ultérieure.
« Mon père s’amusa un jour à abandonner à l’aînée de mes sœurs et à moi, pour le détruire, un livre avec des images en couleur (description d’un voyage en Perse). C’était à peine justifiable d’un point de vue éducatif. J’avais alors cinq ans, ma sœur n’avait pas trois ans, et le souvenir de la joie infinie avec laquelle nous arrachions les feuilles de ce livre (feuille à feuille, comme s’il s’était agi d’un artichaut) est à peu près le seul fait que je me rappelle de cette époque comme souvenir plastique. Plus tard, quand je fus étudiant, j’eus une passion pour les livres. Je voulais les collectionner, en avoir beaucoup (c’était, comme le besoin d’étudier dans des monographies, une passion que l’on peut comparer à la passion des cyclamens et des artichauts dans la pensée du rêve), je devins un Bücherwurm (rat de bibliothèque, littéralement ver de livre) [10]. »
La conceptualisation de l’inconscient par Freud comme système littéral s’est traduite dans la manière dont il en rendit compte. C’est pourquoi il lui reconnut très tôt une nécessité d’écriture spécifique qui articule étroitement la théorie et le moyen d’en rendre compte. C’est dans ce procès d’écriture que Lacan pourra situer, au cœur de son retour à Freud, « l’instance de la lettre dans l’inconscient » et démontrer la révolution qu’elle y appelle comme nouvelle « raison ».
Mais Freud ne fut pas seulement le génial inventeur de l’inconscient freudien ou le grand écrivain à qui fut décerné en 1930 un prix littéraire, le prix Goethe, il fut aussi Président d’honneur d’une internationale psychanalytique, directeur de publication de plusieurs revues toujours préoccupé de la diffusion de la psychanalyse et enfin directeur de collection et directeur de maison d’édition toujours attentif à la qualité des volumes publiés. La véritable aventure éditoriale de Freud, celle à laquelle il fut le plus attaché, fut sans conteste celle du Verlag, qu’il fonda en 1919. Cette maison d’édition, fondée en janvier 1919 et dirigée par Freud, Ferenczi, von Freund et Rank, allait devenir sa principale préoccupation jusqu’en 1938 date à laquelle le régime nazi allait prononcer son interdiction. Quatre ans auparavant, ses livres avaient été brûlés lors de l’autodafé de 1934 à Berlin, la psychanalyse ayant été accusée d’être une « science juive [11] ».
Le Verlag avait « pour tâche d’assurer la parution régulière et une distribution fiable des deux revues [12] [ainsi que] des livres et des brochures relevant de la psychanalyse médicale et appliquée [13] ». Mais le but visé concernait aussi bien les lecteurs que les auteurs. Le Verlag se devait de « mieux prendre en compte les intérêts des auteurs que cela ne se fait d’ordinaire de la part des éditeurs faisant commerce de livres ». Ainsi les auteurs sans appui dans le monde de l’édition et sans moyens personnels seraient assurés de voir leurs travaux publiés, alors que les éditeurs privés les auraient sans doute refusés compte tenu des faibles tirages prévisibles. Du côté du public, le Verlag voulait s’ériger en unique référence de la littérature psychanalytique et ainsi garantir tout ouvrage publié par ses soins comme « ouvrage psychanalytique ». Autant dire que dans l’idée de Freud, le Verlag devait être une entreprise à but non lucratif au service des auteurs et des lecteurs, à la limite de l’entreprise d’utilité publique tout en se posant comme garant unique de la littérature psychanalytique. Ces objectifs furent pour la plupart atteints.
Bien que les questions financières aient occupé la plus grande partie de ses efforts, Freud attachait la plus grande importance au contenu même des ouvrages publiés. Non seulement il faisait circuler les manuscrits – les lecteurs étaient selon les époques et conjointement C.G. Jung, A. Adler, E. Stekel, H. Sachs et O. Rank, enfin K. Abraham, E. Jones, S. Ferenczi… –, mais encore il défendait une politique éditoriale très éloignée de celle retenue par la plupart d’entre eux, qui n’était fondée que sur des critères scientifiques.
Voici ce qu’il en écrit en avril 1932 à Ferenczi : « Je ne partage pas votre jugement concernant la nullité de la majeure partie de la littérature psychanalytique, bien que je partage largement vos vues critiques. Sans ces ruminations, ces retours sous forme d’innombrables modifications, sans ces mélanges et falsifications, l’assimilation du matériel ne pourrait pas se faire. Car je ne crois pas non plus que, pour notre nourriture, des pilules nutritives concentrées puissent jamais nous satisfaire. Les plus terribles de ces falsifications, qui pourraient étouffer l’élément pur, pourraient justement être écartées au moyen du choix judicieux effectué par le Verlag [14]. »
L’affaire du livre de S. Ferenczi et de O. Rank, Objectifs de la psychanalyse; Sur la corrélation entre la théorie et la pratique, et de celui de O. Rank, Le Traumatisme de la naissance et sa signification pour la psychanalyse publiés en 1924 au Verlag, est exemplaire de la politique de Freud à l’égard des auteurs et des textes publiés. Ces deux livres avaient donné lieu à une polémique au sein du Comité, les critiques de Freud insérées dans sa correspondance avec K. Abraham [15] dans une « circulaire » datée du 25 février 1924 adressée aux membres du Comité avaient pour but de remettre un peu d’ordre dans l’esprit de chacun de ses membres. Dans cette circulaire, Freud prend une défense extrêmement ambiguë des deux livres de ses élèves. Elle commence par une assez longue introduction sur la « bonne entente » et les règles de bonne conduite entre les membres du Comité qui doivent permettre à chacun « le libre exercice de sa productivité ». Freud y souligne que « les travaux n’ont pas à être à [son] goût » mais doivent plutôt « prendre une tournure conforme [aux] observations et [aux] conceptions » de chacun. « La seule condition pour une collaboration fructueuse est que personne ne quitte le terrain commun des présupposés [ Voraussetzungen] psychanalytiques », précise-t-il. Il rappelle à ses interlocuteurs qu’il « est inapte à exercer les fonctions d’un censeur despotique » et qu’il lui faut du temps pour « entrer dans les démarches des autres » ; cela ne se fait, souligne-t-il, que par « la jonction avec mes propres voies ». Ces précautions étant prises, la critique peut alors s’exprimer sans retenue, radicale : pour le livre commun de Ferenczi et Rank, Objectifs de la psychanalyse, celui-ci va à « l’encontre de [sa] conception du rôle de la répétition », la « thérapie active de Ferenczi » étant, au passage, qualifiée de « tentation dangereuse pour débutants ambitieux » ; quant au livre de Rank, Le Traumatisme de la naissance, la critique est plus mesurée, il est vrai que la question est plus délicate. Le problème porte sur la question de l’interdit de l’inceste. De fait, Rank récuse dans ce livre la fonction centrale du complexe d’Œdipe au profit de l’angoisse de la naissance. La fin de la lettre de Freud constitue un bel exemple de dialectique freudienne :
« Quand j’aurai encore ajouté que je ne vois pas clairement en quoi faire prendre conscience au patient, d’une manière anticipée, que le transfert sur le médecin est une liaison à la mère peut contribuer à abréger la cure, je vous aurai donné une image fidèle de ma position face aux deux travaux en question. Je leur accorde donc beaucoup de valeur, je les approuve déjà en partie, j’ai mes doutes et mes objections touchant maint élément de leur contenu, j’attends qu’une réflexion et une expérimentation soutenues aboutissent à une clarification, et je tiens à recommander à tous les analystes de ne pas se former un jugement trop rapide sur les questions soulevées, surtout s’il va dans le sens d’une condamnation catégorique. »
Freud s’appliqua à lui-même cette recommandation. Il répond d’une manière circonstanciée à Rank en deux temps d’abord dans Le Déclin du complexe d’Œdipe ( 1924) puis deux ans plus tard dans Inhibition, symptôme et angoisse ( 1926). Il prendra treize ans à élaborer ses critiques à ses deux élèves, celles-ci furent intégrées à Analyse avec fin et analyse sans fin [16]. Il faut rappeler que O. Rank était à ce moment-là directeur du Verlag; à cette occasion, il abandonna sa direction et plus tard la psychanalyse freudienne. Cette séparation fut brutale et douloureuse pour Freud qui perdait là « une intimité et un travail commun de quinze ans »; malgré cette rupture inéluctable, ses sentiments pour Rank restèrent intacts et il ne put renoncer à l’espoir de le voir, plus tard, revenir sur sa décision [17].
Freud fut donc non seulement un lecteur attentif mais aussi un éditeur soucieux des travaux de ses élèves, mais d’une manière très particulière. Plutôt souple quant à la liberté qu’il accordait aux auteurs pourvu qu’ils « ne quittent [pas] le terrain commun des présupposés psychanalytiques », la « politique éditoriale » de Freud semble s’être soumise aux règles de l’inconscient : répétition, après-coup, perlaboration… Point de censure despotique, sauf sur l’essentiel, ses critiques sont incluses dans la poursuite de ses propres élaborations, articles ou ouvrages. Il se résigne néanmoins à accepter séparation, rupture, et scission.
De fait, Freud fut, concernant le Verlag, débordant d’idéaux, celui d’une « union sans faille » et d’une « communauté absolue d’intérêt » qui étaient supposées garantir « une continuité assurée [18] » à la psychanalyse. Mais nous savons bien qu’aucune communauté humaine ne peut garantir un tel succès.
 
Lacan et les publications
 
 
Par rapport à la richesse des informations que contient la correspondance de Freud, ce que nous savons de la politique éditoriale de Lacan nous paraît bien mince. Seules quelques bribes dans les textes publiés et quelques allusions dans ses interviews peuvent en témoigner.
Le rapport de Lacan à l’écriture et à la publication est tout différent de celui de Freud. Son enseignement fut avant tout oral, il l’a transporté dans quatre lieux différents entre 1951 et 1980. D’abord chez lui, rue de Lille de 1951 à 1953, puis à Sainte-Anne de 1953 à 1964, ensuite à l’École normale supérieure, rue d’Ulm, de 1964 à 1968, enfin jusqu’à la fin en 1980 à la faculté de droit, place du Panthéon. Rares sont les écrits qui ne soient issus d’une leçon, voire d’un trimestre de son séminaire. Il fallut toute l’énergie, le travail, la persuasion et la rigueur de François Wahl pour que paraisse en 1966 un unique recueil de ses articles. Hormis sa thèse republiée en 1975, seuls les « livres » constituant le Séminaire sont publiés, même Télévision est la transcription d’une interview. Il faut donc se rendre à l’évidence : Lacan n’a jamais écrit de livre, au sens d’un livre structuré autour d’un concept ou d’une avancée théorique.
Comment saisir le rapport de Lacan à l’écriture et à la publication dès lors que celui-ci donne « à la Lettre [ volée] le privilège d’ouvrir » le recueil de ses Écrits, mettant ainsi les treize premières années de son enseignement sous son égide, alors qu’il lui signifia après coup son destin dans le néologisme de « poubellication » ; « il y a une trop grande confusion entre ce qui fait public et ce qui fait poubelle », insistera-t-il à Milan [19] ? Comment saisir ce rapport qui semble paradoxal si ce n’est dans sa théorisation même de la lettre et dans son retour à Freud ?
« Car se laisser ainsi conduire par la lettre de Freud jusqu’à l’éclair qu’elle nécessite, sans lui donner d’avance rendez-vous, ne pas reculer devant le résidu, retrouvé à la fin, de son départ d’énigme, et même ne pas se tenir quitte au terme de la démarche de l’étonnement par quoi on y fait entrée, voilà en quoi un logicien éprouvé nous apportait la garantie de ce qui faisait notre requête, quand depuis trois ans passés déjà, nous entendions nous autoriser d’un commentaire littéral de Freud [20]. »
Pour Lacan l’exigence de la lettre ne va pas sans une certaine « exigence de lecture » ; la lettre, celle dont il se saisit, n’est pas une lettre « ravalée à un usage de routine », c’est une lettre qui porte son lot de vérité, celle de l’inconscient et celui-ci « nécessite la primauté d’une écriture ». Mais contrairement à Freud, Lacan considère que la lettre se produit dans la parole, la lettre « c’est la forme que prend le signifiant refoulé quand il revient dans le réel [21] ». Il est donc légitime de s’interroger sur les raisons qui ont poussé Lacan à reprendre sans cesse ses avancées théoriques sous différentes écritures (écriture logique, topologique, mathèmes, nœuds… ). À travers celles-ci, il tente de cerner au plus près un réel qui toujours échappe dans sa globalité, le réel de la structure inatteignable d’une manière univoque. Ce mouvement incessant permet de saisir le rapport particulier que Lacan entretenait avec l’écriture : d’une part une recherche continue d’une écriture nouvelle adéquate à l’objet de la psychanalyse, d’autre part relativement peu de textes écrits et publiés laissant de côté la plus grande part de son enseignement oral. Il serait en effet aujourd’hui impossible d’apprécier l’avancée fondamentale de la topologie du sujet ou de l’écriture borroméenne, entre autres, en se référant uniquement aux scripta de Lacan. On mesure, là, la différence de position de Lacan d’avec celle de Freud sur cette question de l’écriture.
La première revue de psychanalyse d’orientation lacanienne, La Psychanalyse, publiée aux PUF, fut créée en 1956, trois ans après le départ de Lacan et de la plupart de ses élèves et disciples de la Société psychanalytique de Paris [22]. L’article défini de son titre résonne toutefois comme une provocation quant à la place qu’elle souhaite occuper dans le champ psychanalytique français de l’époque. Elle éditera huit numéros jusqu’en 1964 dans lesquels Lacan publiera quelques-uns des textes les plus importants du moment qui seront tous repris dans les Écrits. Le liminaire du n° 1, signé « La SFP », trace la voie des publications ultérieures associées au nom de Lacan : « Si la psychanalyse habite le langage, elle doit s’ouvrir au dialogue… Et en donnant voix ici à des auteurs qui ne sont pas psychanalystes, nous ne faisons que prolonger des confrontations qui se sont poursuivies dans le cadre de notre société sous le patronage de la Clinique de la faculté, durant l’année 1954-1955 [… ] Cette ouverture de la psychanalyse aux sciences humaines est un acte qui met fin à la position d’extra-territorialité dont la psychanalyse s’est longtemps prévalue en prenant prétexte de l’ambiguïté de ses allégeances pour s’affranchir également de toutes [23]. » Cette politique éditoriale, nouvelle dans le champ psychanalytique, atteste de la position de la SFP quant au rapport de la psychanalyse aux autres champs du savoir et place dans le même mouvement le « non-analyste » comme interlocuteur recevable. Ces orientations sont encore actuelles dans le mouvement lacanien.
Lorsqu’en novembre 1963, Lacan est officiellement écarté de la formation des analystes par décision des instances internationales, les membres de la SFP eurent à choisir entre leur affiliation à l’IPA et Lacan. La SFP vole en éclats, l’AFP [24] est créée et Lacan interrompt son séminaire Les Noms du père après la première leçon, le 20 novembre 1963. Après deux mois de silence, le 15 janvier 1964 il commence un nouveau séminaire, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, à l’École normale supérieure, rue d’Ulm. À l’instigation de François Wahl, il signe en avril 1964 avec les Éditions du Seuil un contrat d’édition créant la collection du « Champ freudien ». Celle-ci intervient donc avant la création de l’EFP qui n’aura lieu que deux mois plus tard en juin 1964. Cette chronologie montre le caractère d’antériorité de la collection dirigée par Lacan par rapport à une école qu’il n’a pas encore fondée. Le contrat stipule que les ouvrages seront proposés par Lacan à l’éditeur et qu’aucun manuscrit ne pourra être retenu sans son agrément [25]. L’extériorité de la collection du « Champ freudien » par rapport à l’EFP renvoie directement à ce rapport d’intériorité/extériorité, de dépendance/indépendance, qu’il sut créer entre son séminaire et l’École qui n’en « dépend, ni même ne le dispense puisqu’il se poursuit au dehors [26] ». Le premier volume publié, en mai 1964, fut celui de Maud Mannoni, L’Enfant arriéré et sa mère, le suivant fut, deux ans plus tard, les Écrits. Il faudra encore attendre neuf ans pour que Lacan accepte de rééditer un second volume de lui dans sa collection, ce fut sa thèse de médecine [27].
D’après le récit que fait Élisabeth Roudinesco [28] de l’épopée de l’édition des Écrits, François Wahl fut, pour Lacan, plus qu’un lecteur ou un éditeur : il fut véritablement un passeur. Les textes déjà écrits et publiés antérieurement furent, sur propositions de François Wahl, corrigés, reponctués voire réécrits par Lacan. Ils reconstruisent littéralement, c’est-à-dire à la lettre près, une pensée, celle de l’œuvre de Lacan. Dédiés « au lecteur nouveau [29] », la plupart de ces textes s’ordonneront dans une suite quasi chronologique ponctuée de « parenthèses », d’« après-coup », d’« ouvertures », de « dessein », et de « suites ». L’ensemble de ces opérations leur conférant une nouvelle consistance.
« Le champ freudien » ne publia, du vivant de Lacan, que les Écrits, quatre volumes du Séminaire et des ouvrages écrits en majorité par ses élèves (Maud et Octave Mannoni, Françoise Dolto, Ginette Raimbault, Serge Leclaire, Moustapha Safouan… ), plus un volume collectif, Le Désir et la perversion dans lequel on peut lire les textes de Piera Aulagnier, Jean Clavreul, François Perrier, Guy Rosolato et Jean-Paul Valabrega. À ceux-là, il faut ajouter quelques livres « historiques » comme celui de W. Fliess, Les Relations entre le nez et les organes génitaux de la femme, traduit par Patrick Ach et Jean Guir, les Mémoires d’un névropathe de D. P. Schreber, traduit par Paul Duquenne et Nicole Sels, et quelques autres. De fait, cette collection fut stricto sensu une collection d’école dont la politique éditoriale se lit dans ses publications, c’est la collection de l’École freudienne de Paris où ne sont presque exclusivement publiés que les travaux de ses membres, travaux de recherche ou de traduction.
Mais d’autres publications verront le jour. Il y eut d’abord une revue : L’Inconscient éditée aux PUF et publiée régulièrement tous les trois mois entre janvier 1967 et octobre 1968 sous la responsabilité de Piera Aulagnier qui vient prendre la relève de La Psychanalyse. En tout, huit numéros auront été publiés. À côté des textes des élèves de Lacan, de nombreux articles de membres de la SPP y trouveront place. L’Inconscient fut la seule revue d’orientation lacanienne de l’époque qui a publié des textes d’analystes non lacaniens et qui fut partie prenante dans la crise autour de la passe. En octobre 1968, elle dut cesser ses activités du fait du désaccord de Piera Aulagnier sur la mise en place de la procédure de la passe et de son départ de l’EFP.
Puis viennent les Lettres de l’École freudienne de Paris, revue interne, qui réunissent en 27 volumes l’ensemble des actes des congrès, des journées d’études, des assises, et de nombreux articles des analystes et non-analystes qui ont fait la richesse de l’EFP de mars 1967 à septembre 1979. Enfin la revue de l’EFP, Scilicet, publiée au Seuil entre mars 1968, donc à un moment où L’Inconscient existait encore, et novembre 1976, sept numéros dont deux doubles. Dans le numéro 1, Lacan en précise le but, celui de « surmonter l’obstacle qui [lui] a résisté ailleurs, [soit] le mauvais charme qui s’exerce de l’ordre en vigueur dans les Sociétés psychanalytiques existantes, sur la pratique de la psychanalyse et sur sa production théorique, l’une de l’autre solidaires [30] ». Cette revue, fondée « sur le principe du texte non signé » sur lequel Lacan s’explique longuement, s’adresse directement « au bachelier », terme qui renvoie au « lecteur nouveau » des Écrits.
À la lumière de l’évocation des différentes publications de l’EFP, que peut-on saisir de la politique éditoriale de Lacan ? De toutes les publications éditées sous l’égide de Lacan, seul Scilicet apporta quelque chose de nouveau dans le champ éditorial de la psychanalyse de l’époque dans un « idéal bourbakiste » (par ailleurs profondément modifié dans son fonctionnement) importé dans le champ freudien. Mais l’expérience a tourné court puisque seuls cinq volumes ont pu être publiés en huit ans [31]. Il est d’ailleurs remarquable que Lacan si inventif dans sa remise en cause des structures associatives des psychanalystes n’a pu élaborer d’autres formes de publication à la hauteur de ses multiples trouvailles.
Il faut toutefois ici faire une mention particulière à L’Ordinaire du psychanalyste, qui, s’il n’était à l’initiative de Lacan, fut publié avec son accord par deux de ses élèves entre 1973 et 1978 ; douze numéros ont paru, presque autant que les deux revues « officielles ». Dans le dernier numéro, les deux rédacteurs s’expliquent longuement sur l’origine de cette publication et sur les raisons de son arrêt. Leur écrit développe une réelle réflexion sur la publication de textes analytiques, sur la censure, sur la notion de « marché » et sur l’écriture elle-même, fait assez rare dans les publications analytiques pour être souligné [32].
 
Qu’est-ce qu’une collection d’École ?
 
 
La création de la collection du « Champ freudien » par Lacan en avril 1964 peut donc se lire rétroactivement comme un temps premier de la fondation de son École. Il paraît en effet douteux que l’idée de maintenir groupés ses élèves et les analystes de la SFP qui l’avaient suivi après son « excommunication » de l’IPA ne lui soit venue que quelques jours avant le 21 juin 1964, date de l’acte de fondation de l’École freudienne de Paris. Les expériences éditoriales de Freud et de Lacan peuvent-elles valoir comme modèle pour une collection d’école aujourd’hui, en un temps où les associations qui se réclament de l’enseignement de Lacan sont pléthore et où chacune possède ses propres organes de publications, collections, revues, journaux, magazines et autres « lettres » ? Deux voies se distinguent, l’une suivie par la plus grande partie des associations psychanalytiques qui ont confié à des éditeurs indépendants d’elles, comme le fit Lacan, le soin de publier les ouvrages de leurs membres dans des collections dirigées, le plus souvent durablement, par des analystes connus qui représentent le mieux le groupe; et l’autre suivie par une très petite minorité de groupes comme L’École lacanienne de psychanalyse et Les forums psychanalytiques qui possèdent leur propre maison d’édition, comme le fit Freud avec le Verlag, et dont les liens avec le groupe sont organiques. On peut supposer sans difficulté que cette dernière option rend les problèmes institutionnels plus compliqués à traiter.
L’École de psychanalyse Sigmund Freud s’est constituée en mai 1994 dans la suite des différentes expériences institutionnelles de chacun de ceux qui, par leur inscription et leur travail, lui ont donné corps. Cette École est donc née exactement trente ans après que Lacan eut introduit, en 1964, le signifiant « école » dans l’histoire du mouvement psychanalytique en fondant l’École freudienne de Paris. Toute école fondée depuis se situe dès lors dans le frayage de celle de Lacan tout en étant fondamentalement différente de cette dernière. Cependant se situer « dans le frayage de celle de Lacan » n’implique pas « faire comme… ». Deux points de structure distinguent radicalement l’époque freudienne ou lacanienne du moment actuel du mouvement psychanalytique, l’un est l’absence de Maître de la dimension de Freud ou de Lacan, l’autre, subséquent, est la rotation des fonctions. Aujourd’hui si maîtres il y a, pour certains, ils ne peuvent être que « petits », fonctionnant comme tels dans les lieux délimités de telle ou telle association psychanalytique, quel que soit le nombre de membres qu’elle compte. Ce qui spécifie l’EPSF, c’est que la place du Maître – le sujet-sachant, au-delà du sujet-supposé-savoir – y est reconnue… mais laissée vide. La conséquence que nous en avons tirée, à l’EPSF, est la rotation des fonctions. Il n’y a pas un directeur de collection immuable mais une fonction occupée deux ans, une seule fois renouvelable; celui-ci travaillant en étroite collaboration avec la présidence de l’École. Par cette permutation, c’est l’École tout entière qui est concernée par sa collection. C’est pour ces raisons structurelles, donc, que les expériences éditoriales de Freud et de Lacan ne peuvent faire modèle pour les publications (que ce soit la collection ou les « carnets » qui font office de bulletin intérieur) de l’EPSF… qui ne compte aucun « élève », seulement des analystes et des non-analystes engagés collectivement dans un « pari d’école ».
Le projet de créer une collection, plutôt qu’une revue, s’est imposé dès la création de l’EPSF. Créer une collection spécifique visait à en faire l’un des lieux que Lacan désignait dans l’« Acte de fondation de l’EFP » comme « issue à réserver au travail de chacun » afin qu’il « ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui convient [33] ». L’ouverture de ce lieu à des auteurs extérieurs à l’École qui, sans en être membres, se reconnaîtraient dans ses options et accepteraient les contraintes de la collection, allait de soi. Dans cet esprit Scripta se veut être plus « une formation d’école » qu’une « publication d’école » qui ferait office d’organe officiel d’une pensée unique. La différence entre « formation d’école » et « publication d’école » se fonde sur le pari de l’existence d’une expérience collective tissée par l’écriture, la lecture et le travail d’école qui dépasse les limites de l’École elle-même considérée du strict point de vue de l’association qui la supporte. En tant que « formation d’école », cette collection ambitionne de participer à la formation du psychanalyste et de constituer un lieu de débat précieux pour la vie du mouvement psychanalytique. Les textes publiés se proposent de présenter les concepts de la psychanalyse dans des petits ouvrages relativement courts associant la recherche la plus poussée et l’élémentaire, ceci dans une présentation qui allie le maximum de clarté dans la conception et dans l’écriture, à la rigueur théorique.
Le dispositif mis en place repose sur une lecture du manuscrit par deux lecteurs et par le directeur de la collection. Après concertation entre ces trois personnes, un compte rendu argumenté, sur la forme et sur le fond, est adressé par le directeur de la collection à l’auteur qui accepte ou refuse les corrections proposées. Dans le cas où celles-ci sont prises en compte, le travail peut continuer et aboutir à la publication du volume. Ainsi par ce travail de va-et-vient entre l’auteur et les lecteurs, le texte aura-t-il une chance d’être vraiment lu et vraiment écrit. Le passage à la publication signe le fait que cette expérience de lecture et d’écriture est arrivée à un point tel qu’elle puisse se « faire savoir [34] ». Il n’y aurait donc, dans cette manière de procéder, aucun obstacle à publier dans cette collection plusieurs volumes d’auteurs différents qui traiteraient d’une même question, les textes publiés témoignant d’une énonciation singulière. Ainsi chaque auteur prend la responsabilité de produire sa lecture et son écriture sans s’abriter derrière un « voilà ce que Freud, Lacan, X ou Y disent de… ». Concrètement il s’agit donc de faire en sorte que « l’auteur ne s’autorise que de lui-même » et, comme il se doit, « de quelques autres ». La collection fait le pari qu’au fil des ouvrages une cohérence d’ensemble se dessine qui reflète non une unité de doctrine mais une communauté de préoccupations; c’est précisément ce qui définit « une formation d’école » et un style.
Cette collection s’efforce donc de définir une politique éditoriale bâtie d’une part sur la rigueur théorique, qui seule permet la trouvaille, et d’autre part sur le « bien écrire ». Mais il ne s’agit pas de produire un « bien écrire » illisible, il s’agit d’un « bien écrire » pour être lu.
La rigueur, c’est d’abord une cohérence interne à l’ouvrage nécessaire au bien-fondé de l’argumentation proposée. C’est ensuite un certain rapport aux textes de la littérature analytique qui nécessite de suivre au plus près les concepts dans le processus de leur élaboration diachronique et synchronique. Par exemple, le transfert n’a pas la même définition pour Freud en 1895 que vingt ans plus tard dans la XXVIIe des Conférences d’introduction à la psychanalyse. De même, est-il concevable de soutenir que le réel, le symbolique et l’imaginaire introduits dans le même temps en 1953 sont équivalents de ces mêmes instances lorsque Lacan les noue d’une manière borroméenne en 1975 ? La rigueur, c’est enfin le refus de l’utilisation abusive de citations erronées voire falsifiées qui, en fait, a généralement pour résultat de distordre la pensée d’un auteur quel qu’il soit, Freud ou Lacan en particulier, pour déplier une hypothèse, une doctrine propre à l’auteur. L’exigence de références faciles à consulter et à vérifier dans les textes originaux est donc une marque minimale de respect à l’égard du lecteur et de l’auteur cité.
« “Bien écrire” pour être lu » nécessite de se départir de certaines facilités, effets de manche ou langue de bois, pour atteindre ce point intime de l’auteur : son style. Un style c’est « ce rien d’enthousiasme à mettre dans le texte pour qu’il fasse date [35] » pour l’auteur et pour le lecteur. « Le style c’est l’homme [… ] à qui l’on s’adresse », c’est le « bachelier » ou le « lecteur nouveau » ou « le tout-venant ». C’est par ces mots que Lacan ouvre les Écrits qui firent « événement textuel » fondateur pour la transmission de son enseignement. Car au-delà de la publication des travaux, des réflexions et des trouvailles de chacun, c’est de la transmission de l’expérience de la psychanalyse qu’il est question, et le style c’est la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous lisent [36].
Freud et Lacan ont maintes fois exprimé et montré pourquoi l’analyste devait « être deux », l’un pour recueillir les résultats de la pratique, l’autre pour en rendre compte. Qu’il soit à une place ou à une autre, il est donc un scribe, le scribe de l’inconscient. Dans l’Égypte ancienne, les manuscrits religieux étaient copiés dans « les maisons de vie » où se pratiquaient différentes « sciences » dont l’interprétation des rêves. Lorsqu’un dieu apparaissait dans le rêve d’un homme, le difficile problème de la traduction du rêve se posait. Pour connaître le sens de son rêve, le rêveur devait s’adresser au scribe spécialisé dans l’art de l’interprétation, celui-ci était appelé : le scribe de la maison de vie.
 
NOTES
 
[1] Le scribe accroupi est représenté sur chaque volume de la collection « Scripta », collection de l’École de psychanalyse Sigmund Freud, éditée aux Éditions Érès.
[2] Correspondance Sigmund Freud - Karl Abraham, 1969, Paris, Gallimard. Lettre du 13 janvier 1917, p. 251.
[3] S. Freud, Cinq Psychanalyses, 1970, PUF, Paris, p. 2.
[4] J. Lacan, Séminaire RSI, séance du 11 février 1975 (note personnelle). On peut aussi consulter la version qu’en donne Ornicar ? n° 4, p. 93.
[5] J. Lacan, Écrits, 1966, Le Seuil, Paris, p. 212.
[6] Ilse Grubich-Simitis, Freud : retour aux manuscrits, 1997, PUF, Paris, p. 313.
[7] S. Freud, La Naissance de la psychanalyse, 1973, PUF, Paris, p. 263.
[8] S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance, 1908-1914, 1992, Calmann-Lévy, Paris, p. 345.
[9] S. Freud, L’Interprétation des rêves, 1967, PUF, Paris, p. 4.
[10] Op. cit., p. 155-156 (traduction complétée).
[11] Dès 1920, ce sentiment d’antisémitisme à l’égard de la psychanalyse fut très nettement perceptible, à preuve la mésaventure de K. Abraham lors de ses négociations avec le ministère de l’Enseignement allemand à propos de l’introduction de la psychanalyse à l’Université. On lui laissa entendre qu’il aurait la possibilité d’obtenir un poste de maître de conférences, dans la mesure où il accepterait de se faire baptiser, ce qu’il refusa.
[12] Il s’agit de l’Internationale Zeitschrift fur Ärztliche Psychoanalyse et d e Imago.
[13] S. Freud, « L’Internationaler psychoanalytischer Verlag et les attributions de prix pour les travaux psychanalytiques », dans Œuvres complètes, Psychanalyse, tome XV, 1996, PUF, Paris, p. 195-197.
[14] S. Freud-S. Ferenczi, Correspondance, 1920 – 1933, 2000, Calmann-Lévy, Paris, p. 491.
[15] S. Freud-K. Abraham, Correspondance, 1907 – 1926, 1969, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », Paris, p. 350-353.
[16] Plus précisément, dans ce texte, Freud répond à l’ouvrage de Rank, Le Traumatisme de la naissance, et à une conférence plus tardive de Ferenczi ( 1927), dans laquelle celui-ci développe sa conception de la thérapie active en vue de réduire la durée des cures.
[17] Correspondance Freud-Ferenczi, tome III, p. 184.
[18] Correspondance Freud-Ferenczi, tome II, lettre du 21 janvier 1920.
[19] J. Lacan, Lacan en Italie, Conférence à l’université de Milan, le 12 mai 1972, Éditions La Salamandra.
[20] J. Lacan, Écrits, 1966, Le Seuil, Paris, p. 364.
[21] J. Lacan, « Lituraterre », dans Littérature, n° 3, 1971.
[22] Après la scission de juin 1953, Lacan et les psychanalystes qui l’ont suivi se sont très vite regroupés dans une nouvelle société : La Société française de psychanalyse (SFP) dont la présidence avait été confiée à D. Lagache.
[23] La Psychanalyse, Liminaire du n° 1.
[24] Association psychanalytique française.
[25] É. Roudinesco, Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, 1993, Fayard, Paris, p. 422-423.
[26] J. Lacan, « Préambule à l’Acte de fondation », dans École freudienne de Paris, Annuaire, 1977, Paris, p. 84.
[27] J. Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports à la personnalité, 1975, Le Seuil, Paris.
[28] Op. cit., p. 417-431.
[29] Écrits, p. 9.
[30] J. Lacan, Introduction de Scilicet au titre de la revue de l’École freudienne de Paris, dans Scilicet, n° 1, 1968, Le Seuil, Paris, p. 3.
[31] Pour ce qui concerne cette question, voir l’article d’Annie Tardits dans ce même numéro.
[32] L’Ordinaire du psychanalyste, n° 12, avril 1978. Sur cette question, on pourra aussi consulter : Écrire la psychanalyse, Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 16, automne 1977, Gallimard.
[33] J. Lacan, « Acte de fondation », dans École freudienne de Paris, Annuaire, 1977, Paris, p. 78.
[34] « L’ordination de l’ordre de savoir en fonction dans le procès analytique comporte le groupement de certains livres à publier en collection », J. Lacan, Proposition du 9 octobre 1967, première version, Analytica, n° 8, avril 1978, p. 15.
[35] S. Felman, « La méprise et sa chance », dans Lacan, Cahier de L’Arc, n° 58,1974.
[36] Pour paraphraser Lacan dans Écrits, op. cit., p. 458.
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J. Lacan, Écrits, 1966, Le Seuil, Paris, p. 212. Suite de la note...
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S. Freud, L’Interprétation des rêves, 1967, PUF, Paris, p. ...
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Op. cit., p. 155-156 (traduction complétée). Suite de la note...
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Dès 1920, ce sentiment d’antisémitisme à l’égard de la psyc...
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Il s’agit de l’Internationale Zeitschrift fur Ärztliche Psy...
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