2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Tenir la lettre
Sophie Aouillé
Mais ce n’est justement pas la même
chose de lire une lettre ou bien de lire.
J. Lacan, Encore
Dans cette machinerie complexe qu’est la publication d’un livre – on
n’imagine pas, sauf à avoir quelque peu « trempé » dans ce genre d’entreprise,
le nombre d’interventions dont un manuscrit aura pu être l’objet, le nombre
d’acteurs qui, plus ou moins, auront laissé leur marque –, dans cette machinerie complexe, donc, le correcteur, dernier arrêt avant la publication, est à
mon sens celui qui est au plus près de l’écriture. Si, comme l’écrivain, à tout le
moins l’écrivant, il se voue à l’écriture, c’est pour en surveiller la tenue, pour
y traquer le défaut. Il est pris dans un véritable corps à corps avec l’écriture,
avec sa matérialité.
Dans ses Conseils aux jeunes écrivains, André Gide faisait remarquer :
« Écris, si tu veux, dans l’ivresse ; mais quand tu te relis, sois à jeun… » Eh
bien, l’on pourrait dire que le correcteur, dans son rapport à l’écriture, a fait
vœu d’abstinence : il se doit d’être toujours à jeun. Si l’une de ses tâches essentielles est bien de traquer la coquille, le bourdon, le doublon, le changement
intempestif de corps, de caractère, etc., de veiller au respect de la grammaire
et du code typographique, il lui revient également de mettre en doute de façon
permanente ce qu’il voit écrit : si l’auteur avait mis la virgule là plutôt qu’ici,
ça changerait complètement le sens, alors écrit-il donc bien ce qu’il avait l’intention de dire, ne voulait-il pas plutôt dire ceci ou cela, etc. ? Tout en veillant
à la tenue des lettres, il doit donc en quelque sorte « dé-penser » la pensée de
l’auteur, « dés-écrire » l’écriture, la démonter. Curieux exercice que celui qui
consiste à être, pour un temps, identifié à la pensée d’un autre, à son écriture.
Mais là on est encore dans la question du sens. Car il y a la matérialité même
de l’écriture, ces mots qui par moments finissent par n’être que des assemblages de lettres sans plus aucune signification.
On peut ainsi, avec cet aperçu de ses affres, comprendre que le correcteur,
anonyme, le plus souvent sans œuvre, ne soit pas sans avoir les rapports les
plus ambigus avec celui dont il a la charge de corriger le texte, mais aussi, par
le truchement de la chose écrite, avec le langage même. Nul plus que lui, dans
ce rapport singulier à l’écriture, n’est confronté de façon aussi permanente à
la question de ce qui viendrait faire garantie du savoir. Si tenir la lettre est bien
la fonction du correcteur, ne peut-on envisager que dans cet exercice il soit lui-même « tenu » ? C’est à cette question que nous confronte le cas de Nicolas
Cirier
[1].
Dans
Bâtons, chiffres et lettres, Raymond Queneau consacre à Nicolas Cirier
un chapitre qu’il intitule « Délire typographique
[2] ». Mais c’est à Didier Barrière que l’on doit le grand mérite d’avoir publié une première introduction à
la vie et à l’œuvre de Nicolas Cirier, parue en 1987 aux Éditions des Cendres
[3].
Et tout récemment, le Collège de Pataphysique (Sous-Commission des
Papillons et Sous-Commissions des Types), les éditions Plein Chant et la
Bibliothèque municipale de Reims réunis ont publié le chef-d’œuvre de Cirier,
jusque-là seulement consultable en bibliothèque et réputé impubliable,
L’Apprentif
[4], dont il va être largement question dans cet article.
Nicolas-Louis-Marie-Dominique Cirier voit le jour à Dun-sur-Meuse le
27 février 1792. Troisième enfant et seul fils de Jean-Baptiste Cirier et de sa
femme Marie-Louise, née Tourment
[5], il vient après deux filles, Marie-Louise,
née le 2 février 1790, et Marie-Catherine, née le 31 décembre de cette même
année 1790. Après Nicolas, il y aura une autre fille, Marie-Madeleine Pauline,
née le 5 janvier 1802, puis une dernière fille, née et morte le 8 mars 1807.
Enfant mort-née, morte après la naissance ? Elle n’a semble-t-il pas été prénommée : dans l’arbre généalogique dressé à la fin de
L’Apprentif-
, Cirier note : « anonyme, fille ».
Des parents de Nicolas Cirier, l’on sait qu’ils se sont mariés le 20 mai 1789,
en pleine Révolution française (notons à ce propos que Nicolas Cirier connaîtra deux autres révolutions, celle de 1830 et celle de 1848, où sa vindicte trouvera à s’exprimer). La Révolution a d’ailleurs provoqué des querelles
douloureuses dans cette famille. Le frère aîné de J.-B. Cirier s’était acquis, sous
la Terreur, une sinistre réputation à Dun-sur-Meuse, apparaissant comme une
sorte de despote jacobin, et il échappa de peu à la guillotine. De Jean-Baptiste
Cirier, l’on sait aussi qu’il émigra en Pologne de 1793 à 1801, qu’il vint alors
rejoindre femme et enfants à Reims où il « s’installe comme professeur de littérature classique et chef d’une modeste pension
[6] ». Il part donc lorsque Nicolas est âgé seulement d’un an et reviendra lorsque celui-ci en a neuf. Il mourra
prématurément en 1815. La mère de Nicolas Cirier meurt, elle, en 1826. Nicolas Cirier, qui se marie en 1829, avec une certaine Eugénie Caquet, devient
père d’une fille, Geneviève-Louise-Stéphanie, qui sera son seul enfant, en
1834, très exactement neuf mois après la mort de sa sœur aînée, Marie-Louise.
Remarqué pour sa « belle main
[7] » par son premier maître d’écriture,
Nicolas sera un élève brillant au lycée de Reims, premier prix de thème latin
en 1806. En 1810, il entre au séminaire, mais constate, deux ans plus tard, qu’il
n’a pas la vocation. Il répète en cela l’histoire de son père. À la fin de l’
Apprentif, Cirier mentionne en effet ces lignes du prieur de l’abbaye de Saint-Urbain : « Je soussigné certifie que le nommé Jean-Baptiste
Cirier, de Dun-sur-Meuse, âgé de 18 ans, est resté pendant treize mois dans
l’Abbaye de Saint-Urbain, ordre de Saint-Benoît, qu’il s’y est toujours comporté en honnête homme, ayant rempli ses devoirs de novice avec la plus
grande exactitude, et que c’est malgré nous tous qu’il nous a quittés, pour
retourner dans sa famille, où je sais qu’il n’est pas moins chéri qu’il ne l’était
dans le cloître. » D. Barrière fait remarquer que toute sa vie Nicolas Cirier gardera la marque de son expérience religieuse, devenant une sorte de « prêtre
ouvrier
[8] ». Sa ferveur religieuse, au gré des aléas de l’histoire et de sa vie, se
muera en ferveur révolutionnaire : « Arrive la révolution de 1848, point culminant de son militantisme religieux. Le 6 février, avant de partir d’une imprimerie de Corbeil, il chante une
Marseillaise typographique devant un large
auditoire et prononce un discours politico-religieux sur la blouse, ou plutôt
sur la
chasuble de l’ouvrier ! Lors des manifestations de la fin du mois, on lui
confie l’honneur de porter le drapeau de la typographie parisienne : c’est le
plus beau jour de sa vie
[9] ! » Il ne cessera d’être le défenseur des pauvres, des
opprimés, des « petits ».
De 1814 à 1827, il sera tour à tour apprenti typographe, correcteur, compositeur, prote
[10], en province, à Paris, puis de nouveau en province. De retour
à Paris en 1827, il est à nouveau compositeur et c’est en 1828 qu’il lit dans le
journal cette annonce qui va bouleverser sa vie :
Concours pour une place de correcteur
à l’Imprimerie royale
Les personnes ayant moins de quarante ans, qui ont
déjà travaillé en qualité de correcteurs dans des
imprimeries particulières, sont prévenues qu’elles
seront admises à concourir pour une place de
correcteur, vacante à l’Imprimerie royale, en se
faisant inscrire, avant le dernier jour de septembre,
dans les bureaux de l’Imprimerie royale, de onze
heures à quatre. Elles devront y déposer, avant cette
époque, 1° leur acte de naissance; 2° les certificats du
temps pendant lequel elles ont travaillé en qualité de
correcteurs ou de protes-correcteurs, avec l’attestation
de leurs bonnes vie et mœurs, délivrés par leurs chefs
ou toute autre personne compétente.
Elles pourront prendre, jusqu’à la même époque,
connaissance à l’Imprimerie royale du degré d’importance
de l’emploi vacant et des conditions du concours.
Il aura lieu le lundi 13 octobre, à l’Imprimerie royale.
( Le Moniteur universel, 17 septembre 1828.)
Il serait un peu fastidieux d’entrer dans le détail du fonctionnement du
service de la correction d’épreuves à l’Imprimerie royale, ancêtre de notre
Imprimerie nationale, qui se situait alors à l’hôtel de Rohan. Il nous intéresse
ici de savoir que l’effectif principal des correcteurs était réparti en trois classes,
le « must » étant bien entendu d’accéder au titre de correcteur de 1re classe. Ce
sont ces correcteurs de 1re classe qui évidemment touchent le meilleur salaire,
se voient investis de privilèges, mais aussi de lourdes charges : on pouvait
ainsi les tenir pour responsables des fautes typographiques ou de tout ce qui
« serait contraire aux lois du royaume et aux règlements civils et religieux ».
C’est à eux, en particulier, qu’est confiée la charge des « impressions secrètes ».
Lorsque l’opportunité de ce concours se présente, avec l’arrêté du 13 septembre du baron de Villebois, alors administrateur de l’IR, les deux postes de
correcteurs de 1re classe sont occupés respectivement par un certain « Beaufils
aîné, docte et respectable vieillard » et par un certain Demange qui n’hésite
pas à faire des remarques aux auteurs et à vérifier les citations.
Le concours dont l’annonce a paru dans Le Moniteur universel
se présente
tout d’abord pour un poste de correcteur de 2e classe. Le jury, prestigieux, est
composé d’un membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, d’un
professeur de grammaire à l’Académie de Paris, du chef de la typographie et
de deux correcteurs en chef. Les postulants devront corriger, en six heures,
trois épreuves d’imprimerie chargées de fautes de toute nature : « Coquilles,
mots transposés, fautes d’orthographe et de grammaire, lettres retournées,
cassées ou écrasées, espaces en trop ou en moins, espaces qui lèvent, ponctuation défectueuse », etc.; pour nettoyer ces « étables d’Augias », comme
l’écrira Cirier, il ne fallait pas moins que « l’Alphée d’une assez large érudition, conduit d’une main tant soit peu typographique »…
Huit jours après, le baron de Villebois félicite l’heureux élu qui n’est autre
que… Nicolas Cirier dont le nom sera publié officiellement dans
Le Moniteur
universel du 27 octobre : «
Il peut être utile à MM. les imprimeurs de Paris
[11] de
savoir quels ont été les résultats du concours [… ] Sur 19 concurrents, six seulement ont mérité d’être distingués des autres.
Après le sieur Cirier, qui a paru
au jury avoir le mieux rempli les conditions du concours
[12] [… ] subi avec le plus de
succès les épreuves difficiles auxquelles les concurrents avaient été soumis,
sur le français, le grec, le latin et l’arrangement typographique des tableaux. »
C’est évidemment un jour de gloire pour Cirier, qui acquiert ainsi une
situation stable et avantageuse, mais qui se voit surtout encouragé – désigné ?
– par ce jury à travailler à la préparation du concours de 1
re classe. Dès lors, il
n’aura de cesse de se perfectionner afin d’accéder à cette fonction pour
laquelle un jury plus prestigieux encore était requis. Pour ce faire, il s’adonne
avec passion à l’étude des langues. Outre le latin et le grec qu’il maîtrisait déjà
assez bien, il s’initie à l’hébreu, l’italien, l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le
chinois, et l’arabe… Par ailleurs, il engage des relations avec les érudits du
Journal des savants, élabore un traité sur l’accentuation grecque, toutes choses
qu’il estime absolument nécessaires à son métier de correcteur. À la fin de
L’Apprentif…, dans un
Essai (inédit) sur la correction typographique, il s’acharne
contre l’imprimeur Crapelet qui a eu le front de lui écrire : « [… ] je crois que
cette variété d’idiomes que vous possédez doit nuire quelquefois à cette précision de la pensée et du coup d’œil, qui, chez d’autres correcteurs,
plus dégagés d’instruction
[13] [… ] »
Évidemment, son appétit de savoir, qui va de pair avec un ralentissement
considérable de son activité à l’IR, complique le bon fonctionnement de cette
dernière et va valoir à Cirier quelques désagréments. Mais c’est en 1831,
lorsque le baron de Villebois est remplacé à la tête de l’IR par l’académicien
Pierre Lebrun, poète, chantre de la Grèce – auteur entre autres de ce vers abondamment commenté par Cirier : « Le sort le plus obscur est encore le plus
beau »… –, que les ennuis de Cirier commencent véritablement. À celui qui se
considérait comme un père pour l’IR, le baron de Villebois (voir fig. 1), succède
un homme que Cirier, lui, ne reconnaîtra pas pour tel : « M. Lebrun, pair de
France depuis hier, mais non point père de famille, je m’en suis trop bien
aperçu à sa féroce administration. » Avant tout, Lebrun, bien qu’académicien,
ne connaît rien à la typographie au moment où il accède à ce poste, et il y aura
là quelque chose de rédhibitoire pour Cirier : il ne pourra à aucun moment
voir en lui la figure de garant, de père, que constituait pour lui le baron de Villebois. C’est ce qui fait si l’on peut dire la « trame » de L’Apprentif…
Les choses vont ensuite aller de mal en pis. À la mort du vieux Beaufils,
en 1832, Lebrun supprime le concours de correcteur de 1re classe, jugeant que
« certaines qualités » requises dans l’administration ne pouvaient être jugées
de cette manière. Cirier, évidemment, considère que cela lui est directement
adressé, que ces mots le visent précisément. Conviction qui sera renforcée par
l’arrivée au poste de Beaufils, sans concours, donc, d’un certain Audiguier,
tenu par Lebrun pour « le correcteur le plus distingué de Paris » et par Cirier,
lui, pour un analphabète puisqu’il ne sait lire ni le grec ni le latin ! Qui plus
est, lorsque Demange prendra sa retraite, en 1833, le deuxième poste de
1re classe sera supprimé, Audiguier devenant de ce fait « correcteur en chef ».
Cirier est évidemment au désespoir, comprenant alors qu’il ne sera jamais
correcteur de 1
re classe et souffrant de voir son travail supervisé par cet « analphabète » d’Audiguier. Dans
L’Apprentif…, il reconnaît avoir manifesté, à partir de cette époque, « quelques petites résistances » dans son travail; en fait
ses chefs se plaignent de la lenteur qu’il met à accomplir les tâches qui lui sont
confiées, lui-même va sans cesse se plaindre auprès de Lebrun, qui, homme
plutôt modéré semble-t-il, l’éconduit régulièrement. Bref, les choses s’enveniment au point qu’en novembre 1836, Cirier présente sa démission à Lebrun,
qui l’accepte, non sans lui écrire ces mots dont je dirais qu’ils vont nourrir la
persécution de Cirier au cours des années suivantes : « [… ] Il suffit que vous
ayez fait partie de cette administration pour que je ne cesse de
vous porter le
plus véritable intérêt
[14]. » Cirier, lui, alors que c’est lui-même qui a donné sa
démission, se considérera toujours comme « chassé, impitoyablement
chassé ». On retrouve ce même processus à l’œuvre lorsqu’il fait remarquer,
toujours à propos de Lebrun : « Je l’entendis un jour me reprocher
une sorte
d’hostilités; et lui, dans une autre occasion, se disculpait comme si je l’eusse
accusé de m’être
positivement hostile. »
Dès lors, atteint de ce qu’il nommera lui-même une « épistolomanie
[15] »,
il va entamer une véritable campagne contre Lebrun, multipliant les
démarches pour être « rappelé » à l’IR, d’autant qu’il apprend en 1838 que le
deuxième poste de correcteur de 1
re classe vient d’être rétabli. Piètre consolation que celle d’imaginer Audiguier contraint de partager son poste…
C’est en 1839 qu’il commence à publier, adressant à Lebrun « cent cris de
douleur » sous la forme de cent exemplaires d’une même missive imprimée
intitulée Lettre… La même année, chez Didot, il publie une satire, première
curiosité typographique, L’Œil typographique, surnom donné à Duprat, chef de
la fonderie contrôlant aussi les travaux typographiques (cf. fig. 2).
Mais c’est en 1840 que sort son chef-d’œuvre,
L’Apprentif-
(cf. fig. 3, la reproduction de la page de couverture), dont Queneau écrit : « Cet
ouvrage, de soixante-douze pages, “bariolé”, au dire de son auteur, de
“vignettes sur bois, pierre ou cuivre”, ne comprend pas moins de trente-deux
papillons, dépliants ou feuillets intercalaires de différentes couleurs. On y rencontre des caractères grecs, hébreux, arabes, chinois
[16]. »
Cet ouvrage, s’il constitue une curiosité en tant qu’objet même, manifeste
des qualités indéniables d’invention graphique, et nous renseigne sur la vie
d’un « bâtiment » comme l’IR, nous intéresse avant tout comme « témoignage ». Nicolas Cirier n’a, semble-t-il, jamais eu affaire à la psychiatrie. D’une
part, le milieu de la typographie comportait en son sein un certain nombre
d’originaux; par ailleurs, se servant des seules armes de la typographie, Cirier
n’a sans doute jamais paru être quelqu’un de « dangereux », enfin le contexte
historique lui a certainement permis d’épancher, voire d’étancher, une grande
part de ce que suscitait en lui ce qu’il ressentait comme une persécution de la
part de Lebrun. Je ferais aussi l’hypothèse que l’écriture, bien que déferlant
hors du cadre jusque-là très contenant de la correction d’épreuves, et la publication ont valu comme solution à ce qui l’a débordé, envahi dès lors qu’il n’a
plus été « tenu » par sa fonction de correcteur.
Il me semble que l’élément déclenchant de ce qu’il faut bien appeler le
délire, même s’il est typographique, de Nicolas Cirier, est en fait sa nomination, à l’issue du concours, au poste de correcteur de 2e classe. Fait notable,
Cirier annonce publiquement la sortie de son ouvrage en apposant deux
affiches sur la façade de l’hôtel de Rohan (cf. reproduction, fig. 4). Ne peut-on
voir là, sous une forme inversée, un écho de la publication de son nom dans
Le Moniteur universel, à l’issue du concours ? Ce qui se révèle au moment de la
nomination de Lebrun comme administrateur, puis se redouble lorsque Audiguier est nommé à son tour, n’est-ce pas, dans l’après-coup, ce qui s’est ouvert
au moment de sa propre nomination ?
Il est intéressant de mettre en regard ces phrases du père de Nicolas, qui
figurent à la fin de
l’Apprentif…, logées dans une forme de sablier insérée dans
l’arbre généalogique reconstitué par Cirier, phrases écrites lorsque Jean-Bap-tiste Cirier était émigré en Pologne et qu’il pensait mourir : « J’ordonne à mes
enfants, à Marie-Louise, à Marie-Catherine, à Nicolas-Louis-Marie-Domi-nique, de vivre entre eux dans la meilleure union, d’obéir à leur mère tout le
temps de leur vie, et de tâcher par une conduite vraiment filiale d’adoucir
l’amertume de ses peines et de ses maux. Ce n’est qu’à ce prix que je leur
donne à tous les trois ma bénédiction paternelle. Quant à Nicolas, si je devais
le voir un jour se départir de ces précieuses qualités de douceur et d’honnêteté,
cent fois préférables au savoir le plus étendu, le plus complet
[17], oh ! je suis sûr
de le faire à l’instant rentrer en lui-même en lui mettant sous les yeux les
lignes ci-après, en lui recommandant la mémoire de son excellent père [… ]. »
Dans sa course frénétique au poste de correcteur de 1re classe – « être le
premier » –, dans sa soif alors démesurée d’acquérir le plus de connaissances
possible, en particulier dans le domaine des langues, les nominations de
Lebrun, puis d’Audiguier, n’ont-elles pas joué comme rappel de cette injonction paternelle ?
La construction, tant formelle que du point de vue du sens, de L’Apprentif… constitue une énigme. Le livre se présente comme une suite de citations,
véritables ou inventées à son profit, où Cirier utilise comme autant d’armes
dirigées contre Lebrun les différents moyens graphiques à sa disposition :
corps, capitales, bas de casse, italiques, y compris des caricatures qu’il dessine
lui-même. D’emblée, Cirier annonce la couleur : « Voici une publication qui a
la prétention de ne ressembler à aucune autre. – M. de HIC -HAEC -HOC et autres
lieux, Poisson de mars et avril 1840, p. 1, t. I. »
La page d’envoi comporte les fameux mots de Lebrun lors de la démission de Cirier et se poursuit par une page de dédicace (voir fig. 5) où Cirier
écrit, cherchant à qualifier Lebrun : « Le mot dont j’ai besoin manque à la
langue, il n’ose pas encore s’avouer français [… ] » Vient ensuite une page où,
jouant avec les lettres, il forme de somptueuses anagrammes avec le mot
administrateur, la plus belle consistant en un « MAINS DU TRA ÎTRE » qui, comme
aurait pu le dire Lacan, lui vient « comme bague au doigt » pour qualifier ce
pauvre Lebrun, et lui fait regretter d’avoir raté sa véritable vocation, lui qui
était « né pour l’anagramme »… Tout cet ouvrage est à la fois une longue supplique, doublée de reproche, adressée à Lebrun, où Cirier questionne sans
relâche ce qui permettrait de faire limite à son incessante quête d’un savoir
absolu, sans faille.
On pourrait dire qu’il écrit « à coups de citations ». Mais quel statut donner à ces citations ? Ne peut-on y voir l’équivalent d’hallucinations, dans la
mesure où très souvent ces citations apparaissent comme des fragments jetés,
épars, ici et là, au gré d’un mot qui le saisit ? À l’appui de cette hypothèse, le
fait que la plupart des papiers collés sur les pages (en cela Cirier apparaît
comme un précurseur de notre moderne post-it… ) sont autant de pensées
« appelées » par tel ou tel mot, que Cirier ne semble pouvoir contenir dans la
forme traditionnelle du livre : il lui faut immédiatement remplir cette brèche
qui vient de s’ouvrir; à un moment donné, il évoque, en italiques, son « horreur du vide ». Et il s’agit bien, dans la forme même donnée à L’Apprentif… de
combler ce trou qui ne cesse de menacer de l’engloutir.
Dans les années qui suivent la publication de
L’Apprentif…, Cirier, qui est
retourné un temps en province, finit par regagner Paris en 1842. Il ne peut
oublier l’affront qui lui a été fait, et peu à peu il fomente le projet de provoquer Lebrun en duel. Cela va durer plusieurs années, et c’est à la faveur de la
Révolution de 1848 qu’il va estimer le moment venu de mettre son projet à
exécution, peu de temps après avoir porté publiquement le drapeau de la
typographie
[18]. « Le 25 mars, jour fatidique, il se lève dès 3 heures du matin,
écrit, prépare “l’expiation”. Toute la matinée se passe dans de cruelles
angoisses ; personne ne voudra l’accompagner. C’est à midi et demi, à l’Imprimerie nationale, que notre rebelle, après avoir relu l’Évangile, est reçu
aimablement par le directeur : en l’espace d’une minute et trente secondes, il
lit à Lebrun son billet de défi, ponctué par le soufflet républicain d’un gant de
laine
[19]. »
Lebrun, interloqué, et la scène n’ayant eu aucun témoin, ne donne aucune
suite. Le 22 avril, n’ayant eu aucune réponse, Cirier publie Justice !, un pamphlet où il dénonce « un grand criminel », « un lâche brigand », « le plus
ignoble des malfaiteurs ».
Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec Cirier, Lebrun démissionne
de son poste peu de temps après, en mai 1848. Si, à partir de là, Cirier ne
s’adresse plus directement à lui, semblant trouver dans cette démission un
apaisement, il n’en continue pas moins ses recherches sur le langage, et c’est
en 1850 qu’il publie ce que je considère comme son autre ouvrage majeur :
L’Horthographe rhendhue phacilhe, article paru dans
L’Éducation professionnelle
et progressive, puis reparu peu de temps après dans la même revue, avec une
adjonction de textes, sous le titre plus classique de
L’Orthographe rendue
facile
[20]. S’il fait écho, avec cette publication, à une préoccupation de l’époque concernant la réforme de l’orthographe (déjà !), j’y vois pour ma part la
poursuite de ce qui s’est engagé avec
L’Apprentif… Dans cet assemblage de
textes, il questionne d’une part l’équivoque entre l’écrit et l’oral : « Nous
mentions par les mentions des options que nous options, lorsque nous translations les translations, quand nous nous exemptions par des exemptions, et
que nous contractions des contractions
[21] [… ]. » Suit une liste interminable
(voir fig. 6).
D’autre part, il propose, pour simplifier l’orthographe, et en invoquant
saint Augustin, pas moins, de résoudre le problème posé par des mots tels que
par exemple « carotte », « allumette », etc. Là où certains proposent une suppression qui donnerait « carote », « alumète », lui, ne pouvant se « résoudre à
dépouiller
[22] » ces mots, propose une autre solution. S’inspirant donc de saint
Augustin qui estimait que « les ailes ne sont pas un fardeau pour l’oiseau, bien
au contraire », il propose ainsi de rajouter des lettres, par exemple pour le mot
orthographe : « On se bornera à enrichir d’une H le vieux mot
orthographe :
HORTHOGRAPHE, et tout sera dit. On procédera de même pour tous les mots susceptibles d’admettre une ou plusieurs H
[23]. » Il y voit un moyen, en outre, préoccupé qu’il est toujours par la défense des « petits », de développer les
métiers de l’imprimerie… Dans cette même veine, il propose, pour pouvoir
trancher entre « allure » et « allusion », qui tout en comportant deux « l », se
prononcent différemment : « Là où il faut prononcer deux consonnes, on en
écrira quatre :
allllusion,
attttique,
horrrrible
[24]… »
Dans cet assemblage de textes, par ailleurs extrêmement drôle, où se
manifeste beaucoup plus d’humour que dans L’Apprentif…, Cirier joue beaucoup plus aussi avec son nom propre, signant respectivement ses textes,
« N. Cirier, typographe », « Jean-Sorcelle Etymolofarine », « Routinot de La
Routinière », « Néographus Cerarius », « N. C. » et « Nicolaos Uzajowitz »
(composé en caractères gothiques).
Sa quête, cependant, reste la même : comment lever l’équivoque inhérente
au langage ? Comment faire cesser cette béance ouverte avec sa nomination à
l’Imprimerie royale ?
Ne peut-on voir ce même souci à l’œuvre dans son invention de l’alphabet
stigm-ortho-graphique, constitué de «
points disposés en ligne
droite, diversement espacés et groupés », puis dans celle de la
monostigmatographie ou
thaumasiographie, « merveilleuse écriture », qui eût permis, selon lui, « de remplacer toute une bibliothèque à l’aide d’un seul
point judicieusement marqué
dans la page
[25]. »
La thaumasiographie, fin ou comble de l’équivoque ?
Nicolas Cirier, veuf depuis deux ans, meurt à Paris le 28 octobre 1869, son
chien, Boute-en-train, à ses côtés.
[1]
Cette présentation, qui, pour l’essentiel, a été faite à l’occasion d’un colloque du Grec, en novembre
2000 à Paris, est l’état actuel d’un travail en cours.
[2]
Raymond Queneau,
Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, 1965, p. 285. Notons qu’il mentionne
déjà Cirier dans
Les Enfants du limon, Paris, Gallimard, 1938.
[3]
Didier Barrière,
Un correcteur fou à l’Imprimerie royale : Nicolas Cirier ( 1792-1869). Je salue ici le travail
de « bénédictin » de D. Barrière, qui prépare une biographie plus complète de N. Cirier. Un grand
nombre des éléments biographiques répertoriés ici sont tirés de son livre.
[4]
Que Dominique de Liège soit ici remerciée de fréquenter le Collège de Pataphysique… Pour ce qui
concerne le titre de son ouvrage, Cirier justifie ainsi le « f » : « [… ] l’ancien est bon à garder, à cause
de l’euphonie et en vue de la symétrie [… ] ».
[5]
Sur les registres scolaires que j’ai pu consulter à la Bibliothèque municipale de Reims (BMR), où se
trouve l’essentiel des documents relatifs à N. Cirier, ce dernier apparaît à plusieurs reprises sous le
nom de Cirier-Tourment, voire Tourment seul, ce qui visait à le distinguer du fils du frère aîné de son
père, fils prénommé également Nicolas.
[6]
D. Barrière, « La bibliomanie hétéroclite de Nicolas Cirier », dans la revue
Le Livre et l’estampe,
Bruxelles, XXXIX, 1993, n° 140.
[7]
Afin de ne pas exagérer le nombre de notes, les citations entre guillemets sans mention spéciale renvoient toutes à
L’Apprentif…
[8]
D. Barrière,
Un correcteur fou…,
op. cit., p. 6.
[9]
Id., p. 16.
[10]
Du grec
prôtos, premier, soit chef d’un atelier de composition typographique.
[11]
Souligné par moi.
[14]
Id. Cela mériterait tout un développement, mais de fait, dans les années qui vont suivre, Lebrun
« accueillera » véritablement tout ce que Cirier va lui adresser, manifestant réellement de l’intérêt
pour ses publications, tout en restant impavide devant les demandes répétées de ce dernier de lui
« faire une petite place » à l’IR, de lui accorder un peu de son « affection »…
[15]
Entre autres cibles de son épistolomanie, le ministre de la Justice Félix Barthe, compatriote d’Audiguier, qui avait vraisemblablement recommandé ce dernier. Mais c’est surtout Lebrun qui sera littéralement bombardé de lettres.
[16]
R. Queneau,
Bâtons, chiffres et lettres, op. cit., p. 289.
[17]
Souligné par moi.
[19]
D. Barrière,
Un correcteur fou…, op. cit., p. 16.
[20]
Cet ouvrage est publié dans l’ouvrage de D. Barrière susnommé.
[21]
D. Barrière,
Un correcteur fou…, op. cit., p. 42-43.
[22]
Souligné par moi.
[23]
D. Barrière,
Un correcteur fou…, op. cit., p. 46. Cette « H » – qu’on ne peut évidemment s’empêcher
d’écrire aussi hache… – apparaît déjà dans une des rares coquilles de
L’Apprentif… : p. 41, en note, au
lieu d’écrire « humblement », il écrit « humblemeht ».
[24]
D. Barrière,
Un correcteur fou…, op. cit., p. 47.