2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Lectures
Une nouvelle biographie de Freud
Anne Porge
Emilio Rodrigué, Freud. Le Siècle de la psychanalyse,
trad. de l’espagnol par Patricia Rey, Paris, Payot, 2000,2 vol.
La parution début 2000 de cette nouvelle biographie intitulée Freud. Le
Siècle de la psychanalyse, est un événement car d’abord rédigée en portugais
puis traduite en espagnol par un psychanalyste latino-américain, Emilio
Rodrigué ; celui-ci Argentin d’origine, vit au Brésil, à Salvador de Bahia où il
a épousé une mère de saints du candomblé, Graça. Aujourd’hui, cet ouvrage
est publié en français, ce qui est une initiative éditoriale trop rare.
Emilio Rodrigué a 29 ans et se trouve à Londres au moment de la parution du premier volume de l’œuvre « pharaonique » d’E. Jones, La Vie et
l’œuvre de Sigmund Freud, dédiée à « Anna Freud, digne fille d’un immortel
génie ». Après avoir appartenu à la British Psychoanalytical Society, Emilio
Rodrigué fut membre didacticien à l’IPA, jusqu’à ce qu’il participe, en 1971, à
la formation de Plataforma, groupe contestataire argentin. Il se positionne
dans cet ouvrage comme un tiers-mondiste qui se tourne vers l’Europe et
donne sa version de l’histoire du mouvement psychanalytique et de sa fondation par Freud.
Dans la lignée des historiens de la psychanalyse, E. Jones, le « menteur
gallois », D. Anzieu, A. de Mijolla, É. Roudinesco, P. Gay, Sulloway, P. Swales,
« l’historien punk de la psychanalyse », Ilse Grubich-Simitis et de tant
d’autres, il se qualifie de franc-tireur.
Le style de ce travail peut surprendre, irriter même : des expressions très
colorées, les têtes de chapitre par exemple – la passerelle du rêve; un bond de
félin ; un juif à la cour du roi Charcot; le cœur tenaillé ; l’esquisse, un buste
renié; l’immolation d’Emma Eckstein; à propos de bombes et de pets; le moi,
ce clown ; la malédiction d’Irma…, des envolées lyriques plus ou moins réussies, des formules à l’emporte-pièce, le ton souvent catégorique, son exubérance. Loin des archives, car il ne connaît pas l’allemand, Emilio Rodrigué,
« éclectique chevronné », a évité de faire une compilation poussiéreuse.
« Archet à la flèche unique », pour reprendre le conte africain cité dans son
prologue, il décoche ses traits en reprenant pas à pas le parcours de Freud.
« Un biographe né est un individu cruel avide d’anecdotes », écrit-il. Ce livre
n’en manque pas et fourmille d’informations aussi bien sur la vie personnelle
de Freud que sur l’histoire du mouvement psychanalytique, toujours située
dans son contexte politico-culturel. Fortement documenté, Emilio Rodrigué
livre ses sources (travaux anglophones, francophones et latino-américains).
On peut regretter que les références, parfois incomplètes, n’aient pas été établies plus rigoureusement pour l’édition française (les articles et ouvrages
cités ne sont pas toujours répertoriés dans leur édition d’origine). On peut
s’agacer aussi des nombreuses coquilles typographiques, fautes d’orthographe ou traductions approximatives (renégation pour Verleugnung, par
exemple). Emilio Rodrigué commente abondamment (parfois abusivement ?)
les textes sur lesquels il prend appui : textes de Freud lui-même (y compris ses
correspondances personnelles, notamment les lettres qu’il a écrites à Martha,
sa femme) et bien sûr les nombreuses publications le concernant. Lacan est
souvent cité mais aussi des auteurs dont les travaux plus récents proviennent
d’Argentine et du Brésil, par exemple, ce qui étoffe son travail de façon particulière (Enriquez, Garcia Roza, O. Souza, Masotta, et quelques autres).
Praticien depuis cinquante ans, Emilio Rodrigué « invente une fiction
vraie et féroce de Freud ». Il témoigne de la façon dont Freud l’a habité dans
le temps de rédaction de son ouvrage, « affrontement » qui dura cinq ans et
dont il dit ne pas être sorti indemne. L’« alchimie » de cette relation donne une
« consistance humaine » à Freud, pour reprendre une expression de Sartre
dont le scénario lui sert de point d’appui à plusieurs reprises. Freud a dû
« ouvrir un chemin seul et pas à pas à travers une forêt enchevêtrée », comme
il l’écrit lui-même à Marie Bonaparte le 11 janvier 1927. Emilio Rodrigué
montre bien le parcours de Freud qui lutte sur tous les fronts avec ses « paladins » ; seigneurs de l’anneau, garde prétorienne, guérilleros, etc., les métaphores guerrières foisonnent. Il retrace la carte politique des générations
d’analystes, où les femmes jouent un rôle important, autour des pôles viennois, suisse, berlinois, hongrois, français, anglais, puis outre-Atlantique. Voici
un florilège très partiel de la manière dont il désigne quelques-uns de ces
moments de l’histoire : Freud et Breuer, la poule et l’aigle ; Freud et Fliess, le
cœur tenaillé; Jung, le fils héritier; Adler et le coup de Nuremberg ; Ferenczi,
« le grand Vizir », dixit Freud; Anna, la jumelle de la psychanalyse; l’ouragan
kleinien, à Londres; la bataille des guérisseurs d’âme; la bataille de l’analyse
pour enfants. Emilio Rodrigué fait une place aussi aux « grands fantômes de
la Cause » : Hermine Hugg-Helmuth et le « frère animal » de Lou Andreas-Salomé, Tausk, le « sauvage au cœur tendre dont les historiens parlent peu »
(que Freud adressa à H. Deutsch et qui se suicida le 3 juillet 1919). On peut
apprécier aussi les dossiers constitués autour de la question de l’analyse profane, du cas Reich » (« Débarrassez-moi de Reich », aurait dit Freud), et de l’affaire Max Eitingon, chapitre intitulé : « À vous de décider… » (s’il a pris part
ou non à de graves décisions à l’encontre de hauts dignitaires russes).
Freud lutte avec l’épée et la plume. Il a un souci éditorial constant. Le Verlag connaît souvent des difficultés financières (Emilio Rodrigué se demande
pourquoi cette revue est toujours au bord du gouffre alors que, à Londres, The
Hogarth Press s’avère rentable). C’est en 1923 qu’est prise la décision de publier
les Gesammelte Werke. Se pose alors la question de leur traduction. À la même
époque, une petite maison d’édition espagnole, la Biblioteca Nueva de
Madrid, entreprend, sous la direction d’Ortega y Gasset, la traduction par
Luis Lopez Ballesteros, des Obras completas de Freud, travail dont ce dernier fit
l’éloge (Freud parle à cette occasion de son « enthousiasme juvénile pour l’immortel Don Quijote » et de l’adorable langue castillane. Pourquoi Freud n’est-il jamais allé en Espagne ?, demande Emilio Rodrigué). En anglais, les
traductions de Brill ayant été très critiquées (celles des Trois Essais et celle de
Psychopathologie de la vie quotidienne, dans laquelle il remplace les histoires
juives drôles par des boutades de Brooklyn), Alix et James Strachey, tous deux
en analyse chez Freud, entreprennent à leur tour la traduction; par la suite, ce
travail devient une « entreprise collective » (avec Joan Rivière, J. Rickmann et
E. Jones), intitulée Standard Edition, « seul monument digne de Freud pour les
générations futures », dit Jones, qui tient plus du mausolée que de la traduction, selon Emilio Rodrigué. À cette occasion, il reproche à Jones, « gardien des
reliques », de souhaiter une édition anglaise digne de confiance, définitive, qui
fixe une unité standard pour les générations futures, dans le souci d’uniformiser. Emilio Rodrigué situe là le commencement de l’hégémonie anglaise
dans le problème politique du contrôle de la diffusion de la parole freudienne.
Jones, qu’Emilio Rodrigué a rencontré à Londres quatre ans avant sa mort, fait
l’objet d’attaques souvent virulentes de sa part. Il en fait lui-même la
remarque et se reproche sa dureté. Il reconnaît alors la loyauté dont Jones a fait
preuve dans le conflit qui opposait Anna Freud et Melanie Klein et surtout son
courage lorsque les nazis entrèrent à Vienne et qu’il partit chercher Freud et
sa famille pour les installer à Londres.
Freud était atteint d’un cancer et souffrait atrocement depuis des années
déjà. Il retrace la conduite des traitements de Freud : le diagnostic a longtemps
été incertain, certaines opérations différées de façon peu pertinentes (il parle
d’une « colossale déraison médicale » lorsqu’une intervention a été remise de
plusieurs semaines pour permettre à Freud d’aller à Rome avec Anna après la
mort de son petit-fils), d’autres auraient pu être entreprises de façon plus
adaptées, certaines peut-être évitées, enfin sa prise en charge par le docteur
Hajek, qui soigna aussi Franz Kafka, semble discutable. Emilio Rodrigué
décrit de façon très émouvante la patience de Freud et son courage exemplaire
dans sa « bataille » de chaque instant face à toutes ses terribles douleurs. Il
raconte aussi très bien son désespoir après la mort de Heinele, son petit-fils;
il cite la lettre que Freud adresse à Lou Andreas-Salomé dans laquelle il se
plaint qu’« une carapace d’insensibilité se forme lentement autour de lui… et
que tout est resté aussi intéressant qu’autrefois mais il manque une sorte de
résonance ».
À titre de curiosités, nous retiendrons deux visites à Freud racontées dans
cet ouvrage : sa rencontre à Leyden, la terre de Rembrandt, pendant l’été 1908,
avec Gustav Mahler (le parrain de Hans), qui souffrait d’impuissance
sexuelle. L’entretien dura quatre heures et produisit un effet bénéfique. La
visite que lui fit Salvador Dali, accompagné de S. Zweig, à qui Freud écrit
pour le remercier de lui avoir amené ce jeune Espagnol avec ses yeux de fanatique qui lui fait reconsidérer son opinion sur les surréalistes. Pendant tout
l’entretien, Freud fixa Dali des yeux et ne lâcha pas son regard, même lorsque
celui-ci lui tendit la revue qui publiait son article sur la paranoïa.
Pour conclure, nous retenons de ce livre foisonnant une invite à suivre le
fil du travail impertinent d’un psychanalyste engagé qui a contribué passionnément à la diffusion de la psychanalyse en Amérique latine. Nous ne devons
cependant pas oublier les réserves de Freud concernant ses futurs biographes.
Freud, qui détruisit à plusieurs reprises ses correspondances, notes, journal et
manuscrits, écrivait à Martha le 28 avril 1885 (déjà !) : « Que mes biographes
tempêtent à leur aise ! Ne leur rendons pas la besogne trop facile. Que chacun
d’entre eux croie bonne sa “conception du développement du héros” ; je me
réjouis dès maintenant de penser qu’ils se tromperont tous. »