Essaim
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I.S.B.N.2-86586-895-8
234 pages

p. 39 à 57
doi: en cours

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no7 2001/1

2001 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

La signature en défaut

Annie Tardits
Dans une communication à la Société française de philosophie, Foucault s’est proposé d’articuler la question « Qu’est-ce qu’un auteur ? ». Il part pour cela d’un thème alors récurrent de la critique, l’effacement de l’auteur, pour reconnaître dans le « qu’importe qui parle » de Beckett « le principe éthique, le plus fondamental peut-être, de l’écriture contemporaine [1] ». De la notion un peu imaginaire de « disparition » de l’auteur (et donc du couple historiquement constitué de « l’homme-et-l’œuvre »), il entend dégager « le lieu vide – à la fois indifférent et contraignant –, les emplacements où s’exerce sa fonction ».
Si l’indifférence « éthique » à l’individu écrivant fait valoir une écriture référée à elle-même, ordonnée à la nature même du signifiant, ouvrant « un espace où le sujet écrivant ne cesse de disparaître », elle laisse entière la question de la délimitation de l’œuvre. Elle risque en outre de transférer les caractères empiriques de l’auteur à un anonymat « transcendantal » qui restitue de fait une sacralité originaire de l’écriture. L’usage du nom d’auteur, dans sa proximité et sa différence d’avec le nom propre, permet de situer la « fonction auteur » comme ce qui règle le regroupement et la mise en rapport d’un certain nombre de textes présentant une homogénéité ou relevant d’une filiation. Ainsi en va-t-il de ces « auteurs » que sont Homère, Hippocrate, Bourbaki. On apprend d’eux que le nom d’auteur ne concerne pas l’état civil mais un mode d’existence, de circulation, de fonctionnement, de réception du discours. Foucault rappelle qu’avant de devenir un objet d’appropriation codifiée par le droit, avant de devenir une marchandise, le texte porteur de la fonction auteur fut, au croisement du sacré et du profane, un acte chargé de risque. Il indique aussi le chiasme advenu aux XVIIe-XVIIIe siècles : les textes « littéraires » qui, pour certains, circulaient anonymement ne furent plus reçus que dotés de la fonction auteur alors même que les textes scientifiques, qui devaient jusque-là être référés à un auteur faisant autorité, furent désormais reçus dans l’anonymat d’une vérité démontrable et garantie par une systématicité.
Foucault radicalise son approche de la fonction auteur en l’appliquant à une occurrence particulière : on peut être, avec un livre ou un ensemble de textes, auteur d’une tradition, d’une discipline, à l’intérieur desquelles d’autres livres et d’autres auteurs vont prendre place. Si le phénomène n’est pas nouveau comme le montrent Aristote, les Pères de l’Église et Hippocrate, Foucault soutient qu’un nouveau type d’auteurs apparaît au XIXe siècle. Marx et Freud ne sont pas seulement auteurs du Capital et de L’Interprétation du rêve, avec ces livres ils sont « fondateurs de discursivité ». Ce faisant, ils produisent « la possibilité et la règle de formation d’autres textes », incluant la possibilité d’introduire dans la discursivité des différences avec les hypothèses et concepts fondateurs. Là est l’écart entre la fondation d’une scientificité, qui peut inclure la nécessité de sa formalisation ou de sa redécouverte, et la fondation d’une discursivité qui inclut nécessairement l’oubli, voire l’esquive, un oubli et une esquive qui ne peuvent être levés que par un « retour à ». Le retour à ce qui est en creux dans le texte, qu’on n’a pas su lire ou qu’on a évité, peut transformer la discursivité elle-même qui se tient ainsi dans un écart avec la scientificité quoique pas sans rapport avec elle.
La conférence eut lieu le 22 février 1969. Lacan était présent, il participa à la discussion où furent évoquées les discussions violentes et pathétiques qui pouvaient affecter le collectif Bourbaki des nuits entières pour se mettre d’accord sur une pensée fondamentale ou une intériorisation subjective d’une formulation axiomatique. Un an avant, il avait engagé l’aventure d’une revue, Scilicet, explicitement référée à la « signature collective sous laquelle une équipe a refait, sur le fondement de la théorie des ensembles, l’édifice entier des mathématiques [2] ». Dans cette revue, lui signait. Dans sa conférence, Foucault avait avancé la nécessité d’élaborer une typologie des discours qui permettrait d’y situer la place du sujet. Il avait aussi distingué la formalisation et les opérations théoriques mises en œuvre pour fonder ultérieurement une scientificité entachée d’intuition et l’opération du « retour à » qui, dans la discursivité, est orientée non vers le seul texte mais vers la « couture énigmatique de l’œuvre et de l’auteur » en tant qu’instauratrice de discursivité.
 
Le temps de l’invention
 
 
Les premières publications de Freud, articles ou monographies, sont celles d’un homme de science et d’un médecin : études de laboratoire, observations cliniques, études critiques. Le résumé bibliographique qu’il fait en 1897 des 38 publications qu’il présente pour sa candidature au poste de « Professor extraordinarius » met en série l’examen des tissus des énigmatiques organes sexués de l’anguille, la monographie qu’il dira plus tard « botanique » « De la coca », une monographie sur les diplégies cérébrales chez l’enfant, sa communication de 1896 à l’Association pour la psychiatrie et la neurologie « Sur l’étiologie de l’hystérie » qui fut jugée par son président comme « un conte de fées scientifique [3] ». À deux exceptions près, ces travaux sont publiés dans des revues médicales, neurologiques, physiologiques ou dans des collections scientifiques.
Avec « De la coca », Freud s’est fait passeur auprès de la communauté médicale internationale du savoir dispersé dans différentes publications depuis la découverte de l’alcaloïde de la plante, la cocaïne. Il présente ce travail à sa fiancée tantôt comme un « essai thérapeutique » (« C’est maintenant seulement que je me sens médecin » (lettre du 25 mai 1884)), tantôt comme un « poème à [la] gloire » de la « substance magique » qui l’enthousiasme (lettre du 2 juin 1884). L’examen du dossier éclaire l’intrication des dimensions collective, individuelle et subjective de la recherche et de la découverte [4]. Concentrant exclusivement son attention sur la recherche d’un anesthésique local en ophtalmologie, C. Koller saisit au vol l’indication, que Freud transmettait mais sans s’y arrêter, du pouvoir anesthésiant de la cocaïne. À des titres différents, leurs deux noms furent donc, dans ces années, associés à la transmission et à la découverte d’un savoir sur la cocaïne. Il n’y eut entre les deux hommes, collègues et amis, nulle querelle de priorité, chacun étant au fait de la part spécifique prise par l’autre.
Parmi les publications, rassemblées dans la bibliographie, trois sont faites en collaboration avec un autre médecin, O. Rie en 1891, J. Breuer en 1893 et 1895. Les Études sur l’hystérie reprennent la communication provisoire commune de 1893 et y ajoutent trois chapitres attribués respectivement à Breuer et à Freud. Freud ayant entre-temps élaboré la notion de défense qui contredit la théorie des états hypnoïdes, l’écriture commune, qui avait eu lieu au prix d’un véritable combat entre les deux collaborateurs, n’est plus possible ; mais la publication commune reste possible. L’« Avant-propos », signé en commun, signale les contradictions que le lecteur rencontrera, dues à des « différences d’opinion naturelles et justifiées » mais qui ne portent pas atteinte à l’opinion qu’ils partagent sur le rôle de la sexualité dans la pathogenèse de l’hystérie. L’« Avant-propos » de la deuxième édition en 1908, rédigé séparément, prend acte de l’écart qui s’est creusé. On peut noter que Rie et Breuer sont deux des trois médecins que convoque le rêve de l’injection faite à Irma, le troisième étant Rosenberg qui publia une étude sous la direction de Freud.
Entre le « conte de fées scientifique » qui en avril 1896 reçut un accueil glacial et l’analyse de l’oubli du nom Signorelli, publiée en décembre 1898, Freud ne publie rien au titre de ce qu’il nomme désormais « psychanalyse », sinon un article qu’il considère comme un bavardage « passablement impertinent » (lettres à Fließ des 4 janvier et 9 février 1898). Ni scientifique, ni psychanalytique, « La sexualité dans l’étiologie des névroses » n’est pas, dans son impertinence non dénuée d’un certain enthousiasme, un texte anodin [5]. Freud y annonce rien de moins qu’une nouvelle catégorie de médecins, « dans l’avenir sans doute nombreux », qui, forts de l’intelligence de l’essence des affections psychonévrotiques, pourront en assurer un « traitement radical ». Cela exigera une formation scolaire (Schulung) particulière [6], le renoncement à toute autre activité médicale, une sincérité à l’égard de la vérité de ces maladies. Ce sera l’occasion, pour ces médecins, d’une « intelligence satisfaisante » (befriedigende Einsicht) de la vie psychique des êtres humains. Freud annonce dans cet article qu’il travaille à élaborer ce fondement d’une psychologie des névroses en rendant « crédibles certaines hypothèses sur la composition et le mode de travail de l’appareil psychique ». C’est l’objet du livre qu’il écrit sur l’« interprétation du rêve ». Il souligne que là est la nouveauté de son travail car la doctrine de l’étiologie sexuelle des névroses n’est pas neuve et on pourra en contester l’originalité « dès qu’on aura renoncé à en dénier (leugnen) la pertinence ». Ce savoir sur l’étiologie sexuelle, dont Freud cherche à faire un acquis pour la science, court, non reconnu, de tout temps, chez tous les auteurs et dans de nombreux courants souterrains de la médecine. Les « profanes » (Laien) en ont aussi « une obscure connaissance ».
Daté par sa note d’enthousiasme, ce texte fait date : il consomme publiquement le passage que Freud effectue de la scientificité où il est ancré à la discursivité qu’il est en train de fonder. Mais, aussi, il prend date : Freud fait signe (winkt) à ces futurs praticiens et chercheurs avec qui il prend rendez-vous. Il n’est pas dupe de l’effet d’annonce de ce texte « destiné à faire esclandre, ce qui lui arrivera. Breuer dira que je me suis fait grand tort » (lettre du 9 février 1898). Écrire la Traumdeutung est un acte risqué ; son auteur n’est pas sans le savoir. Au croisement de la sacralité dont a hérité le médecin et de la scientificité où il commence à chercher son assise, Freud construit les lois de l’inconscient pour rendre compte de la façon dont la vérité du sexuel opère comme cause dans le symptôme. En instaurant ce que Foucault appelle une discursivité (et que Lacan formalisera avec les « discours » dans son séminaire de 1969-1970, L’Envers de la psychanalyse), il transforme la scientificité d’où il part; il ne se situe pas en dehors mais, par la valeur accordée au témoignage du patient ou du rêveur et par la présomption de signification accordée au symptôme et au rêve, il renouvelle l’alliance de la science avec la vérité [7]. Jusqu’à la création d’une revue de psychanalyse, Freud continuera d’inscrire ses travaux dans des revues ou collections médicales et scientifiques. Lorsqu’en 1901 il publie « Sur le rêve » dans la série de Löwenfeld « Questions frontières de la vie nerveuse et psychique », il écrit la grande surprise qui fut la sienne quand il découvrit que « la conception non médicale du rêve, la conception profane, celle qui reste à demi prisonnière de la superstition, se rapproche de la vérité [8] ». L’enjeu du « Livre du rêve » (Traumbuch) est de produire une explication scientifique du rêve qui, en reconnaissant son interprétabilité, fasse une place à la vérité qu’approchait le savoir pré-scientifique.
Fonder la psychologie des névroses sur la connaissance du mode de travail de l’appareil psychique est autre chose que d’attendre ce fondement de l’organologie de Fließ. Annoncer qu’il y travaille avec L’Interprétation du rêve signe le mouvement de destitution du savoir qui était supposé par Freud à son ami. L’écriture de l’article s’engage dans les dernières semaines de la Selbstanalyse. Freud en parle à Fließ quelques jours après avoir noté à propos de la bilatéralité une divergence de leurs idées et tendances (lettres du 29.1.1897 et du 4.1.1898). Le jour où il termine l’article, il lui écrit qu’il laisse reposer son analyse pour se consacrer au « Livre du rêve » qui va coulant (fliessend) sous sa plume, et qu’il se réjouit de tous les « hochements de tête » que vont susciter ses audaces ( 9.2.1898).
Que le vœu récurrent d’un travail commun n’ait pas abouti à une publication est à mettre au compte de la dimension de supposition qu’avait l’attribution d’un savoir à Fließ. Le seul projet effectif qu’il y ait eu, au sortir de la difficile rédaction commune avec Breuer en décembre 1892, ne résista pas aux réticences et au malaise de Fließ, vite perçus par Freud dès le « congrès » suivant [9]. Mais au moment où Freud renonce au « grand travail commun », il institue Fließ en interlocuteur scientifique de ses trouvailles et en « Messie » qui résoudra techniquement la question de la conception. Le vœu, et non plus le projet, d’une coordination puis d’un rassemblement de leurs travaux reviendra, intriqué de façon complexe au procès d’écriture et de publication de Freud. Freud peut y songer, mais aussi bien avoir le sentiment qu’il ne doit (soll) pas encore écrire là-dessus ( 4.12.1896). En mai 1897, Freud rédige et publie la bibliographie de ses travaux, envoie à Fließ les deux derniers manuscrits M et N. Une obscure prescience que quelque chose d’essentiel va s’ajouter à ce qu’il a déjà construit l’oblige à commencer l’élaboration (Bearbeitung) du rêve ( 16.5.1897) et la Selbstanalyse qui lui donnera son assise.
Du printemps 1896 à décembre 1898, Freud n’a donc publié que la bibliographie qui clôt un cycle de travaux et un article d’annonce. Ce blanc dans la publication, temps d’isolement croissant où il en viendra même à renoncer à ses conférences, est ainsi encadré par le passage au public du nom « psychanalyse » en février 1896 et par l’article où Freud analyse l’oubli du nom Signorelli : un « nom d’artiste [10] ». Quelques jours avant son départ pour l’Adriatique au cours duquel advint cet oubli, Freud avait fait part à Fließ de l’oubli récent d’un autre nom d’auteur, le nom d’un poète, et des grandes lignes de l’analyse qu’il en avait faite, regrettant de ne pouvoir faire passer au public cette analyse ( 26.8.1898). La lettre du 22.9 où il évoque l’analyse de l’oubli du nom Signorelli se termine par cette question : « Mais comment et à qui rendre tout cela croyable ? » Cinq jours plus tard, Freud adresse à la Revue mensuelle de psychiatrie et de neurologie l’article qui rompt le silence de la publication.
Dans l’oubli réitéré d’un nom d’auteur, Freud rencontre une signature en défaut. Sans doute ne lit-il pas que ce qui ne fait pas retour du Signor refoulé, c’est le sign si proche du Sigm de sa signature, ni que l’image quasi hallucinatoire du visage du maître du Jugement dernier, surgissant dans le temps où vacille son identification au maître de la sexualité et de la mort, désigne le point d’où il est regardé [11]. Néanmoins, la restitution du nom d’auteur par un Italien cultivé, l’analyse de l’oubli de ce « nom d’artiste » et la formulation réitérée de la question de l’adresse au public permettent à Freud de signer le premier article de psychanalyse. Avant la Traumdeutung mais dans son mouvement, il inscrit l’extension du champ de la psychanalyse au-delà des névroses et de la visée thérapeutique.
Au moment où les premières pages de L’Interprétation du rêve sont envoyées à l’imprimeur, Freud évoque avec humour, à la troisième personne, l’auteur (Autor) du livre « très hautement significatif mais malheureusement pas encore suffisamment apprécié par la science » ( 3.7.1899). En 1904, il publie un article sur la méthode psychanalytique freudienne [12]. Écrite à la troisième personne, cette contribution à un livre de Löwenfeld sépare le nom de Freud comme scripteur, donné dans la préface par l’auteur du livre, du nom de Freud comme initiateur de cette méthode. Freud scripteur parle de Freud auteur de la méthode comme d’un autre. Si Freud ne se prend pas pour l’auteur de la Traumdeutung, c’est sans doute parce qu’il n’est pas sans savoir que par ce livre il est auteur de quelque chose qui dépasse le Traumbuch. Mais il ne peut davantage se dire à la première personne auteur d’un nouveau discours car il est lui-même l’effet de ce discours qu’il inaugure. En datant l’invention de la psychanalyse du rêve de l’injection faite à Irma et de son analyse, Freud a pourtant reconnu, sans le formaliser, que le désir qui le détermine dans son rapport au savoir inconscient est le véritable auteur.
Le rapport que Freud a entretenu, après la publication, avec le « Livre du rêve » manifeste un double mouvement de désappropriation et de réappropriation [13]. Les éditions de 1911 et 1914 ouvrent une partie du livre à la dimension d’œuvre collective par l’ajout de nombreux bouts de textes des analystes avec lesquels Freud poursuit l’élaboration de la psychanalyse. En 1914, deux essais de Rank ( 40 pages) sont intégrés au livre et son nom vient en page de titre. Il y restera jusqu’à la séparation de 1925, date à laquelle l’édition de la Traumdeutung en deux volumes permet à Freud de se réapproprier le texte de 1900. Ce double mouvement de désappropriation et de réappropriation est aussi repérable dans le rapport de Freud à l’invention de la psychanalyse. Les textes où Freud tente d’écrire l’histoire de sa découverte, et d’y situer l’exacte part qui lui revient, en témoignent [14]. Ces textes sont essentiels à la découverte elle-même. En situant son lieu et son moment, en tentant de cerner la place de l’auteur au regard non pas des livres qu’il a écrits mais du discours qu’il a fondé, ils élaborent un savoir sur le procès même de l’invention et de la construction du savoir dans la psychanalyse.
En 1914, Freud peut donc à la fois placer le nom de Rank en page de titre de L’Interprétation du rêve, sinon comme coauteur du moins comme collaborateur, et se reconnaître comme « l’exact auteur » (der richtige Urheber) de la psychanalyse [15]. Après avoir, en 1909 encore, souligné la part prise en premier lieu par Breuer, il peut désormais écrire qu’il est l’auteur premier, celui qui a donné la chiquenaude au mouvement. Il peut dire les droits et les devoirs qui lui reviennent pour avoir pris la responsabilité de mettre en mouvement l’Achéron et avoir supporté l’opprobre qui en a résulté. Il peut alors préciser son intuition de 1898 en formulant ce que fut le procès de création de la thèse sur l’étiologie sexuelle des névroses : Breuer, Charcot, Chroback lui ont transmis ce bout de savoir sans le reconnaître au moment même où ils l’énonçaient et même en le désavouant (verleugneten) ensuite. Leurs paroles sommeillèrent un temps puis se réveillèrent en se présentant comme une idée originale. La pensée de cette originalité le réconforta quand le vide se fit autour de sa personne.
Si Freud peut alors se déclarer véritable auteur de la psychanalyse et formuler comment s’est produite la découverte de l’étiologie sexuelle des névroses, c’est sans doute parce que quelques mois plus tôt il s’est confronté, avec l’écriture du « Moïse de Michel-Ange », à l’invention en acte, une invention dans la psychanalyse [16]. Le texte a été publié non signé ; Freud ne peut pas reconnaître cet « enfant de l’amour », ce « badinage » « non analytique ». Dans sa lecture de la statue, il s’est orienté avec le travail d’un critique qui a révolutionné l’attribution des tableaux en déchiffrant le nom de l’auteur dans des détails négligés où il reconnaît la véritable signature de l’œuvre. Freud construit le Moïse qu’a sculpté Michel-Ange en relevant des détails perçus mais négligés par les critiques, mis au rebut parce que livrant « un autre Moïse » non conforme au Moïse biblique. Par ce démenti, les critiques méconnaissent que Michel-Ange a créé son Moïse en relevant lui-même des contradictions du texte biblique démenties par le savoir officiel et en les inscrivant dans la statue. L’appareil théorique dont dispose Freud à cette date ne répond pas de cette construction. Il ne peut signer cette méthode qui ne présente qu’une « analogie » avec la méthode freudienne; il ne pourra la signer que dix ans plus tard, après avoir entrepris l’élaboration du concept de Verleugnung.
Entre-temps, en 1920, Freud a pu mettre au jour la part de « cryptomnésie » qui fut à l’œuvre dans l’importance accordée à l’idée incidente (Einfall) par la méthode de libre association [17]. Écrites à la troisième personne, ces quatre pages « sur la préhistoire de la technique analytique » sont signées F.; le nom d’auteur y est réduit, non sans équivoque, à la lettre initiale du nom propre. Confronté par hasard au texte de Börne, lu à l’adolescence et oublié, Freud ne manque pas de citer, sans commentaire, l’exemple qui illustre la consigne de transcrire « sans tricherie ni hypocrisie tout ce qui vous passe par la tête » : « Écrivez ce que vous pensez de vous-même, de vos femmes, de la guerre contre les Turcs, de Goethe, du procès criminel de Fonk, du Jugement dernier, de vos supérieurs… » Il souligne son étonnement à retrouver dans ce texte oublié l’importance qui revient au courage moral pour s’opposer à la censure quelle qu’elle soit. Freud a lui-même indiqué de façon récurrente la part prise par son courage moral dans ses avancées : ainsi pour la Traumdeutung, l’étude sur Léonard, L’Homme Moïse. Je ferai l’hypothèse que ce courage fut un fil décisif pour effectuer la couture de Freud à son œuvre.
 
Le moment de Scilicet
 
 
La forme « livre » que prit en 1966 le rassemblement raisonné de trente articles de Lacan n’a pas transformé la modalité qui fut et resta la sienne dans l’écriture : des articles adressés à des revues savantes. C’est son œuvre d’enseignement, le séminaire, qui s’inscrit, non sans faire problème, dans la forme « livre ». Si Lacan se fie plutôt à l’écrit pour la transmission [18], c’est en conservant la forme de l’article qui a longtemps prévalu dans le champ de la scientificité, celle que Freud a inlassablement soutenue avec les revues. Il importe d’ailleurs de noter que si « L’interprétation du rêve » est bien un livre, ce Traumbuch par lequel Freud a fondé le discours psychanalytique garde dans sa construction la forme d’une monographie scientifique où la généralisation inductive et le traitement des faits polémiques permettent de définir le concept de rêve, son essence, et de déterminer les lois de l’inconscient qui régissent le travail du rêve.
Fin 1967, Lacan prend l’initiative d’une revue, Scilicet, qu’il introduit comme « revue de l’École freudienne de Paris [19] ». Il propose une formule inédite dans le champ de la psychanalyse, complexe dans son dispositif, pour traiter la question du nom d’auteur. L’étrangeté de la formule surprend qui n’a pas été pris dans l’aventure, elle résiste aux rationalisations théoriques et subjectives. Tenter de l’éclairer peut en retour jeter quelque lumière sur certains de ses effets latéraux inattendus [20].
Le contexte de la création de Scilicet a son importance, même si ce n’est pas le lieu de l’analyser. Trois ans après la fondation de l’EFP par Lacan, les tensions institutionnelles sont grandes, tant dans le registre du pouvoir (démissions du directoire) que dans le traitement de la question de la formation [21]. Ces tensions révèlent que, dans sa tentative d’instituer une autre logique de formation du psychanalyste, la position de Lacan ne fait pas l’unanimité. Dans ce contexte, le pluralisme institutionnel et théorique de la revue L’Inconscient témoigne de l’ancrage de certains de ses élèves dans le modèle institutionnel qu’ils ont quitté. Lacan ne publie pas dans cette revue qui, après huit livraisons en deux ans, cesse de paraître à l’automne 1968 en raison de désaccords internes au comité de rédaction. Il répond de deux façons à la crise. La proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École est la première réponse. Lacan y formule les coordonnées théoriques et cliniques du devenir analyste dans la fin de la cure et propose aux psychanalystes qui le désirent un dispositif qui permette de reconnaître ce qui, de structure, est méconnu dans l’acte qui les détermine comme analystes. Scilicet est la deuxième réponse. « Organe dont l’école, freudienne, s’appareille », la revue est le moyen que Lacan propose pour surmonter dans l’école « l’obstacle qui [lui] a résisté ailleurs » et où il situe la cause de l’échec de son enseignement. Ce « remède de cheval », véritable « forceps », est le « principe du texte non signé » ; ce n’est pas l’anonymat puisque le non-signé « peut inclure qu’à un délai près [… ] les noms se déclarent d’une liste assumant l’ensemble de la publication ».
Lacan donne deux ordres de raisons au principe du non-signé. Ne pas signer lève un obstacle qui peut suspendre la plume de l’analyste : la référence au cas, soit au trait le plus particulier du sujet, risque en effet d’être dénonciatrice auprès de ceux qui pourraient repérer son analysant. Ne pas signer écarte en outre le piège du « narcissisme de la petite différence » où Lacan voit la cause de la « pitoyable confusion dont témoigne le tout-venant de notre production théorique ». Lever cet obstacle et écarter ce piège méritent « l’abnégation » que comporte le non-signé et que Lacan relativise en faisant référence au groupe Bourbaki : n’avoir pas signé une partie de l’ouvrage paru sous une signature collective n’a nui à aucun de ces mathématiciens.
La référence à l’équipe Bourbaki impressionne. À cette date, un groupe de mathématiciens, renouvelable selon des règles de permutation, a engagé depuis une trentaine d’années, sous le nom d’auteur Nicolas Bourbaki, la reconstruction formaliste des mathématiques, leur exposition axiomatique et systématique [22]. Leur ambition est de produire, grâce à une écriture formelle et sur le fondement de la théorie des ensembles et de la logique formelle, un ouvrage de référence pour les mathématiciens qui rende aussi la mathématique transmissible à un lecteur non spécialiste. En introduisant la notion de structure, leurs Éléments de mathématiques ont cherché à unifier le champ de la mathématique ; ils ont aussi orienté d’autres constructions de savoir. Avant cette introduction de Scilicet, Lacan avait déjà comparé la rigueur avec laquelle il exprime en lettres et symboles la cohérence logique de Freud avec la rigueur de la nouvelle logique mathématique que met en œuvre Bourbaki. Cette référence signe la confiance accordée dans ces années-là par Lacan au mathème pour transmettre la psychanalyse, passer du savoir du mythe, devant lequel Freud n’a pas reculé pour penser l’impossible, au savoir de la structure. Il lui arrive de parler de son algèbre, qui élabore comment le sujet est formellement articulé à la lettre dans un procès logique.
En référant le principe du non-signé à Bourbaki, Lacan semble proposer que cette tâche de formalisation, annoncée dès le rapport de Rome, devienne œuvre collective. Mais il défait aussitôt cette référence avec trois arguments. D’une part, dans le champ de la psychanalyse, la « laxité » des symboles empêche de se faire abri d’un nom collectif [23]; d’autre part, il convient d’y préserver la béance propre à la place du sujet. La formalisation mathématique, transmissible intégralement, restera un idéal, le mathème psychanalytique que Lacan construit restera un objet local, sans calcul ni démonstration. Enfin, Scilicet ne sera pas l’œuvre collective équivalente des Éléments de mathématique car « le nom d’équipe est en impasse » pour une raison de « fait » : « Notre nom propre, celui de Lacan, est, lui, inescamotable au programme. » Lacan lit la radiation de son nom de la liste des didacticiens avec la notion de Verwerfung qu’il a élaborée pour le procès de la psychose. Qu’un « élément substantiel » d’un système symbolique en soit rejeté au sens de la forclusion le fait reparaître dans le réel. C’est, interprète Lacan, ce qui est arrivé à son nom et le rend « trace ineffaçable ». Il doit cette position de fait, qui n’est pas de son fait, au « déplacement de forces » qui s’est fait autour de son nom. Lui signant nécessairement, Scilicet n’aura pas un nom d’auteur collectif.
Malgré son inadéquation, reconnue par Lacan sous ces trois motifs, la référence à Bourbaki sera maintenue dans le numéro suivant de Scilicet pour légitimer la non-signature d’une partie de la revue, « comme firent ceux de Bourbaki pour leur publication monumentale. C’est qu’à choses telles (et toutes proportions gardées), on ne contribue pas en son nom, sauf à leur faire de ce qu’on l’efface véhicule [24] ». La partie non signée n’aura pas pour autant un nom d’auteur. Ce même numéro donne un nouvel argument, différent, qui est sans doute une allusion à la conférence de Foucault : le « déclin de l’auteur ». Lacan « précise une fois de plus » que « cela n’exige pas l’anonymat mais la non-identification » ( Sc. 2/3, p. 4), ce qu’inscrit la liste publiée en fin de volume de ceux qui ont participé aux deux numéros.
Il importe de noter que parmi les arguments qui soutiennent l’initiative de la revue on ne trouve aucune référence à la proposition sur le psychanalyste de l’École dont la version écrite est publiée dans le premier numéro avec trois conférences qui portent sur ses enjeux pour la psychanalyse. C’est que Scilicet est un autre dispositif que le dispositif de la passe, ayant un objet différent et donnant accès à un titre différent. Car ceux qui s’articuleront du propos de Lacan en publiant dans la revue recevront le titre d’« élève de Lacan ». Avec ce nouveau titre, qui semble s’ajouter aux titres d’Analyste de l’École (AE) et d’Analyste membre de l’École (AME) institués à la fondation de l’EFP, Lacan dit vouloir mettre à l’abri ce qui de fait fonctionne comme un titre et même comme une valeur négociable sur le marché dès lors qu’on a fait une analyse ou un contrôle avec Lacan, voire qu’on a participé à son séminaire. Désormais, le titre est réservé à ceux qui publieront dans Scilicet : « Quiconque n’y aura pas publié ne saurait être reconnu pour être de [ses] élèves. » Ce titre reprend à certains égards le titre d’« assistant de l’institut » prévu par Lacan dans son projet d’amendement aux statuts de Nacht [25]. Il devait être attribué pour « collaboration éminente » aux travaux de l’Institut et ne qualifiait pas pour la pratique. Mais, cette fois, le titre n’est pas attaché à l’école mais au nom et à l’enseignement de Lacan. Ce titre flottant, hors institution, est cohérent avec le maintien par Lacan de son enseignement en position d’extériorité par rapport à l’EFP. Le fait que Lacan par Scilicet s’adresse au « bachelier » en y faisant jouer le « bachelor », le célibataire, le « pas encore marié » à une institution, confirme cette position d’extériorité. Cette extériorité permet le principe d’ouverture de la revue et du titre à des « auteurs » non membres de l’EFP, y compris à quiconque de la Société fait recours à Freud [26]. Ce principe d’ouverture n’est pas parti pris de pluralisme, il est assorti d’un principe de sélection : on sera admis dans Scilicet « pour s’articuler du propos de Lacan ».
À la différence du titre d’AE, que Lacan situe du gradus, mais comme celui d’AME, le titre d’élève de Lacan relève d’un ordre généalogique clairement énoncé par Lacan. Les premiers élèves tiendront le titre de Lacan, qui les aura reconnus tels pour avoir « contribué à ce titre à Scilicet ». À leur tour, « ils ne reconnaîtront eux-mêmes, au titre qu’ainsi ils tiennent de [lui], que ceux qu’ils auront admis à cette contribution ». Là est « la seule voie à l’avènement de Canrobert ». À la fin du « Liminaire » du numéro 2/3, Lacan énonce les conséquences, pour le fonctionnement du dispositif, de ce mode de transmission du titre : « Je déclare concurremment laisser la charge de ce qui s’appelle rédaction à ceux-là dont la liste qui termine ce numéro dit qu’ils contribuèrent, membres ou non-membres de l’École, à Scilicet, première année » ( Sc., 2/3, p. 6). Ce faisant, il annonce qu’il se retire du fonctionnement du dispositif, soit de la sélection des articles et donc de l’attribution du titre d’élève.
Dans son projet et ses arguments, Scilicet porte d’emblée, avant même son effectuation, la marque que Lacan reconnaîtra comme étant celle de son style : « Ce n’est pas tout à fait ça. » La publication est annoncée comme étant une revue, mais elle n’aura pas de périodicité, l’offre d’abonnement devenant caduque. C’est une revue dite de l’EFP, le sens étymologique de l’adverbe latin ( scire licet, il est permis de savoir) fait la devise de sa couverture : « Tu peux savoir ce qu’en pense l’École freudienne de Paris. » Mais l’EFP n’engage aucun fonds dans la revue, publiée dans la collection du « Champ freudien », l’engagement financier des éditions du Seuil contribuant à expliquer qu’il fallait bien la signature de Lacan pour supporter, même à cette date en France, l’aventure d’un collectif psychanalytique non signé. Enfin, quoique de l’École, la revue donne accès à un titre qui n’est pas vraiment un titre de l’École. Justifier le principe du non-signé par la nécessaire discrétion dans la clinique revalorise cette dimension du cas là où Lacan a plutôt accentué dans la casuistique cette dimension de science de l’action, consacrant son effort de pensée à élucider le ressort de l’action psychanalytique (la supposition de savoir à l’œuvre dans le transfert, la logique de l’acte).
Imputer au seul motif du narcissisme la différence qui peut être mise en jeu dans un texte écrit, voire être produite par lui, est un procès surprenant. Sans doute, si quelqu’un qui écrit se prend pour « un » que son nom propre, promu en nom d’auteur, représenterait, il y a quelque risque que soit obturé le manque qui cause son désir, de savoir en particulier : la différence est alors recherchée dans le registre de l’être du sujet, qui espère ainsi une nomination qui le fasse valoir, plus que dans le registre du savoir. Mais il est tout autant d’expérience que la rencontre du nom propre en tant que nom d’auteur peut avoir, en raison même de la différence entre les deux, un effet d’étrangeté où se dénude que le nom propre ne représente pas le sujet mais n’est que le tenant lieu du signifiant pour lequel tous les signifiants le représentent. Par ailleurs, Lacan le formulera un peu plus tard, l’écrit, par la redistribution de lettres qu’il permet, supporte l’invention et la différence qu’elle initie. Le rapport, fût-il narcissique, au nom propre y fait-il nécessairement obstacle ? Freud, participant à l’élaboration d’une conférence de Fließ, pouvait lui écrire : « Qu’il n’y ait pas de malentendu. Pas de nom ! (Namensnennung !) Tu ne me tiens pas pour aussi avide de gloire. » (Probablement avril 1893.) Mais il a pu aussi reconnaître que l’idée de l’originalité de ses hypothèses l’a soutenu.
L’imputation d’une recherche narcissique de la différence est illustrée par deux exemples : la traduction de la Vorstellungsrepräsentanz et la promotion de la Verleugnung. L’attaque caractérisée, et non nominative, que mettent en jeu ces exemples donne a contrario un relief particulier à un élément fondamental du collectif Bourbaki dont Lacan, par choix ou faute d’information, ne parle pas. Leur dispositif d’écriture ne consistait pas à rédiger chacun, sans la signer, une partie des Éléments. Après une longue discussion, la rédaction d’un chapitre était confiée à l’un d’entre eux, puis revue et discutée en détails par tous, au moins une fois et parfois plusieurs. Ces discussions étaient passionnées, parfois violentes, se mettre d’accord sur une formulation n’allait pas sans affrontement. Leur expérience rend manifeste que l’art mathématique de rédiger des textes, instrument de la démonstration et de la preuve, ne forclot pas le sujet de l’énonciation et implique la subjectivation d’une formule. C’est ce qui donne sa fécondité à cette science que Lacan a pu dire « la plus subjective ». Un dispositif équivalent aurait-il pu faire voie plus efficace à Canrobert et permettre ainsi une issue autre aux affrontements pathétiques que l’implication subjective dans la théorie analytique ajoute nécessairement au débat scientifique ? Mais la revue était elle-même trop une arme dans l’affrontement pour s’en faire le lieu.
Remède de cheval, forceps… les métaphores sont fortes pour dire l’espoir que met Lacan dans Scilicet pour surmonter l’obstacle qui résiste à un effort de pensée dont l’enjeu est de réunifier le champ de la psychanalyse et de donner son statut à l’acte qui soutient ce champ. Là est le « propos » de Lacan : ce qu’il dit mais aussi le dessein qu’il propose. Là est le dispositif de Scilicet : « S’articuler du propos de Lacan ». Ce dispositif, en titrant « l’élève », souligne certes la position de maître qu’a pu donner à Lacan son œuvre d’enseignement. Mais cet enjeu déclaré de la revue indique ce qui, pour Lacan lui-même, est le fondement de son œuvre, et peut-être son œuvre même. Évoquant Scilicet en juin 1970, il peut affirmer que signer ne change rien à ce fait : « Je ne suis pas du tout un auteur. Personne n’y songe quand on lit mes Écrits. C’était resté très longtemps soigneusement confiné [27] [… ]. » Mais Lacan aurait sans doute admis pour lui-même ce dont il fait l’éloge à propos de son ami H. Ey : « [l’] effort de pensée et d’enseignement qui est l’honneur d’une vie et le fondement d’une œuvre » ( Écrits, p. 152). La thèse qui soutient que l’œuvre de Lacan est réductible aux seuls Scripta [28] ignore ce qui fait la « couture énigmatique de l’œuvre et de l’auteur », et croit pouvoir isoler l’œuvre de son fondement. Si la chose est pensable dans le champ de la scientificité, la discursivité que Freud a fondée requiert que le compte rendu scientifique, exigible, préserve la place du sujet en tant que refendu par l’objet. H. Ey retourna le compliment à Lacan au moment où il déclina la demande que lui fit ce dernier d’adhérer à l’EFP : « Une école est constituée quand un maître enseigne librement à des élèves libres. Une école n’est pas une institution ; elle ne se fonde pas de son officialité mais sur le prestige de son maître [29] [… ]. » Si Lacan a malgré cela fondé une école où le travail devait s’articuler à une communauté d’expérience et à un « style de vie », il a maintenu son séminaire, et donc d’une certaine façon ses « élèves », libres de cette école. Il importe de noter son espoir que des analystes de la SPP soient suffisamment libres de leur institution pour s’articuler de son propos et recevoir le titre d’élève de Lacan.
Pour la mise en œuvre de son projet, Lacan sollicita les contributions de quelques analystes [30]; ils se réunirent un certain temps. Ce n’était pas un comité de rédaction au sens strict mais ils pouvaient en faire office. La bande de Moebius de la couverture put faire signe à certains parmi eux qui faisaient partie d’un groupe initial existant dès avant l’EFP et dénommé par private joke « la bande à Moebius ». Le principe du non-signé ne fit pas l’unanimité à l’EFP, mais 21 personnes dont 4 non-membres de l’École participèrent aux deux premiers numéros. La plupart, mais pas tous, étaient analystes. Les arguments qui soutenaient la revue étaient suffisamment multiformes pour que chacun puisse s’y loger. Ainsi le non-signé pouvait contribuer à lever une inhibition dans l’écriture, mais légitimer aussi une certaine paraphrase sans doute davantage supportable non signée. Il pouvait être jugé cohérent avec une position de « scribe [31] ». Le sacrifice du nom pouvait paraître secondaire au regard de la notion, soutenue par Lacan, que le véritable auteur du discours analytique est le désir de l’analyste et que la personne comme auteur n’est qu’un moyen que ce désir dépasse. Certains savaient gré à Lacan de symboliser cette particularité du discours analytique en assumant une signature impossible. Mais Scilicet fut aussi un élément important d’une affirmation collective autour de Lacan et de son nom dans une école conquérante selon son vœu. De ce point de vue, Scilicet témoignait du rassemblement d’un de ces « groupes génétiques » autour d’un maître que Balint avait pu critiquer.
Le titre d’élève n’eut pas le même poids pour ceux qui, d’évidence, se reconnaissaient pour tels dès avant la fondation de l’EFP, et pour ceux, d’une nouvelle génération, qui pouvaient préférer, en raison de cette reconnaissance, écrire dans Scilicet plutôt qu’ailleurs en signant. Mais au niveau collectif de l’École, le titre eut peu d’impact et on continua de se dire élève de Lacan comme avant. Lacan écrivant que Scilicet devait prouver la formation, pas l’auteur, il n’était pas si simple d’isoler dans la formation les positions d’analysant, de contrôlant, d’élève. On peut envisager que les trois titres d’AE, d’AME et d’élève, redistribués par Lacan en 1967, correspondaient à ces trois dimensions de la formation que Lacan situe de la « psychanalyse pure ». Mais cette distribution ne leva pas la confusion entre ces différentes dimensions de la formation.
À cet égard, il importe de distinguer deux moments de la revue, même si elle n’eut que cinq livraisons en neuf ans. Si Lacan assura le premier numéro et veilla sur le second, il annonça à la parution de celui-ci qu’il laissait la charge de la rédaction à la liste, publiée en fin de volume, de ceux qui avaient contribué à ces numéros… soit 21 personnes. Cette clause semble avoir été l’objet, pour les acteurs interrogés, d’un refoulement et son rappel suscite l’étonnement, le rire ou l’hypothèse que c’était une clause de style. Il n’y eut aucune réunion des personnes de la liste, Lacan ne soutint pas sa proposition et les choses continuèrent, pas tout à fait comme avant cependant. De fait, la responsabilité de la revue fut dès lors assurée par Charles Melman pour l’EFP et François Wahl pour les éditions du Seuil. Ch. Melman orienta le non-signé vers l’anonymat et ne publia pas une deuxième liste de noms. D’une part le sens donné par Lacan au non-signé ne lui parut pas validé par le travail de mise en œuvre effective de la revue, d’autre part la dissymétrie entre la signature de Lacan et le strict anonymat lui parut plus conforme à ce qui, selon lui, était la théorie de ce dispositif : la proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École. L’anonymat relevait de la destitution subjective qui advient dans la fin de la cure, la signature de Lacan ressortait du désir de l’analyste qui permet qu’advienne cette destitution.
Cette référence n’était pas présente dans les arguments de Lacan, elle témoigne de la difficulté à soutenir l’écart entre les dimensions de la formation et entre les dispositifs. En mettant en œuvre le témoignage dans la parole, le dispositif de la passe se tient au joint de la vérité et du savoir. Par sa référence à la tâche de formalisation du mathème, et donc à l’écriture, le dispositif de signature de Scilicet détermine une autre orientation du savoir. Mais cette référence à la passe est aussi une interprétation surprenante du destin du nom propre dans la fin de la cure. Si, selon la formule de Lacan, le névrosé est un « Sans Nom que son nom propre importune », l’anonymat couplé au signifiant maître du « nom d’un » lui convient. Mais s’il est encombré par la signification qu’il prête au nom propre au point de ne pas pouvoir le porter, la cure lui permet de défaire cette signification. Réduit à sa littéralité que porte la voix qui le prononce, le nom propre devient ce qu’il est, le pur signe de la prise du sujet dans le langage et non le nom qui nommerait l’être du sujet et qu’il n’y a pas. Reconnaître l’écart entre le nom propre et ce nom en défaut permet de porter le nom propre, mais aussi bien de se ranger avec ce nom propre sous un nom commun à plusieurs : c’est ce que proposent les titres d’élève, d’AME, d’AE. On peut faire l’hypothèse que l’infléchissement de Scilicet vers l’anonymat, soit vers l’existence d’une liste non publique, et la théorisation de ce choix par la proposition de Lacan sur la passe eurent des conséquences, après la dissolution de l’EFP, dans certains embarras des analystes à propos de la nomination et du nom : la nomination dans le dispositif de la passe, la constitution et la publication de listes d’analystes, le traitement des noms propres dans les crises institutionnelles diverses. On peut faire aussi l’hypothèse que la question « qui est l’auteur ? » fit retour à propos du séminaire « Dissolution [32] ».
Le retrait de Lacan de la rédaction de Scilicet, soit de la sélection des articles et de l’attribution du titre, soulevait deux questions d’importance : celle du bien-fondé de l’attribution du titre d’élève par les élèves qu’il avait reconnus et celle des conditions de travail qui permettraient à 21 personnes d’assumer cette tâche. L’infléchissement de la revue vers l’anonymat régla ces questions en ne les posant pas. En avril 1975, lors de la journée d’étude consacrée aux cartels, Lacan prendra acte d’une « mathesis manquée », soit du fait que la psychanalyse ne fait pas « substance commune des pensées » des psychanalystes comme le fait la mathématique pour les mathématiciens. C’était prendre acte que le nom d’auteur collectif est, de structure et non seulement de fait, en impasse et qu’il reste au psychanalyste à porter son nom et à courir le risque, contingent donc et non décrétable, de faire l’épreuve de son défaut. En 1978, Lacan conclura les journées sur la transmission en reconnaissant que la psychanalyse est intransmissible et que chaque psychanalyste est obligé de la réinventer.
* * *
Dans le procès d’invention de la psychanalyse, puis d’invention dans la psychanalyse, Freud a rencontré la signature en défaut : dans une formation de l’inconscient, dans l’impossibilité de signer un texte. Il a aussi pu, dans le mouvement d’élucider ce procès d’invention, réduire cette signature à sa lettre initiale, ou faire passer son nom au qualificatif (freudsche). Là où la signature en défaut signe que son désir, désir d’analyste, le dépasse dans la « couture énigmatique de l’œuvre et de l’auteur », l’objectivation du nom signe la persistance d’un désir d’homme de science noué au désir de l’analyste. Lacan a sans doute tenté ce nouage avec Scilicet, mais ce nœud, s’il peut se faire, ne peut pour autant être décrété. Dans un temps où il était aux prises avec la seule invention qu’il se soit reconnue, celle de l’objet a, Lacan eut à rencontrer l’effacement de son nom dans le réel de sa radiation comme analyste didacticien. L’effet subjectif qu’eut pour lui une radiation qui ne touchait pas seulement son nom propre mais, si on peut risquer l’extension de ce terme, son nom d’auteur d’une œuvre d’enseignement, surdétermina la tentative de Scilicet et contribua à embrouiller les fils des différents enjeux et moyens mis en œuvre. L’écart entre les manières de Freud et de Lacan donne à lire aussi l’écart entre deux univers ou deux moments épistémologiques de la psychanalyse et de la science. Il dessine ainsi la tâche qui faisait le « propos » de Lacan et qui reste actuelle : réunifier le champ de la psychanalyse. Cette tâche implique désormais de penser la « couture », parfois énigmatique, de Lacan à Freud.
 
NOTES
 
[1] M. Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ?» [ 1969], dans Dits et écrits, Paris, Gallimard, 1994, t. 1, p. 789-821.
[2] J. Lacan, « Introduction de Scilicet au titre de la revue de l’École freudienne de Paris », Scilicet I, Paris, Le Seuil, 1968, p. 6.
[3] « Résumé des travaux scientifiques du Dr Sigm. Freud, privatdocent. 1877-1897. » [ 1898]. Dans S. Freud, Œuvres complètes III, Paris, PUF, 1989, p. 181-213.
[4] S. Freud, De la cocaïne, textes réunis et présentés par R. Byck, [ 1975], Bruxelles, Éditions Complexe, 1976.
[5] S. Freud, « La sexualité dans l’étiologie des névroses », [ 1898], O. C. III, op. cit., p. 215-240.
[6] Le terme « apprentissage », adopté par la traduction, fait question pour traduire Schulung en raison de la connotation sociale, hors école, du terme en français.
[7] Lacan soulignera en 1936 que si la science ne peut identifier la vérité pour sa fin propre, elle « s’honore de ses alliances » avec elle, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 79.
[8] S. Freud, Sur le rêve, Paris, Gallimard, 1988, p. 49.
[9] M. Schröter a étudié ce projet dans l’article « Un dialogue scientifique entre Freud et Fließ », Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, Paris, PUF, 2,1989.
[10] S. Freud, « Sur le mécanisme psychique de l’oubli » [ 1898], Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984, p. 99-107.
[11] C’est la lecture que Lacan, déplaçant ses lectures antérieures, vient à faire de l’oubli du nom Signorelli lors du séminaire « Problèmes cruciaux de la psychanalyse », inédit, 6 janvier 1965.
[12] S. Freud, « La méthode psychanalytique de Freud » [ 1904], dans La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 1-8.
[13] I. Grubrich-Simitis a étudié ce rapport dans l’article « Métamorphoses de L’Interprétation des rêves », dans Sigmund Freud, de « L’interprétation des rêves » à « L’homme Moïse », Revue germanique internationale, 14/2000, Paris, PUF, 2000.
[14] C. Rabant a étudié ce point dans le chapitre « Cryptomnésie » de son livre Inventer le réel, Paris, Denoël, 1992.
[15] S. Freud, Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, Paris, Gallimard, 1991, p. 15.
[16] Je m’appuie ici sur l’analyse qu’en donne B. Lemérer dans Les deux Moïse de Freud, Freud et Moïse : écritures du père, I, Toulouse, Érès, 1997.
[17] S. Freud, « Sur la préhistoire de la technique analytique », O.C. XV, Paris, PUF, 1996.
[18] C’est la thèse de J.-C. Milner dans L’Œuvre claire, Paris, Le Seuil, 1995. Assez justement, il note que les Écrits se publient « à l’horizon de l’œuvre », mais il passe sous silence la forme privilégiée par Lacan, celle, hors livre, de l’article. Sa thèse, engagée au regard de la polémique sur la publication du Séminaire, a besoin de rester floue sur la dimension formelle et éditoriale des Scripta qui selon lui font l’œuvre de Lacan.
[19] J. Lacan, « Introduction de Scilicet au titre de la revue de l’École freudienne de Paris », art. cit.
[20] Je remercie C. Dumézil, C. Melman, C. Millot, J. Nassif, C. Simatos, qui par leurs réponses à mes questions m’ont aidée dans cette tentative.
[21] Voir sur ce point É. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France 2, Paris, Le Seuil, 1986, p. 446-460.
[22] Ch . Nawawi a étudié le rapport singulier de Lacan à l’écriture mathématique et en particulier à N. Bourbaki dans « Écritures lacaniennes », Carnets de l’EPSF, n° 26-27, nov.-déc. 1999.
[23] Le nom du maréchal Canrobert, qui s’illustra, comme le général Ch . Bourbaki, dans la conquête de l’Algérie et la guerre de Crimée, est avancé comme nom d’équipe « en impasse »… Private joke ?
[24] J. Lacan, Scilicet, 2/3, Paris, Le Seuil, 1970, p. 400.
[25] Cf. La Scission de 1953. Documents édités par J.-A. Miller. Supplément au n° 7 d’Ornicar ?, 1976, p. 58.
[26] On peut entendre dans ce singulier la forme générique des Sociétés de l’IPA auxquelles Lacan oppose l’École, mais aussi, localement, la Société psychanalytique de Paris à laquelle Lacan continue de s’adresser.
[27] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991. On peut noter que le seul texte écrit spécialement à l’intention de Scilicet est « L’Étourdit », paru dans le numéro 4.
[28] J.-C. Milner, op. cit., p. 13-32.
[29] Lettre citée par É. Roudinesco, op. cit., p. 436.
[30] Ce furent R. Bailly, C. Conté, C. Dumézil, S. Faladé, P. Markovitch, C. Melman, C. Simatos.
[31] « Pour une logique du fantasme », Scilicet 2/3, p. 223.
[32] B. Lemérer, « Entre anonymat et signature », dans Les Démentis du réel, Cahiers de lectures freudiennes, n° 19, Lysimaque, 1991.
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