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I.S.B.N.2-86586-895-8
234 pages

p. 5 à 38
doi: en cours

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no7 2001/1

Tout retour à Freud qui donne matière à un enseignement digne de ce nom, ne se produira que par la voie, par où la vérité la plus cachée se manifeste dans les révolutions de la culture. Cette voie est la seule formation que nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous suivent. Elle s’appelle : un style.
Jacques Lacan, Écrits, p. 458.
De nos jours, il semble qu’il existe une tendance à négliger les repères sur les circonstances d’origine de publication des œuvres de Freud et de Lacan : leur contexte, le nom d’interlocuteurs éventuels, les dates de première publication, les remaniements, les problèmes d’établissement ou de traduction qu’ils ont pu poser… bref tout ce qui fait partie d’une citation. Lacan remarquait déjà en 1967 que ceux qui faisaient un travail de transmission sans le citer perdaient l’occasion de faire la petite trouvaille qui leur aurait permis de faire un pas au-delà en évoquant « le contexte de bagarre dans lequel, dit Lacan, moi je pousse tout ça [1] ».
Certes, l’air du temps favorise l’effacement des traces de la citation en produisant, notamment avec Internet, les conditions d’une diffusion rapide et éphémère des énoncés, des textes anonymes et modifiables par quiconque.
En tant que pratique de la lettre, la psychanalyse ne peut que s’interroger sur un phénomène qui, si on le manie à mauvais escient, peut dégrader sa théorie et sa pratique.
Cela peut particulièrement être le cas pour l’enseignement de Lacan qui fut en grande partie oral et qui aujourd’hui, pour chacun, est tributaire de son passage par l’écrit. Les séminaires d’enseignement oral, transcrits par J.-A. Miller et publiés au Seuil, ont posé et posent des problèmes d’établissement mais les lecteurs continuent de s’y référer de façon non critique et ignorent où se procurer les sténotypies réalisées pendant les séminaires de Lacan. Aussi chacun travaille sur les séminaires publiés qui sont des versions dans lesquelles manquent beaucoup des traces de l’énonciation de Lacan, la source de ses références, le contexte de ses allusions, le renvoi à d’autres publications… On étudie alors un texte privé de ses liens historiques et énonciatifs en se disant qu’il sera bien temps plus tard, quand on sera plus « formé » (formaté ?), de s’informer de tout le contexte et d’autres versions éventuelles du séminaire. C’est une erreur. Il faut dès le départ faire cette lecture à plusieurs voix. C’est la meilleure façon de frayer sa propre voie dans le texte et de le rendre vivant. De même, lire une traduction dans une édition bilingue en facilite la compréhension, car le lecteur peut participer à l’établissement du texte grâce au regard critique qui lui est donné.
Effacer les traces de la production d’un texte et de son contexte original, soit de son historicité événementielle, ne peut avoir d’autre effet à la longue que d’engourdir la pensée du lecteur, le plonger dans l’inhibition à la lecture. Ce mode de transmission prend finalement comme modèle la transmission de pensée, qui d’ailleurs prospère aujourd’hui.
Je propose d’appeler ce phénomène le déclin de la fonction textuelle. Je ne sais si elle constitue une variante du déclin de la fonction paternelle mais ses effets eux aussi sont nocifs. Ils épaississent la consistance du sujet dans le sujet supposé savoir, aux dépens de ce qui doit se révéler comme transmission de savoir sans sujet pour la garantir.
Je voudrais montrer combien Lacan a toujours voulu aller à l’encontre de cette tendance et ce avec une arme qu’il appelle le style.
 
Le style, un supplément de désir
 
 
Dans une étude sur le style, A. Compagnon indique que la légitimité traditionnelle de la notion de style dépend du dualisme du langage et de la pensée, qui se répercute en oppositions binaires : fond et forme, contenu et expression, matière et manière. « L’axiome du style est donc celui-ci : il y a plusieurs manières de dire la même chose, des manières que le style distingue. Aussi le style, au sens d’ornement et d’écart, présuppose-t-il la synonymie [2]. »
Le binaire fond et forme a en fait été battu en brèche par la linguistique à partir des années soixante et l’on en est venu à poser que dire autrement la même chose, c’est dire autre chose. Du coup, la notion de style perdait sa pertinence et la stylistique tombait en désuétude pour se fondre dans la sémantique, l’étude des variations de sens, des façons de dire des choses de sens différents. A. Compagnon, lui, essaye de réhabiliter la notion de style, de maintenir une distinction entre ce qu’on dit et la façon de le dire, mais sans tomber dans les travers du dualisme. La solution qu’il propose paraît cependant un peu courte. Elle se résume dans une nouvelle proposition : « Il y a des façons assez différentes de dire à peu près la même chose [3]. » Il reprend également à son compte la phrase d’Aby Warburg comme devant être la devise de tout stylisticien : « God is in the detail. » Même si l’on souscrit à cette phrase, elle reste trop générale pour réhabiliter le style.
Affirmer qu’il y ait plusieurs manières de dire la même chose ou à peu près la même chose, ou que des manières différentes disent des choses différentes, c’est encore rester prisonnier non du dualisme forme/ fond mais d’autre chose qui n’est pas mieux, du sens.
Or la psychanalyse révèle que les effets de sens sont des effets de pasdesens où le pas est à entendre en son double sens : un sens nouveau résulte du franchissement d’un pas de côté par rapport au sens convenu ou prévu, pas qui par lui-même est lié à des connexions d’éléments qui par eux-mêmes n’ont pas de sens, qu’ils soient signifiants, imagés ou objectaux.
Le pas de sens est supplémentaire au sens. Ce supplément est manque de sens et manque au sens. Comme tel, il se relie à un désir, un manque à être dont l’objet a est le support dans le fantasme.
S’il est soutenable d’affirmer que dire d’une autre manière la même chose c’est dire autre chose, c’est du point de vue du désir et non du point de vue du sens. Cet « autre chose » représente la place du désir. Le désir est porté par la manière de dire autrement la même chose.
Ce déplacement par rapport à l’abord linguistique du style rejoint les propos que Lacan met en exergue des Écrits dans son « Ouverture », preuve, s’il en fallait, de l’importance qu’il attache à cette notion. « Le style c’est l’homme [… ] à qui l’on s’adresse », écrit-il, suivi de : « C’est l’objet qui répond à la question sur le style, que nous posons d’entrée de jeu. À cette place que marquait l’homme pour Buffon, nous appelons la chute de cet objet, révélante de ce qu’elle l’isole, à la fois comme la cause du désir où le sujet s’éclipse, et comme soutenant le sujet entre vérité et savoir [4]. »
En fixant la question du style à l’objet a, Lacan déplace celle-ci sur le désir puisque l’objet a est cause du désir. Le style est cette dimension supplémentaire au sens qui tient à la manière de dire et se fait à la fois support du désir et cause de division du sujet.
Nous entrons là dans la référence au maniérisme de Lacan. C’est en celui-ci que Lacan trouve un style qui répond à l’objet dont il s’agit en psychanalyse, pour parler dans le fil de la parole : « Je le regrette, je n’y peux rien – mon style est ce qu’il est. Je leur demande à cet endroit de faire un effort. J’ajouterai simplement que quelles que soient les déficiences qui puissent intervenir de mon fait personnel, il y a aussi dans les difficultés de ce style – peut-être peuvent-ils l’entrevoir – quelque chose qui répond à l’objet même dont il s’agit. Puisqu’il s’agit en effet de parler de façon valable des fonctions créatrices qu’exerce le signifiant sur le signifié, à savoir, non pas simplement de parler de la parole, mais de parler dans le fil de la parole, si l’on peut dire, pour en évoquer les fonctions mêmes, peut-être y a-t-il des nécessités internes de style qui s’imposent – la concision par exemple, l’allusion, voire la pointe, qui sont autant d’éléments décisifs pour entrer dans le champ dont elles commandent, non seulement les avenues, mais toute la texture. La suite de mon exposé de cette année, je l’espère, vous le montrera. Nous y reviendrons à propos d’un certain style que nous n’hésiterons pas d’appeler par son nom, si ambigu qu’il puisse paraître, à savoir le maniérisme. J’essayerai de vous montrer que non seulement il a derrière lui une grande tradition mais qu’il a une fonction irremplaçable [5]. »
Le maniérisme
Qu’est-ce que le maniérisme ?
Un tableau de Zucchi, Psyché surprend Éros dans son sommeil, l’illustre. J’ai mis ce tableau en première de couverture de mon livre sur Lacan [6], pour précisément faire allusion au maniérisme de Lacan, et ce d’une façon elle-même maniériste. Lacan commente d’ailleurs ce tableau dans Le Transfert (séance du 12 avril 1961, Stécriture, p. 198-202), en tant qu’il saisit ce moment de bascule dans l’histoire de Psyché (telle qu’elle est relatée par Apulée) où, bravant l’interdit de découvrir l’identité d’Éros, elle le surprend dans son sommeil. C’est à ce moment-là qu’elle naît véritablement comme Psyché, âme, et ira d’aventures malheureuses en aventures malheureuses, allégories selon Lacan de l’impossible rencontre entre l’âme et le désir.
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Dans l’histoire de l’art, on situe le mouvement maniériste au XVIe siècle, entre la Renaissance et le Baroque. Il rassemble cependant un certain nombre de traits qui en font un type artistique, dans les beaux-arts et la littérature, dont les limites dépassent l’historique.
Le maniérisme est un art élaboré à partir de la manière, c’est l’art de la belle manière. Dans cette acception, manière est synonyme de style. Il est aussi l’art de l’« à manière de », l’art d’imiter, non pas la réalité mais un modèle déjà fabriqué, ouvragé, artistique. C’est seulement au XVIIe siècle que le terme maniérisme prendra une acception péjorative d’affectation pour finir même par désigner selon Kraepelin un des symptômes psychiatriques de la schizophrénie.
L’art de l’à manière de est un art de l’imitation mais, comme le dit Claude-Gilbert Dubois, « une imitation différentielle [7] ». Imiter un modèle est aussi lui faire subir une différence, l’altérer et faire valoir sa propre manière. « La variation suppose la référence au thème, et introduit une différence par rapport à l’imitation. Le mime renvoie au “même” mais il dit la même chose autrement [nous y revoilà] et par cet “autrement” qui caractérise la manière, il finit par dire autre chose [le désir, avons-nous conclu]. Il n’existe pas de maniérisme qui ne suppose sinon un classicisme, du moins un art de référence. Pas de maniérisme sans cette référence ouverte ou implicite. La plupart du temps, c’est une référence à laquelle l’imitateur renvoie avec un excès de révérence, et c’est précisément cet excès qui fait problème, car c’est lui qui introduit l’irrévérence à l’égard du modèle. Dédoublement du disciple qui, s’inclinant trop bas, renverse ce qu’il élève [8]. »
En écrivant un livre sur l’ensemble de l’œuvre de Lacan, j’ai adopté une démarche que je peux qualifier aujourd’hui de maniériste. J’imite le maître, j’accentue des contours, je lui donne une consistance qui n’est en fait pas la sienne puisque lui n’a pas eu besoin de moi pour exister. D’autant que Lacan n’ayant jamais écrit de livre (sa thèse ne se voulait pas un livre, les Écrits sont un recueil d’articles, et les séminaires sont des transcriptions), un ouvrage sur l’ensemble de son œuvre est un livre dont la seule unité (quand bien même serait-elle abusive, ce qui fait l’Un) est donnée par son nom, autrement dit un livre qui devrait pouvoir avoir été signé de lui. Le nom d’auteur implicite d’un livre sur l’ensemble d’une œuvre est le nom de l’auteur de l’œuvre.
Dans le texte (ou tissu) de Lacan, j’ai tressé des lanières suivant des pointillés plus ou moins indiqués déjà par Lacan. Mais est-ce que je dis la même chose que lui ? Est-ce que je dis la même chose autrement ou autre chose ? Je répondrai que je dis autrement la même chose, étant entendu que cette même chose n’existe pas dès lors qu’on la dit. Dite et a fortiori répétée, la chose n’est pas identique à elle-même.
Pour revenir au tableau de Zucchi, on y retrouve les traits qui caractérisent la peinture maniériste : la netteté des contours, l’allongement des formes, leur distorsion (Le Greco est très représentatif de ce trait), la ligne serpentine, le déhanchement, la recherche de la pose et de l’effet, le goût du détail, les couleurs crues, les contrastes de lumière, la lumière sombre (la tache centrale)…
Le peintre maniériste ne cherche pas à copier la réalité mais à la présenter à sa manière, à partir de son imagination, de son idée intérieure. Son projet est le dépassement du réel perceptible, à la mesure des exigences de son désir. Il s’émancipe des contraintes réalistes et donne avantage au style, la manière, qui stimule l’imagination.
Le maniérisme s’applique aussi au domaine littéraire. Parmi les figures de style de prédilection du maniérisme, on trouve :
  • les perturbations de l’ordre syntagmatique (inversions, hyperbates [ Albe le veut, et Rome, Corneille]);
  • les manières alambiquées d’expression (périphrases compliquées, métaphores hors du commun);
  • jeux sur les à-peu-près (paronomases, homonymies, jeux de mots, calembours);
  • variations compliquées sur les cadres métriques (renforcement des rimes, des règles, qui définissent les genres poétiques) et les effets allitératifs (lipogrammatisme, pangrammatisme) [9] ».
À ces traits, il faut ajouter l’usage de l’oxymore et surtout du concetto, de la pointe, chère à Lacan (cf., plus haut, la citation des Formations de l’inconscient). Le concetto consiste à concentrer en un espace textuel réduit, et en un temps bref, toute l’énergie et l’acuité d’une figure. « La mise en valeur du détail accompagnée d’une exploitation technique et dramatique, c’est ce qui définit le concetto ou la pointe : tout le maniérisme pourrait se ramener à un art de construire des “pointes” qui ont l’acuité et l’éclat d’un diamant, succession de tensions et de détentes vives comme l’éclair [10]. » En voici un exemple dans une flèche décochée brusquement au dernier vers d’une épigramme de Clément Marot :
Vous perdez temps de me dire mal d’elle,
Gens qui voulez divertir mon entente :
Plus la blasmez, plus je la trouve belle;
S’esbahit-on si tant je m’en contente ?
La fleur de la jeunesse,
À vostre advis rien n’est-ce ?
N’est-ce rien que ses grâces ?
Cessez vos grans audaces
Car mon amour vaincra vostre mesdire :
Tel en mesdict qui pour soy la désire [11].
Ce n’est pas un hasard si nous sommes amené à citer un poème pour parler du style de Lacan. Lacan a suivi la même évolution, comme l’a montré Soraya Tlatli [12], depuis ses premiers écrits sur le style – sa thèse ( 1932), Écrits inspirés : schizographie ( 1931), Le Problème du style et la conception psychiatrique des formes paranoïaques de l’expérience ( 1933) – jusqu’à L’Instance de la lettre. L’auteur montre que Lacan a créé un espace fictif qu’il appelle poésie qui lui « permet de transformer certains éléments de la linguistique pour les appliquer dans un second temps à la conception freudienne de l’inconscient ». Le langage n’est pas conçu comme objet de la linguistique mais perçu dans sa dimension poétique. « Lacan pose comme loi du langage ce qui n’est démontré qu’à partir d’un mode privilégié du langage qui est de “poésie ou de création”. » L’exemple poétique n’est donc pas illustratif mais il a valeur démonstrative. La poésie travaille le texte de Lacan. Le signifiant que Lacan isole dans le langage est un signifiant déjà poétisé.
Le style : entre texte, livre, lecture
Par ailleurs la question du style est pour Lacan, dans son « Ouverture » aux Écrits, clairement référencée à celle de l’adresse à l’autre : « Le style c’est l’homme à qui l’on s’adresse », suivi de : « Nous voulons du parcours dont ces écrits sont les jalons et du style que leur adresse commande, amener le lecteur à une conséquence où il lui faille mettre du sien [13]. »
Déjà, avant Lacan, il avait été souligné que le fait stylistique n’était pas que d’ordre linguistique et psychologique mais aussi social (M. Cressot, Le Style et ses techniques, Paris, PUF, 1980). Le pas supplémentaire de Lacan est d’avancer que le style n’est pas le signe de l’adresse de l’auteur à son lecteur mais qu’il est « commandé » à l’auteur par cette adresse au lecteur. L’adresse a un effet inversé, rétroactif, en boucle.
Une étude qui se limiterait à un repérage formel, littéraire du style de Lacan n’aurait fait que la moitié du chemin si elle ne se complétait pas de celle du mouvement inverse par lequel le lecteur doit s’y retrouver en y mettant du sien.
Pour résumer, disons que le style conjugue le nœud du sujet à l’autre dont se soutient le désir. Lacan a inventé une formule pour dire ce nouage, c’est celle du fantasme, $ <> a, $ désir de a, ou $ coupure de a.
Ce n’est pas un hasard, à nouveau, si dans l’écriture même de cette formule figure le mot style. « Figure » littéralement, car le mot n’est pas prononcé mais imagé, idéographié par le petit losange, <>, que Lacan appelle poinçon. Le poinçon, c’est la figure du style.
Style vient du latin stilus, nom d’un poinçon de fer ou d’os servant à écrire sur les tablettes de cire, puis désignant l’écriture elle-même. Stilus se rattache à stimulus avec la racine – sti, piquer (distinguer, instinct).
Le poinçon (de punctiare, piquer) désigne à la fois l’instrument terminé en pointe pour percer et la marque en résultant, certifiant la qualité ou la provenance.
Le style agit comme un poinçon, à la fois instrument pour piquer et résultat du piquage, écriture, marque certifiante. Le style est ce par quoi se poinçonne le rapport du sujet à l’objet.
$<>a peut se lire : le sujet style l’objet a, ou l’inverse, phrase dans laquelle le mot style serait la troisième personne du verbe « styler » (rendre stylé).
Il est remarquable pour notre propos que, comme Lacan l’a lui-même souligné, le poinçon « rompt l’élément phonématique que constitue l’unité signifiante jusqu’à son atome littéral ». Le poinçon est un élément d’écriture, mais non phonématique, il est idéographique à la façon des caractères de l’écriture chinoise. Il introduit dans l’écriture des sons une discontinuité et une dimension d’icône (selon Peirce, l’icône est en relation non arbitraire mais motivée avec les objets du monde). Le mot qui signifie le style est un idéogramme. Voilà qui doit nous émanciper d’une conception trop linguistique et phonocentrique de la notion de style.
D’autant que ce losange se prête à des équivoques qui n’ont rien à envier aux équivoques signifiantes. Il « est fait pour permettre vingt et cent lectures différentes », dit Lacan. En effet, si le poinçon est d’abord, en 1958, identifié par Lacan au schéma L, par la suite il est volontiers décomposé (comme les caractères chinois) en « < » et « > » et identifié à : la division de l’Autre par la Demande, dont $ et a sont respectivement le quotient et le reste; une coupure en double boucle du plan projectif ; la disjonction/conjonction ; le plus grand/plus petit; le vel de l’aliénation et le bord de la séparation dans l’intersection et la réunion d’ensembles; l’implication et l’exclusion.
Si le style doit véhiculer la possibilité de toutes ces opérations, on peut comprendre que, comme nous essaierons de le soutenir, sa théorie doive inclure d’autres éléments que ceux recensés par un examen formel des seules tournures de phrase de surcroît en fonction du sens.
D’autant plus que l’abord de l’objet a par Lacan a évolué quand il est passé de la topologie des surfaces (le plan projectif principalement), à laquelle se réfère encore la formule du fantasme, à la topologie du nœud borroméen. Avec ce dernier apparaît une nouvelle présentation de l’objet a, dans laquelle celui-ci n’a même plus la substance d’une surface sans image miroir (car symétrique) mais correspond au vide du lieu de coinçage du nœud borroméen composé de l’imaginaire, du symbolique et du réel :
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Ainsi défini comme objet de coinçage, l’objet a répond-il toujours à la question sur le style, comme Lacan l’affirmait dans son « Ouverture » ?
Oui, dirais-je, à condition d’intégrer dans ce qu’on appelle style l’écriture idéographique, certes, mais aussi le fait même de l’édition et de la publication. Je voudrais le montrer à partir d’une étude du rapport de Lacan à l’édition et la publication. J’y suis conduit par les travaux des historiens modernes sur la lecture. Roger Chartier a remarqué à juste titre que les auteurs n’écrivent pas des livres, mais des textes que d’autres transforment en livres. Laissons-lui la parole : « Contre la représentation, élaborée par la littérature elle-même et reprise par la plus quantitative des histoires du livre, selon laquelle le texte existe en lui-même, séparé de toute matérialité, on doit rappeler qu’il n’est pas de texte hors le support qui le donne à lire (ou à entendre), partant, qu’il n’est pas de compréhension d’un écrit, quel qu’il soit, qui ne dépende pour une part des formes dans lesquelles il atteint son lecteur. De là, la distinction nécessaire entre deux ensembles de dispositifs : ceux qui relèvent des stratégies d’écriture et des intentions de l’auteur, ceux qui résultent des décisions d’édition ou des contraintes d’atelier.
« Les auteurs n’écrivent pas des livres : non, ils écrivent des textes que d’autres transforment en objets manuscrits, gravés, imprimés. Cet écart, qui est justement l’espace dans lequel se construit le sens, a été trop souvent oublié, non seulement par l’histoire littéraire classique qui pense l’œuvre comme un texte abstrait dont les formes typographiques n’importent pas, mais également par l’“esthétique de la réception” qui postule, malgré son désir d’historiciser l’expérience que les lecteurs font des œuvres, une relation pure et immédiate entre les “signaux” émis par le texte – qui jouent avec les conventions littéraires acceptées – et “l’horizon d’attente” du public auquel ils sont adressés. Dans une telle perspective, “l’effet produit” ne dépend aucunement des formes matérielles qui portent le texte. Pourtant elles aussi contribuent pleinement à façonner les anticipations du lecteur et à appeler des publics nouveaux ou des usages inédits.
« Nous voici donc ramenés à notre triangle de départ, défini par la relation nouée entre le texte, le livre, la lecture. Les variations de cette relation dessinent quelques figures élémentaires du rapport entre “espace lisible” et “effectuation”, pour reprendre les termes mêmes de Michel de Certeau [14]. »
Pour ma part, je préfère parler de triangle énonciatif pour rappeler qu’il y a du sujet dans l’affaire.
Je fais l’hypothèse que ce triangle caractérise le style et que chacun de ses côtés correspond à une des consistances du nœud borroméen.
Ainsi le texte correspondrait au symbolique, celui des signifiants et des lettres qui s’agencent. Le livre correspondrait à l’imaginaire, il en serait le support visuel, appréhensible, reproductible. La lecture serait du côté du réel, car, même si elle est effective, elle est hypothétique, imprévisible, mystérieuse dans son opération. Il y faut un « comprendre » et un « pas à comprendre mais un y être compris ». Qui peut dire « je suis lecteur » si c’est l’inconscient qui lit ? Le lecteur n’est jamais que sujet supposé lire.
Et lire quoi ? Un message qui supplée au silence des dieux. Je me réfère en particulier aux travaux de Anne-Marie Christin sur la naissance de l’écriture. Selon elle, « l’écriture est née de l’image dans la mesure où l’image elle-même était née auparavant de la découverte – c’est-à-dire de l’invention – de la surface : elle est le produit direct de la pensée de l’écran. [… ] Elle procède par interrogation visuelle d’une surface afin d’en déduire les relations existant entre les traces que l’on y observe et, éventuellement, leur système. C’est d’avoir pensé à déplacer sur les figures mêmes des images les interrogations que suscitait la vision de leur support, qui a permis de concevoir ces figures comme des signes, et des signes suffisamment ambigus et prégnants pour que l’on ne les interroge pas seulement en termes de significations mais en les associant également, comme à un système d’un autre type, aux sons de la langue.
« La genèse des écritures idéographiques confirme cette hypothèse, puisque l’on sait qu’elles se sont formées, pour la mésopotamienne et la chinoise, dans la mouvance de la divination. La divination est une forme de pensée de l’écran, elle aussi : elle est fondée sur l’examen de supports particuliers où sont inscrits, destinés à être déchiffrés puisqu’il s’agit de messages adressés par eux aux hommes, des signes de la langue des dieux [15] ».
À partir de là, A.-M. Christin explore la littérature française pour retrouver dans celle-ci les formes qui se démarquent de l’impérialisme phonocentrique (l’écriture serait faite pour noter les sons) et se rapprochent d’une tentative de dire l’espace. L’un des exemples les plus représentatifs est la poésie de Mallarmé dont P. Valéry, parlant du Coup de dés, disait : « Il a essayé, pensé-je, d’élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé » ( Variété II, La Pléiade, p. 624).
De même que le cadre de l’analyse (le temps de séance par exemple) n’est pas hors interprétation analytique (dans le cas des séances ponctuées), les formes par lesquelles un texte est donné à lire (de publication, d’édition) participent aux effets de sens du texte.
La publication, partie du style de Lacan
En faveur de l’hypothèse de l’inclusion du rapport à la publication dans la question du style, je commence par remarquer que plusieurs fois Lacan a donné pour titre à ses textes le nom du support matériel par lequel le texte se transmet : Radiophonie intitule un entretien fait à la radio belge en 1970, Télévision, un entretien fait à la télévision en 1973, Écrits, un ensemble d’écrits ayant en général été exposés préalablement par oral. Il s’agit de style car c’est un rapport à l’objet a qui se donne à entendre ou à voir : la voix dans Radio-pho-nie, le regard dans Télé-vision, où d’ailleurs il commence par parler du regard au nom duquel il parle mais auquel il ne s’adresse pas.
Voici une mise en perspective de sept moments cruciaux où Lacan s’est engagé dans la publication. Ils seront étudiés de manière non exhaustive mais afin de dégager les traits caractéristiques en faveur de notre hypothèse.
I. 1939-1945. La Deuxième Guerre mondiale
Lacan s’abstient de publier.
II. 1956. La Psychanalyse
En 1953, Lacan quitte la Société psychanalytique de Paris (SPP) – et du même coup l’IPA – et avec d’autres il fonde la Société française de psychanalyse. Ce n’est que trois ans après, en 1956, que paraît le premier numéro de La Psychanalyse « publication de la Société française de psychanalyse ». Il a donc fallu un certain temps de fonctionnement de l’institution pour que la revue paraisse et celle-ci représente celle-là. Il ne s’agit pas d’une revue indépendante de l’institution mais porte-parole de sa doctrine. Il n’y a pas mention d’un comité de rédaction ; J.-P. Valabrega en était la cheville ouvrière.
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Lacan apparaît comme le maître d’œuvre du premier numéro. Son nom est affiché sur la première page comme étant celui de qui l’a dirigé. Par la suite, il fournira à la revue nombre de ses articles lesquels, comme le remarque François Wahl, formeront la majeure partie des Écrits.
Ce premier numéro porte pour titre « De l’usage de la parole et des structures de langage dans la conduite et dans le champ de la psychanalyse », ce qui est une façon de centrer le numéro autour de l’article princeps de Lacan qui y est publié « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». Deux autres articles de Lacan sont publiés, son « Introduction » au « Commentaire » de J. Hippolyte sur la Verneinung de Freud, et sa « Réponse » à ce commentaire, ainsi que sa traduction d’une partie de Logos de Heidegger. Dans ce numéro, on peut lire aussi des articles de É. Benveniste, J. Hippolyte, D. Lagache, C. Ramnoux… C’est dire la haute tenue de la revue qui met en même temps en acte le vœu de « mettre fin à la position d’extraterritorialité dont la psychanalyse s’est longtemps prévalue en prenant prétexte de l’ambiguïté de ses allégeances pour s’affranchir également de toutes », comme il est écrit (par Lacan bien que ce soit signé de la SFP) dans le Liminaire.
Lacan choisit aussi l’illustration de la première de couverture, « un emblème pris dans un recueil du XVIe siècle qui se donne naïvement pour la clef de l’écriture égyptienne, à savoir l’oreille et le pont qui font allusion en plus d’un sens à la fonction analytique » (Liminaire).
Huit numéros de la revue paraîtront, le dernier, intitulé « Fantasmerêveréalité », le quatrième trimestre 1964, soit juste après la scission dans la SFP et la fondation de l’EFP. L’ironie veut que ce numéro contienne néanmoins plusieurs articles d’élèves de Lacan qui ont quitté la SFP dont cette revue est toujours la représentante.
Même si Lacan ne s’occupait pas de toute la partie rédactionnelle de la revue, il en était le véritable inspirateur et fournisseur régulier de textes. C’est d’ailleurs comme responsable de cette revue qu’il en reparle en 1966 au moment de la publication des Écrits : « La part qu’y ont nos textes [dans La Psychanalyse] ne mesure qu’imparfaitement, de son trop même, le soin que nous en avions pris [16]. » Il poursuit : « On avancerait aussi bien que l’air de cette revue ait retenu le champ français sur la pente du glissement dont témoignent les Congrès internationaux de la psychanalyse. Et il arrive que de l’étranger nous revienne l’étonnement de son naufrage. Il est inutile de pointer le désaveu interne qui lui fit conduite dès son liminaire. » Peut-être ce que Lacan appelle « désaveu interne » correspond-il à la sorte de dénégation de la première phrase du Liminaire, « Ce liminaire n’est pas un manifeste », alors que la revue en était bien un en acte.
III. 1964. La fondation de l’EFP
En juin 1964, le jour de l’été, Lacan fonde l’EFP et la publication y occupe une place décisive comme en témoigne cette affirmation de l’Acte de fondation : « Le fonds financier constitué d’abord par les contributions des membres de l’École, par les subventions qu’elle obtiendra éventuellement, voire les services qu’elle assurera en tant qu’École, sera entièrement réservé à son effort de publication » ( Annuaire 1977, p. 80).
Avant la fondation de l’EFP, Lacan s’était déjà engagé dans une action de publication en signant le 3 avril 1964 un contrat avec Le Seuil pour la création d’une collection dont il était le directeur. En 1963, soit avant la rupture avec l’IPA, François Wahl avait proposé à Lacan de publier au Seuil. Il témoigne que Lacan avait immédiatement accepté [17]. Grâce à son insistance et à son travail, l’acceptation de Lacan se concrétisera en 1966 avec la parution des Écrits.
Quand Lacan signe son contrat avec Le Seuil en 1964, il était prévu qu’il écrive un livre. Selon É. Roudinesco, il aurait dû s’intituler « Mise en question du psychanalyste ». Dans les séances des 9 et 16 janvier 1965 de son séminaire Les Problèmes cruciaux pour la psychanalyse (inédit), Lacan lit de longs extraits de ce qu’il présente comme un livre qu’il est en train d’écrire mais dont il ne livre pas le titre : « Dans un ouvrage à quoi je me consacre depuis plusieurs années, et dont je ne vous dirai pas le titre, je commence dans une première rédaction, que vous ne verrez pas, en ces termes : Le titre ici choisi – celui que je ne dis pas – en implique un autre qui serait Voies de la vraie psychanalyse. C’est bien de quoi il s’agira. Par quelles voies la psychanalyse procède ? L’examen de ces procédés sera notre méthode pour déterminer ce qu’est vraiment la psychanalyse. Nous saisirons là que son être tient aux effets de la vérité. S’en tenir là serait la peindre comme une île flottant dans son propre déploiement. Moyen du juste moyen deviendrait le sous-titre dont le timbre extrêmeoriental parodierait, non sans vertu, le succès même d’un tel propos » ( 9 juin 1965). Sans doute s’agit-il du même livre que celui dont parle É. Roudinesco car ce livre annoncé ne paraîtra jamais.
Un des traits les plus caractéristiques du rapport de Lacan à la publication est qu’il n’a jamais fait paraître de livre. Il a été un homme de revues. Cela correspond d’ailleurs avec l’art (maniériste) de la pointe, de l’intervention courte, opportune, incisive et est cohérent avec son action et sa réflexion en faveur de la dynamique collective.
Le premier volume à paraître dans la collection du « Champ freudien » que Lacan dirige au Seuil est le livre de Maud Mannoni, L’Enfant arriéré et sa mère.
Dans ce que Lacan appelle en 1964 « l’effort de publication » de l’École, il y a une différence entre les publications internes et externes. Pour ces dernières, la charge est assurée par un grand éditeur, Le Seuil, non spécialisé, indépendant de toute obédience institutionnelle analytique et avec lequel le lien passe par F. Wahl, analysant de Lacan de 1954 à 1960 et entré au Seuil en 1957. Il y a une séparation entre la fabrique du texte et celle du livre, pour reprendre la distinction de notre introduction. Si l’École freudienne de Paris contribue à fournir des textes, la charge éditoriale, financière de la publication est supportée par l’éditeur.
En revanche, l’EFP finance les publications internes, essentiellement les Lettres de l’École (bulletin intérieur de l’École freudienne de Paris), quelques monographies, les Annuaires. L’École n’a pas eu à consacrer l’entièreté de son fonds financier pour les publications car il y avait d’autres dépenses à couvrir (frais de colloques, secrétariat, locaux, courrier, bibliothèque… ) et le budget propre des publications internes était équilibré voire bénéficiaire.
Le numéro 1 des Lettres de l’École n’est paru qu’en avril-mai 1967. Puisque par ailleurs Scilicet n’a vu le jour qu’en 1968, on constate que comme pour La Psychanalyse, il a fallu un délai entre la fondation de l’institution et l’apparition de sa ou ses revues.
Au début, le secrétariat des Lettres de l’École se trouve au domicile de J. Clavreul, C. Conté étant le responsable de la publication. Il le restera. Nicole Sels devient secrétaire de rédaction des Lettres à partir du n° 19 ( 1976). Il y aura 27 numéros, jusqu’en septembre 1979. Dans les Lettres ont été publiées nombre d’interventions orales de Lacan à des Journées ou Colloques de l’EFP, mais pas de texte écrit spécialement pour ce bulletin.
À titre d’exemples, voici les comptes fournis aux membres de l’École concernant la gestion des publications internes :
1977. Débit Lettres n° 21 : 101 288 F
bulletin intérieur : 61 319 F
Crédit ventes bulletins intérieurs : 57 286 F
reprint Lettres : 64 922 F
n° 21 : 56 863 F
1978. Débit : 198 186 F
Crédit : 141 206 + 101 316 F (reprint).
IV. 1966. Les Écrits
Le livre qui paraît sous ce titre au Seuil, dans la collection que dirige Lacan, est un recueil d’articles. Il contient aussi un court texte de J. Hippolyte sur la Verneinung de Freud ainsi qu’un index raisonné des concepts majeurs et une table commentée des représentations graphiques, établis par J.-A. Miller.
Si, comme nous l’avons dit, l’idée d’un livre était déjà dans son principe acceptée par Lacan, il a fallu, semble-t-il [18], un événement extérieur pour que la réalisation se précipite : ce fut la parution du livre de P. Ricœur, De l’interprétation, en 1965, aussi au Seuil. Lacan accusa l’auteur, qui avait suivi son séminaire, de rien de moins que d’être un faussaire : « Il me fallait par ces Écrits mettre une barrière aux convoitises maintenant en route des faussaires toujours de service sous la bannière de l’Esprit [19]. » À la même époque, dans un entretien avec G. Lapouge, il dit : « Je me bats depuis des années pour interdire qu’on altère le sens de Freud. Et voici que je dois prendre les mêmes précautions pour moi-même. Disons que j’installe des barrières contre les commentaires abusifs. Un exemple : mon travail n’a rien à faire, vraiment rien, avec le vrai détournement que certains ont opéré à des fins d’herméneutique religieuse. »
Le choix des articles rassemblés dans les Écrits s’effectua de concert avec François Wahl. C’est grâce à la sollicitation soutenue de celui-ci que Lacan parvint à mener à son terme la publication de son livre. F. Wahl révisa très attentivement tous les articles prodiguant à Lacan ses conseils pour des modifications mais sans le faire céder sur sa prédilection pour les « subordonnées maniéristes [20] ».
Effectivement, Lacan remania, plus ou moins, ses articles originaux à l’occasion de leur republication dans les Écrits mais, sauf exception, sans le signaler par une note ou autre chose. Cela donne lieu, entre autres, à plusieurs anachronismes, par exemple celui de rencontrer le mot « signifiant » dans le texte sur le temps logique de 1945 alors qu’il a été ajouté en 1966. Ces remaniements après coup non signalés renforcent bien sûr le caractère vivant et actuel des textes les plus anciens. Ils n’empêchent pas, au contraire, les tentatives du lecteur chercheur de reconstituer historiquement le parcours de Lacan par la confrontation des textes parus dans les Écrits avec les articles originaux [21]. Ici, à nouveau, se vérifie notre hypothèse de l’existence d’un espace de sens ouvert par les rapports entre texte, publication, lecture. Nous avons eu l’heureuse surprise de constater que Lacan fait mention, dans le temps préparatoire à la publication, de la différence entre écrire et publier : « Écrire et publier, ce n’est pas la même chose. Que j’écrive, même quand je parle, n’est pas douteux. Alors pourquoi ne publiez-vous pas plus ? Justement à cause de ce que je viens de dire. On publie quelque part. La conjonction fortuite, inattendue, de ce quelque chose qui est l’écrit et qui a ainsi d’étroits rapports avec l’objet a donne à toute conjonction non concertée d’écrit, l’aspect de la poubelle. [… ] Je crois que si le mot poubelle est venu si exactement se colloquer avec cet ustensile, c’est justement à cause de sa parenté avec la publication [22]. » C’est ce qui a fait parler Lacan de poubellication.
L’anachronisme voulu, interne aux articles, est redoublé par leur ordre d’insertion non chronologique dans les Écrits. Cet ordre est calculé par Lacan pour apporter un supplément de signification (aux textes), issu de la détermination temporelle elle-même (liée à la publication) et plus particulièrement de celle du futur antérieur. Lacan ne manque pas de le souligner à l’occasion. Par exemple, comme il se doit, dans son introduction au Temps logique. Celui-ci est placé avant un texte écrit postérieurement mais après un autre aussi écrit postérieurement. « Puisse-t-il retentir d’une note juste entre l’avant et l’après où nous le plaçons ici, même s’il démontre que l’après faisait antichambre, pour que l’avant pût prendre rang », écrit Lacan dans sa courte introduction de 1966 au Temps logique.
Un autre temps est venu interférer avec le temps que Lacan mettait en jeu dans et par la publication : le temps de la publication, qui intervient comme hâte. Sans doute touche-t-il de très près la publication comme telle car on le retrouve dans bien d’autres cas et Lacan le remarque à propos de la publication de Finnegans Wake, que Joyce mit pourtant dix-sept ans à faire sortir. É. Roudinesco a bien montré comment à partir de mars 1966 les échanges de travail entre F. Wahl et Lacan pour la publication des Écrits se sont intensifiés et accélérés. « À partir de mars 1966, le travail devint plus intensif et c’est alors que s’engagea entre l’auteur et l’éditeur un extraordinaire corps à corps théorique qui allait aboutir à la naissance des Écrits. [… ] Durant l’été il [Wahl] s’installa à Argentière, à l’hôtel des Roches-Rouges, emportant avec lui un millier de pages et une valise de livres, afin de mettre au point la version définitive. Chaque jour il envoyait à Lacan un fragment de texte accompagné d’interrogations et, par retour du courrier, il recevait les pages modifiées avec, en bas, des notes supplémentaires qui étaient des réponses directes à ses questions : “Je voyais arriver le texte écrit et modifié, souligne-t-il, mais sans savoir par quel cheminement de pensée Lacan en était arrivé là.”
« Jamais à Argentière, de mémoire de facteur, on ne vit circuler autant de paquets entre un destinataire et un destinateur. Souvent les envois étaient volumineux : Lacan y ajoutait un livre de référence. Parfois l’échange se faisait par téléphone. Lacan effectua un travail considérable : pour la première fois de sa vie – et pour la dernière –, il fut obligé de relire une œuvre entière dans laquelle était inscrit l’essentiel d’une existence consacrée à des recherches érudites. La plupart des modifications se firent entre mars et août 1966 [23]. »
Nous reviendrons sur le lien étroit, selon nous, entre la hâte et la production de la lettre, en l’occurrence sa publication, sa mise en circulation dans le public.
En publiant ses articles sous le titre Écrits, Lacan se range sous l’instance de la lettre. L’approche de celle-ci est renouvelée en 1971 avec l’introduction du terme de mathème. Cela lui permet de préciser son point de vue sur les Écrits, à l’occasion de leur traduction en japonais : « Si j’écris comme j’écris, c’est à partir de ceci que je n’oublie jamais, à savoir qu’il n’y a pas de métalangage. En même temps que j’énonce certaines choses sur les discours, il faut que je sache que d’une certaine façon c’est impossible à dire. C’est justement pour ça que c’est réel. Et c’est pourquoi ces Écrits représentent quelque chose qui est de l’ordre du réel. Je veux dire que c’est forcé qu’ils soient écrits comme ça ; je veux dire par là non pas qu’ils sont inspirés, c’est le contraire, c’est justement parce que chacun a été le fait d’une conjoncture singulière, qu’il m’était demandé quelque chose pour une certaine revue et que j’avais essayé de condenser six mois de mon discours. Cet écrit n’est évidemment pas ce que j’ai dit; c’est quelque chose qui en fait pose toute la question des rapports entre ce qui est parlé et ce qui vient dans l’écriture. Ce qui est certain, c’est que je n’ai pas pu l’écrire autrement et que ça n’a certainement pas été fait pour venir s’inscrire dans un livre; c’est pour ça que j’ai mis Écrits au pluriel. Chacun est l’émergence de quelque chose qui, lui aussi, a un certain rapport avec le langage.
« Pour prendre des métaphores, chacun de ces écrits semble comme les petits rochers que l’on voit dans les jardins zen. Ça représente ça. Moi j’ai ratissé autour et puis il s’est trouvé que ce quelque chose se présentait comme un rocher. [… ] C’est aussi un certain roc qui a les plus grandes choses à faire avec le discours. Quelque chose que le discours en ratissant peut arriver à cerner. [… ] Il y a un piège là, c’est de croire que ce roc s’adresse à quelqu’un. [… ] Par contre le ratissage, lui, c’est-à-dire le discours, il s’adresse à quelqu’un que j’appelle le grand Autre [24]. »
La parution des Écrits, dans l’après-coup de leur traduction en japonais, s’inscrit dans la question plus large du passage de l’oral à l’écrit, laquelle est référée par Lacan au rapport du réel au symbolique. Cette question rebondira en 1973 lorsqu’il sera question de la publication de l’intégralité de ses sémi-naires et pas seulement des articles issus d’eux.
Lacan souhaitait qu’on lise ses Écrits et qu’on les comprenne malgré leurs difficultés, dans le but que ça fasse quelque chose aux gens [25], qu’ils y soient compris, qu’ils rencontrent l’effet du réel de la lettre, qui ne se lit pas comme telle, petit rocher de jardin zen autour duquel ratisse le discours.
V. 1968. Scilicet
Quatre ans après la fondation de l’EFP, début 1968, paraît Scilicet. Il s’agit bien d’une revue qui représente l’EFP mais tandis que La Psychanalyse affichait dans son sous-titre « Publication de la Société française de psychanalyse », sur la couverture de Scilicet est écrit à la place : « Tu peux savoir [en noir]
Ce qu’en pense l’École freudienne de Paris » [en rouge] [26].
C’est une façon de mettre d’entrée de jeu l’accent sur l’adresse au lecteur et la quête de savoir, plutôt que sur l’information, la garantie, l’autorité, la thésaurisation du savoir. Lacan est conforme à ce qu’il a dit sur le style (commandé par celui à qui l’on s’adresse), y incluant la publication elle-même. Dans son Introduction, il précise que la revue a vocation de s’adresser au « bachelier », celui qui n’est pas encore marié à une société de psychanalyse.
La grande originalité de cette revue est le principe mis en œuvre de non-signature des articles « du moins pour quiconque y apportera un article en tant que psychanalyste [27] ». Autrement dit, si Lévi-Strauss avait voulu écrire un article, il aurait pu le signer. Mais pourquoi un Lévi-Strauss n’a-t-il pas envoyé d’article à publier ?
Le non-signé devait se distinguer de l’anonymat car Lacan prévoyait que « les noms se déclarent d’une liste » à une autre place dans la publication. Plutôt que de non-signature on pourrait donc parler de signature déplacée et mise en liste, « assumant l’ensemble de la publication ». Lacan a évoqué pour justifier ce principe l’idéal bourbakiste ainsi que la facilité qui en résultait pour faire référence à des cas cliniques.
Il y a un autre facteur qui tient au fait que la non-signature des articles des analystes s’associait avec l’exception de la signature non déplacée d’un d’entre eux, Lacan. La raison qu’il en donne mérite toute notre attention tant elle est de prime abord surprenante. Voici son argumentation, développée dans son Introduction. Le nom de Lacan a fait l’objet d’un rejet de la part de la communauté analytique se réclamant de l’IPA, rejet que Lacan assimile à une Verwerfung. Selon la « pierre d’angle » de son enseignement, ce qui est rejeté du symbolique reparaît dans le réel et donc son nom reparaît sous forme de signature dans Scilicet. « Ce qui a fait ce nom devenir trace ineffaçable, n’est pas mon fait. » C’est parce qu’il reparaît dans le réel de Scilicet, à la façon d’une hallucination, que le nom de Lacan est devenu ineffaçable. Plus loin, Lacan ajoute : « Pour que la psychanalyse par contre redevienne ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un acte à venir encore, il importe qu’on sache que je ne joue pas le ghost, et pour cela, moi, que je signe [28]. »
La justification que fournit Lacan est en fait une interprétation cohérente avec la position analytique qu’il a toujours essayé, à l’instar de Freud, de tenir en associant l’enseignement, la recherche et la cure. Il s’agit de l’interprétation de ce qu’il a appelé son excommunication en 1963, c’est-à-dire du fait qu’il a été rayé de la liste des didacticiens par l’IPA. Pour mieux comprendre pourquoi Lacan appelle cette opération une forclusion de son nom, il faut se souvenir qu’il a déjà interprété cette radiation comme une tentative de l’empêcher de faire son séminaire sur les noms du père, donc de l’empêcher de dire ce qu’il voulait avancer de nouveau sur ce sujet. C’est la raison pour laquelle il a « rengainé » ce séminaire après la première séance le 20 novembre 1963, mais que par la suite il n’a cessé de rappeler cet acte.
À partir de là, nous pouvons poser un certain nombre de questions. D’abord, qu’est-ce qui a été forclos ? Un Nom du Père ? Un dire sur le Nom du Père ? Une mise en question du Nom du Père ? Le nom de Lacan ? Forclos pour qui ? Pour Lacan ? Pour ses lecteurs, ses élèves, ceux qui l’ont rejeté ?
On peut penser que Lacan signifie qu’en l’empêchant de dire un savoir sur les noms du père on a forclos une dimension des noms du père, voire un des noms du père. Un des noms du père aurait tenu à ce que Lacan pouvait en dire d’inédit. Un dire de Lacan pouvait tenir lieu de nom du père. Celui-ci ayant été forclos, ce qui fait retour dans le réel c’est le nom de Lacan, à quoi tenait ce dire. La forclusion joue bien sûr pour ceux qui ont rejeté Lacan, mais aussi pour Lacan lui-même qui dès lors ne peut plus s’adresser à ces auditeurs, puisque le sujet reçoit son message sous une forme inversée.
Ce qui à nos yeux fait plus problème, c’est l’articulation de la non-signa-ture des analystes avec celle de Lacan. La non-signature est-elle nécessaire pour que se vérifie le retour du forclos ? Comment comprendre cela ?
Cela pourrait d’abord vouloir dire que le non-signé commémore un événement passé et aussi participe d’une forclusion encore active, d’où peut ressurgir le nom de Lacan. Cette hypothèse serait paradoxale pour le fonctionnement de la revue puisque cela voudrait dire qu’au fond elle reproduit les conditions de l’exclusion de Lacan.
L’autre hypothèse serait l’inverse. Le nom de Lacan serait l’au moins un garantissant une sorte de bord symbolique au réel constitué par son exclusion même et qu’il serait donné à ses élèves de l’explorer en y entrant par leur signature déplacée. Celle-ci serait la condition d’accès à un réel de l’analyste dont la signature de Lacan, comme exception, constituerait un bord symbolique. Des analystes pourraient vérifier qu’il y a de l’analyste qui ne relève pas de leur personne, ou de leur nom propre mais d’une logique qui se fonde de l’exception.
Quelle hypothèse choisir ? Elle n’est sans doute pas fixée d’avance et il est probable que c’est la lecture que l’on fait du réel et de Lacan qui la détermine. Pour que la deuxième hypothèse tienne, il faut mettre l’accent sur le fait que la non-signature n’est pas l’anonymat et qu’elle n’est que signature déplacée, participant d’un ensemble dont Lacan serait en quelque sorte le nombre cardinal.
Quoi qu’il en soit, il est certain que Scilicet représentait une mise et un enjeu capital pour Lacan, en particulier dans son lien à la communauté analytique : « Cette revue est l’un des moyens dont j’attends de surmonter dans mon École, qui se distingue en son principe desdites Sociétés, l’obstacle qui m’a résisté ailleurs [29]. »
Ce n’est pas un hasard si l’annonce [30] de la parution de Scilicet est contemporaine de la Proposition sur la passe d’octobre 1967, autre moyen inventé par Lacan pour surmonter les obstacles qu’il a connus. Parmi les traits qui rapprochent la passe et Scilicet, on peut noter que les deux vont dans le sens du passage du nom propre au signifiant quelconque, ce qui est l’issue que Lacan ouvre au transfert dans cette même Proposition. Ce rapprochement, qui ne les assimile pas pour autant, se soutient à condition de ne pas confondre la signature déplacée et l’anonymat.
Quelles que soient les contradictions inhérentes au projet de Scilicet ou les obstacles, dus aux personnes ou au fonctionnement, qui ne purent être franchis, on peut dire que même si la revue a été un succès commercial, qu’elle a publié un grand nombre de textes de qualité, qu’elle représente une formule qui nous interroge encore aujourd’hui, elle n’a pas réussi à être à la hauteur de ce qu’espérait Lacan pour réformer le lien entre analystes. Tous les témoignages concordent pour dire que Lacan, malgré une certaine réserve dans le fonctionnement pratique de la revue, s’est toujours intéressé au devenir de Scilicet et que c’est avec beaucoup d’amertume qu’il déplorait son a-périodi-cité [31].
Cinq volumes (dont deux numéros doubles, ce qui fait sept numéros) se sont succédé de 1968 à 1976. Dans le numéro 1, il est annoncé que la revue paraîtra « trois fois l’an, au « Champ freudien », collection dirigée par Lacan ». L’inscription du nom d’un directeur-gérant, René Bailly, répondait aux obligations légales. Il est dit que le règlement des abonnements doit être effectué au Seuil. Un contrat avait été signé entre Le Seuil et l’EFP mais les finances étaient gérées par l’éditeur et la ligne de Scilicet n’apparaît pas dans les comptes de l’EFP. Le premier numéro fut tiré à 5000 exemplaires et il y eut plusieurs retirages ensuite. Du point de vue financier, Le Seuil a tiré profit de la revue.
Quelques indicateurs lisibles par tous montrent que la revue n’a pas fonctionné comme Lacan l’aurait voulu au départ :
  • la mention que la revue paraît trois fois l’an disparaît après le numéro double 2/3 qui de fait paraît le quatrième trimestre 1970 soit deux ans et demi après. Il faut dire qu’entre le numéro 1 et le 2/3 est survenue dans l’EFP la scission de ceux qui refusaient la Proposition de Lacan sur la passe et qui formèrent le Quatrième Groupe. Ainsi plusieurs des articles prévus pour Scilicet furent remis à L’inconscient, la revue dirigée par P. Aulagnier-Spairani, ce qui déclencha une colère de Lacan ;
  • la mention des abonnements disparaît après le n° 1 ;
  • la liste des noms d’auteurs des articles non signés ne figure que dans le numéro 2/3. C’est Charles Melman qui a décidé, selon sa conception de la revue, de ne plus faire paraître de liste de noms dans les numéros suivants, faisant ainsi basculer le non-signé, ou le signé déplacé, dans l’anonymat;
  • le dernier numéro, 6/7, sort le quatrième trimestre 1976. Si la périodicité de trois numéros par an avait été respectée, un numéro 6 aurait dû sortir fin 1969.
Pour quelles raisons Scilicet n’a-t-il pas bien fonctionné ? D’abord on peut noter que le projet, le programme même, de revue que Lacan expose dans son Introduction n’a jamais fait jusqu’à ce jour l’objet d’une étude ou d’un commentaire. Or, étant donné l’importance doctrinale de cette Introduction, il aurait fallu en dégager les points essentiels et les relier à leurs conséquences pratiques. D’après les témoins de l’époque, le climat de travail ne favorisait pas une telle réflexion, et une discussion qui pouvait questionner les raisons de Lacan risquait de tourner à la mise en question incontrôlable. Un consensus tacite paraissait plus prudent. À cela même, il y a plusieurs motifs qui font que jusqu’à un certain point le dysfonctionnement de Scilicet peut être considéré comme symptomatique de l’EFP.
Il n’y avait pas de comité de rédaction désigné, ni officieux, ni officiel et encore moins un cartel de rédaction, préparant des thèmes, discutant des articles reçus, travaillant avec les auteurs… comme cela se fait à Essaim. L’occasion aurait pourtant été bonne de lier deux dispositifs d’école ensemble, le cartel et la publication. Certes, il existait au début une sorte de groupe, aux limites incertaines, qui, autour de Lacan (mais sans sa participation directe), devait se charger d’éditer (au sens anglais) la revue et qui comprenait ce qu’à l’époque on appelait la « bande à Moebius » (Charles Melman, Christian Simatos, Claude Dumézil, Claude Conté, René Bailly, Pierre Markovitch [32]) ainsi que Solange Faladé. Ce groupe n’a pas vraiment fonctionné et C. Melman s’est vite retrouvé pratiquement seul à diriger la revue. Il remettait à François Wahl le manuscrit de la revue et ce dernier, mis à part quelques remarques, n’y retouchait pas ; il se qualifie lui-même d’avoir été pour Scilicet comme une « boîte aux lettres ». Lacan ne lisait généralement pas les articles avant leur parution.
Il est très regrettable que contrairement à ce qui s’était passé pour La Psychanalyse, il n’y ait pas eu dans Scilicet d’articles d’intellectuels renommés. Scilicet a sur ce point failli à sa mission de lutter contre l’extra-territorialité de la psychanalyse.
Scilicet était théoriquement une revue de l’École freudienne de Paris, qui en fait était fabriquée et dirigée en dehors de l’École et de la participation active de ses membres et paraissait en dehors d’un contrôle financier par le Directoire. Celui-ci n’était même pas au courant du fonctionnement de Scilicet et ne cherchait d’ailleurs pas à l’être. Il n’y eut donc pas de politique concertée de publication dans l’École freudienne de Paris, malgré l’occasion qu’offrait Lacan avec la création de cette revue.
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Je me souviens qu’en 1976, Lacan, avec l’aide de S. Faladé, a tenté de relancer la participation des plus jeunes membres de l’EFP à l’élaboration de la revue, notamment en créant un groupe de travail de critique de textes et travaux, composé, outre de C. Melman et S. Faladé, de L. Bataille, E. Laurent, A. Didier-Weill, J.-A. Miller, É. Porge… En guise de préparation, j’avais fait un exposé à l’EFP le 12 janvier 1977 sur le livre de M. Neyraut, Le Transfert paru aux PUF, en présence de l’auteur. Ce dernier projet pour Scilicet n’a pas abouti, la revue cessant de paraître.
L’arrêt ne fut jamais annoncé publiquement mais entra dans les faits après la sortie du n° 7 en 1976. Lacan aurait souhaité la parution d’un n° 8, sans cependant proposer lui-même simultanément de texte. C. Melman jugea que la situation politique de l’École ne rendait pas opportun un nouveau numéro. Les conflits qui commençaient à envenimer l’École n’incitaient peut-être pas à se lancer dans la réalisation d’un nouveau numéro.
Parmi les multiples facteurs qui entraient en ligne de compte, il y avait le fait que J.-A. Miller avait créé une nouvelle revue en janvier 1975, Ornicar ? Bien que cette revue fût celle du Département de psychanalyse de Vincennes, elle devenait concurrente de Scilicet. En d’autres temps, cette concurrence aurait pu être stimulante.
Par ailleurs, et François Wahl y était très attentif, il devenait manifeste en 1977 que Lacan n’écrivait plus d’articles. Le dernier grand texte qu’il ait écrit pour la publication fut L’Étourdit en 1972. Or la présence de textes de Lacan était un des principaux arguments de vente de Scilicet et si un numéro avait dû paraître sans texte de Lacan, nul doute que François Wahl aurait émis des objections. En lui-même, ce fait signe un échec de Scilicet comme revue d’École, et donc un échec de l’École freudienne elle-même.
Mais peut-on dire, analytiquement parlant, que Lacan n’écrivait plus, puisqu’on écrit parfois en parlant et qu’il continuait des écritures de nœuds borroméens ? Ne faut-il pas revenir à la distinction entre écrire et publier et mettre l’accent sur le fait que Lacan ne voulait plus publier ?
VI. 1973. La publication du séminaire Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse
Pour la première fois, en 1973, Lacan accepte de publier un de ses sémi-naires, le premier de la série. Le choix se porte sur Les Quatre Concepts et c’est J.-A. Miller qui est chargé de cette tâche présente et à venir.
Des tentatives de publier les séminaires de Lacan avaient auparavant été faites. De 1956 à 1959, J.-B. Pontalis publie des résumés de La Relation d’objet, des Formations de l’inconscient et du Désir et son interprétation dans le Bulletin de psychologie; M. Safouan réécrit le séminaire sur l’éthique mais ce travail n’est pas publié ; en 1970, J. Nassif se voit confier officiellement la tâche de transcrire les séminaires, mais cela ne s’effectue pas.
É. Roudinesco raconte comment finalement J.-A. Miller réussit à convaincre Lacan. « Lors d’un dîner en juin 1972, Miller critique devant Lacan les différentes tentatives faites par d’autres de réaliser une transcription. Il affirme que les auteurs s’y prennent mal et Lacan lui répond tout à trac : “Prouvez-le.” Il n’en fallait pas tant à Miller pour relever le défi. » Il choisit de travailler le séminaire de l’année 1963-1964, Les Quatre Concepts fondamentaux, le premier auquel il ait assisté, celui qui marque pour Lacan l’arrivée à l’ENS. Miller part en Italie et rédige en un mois une première version du texte à partir de la sténographie. Lacan l’approuve et lui propose de la cosigner. Miller refuse et évoque la possibilité d’autres transcriptions réalisées par d’autres. Lacan dit non et son gendre relève alors un deuxième défi : « Je les ferai tous, dit-il, j’appellerai l’ensemble Le Séminaire et le diviserai en livres numérotés [33]. » Un contrat fut signé avec Le Seuil, stipulant que Miller devenait coauteur du Séminaire dont il assurait l’établissement et qu’il percevait une rémunération.
Nous verrions volontiers une allusion à ce statut de coauteur dans la fameuse reproduction des deux Ambassadeurs de Hans Holbein qui orne la première de couverture des Quatre Concepts [34].
Lacan aurait relu le texte établi par Miller et répondu à ses questions. F. Wahl n’a pas eu besoin d’intervenir sur le manuscrit. L’établissement que nous réalisons aujourd’hui dans un cartel, à partir de la sténotypie et de deux versions de notes d’auditeurs de l’époque, montre que Miller a fait des erreurs et, qu’en plus ou en moins, il modifié le texte de Lacan. Celui-ci a donc laissé faire Miller, comme d’ailleurs il le fera par la suite. Cela n’a pas empêché Lacan de manifester son mécontentement contre Le Seuil à la sortie du volume à cause des coquilles dans le texte et surtout des schémas [35].
On peut penser qu’en effet le choix par Miller de commencer par publier les Quatre Concepts est dû à ce qu’il correspond à son engagement dans le lacanisme. Le fait de considérer que cette date est aussi celle de la rupture de Lacan avec l’IPA, et donc d’un nouveau départ [36], apporte un autre point de vue que curieusement la numérotation des séminaires efface. L’année 1963-1964 n’était pas prévue pour un séminaire sur les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse mais pour un séminaire intitulé, et annoncé comme tel, Les Noms du père. Nous avons rappelé qu’il n’y eut qu’une séance de ce séminaire, le 20 novembre 1963. Celui-ci est donc bel et bien interrompu et c’est un autre séminaire sur un autre sujet qui commence en janvier 1964 et dure jusqu’en juillet 64. Puisque Miller a tenu à faire une numérotation, en toute rigueur celle-ci aurait dû compter le séminaire sur les noms du père, même s’il n’y avait eu qu’une seule séance. En comptant Les Quatre Concepts comme le Livre 11, Miller annule complètement le séminaire sur les noms du père qui aurait donc, lui, dû porter le chiffre 11, tandis que Les Quatre Concepts aurait dû avoir le chiffre 12. Cet effacement redouble ce que Lacan a qualifié de Verwerfung, comme nous l’avons vu précédemment. Qu’il ait pu être lui-même l’artisan de la répétition de sa propre forclusion n’est pas très réjouissant. Le seul point de réconfort pourrait résider dans le fait de constater que la signature de Lacan seul ne suffit pas à faire bord au réel, autrement dit qu’il y faut aussi la signature de quelques autres qui y mettent du leur. Ce qui est une façon, théorique, de justifier aujourd’hui le renoncement à la formule de l’a-signature dans une revue.
Il y a de l’ironie, sans doute involontaire, à intituler chaque séminaire publié « livre » quand on sait que c’est ce que Lacan n’a jamais voulu ni pu publier. « Livre » vient de liber qui désigne la pellicule entre le bois et l’écorce sur laquelle on écrivait avant la découverte du papyrus. Ensuite il a désigné le livre de papyrus, le volumen, le livre en rouleau, et finalement le livre en cahiers (le codex) aux premiers siècles de l’ère chrétienne.
Pourquoi Lacan a-t-il lancé un défi à Miller et décidé de publier Les Quatre Concepts en 1973 ? Je risquerai une conjecture. Notons d’abord que l’établissement et la publication du séminaire se sont faits dans la hâte. Miller boucle son travail en un mois, l’été 1972, et le séminaire paraît début 1973. Nous avons déjà relevé l’existence de hâte dans la publication des Écrits. Nous en faisons le signe d’une production de la lettre comme objet a. Lacan dit que c’est l’objet a qui répond à la question sur le style ; nous ajoutons : le chaînon qui lie l’objet a, le désir, au style est la hâte. Au moment même où il fait publier Les Quatre Concepts, il dit à son séminaire du 16 janvier 1973 : « On peut très bien y lire [dans le temps logique], si on écrit et pas seulement si on a de l’oreille, que la fonction de la hâte c’est la fonction de ce petit a, petit h(a)té [37]. » La publication correspond selon nous à une mise en jeu de l’objet a qui s’inscrit dans le temps de la hâte. Celle-ci établit une connexion entre le désir (par l’intermédiaire de l’objet a) et le style. Je reviendrai plus loin sur l’éclairage que nous donne le séminaire du 16 janvier 1973 sur ce sujet.
En 1973 Lacan cesse, volontairement ou non, d’écrire des articles (ne parlons pas de livres !). Comme nous l’avons dit, L’Étourdit, en 1972, est son dernier grand article écrit. La question du style ne va donc plus pouvoir se jouer aussi à l’intérieur du texte écrit, dans la forme d’expression à la Luis de Gongora dont il s’est réclamé plusieurs fois. J’avance qu’elle se joue alors essentiellement dans le rapport à la publication et à ses façons. Déjà il y eut Télé-vision, Radio-phonie qui insistaient sur l’objet a en cause dans la publication. En 1973, avec la publication du séminaire oral, ce sera encore autre chose.
Sans doute un « déplacement » du style sur la publication a-t-il plusieurs sources. Parmi celles-ci, l’introduction du terme mathème en 1971, pour désigner un agencement de lettres (S1, S2, $, a) à des places différentes dans une structure qui détermine des liens sociaux, est-elle essentielle.
Comme souvent chez Lacan, la raison d’un dit, d’une action peut être trouvée dans l’acte de dire ou de faire. L’une des raisons à la publication comme livre d’un séminaire oral réside dans le fait que cette publication est… une « transcription ». La publication d’une transcription donne un sens nouveau au mot transcription. Quoique ni le mot ni la chose ne lui fussent inconnus, c’est pourtant ce que « découvre » Lacan à l’occasion de la publication de son séminaire : « Une transcription, voilà un mot que je découvre grâce à la modestie de J.-A.M., Jacques-Alain, Miller du nom : ce qui se lit passe-à-tra-vers l’écriture en y restant indemne. Or ce qui se lit, c’est de ça que je parle, puisque ce que je dis est voué à l’inconscient, soit à ce qui se lit avant tout. » Et : « Un écrit à mon sens est fait pour ne pas se lire [38]. » L’écrit n’est pas à lire car il doit laisser passer la parole, dont il est le dépôt, parole qui, elle, s’interprète, se lit. Comme l’a justement remarqué É. Roudinesco, cela tend à faire de la transcription une sorte d’équivalent du mathème [39].
Lacan, nous l’avons dit, avait déjà soulevé la question du passage de l’oral à l’écrit avec la publication des Écrits dans son « Discours à Tokyo » de 1971. En 1973, il nomme cette opération « transcription », dans le temps où il la publie et lui donne un sens nouveau et peut-être opposé à son sens habituel, la notation par écrit des sons de la langue. La transcription est ici une publication de la lettre comme effet de discours, comme ce qui permet de parler du langage. La publication, ou poubellication, fait partie de la théorie du style en ceci qu’elle décide en acte d’un passage de l’oral à l’écrit, avec production d’un objet a.
Si Lacan publie en 1973 son premier séminaire, ce n’est pas sans rapport selon nous avec sa réflexion sur l’expérience de la passe, en cours à l’EFP depuis trois ans. Celle-ci fait l’objet d’un très long commentaire de Lacan au Congrès de l’EFP qui se tient à la Grande-Motte en novembre 1973 [40]. Il y expose qu’avec la passe il a souhaité un mode de recrutement des analystes d’un style différent, modelé sur l’écriture du discours analytique. Le lien de la passe avec l’écriture se fixe aussi dans la Lettre aux Italiens (datée de 1973-1974) qui propose une autre forme de procédure de passe et se termine par ces mots : « Tout doit tourner autour des écrits à paraître. »
Il a été remarqué que Miller développe, dans Les Quatre Concepts même, une conception de la transcription qui diffère et même s’oppose à celle de Lacan : « Les deux conceptions étaient parfaitement antagonistes. Lacan faisait compter Miller pour seul auteur d’une transcription qui n’effaçait pas l’original, mais le restituait intégralement, alors que Miller prétendait ne compter pour rien dans une transcription dont il faisait de Lacan l’auteur, tout en affirmant qu’elle était désormais la seule à être à la fois légale et théoriquement fondatrice [41]. »
La conception de Miller, sa place de coauteur puis, après la mort de Lacan, d’exécuteur testamentaire, ont fait dévier le problème de la transcription sur le terrain juridique et ont donc créé une confusion entre une doctrine de la transcription (le passage de l’oral à l’écrit) avec le droit de la propriété littéraire. Fort de ce droit, Miller a poursuivi devant les Tribunaux les auteurs d’autres transcriptions de séminaires, notamment en 1985 l’Association qui avait établi le séminaire Le Transfert dans le bulletin Stécriture. Dans ces poursuites, Miller mélangeait les arguments de droit (il l’avait pour lui) et de doctrine, en prétendant que Lacan avait voulu que les transcriptions restent sur le modèle de la sienne la première fois, sans notes, ni appareil critique, ni variantes, ni bibliographie… ce que Lacan en fait n’a jamais exigé. Tout cela a porté préjudice au lien possible de la transcription et de la passe.
Lacan n’a pas eu à connaître les démêlés juridiques autour de ses sémi-naires car ils se sont produits après sa mort. Il avait pourtant bien dû se rendre compte que la conception de Miller s’éloignait de la sienne, mais cela ne l’a pas dissuadé de publier cette transcription, comme si l’erreur de conception importait moins que l’acte de publication, et que le discours qu’elle servait.
VII. 1975. La publication de la thèse de Lacan
Il s’agit en fait d’une republication car elle avait été une première fois publiée chez Le François (une librairie de médecine, aujourd’hui disparue, place de l’Odéon) au moment où Lacan l’avait soutenue ( 1932). Elle était vite devenue introuvable, d’autant que Lacan rachetait lui-même les exemplaires restants. Des volumes en circulaient cependant, fabriqués pendant la guerre dans les ateliers de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, sous l’impulsion de F. Tosquelles.
En 1975 s’effectue la première publication chez un grand éditeur, toujours Le Seuil, avec quelques textes en plus de la même époque, qui étaient parus dans des revues. Il y a quelque chose de surprenant à constater que le premier et dernier livre publié par Lacan n’en soit pas vraiment un (c’est une thèse de médecine, sans aucun remaniement pour la publication) et soit une re~publication.
Une fois de plus, c’est sous la pression de F. Wahl que Lacan, après de multiples refus, accepta cette publication, « non sans réticence », précise-t-il par deux fois dans le bref quatrième de couverture qu’il a rédigé à cette occasion et qui est sa seule contribution de 1975 au volume. La réticence est l’action de taire ( re-tacere) quelque chose. En rhétorique, la réticence consiste à s’arrêter avant d’avoir exprimé toute sa pensée mais en laissant entendre ce que l’on tait.
Je remarquerai seulement que Lacan associe la réticence à la publication. Il fait preuve d’une réticence à faire publier. Pourtant il fait publier. Publier lui sert donc à exprimer sa réticence (le mot est cité deux fois en sept lignes). Publier lui sert à exprimer une figure de style.
L’utilisation baroque du maniérisme
Pour conclure, et afin d’illustrer l’effet de la publication sur le style de Lacan et son nouage avec celui-ci, je prendrai comme exemple un bref passage de Encore.
Le séminaire Encore ( 1972-1973) est contemporain de la publication des Quatre Concepts et ce n’est pas un hasard si ce séminaire contient tant de considérations sur la lettre et le signifiant. Lacan y commente ses propres écritures, définit le réel comme ce qui s’inscrit d’une impasse de la formalisation ; les modalités de la contingence, du nécessaire, de l’impossible sont identifiées respectivement à un cesse de ne pas s’écrire, un ne cesse pas de s’écrire, un ne cesse pas de ne pas s’écrire
À notre avis, ce séminaire fournit les articulations théoriques impliquées par la « transcription » au sens où Lacan l’a définie. Il faudrait donc pouvoir le relire en son entier avec cet éclairage.
La fin de la séance du 16 janvier 1973 a spécialement attiré mon attention [42]. Il s’agit d’une courte digression sur le temps logique, qui le chiffre à l’aide du calcul de la division harmonique, y introduisant l’objet a (que chacun des prisonniers est sous le regard des autres) avec la même valeur que le nombre d’or.
Ce passage a certes un lien avec le reste de la séance de séminaire en ce sens qu’il s’inscrit dans la problématique du Un en faisant valoir la spécificité du Un comptable par rapport au Un de la fusion amoureuse dont Lacan a parlé précédemment. Il n’empêche que le propos constitue par lui-même un petit texte aux contours bien délimités, qui se tient par lui-même, comme enchâssé, à la fois précis dans les détails et ramassé, demandant pour être compris un large dépliement, notamment sur l’identification de l’objet a à un nombre, le regard pris comme objet a, le rôle du regard dans le temps logique, le lien du temps logique et de la division harmonique…
À la lumière de ce que nous avons vu auparavant, ce passage m’apparaît de style maniériste. Son insertion dans la séance correspond, me semble-t-il, à un usage baroque du maniérisme, si par baroque on entend une mise en abyme, un effet de trompe l’œil, allégorique et équivoque, comme un jeu de scène sur la scène. Je n’ai pas développé ce point jusqu’à présent mais il est sûr que Lacan aimait à mélanger les styles (qui de toute façon ne sont jamais sans relations les uns aux autres).
La digression sur le temps logique est insérée par Lacan, peut-être à son insu, comme un miroir de son acte de publication, à un moment où cet acte le divise, qu’il perd le sens de son « je ». Il tente alors de retrouver un regard dans ce qu’il a appelé « mon petit sophisme personnel », auquel il ne cesse jamais de se référer tout au long de son enseignement, pour le remanier et pour s’en servir à s’orienter. D’une certaine façon, en faisant cela, il se constitue lui-même comme prisonnier de son sophisme, prisonnier de ce qu’il énonce, de ce qu’il agit dans la publication des Quatre Concepts et qui le dépasse.
Voici quelques arguments en faveur de cette hypothèse. Je remarque d’abord que Lacan introduit son passage sur le temps logique avec un point de vue rhétorique : « S’il y a quelque chose qui, dans mes Écrits, montre que ma bonne orientation, puisque c’est celle dont j’essaye de vous convaincre, ne date pas d’hier, c’est bien qu’au lendemain d’une guerre, où rien évidemment ne semblait promettre des lendemains qui chantent, j’aie écrit Le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée [43]. » Pourquoi et de quoi Lacan aurait-il à convaincre ? C’est d’autant plus surprenant qu’à la séance suivante de sémi-naire il dit : « Les gens qui ne veulent pas de moi je ne cherche pas à les convaincre. Il ne faut pas convaincre. Le propre de la psychanalyse, c’est de ne pas vaincre, con ou pas [44]. » D’autre part pourquoi devrait-il en 1973 convaincre de sa bonne orientation en 1966 dans les Écrits et ce à propos d’un texte de 1945 ? Cela fait trois temps. Dans l’effet d’après coup que Lacan légitimement invoque, il y a un temps de trop. Ne s’agit-il pas plutôt pour lui, en 1973, en publiant Les Quatre Concepts, de convaincre qu’en 1964 il était bien orienté ?
Les dates sont importantes. Le passage sur le temps logique se trouve dans le séminaire du 16 janvier 1973 et la Postface aux Quatre Concepts est datée du 1er janvier 1973, quinze jours avant. Ce voisinage de dates est encadré par deux considérations sur les publications de séminaires, l’une à la séance précédant celle du 16 janvier, l’autre à celle la suivant.
Le 9 janvier 1973 Lacan annonce la publication des Quatre Concepts en évoquant sa « sainte peur d’avoir dit des bêtises » : « Grâce à quelqu’un qui reprend ce séminaire – la première année à l’École normale sortira bientôt – j’ai pu avoir comme le sentiment, que je rencontre quelquefois à l’épreuve, que ce que j’ai avancé cette année-là n’était pas si bête, et au moins ne l’était pas au point de m’avoir empêché d’avancer d’autres choses, dont il me semble, parce que j’y suis maintenant, qu’elles se tiennent. Il n’en reste pas moins que ce se relire représente une dimension qui est à situer par rapport à ce qu’est, au regard du discours analytique, la fonction de ce qui se lit. Le discours analytique a à cet égard un privilège. C’est de là que je suis parti dans ce qui m’a fait date de ce que j’enseigne – ce n’est peut-être pas tant sur le je que l’accent doit être mis, à savoir sur ce que je puis proférer, que sur le de, c’est-à-dire sur d’où ça vient, cet enseignement dont je suis l’effet [45]. » Lacan traite là des mêmes thèmes que ceux de sa Postface, le lire et l’écrire, avec une détermination après coup du premier par le deuxième, du lire les bêtises de l’inconscient au regard de l’écriture du discours analytique. C’est cette détermination après coup que Lacan appelle transcription. Au regard de ce discours, la position de son je n’est plus dominante, celle d’un maître, d’un auteur, mais déplacée.
Le 13 février 1973, la séance après celle du 16 janvier, Lacan évoque son refus d’avoir autorisé la publication de son séminaire L’Éthique. « Pour moi, ce qui se trouvait écrit, dactylographié à partir de la sténographie, de ce que j’avais dit de l’éthique, a paru plus qu’utilisable aux gens qui à ce moment-là s’occupaient de me désigner à l’attention de l’Internationale de psychanalyse avec le résultat que l’on sait. Ils auraient bien aimé que flottent quand même ces réflexions sur ce que la psychanalyse comporte d’éthique. Ç’aurait été tout profit – j’aurais fait, moi, plouf, et L’Éthique de la psychanalyse aurait surnagé. Voilà un exemple de ceci, que le calcul ne suffit pas – j’ai empêché cette Éthique de paraître. Je m’y suis refusé à partir de l’idée que les gens qui ne veulent pas de moi, moi, je ne cherche pas à les convaincre [46]. »
On comprend que Lacan ait hésité avant de publier un séminaire. Il s’agissait bien pour lui de ne pas se tromper d’orientation et de vérifier que la précédente était bonne selon lui. Mais un lui qui, dans cet acte, perdait en même temps la maîtrise, puisque son je devenait effet du discours analytique, à condition qu’il s’agisse bien du discours analytique et pas de son envers comme avec l’IPA. Le Temps logique lui fournissait un repérage du manque de repère dont il se faisait le prisonnier dans le temps de l’acte de publication, et jouait le rôle d’une anamorphose analogue à celle peinte en travers sur les Ambassadeurs illustrant les Quatre Concepts.
Le style maniériste et baroque de Lacan, incluant la publication mais tout autant inclus dans et par elle, est la marque de sa propre désubjectivation devant l’objet qui détermine le sujet.
 
NOTES
 
[1] J. Lacan, Petit Discours aux psychiatres, 1967.
[2] A. Compagnon, Le Démon de la théorie, Paris, Le Seuil, 1998, p. 182.