2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Cyborg : l’avenir d’une utopie
Sophie Mendelsohn
Au milieu des années quatre-vingt, une féministe socialiste américaine
du nom de Donna Haraway, professeur à l’Université de Californie, fait
paraître un article intitulé « Un manifeste cyborg : science, technologie et
féminisme socialiste à la fin du XXe siècle
[1] ». Il y est question d’instrumentaliser la figure du cyborg, afin d’en faire d’une part le point de départ
d’une idéologie conforme aux propositions de la postmodernité, et d’autre
part un outil politique propre à soutenir les revendications féministes.
Qu’est-ce que le cyborg ? Une créature mi-homme mi-machine, un
organisme abritant un mécanisme qui le subvertit de telle façon que son
fonctionnement soit sensiblement modifié. Cette créature est donc composée de parties hétérogènes, certaines construites sans l’aide de l’esprit
(essentiellement les organes naturels), d’autres avec. L’absorption d’aspirine ne suffit donc pas à transformer un corps humain en cyborg ; mais
pourra être considérée comme cyborg toute personne porteuse d’un cœur
ou de reins artificiels. L’enjeu essentiel du cyborg est une disqualification
des catégories traditionnelles, telles la nature ou le sexe, qui impliquent
une unité, afin d’ouvrir le champ à une multiplication de facteurs relevant
de l’artificiel dans la construction de la personne.
Si D. Haraway s’intéresse à cette figure, encore tout à fait imaginaire
au début des années quatre-vingt, mais qui l’est de moins en moins, c’est
qu’elle lui permet de poser d’une façon originale un certain nombre de
questions concernant le statut du sujet dans les sociétés contemporaines,
les enjeux de pouvoir économiques et politiques, mais aussi l’épineux problème de la différenciation sexuelle dans le contexte du féminisme américain… Elle érige le cyborg en mythe – bien qu’il s’agisse, nous le verrons,
d’une utopie et non d’un mythe – et fait converger vers lui un faisceau très
organisé de propositions qui visent à transformer cette construction imaginaire en réalité, légitimant d’avance toutes les transgressions que cela suppose par rapport à l’ordre symbolique.
Dans cet article, D. Haraway s’inspire tacitement de l’hypothèse foucaldienne d’un « biopouvoir », celui-ci consistant à entreprendre de gérer
la vie, de la majorer, de la multiplier, d’exercer sur elle des contrôles précis
et des régulations d’ensemble. Le « biopouvoir » met en question les paramètres génétiques et biologiques, les modes de pensée et de relations, les
conceptions intimes du lien et de la limite. Ce nouveau pouvoir met fin,
selon D. Haraway, à l’ère moderne, que l’on pourrait dire aussi industrielle,
dont les machines étaient pré-cybernétiques, c’est-à-dire qu’elles « ne se
mouvaient pas par elles-mêmes, ne se déterminaient pas elles-mêmes,
n’étaient pas autonomes. Elles ne pouvaient pas réaliser le rêve de
l’homme, seulement le mimer
[2] ». La science-fiction pouvait toujours agiter le spectre du fantôme, nous montrer des machines hantées, mais celles-ci étaient essentiellement inertes. Autant dire que l’organisation du vivant
était inimitable, et qu’une machine pouvait, tout au plus, la singer, c’est-à-dire en reproduire le mouvement physique externe. « Maintenant, les
choses sont moins certaines. Les machines de la fin du XXe siècle ont rendu
tout à fait ambiguë la différence entre naturel et artificiel, l’esprit et le
corps, le développement interne et la détermination externe, ainsi que bien
d’autres distinctions qui s’appliquaient jusque-là aux organismes et aux
machines. [… ] La détermination technologique est un espace idéologique
ouvert par les nouvelles conceptions de la machine et de l’organisme
comme textes codés, à travers lesquels nous nous engageons dans le jeu de
la lecture et de l’écriture du monde
[3]. »
La machine dont parle D. Haraway est en rupture avec la machine
moderne, qui appartenait tout entière au domaine de la représentation,
puisqu’elle n’était que l’effet des projections humaines et ne menaçait pas
en retour la subjectivité de tout un chacun, n’étant en fin de compte qu’un
instrument ; la machine postmoderne dont il est ici question, sort au
contraire de la représentation : elle est en effet reconnaissable à ses nouvelles déterminations, elle est essentiellement « micro », c’est-à-dire invisible et présente partout à la fois. « Nos meilleures machines sont comme
des rayons de soleil; elles sont lumineuses et propres, parce qu’elles ne
sont rien d’autre que des signaux, des ondes électro-magnétiques, une partie d’un ensemble, et ces machines sont éminemment portables, mobiles.
[… ] Les gens n’ont jamais été si fluides, à la fois matériels et opaques. Les
cyborgs sont comme de l’éther, de pures essences
[4]. » C’est sur cette mutation de la machine – son état, sa fonction – que D. Haraway fonde sa thèse
d’une transformation identitaire à l’œuvre à notre époque : « Nous sommes
tous des chimères, des formes hybrides d’organismes et de machines, théorisés et fabriqués; en bref, nous sommes des cyborgs
[5]. »
Il faut suivre les voies complexes qui ont rendu possible ce paradoxe,
que D. Haraway qualifierait sans doute d’ironique, et qui fait du cyborg le
modèle de l’humain : cela part en effet du constat, que tout un chacun peut
également faire à sa guise, de l’émergence dans notre réalité de machines
organisées, c’est-à-dire des machines susceptibles de reproduire – ou censées reproduire – la logique du vivant. Cela inaugure une nouvelle ère,
puisque cette machine redéfinit les conditions de l’auto-organisation d’un
ensemble, jusqu’alors réservée au vivant. Tout l’effort des machines
actuelles consiste, précisément, à élaborer un ensemble capable de s’autoorganiser et de mettre en place non seulement une logique de son organisation mais encore une logique d’adaptation à son environnement. Ce
nouvel état de la machine, l’étonnante possibilité qui en est résultée de
pouvoir la considérer comme une entité, a eu pour effet de décentrer le
questionnement traditionnel sur le statut de l’humain, en augurant d’un
retournement radical : on a, en effet, voulu appliquer des concepts issus de
la connaissance de ces machines aux êtres vivants décrits comme des
machines naturelles. Ainsi a-t-on pu parvenir à l’idée qu’une cellule est
tout entière son propre programme, qui se construit donc au fur et à
mesure que la machine fonctionne, à la façon d’un ordinateur qui se
construirait lui-même. Mieux encore : on en est arrivé à la conclusion d’une
impossibilité logique pour une auto-organisation donnée de demeurer
dans un système fermé, de sorte qu’une auto-organisation véritable
implique une réponse adaptée de la machine à des facteurs aléatoires. Si
bien qu’avec l’avènement récent des manipulations génétiques et le décodage du génome humain, un champ entier de la biologie peut s’éloigner
d’une démarche qui viserait à comprendre des systèmes vivants naturels
pour se concentrer sur une maîtrise intellectuelle et technique de systèmes
vivants artificiels.
Dans cette continuité qui se dessine entre l’homme et la machine, c’est
la distinction homme/chose qui se trouve mise à mal par les modèles biologiques, dans la mesure où l’individu, saisi par la « démiurgie scientifique
[6] », pour reprendre l’expression de Bernard Edelman, revendique
pour lui-même la maîtrise de son propre destin. S’impose alors un désir de
jouir sans frein de sa puissance, fût-ce au détriment de sa propre humanité.
En effet, l’homme est alors conçu comme une monade abstraite et toute-puissante en ses désirs, capable de s’auto-instituer comme personne ou
comme chose en usant sans contrainte et hors la loi des pouvoirs de la
science.
Les vérités scientifiques, partielles, limitées, provisoires, sont alors
susceptibles de devenir
la vérité, où peut se fonder une idéologie conforme
d’une part aux pouvoirs de la science, et d’autre part aux débouchés
qu’offre le marché.
Il s’agit bien en effet de soutenir l’idéologie féministe par cette utopie
qu’est le cyborg – où se mire un moi déconstruit par ces nouveaux pouvoirs que les techno-sciences mettent à notre service, puis reconstruit en
fonction de ces critères : or, c’est justement « ce moi que les féministes doivent coder
[7] ». La question du codage est à lier ici avec la visée utopique
dont relève la figure du cyborg et dans laquelle D. Haraway voit une récupération possible – autrement dit une instrumentalisation – par les féministes ; cela permet de définir l’objectif que ce manifeste se donne et qui
consiste en «
la traduction du monde en un problème de codage – la recherche
d’une langue commune dans laquelle toute résistance au contrôle instrumental disparaîtrait, et toute hérogénéité serait soumise à une déconstruction, une reconstruction, un investissement, un échange
[8] ». Il s’agit donc
de créer une entité homogène et indifférenciée, ainsi absolument assimilable par le marché – cela n’est pas sans poser question sur ce que cette
féministe américaine considère être le socialisme… Elle semble en effet
entrer tout à fait dans une logique capitaliste, où « les organismes ont cessé
d’exister comme objets de connaissance, laissant la place aux composants
biotiques, c’est-à-dire à des processus spécifiques d’information
[9] ». Le
codage rejoint le totalitarisme de l’information dans l’illusion d’un savoir
total : « De tout il y a savoir. Thèse que l’on retrouve dans le discours politique en général, qui est la forme essentielle du discours du maître. L’idée
que le savoir puisse faire totalité est, dit Lacan, immanente au politique
[10]. » Or, cette totalité politique se soutient d’une homogénéisation des
savoirs permise par la science, et le réductionnisme positif qu’elle impose
au sujet, qui devient le terrain de ses applications, en s’incarnant dans la
technique, nommément le point de rencontre actuel entre la science et le
capitalisme. L’effet économique de cette homogénéisation est repéré par
Lacan, en tant que celle-ci « réduit tous les savoirs à un marché unique
[11] » :
un marché unique qui soutient la visée propre au capitalisme, dans son exigence d’efficacité à tout prix – « ça marche comme sur des roulettes, ça ne
peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se
consomme, ça se consomme si bien que ça se consume
[12] ». Capitalisme et
science se rejoignent en effet dans la disjonction qu’ils imposent entre le
sujet ($) et son savoir (S2) – disjonction qui implique que le sujet se trouve
irrémédiablement coupé du signifiant qui le représente : « Selon Lacan, la
science oublie l’effet du signifiant, qui est la représentation d’un sujet.
Ainsi la science écarte, comme artefact, l’effet du sujet dans ses expérimentations
[13]. » Ce qui revient à dire que, la science voulant se saisir elle-même toute entière, et se saisir comme vérité du système, ne peut que
forclore le sujet, ou tout du moins sa vérité, d’être sujet divisé, c’est-à-dire
sujet d’un savoir qui ne se sait pas. Or, si le cyborg est effectivement une
utopie – et non un mythe comme le soutient D. Haraway, puisque ce dernier se devrait d’être fondateur et créateur de lien social, selon les critères
freudiens, alors qu’ici il s’agit d’une pure projection imaginaire qui tend à
rencontrer une idéologie préexistante – c’est parce qu’il laisse croire à la
possibilité d’un sujet qui pourrait se saisir lui-même totalement, ce qui ne
peut être que si le sujet devient un artefact, à la limite de devenir une
chose : où l’on voit l’effet radical de la forclusion… Cette « version » du
sujet, très sujette à caution, devient possible par les moyens de la science,
dont les propositions sont adaptées par la technique, sur le lieu du marché,
dans le cadre capitaliste où n’a de valeur que ce qui s’échange : l’information, autrement dit le virtuel, le semblant. Ainsi, sans doute, se trouve au
mieux illustrée la proposition de Lacan selon laquelle « la science est une
idéologie de l’abolition du sujet
[14] », où se lit la forclusion du Nom-du-Père
– forclusion littéralement proclamée par le cyborg, avec un accent triomphaliste. Mais de quoi triomphe le cyborg, sinon de sa propre subjectivité ?
Il nous semble que discours de la science et discours du capitalisme se
rejoignent donc dans la forme de leur savoir : l’information, la communication. « Ai-je besoin de dire que dans la science, à l’opposé de la magie et
de la religion, le savoir se communique ? Mais il faut insister que ce n’est
pas seulement parce que c’est l’usage, mais que la forme logique donnée à
ce savoir inclut le mode de la communication comme suturant le sujet qu’il
implique
[15]. » Mais si la science vise bien cette suture, qui consiste à clore
le sujet sur lui-même dans l’illusion de la totalité, elle y échoue néanmoins;
en réalité le sujet lui échappe toujours, puisqu’il est, dans la science précisément, « si l’on peut dire, en exclusion interne à son objet
[16] ». Il y a donc
là un marché dont le cyborg est la dupe : vendant son âme à la science, il
en escompte un pouvoir absolu, sur lui-même d’abord, sans réaliser qu’il
ne sera jamais là où il est, n’étant finalement autre chose que le semblant
du sujet. Le semblant est l’effet de la disjonction de $ et de S2 – disjonction
commune, donc, aux discours de la science et du capitalisme, et qui permet
de voir où s’ouvre l’ère de la forclusion, puisque alors le sujet n’est plus
représenté par un signifiant : « ceci permet de comprendre cette définition
de Lacan dans le
Savoir du psychanalyste, de ce qui distingue le discours du
capitalisme : rien d’autre que “la
Verwerfung, le rejet, le rejet en dehors de
tous les champs du symbolique [… ] de la castration”
[17]. »
Si ce qui ouvre à la possibilité de savoir selon Freud, rappelle Guy
Lérès, c’est la castration, alors le cyborg, comme double sujet de la science
et du capitalisme, est éminemment le sujet d’un échec, celui de la castration
précisément, ce qui le coupe absolument de son savoir. Le cyborg, en tant
qu’artefact, n’a non seulement pas accès au signifiant qui le représenterait,
mais il n’a pas non plus d’esclave qui saurait à sa place son désir – comme
c’était le cas dans le discours du Maître – il est de ce fait radicalement exclu
à lui-même : c’est pourquoi il ne peut échapper à la dimension de l’utopique – l’imaginaire où se perd l’être qui n’a pas accès à la parole. Comment, en effet, le cyborg pourrait-il parler une autre langue que celle de
l’information pure, ce code invoqué par D. Haraway, qui se soutient de la
logique binaire du 0/1, où l’on peut lire, encore une fois, la forclusion de la
castration : « C’est le “bit”, la plus petite unité d’impulsion électronique,
qui n’est plus une unité de sens, mais une pulsation signalétique. Ce n’est
plus du langage, c’en est la dissuasion radicale. Tels fonctionnent les
réseaux, telle est la matrice de l’information et de la communication
[18]. »
Alors où et comment peut donc jouir le cyborg ? « Ici le plus-de-jouir n’est
pas acquis de la séquelle de la castration mais bien plutôt de la manière la
plus radicale de l’écarter, tout à fait pertinente avec la fonction du semblant. L’astuce topique et logique du fétiche est généralisée par le discours
du capitaliste. La marchandise fétiche, bien nommée par Marx, figure la
suspension devant l’horreur, le dernier signifiant à la border
[19]. »
On comprendra, dans ces conditions, que le cyborg, dans son statut
paradoxal d’« artefact humain », ne puisse se réaliser qu’hors genre, dans
un au-delà de la différence sexuelle où l’utopie rejoint le fantasme d’une
partie du courant féministe américain. Par ce manifeste, D. Harraway
compte ainsi « contribuer à la culture et à la théorie du féminisme socialiste
sur un mode postmoderne, non naturaliste, et à la tradition utopique qui
imagine un monde sans différence sexuelle, qui est peut-être un monde
sans engendrement, mais aussi peut-être un monde sans fin. L’incarnation
du cyborg n’appartient pas à l’histoire du salut. Il ne compte pas non plus
le temps sur un calendrier œdipien, mais il essaye de soulager les terribles
clivages de genre dans une utopique symbiose orale ou une apocalypse
post-œdipienne. [… ] il s’incarne dans des récits non œdipiens avec une
logique différente de la représentation. [… ] Le cyborg est la créature d’un
monde au-delà des genres
[20] ». On voit bien ici la collusion entre un « hors
sexe » et un « hors mort »… qui se placent effectivement hors représentation (ce qui définit la postmodernité en tant que telle, pour un certain
nombre de théoriciens – encore convient-il de souligner ici que le concept
de postmodernité est utilisé, nous semble-t-il, à contre-courant, puisqu’il
implique la fin des idéaux, si l’on suit J.-F. Lyotard sur cette question, alors
que D. Harraway ne fait rien d’autre que de rendre une forme à l’idéal avec
la figure du cyborg). Cette logique autre, c’est celle, pour y revenir, du semblant sous la forme de simulacre.
Comment, en effet, la temporalité du cyborg pourrait-elle être œdipienne, alors que, D. Haraway ne cesse de le dire, c’est d’une sortie hors de
l’ordre paternel, dénoncé ici comme évidemment et uniquement patriarcal,
pure oppression, que le cyborg trouve sa raison d’être : « En un sens, le
cyborg n’a pas d’origine au sens occidental – c’est là le fait d’une ironie
radicale dans la mesure où le cyborg est aussi le terrible
telos apocalyptique
de la course occidentale pour la domination d’individuations abstraites, un
moi ultime enfin libéré de toute dépendance, un homme de l’espace
[21]. »
Échappant à l’origine, le cyborg échappe donc aussi à l’unité : il n’est
pas un in-dividu, il est un certain nombre de parties qui s’auto-déterminent
comme ensemble, ce qui ne saurait définir un tout – on pourra penser, pour
comprendre ce paradoxe, à la machine désirante de Deleuze : « Tout fonctionne en même temps, mais dans les hiatus et les ruptures, les pannes et
les ratés, les intermittences et les courts-circuits, les distances et les morcellements, dans une somme qui ne réunit jamais ses parties en un tout
[22]. »
Ou encore : « Les pièces ou éléments de machines désirantes se reconnaissent à leur indépendance mutuelle, à ce que rien dans l’une ne doit
dépendre ou ne dépend de quelque chose dans l’autre
[23]. » Le cyborg est
bien cette monade indépendante en son désir, puisqu’il se situe hors du
temps générationnel. D. Haraway souligne, à l’instar de Deleuze, que le
cyborg est entièrement voué à la partialité. C’est d’ailleurs dans ce parcellaire que l’on peut voir à l’œuvre un processus de réification, d’instrumentalisation et de désymbolisation. Jean Baudrillard commente assez
ironiquement l’effet de cette désymbolisation en forgeant un « stade
vidéo », héritier non moins ironique du stade du miroir : « Ce n’est pas un
imaginaire narcissique qui se développe autour de la vidéo ou de la stéréoculture, c’est un effet d’auto-référence éperdu, c’est un court-circuit qui
branche immédiatement le même au même
[24]. » Éros, sans cesse séduit par
l’image virtuelle telle qu’elle lui est offerte par l’ordinateur ou la vidéo
comme le montrent les films du cinéaste canadien David Cronenberg, finit
par se transformer en Pygmalion… Si bien que « rien ne trompe, il n’y a pas
de mensonge,
il n’y a que de la simulation
[25] » : l’image que nous propose le
« stade vidéo » est une copie sans original, elle ne se réfère plus à un réel
qui la précéderait et serait indépendant d’elle, elle pénètre, volatilise, et par
là (re)constitue ce réel – qui devient de ce fait virtuel : un simulacre de réalité. C’est dans ce contexte « postmoderne » que s’inscrit le cyborg, qui ne
peut guère se reconnaître que dans l’image que lui renvoie la machine
– son Autre impossible.
Cronenberg, le corps, le cyborg
David Cronenberg ne cesse d’explorer dans chacun de ses films ( La
Mouche, Videodrome, eXistenZ) ce qu’il en est de cet « étrange » accouplement – qui nous devient cependant chaque jour plus « normal » – entre
l’homme et la machine et les conséquences que cela implique quant au statut du sujet et aux transformations de son désir.
Commençons par La Mouche, qui nous présente un personnage, Seth
Brundle, éprouvant la tragédie d’une lente et inexorable chute du corps,
qui ne débouche sur aucune dimension transcendante ou allégorique : à la
suite d’une expérience scientifique qu’il tente sur lui-même, réalisée à partir d’une machine qu’il a inventée et qui lui permet de désintégrer la
matière pour la réintégrer ailleurs (procédé de téléportation), il se voit
devenir une mouche. On voit déjà quelle rupture est opérée par rapport au
vieux fantasme d’animalité : la métamorphose ici passe par la machine, le
projet scientifique. Le personnage-mouche fait naître un fantasme de non-reconnaissance poussé aux limites, car ici le corps est observé comme un
simple organisme, avec une froideur toute scientifique. L’expérience faite
par Seth Brundle est, de fait, très limite : il en vient à ne plus pouvoir reconnaître son corps comme sien. Ce corps, tout en étant le sien, le confronte
aux mille formes de l’inhumain. Le « héros » subit donc l’irruption brutale
d’un monde radicalement étranger, où son corps morcelé inaugure les processus de déliaison et de désidentification. D. Cronenberg nous plonge
dans le champ désérotisé de la composition et de l’atomisation du corps –
où l’on pourra reconnaître une figure possible du cyborg –, opposé au
corps de la séduction, à sa jubilation imaginaire. Cyborg, Brundle le
devient tout à fait au moment où il trouve la réponse à sa question identitaire : c’est l’ordinateur qui la lui offre, par le biais de son langage formalisé. Le langage digitalisé de l’informatique offre à voir à travers une
décomposition minutieuse ce qui a échappé à l’œil de Brundle : une
mouche s’est glissée avec lui dans la machine qui le téléportait. De là s’initie une analyse rétrospective des processus de désintégration et réintégration subis par le personnage, montrant les phases parcourues par ses
gènes. Désormais, à la place de la mouche, il y aura un corps, autrefois
humain, qui prend de plus en plus les traits de l’animal sans jamais l’être
vraiment. Ce qui était né à l’intérieur (l’altération de la structure génétique)
se précipite sur l’extérieur (la Gestalt). Il n’est plus question d’un croisement entre l’animal et l’humain, mais d’une fusion entre l’organique et l’inorganique. La masse de sang et de chair qu’est devenu Brundle éclatera
finalement en une myriade de fragments : Icare postmoderne, Brundle
touche le soleil de la virtualité et y brûle ses ailes de mouche informatisée…
Ce qui intéresse D. Cronenberg dans ce film et dans les suivants, c’est
de voir comment ces prothèses postmodernes que sont devenus les ordinateurs « s’infiltrent au cœur anonyme et micro-moléculaire du corps, lorsqu’elles s’imposent au corps même comme matrice, brûlant tous les
circuits symboliques ultérieurs, tout corps possible n’étant que sa répétition immuable – alors c’est la fin du corps et de son histoire : l’individu
n’est plus qu’
une métastase cancéreuse de sa formule de base
[26]. » Pourtant tout,
dans ces films, est corporel – mais c’est d’une autre chair qu’il s’agit, une
chair virtuelle. Cette chair-là est celle qui rencontre le fonctionnement
binaire, clair, propre, des nouvelles technologies, qui s’édifie sur les ruines
de la « chair traditionnelle », rendue finalement insensée. D. Cronenberg
veut montrer l’inmontrable, dire l’indicible, et pour ce faire exposer les profondeurs à la surface : « Rien n’est caché. Ces films sont construits sur l’impératif d’Artaud : que tout soit fait corps, que tout soit matériellement et
visiblement montré. Il n’y a rien d’autre que le corps
[27]. » Autre manière de
dire qu’il n’y a plus de corps.
Videodrome met en scène une industrie qui dessine officiellement des
lunettes, alors qu’en réalité elle essaye de contrôler le marché nord-améri-cain de la vidéo, et par là même toute une organisation économique. Un
producteur de films pornographiques, Max, remonte par hasard cette
filière et découvre que les films achetés par la firme sont uniques parce que
ce ne sont pas des acteurs qui jouent, mais des gens qui ont été kidnappés
et à qui on fait subir des tortures sexuelles : ce sont des
snuff movies. Le
dégoût que ces scènes inspirent à Max se change vite en une fascination
morbide, car ce que lui présente le virtuel du film « c’est pour de vrai »
– où réel et virtuel se télescopent et laissent le personnage sans repère. Ces
films sont commercialisés sous forme de cassette, dont le magnétoscope
n’est autre que le corps humain : pour voir la cassette, il faut l’engloutir
dans son ventre, qui s’ouvre immédiatement à son approche. La cassette
dans le corps procure des hallucinations qui font croire que l’on est soi-même un protagoniste du film. C’est ainsi que Max entre dans le virtuel :
au lieu que ce soit la chair qui se fasse vision, soit un processus d’abstraction, une image, c’est la vision qui devient chair. La cassette atteint ainsi
« directement les profondeurs invisibles, stimulant glandes et viscères,
caressant et remodelant le volume intérieur du corps
[28] ». L’énorme ouverture dans laquelle est aspirée la cassette, qui procure à Max ces hallucinations, mais aussi un plaisir qui n’est pas loin de l’orgasme, ressemble fort à
un orifice vaginal : le désir, dont Max ne trouvait plus trace dans sa vie,
réapparaît ainsi, dans son corps virtualisé, mais aussi féminisé. S’agirait-il
d’un pousse-à-la-femme, effet de cette forclusion dont nous parlions plus
haut, acoquiné avec le discours de la science ?
Ce corps imaginarisé, qui perd ses repères dans le symbolique, subit
donc l’effet d’un brouillage qui se révèle mortifère, puisqu’on perd jusqu’à
la trace du sujet. Le dernier film du cinéaste ne cesse de tourner autour de
cette question : dans eXistenZ, il n’y a plus de machines, et c’est peut-être
ce qui procure le plus sûr sentiment d’étrangeté : tout est organique, même
la console de jeu, et jusqu’aux armes construites avec des arrêtes de poisson… et pourtant le corps n’est nulle part – dernier paradoxe. Il est d’une
insaisissable fluidité, rendu inessentiel puisqu’il est un vecteur qui remplace la machine elle-même. Il suffit désormais de se brancher sur une
console de jeu, elle-même organique, pour être transporté dans une virtualité qui, c’est là que Cronenberg atteint son propos ultime, n’a rien de différent de la réalité. À vrai dire, on ne sait jamais si on est dans le réel ou le
virtuel, le jeu semblant engendrer sa propre virtualité, comme des mondes
successifs, semblables au monde réel, sauf qu’ils sont menacés d’évanouissement à tout instant. Quant à la différenciation sexuelle, inutile de dire
qu’elle n’a pas cours, chacun étant susceptible de changer de sexe à chaque
instant.
Dans ces films, les personnages, que l’on peut souvent apparenter à
des cyborgs, semblent bien être des représentants contemporains de Pygmalion : ils supportent un désir pris dans les filets de l’imaginaire en tentant de nous faire croire que le rapport sexuel est possible, puisque
l’hétérogénéité n’est plus qu’un mauvais souvenir, qu’il n’y a plus un sujet
et son objet, un homme et une femme, un créateur et une créature, mais
une entité homogène qui abolit la possibilité même de la distinction.
D. Cronenberg donne ainsi à voir ce que D. Haraway théorise à propos
du cyborg : une créature sans re-
père qui aurait digéré le discours de la
science à travers le capitalisme, pour qui la notion même de sujet paraît
court-circuitée, engloutie par les mirages de la technique. Chacun de ces
films trace, de plus en plus finement, les contours de cette « inquiétante
étrangeté » à laquelle nous avons tous déjà à faire : les gènes, couplés à la
puissance de l’informatique, constituent non seulement une nouvelle ressource, mais de nouveaux modes de production et de reproduction. Ainsi,
peu à peu, l’idée se fait jour que nous entrons dans un « mode de production biologique », où le matériau biologique ne serait rien d’autre qu’une
force productive, et par conséquent, une marchandise d’un nouveau type
qui induirait une industrie, un marché, et partant une idéologie propre
– faisant dès lors de l’utopie une réalité potentielle
[*].
[1]
Donna Haraway, « A cyborg manifesto : science, technology, and socialist-feminism in the late
twentieth century », dans
Socialist Review, 15,2,1985, p. 424-457. Le texte n’ayant pas été traduit
en français, c’est nous qui traduisons.
[2]
Idem, p. 427.
[4]
Idem, p. 428.
[5]
Idem, p. 425.
[6]
L’Homme, la nature et le droit, ouvr. coll., Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1988.
[7]
Donna Haraway, art. cit., p. 437.
[10]
Alain Juranville,
Lacan et la philosophie, Paris, PUF, 1984.
[11]
Jacques Lacan,
D’un Autre à l’autre, Séminaire Livre XVI, séance du 20 novembre 1968.
[12]
Lacan en Italie, Milan, La Salamandra, 1978, p. 48.
[13]
Guy Lérès, « Lecture du discours capitaliste selon Lacan »,
Essaim n° 3,1999, p. 89-109, p. 98.
[14]
Jacques Lacan, « Radiophonie »,
Scilicet 2/3, p. 97.
[15]
Jacques Lacan, « La science et la vérité »,
Écrits.
[17]
Guy Lérès, art. cit., p. 106.
[18]
Jean Baudrillard,
Amérique, Paris, Grasset, 1986, p. 24.
[19]
Guy Lérès, art. cit., p. 108.
[20]
Dona Haraway, art. cit., p. 425.
[22]
Gilles Deleuze et Félix Gattari,
L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972/1973, page 50.
[23]
Idem, page 386.
[24]
Jean Baudrillard,
op. cit., page 41.
[26]
Jean Baudrillard,
De la séduction, Paris, Galilée, 1979, p. 233.
[27]
Steven Shaviro,
Cinematic Body, Mineapolis, University of Minesota Press, 1993, p. 128.
[28]
Steven Shaviro, art. cit., p. 128.
[*]
Je remercie Erik Porge, Geneviève Morel et Esteban Radiszcz du soutien et des conseils avisés
qu’ils m’ont apportés au cours de la rédaction de cet article.