Essaim
érès

I.S.B.N.2-86586-973-3
196 pages

p. 103 à 114
doi: en cours

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no8 2001/2

Au milieu des années quatre-vingt, une féministe socialiste américaine du nom de Donna Haraway, professeur à l’Université de Californie, fait paraître un article intitulé « Un manifeste cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle [1] ». Il y est question d’instrumentaliser la figure du cyborg, afin d’en faire d’une part le point de départ d’une idéologie conforme aux propositions de la postmodernité, et d’autre part un outil politique propre à soutenir les revendications féministes.
Qu’est-ce que le cyborg ? Une créature mi-homme mi-machine, un organisme abritant un mécanisme qui le subvertit de telle façon que son fonctionnement soit sensiblement modifié. Cette créature est donc composée de parties hétérogènes, certaines construites sans l’aide de l’esprit (essentiellement les organes naturels), d’autres avec. L’absorption d’aspirine ne suffit donc pas à transformer un corps humain en cyborg ; mais pourra être considérée comme cyborg toute personne porteuse d’un cœur ou de reins artificiels. L’enjeu essentiel du cyborg est une disqualification des catégories traditionnelles, telles la nature ou le sexe, qui impliquent une unité, afin d’ouvrir le champ à une multiplication de facteurs relevant de l’artificiel dans la construction de la personne.
 
Pourquoi le cyborg ?
 
 
Si D. Haraway s’intéresse à cette figure, encore tout à fait imaginaire au début des années quatre-vingt, mais qui l’est de moins en moins, c’est qu’elle lui permet de poser d’une façon originale un certain nombre de questions concernant le statut du sujet dans les sociétés contemporaines, les enjeux de pouvoir économiques et politiques, mais aussi l’épineux problème de la différenciation sexuelle dans le contexte du féminisme américain… Elle érige le cyborg en mythe – bien qu’il s’agisse, nous le verrons, d’une utopie et non d’un mythe – et fait converger vers lui un faisceau très organisé de propositions qui visent à transformer cette construction imaginaire en réalité, légitimant d’avance toutes les transgressions que cela suppose par rapport à l’ordre symbolique.
Dans cet article, D. Haraway s’inspire tacitement de l’hypothèse foucaldienne d’un « biopouvoir », celui-ci consistant à entreprendre de gérer la vie, de la majorer, de la multiplier, d’exercer sur elle des contrôles précis et des régulations d’ensemble. Le « biopouvoir » met en question les paramètres génétiques et biologiques, les modes de pensée et de relations, les conceptions intimes du lien et de la limite. Ce nouveau pouvoir met fin, selon D. Haraway, à l’ère moderne, que l’on pourrait dire aussi industrielle, dont les machines étaient pré-cybernétiques, c’est-à-dire qu’elles « ne se mouvaient pas par elles-mêmes, ne se déterminaient pas elles-mêmes, n’étaient pas autonomes. Elles ne pouvaient pas réaliser le rêve de l’homme, seulement le mimer [2] ». La science-fiction pouvait toujours agiter le spectre du fantôme, nous montrer des machines hantées, mais celles-ci étaient essentiellement inertes. Autant dire que l’organisation du vivant était inimitable, et qu’une machine pouvait, tout au plus, la singer, c’est-à-dire en reproduire le mouvement physique externe. « Maintenant, les choses sont moins certaines. Les machines de la fin du XXe siècle ont rendu tout à fait ambiguë la différence entre naturel et artificiel, l’esprit et le corps, le développement interne et la détermination externe, ainsi que bien d’autres distinctions qui s’appliquaient jusque-là aux organismes et aux machines. [… ] La détermination technologique est un espace idéologique ouvert par les nouvelles conceptions de la machine et de l’organisme comme textes codés, à travers lesquels nous nous engageons dans le jeu de la lecture et de l’écriture du monde [3]. »
La machine dont parle D. Haraway est en rupture avec la machine moderne, qui appartenait tout entière au domaine de la représentation, puisqu’elle n’était que l’effet des projections humaines et ne menaçait pas en retour la subjectivité de tout un chacun, n’étant en fin de compte qu’un instrument ; la machine postmoderne dont il est ici question, sort au contraire de la représentation : elle est en effet reconnaissable à ses nouvelles déterminations, elle est essentiellement « micro », c’est-à-dire invisible et présente partout à la fois. « Nos meilleures machines sont comme des rayons de soleil; elles sont lumineuses et propres, parce qu’elles ne sont rien d’autre que des signaux, des ondes électro-magnétiques, une partie d’un ensemble, et ces machines sont éminemment portables, mobiles. [… ] Les gens n’ont jamais été si fluides, à la fois matériels et opaques. Les cyborgs sont comme de l’éther, de pures essences [4]. » C’est sur cette mutation de la machine – son état, sa fonction – que D. Haraway fonde sa thèse d’une transformation identitaire à l’œuvre à notre époque : « Nous sommes tous des chimères, des formes hybrides d’organismes et de machines, théorisés et fabriqués; en bref, nous sommes des cyborgs [5]. »
Il faut suivre les voies complexes qui ont rendu possible ce paradoxe, que D. Haraway qualifierait sans doute d’ironique, et qui fait du cyborg le modèle de l’humain : cela part en effet du constat, que tout un chacun peut également faire à sa guise, de l’émergence dans notre réalité de machines organisées, c’est-à-dire des machines susceptibles de reproduire – ou censées reproduire – la logique du vivant. Cela inaugure une nouvelle ère, puisque cette machine redéfinit les conditions de l’auto-organisation d’un ensemble, jusqu’alors réservée au vivant. Tout l’effort des machines actuelles consiste, précisément, à élaborer un ensemble capable de s’autoorganiser et de mettre en place non seulement une logique de son organisation mais encore une logique d’adaptation à son environnement. Ce nouvel état de la machine, l’étonnante possibilité qui en est résultée de pouvoir la considérer comme une entité, a eu pour effet de décentrer le questionnement traditionnel sur le statut de l’humain, en augurant d’un retournement radical : on a, en effet, voulu appliquer des concepts issus de la connaissance de ces machines aux êtres vivants décrits comme des machines naturelles. Ainsi a-t-on pu parvenir à l’idée qu’une cellule est tout entière son propre programme, qui se construit donc au fur et à mesure que la machine fonctionne, à la façon d’un ordinateur qui se construirait lui-même. Mieux encore : on en est arrivé à la conclusion d’une impossibilité logique pour une auto-organisation donnée de demeurer dans un système fermé, de sorte qu’une auto-organisation véritable implique une réponse adaptée de la machine à des facteurs aléatoires. Si bien qu’avec l’avènement récent des manipulations génétiques et le décodage du génome humain, un champ entier de la biologie peut s’éloigner d’une démarche qui viserait à comprendre des systèmes vivants naturels pour se concentrer sur une maîtrise intellectuelle et technique de systèmes vivants artificiels.
Dans cette continuité qui se dessine entre l’homme et la machine, c’est la distinction homme/chose qui se trouve mise à mal par les modèles biologiques, dans la mesure où l’individu, saisi par la « démiurgie scientifique [6] », pour reprendre l’expression de Bernard Edelman, revendique pour lui-même la maîtrise de son propre destin. S’impose alors un désir de jouir sans frein de sa puissance, fût-ce au détriment de sa propre humanité. En effet, l’homme est alors conçu comme une monade abstraite et toute-puissante en ses désirs, capable de s’auto-instituer comme personne ou comme chose en usant sans contrainte et hors la loi des pouvoirs de la science. Les vérités scientifiques, partielles, limitées, provisoires, sont alors susceptibles de devenir la vérité, où peut se fonder une idéologie conforme d’une part aux pouvoirs de la science, et d’autre part aux débouchés qu’offre le marché.
 
Science et capitalisme
 
 
Il s’agit bien en effet de soutenir l’idéologie féministe par cette utopie qu’est le cyborg – où se mire un moi déconstruit par ces nouveaux pouvoirs que les techno-sciences mettent à notre service, puis reconstruit en fonction de ces critères : or, c’est justement « ce moi que les féministes doivent coder [7] ». La question du codage est à lier ici avec la visée utopique dont relève la figure du cyborg et dans laquelle D. Haraway voit une récupération possible – autrement dit une instrumentalisation – par les féministes ; cela permet de définir l’objectif que ce manifeste se donne et qui consiste en « la traduction du monde en un problème de codage – la recherche d’une langue commune dans laquelle toute résistance au contrôle instrumental disparaîtrait, et toute hérogénéité serait soumise à une déconstruction, une reconstruction, un investissement, un échange [8] ». Il s’agit donc de créer une entité homogène et indifférenciée, ainsi absolument assimilable par le marché – cela n’est pas sans poser question sur ce que cette féministe américaine considère être le socialisme… Elle semble en effet entrer tout à fait dans une logique capitaliste, où « les organismes ont cessé d’exister comme objets de connaissance, laissant la place aux composants biotiques, c’est-à-dire à des processus spécifiques d’information [9] ». Le codage rejoint le totalitarisme de l’information dans l’illusion d’un savoir total : « De tout il y a savoir. Thèse que l’on retrouve dans le discours politique en général, qui est la forme essentielle du discours du maître. L’idée que le savoir puisse faire totalité est, dit Lacan, immanente au politique [10]. » Or, cette totalité politique se soutient d’une homogénéisation des savoirs permise par la science, et le réductionnisme positif qu’elle impose au sujet, qui devient le terrain de ses applications, en s’incarnant dans la technique, nommément le point de rencontre actuel entre la science et le capitalisme. L’effet économique de cette homogénéisation est repéré par Lacan, en tant que celle-ci « réduit tous les savoirs à un marché unique [11] » : un marché unique qui soutient la visée propre au capitalisme, dans son exigence d’efficacité à tout prix – « ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume [12] ». Capitalisme et science se rejoignent en effet dans la disjonction qu’ils imposent entre le sujet ($) et son savoir (S2) – disjonction qui implique que le sujet se trouve irrémédiablement coupé du signifiant qui le représente : « Selon Lacan, la science oublie l’effet du signifiant, qui est la représentation d’un sujet. Ainsi la science écarte, comme artefact, l’effet du sujet dans ses expérimentations [13]. » Ce qui revient à dire que, la science voulant se saisir elle-même toute entière, et se saisir comme vérité du système, ne peut que forclore le sujet, ou tout du moins sa vérité, d’être sujet divisé, c’est-à-dire sujet d’un savoir qui ne se sait pas. Or, si le cyborg est effectivement une utopie – et non un mythe comme le soutient D. Haraway, puisque ce dernier se devrait d’être fondateur et créateur de lien social, selon les critères freudiens, alors qu’ici il s’agit d’une pure projection imaginaire qui tend à rencontrer une idéologie préexistante – c’est parce qu’il laisse croire à la possibilité d’un sujet qui pourrait se saisir lui-même totalement, ce qui ne peut être que si le sujet devient un artefact, à la limite de devenir une chose : où l’on voit l’effet radical de la forclusion… Cette « version » du sujet, très sujette à caution, devient possible par les moyens de la science, dont les propositions sont adaptées par la technique, sur le lieu du marché, dans le cadre capitaliste où n’a de valeur que ce qui s’échange : l’information, autrement dit le virtuel, le semblant. Ainsi, sans doute, se trouve au mieux illustrée la proposition de Lacan selon laquelle « la science est une idéologie de l’abolition du sujet [14] », où se lit la forclusion du Nom-du-Père – forclusion littéralement proclamée par le cyborg, avec un accent triomphaliste. Mais de quoi triomphe le cyborg, sinon de sa propre subjectivité ?
Il nous semble que discours de la science et discours du capitalisme se rejoignent donc dans la forme de leur savoir : l’information, la communication. « Ai-je besoin de dire que dans la science, à l’opposé de la magie et de la religion, le savoir se communique ? Mais il faut insister que ce n’est pas seulement parce que c’est l’usage, mais que la forme logique donnée à ce savoir inclut le mode de la communication comme suturant le sujet qu’il implique [15]. » Mais si la science vise bien cette suture, qui consiste à clore le sujet sur lui-même dans l’illusion de la totalité, elle y échoue néanmoins; en réalité le sujet lui échappe toujours, puisqu’il est, dans la science précisément, « si l’on peut dire, en exclusion interne à son objet [16] ». Il y a donc là un marché dont le cyborg est la dupe : vendant son âme à la science, il en escompte un pouvoir absolu, sur lui-même d’abord, sans réaliser qu’il ne sera jamais là où il est, n’étant finalement autre chose que le semblant du sujet. Le semblant est l’effet de la disjonction de $ et de S2 – disjonction commune, donc, aux discours de la science et du capitalisme, et qui permet de voir où s’ouvre l’ère de la forclusion, puisque alors le sujet n’est plus représenté par un signifiant : « ceci permet de comprendre cette définition de Lacan dans le Savoir du psychanalyste, de ce qui distingue le discours du capitalisme : rien d’autre que “la Verwerfung, le rejet, le rejet en dehors de tous les champs du symbolique [… ] de la castration” [17]. »
Si ce qui ouvre à la possibilité de savoir selon Freud, rappelle Guy Lérès, c’est la castration, alors le cyborg, comme double sujet de la science et du capitalisme, est éminemment le sujet d’un échec, celui de la castration précisément, ce qui le coupe absolument de son savoir. Le cyborg, en tant qu’artefact, n’a non seulement pas accès au signifiant qui le représenterait, mais il n’a pas non plus d’esclave qui saurait à sa place son désir – comme c’était le cas dans le discours du Maître – il est de ce fait radicalement exclu à lui-même : c’est pourquoi il ne peut échapper à la dimension de l’utopique – l’imaginaire où se perd l’être qui n’a pas accès à la parole. Comment, en effet, le cyborg pourrait-il parler une autre langue que celle de l’information pure, ce code invoqué par D. Haraway, qui se soutient de la logique binaire du 0/1, où l’on peut lire, encore une fois, la forclusion de la castration : « C’est le “bit”, la plus petite unité d’impulsion électronique, qui n’est plus une unité de sens, mais une pulsation signalétique. Ce n’est plus du langage, c’en est la dissuasion radicale. Tels fonctionnent les réseaux, telle est la matrice de l’information et de la communication [18]. » Alors où et comment peut donc jouir le cyborg ? « Ici le plus-de-jouir n’est pas acquis de la séquelle de la castration mais bien plutôt de la manière la plus radicale de l’écarter, tout à fait pertinente avec la fonction du semblant. L’astuce topique et logique du fétiche est généralisée par le discours du capitaliste. La marchandise fétiche, bien nommée par Marx, figure la suspension devant l’horreur, le dernier signifiant à la border [19]. »
 
Au-delà des genres
 
 
On comprendra, dans ces conditions, que le cyborg, dans son statut paradoxal d’« artefact humain », ne puisse se réaliser qu’hors genre, dans un au-delà de la différence sexuelle où l’utopie rejoint le fantasme d’une partie du courant féministe américain. Par ce manifeste, D. Harraway compte ainsi « contribuer à la culture et à la théorie du féminisme socialiste sur un mode postmoderne, non naturaliste, et à la tradition utopique qui imagine un monde sans différence sexuelle, qui est peut-être un monde sans engendrement, mais aussi peut-être un monde sans fin. L’incarnation du cyborg n’appartient pas à l’histoire du salut. Il ne compte pas non plus le temps sur un calendrier œdipien, mais il essaye de soulager les terribles clivages de genre dans une utopique symbiose orale ou une apocalypse post-œdipienne. [… ] il s’incarne dans des récits non œdipiens avec une logique différente de la représentation. [… ] Le cyborg est la créature d’un monde au-delà des genres [20] ». On voit bien ici la collusion entre un « hors sexe » et un « hors mort »… qui se placent effectivement hors représentation (ce qui définit la postmodernité en tant que telle, pour un certain nombre de théoriciens – encore convient-il de souligner ici que le concept de postmodernité est utilisé, nous semble-t-il, à contre-courant, puisqu’il implique la fin des idéaux, si l’on suit J.-F. Lyotard sur cette question, alors que D. Harraway ne fait rien d’autre que de rendre une forme à l’idéal avec la figure du cyborg). Cette logique autre, c’est celle, pour y revenir, du semblant sous la forme de simulacre.
Comment, en effet, la temporalité du cyborg pourrait-elle être œdipienne, alors que, D. Haraway ne cesse de le dire, c’est d’une sortie hors de l’ordre paternel, dénoncé ici comme évidemment et uniquement patriarcal, pure oppression, que le cyborg trouve sa raison d’être : « En un sens, le cyborg n’a pas d’origine au sens occidental – c’est là le fait d’une ironie radicale dans la mesure où le cyborg est aussi le terrible telos apocalyptique de la course occidentale pour la domination d’individuations abstraites, un moi ultime enfin libéré de toute dépendance, un homme de l’espace [21]. »
Échappant à l’origine, le cyborg échappe donc aussi à l’unité : il n’est pas un in-dividu, il est un certain nombre de parties qui s’auto-déterminent comme ensemble, ce qui ne saurait définir un tout – on pourra penser, pour comprendre ce paradoxe, à la machine désirante de Deleuze : « Tout fonctionne en même temps, mais dans les hiatus et les ruptures, les pannes et les ratés, les intermittences et les courts-circuits, les distances et les morcellements, dans une somme qui ne réunit jamais ses parties en un tout [22]. » Ou encore : « Les pièces ou éléments de machines désirantes se reconnaissent à leur indépendance mutuelle, à ce que rien dans l’une ne doit dépendre ou ne dépend de quelque chose dans l’autre [23]. » Le cyborg est bien cette monade indépendante en son désir, puisqu’il se situe hors du temps générationnel. D. Haraway souligne, à l’instar de Deleuze, que le cyborg est entièrement voué à la partialité. C’est d’ailleurs dans ce parcellaire que l’on peut voir à l’œuvre un processus de réification, d’instrumentalisation et de désymbolisation. Jean Baudrillard commente assez ironiquement l’effet de cette désymbolisation en forgeant un « stade vidéo », héritier non moins ironique du stade du miroir : « Ce n’est pas un imaginaire narcissique qui se développe autour de la vidéo ou de la stéréoculture, c’est un effet d’auto-référence éperdu, c’est un court-circuit qui branche immédiatement le même au même [24]. » Éros, sans cesse séduit par l’image virtuelle telle qu’elle lui est offerte par l’ordinateur ou la vidéo comme le montrent les films du cinéaste canadien David Cronenberg, finit par se transformer en Pygmalion… Si bien que « rien ne trompe, il n’y a pas de mensonge, il n’y a que de la simulation [25] » : l’image que nous propose le « stade vidéo » est une copie sans original, elle ne se réfère plus à un réel qui la précéderait et serait indépendant d’elle, elle pénètre, volatilise, et par là (re)constitue ce réel – qui devient de ce fait virtuel : un simulacre de réalité. C’est dans ce contexte « postmoderne » que s’inscrit le cyborg, qui ne peut guère se reconnaître que dans l’image que lui renvoie la machine – son Autre impossible.
 
Cronenberg, le corps, le cyborg
 
 
David Cronenberg ne cesse d’explorer dans chacun de ses films ( La Mouche, Videodrome, eXistenZ) ce qu’il en est de cet « étrange » accouplement – qui nous devient cependant chaque jour plus « normal » – entre l’homme et la machine et les conséquences que cela implique quant au statut du sujet et aux transformations de son désir.
Commençons par La Mouche, qui nous présente un personnage, Seth Brundle, éprouvant la tragédie d’une lente et inexorable chute du corps, qui ne débouche sur aucune dimension transcendante ou allégorique : à la suite d’une expérience scientifique qu’il tente sur lui-même, réalisée à partir d’une machine qu’il a inventée et qui lui permet de désintégrer la matière pour la réintégrer ailleurs (procédé de téléportation), il se voit devenir une mouche. On voit déjà quelle rupture est opérée par rapport au vieux fantasme d’animalité : la métamorphose ici passe par la machine, le projet scientifique. Le personnage-mouche fait naître un fantasme de non-reconnaissance poussé aux limites, car ici le corps est observé comme un simple organisme, avec une froideur toute scientifique. L’expérience faite par Seth Brundle est, de fait, très limite : il en vient à ne plus pouvoir reconnaître son corps comme sien. Ce corps, tout en étant le sien, le confronte aux mille formes de l’inhumain. Le « héros » subit donc l’irruption brutale d’un monde radicalement étranger, où son corps morcelé inaugure les processus de déliaison et de désidentification. D. Cronenberg nous plonge dans le champ désérotisé de la composition et de l’atomisation du corps – où l’on pourra reconnaître une figure possible du cyborg –, opposé au corps de la séduction, à sa jubilation imaginaire. Cyborg, Brundle le devient tout à fait au moment où il trouve la réponse à sa question identitaire : c’est l’ordinateur qui la lui offre, par le biais de son langage formalisé. Le langage digitalisé de l’informatique offre à voir à travers une décomposition minutieuse ce qui a échappé à l’œil de Brundle : une mouche s’est glissée avec lui dans la machine qui le téléportait. De là s’initie une analyse rétrospective des processus de désintégration et réintégration subis par le personnage, montrant les phases parcourues par ses gènes. Désormais, à la place de la mouche, il y aura un corps, autrefois humain, qui prend de plus en plus les traits de l’animal sans jamais l’être vraiment. Ce qui était né à l’intérieur (l’altération de la structure génétique) se précipite sur l’extérieur (la Gestalt). Il n’est plus question d’un croisement entre l’animal et l’humain, mais d’une fusion entre l’organique et l’inorganique. La masse de sang et de chair qu’est devenu Brundle éclatera finalement en une myriade de fragments : Icare postmoderne, Brundle touche le soleil de la virtualité et y brûle ses ailes de mouche informatisée…
Ce qui intéresse D. Cronenberg dans ce film et dans les suivants, c’est de voir comment ces prothèses postmodernes que sont devenus les ordinateurs « s’infiltrent au cœur anonyme et micro-moléculaire du corps, lorsqu’elles s’imposent au corps même comme matrice, brûlant tous les circuits symboliques ultérieurs, tout corps possible n’étant que sa répétition immuable – alors c’est la fin du corps et de son histoire : l’individu n’est plus qu’une métastase cancéreuse de sa formule de base [26]. » Pourtant tout, dans ces films, est corporel – mais c’est d’une autre chair qu’il s’agit, une chair virtuelle. Cette chair-là est celle qui rencontre le fonctionnement binaire, clair, propre, des nouvelles technologies, qui s’édifie sur les ruines de la « chair traditionnelle », rendue finalement insensée. D. Cronenberg veut montrer l’inmontrable, dire l’indicible, et pour ce faire exposer les profondeurs à la surface : « Rien n’est caché. Ces films sont construits sur l’impératif d’Artaud : que tout soit fait corps, que tout soit matériellement et visiblement montré. Il n’y a rien d’autre que le corps [27]. » Autre manière de dire qu’il n’y a plus de corps.
Videodrome met en scène une industrie qui dessine officiellement des lunettes, alors qu’en réalité elle essaye de contrôler le marché nord-améri-cain de la vidéo, et par là même toute une organisation économique. Un producteur de films pornographiques, Max, remonte par hasard cette filière et découvre que les films achetés par la firme sont uniques parce que ce ne sont pas des acteurs qui jouent, mais des gens qui ont été kidnappés et à qui on fait subir des tortures sexuelles : ce sont des snuff movies. Le dégoût que ces scènes inspirent à Max se change vite en une fascination morbide, car ce que lui présente le virtuel du film « c’est pour de vrai » – où réel et virtuel se télescopent et laissent le personnage sans repère. Ces films sont commercialisés sous forme de cassette, dont le magnétoscope n’est autre que le corps humain : pour voir la cassette, il faut l’engloutir dans son ventre, qui s’ouvre immédiatement à son approche. La cassette dans le corps procure des hallucinations qui font croire que l’on est soi-même un protagoniste du film. C’est ainsi que Max entre dans le virtuel : au lieu que ce soit la chair qui se fasse vision, soit un processus d’abstraction, une image, c’est la vision qui devient chair. La cassette atteint ainsi « directement les profondeurs invisibles, stimulant glandes et viscères, caressant et remodelant le volume intérieur du corps [28] ». L’énorme ouverture dans laquelle est aspirée la cassette, qui procure à Max ces hallucinations, mais aussi un plaisir qui n’est pas loin de l’orgasme, ressemble fort à un orifice vaginal : le désir, dont Max ne trouvait plus trace dans sa vie, réapparaît ainsi, dans son corps virtualisé, mais aussi féminisé. S’agirait-il d’un pousse-à-la-femme, effet de cette forclusion dont nous parlions plus haut, acoquiné avec le discours de la science ?
Ce corps imaginarisé, qui perd ses repères dans le symbolique, subit donc l’effet d’un brouillage qui se révèle mortifère, puisqu’on perd jusqu’à la trace du sujet. Le dernier film du cinéaste ne cesse de tourner autour de cette question : dans eXistenZ, il n’y a plus de machines, et c’est peut-être ce qui procure le plus sûr sentiment d’étrangeté : tout est organique, même la console de jeu, et jusqu’aux armes construites avec des arrêtes de poisson… et pourtant le corps n’est nulle part – dernier paradoxe. Il est d’une insaisissable fluidité, rendu inessentiel puisqu’il est un vecteur qui remplace la machine elle-même. Il suffit désormais de se brancher sur une console de jeu, elle-même organique, pour être transporté dans une virtualité qui, c’est là que Cronenberg atteint son propos ultime, n’a rien de différent de la réalité. À vrai dire, on ne sait jamais si on est dans le réel ou le virtuel, le jeu semblant engendrer sa propre virtualité, comme des mondes successifs, semblables au monde réel, sauf qu’ils sont menacés d’évanouissement à tout instant. Quant à la différenciation sexuelle, inutile de dire qu’elle n’a pas cours, chacun étant susceptible de changer de sexe à chaque instant.
Dans ces films, les personnages, que l’on peut souvent apparenter à des cyborgs, semblent bien être des représentants contemporains de Pygmalion : ils supportent un désir pris dans les filets de l’imaginaire en tentant de nous faire croire que le rapport sexuel est possible, puisque l’hétérogénéité n’est plus qu’un mauvais souvenir, qu’il n’y a plus un sujet et son objet, un homme et une femme, un créateur et une créature, mais une entité homogène qui abolit la possibilité même de la distinction.
D. Cronenberg donne ainsi à voir ce que D. Haraway théorise à propos du cyborg : une créature sans re-père qui aurait digéré le discours de la science à travers le capitalisme, pour qui la notion même de sujet paraît court-circuitée, engloutie par les mirages de la technique. Chacun de ces films trace, de plus en plus finement, les contours de cette « inquiétante étrangeté » à laquelle nous avons tous déjà à faire : les gènes, couplés à la puissance de l’informatique, constituent non seulement une nouvelle ressource, mais de nouveaux modes de production et de reproduction. Ainsi, peu à peu, l’idée se fait jour que nous entrons dans un « mode de production biologique », où le matériau biologique ne serait rien d’autre qu’une force productive, et par conséquent, une marchandise d’un nouveau type qui induirait une industrie, un marché, et partant une idéologie propre – faisant dès lors de l’utopie une réalité potentielle [*].
 
NOTES
 
[1] Donna Haraway, « A cyborg manifesto : science, technology, and socialist-feminism in the late twentieth century », dans Socialist Review, 15,2,1985, p. 424-457. Le texte n’ayant pas été traduit en français, c’est nous qui traduisons.
[2] Idem, p. 427.
[3] Ibid.
[4] Idem, p. 428.
[5] Idem, p. 425.
[6] L’Homme, la nature et le droit, ouvr. coll., Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1988.
[7] Donna Haraway, art. cit., p. 437.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Alain Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, PUF, 1984.
[11] Jacques Lacan, D’un Autre à l’autre, Séminaire Livre XVI, séance du 20 novembre 1968.
[12] Lacan en Italie, Milan, La Salamandra, 1978, p. 48.
[13] Guy Lérès, « Lecture du discours capitaliste selon Lacan », Essaim n° 3,1999, p. 89-109, p. 98.
[14] Jacques Lacan, « Radiophonie », Scilicet 2/3, p. 97.
[15] Jacques Lacan, « La science et la vérité », Écrits.
[16] Ibid.
[17] Guy Lérès, art. cit., p. 106.
[18] Jean Baudrillard, Amérique, Paris, Grasset, 1986, p. 24.
[19] Guy Lérès, art. cit., p. 108.
[20] Dona Haraway, art. cit., p. 425.
[21] Ibid.
[22] Gilles Deleuze et Félix Gattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972/1973, page 50.
[23] Idem, page 386.
[24] Jean Baudrillard, op. cit., page 41.
[25] Idem, page 85.
[26] Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, Galilée, 1979, p. 233.
[27] Steven Shaviro, Cinematic Body, Mineapolis, University of Minesota Press, 1993, p. 128.
[28] Steven Shaviro, art. cit., p. 128.
[*] Je remercie Erik Porge, Geneviève Morel et Esteban Radiszcz du soutien et des conseils avisés qu’ils m’ont apportés au cours de la rédaction de cet article.
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[1]
Donna Haraway, « A cyborg manifesto : science, technology, ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Idem, p. 427. Suite de la note...
[3]
Ibid. Suite de la note...
[4]
Idem, p. 428. Suite de la note...
[5]
Idem, p. 425. Suite de la note...
[6]
L’Homme, la nature et le droit, ouvr. coll., Paris, Christi...
[suite] Suite de la note...
[7]
Donna Haraway, art. cit., p. 437. Suite de la note...
[8]
Ibid. Suite de la note...
[9]
Ibid. Suite de la note...
[10]
Alain Juranville, Lacan et la philosophie, Paris, PUF, 1984...
[suite] Suite de la note...
[11]
Jacques Lacan, D’un Autre à l’autre, Séminaire Livre XVI, s...
[suite] Suite de la note...
[12]
Lacan en Italie, Milan, La Salamandra, 1978, p. 48. Suite de la note...
[13]
Guy Lérès, « Lecture du discours capitaliste selon Lacan »,...
[suite] Suite de la note...
[14]
Jacques Lacan, « Radiophonie », Scilicet 2/3, p. 97. Suite de la note...
[15]
Jacques Lacan, « La science et la vérité », Écrits. Suite de la note...
[16]
Ibid. Suite de la note...
[17]
Guy Lérès, art. cit., p. 106. Suite de la note...
[18]
Jean Baudrillard, Amérique, Paris, Grasset, 1986, p. 24. Suite de la note...
[19]
Guy Lérès, art. cit., p. 108. Suite de la note...
[20]
Dona Haraway, art. cit., p. 425. Suite de la note...
[21]
Ibid. Suite de la note...
[22]
Gilles Deleuze et Félix Gattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Minui...
[suite] Suite de la note...
[23]
Idem, page 386. Suite de la note...
[24]
Jean Baudrillard, op. cit., page 41. Suite de la note...
[25]
Idem, page 85. Suite de la note...
[26]
Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, Galilée, 1979, p....
[suite] Suite de la note...
[27]
Steven Shaviro, Cinematic Body, Mineapolis, University of M...
[suite] Suite de la note...
[28]
Steven Shaviro, art. cit., p. 128. Suite de la note...
[*]
Je remercie Erik Porge, Geneviève Morel et Esteban Radiszc...
[suite] Suite de la note...