2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Hypothèse sur l’efficacité de l’unique interprétation de Freud à Hans
[*]
Bernard Vandermersch
Comment Hans, au papa si gentil, en vient-il, à la suite de l’intervention de Freud, à passer de son jeu de maîtrise du leurre phallique qu’il tend
à sa mère à une certaine assomption de la castration ? Lacan nous dit : ce
passage nécessite de se confronter à autre chose qu’à la mère phallique,
autre chose qui est un père. Mais qu’est-ce qu’un père ?
« C’est dans cette relation à quelque chose qui est le réel dans le symbolique, celui qui est vraiment le père et dont personne ne peut dire finalement ce que c’est vraiment que d’être le père si ce n’est justement quelque
chose qui se trouve déjà là dans le jeu. C’est par rapport à ce jeu joué avec le
père, le jeu de qui perd gagne… que l’enfant peut conquérir la foi qui
dépose en lui cette première inscription de la loi… »
Ce réel, cet impossible à saisir qui vient tempérer ou pacifier les effets
de l’aliénation du sujet au symbolique, c’est un père réel qui doit l’introduire pour que ce réel soit un réel sexuel, ce qui est le meilleur cas.
Je soutiens que l’intervention de Freud supplée dans une certaine
mesure à la carence du père réel en introduisant dans le discours de Hans
une formule singulière qui va « travailler ». Ce que cette intervention
apporte est au-delà du sens œdipien et ne relève pas d’un jeu signifiant.
Ce qu’elle apporte, c’est quelque chose de réel, une inscription déjà
faite de cet « impossible à saisir » grâce à un énoncé qui articule l’impasse
vécue par Hans dans son temps imaginaire à un mythe situé, lui, dans un
autre temps, éternel, symbolique – cela dans une forme grammaticale mais
de valeur topologique qui va infiltrer comme un corps étranger le discours
de Hans jusqu’au moment où elle confère au mythe conclusif, celui de
l’installateur, une structure nouvelle.
*
La consultation du 30 mars 1908.
D’abord Freud révèle à Hans « qu’il avait peur de son père justement
parce qu’il aimait tellement sa mère ». Puis, dans un deuxième temps, il
reprend cette révélation dans cette formule devenue célèbre : « Bien avant
qu’il ne vînt au monde, déjà j’avais su qu’un petit Hans naîtrait un jour qui
aimerait tellement sa mère qu’il serait par suite forcé d’avoir peur de son
père et je l’avais annoncé à son père. »
Le 2 avril, on note la première amélioration réelle. En quoi donc a
consisté cette intervention ?
– elle a donné un sens, le sens œdipien, une explication ;
– elle s’énonce d’une place repérée par Lacan comme celle du père imaginaire, garantie de l’ordre universel. Il parle du Sinaï et Petit Hans « accuse
le coup » ;
– mais aussi elle introduit une forme grammaticale nouvelle « bien avant
qu’il ne vînt au monde, déjà… » qui réalise un tour de force. Hans est déjà
là avant d’être au monde et il ne le savait pas mais quelqu’un le savait. Et
cet impensable peut se dire ;
– elle s’exprime dans une forme qui comporte une répétition
: d’abord la
révélation, puis la révélation que cette révélation a déjà été révélée, soit un
deuxième degré de la révélation.
Dans la suite immédiate de la cure, on note l’apparition dans le discours de Hans de cette opposition logique : « Pas encore… déjà » sur le
modèle de la formule de Freud « longtemps avant… déjà ». Cette articulation en une phrase de propositions concurrentielles inscrites dans des
temps de valeur différente n’existait pas avant. On peut le vérifier : le
temps y était linéaire.
Par exemple, Hans, 4 ans et demi, avant la phobie : « Tu sais cette nuit
j’ai pensé : quelqu’un dit : “Qui veut venir avec moi ?” Alors quelqu’un dit :
“Moi !” Alors il doit lui faire faire pipi. » C’est la formule du jeu de gages
détournée à son profit.
Ou encore, le 8 janvier : « Je sais que demain il faudra que j’aille me
promener. » Ici existe une anticipation qui maintient l’unicité du fil temporel.
Voici maintenant des exemples de la présence de cette formule dans le
discours de Hans.
Premier exemple. Dès le 4 avril, des changements conduisent Freud à
noter : « Non seulement le patient mais aussi sa phobie a acquis plus de
courage et ose se montrer. » La phobie va en effet pouvoir s’exprimer plus
clairement dans les termes mêmes de cette opposition. « J’ai peur, si je suis
sur la voiture, que la voiture s’en aille vite, et que je me tienne dessus et que
je veuille aller là sur la planche (la rampe de chargement) et que je m’en
aille avec la voiture. » Soit : je n’ai pas encore rejoint la rampe, déjà la voiture
m’emmène. Hans n’ira donc pas comme les gamins de rue sur les voitures
de peur d’être emporté. Au seuil de son acte, il s’arrête devant les conséquences. C’est une première écriture du désir prévenu du phobique. Hans
sait que ce n’est pas une peur de ne pas retrouver sa mère mais il ne sait
pas devant quoi il recule : « Je ne sais pas… mais le professeur le saura.
Crois-tu qu’il le saura ? » Un transfert s’est ouvert.
Deuxième exemple. Le 9 avril, dans le dialogue interminable avec le
père, cette opposition « pas encore… déjà » s’exerce de façon apparemment
ludique ou gratuite ou encore comme un corps étranger dans le discours de
Hans. Il s’agit de s’expliquer sur les culottes. Pourquoi fais-tu Pfui ?
demande le père à son fils qui se jette par terre et crache en voyant la
culotte jaune de sa mère.
– Wegen der Hose (à cause de la culotte)
–As-tu vu Maman porter une culotte comme ça ?
– Non !
– Quand elle s’habillait ?
– Quand elle a acheté la culotte jaune, je l’avais déjà vue une fois.
(Contradiction ! dit le père, c’est quand sa mère a acheté cette culotte qu’il
l’a vue pour la première fois.) Soit : avant que la culotte soit là… déjà il l’avait
vue.
Dans la même séance après le « wegen der Hose » apparaît le « wegen
den Pferd ». « C’est peut-être parce qu’ils ont parlé ainsi : à cause du cheval,
peut-être que j’ai attrapé la bêtise. » Avec la notion de cause, il apparaît un
certain repérage du manque dans le symbolique. Il n’y a de cause, en effet,
que de ce qui manque dans une séquence signifiante.
Troisième exemple. Le 10 avril, la séance reprend : « Quand sa culotte
est neuve elle a l’air d’un Lumpf. Quand elle est vieille, la couleur s’en va et
elle devient sale. Quand on l’achète [au magasin] elle est toute propre. À la
maison, on l’a déjà salie. Quand elle est achetée elle est neuve. Quand elle
n’est pas achetée elle est vieille. »
Outre la même opposition repérable sous la forme « pas encore mise elle
est déjà sale », il est intéressant de voir comment la cohérence de cette série
d’oppositions placées sous le chef du neuf et du vieux est perturbé par le
Lumpf qui vient se loger indûment dans la colonne du propre : ce Lumpf
c’est vraiment du propre ! C’est bien ici ce qui supporte la fonction équivoque du signifiant phallique.
neuve
Lumpf, propre
au magasin
achetée
vieille
sale
à la maison
non achetée
Quatrième exemple. Le 11 avril (Il s’agit d’une production mythique
de Hans introduite par la formule stéréotypée « J’ai pensé que. »)
« Nous allons en chemin de fer à Gmunden. Dans la gare nous nous
habillons, mais nous n’arrivons pas à finir à temps et le train repart et nous
emporte. »
Soit : « Pas encore prêts… déjà le train nous emporte. » Cette fois apparaît une certaine hâte, quelque chose de pressant.
Cinquième exemple. Le 14 avril (C’est l’histoire d’Hanna et de la
cigogne).
« Tu sais, elle était déjà depuis longtemps au monde même quand elle
n’était pas encore là. » C’est une reprise de la formule de Freud. Cependant
elle n’est pas identique. Hans écrit ici une simple contradiction entre deux
termes situés dans le même type de temporalité (la temporalité mythique).
Il reste patent que la formule « travaille » (durcharbeiten).
Sixième exemple. Dans la même séance du 14 avril.
– Le père : … Hanna n’était pas encore au monde.
– Hans : Si, alors elle était au monde. Même quand elle voyageait encore
dans la caisse, elle pouvait déjà courir, elle pouvait dire Hanna. Soit : pas
encore [sortie de la caisse]… déjà…
Lacan, dans la leçon du 5 juin 1957, nous explique que cette intervention de Hanna dans la catégorie des choses qui peuvent tomber est comme
une substitution à l’intervention castratrice qui se trouve dérivée du pénis
dans sa direction. Un réel inassimilable à la place d’un autre. Cela aboutit
dans le dernier fantasme à un changement qui doit bien avoir « un certain
degré de suffisance » pour obtenir la réduction de la phobie. Il compare
Hans à Platon : le réel inassimilable, « Hans le compense dans la réminiscence : le sens platonicien, opposé à la fonction de la répétition, à savoir de
l’objet retrouvé. Il fait de l’objet un objet dont l’idée est là depuis toujours. »
Septième exemple. Le 21 avril. « Il y avait un train à Lainz et je voyageais avec la grand-mère de Lainz (la mère du père) vers la gare de la
douane centrale. Tu n’étais pas encore descendu de la passerelle et le second
train était déjà à Saint-Veit. Quand tu es descendu, le train était déjà là et
alors nous sommes montés dedans. »
Le père insiste sur le caractère obscur du « fantasme » et tente de
reconstituer… l’impossible. Au niveau du sens, on pourrait y entendre un
appel au père pour qu’il rattrape son retard par rapport aux questions de
son fils, d’autant que dans la même séance Hans lui rappelle le lieu symbolique mythique de sa question : « Si, c’est vrai, tu te mets en colère, je le
sais. Ça doit être vrai. »
*
L’effet de l’intervention de Freud est donc d’introduire une sorte
d’opérateur logique, un « pas encore… déjà » qui ouvre la voie à la structure spécifique du sujet, celle que Lacan fait entendre dans le futur antérieur « il aura été », et que Freud avait déjà souligné dans le nachträglich
dont l’édition française a banalisé la typographie. Cette union dans un
double tour du pas encore et du déjà suppose une topologie spécifique.
Avant de l’aborder, remarquons :
- que cette opposition retrouvée n’est pas la répétition d’une ritournelle
signifiante. Elle emprunte des constructions grammaticales diverses. Elle
ne passe pas non plus seulement dans le sens : parfois la proposition ainsi
articulée est peu intelligible ;
- que ce « il aura été » s’exprime de trois façons différentes :
- -soit sur un mode mythique, tranquille. Hans reprend la place de Freud
et promène son père en bateau avec l’histoire d’Hanna qui était déjà là
bien avant d’être au monde. Hanna est à la place du sujet et va accomplir les exploits à sa place, avant lui,
- - soit sur le mode de l’urgence lorsque Hans lui-même est concerné,
quand il risque d’être embarqué sans père. Elle exprime alors la retenue
du sujet phobique devant les conséquences de son désir et il est remarquable que cela se joue dans un espace marqué d’un point de perspective (la gare de Saint-Veit),
- - soit, enfin, c’est la pure inscription d’une contradiction apparente :
avant d’avoir vu les culottes de sa mère… il les a déjà vues.
Cette formule de Freud insiste dans le discours de Hans et semble
fournir la matrice topologique d’un changement repérable dans la structure des mythes produits par Hans. En effet, on peut se poser la question.
Ces mythes produits par Hans qui se transforment les uns dans les autres
sont-ils l’effet de permutations purement aléatoires des éléments dans la
structure ? Ne sont-ils en fait que des versions du même mythe ? Ou bien
y a-t-il un changement de structure dans ces mythes qui prouve un remaniement en rapport éventuel avec la mise en place de la castration ? Reprenons les deux mythes considérés comme identiques par le père de Hans,
d’autant que le deuxième conclut la cure.
Le premier du 11 avril a une structure simple (p. 137 de l’édition française).
Tu sais j’ai pensé quelque chose.
Je suis dans la baignoire
alors le plombier (Schlosser = serrurier) arrive et la dévisse.
Il pend alors un grand perçoir et me l’enfonce dans le ventre.
On pourrait à la manière de Lévi-Strauss étudier les couples d’opposition et voir leur permutation d’un mythe à l’autre. Par exemple : ici sous-traction en douceur, puis don violent.
Restons plutôt sur le sens de cette violence. Lacan l’assimilera à l’effraction de la jouissance sexuelle qui apparaît comme venant de l’extérieur : « Ça lui arrive. » C’est quelque chose qui féminise d’une certaine
façon. Le sujet est en position passive. Il est étrange que cette violence du
réel sexuel est attribuée à un Schlosser (cf. la cigogne – le père), à un père
donc, même par Hans dont le père était spécialement doux.
Le deuxième du 2 mai a une structure beaucoup plus complexe :
Tu sais, j’ai pensé quelque chose
Le plombier (Installateur) est venu
et avec une pince m’a d’abord enlevé le derrière
et alors il m’en a donné un autre [souligné par moi]
et alors le fait-pipi [dans la traduction française : « Et puis la même chose avec le fait-
pipi].
Le mythe reprend alors (avec un retour à la typographie normale). Il a dit :
Laisse voir ton derrière et j’ai dû me tourner et il l’a enlevé.
Et il a dit : laisse voir ton fait-pipi.
Le père intervient alors : « Et il t’a donné un plus grand fait pipi – et
un plus grand derrière. »
La traduction française renchérit sur la position « psychothérapique »
du père. Hans, quant à son fait-pipi, laisse inachevée l’action de l’installateur.
Structuralement ce mythe est construit différemment du premier :
- comme l’intervention de Freud du 30 mars, il contient une reprise. Après
la description de l’opération, se produit un deuxième tour qui s’annonce
par « il a dit ». Le commandement de la loi s’énonce. Ce qui était son plaisir devient aussi un ordre : Laisse voir ton derrière… ;
- il est remarquable que ce sont les mêmes termes, mais cette fois à l’impératif, que ceux du rêve qui a suivi les premiers éclaircissements donnés par
le père le 15 mars sur la recommandation de Freud, sur l’absence de pénis
chez les femmes. « Alors j’ai vu maman toute nue en chemise et elle m’a
laissé voir son fait-pipi… » D’autre part, alors que dans le rêve du gage, la
règle s’applique sans sujet qui la soutienne et pour tout sujet, il s’agit d’un
retournement contre l’autre de la toute-puissance du symbolique, ici la loi
est soutenue par quelqu’un qui l’énonce et Hans s’y soumet, au moins partiellement;
- apparaît avec ce mythe une structure comparable à celle de l’acte en ce
sens que l’action y est doublée d’un dire par quelqu’un qui en devient
sujet. Malgré la déviation de l’opération sur un autre organe…
Toutes les solutions du complexe d’Œdipe ne s’équivalent pas. Malgré
la sédation de la phobie, la solution de Hans est atypique. Lacan dit que,
fondamentalement, le rapport de Hans aux femmes reste marqué d’un
refoulement de tout ce qui est création paternelle, seules les mamans peuvent avoir des bébés : « Mais un papa ne peut pas avoir de bébé, alors
qu’est-ce que c’est que cette histoire que je voudrais être papa ! »
« La femme, nous dit Lacan, ne sera jamais pour lui que le fantasme de
ces petites sœurs – filles autour desquelles aura tourné toute sa crise enfantine… Le partenaire féminin aura été engendré, non pas à partir de la mère,
mais à partir des enfants imaginaires qu’il peut faire à la mère, eux-mêmes
héritiers de ce phallus autour duquel tout le jeu d’amour, de captation à
l’endroit de la mère se sera primitivement joué. » (Leçon du 19 juin 1957).
Toutefois Hans produit bien un mythe de la castration avec un agent,
l’installateur, mais dans ce mythe elle semble déviée pour porter sur le
Podl, le derrière, avec lequel on fait des Lumpf, des enfants imaginaires. Le
derrière, lui, est cédé pour un autre (et non un plus gros). Si la phobie, à son
tour, cède, c’est bien que le réel vient quand même à se placer dans le symbolique et non plus dans l’espace imaginaire : l’installateur n’est pas un
cheval.
En conclusion, j’ai essayé de comprendre et montrer comment l’assomption de la loi par Hans se produisait non pas par l’injection d’un nouvel idéal dans une logique imaginaire : un plus gros fait-pipi pour un plus
grand garçon, ni par celle d’un mot de passe, mais par une modification de
la structure ou de la topologie de l’inconscient qui n’apparaît qu’après le
forçage opéré par l’intervention de Freud et qui s’exprime dans des formules diverses, incomplètes, jusqu’à l’apparition de cette coupure subjective qui prend dans le même tracé le pas encore et le déjà là pour se boucler
dans un il aura été. Ce qu’apporte Freud, c’est un lieu pour l’impossible
coup fondateur du sujet, lieu que va habiter l’installateur. À la question :
qu’est-ce qui est efficace dans l’intervention de Freud ? On peut probablement, à côté du sens de son énoncé (le mythe œdipien… qui semble surtout s’adresser au père), faire une place à la topologie qu’il recèle. Il faut un
certain temps à Hans pour en faire quelque chose.
La surface topologique que bâtit cette double bouche, dans la mesure
où elle ne se recoupe pas avant de se fermer, ne peut être plane ou sphérique sinon on écrirait une simple erreur, une contradiction stérile du type :
« Quand il n’était pas encore là… Il était déjà là » et certaines productions
de Hans sont de ce type.
Dans l’intervention de Freud, l’opposition n’est pas triviale car il s’agit
de deux temps situés dans des registres différents :
- l’un symbolique, mythique, intemporel;
- l’autre imaginaire, temps vécu dans l’espace comme dimension linéaire.
Ces deux temps sont noués par un tour de force, et on pourrait en parler en termes de nœud borroméen. Si l’on reste dans cette géométrie en
caoutchouc évoquée par Lacan dans la leçon du 19 juin 1957, disons que, si
la surface engendrée par la double bouche est un plan projectif, alors une
coupure selon son tracé produit un déchet, ce qui rend compte plus aisément de cette nécessité de la castration que Freud est content de voir épargnée à Hans. Avec ce tracé, à la formule phobique « je m’arrête au bord de
l’acte, je m’empêche de suivre mon élan de peur d’être embarqué dans ses
conséquences sans plus pouvoir jamais m’arrêter, car je suis dans un temps
linéaire… » se substitue « bien avant que j’en sache quoi que ce soit, j’étais
déjà embarqué dans un désir que rien ne peut éteindre et à quoi se réduit
mon existence de sujet. Il ne me reste qu’à réitérer l’opération qui me
fonde. »
La singularité du cas de Hans réside dans sa façon de dévier l’opération sur le Podl ou sur Hanna… Pour le pénis on verra… Il n’est pas clair
qu’il ait consenti à y renoncer pour le recevoir, autre, comme lui appartenant légitimement cette fois. Autrement dit, la structure est mise en place
qui permet le tracé de l’acte mais Hans s’en sort avec une ruse dont le père
et Freud lui-même sont complices.
Une conséquence dans le maniement de la cure est qu’après tout le
mythe, ou la théorie véhiculée par l’intervention, s’il n’est pas trop débile,
compterait moins que la nécessité, pour qu’elle opère, qu’elle réalise un
coup de force, qu’elle façonne l’Autre de telle façon que le sujet puisse inscrire son propre manque à être. Lacan insiste sur le défaut du père de Hans
à se montrer jaloux, puissant, à faire valoir le pénis réel, pénis réel qui
embarrasse tellement Hans. Il y manque cette incidence réelle du père, un
réel dans le symbolique, quelque chose de déjà là dans le jeu.
Or ce « déjà-là », masqué par son propriétaire, Freud le réintroduit
dans son intervention. La course à l’infini est tout de même arrêtée par un
fait massif : la jouissance de la mère concerne quelque chose de réel qui
était déjà là. Par ce réel, le temps vécu imaginairement et le temps éternel
symbolique s’articulent dans un mythe conclusif qui les conjoint (qui
conjoint également le scopique et l’anal) dans cette ébauche de castration
qui change le Podl pour un autre, pas un plus grand mais d’un autre
registre.
Avant de conclure, peut-être faut-il envisager la position de Freud
dans cette intervention. Lacan ( 3 avril 1957) ne manque pas de marquer la
différence entre une interprétation de Freud lui-même et toutes celles que
nous pouvons faire après lui. Mais là, il trouve tout de même que Freud y
va fort : « C’est du Sinaï qu’il parle au jeune Hans. » À cette occasion, la
position prise par Freud est « de se poser comme le maître absolu, non pas
le père symbolique mais le père imaginaire ».
Peut-être alors s’agit-il d’un effet de suggestion mais ce ne serait pas le
sens qui serait suggéré – Hans dit bien : « Pourquoi dis-tu que j’aime
maman alors que c’est toi que j’aime ! » – mais plutôt la pénétration d’un
élément de valeur topologique qui va faire son chemin jusqu’à mener Hans
à la rencontre du « déjà-là » dans lequel pour ma part je serais tenté de voir
l’incidence structurante du père réel.
[*]
Paru dans le
Bulletin de l’association freudienne internationale, Paris, novembre 1994, n° 60.