Essaim
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I.S.B.N.2-86586-973-3
196 pages

p. 133 à 137
doi: en cours

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no8 2001/2

2001 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Bemächtigungstrieb  [*]Des souris et des hommes

Guy Lérès
Il s’agira dans mon propos de la pulsion sous ce mode particulier que Freud a appelé Bemächtigungstrieb, et que la langue française croit reconnaître sous la traduction de « pulsion d’emprise ». Cette traduction, nous le verrons, correspond à une première conception que Freud a eue de cette notion avant « Au-delà du principe de plaisir ». Elle n’est plus cohérente avec ce qu’il a élaboré ensuite, la décrochant de l’idée de maîtrise et de sadisme anal pour la rapprocher de l’aire orale et de l’acte sexuel. Malheureusement, confortée par l’importance que le moi a pris ensuite dans la pensée analytique, l’habitude a avalisé la première conception et les traductions diverses n’ont fait que la confirmer. Qu’elles soient anglaise « instinct to master », espagnole « instinto de dominio » ou portugaise « pulsao de aporsar-se », l’accent est toujours mis sur l’idée de domination au détriment de la « Liebesbemächtigung ».
Même si cette notion est peu arrêtée chez Freud et tout à fait absente chez Lacan, il n’est sans doute pas inutile de travailler à l’extraire de la gangue d’habitude qui la stérilise. Pour participer à lui rendre la place qui lui revient, je m’appuierai sur une œuvre littéraire qui en fait son articulation même : il s’agira du roman de Steinbeck Des Souris et des hommes. L’usage que j’en ferai sera cependant à entendre comme l’on fait d’un cas clinique plutôt que comme relevant de la psychanalyse appliquée. Brièvement voici la situation où en sont les protagonistes : Lennie et Georges font la route poussés par un rêve. Celui de Georges, une ferme, petite, où tous deux élèveraient des lapins angoras, des lapins si doux. Les lapins, un des objets métonymiques qui soutiennent le très pauvre fantasme de Lennie. C’est en se louant comme journaliers agricoles qu’ils comptent, sou après sou, parvenir à cette ferme. Et petit à petit n’en sont-ils plus très loin quand ils arrivent à une ferme, grande, où ils s’embauchent. Là il y a des hommes, des journaliers, employés, et le fils du patron, Curley. Il y a aussi une femme, assez belle, douce, « mariée depuis quinze jours », mais délaissée déjà. Elle ne trouve en aucun raison à sa féminité. Sans nom, elle reste « la femme » ou « la femme de Curley » comme pour bien indiquer qu’aucun signifiant ne vient ici offrir sa prise.
Ne nous trompons pas sur la présence de cette femme dans ce groupe masculin moins homosexuel qu’auto-érotique et détrompons-nous quant à sa fonction auprès de Lennie. Si, par rapport à la bande cette femme représente le phallus c’est juste à titre de putain, comme en appelle à l’insulte quelque chose qui déborde, quelque chose qui saisit, sans que cela se puisse nommer. Au mieux elle peut s’épingler en français du terme populaire de « souris » comme en anglais « mice » renvoie à « miss ». C’est déjà métaphore, appel au désir et à sa fonction limite. Pour Lennie, il s’agit d’autre chose encore. Steinbeck nous propose un Lennie entièrement mû par une force en quoi le discours courant reconnaîtrait bien le qualificatif de pulsionnel mais sa pertinence analytique est plus douteuse. Steinbeck ne fait heureusement pas de psychologie. Il nous présente des faits, ne les interprète pas. Nous devons quant à nous, pousser un peu plus loin pour apprécier la relation que Lennie entretient avec ce qui serait une pulsion, et avec son expression phallique.
Ce que nous connaissons, ce que Steinbeck nous présente, c’est, pour Lennie, un temps de satisfaction et ses conséquences. Cela passe par une caresse. Il le recherche, s’y applique. Mais, voilà, il le fait de plus en plus fort d’autant que ce qu’il caresse semble lui glisser des mains. Et comme il est très fort, il serre jusqu’à l’écrasement complet, ce qui est chaud et doux, des souris, des chiots, une robe rouge, une main, une tête de femme.
La femme de Curley figure aussi bien ce qui peut s’attendre du désir masculin que la victime de l’échec de la constitution de ce désir. Ainsi pour elle le désir est puissant et comprend un signe qui ne trompe pas – un homme qui désire, ça bande pour une femme. Elle a bien repéré que Lennie est mû par quelque chose de puissant mais ce qu’elle ne sait pas c’est que la tension que cela crée pour Lennie ne se résout en aucune érection. Même si ce qui le saisit a pour lui, une fonction proche de celle que l’érection entretient par rapport à l’angoisse, sans doute Lennie ne bande-t-il pas car la fonction phallique n’est pas venue pacifier son lien à l’objet par la castration. Il ne désire pas quelqu’un mais « caresser de jolies choses ». À ceci près que la joliesse ne voile pas l’horreur mais en est la porte béante. La femme de Curley a de doux cheveux. Elle dit : « Touche là, autour, tu verras comme c’est doux. » Alors, il est trop tard pour elle. « J’faisais rien de mal avec elle, Georges. J’faisais rien que la caresser. » Lennie n’est pas méchant, pas sadique. Il est sans intention.
Le moment est venu de nous poser cette simple question : ce qui pousse Lennie jusqu’à ses fatales extrémités et qui va mener à sa propre exécution, cette force qui le mène mérite-t-elle d’être reconnue comme une pulsion ? Sa puissance comme sa constance y inclineraient, pourtant nous n’y reconnaissons pas laquelle, la source et sa topologie de bord que rien dans la caresse ne vient suggérer. Celle-ci renvoie plutôt, dans le cas d’une érogénéité phallicisée, aux plaisirs dits préliminaires et c’est bien là le piège où se prend la femme de Curley. Mais pour Lennie, le saisissement et son plaisir semblent très localisés à la paume de Lennie. La paume est posée sur le sein lors de la tétée que rythme le serrage des doigts.
Serrer est alors une métonymie de sucer, de téter. Un rapport de contiguïté dans le geste, dans le muscle, dans la pure motricité. L’enfant tient son sein, la chaleur diffusée dans sa paume est un gage d’une satisfaction orale. Son objet, l’objet autour duquel tourne la tension constante de sa pulsion est le sein. Son sein, celui dont il ne peut se détacher à aucun prix. Le préliminaire de la caresse c’est la recherche de cette chaleur, promesse de fusion.
Mais la bouche est sans appel, pas tant par manque de mots que par la reconnaissance d’un autre qui impliquerait son recours et donc d’une séparation effectuée. La seule chaleur muette, si peu bordée par la demande de l’Autre, y substitue un signal au lieu d’un signe. Cette seule chaleur sans partage pose à nouveau la question du bord pulsionnel et dans une certaine mesure y répond par l’indéfini qu’elle ne peut cerner. Diffuse, elle n’est pas encore coupure, ou alors, si elle l’est tant soit peu, inachevée. La seule référence nominative qui semble écorcher cette indifférenciation est Clara, le prénom de cette tante dont justement il tient son goût des choses douces et tièdes. Mais goût n’est pas désir car l’objet manque si peu pour Lennie. Clara n’est que la référence à une satisfaction qui ne fait retour à aucun bord.
Est-il possible de dire alors que Lennie ne dispose d’aucune zone érogène prévalente ? Certainement pas car le primat de l’oralité est présent à partir de la chaleur-douceur comme sa métonymie, mais il y a quelque chose d’insevré chez Lennie, quelque chose qui fait qu’il ne peut se séparer de son objet que « refroidi ». L’objet a n’est détachable que lorsqu’il est figuré par un déchet jetable – réellement jetable et alors différencié – objet a dont Lacan nous disait qu’il « n’est pas introduit au titre de la primitive nourriture, il est introduit de ce qu’aucune nourriture ne satisfera jamais la pulsion orale, si ce n’est à contourner l’objet éternellement manquant ».
Ce qui se déploie à partir de l’oralité, Steinbeck en a saisi l’expression – Lennie n’a de mémoire que pour la bouffe. Mais cette mémoire ne constitue pas un savoir, seulement des traces de satisfaction : le ketchup par exemple avec les beans. Pourquoi cela ne fait pas savoir ? Parce que cela ne s’articule sur aucun autre signifiant. Cela se boucle sur soi-même parce que ce n’est lié à aucun renoncement de jouissance. Cela se boucle sur soi-même et trouve sa satisfaction dans ce bouclage même. Rien ne le pousse ni à chercher au-delà, ni à élaborer une théorie explicative. Lennie n’éprouve aucune nécessité de maîtrise intellectuelle. Pour suppléer à cela il a Georges et c’est pourquoi il doit faire plaisir à Georges. Celui qui pense à faire plaisir espère bien que cela ne lui coûte rien, au contraire. Son savoir lui est tout à fait extérieur. L’Autre est son savoir. Il y loge les limites à la jouissance tant que celle-ci ne manifeste pas son autonomie. Et là encore elle manifeste son autonomie comme extérieure à lui-même. Il dit à la femme de Curley lorsque celle-ci se rend compte de son erreur et va hurler :
« Non, j’vous en prie, oh je vous en prie ne faites pas ça, Georges se fâcherait. »
Ce qu’il ne faut pas faire ce n’est pas tant crier que faire de l’objet a, car, et c’est une des rares choses que Lennie peut anticiper, une angoisse pointera et il faudra en appeler au Surmoi qui s’incarnera par la voix de Georges. « Lâche-la Lennie, Lâche-la » mais tout aussi bien « Vas-y Lennie ». Voix dont apparaît clairement ici à quel point elle est corrélée avec la pulsion orale. Surmoi seul capable d’apporter une limite au déchaînement de jouissance, seul en puissance verbale d’obliger Lennie à se séparer de quelque chose de lui-même. Car chaud, souris, chien, robe, femme sont des parts intégrantes de Lennie sans autre altérité que celle de son « unheimliche » jouissance.
Le cas de Lennie aura permis d’apporter quelques précisions par rapport au Bemächtigungstrieb. En premier chef s’agit-il d’une pulsion à proprement parler ? Au sens populaire certainement, mais au sens analytique, au sens du Trieb de Freud et de Lacan c’est plus douteux. L’exigence du bord auquel le trajet fait retour n’est pas remplie. Nous aurions plutôt à faire avec un indéfini sans bord qui rendrait le trajet asymptotique, hors point de capiton. Par contre si nous prenons en compte l’objet qui autoriserait ce trajet à se courber et à faire retour, c’est l’objet oral qui semblerait remplir cette fonction. Tout indiquerait alors que le Bemächtigungstrieb serait une pulsion orale indéfinie dont l’écriture serait D au lieu du ∨/S ◊D. /S
L’absence de bord serait à mettre au compte d’une disjonction ineffectuée à la Demande de l’Autre. Lennie ne peut que rester appendu à la mamme et métonymiquement à sa chaleur.
Il faut remarquer que lorsque Freud a rapproché le Bemächtigungstrieb de la Liebesbemächtigung ce n’est qu’après avoir présenté, dans « Au-delà du principe de plaisir » (GW XIII, p. 14), la fameuse observation du fort da où il nous montra comment une symbolisation au moyen d’une opposition signifiante élémentaire a permis à un enfant d’un an et demi de prendre en compte la séparation d’avec sa mère au point de tirer plaisir de son invention. Cette possibilité fait défaut à Lennie. Il ne dispose pas de ce que Freud appelle « dasselbe Verschwinden und Wiederkommen » (GW XIII, p. 13) : pas de « disparition-retour ».
 
NOTES
 
[*] Ce texte reprend une communication faite à Buenos Aires en août 2000.
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