2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Savoir et différence sexuelle dans la pratique analytique
Marie-Claire Boons
Lorsque j’occupe la place d’analyste, se peut-il que je suspende le
savoir psychanalytique, constitué en doctrine, afin d’entendre d’abord ce
qui, du savoir supposé à l’inconscient, se déguise et transite dans une
parole, c’est-à-dire pour lire en moi les effets que cela produit, et pour la
donner à lire, cette parole, à qui l’énonce et, dans son énonciation, se livre
– voire se désigne – sans le savoir ?
Qu’une cure donne lieu à quelques fragments de savoir élaborés à partir du savoir qui ne se savait pas, implique qu’un(e) analyste puisse s’abstraire – ne fût-ce qu’un instant – du savoir que l’expérience analytique a
édifié depuis Freud : soit, faire, selon le vœu de ce dernier, pour chaque cas,
comme si c’était la « première fois ». Comme si le « savoir lourd » qui fait
fond, ne trouvait sa consistance que d’être sans cesse oublié et ré-appris à
partir de ce qu’enseigne le savoir inconscient débusqué dans une cure.
Aussi bien, dans le temps de « l’entendre », l’analyste aurait à laisser tomber les préjugés et les normes qu’imposent les discours – idéologique et
symbolique – de son époque.
Mais n’est-ce pas là vœu pieux ?
Certes le savoir doctrinal contraint à des points de repère. Mais, ces
points de repère, s’ils ne sont pas transitoirement suspendus, ne sont
jamais que points d’arrêt dans le cours d’une expérience, montée pour qu’y
surgissent des « effets de vérité » qui mettent à mal, justement, tout repère
certain et conditionnent ce qui peut donner lieu à quelqu’invention de
savoir, si tant est que « le savoir s’invente
[1] ».
Ainsi par exemple, ce qui se dit dans la théorie psychanalytique de la
différence sexuelle
[2], sera donc toujours ex-cédé, dé-bordé, par ce qui passe
de singulier dans la parole d’un sujet se livrant à l’expérience analytique :
pour ce sujet, mettre en savoir, c’est-à-dire fournir une articulation langagière à cet excès, peut toucher à la cause inconsciente de sa névrose, et de
ce fait, entraîner d’éventuels effets dits de guérison.
Autre chose que cette élaboration du savoir inconscient produit dans
une cure. C’est l’acte par lequel ce savoir-là passe au collectif, se transmet
à d’autres qui en font l’épreuve, sert à la critique ou au commentaire, voire
à quelqu’orientation nouvelle du savoir doctrinal.
En psychanalyse, le concept de savoir subsume donc une division.
D’une part le savoir constitue une théorie établie sur le modèle de la
science, à quoi le psychanalyste a bien entendu rapport, non seulement
parce qu’il y a là un corps doctrinal d’axiomes, de concepts, de lois, qu’il a
appris dans les livres et dans les séminaires et qu’il s’est approprié en en
faisant l’épreuve, au cours et au terme de son analyse, mais également
parce que, s’il devient analyste, son désir peut le porter, à l’égal d’un scientifique, à vérifier et à penser le savoir déjà établi, à le faire travailler, soit à
l’interroger, à déplacer ses accents, à contester certains de ses contenus, à
construire de nouvelles hypothèses qui seront mises au travail.
Mais la construction inventée d’un savoir – transmissible – à partir des
petites trouvailles recueillies dans les cures, n’épargne jamais à l’analyste
d’occuper dans le processus analytique une place spécifique : celle qui l’assigne dès le départ et jusqu’à la fin, à incarner la faille que tout savoir comporte. Que le savoir ne puisse jamais faire tout, voilà ce que l’analyste ne
peut pas oublier : il sait qu’il y a une impuissance essentielle du savoir, que
le savoir « laisse-à-désirer » et que ceci a rapport à l’impossibilité de dire et
d’écrire ce qu’il en est, au juste, du rapport sexuel. C’est au lieu de cette
béance symbolique, dans la « retenue » énigmatique du rien, que l’analyste
a à se tenir, et c’est de ce lieu même qu’il se tait, dit « oui », grogne, souligne, etc., pour laisser, aux questions et demandes tramant la parole analysante, le soin de produire en éclipse, des effets de vérité : « Bois de
chauffage », écrit Lacan en 1974, pour le savoir à construire.
Dans le transfert, « supposer » à l’analyste un « savoir », lui confère un
pouvoir exorbitant. Cette figure qu’il a à soutenir jusqu’à sa déchéance
finale, cause, selon Lacan, ce qui a été nommé, par Freud, l’amour de transfert : on aime l’analyste – essentiellement – pour ce savoir supposé à l’inconscient qu’on a transféré sur lui – alors que chacun en est le dépositaire
dépossédé. Dans l’analyse, on se fait aimable et on aime pour que ce savoir
jusqu’à nouvel ordre insu, l’analyste le garde, – ou le passe – à moins qu’on
ne veuille le lui extorquer.
On le voit, le concept de savoir en psychanalyse, n’est pas qu’ensemble
d’énoncés théoriques de type scientifique, déclarés certains à partir d’hypothèses vérifiées, jusqu’à ce qu’une nouvelle hypothèse remanie le savoir
précédent.
Sur le terrain de la pratique analytique, le savoir se trouve requis à une
autre place que celle où la science le convoque : c’est en son fond un savoir
supposé. Supposé l’affaire d’un sujet désirant, lui-même supposé à l’inconscient, savoir qui se transfère sur l’analyste mais qui, en vérité, hante la
parole de l’analysant se livrant, hors des contraintes habituelles, à l’association dite libre. De là qu’il s’agit d’un savoir dont les voies d’accès tiennent à son émergence dans le texte même de la parole de celui qui, tentant
de dire tout ce qu’il peut, ne sait justement pas tout ce qu’il dit, trahissant
à chaque « coup », le sujet supposé, dans le défilé même des mots et des
phrases qu’il énonce.
On sait que le désir de l’analysant(e) de savoir pourquoi il ou elle
souffre de tel ou tel symptôme, se heurte à sa propre et universelle résistance d’un « n’en-rien-vouloir-savoir ». On sait aussi que cela n’empêche
pas que cette parole soit adressée à celui que l’on suppose savoir à quoi
tout cela rime et que, comme nous venons de le remarquer, pour cette raison complexe, on se met à aimer.
Or l’analyste, il sait quoi ? À peu près rien, soit pas beaucoup plus que
l’analysant, sinon la loi du manque et qu’au coup par coup, quelque chose
d’un texte s’offre à la lecture.
Mise en cause par le processus en cours, la seule certitude qu’il a tirée
de sa propre cure et qu’il sait, tient donc au manque – le manque d’une
jouissance première décisivement perdue à cause du langage –, provoquant un manque d’être qui relève pour lui, de ce que Freud a introduit
avec le concept de « castration ». Aussi bien, – ne nous privons pas ici d’insister – l’analyste a à savoir que son acte ne peut que s’articuler aux tours
et détours textuels au gré desquels un sujet, dans sa parole, de cette castration se protège, qu’il la dénie ou la refoule, ou fasse comme si elle
n’existait pas : « castration » pensée par Lacan comme l’effet d’une structure induite par le langage et qu’il axiomatise, avons-nous dit, dans le « Il
n’y a pas de rapport sexuel », là où l’ordre symbolique avère pour le parlêtre, son défaut.
Une première remarque s’impose ici : ce « manque » de jouissance, ce
manque d’être, tout à la fois symbolique, imaginaire et réel n’est pas sans
opérer dans le consentement à l’irréductible « Deux » des sexes respectifs,
soit à la contrainte des différences, même si elles s’avèrent mouvantes.
Qu’une cure menée à son terme conduise selon Lacan à un au-delà de
toute identification à l’analyste, à son sexe imaginé, à ses idéaux supposés
comme à ses préjugés, cette ambition ancrée dans l’analyse du transfert,
implique donc la pratique d’un mode original de « lecture » : celle qui,
– hormis les deux conditions citées quant à ce qu’un analyste doit savoir –
exige idéalement la mise entre parenthèses de la référence au savoir doctrinal et comme son corrélat, le laisser-tomber de tout à-priori moral, de
toute prêcherie normalisante. Rien n’est jamais parfait dans ce délicat
domaine, que la notion d’« attention flottante » a pu, au cours de l’histoire
de la théorie psychanalystique, bon gré mal gré, subsumer.
Ainsi le seul défilé – pour épuiser la plainte enfermée dans la demande
névrotique, pour que les identifications lèvent leur étau, pour que s’interrompe si possible la répétition et s’instaure un savoir faire avec le symptôme –, passe donc pour l’essentiel – qui tient à la structure – par
l’appropriation subjective du manque de la jouissance rêvée, ménageant au
désir un espace possible d’invention, et de création.
C’est bien dans cet espace que la question se pose : que faire, comment
se débrouiller avec le – ou les – sexes qui vous ont été transmis et qu’on a
reçus, qui se sont inscrits à partir du désir et de la jouissance de l’Autre,
quel que soit votre sexe anatomique, déterminant des identifications qui
peuvent faire impasse, parfois à tel point que la vie de « quelqu’un » s’en
trouve barrée ? Comment se débrouiller avec cette embrouille ?
« Pourquoi, demande une analysante, vivre avec un homme s’est-il
jusqu’à présent avéré pour moi impossible ? Pourquoi n’ai-je pas pu faire
d’enfants ? Je le voulais pourtant ! J’ai toujours su que j’étais une fille mais
sans le savoir j’ai fonctionné comme homme de ma mère. Il fallait la ravir.
Il fallait que je réussisse, que je devienne quelqu’un, il fallait réparer
quelque chose pour celle qui n’avait pas pu faire d’études parce qu’elle
était une fille ! » Nous ne dirons pas ici comment pareille position subjective est non seulement l’effet des agencements discursifs d’une époque,
mais s’intrique dans un rapport complexe de cette fille à un père qui parmi
ses cinq enfants, l’appelait « sa fille unique » : père très silencieux (il ne parlait jamais de lui), père dont elle n’avait jamais pu imaginer qu’il avait été,
lui, un fils.
Toujours est-il que du point de vue de son identité sexuelle, cette analysante se percevait comme voulant devenir femme d’un côté, – femme
désirable, d’un homme qui lui aurait fait des enfants –, comme homme de
l’autre, homme pour la mère mais aussi, sur un autre registre – celui du
nom propre – homme pour un père à qui il fallait donner un nom.
L’analyste, impliqué dans le transfert, rencontre ces apories-là, mais
comment donc a-t-il à les lire si tant est que « le savoir inconscient ne
s’avère jamais que d’être lisible
[3] » ?
On le sait, on le sait depuis Freud mais tout spécialement depuis
Lacan, ce que l’analyste doit lire, repérer « avec son oreille », c’est d’abord
l’accident singulier dans la parole, soit ce qui s’y inscrit en erreur, en équivoque phonétique, en faute de grammaire. Il lit à la lettre près, comme un
talmudiste, soit il déchiffre et fait valoir ce qui se tient dans la lettre de la
parole, un pur détail littéral, par quoi pointe le nez un bout de fantasme, à
moins qu’il s’agisse d’une inavouable pulsion, d’un souhait, déterminant
conduites et souffrances symptomatiques, dans quoi l’analysant enfermait
une part de jouissance, sans le savoir. L’analyste lit aussi bien ce qui fait la
tonalité d’une parole, les scansions d’une voix : points de suspens, silences,
accélérations. Il perçoit comment les phrases se succèdent, leurs emboîtements, leurs agencements troublants. Ce faisant, pareil mode de lecture du
signifiant, tend l’oreille vers les signifiés inconscients, que ces arrangements signifiants couvrent, des contenus de vœux, des émotions qui d’être
« touchés » par les voies de ce qui trouble leur déguisement, se réveillent.
Lorsqu’une autre analysante, racontant un rêve, évoque un lapin, ou
plutôt, dit-elle « une lapine congelée qu’elle tient dans ses bras », l’analyste
découpe autrement le syntagme « lapine congelée » pour y faire entendre
le mot pine, le mot con, le mot gelé. L’effet est de surprise, voire de sidération transitoire. C’est un effet un instant hors sens, un effet en éclair de
« réel », mais à partir du signifiant soudain attrapé dans l’équivoque de sa
présentation : Lacan a nommé ça « effet de vérité… qui tient à ce qui choit
du savoir ». D’autres ont parlé de « moments féconds ». D’autres encore,
mais dans le registre romanesque, « d’instants persuasifs ».
L’analysante qui, après quelques minutes de silence se remet à parler,
n’en revient pas, c’est le cas de le dire. Ce qui vient de se donner à elle, par
la bouche de l’analyste, lui paraît soudainement précieux. Un espace neuf
s’ouvre dans sa parole. Voilà qu’elle ose dire ce que jamais elle n’avait
laissé passer : que son père la « cajolait », petite fille. Elle ajoutera plus tard
qu’il la caressait de manière insistante et lui donnait des sensations qui la
troublaient. Il lui faudra du temps pour s’apercevoir qu’elle ne tenait qu’à
une chose, –retrouver à tout prix ce moment-là de jouissance – et en même
temps, se l’interdire elle-même, absolument : ce père incestueux, elle l’aurait bien étranglé !
Il lui faudra plus de temps encore, beaucoup d’allers et retours, de
recoupements, de rêves, pour prendre la mesure de ses réactions à elle, de
sa fureur et du vœu fantasmatique qui la scelle : un con gelé pour la pine
redoutable de ce père haï/adoré, que le mari dorénavant a pour charge de
figurer. Puis, plus tard, beaucoup plus tard, à la faveur d’autres espaces
associatifs, ouverts par d’autres effets de vérité, la pine congelée reviendra
pour qualifier son fantasme, eu égard aux rapports sexuels de ses parents.
La voilà un instant dans le coup de son désir, loin de toute innocence : n’au-rait-elle pas voulu empêcher l’étreinte parentale en gelant le sexe de sa
mère, celle qui, certes, lui prenait le père, mais que plus secrètement et plus
dangereusement, elle voulait pour elle, pour elle toute seule, ou plutôt avec
qui elle aurait voulu continuer à jouir ? Du coup, elle entrevoit un instant
qu’elle aurait bien souhaité éliminer ce père-obstacle.
Après quoi font leur entrée en scène toutes les joies que lui procure la
nature. C’est une thématique qui reviendra plusieurs fois : marcher, légère,
dans les forêts dont on ne sait pas où elles finissent, nager à longues brassées vers le large, mais aussi allumer un feu dans sa cheminée et regarder,
pendant des « heures et des heures » les flammes : toutes joies sublimes,
hors temps, en fusion avec un espace sans borne, joies qui évoquent une
sorte de jouissance primaire, non sexuée, illimitée, « océanique ». Par la
suite, ses fantasmes l’amèneront à évoquer le ventre maternel, ce ventre
dont elle s’imaginait qu’elle serait sortie en voulant tout arracher avec elle.
Et sur son écran parolier surgit la figure d’une mère, dans la cour de la maison, en train de trousser un « lapin », dont elle extrait les entrailles bleues.
Au sortir de cette séance, debout, elle regarde l’analyste dans les yeux,
s’approche et soudain la serre tendrement dans ses bras. De ce geste, elle
pourra notamment dire la semaine suivante qu’elle s’était sentie obligée
d’agir une tendresse qu’elle n’avait jamais pu exprimer et dont elle ne
savait pas si elle visait l’analyste ou sa mère. L’important tient à ce qu’elle
parle, de cette « tendresse » : jamais prétend-elle, sa mère n’a accueilli son
amour, jamais elle n’a eu un câlin, jamais sa mère ne l’a prise sur les
genoux ! Aussi bien dans cette tendresse, se dément une fureur : une rivalité mortelle entre les deux femmes, eu égard à ce que le père donne. Ne
raconte-t-elle pas que lors de ses 13 ans, à sa grande stupeur, un garçon
était né, un bébé-frère dont elle s’était immédiatement emparée ? Ainsi ses
parents faisaient donc l’amour ! Ce n’était pas niable. Du coup elle ne veut
plus aller à l’école et se transforme en « petite mère » du bébé, veillant,
certes, à posséder le fruit du couple, en évinçant la mère, mais aussi à protéger de ses propres désirs de meurtre ce frère rival, fils tard venu, adoré
par cette même mère.
J’évoquerai encore, parmi tant de rêves, celui de la langouste, immense
avec ses pinces, à côté de qui elle marche, toute petite, sur le sable. « Seraitce un homard ? » Elle hésite. L’analyste se risque à souligner le mot homme
et le mot art, dans homard et découpe la langouste en « la langue ouste ».
Du coup elle se demande si son père était pour elle une mère ou si sa
mère était à ses yeux d’enfant une espèce d’homme avec des pinces. Et
quoi donc veut-elle, elle ? On tourne un temps autour d’un vœu dont la
formulation ambiguë s’éclairera par la suite : « Être une femme, dit-elle,
comme un homme. » Toujours est-il qu’aujourd’hui encore, elle refuse de
faire l’amour avec le mari dont elle se plaint sans cesse parce qu’il est grognon et buté, et que tout le monde dans la famille, y compris les enfants,
appelle par son prénom. En tout cas, chez elle, le mot père est passé à l’as.
Ça la ferait bien rire, si sa fille n’était pas aussi détraquée.
Je pourrais continuer ainsi fort longtemps – et inutilement – ce récit
schématique, prélevé dans une cure. Ce qui est ici rapporté suffit peut-être
à illustrer la complexité des modes selon lesquels un(e) analyste est
confronté(e) à la question de la différence sexuelle et à sa lecture. La différence des sexes est bien là, mais à ce point chargée d’angoisse qu’elle ne
peut être que déniée, sans trêve conjurée par des fantasmes et des vœux
inconscients liés à une histoire scandée par le jeu mouvant des identifications successives qu’impose le désir de l’Autre.
J’ai dit au départ qu’un des versants de l’acte analytique consistait à
lire et à déchiffrer – nous venons de voir quel objet littéral. Mais il faut
aussi, à partir des recoupements successifs, dans l’insistance même de ce
qui ne peut se dire, que l’analyste propose quelque interprétation. Au
creux d’un travail essentiel de déconstruction des identifications imaginaires, de repérage des positions fantasmatiques dans l’aventure œdipienne, l’acte de l’analyste conduira l’analysant(e) à construire en termes
non pas certains mais plus ou moins probables, ce qui est au principe le
plus foncier d’une « identité » personnelle, attenante au fantasme : ce qui
veut dire que la tâche analysante porte celui/celle qui la soutient, séance
après séance, à n’être plus sans avoir aperçu et nommé quelque chose de
ce qui a originairement organisé, une fois pour toutes, son rapport singulier à l’être en quoi se tient sa jouissance – ce que Lacan en 1949 nommait
« le » chiffre de sa destinée mortelle ».
De ce chiffre qu’un fantasme recèle, organisant, selon la doctrine freudienne, tout le champ de la réalité, l’analysant(e) avançant dans son travail
analytique n’est plus sans savoir quelque chose.
Mais « n’être plus sans savoir », ou plutôt construire une nomination
pour cette limite, retire au fantasme sa fonction : celle de gardien d’une
jouissance où le désir prenait ses appuis. Il y a perte. L’étrange c’est qu’à
passer par cette perte et à la faire sienne – ou plutôt à l’admettre – un désir
se refond, désormais lié au savoir tel qu’il s’élabore et se transmet dans le
collectif.
On sait que toute responsabilité face au groupe, tout engagement dans
le monde sociopolitique se donnent dans un au-delà de la cure, au-delà de
toute finalité thérapeutique. Si je prends place et voix dans le « socius » où
je me trouve activement lié(e) au sort des femmes et des hommes qui y
vivent et meurent, ce n’est pas d’abord pour y agir mes fantasmes et leur
donner une quelconque issue mais, parce que comme le dit Hannah
Arendt, « aucun critère moral, individuel et personnel ne pourra nous
décharger de la responsabilité collective ».
Si la cure psychanalytique est en son fond épreuve du manque, elle
consiste, dans son cours, en une réappropriation par un sujet de ce qui l’a
déterminé. Là, il y était. Il a désormais rapport de savoir – d’un savoir qui
pourra s’oublier – à des inscriptions qu’il ne maîtrise pas mais dont il a la
charge. Ce n’est pas dire « c’est ma faute », c’est répondre de ce qu’on a
reçu, dont on n’est pas nécessairement libéré. C’est d’un même mouvement, laisser place à ce qui émerge de l’inconscient dans la remise en mouvement de ce qui se trouvait figé. Un rêve peut, dans ce processus, jouer un
rôle décisif. Ainsi en va-t-il pour une « femme » en fin d’analyse qui rêve
qu’elle cherche son nom propre dans l’annuaire, le trouve et s’étonne de ce
qu’il soit classé dans le genre féminin : « Tiens ! voilà que l’annuaire téléphonique classe par genres maintenant ! »
Après quoi les associations s’orientent vers la question de la mort :
comment consentir à mourir, comme tout le monde ? Comme tout ce
monde inscrit dans l’annuaire ? Question qui s’articule bientôt à l’abandon
possible de son corps à une jouissance qui fut toujours refusée parce qu’il
fallait la maîtriser à tout prix. Est-ce de « féminité » qu’il s’agit ? Elle ne
tranche pas. Mais elle évoque les causes de son refus de tout abandon
d’elle-même. Par contre elle met en perspective une sorte d’acquiescement
quant à la fin d’une analyse dont elle avait imaginé qu’elle apporterait
« une solution miraculeuse » : « Or c’est comme ça, pas plus, mais pas
moins ! »
Ainsi peut-on saisir comment une cure, par déplacements successifs
des positions d’un sujet, ouvre à des remaniements possibles qui font qu’il
devient sujet POUR l’inconscient (et non plus supposé à un inconscient qui
l’élidait). Cet inconscient lui échappe toujours, par définition, mais y
consentant, le sujet se trouve porté par lui : il l’éprouve plus comme une
richesse que comme un obstacle. Ici se désigne la possibilité d’un « dire »,
comme acte de parole – ni énoncé, ni énonciation – acte susceptible de
changer tant soit peu, de déplacer les coordonnées d’une situation, à
quelque discours qu’elle appartienne, si tant est que le dire est toujours
agent dans tous les discours.
Par le biais de ce savoir construit dans la cure, un sujet peut faire sien,
hors toute volonté de maîtrise, ce qui a fait qu’il était écrit et déterminé
sexuellement. Il s’approprie le sexe qui lui a été transmis : comme être
sexué, donc, il « s’autorise de lui-même ». Mais l’écriture, fondatrice d’un
savoir pour tout un chacun quant à la sexuation, introduirait selon Lacan a
la possibilité d’un choix : « L’être sexué ne s’autorise que de lui-même.
C’est en ce sens qu’il a le choix, je veux dire que ce à quoi on se limite enfin
pour les classer mâle ou féminin dans l’état-civil, ça n’empêche pas qu’il a
le choix
[4] ». Qu’il « traite » avec des marques, des traces de perception que
cernent les signifiants – et notamment celles déterminant les objets et les
formes de son désir, son identité sexuelle, tous fruits d’un discours privé et
public – ces marques qui continuent de s’écrire toujours en lui, malgré lui
n’interdisent pas qu’un être sexué puisse, à partir de lui-même, d’un lui-même qu’il ne rejoindra jamais, s’accorder un choix.
Ici, il faudrait d’abord développer toute la problématique du changement d’adresse, articulée autour du « Je devient Rien », pur point innassignable d’énonciation, d’où le sujet, défalqué de l’inconscient en fin
d’analyse, – nous dirions, un savoir qui se livre au travail – va s’adresser
au monde pour y produire les actes symboliques qu’il peut, et qu’il veut,
selon le « chiffre » de son désir, c’est-à-dire selon ce qui l’avait déterminé et
le détermine encore, mais cette fois, sans pour autant l’empêcher d’agir et
de créer, d’intervenir, là où il se trouve placé : placé non seulement par des
fantasmes – qu’il est censé avoir traversés, en tout cas qu’il a aperçus et
construits comme étant les siens – et des identifications – qu’il est censé
avoir déconstruites – (ces fantasmes et ces identifications s’avéreront toujours rétrospectivement, soit dans l’après-coup des actes posés) mais aussi
placé par une classe et une société, en proie à tel discours codé, à telle structure politique, où le hasard l’a fait naître, à tel moment de l’histoire.
C’est bien à partir de cette place, qu’il devient possible de « se » déplacer, c’est-à-dire de contribuer peu ou prou au déplacement des places prévues par les discours… en place.
Bref il s’agirait de faire et d’agir dans le monde avec ce qui vous a fait
et agi, singulièrement.
Et donc, selon un désir et une parole rendus à leurs activités pulsionnelles, il s’agit de faire aussi avec le corps qu’on a reçu, en tant d’abord
qu’un sexe le distingue, –ce qui n’est pas sans effets fondamentaux, certes,
(encore faudrait-il pouvoir préciser lesquels, sans céder à la pression de
normes figeantes, classificatoires, essentialistes) –, mais aussi parce que
l’Autre du départ, selon la force de son désir – ou son infirmité –, selon sa
haine et son amour, a marqué de ses mots et de ses images les jouissances
de ce corps, rendant possible ou impossible, une coupure d’avec le monde
maternel, coupure nécessaire au désir, au creux d’une identification ou
d’un refus d’identification à son sexe, d’emblée marqué par les rôles
qu’une société lui prescrit. C’est bien ce corps mémorable, corps reçu – au
sens où je viens de l’énoncer – qu’il s’agit de prendre en charge, et pas de
« traverser » pour décider d’un choix.
Dans le cadre des effets fondamentaux, on pourrait évoquer ce que
Lacan nommait « la transcendance de la matière », où se joueraient décisivement des « significations primordiales », avant même tout effet de sujet :
sorte d’orientation originaire, pré-subjective et qui n’a rien à voir avec une
« conscience ».
Mais il serait peut-être plus à propos de réfléchir – fût-ce un bref instant – au concept de « chair », au sens où Merleau-Ponty concevait la chair,
comme « massive adhésion à l’être », la situant au lieu d’émergence d’un
corps à la fois visible et voyant, touché, touchant, actif et passif, « masse en
soi et geste » : tout le reste (les idées, les affections, le plaisir, l’amour… )
étant pris, hors toute hiérarchie, comme différenciations de cette « adhésion » essentielle. Il y aurait pour Merleau-Ponty un « seul éclatement
d’être qui est à jamais » entraînant, au lieu même du corps, une gravitation
en réversibilité, qu’il nomme « Chiasme » entre sensible-intelligible, bashaut, parler-écouter, voir-être vu, actif-passif. On pourrait évidemment
comparer une telle description à l’activité pulsionnelle en tant qu’elle établit elle aussi ses réversions. Et se demander pourquoi Merleau-Ponty ne
pose pas à propos de la « chair », la question de la différence sexuelle. Si la
chair, hors sujet, n’est pas objectivable, et si elle est le paradigme même de
notre rapport au monde, échappe-t-elle pour autant à la problématique
de la sexuation ? L’activité-passivité de ce qui est nommé « chair » ne
convient-elle pas particulièrement à celles qu’on appelle les femmes ?
C’est en tout cas un geste actif-passif qu’on trouve dans l’activité
« esthétique » et plus particulièrement dans l’écriture, art où les femmes
ont particulièrement excellé et pas qu’à notre époque.
Donner « corps » à un texte, à partir de « l’écrire » c’est laisser venir
hors de leur condamnation au silence, les sons, les images, les mots qui
quadrillent et gouvernent le corps de chair, étrangement, – c’est-à-dire sans
qu’il sache de quoi il s’agit – et ces sons, ces images, ces mots, matière
même de l’articulation inconsciente, les gouverner, les façonner, les infléchir, en leur donnant formes et voix, pour un espace public où il se peut
qu’ils soient reçus et produisent quelques effets de vérité, à priori incalculables.
Sur le terrain de l’activité créatrice, la différence sexuelle ne s’avère
peut-être qu’après-coup, dans ce qui en résulte. Pendant le « coup »,
« homme » et « femme » – ou plutôt masculin et féminin – semblent indiciblement à l’œuvre, dans un(e) seul(e). Ce qui n’exclut jamais la prise en
compte des difficultés particulières qu’une société donnée réserve aux
femmes se risquant à cette activité créatrice…
Pour finir, reprenant le point de vue de la pratique analytique, je formulerai quelques remarques schématiques.
Les femmes souffrant de névroses viennent majoritairement en analyse. C’est cohérent, vu qu’ailleurs on les empêche encore de parler, de dire
leurs désirs et qu’on ne les écoute pas, ou si mal. Mais, malgré l’importance
pour elles de s’offrir un lieu où sans être jugées, leurs voix peuvent être
entendues, il est frappant de constater à quel point elles continuent à ne
pouvoir que mal utiliser cet espace pour parler les violences érotiques et les
fantasmes qui alimentent leurs désirs.
On dirait que les mots ne suffisent pas à libérer une haine meurtrière
– que cette haine soit dirigée vers la mère ou vers le père. Comme s’il y
avait en elles, de manière spécifique, une « charge de meurtre » qui ne parvenait pas à trouver ses voies symboliques.
Par ailleurs nous savons qu’il y a entre les femmes, comme entre les
mères et les filles, des rivalités mortelles, des fureurs et des ravages qui grèvent le bonheur et les richesses partagées d’une relation, que la complicité
actuelle des mères « modernes » n’arrange pas nécessairement.
Ces « difficultés » – le mot est faible – sont-elles entièrement imputables à la place et aux images – ou plutôt aux identifications – réservées
aux femmes par des sociétés, que régente le désir masculin, en proie à la
valorisation phallique ?
Dans ces sociétés-là en tout cas, – la nôtre y a sa place – il est en effet
prévu que le désir d’une femme, quand il est hétérosexuel, ne trouve à s’effectuer que par la voie du désir et des fantasmes des hommes. Ou bien,
pour être désirable aux yeux de son partenaire masculin, incapable de ne
pas l’éprouver comme le lieu de la castration, elle se doit d’évoquer avec
son corps entier devenu fétiche (ou avec un ajout fétichisé à ce corps), le
phallus, qui manque toujours; ou alors, ce phallus, elle le trouve dans une
sorte de fétichisation du pénis, donc au niveau même de ce corps d’homme
censé lui offrir de quoi cerner les abîmes de sa jouissance.
Situation remarquable en ceci : que le phallus qui n’est en principe
qu’un signifiant, le signifiant prélevé sur le pénis par une société
d’hommes (de fils), pour symboliser cela qui devra manquer au personnage premier, imaginé tout-puissant, ce phallus, déclaré signifiant du
manque, censé introduire à la possibilité de la métaphore, à toute symbolisation, ce phallus, une femme rencontrant le désir d’un homme se doit de
l’évoquer, dans les apparences de son corps. Ce qui la ramène sans cesse à
cela qu’il s’agit justement d’outrepasser : l’identification au phallus.
À quel point par ailleurs l’amour demeure-t-il encore vital pour une
femme ? Avant, quand elle ne pouvait plus aimer, elle passait par le sentiment qu’elle allait mourir, qu’elle se trouvait atteinte au principe même de
ce qui soutient sa vie. Elle qui mettait dans l’amour son être entier, lorsqu’elle découvrait que l’autre la laissait tomber, s’en trouvait décisivement
blessée. Est-ce encore aujourd’hui le cas ?
Quoi qu’il en soit, si une femme a beaucoup d’amour à donner, encore
faut-il qu’elle apprenne à le démarquer du premier amour reçu, sans tomber pour autant dans les règles du jeu masculin. N’est-ce pas ce premier
amour qu’elle maintient souvent au prix d’y sacrifier le meilleur d’elle-même ?
Pour commencer n’a-t-elle pas à apprendre ce que certaines savent
d’emblée, que d’autres refoulent et que d’autres encore s’obstinent à vouloir à tout prix : une jouissance totale est bel et bien perdue ? Et que le corps
de l’Autre, quel que soit son sexe, échappera toujours à toute appropriation ?
C’est que le manque en jeu à la fin de l’analyse, évoqué antérieurement, a directement à faire avec la question de la différence sexuelle,
comme avec celle de la jouissance. Ce qui se découvre en effet c’est que
l’organe qui « donne sa catégorie » à l’attribut phallique, loin d’être le
moyen qui introduirait les deux sexes à une jouissance « une et unifiante »,
fait obstacle à cette jouissance, impose une limitation, dérobe, à chacun(e),
l’espoir d’une rencontre totale, disjoint – plus qu’il ne conjoint – les sexes,
en somme engendre des jouissances dissymétriques pour chacun des
sexes, irrémédiablement séparés. Copule paradoxale ! Elle dés-unit les
corps qu’elle est supposée lier dans une dite union sexuelle.
Toute la question demeure donc ouverte de savoir, à partir de là, comment, pour une femme, procéder à une séparation symbolique qui donne
prise au désir qui est le sien, à ses violences d’où se tirent des capacités
créatrices, qui sont aussi des capacités amoureuses.
[1]
Jacques Lacan, « Les non-dupes errent »,
Séminaire inédit, 9 avril 1974.
[2]
Théorie aujourd’hui interrogée, voire mise en cause, sous la pression de ce qui arrive dans nos
sociétés, par beaucoup, analystes ou pas : ainsi en va-t-il notamment de la référence au « Nom-du-Père » comme signifiant organisateur, de la structure fondée par le langage, de la place symbolique assignée – pour la détermination de la différence sexuelle et du désir – au trait unique
d’un phallus, qu’il ne faut pas être pour l’avoir ou ne pas l’avoir…, etc.).
[3]
J. Lacan, « Compte rendu de l’acte psychanalytique »,
Ornicar ?, n° 29, p. 19.
[4]
Jacques Lacan,
« Les non-dupes errent »,
Séminaire inédit, 9 avril 1974.