Essaim
érès

I.S.B.N.2-86586-973-3
196 pages

p. 171 à 177
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Lectures

no8 2001/2

2001 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE Lectures

Retour au réel : la condensation

Les p’tits mathèmes de Lacan de Jean-Louis Sous  [*]

Gilbert Hubé
Dans les Cinq Études sérielles de psychanalyse que J.-L. Sous propose à notre lecture, il fait une sorte de biographie de l’écriture lacanienne. L’auteur nous découvre la genèse du poinçon et les variations de ses significations dans la formule du fantasme, explore l’importation des structures et lois de la linguistique et l’infléchissement qu’ils subissent, enfin l’usage de la logique que fait Lacan pour enfin appréhender le sujet et l’objet, reste de ces opérations. Le nœud borroméen apparaît dès lors de façon logique quoique contingente pour réintégrer cet objet dans une écriture du sujet de la psychanalyse. Au fil des pages nous traversons les séminaires dont l’auteur cite de nombreux passages, nous suivons la fabrique et les transformations des signes et termes des mathèmes sans être arrêtés par quelque version canonique. Privilégiant plutôt les effets d’après coup l’auteur nous invite ainsi à une lecture psychanalytique de leur élaboration symptomatique, et par son style, son adresse, il requiert notre participation active. Enfin, comme dans toute bonne conversation, nous trouvons dans ce livre le plaisir de l’échange, clins d’œil, humour et traits d’esprit nous attendent et il ne faut rater ni le poème de l’Abbé de l’Attaignant (Le Mot et la chose) ni manquer le voyage à Orvieto en compagnie de Schreber et de Booz.
Au-delà de chaque étude, c’est la réflexion de J.-L. Sous sur l’écriture lacanienne et les conditions d’une écriture effectivement psychanalytique qui a retenu notre attention. Pour l’auteur, celle-ci doit porter, receler la trace d’un réel – inclure l’énonciation – par une hybridation de la langue et de l’écriture. Lacan y parvient en emportant les concepts analytiques vers un précipité de langage, vers des signes aux confins du sens et du non-sens et par le truchement de langues étrangères. Son écriture, plus qu’une transmission d’outil, consiste à produire un effet de déplacement de la représentation, par un geste s’inscrivant dans la langue, geste touchant aux retombées imaginaires de la transmission.
Ainsi en est-il du poinçon dont nous suivons les successives définitions et significations dans l’écriture du fantasme : il fait d’abord coupure, marque ensuite les opérations de réunion et d’intersection avant d’être support du rapport d’aliénation-séparation entre le sujet et l’objet cause de son désir; le poinçon est polyvalent et multiple, ouvert « à vingt et cent lectures », il est surimpression de langage, succession de couches qui ne s’effacent pas, un mille-feuille, une condensation, « plaque tournante d’un trafic de langue ».
Prenant en compte le registre allogène de l’écrit théorique, l’auteur considère que Lacan intègre la dimension composite de la condensation freudienne dans la transmission par l’usage de termes de langue étrangère, de mots mi-latin, mi-grec (quadripode par exemple). Et J.-L. Sous nous donne l’exemple de Lacan usant de façon précise de cette hybridation de la langue lorsqu’il formule dans Les Non Dupes errent l’objet a comme d’une part, emplacement grec, topos et d’autre part comme ce qui se squeeze pour en donner l’image. Ce squeeze anglais est à la fois ce qui se serre, se presse et qui s’extrait, se fait sortir de son lieu, de son topos. L’objet (a) est alors à cette place où devait se résoudre l’aphanisis du sujet, il en fait l’image – ajoutons l’allemand Ebenbild, l’image même du désir de la fin de L’Interprétation des rêves. Mais c’est dans ses deux dernières études que l’auteur s’avance : il fait supposition qu’un retour de la condensation, oubliée dans la fabrique inaugurale de la métaphore paternelle, travaille, sous-tend l’élaboration de Lacan et nécessite l’écriture d’un nouage des dimensions RSI à la place des concaténations signifiantes et précise sa visée « de lever la mainmise de la métaphore sur la condensation et du Nom-du-Père sur le phallus ». Après son départ dans la référence linguistique, lorsque Lacan revient à la langue, cette fois-ci comme substance jouissante, il retrouve ce qu’il semble avoir viré dans les dessus de la métaphore et de ses effets d’homogénéisation, à savoir la dimension hétéroclite et réelle de la condensation. Il avait, rappelle l’auteur, glissé de surcroît dans la métaphore tout le savoir ancestral et mythique lié au Nom-du-Père en recouvrant la métaphore linguistique par la paternité advenue à Booz dans le poème de V. Hugo. Et J.-L. Sous soutient le pari de lire l’opération de ce recouvrement qui masque en même temps la substitution métaphore/condensation pour acquérir un savoir sur cette liaison métaphore-paternité, délier une ligature abusive du Nom-du-Père au phallus et restituer à la mise en jeu phallique son côté contingent, aléatoire et toute son importance à la condensation. En quelque sorte il s’agit pour lui de réhabiliter « la condensation freudienne assignée à résidence métaphorique ». Si V. Hugo obtient l’avènement de ce sens insensé la paternité d’un vieillard, comme la réalisation d’un rêve par la substitution positionnelle de « sa gerbe » au nom de Booz endormi, ce n’est qu’à l’issue d’un long cheminement que Lacan parvient à écrire la métaphore paternelle qui élève la métaphore, création de sens, à la dignité d’un paradigme en opérant un alliage avec la révélation de la paternité que manifeste le poème. On lit avec beaucoup d’intérêt et de plaisir la passionnante généalogie que nous propose J.-L. Sous. Voilà, dit-il que « du fond des siècles, Booz quitte sa légende et vient à la rencontre de Schreber ». La forclusion est initiale, le délai passé, la paternité de Booz semble exclue, seul un songe de Dieu la rend réversible. Un rêve qui va mener Lacan jusqu’au bout d’une élaboration que J.-L. Sous nous éclaire par une trouvaille : il fait se rencontrer Booz et Schreber à Orvieto, et là, devant les fresques de Signorelli, Booz (celui de V. Hugo et non celui de la Bible) acquiert en sa gerbe la dimension de paternité alors que Schreber se trouve rester en plan. Ces trois noms propres supportent une interrogation cruciale sur le rapport entre vieillesse, sexualité et procréation. L’auteur, les réunissant, nous montre l’opération, l’acte plutôt de Lacan qui, avec eux, unifie métaphore et paternité. La liaison réalisée du phallus et de la paternité, éléments certes présents chez le poète mais de façon contiguë, est la condition de la réussite de cette métaphore. Lacan fabrique cette liaison par la fusion de la formule issue de son analyse de l’oubli freudien avec le modèle de la métaphore de Perelman qui pourtant ne considère celle-ci que comme une analogie forte, condensée et du mécanisme de la double élision. Lacan mène son analyse de l’oubli du nom de Signorelli en s’appuyant sur la valeur littérale des signifiants qu’il inscrit sur cette matrice et obtient une substitution qu’il qualifie lui-même de ratage métaphorique.
Et pourtant nous dit J.-L. Sous, c’est avec cette métaphore bancale, avec le ferme démenti de son inscription dans l’écriture empruntée à Perel-man que Lacan met en œuvre la double élision qui lui permet de biffer le signifiant localisant le désir de la mère et de lui substituer le Nom-du-Père, réussissant une écriture qui donne lettre de noblesse à la métaphore paternelle et ligature le phallus avec un signifiant tombé du ciel.
Si la démonstration de J.-L. Sous est convaincante, laissons cependant le poète nous dire qu’il touche ainsi au vrai : « En toute femme, il y a une mère qui signor » écrit ainsi A. Le Brun. Mais de cette mère et de son signor, il faudra tout à l’heure revenir à son versant de femme.
Il accorde cette création de la métaphore au sujet Lacan, au sens de la « conditionnalité subjective » que Freud accordait au famillionnaire puisque Heine en était concerné dans ses réels rapports avec son oncle, dont Booz témoigne sans doute lorsqu’on sait toute l’importance de l’enfant mort dans l’œuvre de V. Hugo ; il en fait une singularité, avec un brin de critique quant à cette référence essentielle de Lacan au poète, mais nous venons de voir qu’il n’échappe pas lui-même à l’antécédence du savoir du poète.
Lacan nous a embarqués, dit-il, dans une conception de la métaphore et du phallus encastrée dans l’accès à la paternité, il fait advenir un père par le truchement maternel, par la croyance que la mère octroie à ce Nom-du-Père. Mais dès lors que cette opération s’est solidifiée en une instance de l’écrit, juridictionnelle, la métaphore est entièrement substituée à la condensation, le symbolique triomphe. L’auteur montre, avec une lecture du rêve de l’injection à Irma, que la condensation n’est pourtant pas réductible à la métaphore même revue par Lacan, elle reste une formation incongrue, quelque peu boiteuse « qui par sa disparité décolle le moi d’une emprise univoque ». C’est en elle, dans sa respiration, ses effets de battement entre deux signifiants qu’est le lieu du sujet. J.-L. Sous insiste : la traduction de la condensation en métaphore est réductrice, et il fait une véritable déclaration en faveur de la condensation qui prend en compte « une dimension temporelle : un trajet qui part d’une emprise imaginaire sidérante, qui passe par le trait d’esprit réalisant la levée de l’inhibition, se poursuit par l’ambiguïté qui en résulte et finit par la réalisation de ce qui est passé par là ».
Mais qu’y a-t-il à attendre de cette restauration de l’écart entre métaphore et condensation et de cette restitution à Lacan de ce qui lui appartient ?
Nous pouvons dès lors, dit l’auteur, réinterroger le capitonnage du phallus par le Nom-du-Père, réinterroger cette ligature du phallus et du Nom-du-Père qu’effectue la référence à la gerbe de Booz et malgré cette primauté donnée au symbolique par l’allégeance au signifiant que réalise la métaphore en oblitérant le phallus, reconnaître alors une part qui y excède, c’est-à-dire le phallus en tant que condensateur de jouissance et opérateur d’un au-delà de tout engendrement de sens ou de toute procréation. C’est en se servant des avancées de Lacan que nous pourrons peut-être aller plus loin que sa trouvaille du nœud borroméen qui permet une nouvelle élaboration de ces rapports par les proximités reconnues du phallus, du Nom-du-Père et de l’objet a.
Lorsque dans le nœud borroméen, l’objet trouve lieu dans le coinçage même, il n’est plus l’objet chu de la coupure mais objet filé, défilé voire refilé qui soutient le corps, mais c’est son opérateur phallique qui semble là évaporé. J.-L. Sous repère que Lacan parvient dans La Troisième à une écriture permettant de conjoindre la mise en jeu de l’objet et du phallus, il y opère une localisation du phallus dans un voisinage de la jouissance du corps (de l’Autre) et de la jouissance phallique (hors corps) avec (a). Le phallus et l’objet a trouvent à se répondre par la mise en résonance du corps et de la langue (la pulsion, écho dans le corps du fait qu’il y a un dire) et dès lors l’équivoque perd son strict rapport au symbolique, elle est écrite par le coincement de chaque consistance dans le trou central et franchit l’opposition de l’objet réel et de l’objet littéral.
S’il a pu écrire que « le Nom du Père, c’est le phallus » c’est à défaut de pouvoir faire mieux, disait Lacan avant de pousser plus loin et de distinguer le phallus solidarisant la jouissance sexuelle et le semblant comme nom de ce qui se tient dans la non-réponse à l’appel, dans la plus extrême hétérogénéité donc avec le Nom-du-Père qui est précisément ce nom qui, dans l’appel, fait que quelqu’un se lève pour répondre.
J.-L. Sous, jouant de l’équivocité de cette locution, propose d’entendre le rapport du phallus au Nom-du-Père comme une solution de continuité, il n’est plus identifié à l’épissure qu’opère de l’un à l’autre la métaphore paternelle. « Le oui au Nom-du-Père ne dit rien de l’inouï de la jouissance. » La barre qui dans la métaphore paternelle sépare l’Autre du phallus trouve une nouvelle raison, non linguistique, elle signe plutôt l’écart de la jouissance de la femme et du cas que la mère fait du Nom-du-Père, une jouissance qui délie une femme de « une mère qui signor » barrant ainsi le « toute femme » du poète.
J.-L. Sous maintient sa lecture attentive, il relève les traces de résistance du réel dans les propos de Lacan, recense les petits éclats écartés mais conservés, toujours disponibles. Ainsi l’entame faite avec la carte de la métaphore au détriment de la condensation est-elle relativisée par Lacan lui-même quand il conteste (le Sinthome) la légitimité de la métaphore à légiférer sur la chose sexuelle; il y fait la part du feu, soit du réel comme il le faisait déjà auparavant dans « Radiophonie » en réintroduisant par la condensation la dimension du refoulé. Par ce retour de l’impossible, la condensation froisse, feuillette le symbolique et nous voyons dans le dernier essai du livre, le Nom-du-Père viré à titre nodal.
J.-L. Sous retrouve maintenant Œdipe pour y lire, à la suite de Lacan, dans toute transmission d’une filiation un enjeu de reconnaissance ou de haine paternelle. Le vœu de mort couvre la douleur inhérente à la filiation comme telle. La métaphore paternelle, l’interdit de l’inceste qu’elle comporte, ne disent rien de la jouissance phallique avec le père, ce réel concernant le père est refoulé. Alors si le père veille sur l’inconscient freudien, celui-ci se supporte-t-il exclusivement du Nom-du-Père soit de l’effet de la métaphore réussie ? Sans doute pas puisqu’il ne règle pas la question de la différence des sexes. Mais alors ? La pluralisation du Nom-du-Père et son exploration empêchée, sa diffraction dans le commun des non dupes errent témoignent des tentatives de Lacan de résoudre cette interrogation ; avec le nœud borroméen, par le nouage de leur voisinage, il lui devient possible d’écrire le nécessaire du père de l’interdit dans son rapport avec l’impossible d’en ordonner quelque chose qui établirait le rapport sexuel. Le Nom-du-Père devient le nom de ce qui nomme et ainsi barre l’accès à la Chose. J.-L. Sous suit Lacan dans l’interprétation d’Œdipe comme un symptôme freudien puis dans le virage nodal du Nom-du-Père par la père-version : la métaphore y prend encore un coup puisqu’il ne s’agit plus dès lors du cas que la mère fait d’un dire du père mais du mode dans lequel celui-ci est concerné par celle-là. La clinique témoigne que le rapport sexuel n’y trouve cependant pas plus de solution, le père étant alors dans cette affaire engagé par son désir, symptomatiquement. Le dédoublement entre symbole et symptôme, sa conséquence topologique et l’arrivée d’un sigma dans cette nouvelle écriture pourraient être lus comme congé donné à la version biblique de la métaphore, comme une hellénisation de la métaphore. Ainsi est déclinée la nécessité du Nom-du-Père, maintenue certes pour s’en servir, mais comme supposition de structure pour supporter l’inconscient.
Le Nom-du-Père tempère, tamponne l’inconvenance de la jouissance sans pour autant réduire son incongruence avec le rapport sexuel : qu’il ne soit plus symptôme œdipien n’en nécessite pas moins l’élection d’un symptôme au lieu du père, mais la structure du sujet ne dépend plus exclusivement du symbolique ou de l’imaginaire, d’un rapport duel ou binaire mais ternaire, et la forclusion qui ne se situait que du symbolique n’est plus toute valide. J.-L. Sous nous mène vers sa conclusion : si le Nom-du-Père est une supposition nécessaire pour soutenir l’hypothèse de l’inconscient que Lacan réduit, via l’écriture scientifique par la métaphore linguistique, puis sa monstration dans nœud borroméen, hypothèse écrite selon une « conditionnalité subjective », va-t-il falloir désormais s’attacher à la tâche d’interpréter cette nodalité comme un rêve de Lacan, comme il a interprété l’Œdipe de Freud ? L’écriture théorique relève-t-elle d’une formation de l’inconscient, est-elle théorie sexuelle non infantile ?
Lacan a témoigné en tous cas de l’embarras dans lequel le mettait le réel, et montré que l’utilisation de toute écriture restait entachée de trop de sens, toujours impropre dans la mise en jeu sexuelle. Et maintenant, peut-on poursuivre ? Assurément J.-L. Sous n’est pas de ceux qui, dans le nœud borroméen, voit l’échec de l’avancée lacanienne, mais parce qu’il laisse encore à désirer, qu’il dissout tout présupposé, l’auteur y fonde une fois encore cette pratique qui est au-delà de tout système, celle du psychanalyste, quand il conclut : « Si quelqu’un opère au titre d’analyste, c’est dans la mesure où il peut, sans présupposition, se laisser supposer par le savoir inconscient de tout analysant qui se construit, s’invente alors, dans le transfert. »
 
NOTES
 
[*] Paris, Édition EPEL, 2000.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Paris, Édition EPEL, 2000. Suite de la note...