2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Tresses
Tresses
À propos de Jacques Lacan d’Érik Porge
[*]
Guy Lérès
Quand j’ai refermé le dernier ouvrage d’Érik Porge, son
Jacques Lacan,
j’ai d’abord pensé à son livre précédent sur les noms du père puis aux
autres « Jacques Lacan » qui ont fleuri sur les gondoles avant le sien. Quelle
proximité avec les « Noms », quelle distance avec les autres. Isolons le premier,
Jacques Lacan, d’Annika Riffet-Lemaire
[1] qui eut deux mérites – anticiper la série des autres, et permettre à Lacan dans sa préface, de prendre
ses distances par rapport au discours universitaire tout en disant le plus
grand bien du travail de l’auteur, pur produit pourtant de ce discours.
Gardons pour sa mémoire et ses faiblesses celui de Jean-Michel Palmier.
Son sous-titre date sa rédaction « Le symbolique et l’imaginaire
[2] ». Son
mouvement est heureusement ouvert sur les autres « sciences humaines ».
Ailleurs ce sera une suite d’articles clairs et aussi simples que possible,
remastérisés pour donner une impression d’unité mais où chacun se
compte quand même. Il faut bien « faire culture » d’une façon ou d’une
autre. Aucun de ces ouvrages n’est négligeable, mais tous traitent de
l’œuvre de Lacan comme la médecine scientifique traite le corps souffrant
– en pièces détachées. Même lorsque leur première de couverture se griffe
du seul nom propre de Lacan, cela ne suffit pas à faire unité de leur
contenu. Mais le plus complet et le plus abordable ne saura se ranger que
sur leur étagère – appelons-la « Université ».
Rien ne sert de l’arracher de ses solides pitons. Le travail d’Érik Porge
veut s’installer ailleurs. Bien sûr il peut se lire comme ceux qui l’ont précédé en allant de notions en concepts, plus ou moins liés, mais il vaut
mieux se laisser prendre par une tout autre approche. Ici il faut évoquer le
livre précédent de l’auteur et se souvenir du souci qu’il y montrait de
mettre à jour une logique propre à la démarche de Lacan durant ces années
où il s’appliquait à donner toutes ses dimensions aux « Noms du père ».
Cette logique, Érik Porge l’a suivie point par point jusqu’à en faire une
topologie qui nouait clinique, enseignement et politique lacanienne. C’est
le même souci et le même désir que nous retrouvons dans ce Jacques Lacan
qui se saisit de l’entièreté de la geste lacanienne dans sa cohérence et sa
conséquence. Le lire entraîne dans un curieux parcours riche en dessus-dessous et ce, dès la première de couverture.
Le titre, déjà, préfigure la composition du livre. Il est formé d’un nom
propre accompagné du prénom qui spécifie son porteur, ce n’est plus un
totem, pas davantage le maître qui retiendrait la vérité. C’est un Einzelne,
qui sans doute n’est pas tout autre puisqu’un livre lui est consacré. Un
maître sans doute mais d’une autre veine pour s’offrir à être fait analyste
par tout analysant qui le demande : « Un psychanalyste » complète nom et
prénom. Un indéfini extrêmement précis puisque ce n’est pas lui qui se fait
tel. Insister sur cette indéfinition n’est pas non plus égaler Lacan à tout
autre mais le situer d’une éthique et, tout aussi bien, de sa pratique. Le
sous-titre met en tension cet ensemble en faisant intervenir, comme donnée
essentielle nouant les autres, « un enseignement ». Autre indéfini, il ne peut
permettre de saisir en apparence les précédents et pourtant il crée une relation entre ces termes qui prête une trame serrée au tissu freudien : c’est la
manière de l’auteur d’aider son lecteur « à atteindre le vrai » et à l’inviter à
se reporter aux textes de Lacan. L’ouvrage tiendra cette promesse. Le mouvement en tresse qui spécifie, nous est-il montré, l’avancée de Lacan n’est-il pas, tout simplement, le pas de chaque analyste ? N’est-ce pas cela que
nous indique déjà la conférence de Lacan du 8 juillet 1953, intitulée Le Symbolique, l’imaginaire et le réel, premier essai de Lacan pour nouer les trois
termes de la structure mais aussi tentative de généralisation logique du pas
de la cure ?
Aussi, Érik Porge a-t-il ausculté la pratique de Lacan, si particulière, à
partir d’une triple assise. L’abord clinique tel qu’écrits et séminaires permet
de la dégager. Il montre un Lacan qui se saisit de deux « événements décisifs » pour établir le cas en structure et la prise du sujet dans le désir de
l’Autre. Mais du même coup Lacan est le lecteur de la lettre de l’Autre, et
« accepte de se laisser modifier par elle » (p. 29). Sa démarche est la même
lorsqu’il lit Freud. La deuxième dimension d’où peut s’éclairer la clinique
de Lacan n’est autre que la parfois décriée présentation de malade. Érik
Porge en montre la pratique ternarisée qui permet « que le public des présentations soit à même d’entendre des dires du malade qui ont échappé au
présentateur du fait même qu’il est impliqué dans la présentation » (p. 33).
En fait par des exemples tirés de ses notes et de ses sténos, Érik Porge fait
de ces présentations défense et illustration tout à fait convaincantes. La
troisième dimension de la clinique lacanienne ne peut s’appréhender qu’au
travers de ce que ses analysants ont pu en transmettre, mais Érik Porge sait
y ajouter la chaleur propre de celui qui connut ce rapport à Lacan. Il le fait
sans éviter aucune de ces questions qui se posent par rapport à la pratique
de Lacan avec tact et précision, en donnant la parole à Lacan et à ses analysants. En tête de ces questions bien sûr, la séance dite courte est ainsi fondée : « Ce n’est qu’apparemment que [l’analyste] semble décider de
l’interruption de la séance. Il se fait l’agent d’une interruption dont, comme
analyste, il est un reste » (p. 42).
Puis le livre reprend les termes de la structure en les complétant des
noms du père. Elle permet ainsi d’appréhender comment Lacan, en suivant
la logique dont il avait, lui-même, dégagé les lois en a fait reculer les limites
réelles. C’est un bel exemple du travail d’Érik Porge qui, lui aussi, en traçant davantage une topologie qu’une chronologie, démontre, sans jamais le
dire que « le concept c’est le temps ». Si au ternaire structurel il ajoute le
terme des « noms du père » c’est qu’il faudra ce quatrième terme pour que
puissent se différencier réel, symbolique et imaginaire.
Ce développement anticipe celui où Érik Porge expose les inventions
revendiquées comme siennes par Lacan lui-même. En fait de toutes ces
heures de séminaire, de toutes ces pages, Lacan n’a retenu que deux inventions : l’objet a et le réel. Le premier témoigne au tout premier chef, dans sa
tension vers le second, de la démarche déjà repérée. Parti de l’imaginaire,
passant sous le symbolique pour aborder au réel, il faut suivre le trajet
décrit par Érik Porge et l’on ne peut qu’adhérer à sa monstration, tout aussi
rigoureuse que la précédente. Et de là l’abord de la jouissance n’est le jeu
que de quelques passages de brin de tresse. Il faudra, bien sûr, distinguer
celle qui est limitée par le phallus symbolique, de l’Autre qui permet d’appréhender la féminine.
À suivre la piste dégagée par Érik Porge au travers de l’enseignement
de Jacques Lacan, nous voyons les éléments du travail, assurés en apparence, laisser la scène à d’autres, nouveaux ou moins assurés où l’on peut
reconnaître des thèmes que l’on pouvait croire dépassés mais qui vont
s’étayer de l’avancée en sous-main des précédents. Ceux qui semblaient
abandonnés réapparaissent, un peu plus tard, un peu plus loin, montrant
qu’ils n’étaient pas en sommeil mais travaillés par les avancées nouvelles.
Si nous pistons avec Érik Porge ces dispositions et réapparitions, nous saisissons que, pourvu que soit repérés plus de deux « brins », le tressage n’est
pas imaginarisation. Il permet d’appréhender « cliniquement » l’assertion
de Lacan précisant que son usage de la topologie n’est pas métaphorique.
Comme il l’avait initié dans un ouvrage précédent Érik Porge montre
bien ici comment ce mouvement se résout quand il le faut en acte. Fondation ou dissolution sont conséquentes avec le développement de la théorie
dictée par la clinique. Nous retrouvons ici le « un psychanalyste » qui, se
défaisant d’une position emblématique, fait pourtant de son exigence celle
sur quoi devrait se régler tout psychanalyste : paradoxe d’un enseignement
où Lacan s’est parfois reconnu en position analysante ; nécessité de soutenir d’un discours public ce qui se tient dans l’intimité du cabinet. L’énoncé
du discours du psychanalyste ne peut se soutenir que d’un autre à condition de ne pas s’en remparder.
Toute la structure du discours ne participe-t-elle pas d’une logique de
tresse où la place de l’objet a y indique comment le réel est traité et tout
aussi bien le temps où un discours passe à un autre ?
Lacan nous a dit très clairement que le discours de l’inconscient n’apparaissait en clair qu’avec celui de l’hystérique et qu’autrement il ne pouvait faire que culture. Ce que la découverte de l’inconscient a permis c’est
de rendre possible l’écriture des quatre discours qui n’ont pas statut
d’énonciation mais d’énoncé. Ils laissent à interpréter le traitement que
chacun fait de la jouissance. En ceci en effet la théorie des quatre discours,
autour de la question du plus de jouir, doit plus à Marx qu’à Freud, pour
décrire comment un lien social se débrouille entre identification et plus de
jouir. Car c’est bien ce qu’il s’agit de souligner comme fonction première du
lien : la façon logique dont les protagonistes s’y prennent pour que la plusvalue passe muscade. L’articulation logique des places fournit des indications sur la façon dont elle est effacée du discours (« effaçon » a pu écrire
Lacan) qui peut s’imager par le passage en dessous de la tresse. Seul le discours de l’analyste en permet le surgissement. Alors, à ce titre, le pivot du
tour, du passage, de la passe aussi bien, ne peut être du discours du maître.
Le pivot, c’est le « a » chaque fois qu’il se présente en dominante, insupportable, et suffisant à ce que cela fasse franchissement d’un discours à
l’autre. Sa place pourrait se figurer à la pointe d’un tétraèdre qui tiendrait
son équilibre instable d’y être posé. Érik Porge n’a-t-il pas été tenté d’y
assurer un peu de stabilité ?
Ce sera ma seule hésitation devant son ouvrage. C’est peu au regard
du présent qu’il nous fait. L’exigence de sa traque de la logique interne du
pas lacanien rejoint celle qui devrait habiter chaque « un psychanalyste » :
que le champ ouvert par Lacan, le reste.
[*]
Érik Porge,
Jacques Lacan, un psychanalyste. Parcours d’un enseignement, Toulouse, Érès, 2000.
[1]
A. Riffet-Lemaire,
Jacques Lacan, Charles Dessart éditeur, Bruxelles, 1970.
[2]
J.M. Palmier,
Lacan, Paris, Éditions universitaire, collection « Psychotèques », 1969.