2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Parler : prendre corps
Jean-Michel Abt
Le corps peut sembler une réalité particulièrement tangible, consistante, et pourtant celle-ci échappe à toute tentative de saisie. Cette énigme,
ce mystère du corps humain, la psychanalyse n’a pas pour but de la
résoudre, mais, au contraire, son travail est toujours d’en rétablir la dimension, qui est originaire, constitutive du corps, de l’inconscient
[1].
Nombre de thérapies prétendent prendre en charge le corps plus que
ne le ferait la psychanalyse qui est affaire de parole. Pourtant seule la
parole touche véritablement au plus profond de notre être, là où les sensations de notre chair se donnent à lire, pour nous-mêmes et pour l’autre, dans
l’étonnement renouvelé de la rencontre où nous prenons corps. Bien sûr le toucher peut aussi toucher : mais s’il touche vraiment, c’est qu’il est aussi
parole. La main est métaphore de la parole comme elle peut signifier la
manipulation. La psychanalyse n’a pas le monopole de la parole, elle n’est
qu’une méthode pour ré-ouvrir un chemin à la parole là où celle-ci se
trouve entravée. La théorie et la pratique psychanalytiques sont fondées
sur cette reconnaissance de la dimension inconsciente d’un corps parlant
qui n’est pas ce que nous en voyons, ce que nous en savons, en disons, ou
ce que nous en faisons.
Bien sûr, même s’il est le lieu de révélation d’un sujet, le corps appartient aussi à l’ordre des choses. Aussi le mot corps, nous l’employons dans
des sens différents, tantôt lieu et temps du sujet, tantôt objet. Aussi, dans le
respect de cette polysémie, j’emploierai le mot corps, tantôt comme le corps
de l’humain, dont je cherche à répondre, tantôt dans une autre de ses significations.
Le corps peut être ravalé aux seules sensations, déconnectées de l’ouverture à l’autre dans un éclatement sensationnel; « on s’éclate », comme
on dit, dans tous les sens du mot et dans les cinq sens du corps. Objet de
toutes les manipulations, vendu, déserté, nous pourrions décliner une profusion de modalités où le corps déchoit, ou plutôt est déchu, comme
humain. Nous pourrions voir à l’envi, et à l’envers, ce que le corps n’est pas.
Se dessine alors par cet envers, l’empreinte d’un corps, à la manière où
c’est en dessinant ses ombres que l’artiste fait surgir un visage. Le corps de
l’humain, homme et femme, qui se révèle ainsi est le corps de chacun, mais il
est aussi, le corps de tous. Il en appelle à la solidarité. Une société se juge à
la manière dont elle traite ses malades, ses fous, ses déviants, ses exclus.
La parole du patient, à travers le psychanalyste, qu’il prend à témoin,
s’adresse à l’humanité : qu’au moins un, parmi tous l’entende en vérité,
pour que justice lui soit faite. Aussi, tout en devant à ses patients une totale
discrétion, il me semble que, dans ce respect-là, le psychanalyste leur doit
aussi de ne pas garder pour lui une parole qui ne lui appartient pas : paradoxalement, c’est en témoignant pour d’autres de son écoute, qu’il respecte
le secret de celle-ci
[2] : bien sûr en gommant ce qui pourrait identifier quelqu’un et le livrer ainsi à la curiosité, mais en préservant toutefois le plus
singulier, le plus unique, où celui-ci s’identifie comme humain. Ce chemin
singulier fait l’espace et le temps où chacun prend corps, où se révèle l’universel du corps de l’homme.
Il n’y a pas d’autre lieu pour la parole que le corps humain. Le corps
n’est pas une des formes du langage, il n’y a pas de parole sans corps. Et
tout corps humain, et lui seul, est signifiant de la parole.
Le corps altéré : la limite, la loi de l’Autre.
Altération et altérité
C’est quand il pose problème, que le corps conduit à consulter un psychanalyste. Il ne suit plus. Il se met en travers ou à la traîne dans le fonctionnement de quelqu’un, comme s’il lui disait : continue tout seul, moi je
n’en peux plus ! « Ça ne fonctionne plus » : ce sont les paroles mêmes des
patients. « J’étais infatigable, disait un homme dont la vie, toute de dévouement, jusqu’ici hyperactive se voyait entravée par une série de problèmes
de santé, on pouvait tout me demander, je ne disais jamais non, ma porte était toujours ouverte, on pouvait compter sur moi, vous pouvez le demander à mon entourage… » Justement, ça fonctionnait, ça ne vivait pas. Ça fonctionnait tout
seul, le corps était négligé. On pouvait compter sur le moi, c’est-à-dire sur
l’image à montrer aux autres. Compter sur le moi mais pas compter avec le
je qui parle qui dit oui ou non, qui ressent charnellement, qui consent. Car
ne jamais dire non est une manière de ne consentir à rien. C’est un oui à
priori, dans la tête, pour être conforme à son moi idéal. Car une porte toujours ouverte est une porte qui ne peut pas être ouverte pour quelqu’un,
elle ne l’est que pour l’image d’ouverture que cela donne.
Alors le corps se fait rappel à l’ordre. « Ma jambe me rappelle à
l’ordre, je marque le pas », me disait un patient qu’une douleur de hanche
faisait soudain boiter. Il indiquait ainsi un ordre de langage, symbolique.
Le corps nous rappelle que nous ne pouvons pas être partout à la fois, faire
tout en même temps, que nous ne pouvons pas être ce que nous voulons
être. Le corps fait
limite à notre toute puissance imaginaire. Il en appelle à
la
limite vivante, la limite symbolique dont parle Denis Vasse
[3]. Cette limite
indique la loi de l’intersubjectivité, l’esprit. L’entendre est faire
justice à la
parole, à la vie. Cette limite nous sort de l’enfermement imaginaire.
Il y a une manière de demande de soin qui voudrait faire taire : non
seulement de chercher à guérir de la maladie, mais de ne pas vouloir écouter son corps. Écouter son corps, ici, n’est pas plaquer une explication sur
les symptômes, mais simplement tenir compte de son corps, ne pas vouloir
continuer malgré lui, à tout prix, c’est-à-dire au prix de ce qui parle.
Il y a une manière d’envisager les soins dans une certaine évolution de
la médecine et de la psychiatrie, qui abolit le sujet dans le corps qu’on prétend traiter. D’ailleurs les militaires ne s’y sont pas trompés, qui empruntent son langage à la médecine : on ne tue plus, on traite un objectif.
Certes la guérison du symptôme est ce qui est attendu légitimement
par le malade. Mais si le soin n’intervient pas dans une relation ordonnée
à la rencontre entre deux sujets parlants, même s’il est efficace sur un
symptôme, il peut conduire le corps à en souffrir d’une autre manière, par
la violence ainsi faite à la parole.
Quand le corps, par le symptôme, rappelle ainsi l’exigence de la
parole, d’en tenir simplement compte peut entraîner la disparition de certains symptômes. Il arrive, par exemple, qu’un enfant dont les parents,
après avoir vu de nombreux médecins pour le symptôme de leur enfant,
voient ce symptôme disparaître après avoir pris un rendez-vous chez un
psychanalyste, et avant même d’avoir rencontré ce dernier. Ceci s’il s’est
opéré en eux un véritable renversement de perspective, réinstaurant ce
corps dans sa dimension de parole. La disparition du symptôme, qui ne
signifie pas pour autant que le travail est accompli, se trouvant un effet de
surcroît de ce renversement.
Je travaille dans une petite ville de montagne, qui se targue d’être la ville la plus
sportive de France, eu égard à la proportion de licenciés dans les clubs sportifs. On
y tient un discours valorisant le sport comme « école de la vraie vie », magnifiant les
sensations pures trouvées dans un rapport authentique avec la nature vierge. Mais
ces drogués de la « vraie vie », dans un rapport incestueux avec la mère nature, il
vient un jour où ils sont saisis par l’angoisse du vide, quand la performance n’est
plus la même, quand survient la maladie, quand la sensation ne peut plus être répétée, quand le jeune, qui s’est gavé de piste de ski pour devenir un champion, se
demande s’il a vraiment vécu sa jeunesse. Alors se pose la question du mensonge
du discours sur le corps sain mais muet, et la défaillance de celui-ci, la maladie peut,
si elle est accueillie dans ce sens, ouvrir un chemin vers le corps parlant.
Ainsi la psychanalyse n’est pas pratique de confort, ni d’hygiène, ni
même évitement de la souffrance à tout prix. Elle cherche, dans l’épreuve,
à permettre l’éprouvé d’une parole qui donne sens, par l’écoute de ce qu’en
dit un patient, et non par ce qui est vu de lui.
Corps autre et corps de l’autre
Le corps rappelle à la parole en altérant l’image qu’est notre moi, mais
aussi celle que nous nous faisons des autres. Nous ne nous ouvrons aux
autres que dans cet effet de signifiance, qui est effet de surprise, de dérangement, de désordre imaginaire. C’est la perception de nos sens qui vient
remettre en question notre manière de voir, qui vient indiquer que la chair
de l’homme, comme telle, avant tout effet d’interprétation, témoigne d’une
altérité irréductible. Et, bien souvent, notre premier mouvement est de
refus, de rejet, de jalousie. Je ne peux pas le sentir, je ne peux pas le voir, il me
dégoûte, je ne supporte pas le son de sa voix (ou, ce qui s’entend souvent en analyse, je ne supporte pas le son de ma voix) je ne peux pas souffrir qu’il me touche.
Nous refusons ainsi ce dont témoignent nos sens, la présence de l’autre, un
autre dont le corps nous touche et nous interdit de le réduire à l’image que
nous en voudrions.
Une femme enceinte est venue chez moi, alors qu’elle est enceinte depuis quelques
mois. C’est une grossesse qui était fortement souhaitée depuis longtemps, complètement programmée : il y a d’abord eu la construction de la maison, beaucoup
d’autres choses avaient été mises en place comme ça, ensuite la grossesse est venue
au bon moment, elle avait été voulue, et maintenant qu’elle est enceinte, non seulement, tout d’un coup, elle ne se réjouit plus, mais elle est saisie d’une angoisse très
importante, entre autres lui vient l’idée qu’elle ne gardera peut-être pas cet enfant,
très angoissée à l’idée même d’avoir pu penser qu’elle ne le garderait pas. Alors que
cet enfant programmé prend corps, elle ne le supporte plus.
Elle dit : « J’ai réalisé que j’avais des envies mais pas le désir de les réaliser jusqu’au
bout. Quand on a tout ce qu’on veut, on fait quoi ? j’essaie d’arriver au bout de mes
désirs, et quand je suis arrivée, je réalise que j’avais pas envie que ça arrive, je vois
pas ce qu’il y a de plus. Tout ce que j’ai, on me l’a pas donné, c’est moi qui ai fait en sorte
de l’avoir. »
Cette phrase m’a frappé parce que, alors même qu’elle revendique de s’être en
quelque sorte faite elle-même, elle en appelle à une vie qui serait de l’ordre du don,
du reçu, et pas du voulu. Et elle perçoit le vide que génère le fait d’être comblée,
imaginairement, d’avoir tout ce qu’on veut.
Elle a voulu un enfant, c’était l’enfant imaginaire programmé dans sa tête. Elle dit
qu’elle se servait de ses rêves comme d’une façon de se regarder : « La nuit, je me
regarde » ; or dit-elle « depuis un mois je ne rêve plus, avant je me voyais dans mes
rêves, maintenant c’est comme si je me regardais dans une glace, et je ne vois plus
rien, mon image ne me revient pas ». Il y a une défaillance dans la possibilité d’imaginer, ou alors ce qui survient ne colle pas avec ce qui était attendu : son image ne lui
revient pas. Nous disons ainsi de quelqu’un qu’il a une tête qui ne nous revient pas.
Son angoisse contenait la question : quelle place y avait-il pour un désir vivant dans
ce projet bien ficelé d’enfant ?
Il y avait en elle une manière de reconnaître, mais sous la forme de le refuser, cet
enfant qui prenait corps comme autre que l’enfant imaginaire programmé. L’état de
malaise physique et d’angoisse qui l’avait conduite chez un psychanalyste témoignait en elle d’un désir qui ne pouvait se retrouver dans la programmation imaginaire qui en était faite. Retrouver le chemin du désir, s’y retrouver, pour elle
impliquait de pouvoir réarticuler (réintriquer pour reprendre un terme freudien) les
pulsions de vie (vouloir un enfant) et les pulsions de mort (« je ne vois pas ce qu’il
y a de plus ») dans un rapport qui ne soit plus d’opposition : dans la parole, pouvoir réaliser que transmettre la vie passe par la traversée d’une mort à elle-même, à
la manière dont elle s’était figuré transmettre la vie.
Après quelques entretiens, allant mieux, elle dira : « Je réalise que je désirais cet
enfant inconsciemment, mais comme c’était inconscient, je le vivais comme quelque chose
d’imposé. J’accepte maintenant d’être enceinte, je ne cache plus mon corps. Au début,
je ne supportais pas cette déformation, cette lourdeur. »
Le corps qui s’affiche et le sujet qui s’en fiche
Le corps, qui pâtit de la parole non dite, peut aussi, sans lésions de sa
substance, se faire scène, montrer les signifiants refoulés de la parole :
M. B. est un homme jeune, jusque-là insouciant, « j’étais tout fou » dit-il, « on pouvait me faire des farces ». Mais depuis quelques mois il vit dans le tourment. Tout le
monde se moque de lui. Et notamment car lui est survenu un symptôme gênant,
sorte de torticolis spasmodique : sa tête se tourne toute seule, comme s’il voulait
regarder derrière lui. Pour continuer à regarder devant lui, il faut qu’il se tienne la
tête, même d’un doigt, ou qu’il trouve un appui extérieur, si minime soit-il (en voiture, l’appui-tête). Et c’est peu dire que ça lui prend la tête…
Un collègue de travail lui en veut pour une histoire qui met en cause sa famille, mais
à laquelle lui-même est étranger. Ce collègue s’en est pris à lui, violemment, en lui
disant que s’il le retrouvait dans la rue, il lui casserait la figure. C’est ça qui lui a fait
« tourner la tête », si je puis dire. Ce collègue travaille dans le même bureau, juste
derrière lui. « Il est derrière moi comme un danger, je me sens comme espionné.
Dans l’entreprise il est intouchable. Ah, si j’avais pu changer de place ! »
Effectivement, ça a été sa première plainte, il ne sait plus où est sa place, il n’a plus
de repères. Il a demandé un autre poste dans l’entreprise, mais on lui a dit que ce
n’était pas pour quelqu’un de son grade, et pourtant, c’est quelqu’un de son grade
qui y a été nommé. Les mots servent à mentir. D’ailleurs il voudrait pour son problème une solution qui ne passe pas par la parole, il ne voit pas en quoi parler pourrait l’aider. Il ne veut pas, c’est comme ça actuellement, se retourner sur son passé.
Le corps ainsi assigné à la représentation est une provocation pour le
médecin, et un piège pour celui-ci et son patient, risquant d’entraîner une
thérapeutique intempestive, voire mutilante.
Si le corps peut se trouver ainsi pris à la forme de mots qui se font
images d’être sans voix(e), il peut aussi être déserté, déshabité, par un sujet
qui s’en fait un rempart. Là où violence lui a été faite dans son histoire, il
va refuser que la vie lui soit donnée par-delà cette violence (le par-don), il
vivra par vengeance, en n’étant plus touché par rien. Il pourra livrer son
corps aux autres pour ne pas se livrer lui-même, à l’abri qu’il se veut dans
cet exil où il « dés-est ». Le corps n’est plus limite vivante, il devient limite
morte.
Géraldine frappe au premier contact par le détachement amusé avec lequel elle
parle de son histoire. Et pourtant l’histoire qu’elle évoque ainsi est une succession
de drames d’une violence extrême, pas du tout amusante ; c’est avec un petit rire
discordant qu’elle dit, en passant, comme s’il s’agissait d’incidents mineurs, qu’elle
avait été violée par son frère plusieurs fois, à l’âge de 9 ans, que plus jeune elle avait
déjà été violée par son oncle, ou que son père, devenu dément, a tenté de l’étrangler
à l’âge de 13 ans. Elle est alors sauvée par son frère qui jette son père contre le buffet; elle raconte : « C’était drôle, risible, de voir mon père tomber dans la vaisselle. »
Son père l’avait conçue très âgé, elle l’a appris beaucoup plus tard, lorsqu’il avait dit
à son frère (parrain), « celle-là, je m’y suis pris trop tard, je te la confie ». Parole
quand même, exprimant un souci d’elle et de son devenir. Quand son père meurt,
elle a 14 ans. On « oublie » de la prévenir, et elle a la « peur de sa vie », en découvrant son père mort. « Ma mère, dit-elle, était tellement soulagée que je n’ai pas pu
exprimer ma peine. À partir de là je n’ai plus pu avoir de sentiments. »
« C’est pas étonnant que je vive dans la mort ». Le nom que lui a transmis son père
peut être traduit « Elvipa » (elle dit avoir été contente de changer de nom par rapport à toute son histoire familiale, sans avoir touché à cette signification). Elle s’est
mariée pour sortir de la maison mais est restée en bas dans la même maison. Elle dit
n’avoir jamais dit non (donc jamais consenti).
Elle a un mari attentif et respectueux mais, dit-elle, elle ne l’aime pas. « Je suis allée
me marier comme si j’allais acheter une plaque de beurre. » Elle n’a jamais de désir
sexuel et ne ressent rien. « Je ne veux pas toucher les gens. » Par contre après la mort
de son père, elle se laisse battre par un légionnaire qu’épouse sa mère. Elle est
comme hypnotisée, sidérée : elle se laisse tout faire, mais ça ne la touche plus.
Elle a déshabité son corps. « Je n’ai plus rien ressenti, pour continuer à vivre. C’est toujours pareil, je survis; mourir ne me ferait rien. »
« Je refuse la vie. Je bouge comme un automate. Je ne ressens ni peine, ni joie. Mon
fils a été agressé, ça ne m’a rien fait. Ma mère est morte, ça ne m’a rien fait. Je ne ressens rien, je gère bien. Quand ma mère est morte, mon frère s’est suicidé. Moi je
l’avais déjà “oublié” volontairement (elle avait ainsi oublié une première consultation à mon cabinet bien des années plus tôt : elle était alors venue une première fois,
car elle voulait un euphorisant; comme je proposais un lieu de parole, elle n’est pas
revenue sans prévenir. Elle viendra d’elle-même bien plus tard, ne se “souvenant
pas” de la première consultation ?) »
« Je n’étais pas dépendante de mes parents, j’étais envahie. Il aurait fallu tuer ma
mère. C’est depuis que mes parents sont morts que j’ai commencé à respirer. »
« Je ne m’occupe pas de mon corps, juste ce qu’il faut, comme s’il s’arrêtait sous la
tête. »
Sa mère avait fait une crise d’urticaire géant à sa naissance, elle-même en fera une
après cette deuxième consultation ; où il est bien question de renaissance…
« Le problème n’est pas la violence mais le fait qu’on ne m’ait pas rendu justice.
J’ai essayé de parler du viol par mon oncle à ma mère, elle a fait comme si elle
n’avait pas entendu. Alors je ne lui ai pas parlé de mon frère…
Quand mon père est mort, j’avais droit à une part de l’héritage. Avec la complicité
du notaire, ma mère et mon beau-père m’ont fait signer un papier en falsifiant ma
date de naissance, pour qu’ils puissent vendre une partie des biens de mon père ».
Un frère aîné, dont – fait notable dans la famille – elle n’a pas eu à se plaindre, meurt
dans les premiers temps de nos entretiens, elle me dira avec un petit rire : « Mon
frère est mort la semaine dernière, ça ne m’a rien fait; j’ai même pas pensé à demander à ma belle-sœur quand aurait lieu l’enterrement. Je n’y suis pas allée. »
Ce frère pourtant, éloigné de la famille, s’était montré attentif la seule fois où elle
s’était adressée à lui : « Il m’aurait répondu si je lui avais demandé quelque chose.
Mais je n’ai rien demandé. » (On repère là le glissement du rejet dont elle a été la victime, au refus préalable en elle : ce qui ne lui a pas été donné, elle le refuse, répétant
ce refus dans sa vie actuelle. Victime elle a été, victime elle restera, par vengeance.)
Au fil d’une écoute (en face à face), écoute qui reconnaît le mal qu’elle a subi, mais
tente de n’être pas complice de ses dénégations et de ses accusations, pour repérer
la jouissance du refus, ce qui apparaîtra en premier, c’est la haine qui accompagne
le « refus de ce qui ne lui a pas été donné ».
« Je sens la haine qui monte. On m’a empêché de vivre pendant près de quarante
ans, j’ai rien choisi, j’ai pas même été vierge, je préférai cogner que dire. À 17 ans,
j’ai perdu tous mes cheveux. J’ai voulu paraître gentille, mais ma gentillesse était
faite de haine. Souvent je pensais devant ma mère : “ Je ne pleurerai pas, tu serais
trop contente”. »
« Je me faisais mal exprès (ainsi j’ai mis ma main sur la cuisinière et je me suis brûlée). »
« Je devais avoir cette haine bébé, car je hurlais. »
Ainsi sa vie était faite de vengeance « Pour moi tout est en compte. Il n’y a pas d’oubli, car pas de pardon. »
Après un long temps de travail, elle se surprendra à retrouver des sensations de
plaisir et de peine. « Le premier plaisir que j’éprouve est de voir couler mon patron
(il est en difficulté financière), par vengeance. J’ai un peu honte mais c’est comme
ça. Je me dis : ça doit être pareil pour les autres alors pourquoi le nier. Je me croyais
la seule, je suis parmi les autres, j’avais annihilé toute émotion, il m’arrivait même
de montrer le contraire, pour montrer que ça me faisait pas mal. » Comme je disais
quelque chose pour l’autoriser à mettre des mots sur cette haine : « C’est que je
pourrais tuer quelqu’un assez facilement. »
Elle s’étonnera, se plaindra de découvrir ainsi d’abord la haine. D’une manière délicate, sous allure de reproche, elle s’excusera de ces émotions surgissant dans le
transfert : « J’étais mieux avant quand je ressentais rien, que je n’avais pas d’émotions. » Pourtant elle ne souhaite pas retourner dans cet état.
Elle s’étonnera de « commencer à ressentir » disant : « J’ai l’impression que mes bras
repoussent dans mes bras, comme si avant mes mains n’allaient pas jusque dans mes
mains, mais s’arrêtaient plus haut. » Comment mieux dire ce rapport du schéma corporel, qui se croise, selon l’expression de Françoise Dolto, avec l’image inconsciente
du corps, le corps fonctionnel à nouveau habité par la parole.
« Je m’étonne que les autres s’intéressent à moi, de sourire, de parler avec mon mari
comme je ne l’avais jamais fait. » Elle découvrira même qu’elle l’a toujours aimé…
« Ma fille me dit : “Tu parles autrement” ; quand elle est née, je ne l’ai pas acceptée,
je faisais juste ce qu’il fallait : elle était nourrie, propre. »
Une jouissance sans nom. Corps et filiation
I. M. a vécu, jusqu’à la mort de celle-ci, quand il avait une cinquantaine d’années,
auprès de sa mère. Sa mère l’a toujours tenu auprès d’elle, contrôlant toutes ses sorties. « Il n’était pas question que je ramène une fille à la maison, dit-il, mais elle était
tellement gentille pendant mon enfance, que je ne pouvais pas la décevoir. »
À 30 ans pourtant il tombe amoureux d’une collègue de travail. Mais il est incapable
d’assumer son désir, alors, au prix d’une brisure de sa personne, il repère ce désir
comme extérieur à lui-même. Pendant toute une nuit, il vit son corps comme le jouet
de cette fille, qui, sans être là, lui fait l’amour par transmission de pensée « ce n’est
pas lui qui la désire, c’est elle qui l’a envoûté ». Combien de fois n’ai-je pas entendu
rapporter ce type de phrase dans la bouche de mères, qui ne peuvent penser que
leur fils puisse se détacher d’elle pour aller vers une autre femme. Seulement pour
Isidore, les mots ne sont plus métaphoriques : il se croit effectivement l’objet d’une
manipulation à distance, et sombre en dehors de la vie.
Il va, répétant qu’il lui a manqué une parole, qu’il ne peut pas rencontrer une fille,
qu’il ne peut pas vivre l’amour. Il faudrait qu’on lui dise ce qu’il appelle « la question » pour qu’il apprenne à parler à une fille. Et si je lui dis que ce qui compte, c’est
que ce soit lui qui parle, qui utilise ses propres mots, il m’accuse, et dans le transfert
c’est exact, de me défausser, de ne pas vouloir lui dire « la question ».
Pourtant dans la réalité, il rencontre des femmes, il a des contacts sexuels, même s’il
a souvent du mal, « à faire monter le pénis ». Mais de toute façon il a eu, par transmission de pensée, plus de plaisir qu’il ne peut en avoir dans un acte réel avec une
femme. Et c’est ce plaisir qu’il cherche à se réapproprier; il cherche à retrouver son
corps; sa voix aussi, car un professeur de psychiatrie l’a interrogé, avec un micro
(car il s’agissait d’une présentation de malade à un amphithéâtre d’étudiants, sans
que cela ne lui soit dit) et avec son micro, ce professeur lui « a pris sa voix ».
Son « corps » est resté en quelque sorte objet, partie du corps maternel, sous
influence. Ses désirs, que l’on ne peut pas encore appeler « propres », sont menacés
par ce qui est tantôt le corps préfectoral (il dit avoir la police aux trousses), le corps
mafieux (c’est une mafia qui lui parle par transmission de pensées), ou le corps
médical (qui veut lui donner des neuroleptiques), ce sont aussi des voix qui lui
disaient, quand il partait en bateau pour la guerre d’Algérie, de se jeter par-dessus
bord, de se précipiter dans la mer.
Son père n’a pas été en place de témoin que ce corps-là était le lieu d’un sujet à
reconnaître, à séparer de sa mère, à nommer. Il a d’ailleurs un souvenir-écran qui lui
revient souvent : quand il avait 18 ans, il travaillait chez un boucher qui lui a fait
découper, pour la boucherie, un porc qui était mort on ne sait comment, sans avoir été abattu ; comme il protestait, le boucher lui a dit : « T’as vu un témoin ? » Cette
phrase, il y repense toujours quand il voit du porc.
Désespérément, à travers sa recherche de « la question », il cherche un témoin, une
parole qui le nomme. Il m’a même dit : « Dites seulement une parole et je serais
guéri ! » Mais qui peut répondre à cette demande ? Comment lui parler quand les
mots ne sont plus médiateurs mais qu’il les prend pour le réel dont il s’exclut ?
Quand le corps de quelqu’un n’a pas été inscrit dans une filiation symbolique, quand la nomination n’est pas venue
produire artificiellement de
l’humain, selon l’expression de Pierre Legendre
[4], le dé-signer, dans une
identification symbolique à un nom, il restera assigné à quelque identification naturelle animale, végétale, minérale.
Thomas est quelqu’un qui a toujours besoin de fumer, de boire à l’excès, de prendre
de la drogue, n’importe quoi. « Je ne suis pas attaché à un type de plaisir, de drogue,
dit-il, pourvu que je ne sois pas dans un état naturel. » En l’écoutant répéter ce signifiant « état naturel », je me souviens alors que la première chose qu’il m’ait dite,
quand il est venu chez moi, c’est : « Je suis un enfant naturel ! » Être dans un état
artificiel est chercher à se décoller de cet assignation sous cette appellation « enfant
naturel » qui remplace un patronyme en même temps qu’elle nie la filiation paternelle.
Pathétique tentative de vouloir marquer son corps de l’artifice du
symbolique. Le marquage dans le réel va chercher à se substituer au symbolique défaillant. Ceci peut utiliser de nombreuses modalités, comme le
tatouage ou le piercing.
Ainsi Reine, dont le corps est couvert d’anneaux et agrafes, qui me font frissonner,
et qui me dit : « Je n’arrive pas à m’enfiler dans ma peau. » Ce qui s’entend : je n’arrive pas à enfiler du je, du sujet dans ma peau. Mais comment cela serait-il possible,
quand nous ne sommes sujets que d’être sus je par un autre, nommés par un autre,
référés au Nom-du-Père.
Dans cette confusion du réel et du symbolique, le symbolique est
détruit. Ce n’est plus le mot qui est le meurtre de la chose, comme on a pu
définir le symbolique, c’est la chose qui devient meurtre du mot. Ce n’est
pas un nom qui vient symboliser le réel d’une présence, au creux du corps,
c’est l’objet matériel du corps qu’il faut marquer comme on marque un
mouton.
L’espace du corps. L’image inconsciente du corps
Samuel est un jeune garçon de 11 ans, qui m’est adressé avec sa mère
et son père. Son père ne l’a pas reconnu, par négligence, dit-il, puisque cette
naissance était surtout l’affaire de sa femme et que lui ne l’avait pas souhaitée. L’institution d’enfants qui l’accueille et qui me l’adresse, le fait, me
dit-on, car Samuel n’a pas la conscience de son corps, qu’il néglige; notamment il mange très salement (Lui-même renchérit au cours du premier
entretien, quand sa mère en parle : « Comme un cosson (cochon). ») Samuel
a également un gros retard de langage, prononçant mal les mots (il mange
ses mots ?), parlant à peu près comme un enfant de 2 ans et demi-3 ans.
Voici quelques séances choisies sur une période de quelques mois
d’analyse :
Dessin 1. L’œil de la mère. Il n’avait dessiné que l’œil noir, et c’est mon questionnement
qui l’amène à faire un visage autour, puis tout le corps. « C’est une fille, dit-il, car ses cheveux cachent ses oreilles. » (Et pourtant on voit les oreilles… ) À noter que l’œil de la
mère est noir comme les yeux, bouche et trous du nez du personnage dans la maison, qui est le psychanalyste, mais aussi lui-même. Cela se retrouve avec insistance
dans les autres dessins précédant cette séquence.
Dessin 2. La jupe qui cache le zizi (elle était, dans le dessin précédent, une porte de
garage. Cela rejoint le thème des cheveux qui cachent les oreilles, ce qui, disait-il
spécifierait les filles).
On trouve dans ce dessin la confusion dans plusieurs plans :
- dans la différenciation sexuelle : sa mère a les attributs sexuels masculins
et féminins;
- dans les générations : sa mère devient le petit de la mère mouton. Qui est
la mère, qui est le petit ?
- dans les trous du corps : on retrouve en noir la bouche du petit mouton,
le trou du caca de la mère mouton, et tous les trous du visage de la mère
qui d’ailleurs se confondent en un seul grand trou. Il a fait le mouton après
la mère, l’englobant et découvre : « Il (sic) a un petit dans son ventre ».
Comme je lui demande :
JMA : Par où il sortira ?
S : Par le trou du caca !
Dessin 3. « C’est toi(t) » : F. Dolto parle de l’image inconsciente du corps comme
demeure du sujet, avec cette fantaisie : image = y-moi-je. Ici, dans la projection sur
le psychanalyste, ça ferait : y-toi-je (évoquant alors Raymond Devos : « Dans quel
état-je erre » = où y-(toi)-je ?) Le mot toi(t) résonne dans sa polysémie. Il n’avait pas
dessiné les mains ni les oreilles, et les a rajoutées quand je le lui ai fait remarquer.
Dessin 4. Le cou(p) de la langue. Samuel dessine un personnage cubique et dit :
« C’est toi. » (il se dessinera plus tard). Je l’interroge sur son dessin :
JMA : Il tire la langue ?
S : Non ! c’est son cou !
JMA : Et ça ? (qui apparaît comme une langue plus grande)
S : Le ventre.
JMA : Ça sert à quoi ?
S : À manger et à aller aux toilettes.
JMA : À manger par le haut et…
S : Non, par le bas ! (suit un échange où ne se dissipe pas la confusion entre le haut,
le bas, manger, vomir, faire caca.)
JMA : Mais c’est une bouche pour faire caca ? une bouche de cul ?
S (radieux) : Oui !
Je note aussi qu’il obture toujours après coup les boucles des lettres de mon
nom et je lui dit :
JMA : Abt est bouché ?
S (radieux) : Oui ! il est sou(rd), il entend (r)ien !
Dans cette petite séquence d’une analyse d’enfant, les symptômes, qui
tournaient autour de la bouche, manger salement et manger ses mots, viennent à être pris dans des mots qui ouvrent à la joie de la rencontre : quand
j’entends enfin, même si j’entends que je n’entends rien, son visage s’illumine, il est radieux. Je suis bouché.
Là où, dans son histoire, des mots ne sont pas venus différencier les
fonctions corporelles, différencier la bouche et l’anus en nommant la confusion, là où il a pu être nourri ou être changé comme un objet, sans que ces
soins ne soient faits dans un rapport de parole, le sujet n’a pas été décollé
de l’objet par le souffle de la parole. Le sujet se trouvait réduit à l’objet du
soin, bouche ou anus confondus : Je était bouché.
Dessin 5. Les mains qui parlent. Un igloo. La porte est en noir.
JMA : Elle est sale.
S : Oui (il se lève et va faire caca. Cet acte, qui n’a pas à être interprété, est pourtant à entendre et est hautement significatif. Le corps se mêle de la conversation,
dirait Freud).
La neige, qui évoque aussi des crottes. Un bonhomme de neige qui a l’air de
danser, Samuel et Abt. Les bras de Samuel contournent l’igloo et ses mains viennent enserrer la main droite de Abt.
S : Ses mains disent bonjour à Abt !
JMA : Il peut parler car il est sorti de l’igloo. (On peut rapprocher ce dessin de celui
du bonhomme maison qui n’avait ni bras ni mains.)
S : Oui !
En sortant, après cette séance, il me dira :
S : Tu as les mains chaudes !
Nous retrouvons ici les mains comme métaphore de la parole incarnée.
L’igloo de Samuel est une image du corps rempart, corps déshabité, forteresse vide selon l’expression de Bruno Bettelheim. C’est aussi le corps
insensible de Géraldine. C’est en sortant de l’igloo que Samuel retrouve les
mains de la parole.
Ce qui fait interprétation n’est pas un discours savant sur le symptôme, c’est que soit touché cet engluement corporel des signifiants d’un
sujet, où la chair se fait mémoire des dégradations du symbolique dans
l’histoire des relations de ce sujet. Ici le signifiant bouche, bouché, dans toute
sa polysémie, ouvre à la joie d’un échange de parole, instituant chacun,
selon son nom, comme sujet.
Cet acte de la parole qui touche développe la métaphore du toucher
selon trois dimensions :
- l’interprétation suppose le sujet dès l’origine comme interlocuteur, elle s’appuie sur la foi que les symptômes recèlent une parole à venir. Comme le dit
Lacan : « Une parole n’est parole que dans la mesure exacte où quelqu’un
y croit
[5]. » Recevoir un enfant, comme un adulte en analyse, suppose ceci;
- s’il ne se prend pas pour le sujet parlant, le psychanalyste en jouant des
mots comme médiation d’une rencontre, retrouve dans le langage la dimension métaphorique comme émergence à l’être, et témoigne de la dimension
paternelle, tierce, de toute métaphore, dans son sens le plus symbolique :
référée au Nom-du-Père, source de toute nomination, décollant le sujet de
la confusion incestueuse avec l’objet;
- enfin, si Samuel est touché par la parole, ce dont témoigne l’ouverture de
son visage, son analyste aussi est touché dans la surprise des effets de la
parole. C’est dans l’effet produit que s’est ouverte pour moi la polysémie
du mot bouché au-delà de ce que j’imaginais en disant « Abt est bouché »
(boucher est aussi celui qui manipule de la viande). La parole est donnée
par l’analyste, mais elle lui est donnée dans le même temps. C’est donnantdonnant, mais pas dans le sens où nous l’entendons habituellement. Ce
n’est pas lui qui donne, mais cette rencontre témoigne d’une origine transcendante de la parole dont l’analyste, comme Samuel, se reçoit. Cette
parole n’est ni de l’un, ni de l’autre, comme le dit Denis Vasse, « d’une
interprétation qui s’est avérée juste, on ne sait plus qui, du patient ou de
l’analyste l’a dite », c’est égal. Chacun est touché, mais personne n’en
touche les dividendes !
Écouter ce qui parle quand quelqu’un s’adresse à nous, n’est pas écouter avec sa tête, n’est pas vouloir comprendre immédiatement. Nous avons
à être sourd à l’intentionnalité du discours qui nous est tenu, pour écouter
ce qui sourd au-delà de ce qui est dit
[6], nous laisser dé-sidérer de la fascination par la pensée pour nous ouvrir à ce qui nous touche et qui fait corps
(le repère pour parler est bien souvent là où nous préférerions céder sur
cette dé-sidération, faire plaisir où nous faire plaisir).
C’est lire ce que nous ressentons dans notre corps quand quelqu’un
nous parle : est-ce que les mots ouvrent à la rencontre de quelqu’un, ou
font-ils un mur de langage, selon l’expression de Lacan. Les mots peuvent
ainsi servir à se faire plaisir, dans une jouissance pulsionnelle sans
inter-dit,
sans ouverture à ce qui se
dit entre, une jouissance pulsionnelle qui fait
impasse imaginaire à la parole. Il s’agit alors d’écouter l’archaïque pulsionnel inarticulé. C’est la structure du corps (c’est-à-dire les quelques
grandes fonctions corporelles, orales, anales, urétrales, etc.) qui définit la
topographie des impasses imaginaires
[7].
Soyons honnêtes : quand nous écoutons quelqu’un parler, au quotidien, il nous arrive, plus souvent qu’à notre tour, suivant la fonction corporelle concernée, orale, anale, urétrale, de nous sentir bouffés, emmerdés,
d’être éclaboussés par un jet de parole, voire, s’il s’agit de la fonction ombilicale, d’être pompés par notre interlocuteur. Dans le monde, nous subissons cela avec politesse. En analyse, nous sommes payés pour n’avoir pas
cette complaisance. Nous devons mettre nos oreilles du côté de ce qui est
sensible, dans les trous et les ratés du discours, dans son rythme et sa
musique, et ne pas se laisser intéresser, séduire par la démonstration du
discours. Il y a plus de respect à séparer quelqu’un du fantasme qui structure son discours, qu’à l’y enfermer en le ménageant. Répondre ainsi de la
parole au-delà du fantasme, en l’autre en même temps qu’en nous, est un
impératif; hors de cette solidarité, la parole, c’est-à-dire la vie en humanité,
est refusée.
Toute parole appelle une réponse, et
il n’est pas de parole sans
réponse
[8], dit Lacan, ce qui est radical : ainsi le silence de l’analyste, quand
il devient mutisme et laisse croire que celui-ci détiendrait la parole, est destructeur pour le sujet qui ne parle que d’être entendu.
Quand, dans un moment de surprise, les mots s’ouvrent, ça s’éclaire,
le visage apparaît. C’est le temps de la rencontre dont le signifiant est
la joie.
Quand Samuel se redresse, radieux, il prend corps. Il respire. Il est
délivré d’un secret vide inscrit en sa chair, qui, de se révéler, prend sens de
parole, se remplit de présence. Le sujet délivré était déjà là, en souffrance.
Ce qui se révèle dans notre histoire, la parole, était là dès l’origine
[9]. L’instant où le sujet prend corps, qui demande du temps pour que ça arrive,
ouvre sur un temps-hors-temps. L’inconscient qui se révèle, sans s’exprimer, sans se réduire à un contenu, c’est-à-dire sans s’épuiser comme
inconscient, Freud nous l’a dit est intemporel
[10].
Prendre corps arrête le glissement métonymique des significations
dans la venue à l’être métaphorique. La lecture n’est pas infinie, même si
elle est toujours à venir, elle constitue dans le sujet, selon le mot de Lacan,
l’éternisation de son désir
[11]. Les mots, les sensations, ne renvoient pas toujours d’une signification à une autre, ce n’est pas sans fin : il y a un moment
où ils font sens, ou alors c’est la transe et le sujet tombe sous le sens, sous
les sens. La parole qui s’incarne arrête la fuite vertigineuse du temps.
Samuel a, certainement, beaucoup de progrès à faire dans son maniement du langage, dans son rapport à son corps, et pourtant, dans ces instants insaisissables où
il prend corps, ce n’est pas un sujet partiel, mais un sujet en plénitude, un corps
jamais pathologique qui se révèle, et dont la vérité n’est pas dans l’état de guérison
symptomatique légitimement espérée au bout du parcours, mais dans ce qui parle
en lui à chaque passage au symbolique de son chemin.
Géraldine, qui retrouve des émotions, dit : « Avant, j’étais toujours l’enfant de mes
parents. C’est comme si maintenant j’entrais dans mon âge. On dirait que ça se
réchauffe. Même la nuit, il fait pas si nuit. Je suis passée à côté de tas de choses, mais
c’est moi qui ne voulais pas voir. Chez mes parents j’étais fascinée par un tableau où
il y avait des chevaux avec des œillères. J’ai l’impression que ça s’élargit. Je profite
de mille petits moments, comme si maintenant seulement j’en avais le droit. Je crois
que je vais pouvoir faire la fête à nouvel an. »
Géraldine évoque le droit, d’une manière qui s’entend : le droit est
rendu à je, au sujet. Ce n’est pas le droit qu’on a, très en vogue, droit à la
santé, à l’enfant, etc., l’extension de son domaine de plaisir. C’est la justice
faite à la parole. Qu’une parole soit juste résonne dans les dimensions de
justesse et de justice. C’est par le don de la loi, quand ce n’est pas dans
l’ordre de la répression, mais quand ce don témoigne que le désir n’a pas
encore été détruit, là où il montre en même temps qu’il est détourné ou mis
à mal, que la vie est redonnée, donnée par-delà le refus, la résistance. Le
don est un par-don. Géraldine disait : « Il n’y a pas d’oubli car pas de pardon. » Le pardon est à double sens, car c’est en réalisant qu’elle est, sans le
vouloir, en train de pardonner, qu’il lui est donné de trouver la paix.
[1]
De la manière dont je cherche à en parler, je dirais que l’inconscient c’est le corps.
[2]
Jean-Michel Abt, « Le secret »
, dans
Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, tome 9, printemps
2000.
[3]
Denis Vasse,
Se tenir debout et marcher, Gallimard, 1995, p. 62 et p. 93 mais aussi dans
La Dérision
ou la joie, Le Seuil, 1999, p. 293 : « Dans sa représentation du sujet pour un autre signifiant, tout
signifiant, toute
limite, tout
corps, à l’articulation du Réel et de l’imaginaire, fonde le sujet dans
l’Autre du langage. »
[4]
Pierre Legendre,
L’Inestimable Objet de la transmission, Fayard, 1985, p. 10.
[5]
J. Lacan,
Sém. 1, Le Seuil, p. 264.
[6]
« Le seul objet qui soit à la portée de l’analyste, c’est la relation imaginaire qui le lie au sujet en
tant que moi, et faute de pouvoir l’éliminer, il peut s’en servir pour régler le débit de ses oreilles,
selon l’usage que la physiologie, en accord avec l’évangile, montre qu’il est normal d’en faire :
des oreilles pour ne point entendre, autrement dit pour faire la détection de ce qui doit être
entendu. » J. Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » dans
Écrits,
Le Seuil, 1966, p. 253.
[7]
« En fin de compte, toute une partie de l’expérience analytique n’est rien d’autre que cela – l’exploration des culs-de-sac de l’expérience imaginaire, de leurs prolongements qui ne sont pas
innombrables, parce qu’ils reposent sur la structure même du corps en tant qu’il définit comme
tel une topographie concrète. » J. Lacan, S
ém. 1, Le Seuil, p. 247.
[8]
Ibid., p. 247.
[9]
« L’intersubjectivité est d’abord
donnée par le maniement du symbole, et cela
dès l’origine. Tout
part de la possibilité de nommer, qui est à la fois destruction de la chose et
passage de la chose au
plan symbolique, grâce à quoi le registre proprement humain s’installe. C’est de là que se produit, de façon de plus en plus compliquée,
l’incarnation du symbolique dans le vécu imaginaire.
Le symbolique modèlera toutes les inflexions que, dans le vécu de l’adulte, peut prendre l’engagement imaginaire, la captation originaire. » (J. Lacan,
Sém. 1, Le Seuil, 1975, p. 244).
[10]
Les processus du système
Ics sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le
temps, ne sont pas modifiés par l’écoulement du temps, n’ont absolument aucune relation avec
le temps. La relation au temps elle aussi est liée au travail du système
Cs. (S. Freud,
Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1983, p. 97).
[11]
J. Lacan,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 319.