2001
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Casanova
[*]
Alain Jaubert
Les phases de la naissance
L’enfant est hébété. Il saigne du nez. Ses parents ne lui parlent pas. On
croit son existence « passagère ». Il ne commence à penser, dit-il, qu’en août
1733. C’est la première scène inscrite dans sa mémoire. Il a donc 8 ans passés. « J’étais debout au coin d’une chambre, courbé vers le mur, soutenant
ma tête, et tenant les yeux fixés sur le sang qui ruisselait par terre sortant
copieusement de mon nez. Marzia ma grand-mère, dont j’étais le bienaimé, vint à moi, me lava le visage avec de l’eau fraîche, et à l’insu de toute
la maison me fit monter avec elle dans une gondole… »
La scène est célèbre. Marzia l’emmène à Murano, chez une sorcière. La
femme l’enferme dans une caisse. Sarabande, rires, cris, chants. Puis on le
sort. Fumigations, conjurations, dragées, frictions. Retour au logis. La nuit,
une femme éblouissante descend de la cheminée, vient vers son lit, lui vide
des petites boîtes sur la tête et repart. Au matin la grand-mère vient dans
sa chambre.
« Elle m’intima la mort si j’osais redire ce qui devait m’être arrivé dans
la nuit. Cette sentence lancée par la seule femme qui avait sur moi un
ascendant absolu, et qui m’avait accoutumé à obéir aveuglément à tous ses
ordres, fut la cause que je me suis souvenu de la vision, et qu’en y apposant le sceau, je l’ai placée dans le plus secret recoin de ma mémoire naissante. »
Ainsi, faute d’être aimé par ses parents, il sera le « fils bien-aimé » de
sa grand-mère. Ou bien de l’hébétude à la culture. C’est Marzia, véritable
Dieu le père, qui lui donne la vie. Et l’injonction du secret déclenche « l’organe de la mémoire ». En moins d’un mois, dit-il, il apprend à lire. Sang,
secret, mémoire, lecture. C’est la première scène de l’Histoire de ma vie.
Après, tout ira très vite : grec, latin, grammaire, rhétorique, six ans plus
tard il sera bachelier, deux ans de plus et il sera diplômé en droit, à 18 ans
enfin, abbé.
La deuxième scène n’est pas moins étrange. Son père travaille sur des
instruments d’optique. « Ayant observé sur une table un gros cristal rond
brillanté en facettes, je fus enchanté le mettant devant mes yeux de voir
tous les objets multipliés. »
Il l’empoche.
Le père le cherche. Giacomo et son frère Francesco nient l’avoir pris.
Giacomo glisse le cristal dans la poche de son frère. Fouille. François, innocent, est fouetté.
« Trois ou quatre ans après, j’eus la bêtise de me vanter à lui-même de
lui avoir joué ce tour. Il ne me l’a jamais pardonné, et il a saisi toutes les
occasions de se venger. »
Giacomo se confesse à un prêtre et se sent aussitôt libéré : « J’ai gagné
une érudition qui me fit plaisir. C’était un Jésuite. Il me dit que m’appelant
Jacques, j’avais vérifié par cette action la signification de mon nom ; car
Jacob voulait dire en langue hébraïque supplanteur. Par cette raison Dieu
avait changé le nom de l’ancien patriarche Jacob en celui d’Israël, qui veut
dire voyant. Il avait trompé son frère Esaü. »
L’histoire de Jacob vient là comme une incitation à un destin sans culpabilité. Usurpateur (il prend son droit d’aînesse à Ésaü contre un peu de
soupe de lentilles), supplanteur (il vole aussi à son frère, poussé par sa
mère Rebecca et déguisé par elle, la bénédiction de son père Isaac sur son
lit de mort), tricheur et voleur (l’affaire des troupeaux de son beau-père),
grand consommateur de femmes (Léa, Rachel et leurs servantes), il vit
dans la ruse perpétuelle car il se sait soutenu par Dieu (le songe de
l’échelle), jusqu’à lutter avec lui (le gué du Jaboq). Rusé, usurpateur,
voleur, tricheur, filou, séducteur, imprécateur, Giacomo ne cessera de
défier le ciel. Mais voyant, nous y reviendrons.
Troisième acte. « Six semaines après cette aventure, mon père fut attaqué d’un abcès dans l’intérieur de la tête à l’oreille qui le conduisit au tombeau dans huit jours. Le médecin Zambelli, après avoir donné au patient
des remèdes opilatifs, crut de réparer sa faute par le castoréum, qui le fit
mourir en convulsion. L’apostème creva par l’oreille une minute après sa
mort; il partit après l’avoir tué, comme s’il n’eut plus rien à faire chez lui. »
L’enchaînement du récit est agencé de telle façon que, dans l’esprit du
lecteur, il doit y avoir un rapport entre l’histoire du cristal et la mort du
père. Mais lequel ?
Le sang s’arrête de couler du nez du fils quand le pus commence à
envahir l’oreille du père. L’image saisissante de l’apostème qui crève par
l’oreille entre en résonance avec un dialogue que Casanova aura vingt-sept
ans plus tard à Genève avec une jeune théologienne Hedvige. Elle évoque
une théorie, attribuée à saint Augustin, selon laquelle la Vierge Marie
aurait conçu par l’oreille (puisque la gestation commence au moment où
l’archange Gabriel annonce à Marie sa maternité) et donc « aurait dû aussi
accoucher par le même endroit ». Autre écho, chez Shakespeare que Casanova connaissait bien : le père d’Hamlet est mort empoisonné par une
drogue qu’on lui a versée dans l’oreille durant son sommeil.
Casanova décrit froidement la mort de son père (« Il avait le bel âge de
36 ans. Il mourut regretté du public… ») mais, lui qui versa des flots de
larmes en toutes sortes d’occasion, ne semble marquer là aucun chagrin.
Quatrième épisode de cette « naissance ». Le poète Baffo, ami de la
famille, pousse à envoyer le jeune Giacomo à Padoue pour qu’il change
d’air. Et le 2 avril 1734, jour de ses 9 ans, Giacomo s’embarque sur le Burchiello accompagné de sa mère, de son tuteur l’abbé Grimani et de Baffo. Le
navire partant du Môle, traverse la lagune et remonte la Brenta jusqu’à
Padoue. Le voyage dure une partie de la nuit. Au lever du jour, l’enfant,
couché, voit les arbres des rives défiler. Il s’écrie « les arbres marchent ». Sa
mère lui explique que c’est la barque qui marche et non les arbres.
« Il se peut donc, lui dis-je, que le soleil ne marche pas non plus, et que
ce soit nous qui roulons d’Occident en Orient ». Ma bonne mère s’écrie à la
bêtise, M. Grimani déplore mon imbécillité, et je reste consterné, affligé, et
prêt à pleurer. Celui qui vient me rendre l’âme est M. Baffo. Il se jette sur
moi, il m’embrasse tendrement me disant : « Tu as raison mon enfant. Le
soleil ne bouge pas, prends courage, raisonne toujours en conséquence, et
laisse rire. »
Ma mère lui demanda s’il était fou me donnant des leçons pareilles ;
mais le philosophe, sans pas seulement lui répondre, poursuivit à m’ébaucher une théorie faite pour ma raison pure et simple. Ce fut le premier vrai
plaisir que j’ai goûté dans ma vie. Sans M. Baffo, ce moment-là eut été suffisant pour avilir mon entendement : la lâcheté de la crédulité s’y serait
introduite. La bêtise des deux autres aurait à coup sûr émoussé en moi le
tranchant d’une faculté par laquelle je ne sais pas si je suis allé bien loin ;
mais je sais que c’est à elle seule que je dois tout le bonheur dont je jouis
quand je me trouve vis-à-vis de moi-même. »
Après la mémoire et la lecture, voici la raison, la science, une nouvelle
naissance le jour même de son anniversaire. « La bêtise des deux
autres… » : on a bien lu, il s’agit de sa propre mère et de son tuteur, par
ailleurs un éminent représentant de l’Église.
Ainsi, en quelques pages, il s’est débarrassé des frères (ils reviendront), du père, de la mère, du tuteur (il reviendra), grâce à l’appui de la
grand-mère, d’une sorcière (d’autres reviendront) et d’un philosophe pornographe. On le dépose à Padoue, on lui ordonne d’être sage et obéissant.
« Ce fut ainsi qu’on se débarrassa de moi. »
Il y a un épilogue à toute cette histoire compliquée. Il a 11 ans. Sa mère
désire le voir car elle s’apprête à partir pour Saint-Petersbourg. Le docteur
Gozzi le mène à Venise. À table, un Anglais écrit pour Giacomo un distique
fameux :
Discite grammatici cur mascula nomina cunnus
Et cur femineum mentula nomen habet.
Soit : « Dites-nous grammairiens pourquoi le con a un nom masculin
Et pourquoi la mentule a un nom féminin. »
Et Casanova, après un moment de réflexion, répond :
Disce quod a domino nomina servus habet.
C’est-à-dire :
« C’est que l’esclave a le nom de son maître. »
Applaudissements. Étonnement.
« Ta réponse est prodigieuse, lui dit plus tard le docteur Gozzi, parce
que tu ne peux connaître ni la matière, ni savoir faire des vers. »
En fait Casanova avoue à son lecteur qu’il a déjà lu en cachette
quelques livres interdits dont Meursius, c’est-à-dire le livre obscène attribué
à Aloisia Sigea mais de l’auteur français Nicolas Chorier.
L’apprentissage du latin est allé de pair avec la découverte – grammaticale certes, mais effective – de la différence sexuelle. La sortie du cocon est
faite. Giacomo peut désormais affronter la première épreuve de son initiation amoureuse et, justement, Bettine entre alors en scène.
Giacomo naît donc à 8 ans et 4 mois en sortant soudain de l’hébétude,
c’est-à-dire de la stupidité, de l’apathie, de l’insensibilité, d’une sorte de vie
végétative et obtuse qui semble être celle des tortues ou de certains sauriens. C’est comme si, autour de lui, le monde tournait au ralenti.
L’état d’hébétude n’est pas une sorte d’idiotie congénitale dont le
jeune garçon aurait été définitivement guéri. Il a le pouvoir de revenir en
certaines circonstances précises comme pour ponctuer les étapes importantes de la vie. À Genève, après le départ d’Henriette, à Londres, des
années plus tard, après les adieux de Pauline, après son incarcération sous
les Plombs ou après celle de Madrid, Giacomo sombre dans cet accablement, cette paralysie de la volonté, cette déréliction qu’aujourd’hui on
nommerait peut-être dépression. C’est comme si les forces enfantines de
l’incomplétude, du néant, de l’égarement, revenaient se saisir du corps de
Casanova et l’entraînaient vers ces contrées dangereuses d’où l’on n’est
jamais sûr de pouvoir revenir. Il évoque plusieurs fois le suicide et, en
général, dans ces situations-là, Giacomo est fragile : la vérole ou la dévotion s’emparent vite de lui.
À peine est-il sorti de cet état léthargique que le monde vient à lui, personnages, incidents, événements, tout s’accélère comme si lui-même était
le deus ex machina. L’hébétude était cet état étrange entre sommeil et
coma, entre rêve et apathie, où l’énergie de Casanova se reconcentre, où la
chrysalide prépare l’éclosion d’un nouveau personnage.
« Il est grand, bâti en Hercule… » dit le Prince de Ligne dans le portrait d’« Aventuros », c’est-à-dire Casanova.
Casanova, de son côté, rapporte les mots de sa belle-sœur à propos de
Francesco Casanova, le frère peintre, celui qui lui ravit la célébrité. Elle lui
raconte sa pénible histoire : elle est tombée amoureuse de Francesco mais
elle a découvert après son mariage qu’il était « complètement nul », c’est-à-dire impuissant. Elle ajoute que cela était impensable « tant à le voir on
est porté à le croire un Hercule ».
Giacomo, qui rêve d’être célèbre, est présenté à plusieurs reprises en
société comme « le frère du peintre », et cet anonymat le vexe. Mais,
revanche, des deux frères bâtis en Hercule, il est le seul qui ne soit pas
« nul ». Dans la suite logique de l’affaire du cristal, Jacob, l’usurpateur, a
aussi ravi à son frère sa puissance sexuelle.
*
Or à deux pages du récit de sa belle-sœur, voilà que Casanova se
retrouve, lors d’un dîner à Choisy en compagnie de filles et de vauriens,
dépouillé d’une bague par un aventurier nommé Santis. Il la lui a montrée.
L’autre ne l’a pas rendue. Tandis que la compagnie repart à Paris, Casanova
prend Santis à part :
« Et là prenant un air riant, il me dit que voulant faire une plaisanterie,
il avait mis ma bague dans la poche de son ami, mais qu’à Paris il me la
rendrait. »
Bagarre. Duel. Casanova, furieux, lui passe l’épée en travers du corps.
Le lendemain il fait ses malles et quitte Paris. Il a tué Santis parce qu’il
n’avait pas supporté une plaisanterie qui lui rappelait trop une certaine
scène d’enfance.
En février 1763, à Milan, alors qu’il fréquente le comte et la comtesseAB (en fait les Attendolo-Bolognini), il se heurte à l’humeur maussade
de la comtesse, belle jeune femme d’origine espagnole. Lorsqu’elle finit par
lui céder, la rencontre amoureuse se conclut par un échec : Giacomo ne parvient pas à ses fins. « Ce n’est pas ma faute, Madame, si vos charmes n’ont
aucun pouvoir sur moi », lui lance-t-il avec goujaterie. À quelque temps de
là, la comtesse lui propose de prendre avec elle une poudre qui fait saigner
du nez. Elle recueille leurs sangs dans une écuelle d’argent.
Deux jours plus tard, un capucin vient conseiller à Casanova de se
rendre dans une maison de la ville à un certain étage et de réclamer à la
femme présente là une petite bouteille qu’une servante a apportée la veille.
Une petite bouteille et « tout ce qui en dépend ». Casanova se rend à
l’adresse indiquée et se trouve en présence d’une femme. Sous la menace
puis la promesse d’un dédommagement financier, la femme l’introduit
dans son cabinet. « Des fioles, des pierres, des métaux, des minéraux, des
petits clous, des grands, des tenailles, des fourneaux, des charbons, des statues difformes, et que sais-je ? » La petite bouteille est celle qui contient les
sangs mêlés de Giacomo et de la comtesse. Premier effarement du Vénitien.
« La sorcière ouvre une cassette d’une coudée de longueur, et je vois
une statue de cire couchée sur le dos, et toute nue ; j’y lis mon nom, et
quoique mal faits, je reconnais mes traits, et je vois en sautoir au cou de
l’idole ma croix. Le simulacre ressemblait à un monstrueux Priape dans les
parties qui caractérisent ce dieu. »
Casanova, qui est passé de l’inquiétude au rire, jette le sang par la
fenêtre et fait brûler la statue.
La scène est énigmatique. Il analyse lui-même sa précipitation à se
rendre chez la vieille après le propos du capucin : « La raison me disait de
mépriser toute cette filastroque, et de n’aller nulle part, et un fond de
superstition qui me fut toujours caractéristique m’empêchait d’écouter la
raison. »
Pratique folklorique courante même encore aujourd’hui, la comtesse a
payé la sorcière pour qu’elle se livre à des manipulations au terme desquelles Casanova devrait soit tomber amoureux d’elle et retrouver sa
vigueur, soit au contraire être victime d’accident ou de maladie. Le Vénitien croit plutôt à la seconde hypothèse : « Je devais remercier la Providence qu’elle croyait aux sorcelleries, car sans cela, elle aurait payé des
assassins qui auraient pleinement satisfait sa vengeance. » Il a deviné qu’il
lui fallait absolument, même s’il n’y croyait pas, rompre ce qu’une femme
blessée avait conjuré contre lui, ces maléfices ou plutôt ces charmes (le mot
qu’il a lancé à la comtesse au sortir de son lit était donc le bon).
Casanova se rit de tout ce bric-à-brac, mais il a tout de même, il
l’avoue, un « fond de superstition » qui le force à combattre la superstition
même et surtout à ne pas laisser la crise aller à son terme. L’or versé à la
sorcière a joué son rôle purificateur – comme le feu.
Dans la scène d’enfance, le saignement de nez justifiait la visite à la
sorcière de Murano. La scène de Milan, trente ans plus tard, reprend les
mêmes éléments – sang, or et boîtes –, et les distribue autrement. Casanova, le miraculé, est devenu thaumaturge, il se conduit désormais en véritable leveur de sorts.
Rome, 1744. Giacomo a 19 ans. Il emmène à Frascati toute la famille de
Donna Cecilia. À un moment, il s’éloigne avec Donna Lucrezia et les deux
amants trouvent un coin de gazon à l’écart. Après l’amour, ils découvrent
qu’un serpent les observe.
« Regarde-le ce petit démon » lui dit Lucrezia, qui jusqu’alors craignait
les serpents à la folie. « C’est tout ce que la nature a de plus occulte.
Admire-le. C’est certainement ton Génie ou le mien. »
Cette scène avec Lucrezia est placée sous le signe de l’Éden, un Éden
où le démon n’est plus le tentateur maléfique mais gentil complice d’un
Éden sans péché originel. Le temps s’arrête. Les autres font comme si de
rien n’était. Le mari est complaisant. C’est un rêve. Les autres rencontres
avec Lucrezia se feront dans un jardin ou près d’un jardin paradisiaque.
Que ce soit à la villa Aldobrandini où, dans le parc, ils découvrent une
chambre de verdure équipée d’un lit de gazon dont les formes contournées
prédisposent à l’exercice amoureux. Ou encore à Salerne, vingt-six ans plus
tard, dans le jardin du marquis de la C… où vivent désormais Lucrezia et
sa fille Leonilda. Ce jardin exceptionnel rassemble allées couvertes, arceaux
de vignes, massifs de fleurs, jets d’eau, bassins de coquilles et entourés de
canapés couverts de duvet. Ce « joli paradis » comme l’écrit Casanova sera
le décor de la transgression suprême, qui à la suite d’un pacte, fera que
Casanova couchera avec sa fille Leonilda (ou plutôt sa présumée fille) pour
procurer un héritier au marquis plus ou moins impotent.
À Pasean il a échoué parmi une noce paysanne, il tente de séduire la
mariée, fermière de 20 ans. Pendant plusieurs jours ils échangent des propos badins. Le jour de l’Ascension – une des grandes fêtes vénitiennes, un
des jours fastes de Casanova –, au retour d’une excursion dans les environs, il se retrouve seul avec elle dans une voiture à deux places pendant
que le reste de la compagnie est dans une autre voiture. Il fait prendre au
postillon un chemin plus court, par les bois. Un orage se déclenche. La
jeune fermière est terrorisée. Le postillon, habitué à ces sautes de temps,
poursuit sa route. Pluie. Casanova ôte son manteau pour s’envelopper avec
la femme. La foudre tombe sur la route. La femme est en transes. Le manteau tombe. En le ramassant, Casonava soulève les jupes. Elle tente de les
rabaisser. Foudre encore. Elle tombe sur lui. Il se met promptement en position. « … Je lui dis que si elle ne fait pas semblant d’être évanouie, le postillon se tournerait et verrait tout. » Il continue sa besogne. « Elle se
persuade, me demandant comment je pouvais défier la foudre avec une
pareille scélératesse ; je lui réponds que la foudre était d’accord avec moi,
elle est tentée de croire que c’est vrai, elle n’a presque plus de peur… »
Maîtrise de la foudre, maîtrise du foutre. Plus tard il s’intéressera
beaucoup à Franklin et à son paratonnerre. En attendant c’est son propre
sexe qui a contribué à décharger la superstition.
Et plus tard :
« – Dites-moi que vous m’aimez, lui dis-je.
– Non, car vous êtes un athée, et l’enfer vous attend. »
Avant de la quitter il lui déclare qu’il était sûr de l’avoir guérie de la
peur du tonnerre.
*
En mer vers Corfou, une terrible tempête se déclare. Le chapelain du
vaisseau, ignorant et insolent, se met à exorciser le ciel et ameute tout
l’équipage. Les matelots se voyant perdus abandonnent la manœuvre.
Casanova s’en mêle, les incite à reprendre le contrôle du navire et déclare
que le prêtre est fou. Celui-ci le proclame athée et soulève l’équipage contre
lui. Le jour suivant la tempête continue. Le troisième jour, « l’enragé fit
croire aux matelots qui l’écoutaient que tant que je me trouverais sur le
vaisseau le beau temps ne viendrait jamais ». Un matelot le pousse. L’habit
de Casanova s’accroche à une ancre. On le sauve. Il se met à rosser le matelot. Bagarre générale. Le capitaine et les soldats font cesser la rixe. Le prêtre
exige que Casanova livre un parchemin qu’il possède et qu’il a acheté à un
Grec de Malamocco. « La prétendue vertu de ce parchemin était de rendre
toutes les femmes amoureuses de la personne qui le portait. J’espère que le
lecteur aura la bonté de croire que je n’ajoutais pas foi aux philtres d’aucune espèce, et que je n’avais acheté le parchemin pour un demi-écu que
pour rire. »
Le parchemin est brûlé sur place et met une demi-heure à se consumer
avec maintes contorsions qui prouvent donc bien au prêtre ignare et à son
équipage son caractère diabolique. Dans ce même temps, la tempête
s’apaise. Le bizarre dieu vénitien a sauvé son Jonas.
À Rome, l’abbé Casanova, il a 19 ans, a une discussion dans un café de
la via Condotti avec un groupe de jeunes abbés. Il défend la théorie des
envies contre un physicien corse Salicetti. L’abbé Gama le réprimande. Le
jeune Giacomo s’emballe : « Devais-je lui accorder que les voglie des
femmes grosses ne puissent avoir la moindre influence sur la peau du foetus ? J’ai l’expérience du contraire. »
Il y a plusieurs histoires d’envies dans la vie de Giacomo.
En 1749, il est à Mantoue, Il a 24 ans. Il est présenté par le danseur
Antonio Balletti à sa grand-mère Giovanna Balletti, dite la Fragoletta. Elle
a alors plus de 80 ans. Rides, râtelier, perruque n’empêchent pas la vieille
comédienne de minauder et de faire la coquette avec Giacomo qui a du mal
à se retenir de rire.
« Balletti qui craignait que mon étonnement la choquât lui dit que ce
qui me ravissait c’était que le temps n’eût pas eu la force de diminuer la
fraise qui brillait sur sa poitrine. C’était une envie qui ressemblait à une
fraise.
– Cette fraise, dit la matrone en souriant, est celle qui m’a donné son nom.
Je suis encore, et je serais toujours la Fragoletta.
À ce nom j’ai frémi.
J’avais devant moi le fatal simulacre cause de mon existence. »
Casanova a raconté en effet au début de son récit que son père avait
quitté sa famille en 1715, à l’âge de 19 ans, pour suivre une actrice, la Fragoletta, qui jouait alors les rôles de soubrette. Par jalousie, il l’avait quittée
et était entré dans la troupe du théâtre San Samuele. C’est dans ce quartier
qu’il avait rencontré Zanetta Farussi, sa future épouse et la mère de Giacomo. L’envie rougeâtre en forme de fruit granuleux est comme la marque
de l’ancien désir du père.
Des années plus tard, à Amsterdam, sommé par Esther de révéler,
grâce à son oracle, « une chose qui ne pourrait être connue que d’elle
seule », Giacomo observe que la jeune fille possède au bas du menton un
petit signe noir, et, sans doute, en vertu des théories des correspondances
d’inspiration physiognomonique et hermétiste (« ce qui est en haut est
comme ce qui est en bas »), il en déduit et fait dire à sa cabale : « Tu as un
signe [… ] sur l’endroit le plus secret de ton corps uniquement réservé à
l’amour. » Elle l’ignorait elle-même et le découvre dans son intimité la nuit
suivante, ce qui achève de la persuader de la divinité de l’oracle.
Lui qui, malgré son « fond de superstition », sera toujours fort méfiant
vis-à-vis de toutes les croyances populaires tient peut-être de sa grand-mère Marzia les principes de ce savoir magique. Mais d’où « l’expérience
contraire » quant aux envies ? La clé de cette croyance, on la découvre dans
deux textes.
Dans Précis de ma vie, écrit en novembre 1797, quelques mois avant sa
mort, et pour une de ses belles correspondantes, Cécile de Roggendorf,
Casanova résume en trois pages toute la matière de l’Histoire de ma vie.
C’est un texte superbe par la vivacité d’écriture et l’extrême concentration
des épisodes de toute une vie. Dès les premières lignes, il raconte quelque
chose qu’il a oublié de mentionner dans ses mémoires.
« Ma mère me mit au monde à Venise, le 2 avril, jour de Pâques de l’an
1725. Elle eut la veille une grosse envie d’écrevisses. Je les aime beaucoup. »
Casanova, qui parle tant de son corps ne nous dit nulle part si cette
envie lui a inscrit sur la peau quelque marque correspondante. Sinon, d’où
viendrait son affirmation de « l’expérience contraire » ?
Le Précis de ma vie est écrit à toute vitesse. Casanova a jeté rapidement
en se relisant un point au-dessus du second e d’écrevisse. La lettre est suffisamment épaisse pour être un e, mais à cause de ce point, on peut lire
aussi un i. Écrivisse, donc. L’écrit est vice. L’écrivain se tapit au fond du
fleuve de la vie et se nourrit de charogne. Il ne se laisse pas saisir facilement
et marche à reculons.
Autre texte. Dans une de ses toutes dernières lettres à Élise von der
Recke, un mois avant sa mort, Casanova évoque les écrevisses. Élise est à
Toeplitz, à quelques kilomètres de Dux et s’apprête à venir le voir. Casanova l’en empêche, ne voulant pas lui donner le spectacle de sa déchéance.
Qu’elle continue à lui envoyer ses tablettes de bouillon, des bouteilles de
Madère et si elle peut, une soupe aux écrevisses.
Élise répond de Toeplitz, le 6 mai 1798. Les rivières débordent. Les
écrevisses, on ne peut les attraper. Dans une lettre du 8 mai, elle lui promet
encore les écrevisses. Il meurt le 4 juin. On ne sait s’il a pu enfin avoir son
bouillon. Cette « envie » du moribond laisse rêveur. Y a-t-il là comme le
geste magique qui lui permettrait de retrouver sa mère ? L’envie de sa mère.
Comme il arrête le récit de sa vie en 1774 et qu’elle est morte en 1776, il n’a
pas même l’occasion de faire sa nécrologie, et il ne dit presque rien d’elle,
ni lorsqu’il la retrouve épisodiquement lors de ses années de pensionnat,
ni lorsqu’il la revoit à Dresde en 1766. Malgré ses deux fils peintres, il ne
subsiste aucun portrait d’elle. Et aucune lettre n’a été retrouvée dans les
archives de Casanova (on a dit que, peut-être, elle ne savait pas écrire). Elle
est la seule à ne pas avoir été transformée en personnage du roman de la
vie de son fils. Elle est lointaine, exilée, inaccessible, sans image. La seule
chose qui reste à son fils abandonné depuis longtemps par elle, c’est cette
envie. Marquée sur sa peau à lui ?
Ou bien Casanova, mourant, se préparait-il à une nouvelle naissance ?
Se sent-il immortel ? Né le jour de Pâques, il n’y aurait aucune raison en
effet pour qu’il ne ressuscite pas. Et alors, veut-il faire comme la marquise
d’Urfé, accoucher d’un autre lui-même, plus jeune ? Mais c’est bien ce qu’il
vient de faire toutes ces années précédentes en écrivant sa vie ! Et en remettant à son neveu ce magnifique enfant de lui, cette Histoire de ma vie.
Août 1756. Alors qu’il était à la veille de s’évader par un trou qu’il
avait creusé dans le plancher de sa cellule, Casanova est transféré dans une
autre cellule. Très surveillé et dans l’impossibilité de reprendre ses tentations d’évasion, il trouve cependant le moyen d’échanger des livres par
l’intermédiaire du geôlier avec les deux prisonniers qui partagent la cellule
voisine, le père Balbi et le comte Asquin. Dans le premier livre qu’il reçoit,
il trouve un papier avec six vers paraphrasant le mot de Sénèque « tout
esprit inquiet de l’avenir est malheureux ». Pour répondre, il doit écrire.
« J’avais laissé croître l’ongle de mon petit doigt de la main droite pour me
nettoyer l’oreille, je l’ai coupé en pointe, et j’en ai fait une plume, et au lieu
d’encre, je me suis servi du suc de mûres noires, et j’ai écrit mes six vers sur
le même papier. » L’ongle humain et la plume d’oie sont à peu près faits de
la même matière. Fantasque histoire naturelle.
Privé de plume et d’encre, le prisonnier a donc l’ingéniosité de réinventer l’outil. S’il n’avait pas eu le jus des mûres, sans doute un des aliments que lui fait porter le sénateur Bragadin, Casanova aurait bien sûr
utilisé son sang. L’écriture est une nécessité vitale. Pas seulement parce que
c’est elle qui va contribuer à l’évasion. Mais surtout parce que c’est, avec la
lecture, la seule autre forme de résistance à la tyrannie. Casanova est et se
sait écrivain. Sa force vitale, son énergie rayonnante, c’est sa plume.
La plume est un prolongement du corps. Là, elle devient le corps
même de l’auteur. Casanova nous transmet là une des plus saisissantes
images de la littérature.
*
À Gênes en 1760, à la veille d’embarquer pour Livourne, il est au lit
avec Annette et Véronique. Annette, repue par une précédente nuit
d’amour, s’endort. Duo entre Casanova et Véronique. Fiasco. Désespoir.
Rien n’y fait. Véronique, complaisante, le console. Il a trop fait la veille. Il
a trop bu. Il faut qu’il dorme. Etc., les discours féminins habituels en pareil
cas. C’est là qu’il écrit : « Elle me retrouve nul comme elle m’avait laissé
[… ] elle se mit à l’entreprise de détruire l’enchantement qui me rendait
inapte. Pour parvenir à son but elle employa des spécifiques que je croyais
immanquables; et j’aurais eu tort de ne pas la laisser faire ; mais tout fut
en pure perte. » Véronique s’endort. Mais Giacomo est victime d’une terrible insomnie. Il philosophe longuement.
À l’aube on vient dire que le vent étant contraire, la felouque ne pouvait appareiller. Casanova se lève, fait du feu et, pendant deux ou trois
heures, se met à écrire. Après, il se couche et dort huit heures.
Il ne nous dit pas ce qu’il écrit. L’écriture contre le fiasco. Stendhal
saura s’en souvenir. Et le sommeil gagné grâce à l’écriture.
Le principe du « verrou esponton »
Le 1er janvier 1756, dans sa prison, il a enfin droit de recevoir des livres.
Comme s’il y avait une relation entre la lecture et l’évasion, c’est juste à ce
moment qu’il découvre, sur un tas de gravats dans le galetas où il fait sa
promenade, une vieille tige de verrou jetée là. Il s’en empare, la cache, l’emporte dans son cachot, l’aiguise et en fait un « esponton », un épieu.
Son « verrou esponton » sera pendant dix mois son objet fétiche, son
principal compagnon, son confident, pourrait-on dire, l’instrument de sa
délivrance. Juste après sa fuite, il le garde encore dans la campagne vénitienne. Il s’en sert pour menacer son compagnon d’évasion qui ne veut pas
se séparer de lui. Et aussi le lendemain pour effrayer un de ses amis qui
hésite à lui prêter de l’argent. Un peu plus tard, il passe la frontière des
états vénitiens. Borgo de Valsugana, Pergine, Trente, Bolzano… Il chemine
et sans doute jette-t-il son verrou esponton dans un fossé. Il n’en parlera
plus. Où est donc l’esponton aujourd’hui ?
*
Des livres interdits l’ont mené sous les Plombs. D’autres livres lui permettront d’en sortir.
Il n’a pas de plume d’oie, la même matière, celle de son ongle, lui servira de plume.
Casanova est cerné par des dizaines de verrous. Et c’est un verrou
affûté qui lui permettra de s’échapper !
Le marbre affûte le fer et c’est le fer qui attaquera le marbre.
Les cellules ont des fenêtres, mais des fenêtres qui donnent sur l’intérieur ! Des portes, mais des portes qui n’ouvrent que sur des lieux clos !
Il ne peut sortir vers le bas, il sortira donc vers le haut.
Casanova est souvent prisonnier d’histoires d’amour sans issue. De ce
mal d’amour il s’échappe en attrapant la vérole, cet autre mal d’amour.
Le principe de cette dialectique du « monde à l’envers » qui joint le
détournement des objets au dévoilement des secrets, avait jadis été formulé
par le cher Arioste :
« E se tu vuoi che’l ver non ti sia ascoso,
tutta al contrario l’istoria converti :
che i Greci rotti, e che Troia vittrice,
e che Penelopea fu meretrice. »
« Si tu veux que le vrai ne te soit pas caché,
Retourne toute l’histoire en son contraire :
que les Grecs avaient été vaincus, et Troie triomphante,
et que Pénélope ait été une putain. »
La subversion chez Casanova, c’est cela : se servir des objets et inverser leur fonction, rejouer les histoires et leur donner d’autres fins, retourner
les interdits et les vider de leur substance.
Au moment où il va quitter Venise pour Vienne, Bernis met en garde
M.M. et Casanova. Leurs rencontres, malgré toutes les précautions, sont
certainement connues des Inquisiteurs d’État. Les patriciens de Venise ne
devaient avoir aucun contact avec les ambassadeurs étrangers. Or M.M.,
quoique nonne, est sans doute une aristocrate. Quant à Casanova, s’il est
roturier, il est une sorte de fils adoptif de Bragadin, noble, sénateur, ancien
inquisiteur, et donc sa position est extrêmement dangereuse.
M.M. étant rentrée à son couvent, Bernis donne à Casanova ses ultimes
conseils et le met en garde : « Vous savez ce qui est arrivé à Madame da
Riva, religieuse dans le couvent de S. On la fit disparaître d’abord qu’on sut
qu’elle était grosse, et M. de Frulai, ambassadeur de France comme moi,
peu de temps après devint fou et mourut. »
L’ambassadeur de Froulay avait exercé ses fonctions à Venise de 1732
à 1743. Comme ses prédécesseurs, il avait eu de nombreuses aventures
avec des prostituées vénitiennes. Un confidente des inquisiteurs rapporte,
en septembre 1736, les sorties d’une certaine Rina hors du monastère de
San Lorenzo dans la gondole de l’Ambassadeur de France. Un autre rapporte, en décembre de la même année, que l’ambassadeur salarie une
Zaneta, courtisane qui demeure dans la calle des postes au Rialto, pour
qu’elle lui serve d’entremetteuse auprès des courtisanes « des plus friponnes et des mieux habillées ». La même Zaneta est au mieux avec les religieuses de plusieurs monastères. Froulay mena donc à Venise, pendant des
années, une vie de libertin.
Mais il finit par tomber vraiment amoureux d’une nonne du même
monastère bénédictin de San Lorenzo, Maria da Riva. Elle allait chaque
nuit rejoindre l’ambassadeur. Les deux amants ne pouvaient plus se quitter. Maria se retrouva enceinte. Les Inquisiteurs d’État avaient laissé faire
avec indulgence. Mais les autorités religieuses enlevèrent et exilèrent la
nonne dans un couvent bien plus sévère à Ferrare. Elle devait s’échapper
ensuite vers la Suisse avec un militaire.
Jean-Jacques Rousseau fut, juste après cette période, secrétaire d’ambassade à Venise. Dans ses Confessions, il évoque Froulay « dont la tête
s’était dérangée ». Froulay, en effet, devint fou, mais surtout fou de rage.
Rentré à Paris, il poussa même le gouvernement français à faire des remontrances à la Sérénissime ! Il revint à Venise, en repartit en 1743. Mais il ne
mourut que vingt-trois ans plus tard, à 73 ans.
« M. de Frulai, ambassadeur de France comme moi, peu de temps
après devient fou et mourut », dit précisément Bernis. Et tout le récit de
Casanova apparaît soudain comme une sorte de fable. Quinze ans après
cette histoire que tout le monde alors connaît à Venise (et même ailleurs),
et qui est devenue comme une sorte de mythe d’amour fou contrarié, Casanova est le protagoniste d’une autre histoire qui rejoue la première mais,
cette fois, en la réussissant, un protagoniste quelque peu distant (car, après
tout, M.M. appartient bien à Bernis et C.C., dans l’histoire, n’est qu’une
monnaie d’échange). Pas de drame, pas de folie – surtout pas de folie, c’est
peut-être ce qui effraierait le plus Giacomo –, pas d’hystérie (il ne connaît
pas le mot, évidemment, même s’il glose longuement sur l’utérus, ce
« féroce viscère »), mais les cartes redistribuées autrement et donnant une
autre histoire, une sorte d’utopie optimiste : Bernis rejoue et réussit ce que
son prédécesseur n’a pas réussi. Le système romanesque est retourné.
C’est, encore une fois, le principe de l’esponton. La chose transformée en
son contraire. L’amour fou, donc dangereux, transformé en amitié libertine.
Casanova, C.C., M.M. et Bernis, en fin de compte, s’en tirent, chacun
de son côté, soudés par le souvenir, la mémoire. Celui qui va le payer le
plus cher, finalement, c’est bien Casanova puisque, peu de temps après,
même si ce n’en est pas la raison principale, il va être arrêté et placé sous
les Plombs.
Automne 1747, Giacomo, 22 ans, a lié connaissance avec un garçon de
son âge, Tognolo qui, dès cette époque, va se faire appeler comte Fabris
(long développement de Casanova sur les noms, les pseudonymes et les
changements de noms). Fabris l’entraîne à Zero, près de Trévise, où les
deux jeunes gens fréquentent une aimable famille. « On jouait, on faisait
l’amour, et on s’amusait à s’entrefaire des niches. On en faisait de sanglantes, et la bravoure consistait à en rire. On devait ne s’offenser de rien.
Il fallait entendre raillerie ou passer pour bête. On faisait tomber des lits.
On épouvantait par des revenants; on donnait à une demoiselle des dragées diurétiques, et à une autre de celles qui causaient des vents invincibles. Il fallait rire. »
Dans cette atmosphère carnavalesque survient un incident qui va
avoir des conséquences terribles. Pour aller à une ferme voisine, la belle
compagnie doit passer par une planche jetée au-dessus d’un fossé fangeux.
Un jour, Giacomo passe le premier, la planche cède, il se retrouve dans la
fange puante jusqu’au cou, son « habit de saison tout neuf brodé en
paillettes perdu, dentelles, bas… ». Après enquête, Casanova découvre que
la planche a été sciée par un paysan à la demande d’un certain Demetrio,
épicier grec de 45 à 50 ans « bon et aimable homme auquel je n’avais joué
autre tour que celui de lui escamoter la femme de chambre de Mme Lin,
dont il était amoureux ».
Une jalousie est donc à l’origine de cette farce. Farce méchante et
humiliante pour le jeune coquet, mais pas très grave. La vengeance prend
des dimensions macabres annonçant le roman gothique qui va commencer
à faire fureur en Europe peu après la mort de Casanova. Alors qu’il cherche
une réplique à Demetrio, Casanova voit passer un enterrement. Il raconte
que la nuit, muni d’un couteau de chasse, il déterre le mort, lui coupe le
bras, « non sans grande peine ». Le lendemain, il se cache sous le lit du
Grec. Une fois celui-ci rentré, couché, et près de s’endormir, il tire la couverture. Demetrio rit : « Quiconque vous soyez allez-vous-en, dit-il, et lais-sez-moi dormir, je ne crois pas aux revenants. » Et il remonte sur lui ses
couvertures. Quelques minutes plus tard, Giacomo recommence.
« Le Grec alors allonge ses bras pour saisir les mains de l’homme, ou
de la femme qui retenait sa couverture ; mais au lieu de lui laisser trouver
ma main je lui fais trouver celle du mort dont je tenais avec force le bras.
Le Grec aussi tire avec force la main dont il était en possession croyant de
tirer la personne aussi; mais tout d’un coup je lâche le bras, et je n’entends
plus sortir de mon homme le moindre mot. »
Giacomo va se coucher. Au matin, tout le monde le regarde avec horreur. Le Grec en reste « stupide et spasmodique ». « Il a passé tout le reste
de sa vie dans le même état », dit Casanova sans plus d’émotion. Il a titré
d’ailleurs son chapitre : « Petits malheurs qui m’obligent à partir de
Venise. » L’autre « petit malheur », c’est qu’il a battu une fille qu’il avait
achetée à sa mère et qui s’est refusée à lui au dernier moment.
Peut-être Casanova a-t-il enjolivé une histoire plus simple et banale en
empruntant le scénario à une nouvelle d’un auteur italien du XVIe siècle,
Anton Francesco Grazzini, publiée en fait pour la première fois en 1756 à
Londres et à Paris et dont il a pu avoir ainsi connaissance.
Le Prince de Ligne, qui résume au début du XIXe siècle les souvenirs
qu’il a gardés de sa lecture des mémoires dans leur première version,
raconte tout autrement la scène.
« On parlait, on criait, on racontait apparitions, revenants, lutins; un
de ses amis, qui faisait l’incrédule, se moquait des autres. Casanova se
cache sous son lit, et lui tire ses couvertures. Il s’en doute et lui dit, je te
reconnais, et t’attraperai; dans l’instant, il se met à l’affût pour lui saisir un
bras. Il s’en empare, à la vérité : mais ce bras lui reste dans la main ; c’était
celui d’un mort, que Casanova avait fait couper à l’hôpital. L’incrédule jette
un cri, et, d’une sueur froide qui lui prend dans l’instant, passe au froid
éternel de la mort. »
La façon dont Ligne rapporte l’histoire (est-ce le souvenir d’une première version des mémoires ?) est bien plus plausible. Qu’un débris de
morgue ait servi à effrayer quelqu’un concorde bien mieux avec le vieux
folklore des étudiants en médecine.
Huit années après cette histoire, des années bien remplies de multiples
aventures, Giacomo est arrêté et mis sous les Plombs. Complètement laissé
à l’abandon dans sa cellule, il se couche sur le plancher pour passer sa première nuit. La cloche de minuit le réveille.
« Sans bouger, couché comme j’étais sur mon côté gauche, j’ai allongé
le bras droit pour prendre mon mouchoir, que la réminiscence me rendait
sûr d’avoir placé là. En allant à tâtons avec ma main, Dieu ! quelle surprise
lorsque j’en trouve une autre froide comme la glace. L’effroi m’a électrisé
depuis la tête jusqu’aux pieds, et tous mes cheveux se hérissèrent. Jamais
je n’ai eu dans toute ma vie l’âme saisie d’une telle frayeur, et je ne m’en
suis jamais cru susceptible. »
Revenant de sa stupeur, il allonge à nouveau le bras, retrouve la même
main, pousse un cri d’horreur. Il pense que, pour faire un exemple, on a
placé un cadavre à ses côtés pendant son sommeil.
« Je porte pour la troisième fois mon bras à la main, je m’en saisis, et je
veux dans le même temps me lever pour tirer à moi le cadavre, et me
rendre certain de toute l’atrocité de ce fait; mais voulant m’appuyer sur
mon coude gauche la main froide que je tenais serrée devient vive, se retire,
et je me sens dans l’instant avec ma grande surprise convaincu que je ne
tenais dans ma main droite autre main que ma gauche, qui percluse et
engourdie avait perdu mouvement, sentiment et chaleur, effet du lit tendre,
flexible et douillet sur lequel mon pauvre individu reposait. »
En mars 1766, Casanova se bat en duel au pistolet près de Varsovie
avec le comte Branicky, grand chambellan de la Cour. Il blesse au ventre
son adversaire. Il est lui-même blessé légèrement au ventre et, la balle ricochant, pénètre dans la main. Un chirurgien lui extrait la balle en aggravant
la blessure. Dans les jours qui suivent, le bras enfle, la blessure devient
noire et Casanova apprend par la gazette quotidienne de la cour que les
chirurgiens vont lui couper la main. Il se rebelle, refuse l’opération. Un jour
passe et les chirurgiens décident qu’il faut couper le bras (c’est encore le
bras gauche). Casanova reste ferme et s’en tire parce qu’il s’est toujours
méfié des médicastres. Il traite toute l’histoire avec humour mais on devine
la terreur sous-jacente. Terreur qui est réelle en cette époque où, dans certaines contrées, on n’hésitait pas à faire couper par le bourreau la main des
tricheurs.
Les trois histoires rencontrées par le lecteur à des centaines de pages
de distance, ne peuvent manquer d’entrer en résonance. Ce qui est proprement génial chez Casanova, c’est qu’il n’entreprend pas de comparer ces
épisodes. Il les donne tels quels, sans plus de commentaires, laissant au lecteur (qu’il suppose cultivé et aussi rusé que lui) le soin de faire les rapprochements. Et c’est là tout le secret de son art absolument unique. Il travaille
comme un musicien. Et l’on perçoit que le thème du « bras coupé » n’est
pas seulement un des reflets de l’angoisse de castration comme pourrait le
dire de nos jours un psychanalyste pressé.
Le thème est une polyphonie. Demetrio approche de la cinquantaine.
C’est donc, quelques pages après la rencontre avec Bragadin (à qui il attribue le même âge), une autre figure de père. Expédié avec la même indifférence que son propre père. Il renvoie Demetrio à l’hébétude dont il était
lui-même sorti grâce à la grand-mère et à la sorcière. Très cher payé pour
une simple vilaine farce…
Cette culpabilité que Casanova rejette (sa loi : pas de remords !), on
peut aussi considérer qu’elle refait surface dans l’épisode des Plombs. Il se
retrouve dans la position même de Demetrio. Il n’a pas la force de clamer
lui-même comme le Grec (somme toute courageux) qu’il ne croit pas aux
revenants. Mais il a exactement les mêmes réactions. Il est saisi d’horreur,
en proie à la plus violente des crises de superstition justement. Mais la raison finit par triompher : il philosophe sur les illusions puis entre en révolte
contre le despotisme. La cloche de minuit l’a réveillé à cette atroce situation
où il se retrouve non seulement prisonnier de sa prison mais aussi
prisonnier de l’illusion de ses sens. Cette même cloche sera seize mois plus
tard le signal de la délivrance.
Mais la scène originaire nous gène. Aussi folle que puissent avoir été
diverses aventures de sa vie (l’évasion des Plombs, les duels), il nous est
très difficile aujourd’hui d’imaginer Casanova allant déterrer un mort et lui
découper un bras. Cette scène trop ignoble ne cadre pas avec ce que nous
savons du personnage. Giacomo n’est soudain plus ce jeune homme bien
éduqué, innocent et angélique auquel il nous avait jusque-là habitués. Il se
présente comme un personnage monstrueux, au bord de la folie. Seule un
brute insensible peut exhumer un cadavre et en découper les membres. Et
aucune vengeance ne paraît justifier la fureur nécessaire à un tel acte. Dans
toutes les cultures, les profanateurs de sépulture sont considérés comme la
lie des criminels. À moins qu’il ne soient des sorciers, les seuls qui peuvent
faire commerce avec les morts.
[*]
Extraits de
Casanova ou le passé composé, essai à paraître en 2002.