Essaim
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I.S.B.N.2-86586-973-3
196 pages

p. 71 à 83
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no8 2001/2

2001 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

La double inscription du migrant  [1]

Aboubacar Barry
Dans le roman de Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë, le héros, Samba Diallo, est d’abord désigné par le Maître de l’école coranique pour devenir un jour le guide spirituel des Diallobé. Ensuite, la Grande Royale le chargera d’ouvrir la marche des enfants Diallobé vers l’école occidentale. Au terme de ses études universitaires, la synthèse impossible des deux cultures qui sont désormais siennes, le confrontera à la nécessité de ce qu’on pourrait qualifier de dédoublement, et à son impossible réalisation. Il rend compte de cette situation singulière en ces termes : « Je ne suis pas un pays des Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d’une tête froide ce que je puis lui prendre et ce qu’il faut que je lui laisse en contre-partie. Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être pas deux » (Kane, 1961, p. 164). De cette nature étrange, il précise : « Notre sort à nous autres, étudiants noirs, est un peu celui de l’estafette. Nous ne savons pas au moment de partir de chez nous, si nous reviendrons jamais. [… ] Il est arrivé que nous soyons capturés au bout de notre itinéraire [… ]. Il nous apparaît soudain que, tout au long de notre cheminement, nous n’avons pas cessé de nous métamorphoser, et que nous voilà devenus autres. Quelquefois, la métamorphose ne s’achève pas, elle nous installe dans l’hybride et nous y laisse » (Kane, 1961, p. 124-125). Pendant tout son séjour en France, il oppose, à la rationalité occidentale et aux certitudes matérialistes de son amie Lucienne, une certaine plénitude dont il pense que la civilisation occidentale a vidé le monde. Il prend conscience que lui-même a perdu le chemin qui conduit à ce monde-là, qui est, en quelque sorte, l’envers du monde occidental. L’Antillais Pierre-Louis pense que les doutes de Samba Diallo viennent de ce que l’occidentalisation ébranle le système des échanges : si vous êtes aussi tourmenté, lui explique-t-il en substance, c’est que l’Occident se passe de vous quand vous vous ne pouvez plus vous passer de l’Occident. Samba Diallo essaiera cependant de se passer de l’Occident, en retournant dans son pays, en réponse à l’appel de son père. Cette division devient alors plus manifeste : l’expérience occidentale a dissous l’infrastructure de ce monde dont il parlait si bien. Lui-même ne saura pas comment survivre à cette division, et il finira par choisir d’être la victime d’un sacrifice sanglant opéré par l’autre membre de l’espace marginal des Diallobé, « le fou », lequel est devenu fou après un contact, traumatique, avec l’Occident.
S’il ne s’agissait, par « double inscription », que d’entendre le malaise de l’exilé – qui reste un exilé même là où il est censé être chez lui –, le discours que le clinicien superposerait sur ce thème à celui de l’écrivain apparaîtrait superflu. Dans Les Raisins de la colère par exemple, John Steinbeck décrit parfaitement bien la perte de la moitié du sujet qui résulte de l’expérience du déplacement [2] : le sujet qui émigre laisse une part de lui-même au lieu d’où il vient. Cette double inscription du migrant peut donner lieu, chez ses descendants, au sentiment de n’être inscrit nulle part, tout comme le ressentent ceux dont l’émigration date de la prime enfance [3].
Comment situer la notion de « double inscription » par rapport à celle de l’« entre-deux » ? Il me semble que l’entre-deux s’observe plus facilement sur place, dans les pays d’origine des migrants africains ou maghrébins. Pourquoi ? Parce que, dans leurs pays, ils ne sont pas constamment sous le regard et la voix d’un autre les renvoyant invariablement à leur couleur et à leur culture. L’entre-deux concernerait donc plus la migration intérieure qui se développe dans les centres urbains africains, dans les couches de la population scolarisées et menant un style de vie moderne. Une jeune dame dont les parents sont des immigrés marocains et qui avait quelques difficultés avec les exigences culturelles de sa famille faisait ainsi part de son sentiment que les mentalités évoluaient plus vite là-bas que dans les familles marocaines établies ici. Ces mutations sociales se sont développées progressivement en Afrique tout au long de l’époque coloniale et différentes catégories pouvaient être distinguées en fonction de leur degré de proximité culturelle avec l’Occident. Ainsi trouve-t-on sous la plume d’Hampâté Bâ, des descriptions savoureuses des différentes nuances conduisant du blanc au noir, depuis les « blancs-blancs », jusqu’aux « noirs-noirs », en passant par les « blancs-noirs » et les « nègres des blancs [4] » et des attitudes psychologiques propres à chaque catégorie [5]. L’historien Henri Brunschwig rend lui aussi compte de cette diversification qui a accompagné tout le processus colonial (Brunschwig, 1983).
Les auteurs qui traitent des Africains et de leur culture comme d’un tout homogène méconnaissent cette situation : les familles dont les membres sont scolarisés et exercent un emploi salarié depuis trois ou quatre générations n’ont souvent en commun, avec des familles rurales qui n’ont jamais eu aucun contact avec l’école, que la couleur de la peau. L’école en Afrique, c’est à peu près le premier et le seul lieu où son groupe cesse de répondre de l’enfant et de le prendre en charge, où il apprend à répondre lui-même, de ses actes, de ses compétences et de ses insuccès, de son caractère, de ses capacités et de ses réalisations. Ces auteurs dénoncent la mauvaise foi de ceux qui se disent plus ou moins bien intégrés à la culture du pays d’accueil dans une conception parfaitement statique de la notion de culture. (Je ne pense pas seulement, ici, aux ethnopsychiatres, mais aussi à certains de leurs critiques, tel Le Guérinel décrivant le « poids de la réalité culturelle » comme une entrave à la pratique de la psychanalyse en milieu africain) (Le Guérinel, 1987, p. 915-924).
À l’opposé de ceux qui prétendent que toute forme d’intégration est illusoire, il y en a qui ne voient que mauvaise volonté dans les difficultés des populations immigrées à s’assimiler à la culture française, les défenseurs de chacune des deux formules cherchant des assises cliniques à des positions qui sont, avant tout, idéologiques [6].
Je propose de considérer que parmi les immigrés africains, certains peuvent plus facilement que d’autres s’intégrer à la culture française, en raison de leur mode de vie antérieur à l’émigration, mais que tous sont pris dans cette situation de double inscription.
Lorsque Alberto Eiguer écrit : « L’amalgame ou la synthèse [de] deux cultures me semble utopique », il parle de sujets qui ont effectué un déplacement physique d’un espace culturel à un autre. Il formule l’hypothèse de l’inévitable développement d’un faux self chez le migrant et explique que l’« adaptation du migrant, aussi réussie et enrichissante soit-elle, [… ] comporte [… ] un bouleversement radical le déconnectant de son être intime. [… ] Certes, l’individu fera, dans les cas heureux, un travail de deuil; il élaborera sa nostalgie, ses pertes; il fera résonner sa démarche avec ses objets infantiles, trouvant l’écho de gestes semblables; il se connectera avec des objets transgénérationnels, avec des traditions ou avec des mythes familiaux où la migration apparut comme héroïque, voire salutaire. [… ] Or, il restera toujours chez le sujet un aspect déconnecté, amorphe, asséché, le cas échéant fétichisé. En sortant de la mortification par la momification de cette partie du moi qui souffre, au nom du succès authentique donnant des satisfactions libidinales et narcissiques [… ], le prix à payer serait un désinvestissement de soi et de ses objets » (Eiguer, 1998, p. 86-106, p. 93).
Daniel Lagache note que dans les analyses menées dans une langue autre que la langue maternelle des patients, celle-ci peut se manifester au cours de la cure « en même temps que les conflits infantiles deviennent plus accessibles » et que cette réapparition peut s’accompagner d’un projet ou d’une réalisation de voyage « au pays de l’enfance », d’un « retour aux sources » (Lagache, 1980).
Au Burkina Faso, j’ai rencontré il y a quelques années un homme qui venait d’y retourner, après avoir interrompu une analyse en France. Il rêvait alors souvent du commandant Cousteau. Dans ses rêves, le commandant Cousteau n’était pas occupé à fendre les eaux des hautes mers. En général, il marchait en plein désert, le dos voûté, se protégeant du soleil par un chapeau de paille. Celui que l’on associe volontiers à l’exploration des océans arpentant un aride désert : c’est là une excellente figuration de la double inscription.
L’analyse de cet homme avait été entreprise sans que la question de la différence culturelle ne soit abordée. Pendant un an environ, il avait pu communiquer les impressions qui lui venaient; puis une sorte de mal-être s’était emparée de lui, avec la conviction que son analyste, du fait de la différence culturelle, ne pouvait pas comprendre ce qu’il éprouvait réellement. Un jour sur le divan, l’idée lui était venue de dire à l’analyste qu’on ne pouvait plus « éluder » la question de la différence de cultures qui constituait un blocage à l’évolution de la cure. Ce mot « éluder » en a aussitôt évoqué un autre, phonétiquement proche, de sa langue maternelle : « élude », qui signifie « être dégoûté par quelque chose » ; ce verbe s’emploie sous une forme active, et devrait plutôt être traduit par « se dégoûter de… ». On l’utilise pour décrire l’attitude que suscite un aliment provoquant du dégoût. Il suffit d’étirer le « é » initial de ce verbe pour obtenir le sens contraire de élude : éélude, qui signifie alors « être attiré par quelque chose », en général un aliment, « convoiter » une nourriture ou une boisson.
Les mots de sa langue qui surgissaient au moment de cette prise de conscience qu’on ne pouvait plus éluder son origine culturelle différente révélaient ainsi une ambivalence fondamentale : goûter/se sentir dégoûté, pulsion/répulsion. Cette ambivalence, orale, est fondatrice de l’altérité et de la relation primitive à l’autre selon ce que Freud nous explique dans son étude sur la négation : « La fonction du jugement doit pour l’essentiel aboutir à deux décisions. Elle doit prononcer qu’une propriété est ou n’est pas à une chose, et elle doit concéder ou contester à une représentation l’existence dans la réalité. La propriété dont il doit être décidé pourrait originellement avoir été bonne ou mauvaise, utile ou nuisible. Exprimé dans le langage des motions pulsionnelles les plus anciennes, les motions orales : cela je veux le manger ou bien cela je veux le cracher, et en poussant plus avant le transfert [de sens] : cela, je veux l’introduire en moi, et cela l’exclure hors de moi. [… ] Le moi-plaisir originel [… ] veut s’introjecter tout le bon et jeter hors de lui tout le mauvais. Le mauvais, l’étranger au moi, ce qui se trouve au-dehors lui est tout d’abord identique » (Freud, 1985, p. 136-137). Le clivage qui s’était opéré là, chez notre homme, faisant coïncider « le mauvais » à « l’étranger », explique en partie son choix, impulsif, de retourner dans son pays en ce moment-là de son histoire.
La différence culturelle que l’analyse avait fait venir au premier plan de ses préoccupations, renvoyait cet homme à sa propre « terre étrangère interne [7] », c’est-à-dire à sa langue maternelle, à la mère, à la bonne et à la mauvaise mères, bref : au territoire de la mère. (La terre natale est peut-être moins la patrie que le territoire de la mère : au cours de la séance du 19 janvier 1908 de la société psychanalytique de Vienne, Freud faisait observer que « dans le rêve, une région où l’on s’est déjà trouvé signifie les organes génitaux de la mère » (Société psychanalytique de Vienne, 1962, p. 336); on concevra donc que le lieu de naissance comporte cette signification de manière encore plus indiscutable.) Mais en réalité, il s’agit d’une langue matricielle (De Oliveira, Ferrey, 1981, p. 384) plutôt que maternelle, d’une langue originaire, le « langage des motions pulsionnelles les plus anciennes », nous dit Freud, exprimant des états psychiques d’avant l’acquisition de la langue et qui tracent les sillons dans lesquels celle-ci va ultérieurement se couler. (C’est à la lumière de cette langue primitive, de cette langue de l’infans, qu’il convient de réévaluer la réflexion de Freud « sur le sens opposé des mots originaires » [Freud, 1910].) « En laissant de côté toute considération linguistique, et en nous remettant à notre point de vue psychanalytique, il n’y a point de vrai “monolingues”. Même une personne ne connaissant qu’une seule langue est habitée par différents codes linguistiques : langage privé, public, professionnel, infantile et amoureux, pour n’en mentionner que quelques-uns. Ils interagissent continuellement. Notre effort en psychanalyse vise précisément à dévoiler la langue étrangère “essentielle” qui vit en nous tous, même chez les monolingues : l’inconscient dont les contenus sont constamment “traduits”, “transcrits” et re-signifiés à travers les différents idiomes (ou langues étrangères) et niveaux de notre psychisme » (Amati-Mehler, 1993, p. 924). C’est sans doute cette langue que Maud Mannoni appelle « dialecte maternel » : « L’analyste, au cours de son analyse personnelle, est amené à renouer avec l’enfant en lui (c’est-à-dire avec les étapes de cette enfance qui ont pu s’ap-parenter à une “crise” de folie) : il se découvre ainsi, à travers un langage oublié, les mots perdus d’un dialecte maternel (langue maternelle): ce sont des mots retrouvés, associés aux jeux, rires et drames de son enfance, qui, dans sa pratique analytique, vont lui servir à parler avec le patient (“fou”, “débile” ou “névrosé”) » (Mannoni, 1979, p. 11).
Les deux espaces d’inscription du migrant prennent leurs racines dans les deux lieux psychiques fondamentaux distingués par Guy Rosolato et qui sont, d’une part la mère en tant que « milieu primordial », et de l’autre « le système symbolique organisé en fonction du père » et qui fait peser un interdit « sur la mère à propos de l’inceste » (Rosolato, 1978, p. 260). L’écart entre ces deux lieux est assimilable à celui créé par le mouvement qui conduit du principe de plaisir au principe de réalité, mouvement dont Freud dit qu’il ne concerne pas le tout du psychisme : une « forme d’activité de pensée » va se trouver « séparée par clivage » et c’est dans cet abri que sont créés les fantasmes, tout comme dans les états modernes, des domaines déterminés tels que les parcs naturels sont laissés dans leur « état originel », préservés « des transformations de la civilisation » (Freud, 1911, p. 138-139). À ce caractère « naturel » des parcs laissés dans leur état originel, l’on opposera le caractère artificiel de ceux transformés constamment par l’homme. Mais avant d’en venir aux conséquences de cette opposition, examinons d’abord les implications de cette division du sujet entre plaisir et réalité.
L’on entend souvent les immigrés opposer à la rudesse de leur vie en France (tracasseries administratives et exigences sociales trop élevées, obligation de renoncement dans plusieurs domaines, etc.) le sentiment de perpétuelles vacances qu’ils éprouvent une fois rentrés dans leur pays (celui-ci étant alors perçu comme un lieu de levée des inhibitions, et de réjouissances continuelles). Bien entendu, ces perceptions ne s’étayent pas toujours sur la réalité, mais elles évoquent les notations que fait Freud au début de Malaise dans la civilisation où il décrit « la tendance [qui] se développe à isoler du Moi, à expulser au-dehors tout ce qui peut devenir source de déplaisir, à former un Moi purement hédonique auquel s’oppose un monde extérieur, un “dehors” étranger et menaçant ». Cette construction est fantasmatique puisqu’« il existe maintes choses auxquelles on voudrait ne pas renoncer en tant que sources de plaisir et qui ne sont pourtant pas “Moi”, mais “objet”. Et maints tourments qu’on veut éviter se révèlent malgré tout comme inséparables du Moi, et d’origine interne » (Freud, 1929, p. 9). Le retour au pays natal peut ainsi brutalement dévoiler le déni à la base de cette opposition : il n’est pas rare qu’aux exigences du groupe d’appartenance et aux contraintes des codifications sociales, soit opposée une France, terre de liberté et de bien-être individuels, dont on vante alors les mérites. On observe ainsi des personnes qui se revendiquent pleinement africaines ici, et qui, une fois dans leur pays, se comportent comme de bons Français à l’étranger.
Lorsqu’on lit les descriptions de l’accueil de l’enfant en Afrique noire et dans les sociétés traditionnelles en général, on a la nette impression que le développement de l’individu se fait selon un schéma interne et ancestral. Il est bien évident que pour les membres de telles cultures, les choses se font de la place et de la manière dont elles se sont toujours faites, en harmonie avec tous les autres événements de la vie et éléments du monde (Barry, 2001). En revanche, en France le poids des réglementations extérieures, l’intervention et la pression des services de l’État, donnent l’impression de conventions sociales qui auraient pu être autres, donc qui sont arbitraires. Si l’on compare les manières dont le groupe, dans les sociétés traditionnelles, s’approprie l’enfant qui vient de naître, et l’intègre à la communauté, à celle dont les sociétés modernes prennent en charge chacun de leurs membres, en fonction de lois et de réglementations qui n’étaient probablement pas les mêmes que celles auxquelles les parents et les grands-parents étaient soumis (suivi médical, scolarisation obligatoire jusqu’à un certain âge, etc.), cette opposition apparaîtra plus clairement : qu’y a-t-il de commun par exemple entre le numéro de Sécurité sociale, qui est le mode par excellence d’enregistrement du sujet en France, dans lequel l’appartenance lignagère n’est pas prise en compte, et dont certains éléments sont purement accidentels, et l’inscription de l’enfant dans les sociétés traditionnelles, où nulle place n’est laissée au hasard, où il « est d’emblée pensé dans le réseau des influences sociales et surnaturelles » (Loubeyre, 1998) ? Anny Cordié décrit ainsi l’accueil de l’enfant selon que l’on est dans une société traditionnelle ou dans une société moderne : « Toutes les sociétés ont établi des règles d’accueil de l’enfant qui, dès son entrée dans le monde, prend une place définie dans le corps social. Des rites témoignent de cette appartenance, et soulignent la rupture avec le corps maternel, ils introduisent d’emblée l’enfant dans l’ordre symbolique (fêtes, parrainage, “présentation” de l’enfant sous toutes les formes rituelles, etc.). [… ] À l’opposé de ce discours traditionnel, s’est constitué le discours scientifique dont l’impact est devenu prépondérant [… ]. [Le corps de l’enfant] devient mécanique complexe nécessitant examens approfondis, soins performants en milieu aseptisé et hautement spécialisé. Ce corps essentiellement biologique peut dès lors être soumis à une stricte programmation : horaire des tétées, nourriture calculée, vaccinations, etc. » (Cordié, 1987, p. 39-40).
Quelle est la première conséquence de cet état de fait ? D’abord qu’on entend souvent les femmes africaines, lorsqu’elles sont entre elles et qu’elles discutent des interventions des services sociaux dans l’éducation de leurs enfants, s’exclamer : « Soit c’est mon enfant, soit c’est pas mon enfant ! » Ce qui inscrit l’enfant, d’emblée et de manière brutale, dans deux registres inconciliables : tant qu’il est à l’intérieur de la maison, il est prié d’oublier ce qu’il a appris dehors ; puis, quand il franchit le seuil de la porte, il devient un autre enfant, l’enfant des institutions.
Marika Moisseeff parle de l’attitude de parents africains qui, « lorsqu’ils se trouvent particulièrement dépourvus face à un enfant, le confient volontiers à l’équipe soignante qu’ils sont venus consulter. Ils délèguent alors complètement leurs fonctions parentales et ne comprennent pas pourquoi on exige d’eux des visites et des entretiens réguliers ». Contre l’interprétation en termes d’irresponsabilité parentale généralement proposée à cette attitude, elle en oppose celle-là : en Afrique, « l’enfant n’est pas perçu comme un bien personnel qu’il faut à tout prix garder auprès de soi. Dans la vie quotidienne d’ailleurs, il pourra être pris en charge par différents individus, des aînés, des oncles, etc. » (Moisseeff, 1992, p. 225). À cette lecture par trop ethnologisante, j’opposerai à mon tour une autre se fondant sur la formule : « Soit c’est mon enfant, soit c’est pas mon enfant. » Au sein de l’institution de soins, les parents ne peuvent plus se conduire avec l’enfant comme ils le feraient avec leur enfant. L’enfant, confié à l’institution, devient l’enfant de l’institution et cesse d’être le leur pendant toute la durée de cette prise en charge. L’explication de Marika Moisseeff obéit à la mode ethnopsychiatrique rapportant toute conduite d’un quelconque Africain aux coutumes de son ethnie ; or, en Afrique, même si l’on a coutume de confier certains de ses enfants à d’autres personnes (Lallemand, 1993), il s’agit surtout de membres de la famille ou d’alliés objectifs, jamais d’inconnus, encore moins d’institutions. (Et même là-bas, le placement actuel d’enfants dans des institutions vient en rupture avec les modes traditionnels de forestage d’enfants par des membres de la famille élargie ou des amis, parce que ceux-ci ne fonctionnent plus suffisamment bien [Barry, 1998-1999]).
La fille aînée de monsieur et madame D., des Peuls originaires du Sénégal, est hospitalisée depuis près de trois ans pour une drépanocytose. Cette hospitalisation n’était pas uniquement motivée par l’état de santé de la petite H., mais par la crainte des médecins que les parents ne lui administrent des traitements à base de décoction de plantes et autres gris-gris et n’observent pas les soins préconisés dans une telle situation. Depuis l’hospitalisation de H., ses parents lui ont très peu rendu visite. Les médecins envisagent de procéder à une greffe de moelle osseuse. Ils souhaitent obtenir l’autorisation des parents pour cette opération mais craignent que le désintérêt de ceux-ci pour leur fille ne les conduise à l’abandonner. Ils permettent à H. de passer certains week-ends dans sa famille. La première fois où cette visite est exercée, la famille se rend compte que H. a oublié sa langue maternelle (le peul) et ne parle plus que le français. Une fois endormie cependant, H. fait un rêve et parle à voix haute, en peul, de son envie de manger de la nourriture sénégalaise. MadameD. se battra dès lors pour qu’on lui rende sa fille qu’elle entend conduire au Sénégal. Ce qui va aboutir à une demande de médiation culturelle par l’équipe soignante de l’hôpital.
Ici encore, le retour de cette partie de son être que l’on croyait éteinte, se réalise chez H. par le détour de la langue maternelle et à propos d’objets alimentaires, et aboutit, chez sa mère, à un projet de voyage au pays natal.
Il faut ajouter qu’au cours de la médiation, nous n’avons pas rencontré monsieur D. qui s’était retrouvé en prison pour un trafic de faux papiers. La maladie de sa fille était venue prendre place dans toute une série de malheurs qui s’étaient acharnés sur la famille, et à propos desquels des accusations de sorcellerie avaient beaucoup circulé. Ensuite, monsieur D. s’était impliqué dans une histoire de trafics de faux papiers, mais de manière tellement maladroite que la police l’avait très vite confondu. C’est-à-dire qu’il avait offert à des personnes la possibilité de s’inscrire sous une autre identité que celle sous laquelle ils étaient réellement inscrits dans les registres de l’administration. Il s’agit là d’une véritable mise en acte de la double inscription [8].
Cet acte questionne la pertinence de la croyance largement partagée selon laquelle l’activation, quasi automatique, du mécanisme de la projection par les Africains suffit à résorber la culpabilité [9]. Les malheurs de la famille D. avaient commencé par un accident de voiture. Ensuite s’était déclarée la maladie de la petite H. Puis, un autre enfant s’était révélé drépanocytaire. Enfin, la petite dernière était morte subitement, emportée par un paludisme mal diagnostiqué. Les médecins avaient tenu à expliquer à la familleD. qu’un des enfants sur quatre serait drépanocytaire. Ils avaient ajouté que cette maladie incurable venait probablement de ce que monsieur et madame D. étaient cousins (croisés). Ils les avaient ensuite interrogés pour savoir lequel des deux avait eu plus de cas de drépanocytose (d’enfants malades et morts en bas âge) dans sa famille.
Toutes ces interventions se résument pour l’essentiel à rendre implicitement monsieur et madame D. responsables de la maladie de leurs enfants. Le discours médical est complètement ravageant en ce qu’il abolit le système de références de leur culture. Ce mariage entre un homme et la fille de son oncle maternel que leur groupe pose comme étant ce qu’il y a de plus valorisant, est remis en cause dans des termes qui ne correspondent à rien dans leur univers de représentations. Cette parole qui ne veut rien dire aura cependant des répercussions. Le mari rend sa belle-mère, qui était venue du Sénégal rendre visite à la famille et dont la présence avait coïncidé avec le début de la série des malheurs, responsable de ceux-ci. (Cette femme était probablement à l’origine de leur union). Cette accusation ne l’empêchera cependant pas de se livrer à un trafic de faux papiers au point d’en être puni par la loi.
Un dernier mot sur cette notion de double inscription dont la prise en compte permettrait de mieux comprendre les rapports paradoxaux que les familles africaines entretiennent généralement avec les institutions amenées à s’occuper de leurs enfants. La maladie de la petite H. et les autres malheurs de la familleD. ont joué un rôle de véritable révélateur de ce phénomène; le père d’abord l’agit et réussit à se « désinscrire », pour ainsi dire, de la problématique familiale ; H. la subit par son écartèlement entre les institutions de soins et sa famille dans laquelle son retour suscite en elle un mouvement de retour à l’enfance, corrélée au maternel; la mère la revendique par ce projet d’un voyage au lieu d’origine pour tenter de trouver une issue aux difficultés vécues dans le pays d’accueil.
 
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·  ROSOLATO, G. 1978. La Relation d’inconnu, Paris, Gallimard.
·  SARTRE, J.-P. 1947. « Les mouches », dans Huis clos. Les mouches, Paris, Gallimard.
·  SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE VIENNE. 1962. Les Premiers psychanalystes. Minutes de la société psychanalytique de Vienne, I ( 1906-1908), Paris, Gallimard, 1976.
·  SOW, I. 1978. Les Structures anthropologiques de la folie en Afrique Noire, Paris, Payot.
·  STEINBECK, J. 1947. Les Raisins de la colère, Paris, Gallimard.
 
NOTES
 
[1] Communication à la IVe Rencontre Clinique de l’exil sur le thème : « L’étranger, son enfant et l’institution », organisée par Cahiers intersignes & EPSI, Paris, Hôpital de La Salpêtrière, 19,20 et 21 janvier 2001.
[2] Muley Graves qui a refusé de s’exiler explique à Casy et à Tom Joad : « Vous devez me trouver dingo, de vivre de cette façon, hein ? [… ] Eh bien, voyez-vous, il m’est arrivé quelque chose de curieux. Il s’est passé quelque chose en moi quand on m’a dit qu’il fallait que je m’en aille. [… ] Alors j’ai commencé à vadrouiller. À marcher, comme ça. [… ] Je me balade comme ça, tout comme un sacré vieux fantôme de cimetière. [… ] Je me suis baladé partout où il s’est passé des choses. Par exemple, il y a un coin là-bas tout près de notre terre… où y a un buisson dans un ravin. C’est là que j’ai couché pour la première fois avec une fille. [… ] Et il y a aussi cet endroit, près de l’étable où Pa a été éventré par un taureau. Et son sang est encore sur cette terre. [… ] Et j’ai été dans la chambre où Joe est venu au monde. [… ] Qu’est-ce qu’ils ont pris, en fin de compte ? Ils ont pris Pa mourant sur la terre et Joe donnant son premier coup de gueule, et moi caracolant comme un bouc, la nuit sous le buisson. [… ] Ils coupent les gens en deux pour avoir leur marge de bénéfices. Ils les coupent en deux tout bonnement. L’endroit où qu’on vit, c’est ça qui est la famille. On n’est pas soi-même quand on s’est empilé dans une auto tout seul sur une route. On n’est plus vivant. » (John Steinbeck, Les Raisins de la colère, Paris, Gallimard, Folio, 1947, p. 73-76, mes italiques).
[3] « Oreste : [… ] Un chien a plus de mémoire que moi : c’est son maître qu’il reconnaît. Son maître. Et qu’est-ce qui est à moi ? Le Pédagogue : Que faites-vous de la culture, monsieur ? [… ] À présent, vous voilà jeune, riche et beau, avisé comme un vieillard, affranchi de toutes les servitudes et de toutes les croyances, sans famille, sans patrie, sans religion, sans métier, libre de tous les engagements [… ], et vous vous plaignez ! Oreste : Mais non : je ne me plains pas. Je ne peux pas me plaindre : tu m’as laissé la liberté de ces fils que le vent arrache aux toiles d’araignées et qui flottent à dix pieds du sol; je ne pèse pas plus qu’un fil et je vis en l’air. [… ] Il y a des hommes qui naissent engagés : ils n’ont pas le choix, on les a jetés sur un chemin, au bout du chemin, il y a un acte qui les attend, leur acte; ils vont et leurs pieds nus pressent fortement la terre et s’écorchent aux cailloux. Ça te paraît vulgaire, à toi, la joie d’aller quelque part ? Et il y en a d’autres, des silencieux, qui sentent au fond de leur cœur le poids d’images troubles et terrestres; leur vie a été changée parce que, un jour de leur enfance, à cinq ans, à sept ans… [… ] Tiens, un esclave, lorsqu’il passe, las et rechigné, portant un lourd fardeau, traînant la jambe et regardant à ses pieds, tout juste à ses pieds, pour éviter de choir, il est dans sa ville, comme une feuille dans un feuillage, comme l’arbre dans la forêt… » (Jean-Paul Sartre, « Les mouches », dans Huis clos. Les mouches, Paris, Gallimard, 1947).
[4] « Sous l’effet de la colonisation, la population de l’Afrique occidentale française s’était divisée automatiquement en deux grands groupes, eux-mêmes subdivisés en six classes qui vinrent se superposer aux classes ethniques naturelles. Le premier était celui des citoyens de la République française, le second celui des simples sujets. Le premier groupe était disposé en trois classes : les citoyens français pur sang, nés en France ou Européens naturalisés français; les citoyens français des “quatre communes de plein exercice” du Sénégal (Gorée, Saint-Louis, Dakar et Rufisque); enfin les Africains naturalisés citoyens français. [… ] Le second groupe, celui des sujets, comprenait à son tour trois classes : au sommet de la hiérarchie, venaient les sujets français du Sénégal [… ]; puis venaient, dans les autres territoires, les sujets français “lettrés” [… ] et les sujets français “illettrés” [… ]. À côté de cette division officielle de la société, l’humour populaire en avait créé une autre, qui se réduisait à quatre classes : celles des blancs-blancs [… ] qui comprenaient tous les Européens d’origine ; celle des blancs-noirs qui comprenaient tous les indigènes petits fonctionnaires et agents de commerce lettrés en français, travaillant dans les bureaux et factureries des blancs-blancs qu’ils avaient d’ailleurs tendance à imiter; celle des nègres des blancs, qui comprenaient tous les indigènes illettrés mais employés à un titre quelconque par les blancs-blancs ou les blancs-noirs (domestiques, boys, cuisiniers, etc.); enfin celles des noirs-noirs, c’est-à-dire les Africains restés pleinement eux-mêmes [… ]. » (Amadou Hampâté Bâ, Oui mon Commandant ! Mémoires II, Arles, Actes Sud, 1994, collection « Babel », p. 241-242).
[5] « Il me faut [… ] signaler un phénomène psychologique né de la colonisation [… ]. Certains ressortissants des premiers pays africains colonisés s’estimaient supérieurs aux autres en raison même de l’antériorité de leur contact avec les colonisateurs. Ainsi, par un phénomène plus ou moins consacré par l’histoire, les auxiliaires des conquérants se considéraient comme des conquérants eux-mêmes, et s’estimaient supérieurs aux vaincus. » (A. H. Bâ, ibid., p. 116-117).
[6] « L’on notera qu’aucune analyse sociologique ou psychologique sur les phénomènes d’acculturation [… ] n’est exempte de jugements de valeur. » « Le débat autour de l’ethnicisme et du relativisme culturel est actuellement permanent [… ]. Ainsi, à partir d’un événement qui met en scène des individus issus d’autres cultures, [… ], l’on voit s’affronter, par médias interposés, les spécialistes de la psychologie interculturelle. Les enjeux sont toujours les mêmes : la question du bienfondé de l’intégration des populations d’origine biculturelle à la société dans laquelle elles vivent désormais, en même temps que la nécessité de reconnaître l’identité et les valeurs de ces populations, ces deux impératifs pouvant être perçus comme antinomiques. Quant aux protagonistes, l’on a d’un côté, ceux qui défendent le maintien des particularismes culturels et des coutumes et invoquent le respect des différences culturelles et de la tradition. [… ] De l’autre côté protestent les tenants de l’universalisme des processus psychiques et des principes éthiques. » (Françoise Couchard, La Psychologie clinique interculturelle, Paris, Dunod, 1999, p. 16 et p. 115-116).
[7] « Le symptôme provient du refoulé, il en est, en quelque sorte, le représentant devant le moi; le refoulé est toutefois pour le moi une terre étrangère, une terre étrangère interne, tout comme la réalité est – permettez-moi cette expression inhabituelle – une terre étrangère externe. » (Sigmund Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse ( 1933), Paris, Gallimard, 1984, p. 80. Cf. aussi J.-B. Pontalis, Ce temps qui ne passe pas, Paris, Gallimard, 1997, p. 96.
[8] Pour une description plus détaillée de cette situation : cf. Aboubacar Barry, « Le passage du même à l’autre », dans La Croyance, ses sources, ses ressources et leur tarissement. Essai ethnopsychanalytique sur la confection du lien culturel, Thèse de doctorat, université de Picardie Jules Verne, 1995, p. 505-519, p. 505-512.
[9] « La persécution est presque toujours présentée comme phénomène premier, et ceci nous ramène toujours au problème de l’extériorité étiologique des troubles, et, par voie de conséquence, à l’absence d’auto-accusation, de culpabilité, correspond l’absence d’auto-agressivité. » (Ibrahima Sow, Les Structures anthropologiques de la folie en Afrique Noire, Paris, Payot, 1978, p. 39).
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