Essaim
érès

I.S.B.N.2-7492-0037-7
214 pages

p. 151 à 166
doi: 10.3917/ess.009.0151

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no9 2002/1

2002 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

S. Freud est-il l’auteur de l’article Aphasie ( 1888) ?

Remarques et réflexions à propos de la contribution de Freud au dictionnaire médical de Villaret, 1888-1891

Ferdinand Scherrer
à Marcel Scheidhauer
Les historiens, historiographes, biographes et chercheurs sont unanimes pour attribuer à S. Freud la paternité d’une série d’articles, dont Hystérie et Aphasie, parus dans le Handwörterbuch der gesamten Medizin; dictionnaire médical édité en deux volumes ( Stuttgart, 1888, A-H ; 1890, I-Z) par Albert Villaret et publié d’abord en plusieurs livraisons successives dès 1887.
Ernst Kris, éditeur de Aus den Anfängen der Psychoanalyse [1], fut le premier à en découvrir l’existence. Il s’est appuyé sur la correspondance de Freud avec W. Fliess où est évoquée par deux fois, et de façon explicite, sa collaboration au dictionnaire de Villaret. Dans la lettre 4 du 28 mai 1888 :
Mon temps libre, mes loisirs sont consacrés à l’élaboration de quelques articles du lexique de Villaret, à la traduction du livre de Bernheim sur la suggestion et d’autres choses insignifiantes. Néanmoins la première rédaction des paralysies hystériques est achevée, mais j’ignore quand la seconde le sera aussi [2].
Et dans la lettre 5 du 29 août de la même année :
J’ai à peu près terminé mon travail sur les paralysies hystériques et organiques et en suis assez satisfait. Ma participation au lexique de Villaret est moindre que je m’y attendais. L’article sur l’anatomie du cerveau a été abrégé et d’autres mauvais articles sur la neurologie ne sont pas de moi. Dans son ensemble, l’ouvrage ne vaut pas grand-chose au point de vue scientifique. L’anatomie du cerveau est encore en germe comme à l’époque où vous m’avez poussé à l’écrire [3].
Dans une note apportée à la lettre 4, E. Kris fournit les informations suivantes :
Il s’agit du lexique médical de Villaret. On peut certainement attribuer à Freud l’article sur l’anatomie du cerveau [… ] et aussi l’article sur l’aphasie dont il parle dans l’Autobiographie. En se référant au style et au texte, il faut encore attribuer à Freud les articles sur l’Hystérie et sur les Paralysies infantiles, ainsi que celui sur les Paralysies. Au contraire, l’article sur la Neurasthénie n’a sûrement pas été écrit par Freud.
Et à la page 15 de son introduction à La Naissance de la psychanalyse :
L’idée d’écrire sur l’anatomie du cerveau lui fut suggérée pendant qu’il travaillait au dictionnaire médical de Villaret. Les articles de ce dictionnaire étant anonymes, Freud ne permit pas que sa contribution fût incluse dans la bibliographie; il trouva aussi que son article sur l’anatomie du cerveau avait été déformé par des coupures. L’article de Freud sur l’interprétation des aphasies, dédié à Breuer, tirait son origine de ses études sur le même sujet.
Effectivement, dans chacun des volumes du dictionnaire figure une liste des noms des collaborateurs dont celui de S. Freud ; mais les articles ne sont ni signés, ni référés dans une table des auteurs. De plus, les archives de l’éditeur ont été détruites pendant la Seconde Guerre mondiale et les travaux de Villaret n’ont pas été recueillis après sa mort [4]. Il n’existe par conséquent, à ce jour, plus aucune preuve tangible de la part exacte prise par Freud à l’ouvrage. Les indications données par ce dernier sont maigres et imprécises; la seule information expresse dont nous disposons concerne l’existence d’un article sur l’anatomie du cerveau (« Gehirn, I. Anatomie des Gehirns. II. Physiologie des Gehirns [5] », dans Villaret, t. I, 1888, p. 684-697) [6]. Aucune précision n’est apportée sur l’existence d’autres articles neurologiques. Rien sur un article éventuel relatif à l’hystérie ; par contre le travail évoqué à plusieurs reprises dans la correspondance paraîtra cinq plus tard sous le titre Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques [7]. Quant à l’Aphasie, non seulement il n’en est nullement question à cette époque, mais le mot lui-même n’apparaît pas; ce qui peut paraître étonnant si Freud en avait été l’auteur, lorsque nous savons que la première livraison du Villaret avait déjà paru en 1887. Certes, Freud avait manifesté de l’intérêt pour le sujet. Il connaissait les travaux de Charcot sur l’aphasie, avait lu des communications de certains de ses collègues neurologues, prononcé des conférences sur la question ; mais il partageait en cela la préoccupation de la plupart des neurologues qui avaient placé l’aphasie au cœur de leurs débats houleux sur les localisations cérébrales et la question épineuse des rapports entre mécanisme physiologique et fonction psychique. La lecture de l’article [8] lui-même ne permet pas, ni quant au style, ni quant au contenu de déduire qu’il est de la main de Freud. Il est sans grande originalité et purement descriptif. Il ne préfigure en rien l’ouvrage « spéculatif-critique » publié trois ans plus tard. D’ailleurs, E. Kris ne propose aucun argument convaincant. Il semble s’être contenté, emporté sans doute par l’enthousiasme fébrile de sa découverte, d’un rapprochement purement extérieur entre la participation effective de Freud au Villaret, l’intitulé des articles et les travaux connus de Freud. Les indices peu solides qu’il avance pour étayer une éventuelle paternité de Freud sont, d’une part, un extrait de la lettre 8 du 2 mai 1891 adressée à Fliess :
Dans quelques semaines, j’aurai le plaisir de vous faire parvenir une brochure [9] sur l’aphasie que j’ai rédigée avec assez d’enthousiasme. Je m’y montre fort hardi en croisant le fer avec votre ami Wernicke et aussi avec Lichtheim et Grashey. J’ai été jusqu’à égratigner le sacro-saint pontife Meynert. Je serais très curieux d’avoir votre opinion sur ce travail. Vos relations préférentielles avec l’auteur vous permettront d’y retrouver sans surprise certaines idées qui vous sont connues. D’ailleurs elles sont plus suggérées que développées [10].
Et surtout, d’autre part, ce passage de la Selbstdarstellung :
En 1891, parut le premier de mes travaux sur les paralysies cérébrales des enfants, rédigé en collaboration avec mon ami et assistant le docteur Oscar Rie. La même année je fus chargé de collaborer à un dictionnaire médical (Handwörterbuch der Medizin), ce qui m’amena à discuter la théorie de l’aphasie, qui était alors dominée par les points de vue purement localisateurs de Wernicke-Lichtheim. Un petit livre de spéculation critique, Contribution à la conception des aphasies, fut le fruit de cette réflexion [11].
E. Kris en déduit de façon hâtive que le dictionnaire évoqué est le Villaret, ce qui l’oblige dans la foulée à corriger subrepticement le texte de Freud lui-même en lui imputant une erreur de date : 1891 au lieu de 1888.
E. Jones, biographe officiel de Freud, emboîte le pas et affirme sans ambages :
En 1891, Freud publie son premier livre, De l’aphasie. Il avait déjà fait quelques conférences sur ce sujet au Club de physiologie viennois, en 1886, et également à l’Université, en 1887. On lui devait aussi un article sur cette question dans le manuel de Villaret. Bien que ces articles ne soient pas signés, ceux qui traitent de l’aphasie et de l’anatomie du cerveau sont incontestablement [12] l’œuvre de Freud, comme probablement aussi ceux sur l’hystérie et sur les paralysies infantiles [13].
Nous citerons encore deux autres chercheurs qui, bien que plus circonspects, se rangent à l’avis de Kris et Jones. C’est le cas de Rainer Spehlmann qui a consacré une importante monographie aux écrits neurologiques de S. Freud [14]. Après avoir fait siens les résultats des recherches de Dorer et de Binswanger sur les auteurs qui ont pu influencer la pensée de Freud, il produit un résumé circonstancié de chacun des premiers écrits de ce dernier et il consacre à certains d’entre eux une étude qui se veut minutieuse et approfondie. Concernant les articles du Villaret, il adopte sans discussion l’optique et les arguments de Kris [15]. Il s’appuie par ailleurs sur un extrait d’Aphasie susceptible à ses yeux de renforcer la conviction de la paternité de Freud : « Les prétendus centres du langage ne sont donc probablement que les points d’irradiation des faisceaux d’association venant d’autres régions vers le champ du langage [16]. » Argument fragile étant donné que ce point de vue n’était ni original ni rare à cette époque, même si la théorie des localisations occupait le devant de la scène en neurologie.
Paul Vogel [17] consacrera plusieurs études aux articles du Villaret. En 1953, dans son introduction à l’article Hystérie tiré du Villaret et publié dans la revue Psyche [18], il démontre de façon très convaincante qu’il provient de Freud. Plus récemment, en 1974, il exhume du Villaret trois autres courts écrits sur l’anatomie cérébrale qu’il attribue également à Freud ; il s’agit des sous-titres q), r), et t) de l’article Corpus [19]. Dans le même travail, Vogel conteste formellement, arguments à l’appui, la paternité de Freud pour Paralysie infantile et la pense probable pour Paralysie. En 1954, dans un article consacré à l’analyse de la théorie des aphasies de S. Freud, il s’aligne, quant à Aphasie, sur les positions de Kris et Jones [20].
Mes propres recherches m’ont donné l’opportunité, il y a plus de dix ans maintenant, de découvrir à la bibliothèque de la faculté de médecine de Strasbourg, l’existence d’une seconde édition du Villaret en deux volumes (I, A-H, 1899 ; II, I-Z, 1900) qui, comme la précédente, parut d’abord en plusieurs livraisons. Le second volume s’ouvre par une préface de A. Villaret, médecin-général du Royaume de Prusse [21], qui précise les raisons et les conditions de cette réédition. Elle répond, selon ses dires, au succès de la première, non seulement en Allemagne, mais dans d’autres pays d’Europe et dans le monde entier, notamment en Amérique et au Japon. Les livraisons ont elles aussi reçu un accueil très favorable. Elle a été entièrement remaniée et réactualisée; des articles ont été rajoutés, d’autres réécrits (Villaret cite entre autres Hystérie) ou abrégés, certains supprimés parce que « purement théorisants, ou superflus pour d’autres raisons ». Cette préface est précédée de la liste des participants, des médecins militaires allemands pour la plupart, et elle est suivie d’une table des auteurs qui, à la différence de la première édition, précise l’intitulé des articles rédigés par eux individuellement, mais uniquement dans le cas où ils étaient plusieurs à collaborer à une même spécialité. Je fus surpris de l’absence de S. Freud dans la liste des participants [22]. Mon étonnement fut plus grand encore de constater, en comparant les articles des deux éditions, que certains des articles attribués à Freud étaient identiques dans les deux éditions et qu’ils ne pouvaient donc pas de ce fait être de sa main. Reprenons-les un par un :
Kinderlämung, spinale [23] (Première édition, 1891, p. 91-93. Deuxième édition, 1900, p. 101-103). Il est identique dans les deux éditions et la seconde donne pour auteur le professeur Goldscheider, médecin-commandant [24] et médecin-chef à l’hôpital Moabit de Berlin. Il a rédigé dans les deux éditions la plupart des articles de neurologie et de neuropathologie.
Lähmung [25] (Première édition, 1891, p. 169-171. Deuxième édition, 1900, p. 186). Il est de la même facture dans les deux éditions ; Freud ne peut donc pas en être l’auteur, contrairement à ce que supposait Vogel. Il été rédigé par le Docteur Stricker qui dans la première édition porte le grade de médecin-commandant et est domicilié successivement à Dantzig, puis Berlin. Dans la seconde, il est présenté comme médecin-général et docteur en médecine interne à Münster. Vogel a été vraisemblablement induit en erreur par la lecture du premier chapitre de l’article qui traite des paralysies fonctionnelles et des problèmes de diagnostic différentiel qu’elles posent. En effet, les premières lignes, consacrées à la clinique des paralysies hystériques opposées aux paralysies organiques d’origine corticale, reprennent succinctement les thèses de Charcot largement répandues et discutées à l’époque et que Freud développe dans son article de 1888 sur l’hystérie. Stricker en a certainement pris connaissance puisqu’il renvoie le lecteur au paragraphe de celui-ci qui porte précisément sur les paralysies. – Neurasthenie ( 1891, p. 382-385; 1900, p. 422-426) est le même dans les deux éditions. Il a été rédigé par le Docteur Kron de Berlin, médecincommandant [26] spécialisé en médecine interne et maladies mentales. Il figure dans la liste des participants des deux éditions et il est l’auteur d’une trentaine d’autres articles, dont Agoraphobie, Choréa, Dementia, Elektrotherapie, Epilepsie, Manie, Zwangvorstellungen (représentations obsédantes), Melancholie, Paranoïa, Psychosen mais aussi comme nous le verrons Aphasie.
Corpus ( 1888, p. 353-355.1899, p. 406-408), découvert récemment par P. Vogel qui attribue à Freud les sous-titres q), r), et t). Le contenu de l’article est pour l’essentiel le même dans les deux éditions sauf pour le sous-titre q) Corpora quadrigemina dont le rédacteur dans la seconde édition est Goldscheider. Il n’est donc pas exclu, mais pas certain non plus, que Freud en soit l’auteur dans la première édition. Quant à r) Corpora restiformia et t) Corpus striatum, leur contenu est rigoureusement le même dans les deux éditions et la seconde ne précise pas le nom de l’auteur. Ce ne peut être Freud, sauf à supposer que Villaret ait commis l’indélicatesse de conserver des écrits de Freud alors qu’il n’est plus cité parmi les collaborateurs.
Hysterie et Hysteroepilepsie ( 1888, p. 886-892.1899, p. 1074-1084). Ils diffèrent totalement entre les deux éditions. L’auteur d’Hysterie dans la seconde est le professeur Gossner de Königsberg, docteur en médecine interne. Il a également écrit l’article « Psychothérapie ». Mais cela ne nous autorise pas pour autant à en déduire automatiquement que Freud a composé l’article de 1888 qui reprend pour l’essentiel la conception charcotienne de la « grande hystérie » ; néanmoins de nombreux arguments plaidant en faveur de Freud ne permettent plus le doute. Nous en proposerons quelques-uns parmi les plus importants. Dans la lettre 2 à Fliess du 28 décembre 1887, Freud dit se consacrer à côté de l’anatomie du cerveau à un travail sur les « Caractères généraux des affections hystériques », formulation que l’on retrouve dans le titre du chapitre 7 de la partie III (Symptomatologie) de l’article. Le chapitre 5, « Les paralysies », de cette même partie contient des idées qui seront développées dans son article de 1893 ; à titre d’exemple nous n’en citerons qu’un bref, mais significatif extrait : « Les paralysies hystériques ne tiennent aucun compte de la structure anatomique du système nerveux, laquelle, comme on sait, s’accuse sans la moindre équivoque dans la distribution des paralysies organiques [27]. » L’article contient également les prémices, mais dans une perspective qui reste encore purement neurophysiologique, des premiers développements de l’hypothèse « économique » – Freud cherchait à l’époque à donner un contenu au postulat charcotien de la lésion fonctionnelle ou dynamique :
L’hystérie est une anomalie du système nerveux qui repose sur une distribution différente des excitations, vraisemblablement accompagnée de la formation d’un surplus d’excitation [28] dans l’organe psychique. La symptomatologie montre que ce surplus d’excitation se répartit au moyen de représentations conscientes ou inconscientes [29].
Et enfin, il y est fait explicitement allusion à la méthode cathartique de Breuer que Freud était à cette époque seul à connaître :
Il est encore plus efficace, suivant une méthode initialement utilisée par Joseph Breuer à Vienne, de ramener le malade sous hypnose à la préhistoire psychique du mal et de le pousser à avouer à quelle occasion psychique le trouble correspondant s’est déclaré. Cette méthode de traitement est jeune, mais elle amène des succès thérapeutiques impossibles à obtenir autrement. Elle est la plus adéquate à l’hystérie, car elle imite exactement le mécanisme de la formation et de la disparition de ce genre de troubles hystériques [30].
Quant à l’article Hysteroepilepsie, son rédacteur dans la seconde édition n’est pas indiqué, mais il s’agit probablement du même que celui d’Hysterie, à savoir Gossner. Freud en est sans aucun doute l’auteur dans la première édition. En effet, les points essentiels d’une note apportée à l’article se retrouvent dans une remarque ajoutée par lui dans sa traduction des Leçons du mardi de Charcot [31].
Gehirn [32]. I Anatomie. II Physiologie ( 1888, p. 684-697.1899, p. 820-838). Dans ce cas aussi, les articles sont différents et ne proviennent pas de la même plume. L’auteur dans la seconde édition est le Privatdozent Sachs de Breslau qui n’est pas mentionné comme participant dans la première. Bien que le prénom ne soit pas précisé, on peut sans se tromper penser qu’il s’agit d’Heinrich Sachs qui a écrit en 1893 un traité Vorträge über Bau und Tätigkeit des Grosshirns und die Lehre von der Aphasie und Seelenblindheit, Bres lau [33]. Il n’est pas inconnu de Freud ; en effet celui-ci écrit le 8 décembre 1895 à Fliess :
Les élèves de Wernicke, Sachs et C.S. Freund ont perpétré une sottise en ce qui touche la question de l’hystérie. Le travail sur les paralysies psychiques est presque un plagiat de mes Considérations, publiées dans les Archives de neurologie. Ce qui me semble plus pénible est de voir Sachs exposer le principe de la constance de l’énergie psychologique [34].
Freud est sans conteste l’auteur de l’article de la première édition. On reconnaît assez aisément son style et ses tournures, sa méthode d’exposition, ses emprunts, ses propres recherches en neurologie et l’amorce d’interrogations et de perplexités qui seront développées plus tard. On y trouve, par exemple, certains passages qui seront repris dans son livre de 1891, ainsi que dans la pierre de rosette de l’Esquisse de 1895. C’est le seul texte de Freud sur l’anatomie et la physiologie du cerveau dont nous disposons. Condensé à l’extrême, il est la retombée d’un plus vaste projet qui ne verra jamais le jour. Sa lecture permet de mieux saisir la nature et l’enjeu des changements qui vont intervenir ultérieurement et plus particulièrement les péripéties de la difficile et parfois douloureuse libération de la tyrannie de la neurologie qui a été tout à la fois une des conditions et un obstacle épistémologique à la naissance de la psychanalyse. De Gehirn jusqu’au chapitreVII de la Traumdeutung, il est possible de suivre et mieux comprendre, en passant par la critique du « cortico-centrisme » de Meynert dans l’ouvrage sur les aphasies, le schéma du Manuscrit G de 1894 [35], les montages structuraux de l’Esquisse et la description du mécanisme psychique en termes de jeu d’écriture et de stratification de traces de la lettre 52 de 1896 à Fliess, le processus croissant de schématisation, de déréalisation de la référence au système nerveux central. Le cerveau perd de sa matérialité pour n’en conserver guère plus que le microscope, le bloc magique ou les autres modèles analogiques dont Freud fera usage. Le cerveau, de porteur (Träger) des processus psychiques, va devenir le support imaginaire, sans épaisseur, ni profondeur, d’un mode de spatialisation topologique et de figuration (Darstellung) de l’appareil psychique [36]. Ce processus s’accompagne de la transsubstantialisation de la signification neurologique de toute une série de termes dans un sens propre à un contexte sémantique et langagier (Umsetzung, Übertragung, Besetzung, Abfuhr, Erfüllung, etc. [37]).
Aphasie ( 1888, p. 88-91 ; 1899 p. 95-97). Il est le même dans les deux éditions et la seconde mentionne explicitement Kron comme son auteur, déjà cité plus haut comme le rédacteur de l’article sur la neurasthénie.
Il nous reste encore, après avoir pu établir avec certitude que Freud ne peut pas être l’auteur de l’article de 1887 sur l’aphasie, à identifier le dictionnaire auquel Freud fait allusion dans sa Selbstdartellung de 1925 et qui a été pris à tort pour le Villaret. Une précieuse trouvaille faite en 1986 par Oswald Ulrich Kästle [38] nous donnera la réponse : il s’agit du Dictionnaire diagnostique pour médecins praticiens ( 1893-1895) édité par les médecins médicaux Anton Bum et T. Schnirer de Vienne [39]. À l’opposé de la première édition du Villaret, la majorité des articles sont signés par leur auteur et Freud en signa pas moins de 17 dont le principal sur l’Aphasie, trois autres (Paragraphie Dysgraphie, Paralexie), très brefs et se limitant à des définitions, ne le sont pas, mais d’après Kästle ils peuvent lui être attribués avec une grande probabilité [40]. La plupart d’entre eux ( 16 au total, dont Aphasie) relèvent du domaine neurologique et psychiatrique et plus particulièrement des aphasies. D’autres excèdent le champ strict des aphasies et traitent des troubles de la mémoire avec Amnesie, des troubles de la perception avec Anosmie et de la motilité avec Accessoriuskrampf et Accessoriuslähmung.
Freud rédigea certainement l’article sur l’aphasie après avoir achevé sa monographie de 1891, voire même après sa publication. En effet, il mentionne cette dernière au début de l’article :
Étant donné que le diagnostic de l’aphasie implique l’appréciation d’une fonction psychique [41] compliquée, quelques remarques conductrices de la part de l’auteur de Contribution à la conception des aphasies ne sont pas superflues [42].
Il contient également, à quelques détails près, et accompagné quasi-ment du même commentaire, le schéma qui est reproduit à la page 78 de la première édition de l’ouvrage de 1891 [43]. Il expose le modèle psychologique développé dans la monographie et plus particulièrement la différence cruciale entre représentation de mot et représentation d’objet; suit la même classification des aphasies en trois catégories : les aphasies verbales qui affectent les associations de mot, les aphasies asymboliques qui sont une perturbation dans les associations entre le mot et l’objet (zwischen Wort und Object) et les aphasies agnostiques qui proviennent de perturbations à l’intérieur des associations d’objet; il évoque ensuite les aspects anatomocliniques des troubles du langage et, pour finir, il décrit la démarche diagnostique et les différentes formes particulières d’aphasie.
En guise de récapitulation, nous pouvons affirmer que de tous les articles du Villaret attribués par les commentateurs à Freud, seuls trois sont effectivement de sa plume, à savoir Hysterie, Hysteroepolepsie et Gehirn.
Mais il est pour le moins surprenant que Kästle maintienne, malgré sa découverte, que le dictionnaire évoqué par Freud dans son autobiographie de 1925 est le Villaret et non le Bum en lui imputant de surcroît une erreur de datation. En effet Freud donne la date 1891 qui concorderait avec l’hypothèse du Bum. Kästle préfère corriger Freud plutôt que de remettre en cause sa propre fidélité à la tradition des commentateurs qui l’ont précédés et qui ont perpétué la transmission d’une bévue initiée par les éditeurs de la Naissance de la psychanalyse. Bien plus, il interprète la supposée erreur de Freud comme un acte manqué : « La question de savoir si derrière cet acte manqué était à l’œuvre un refoulement – qui serait resté effectivement agissant jusqu’à ce jour – et quel en était le motif devra rester provisoirement sans réponse [44]. » Certes ! Puisque la question désormais sans objet tombe d’elle même, mais ne laisse pas d’interroger son insistance récurrente.
En effet, Kästle n’est pas le seul à soumettre Freud ainsi à la question et à cultiver à son égard l’art du soupçon. Bon nombre d’auteurs qui s’interrogent sur le passage de la neurologie à la psychanalyse ne manquent pas de faire le rapprochement entre l’autodafé par Freud en 1885 [45] – à un tournant décisif de sa carrière professionnelle et de sa vie privée – de sa correspondance et de ses manuscrits, son refus en 1939 de faire figurer les écrits neurologiques dans les œuvres complètes et ses tentatives auprès de Marie Bonaparte pour empêcher la publication de ses lettres et manuscrits (dont l’Esquisse) envoyés à Fliess. R. Kuhn, par exemple, déclare dans sa préface à la traduction française du livre de Freud sur les aphasies :
On est amené à supposer l’existence d’un lien interne entre cette destruction par Freud des témoignages de son évolution personnelle d’une part, et la séparation radicale des périodes respectivement neurologique et psychanalytique de son œuvre et de sa vie d’autre part, un lien qui ne pourra probablement jamais être complètement éclairci [46].
Comme s’il s’agissait là de gestes de même nature, l’un fournissant la raison de l’autre, les deux révélant l’existence d’un hypothétique secret caché, d’un « centre mystérieux » de la personnalité ou d’un trait de caractère de Freud.
Dès lors, la question de savoir si les articles du Villaret sont de Freud ou non ne relève plus du seul domaine de l’érudition et des curiosités archéologiques. Elle devient un argument excédant les préoccupations éditoriales et bibliographiques pour s’inscrire au cœur d’enjeux plus essentiels concernant l’interprétation du statut épistémologique et des conditions d’émergence de la psychanalyse. Et plus particulièrement de la métapsychologie, du régime épistémique de son appareil conceptuel, de ses rapports avec la phénoménologie clinique, le dispositif de la cure analytique et ses racines historico-théoriques. Une métapsychologie qui semble embarrasser aussi bien les adeptes de la psychanalyse que ses détracteurs. Considérée comme le maillon faible et superfétatoire du corpus psychanalytique, elle cristallise le débat entre les partisans d’une réduction de la spécificité de l’invention freudienne au champ de l’herméneutique et ceux d’un retour à ses véritables fondements neuroscientifiques désavoués par son auteur. La métapsychologie renvoie dos à dos et les uns et les autres comme à l’époque où Freud prenait congé et de Bernheim le magicien du « tout est dans la suggestion » et des savants Meynert et Charcot, les cartographes du cerveau et spécialistes des trajets nerveux. Née avant la psychanalyse, elle a contribué à la rendre possible par l’acte décisif de rupture – et non de transition ou de médiation – avec les ancrages et les attaches dans le passé neurologique Elle rappelle par son existence même, ses contenus, son absence de clôture, son écart, voire son retard par rapport à la clinique, la béance, la faille entre le Réel sexuel et la construction du sens. En ce sens la métapsychologie est un retour critique de la psychanalyse sur elle-même.
Comme l’atteste sa correspondance avec Fliess, Freud après son retour de Paris en 1886 hésitera, et avec beaucoup d’ambivalence, entre plusieurs domaines d’investigation (la neurologie et l’anatomie cérébrale avec Meynert, l’hystérie avec Charcot, la suggestion avec Bernheim, la méthode cathartique avec Breuer, la neurasthénie avec Fliess) qu’il espère un temps pouvoir concilier, mais dont l’hétérogénéité se cristallisera et culminera dans l’opposition, puis l’antagonisme entre l’anatomie cérébrale et la clinique de l’hystérie. L’ouvrage de 1891 sur les aphasies sera la première tentative de rupture avec le paradigme de la neurologie, véritable obstacle épistémologique, incapable de rendre compte des « anomalies » de l’hystérie – et des aphasies ! – et qui précipite les physioneurologues eux-mêmes dans la contradiction, le paradoxe, l’aporie et l’incohérence. Si Freud s’intéresse à l’aphasie à ce moment-là, ce n’est pas en tant qu’anatomiste du cerveau, ni même en tant qu’aphasiologue ; ce qu’il vise, c’est la compréhension du mécanisme de la paralysie dans l’hystérie si présente dans le texte, même si elle n’est jamais nommée pour ne pas heurter les interlocuteurs aux yeux desquels elle n’est qu’une intruse, un art pervers du travestissement, de la simulation et de la tromperie. Freud a l’espoir et le besoin de convaincre ses pairs de la communauté scientifique dont il est issu et fait encore partie. Certes, le choix de l’aphasie n’est pas que stratégique. Freud, en portant au jour une singulière analogie entre certaines formes d’aphasie et les symptômes hystériques, ouvre les perspectives fécondes d’un rapport isomorphique entre « l’appareil de langage » et « l’appareil psychique », lieu d’une « Autre scène » que la surface corticale, d’une surface absolue [47] et autonome d’un réseau différentiel. Après avoir autonomisé la sphère du langage par rapport à la périphérie sensori-motrice [48] et les structures sous-corticales, levé l’opposition trop abrupte entre centres et associations, l’un supposant l’autre et réciproquement [49] – geste qui annonce la conception structurale de l’appareil psychique dans l’Esquisse [50] –, il ramène le fonctionnement de l’appareil langagier à trois ordres d’articulation ou de liaison-déliaison. Le premier, qui est de combinaison, entre les représentations de mot et de façon privilégié et centrale entre les éléments acoustiques ou les images auditives [51]. Le second concerne l’articulation entre le mot et la représentation d’objet, autrement dit le rapport appelé symbolique par Freud entre l’élément phonique du mot et l’idée ou le concept de l’objet, avec un privilège accordé « aux images mnésiques visuelles [52] ». Enfin la troisième articulation des associations d’objet avec l’objet, à savoir le référent objectal. Il n’est pas abusif de lire dans l’importance et le privilège accordés par Freud à « l’aphasie mixte, asymboliqueverbale [53] » la reconnaissance implicite des deux axes fondamentaux du langage, les axes paradigmatique et syntagmatique en termes saussurien, métaphorique et métonymique dans la terminologie de Jakobson.
Un réseau donc, qui ne présente nulle part la solidaire et paisible unité du signe saussurien, mais qui est sujet aux disruptions, dont toutes les articulations sont lâches (locker) [54], susceptibles de rupture ou de résistance. Si nous lisons le texte sur les aphasies avec en regard les écrits ultérieurs, à commencer par les Études sur l’hystérie, certains rapprochements ne manqueront pas de s’imposer à nous : à l’asymbolie comme trouble de l’articulation de la représentation de mot (du signifiant) et de la représentation d’objet (du signifié ou de la signification selon la valeur contextuelle du mot) chez l’aphasique correspond chez l’hystérique la formation symptomatique comme produit de la rupture entre le symptôme-symbole et le symbolisé-refoulé ; à l’aphasie sensorielle ou paraphasie, comme trouble dans les associations de mot, correspondent les lapsus, les actes manqués et les différentes techniques du Witz; et l’agnosie, comme troubles de l’articulation entre les représentations d’objet (le signifié ou la signification) et l’objet [55] (le référent), renvoie à l’hallucination et au délire, voire au fantasme.
C’est bien ce travail sur les aphasies qui fournira à Freud les clés de l’énigme, posée par Charcot, des paralysies hystériques et qui lui permettra enfin de boucler en 1893 son article sur la question, commencé dès son retour de Paris, achevé puis repris, toujours remis sur le métier.
Une ultime tentative, décisive bien qu’avortée, de rupture avec le paradigme neurologique sera la rédaction en 1895 de l’Esquisse qui restera dans les cartons. Écrit pour faire plaisir au « Kepler de la biologie », W. Fliess, elle contribuera à faire sauter l’ultime verrou du cérébralisme et du biologisme et à ouvrir le chantier du rêve et l’exploration de « l’Autre scène ». Mais déjà l’Esquisse distord, détourne, subvertit le langage neurologique pour en faire une expérience de pensée, une « habitude de pensée [56] », « le langage imagé propre à la psychologie [57] », dira Freud plus tard. Pour éviter que « la psychologie ne flotte dans les airs », il inventera la métapsychologie qui gardera certes les accents, les flexions, certains emprunts, un mode de penser propre à sa langue scientifique d’origine et d’époque, mais qui ne devrait pas tromper sur l’inouï de sa découverte. Il faudrait être attentif au fait que Freud mobilise la « sorcière métapsychologique » à chaque fois qu’est émoussé ou menacé le tranchant de la psychanalyse, à chaque tentation de réduction à des fondements neuroscientifiques ou herméneutiques, à chaque tentative d’axiomatisation ultime, systématisante et unifiante.
 
NOTES
 
[1] Imago Publishing, London, 1950, Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956.
[2] Op. cit., p. 52.
[3] Op. cit., p. 54.
[4] Indication fournie par O. Andersson, dans Freud avant Freud, Synthelabo, 1997, p. 41.
[5] Cerveau, I ; Anatomie du cerveau. II ; Physiologie du cerveau.
[6] La plupart des auteurs ne citent que la première partie sur l’anatomie du cerveau et omettent celle consacrée à sa physiologie, ce qui donne à penser qu’ils n’ont peut-être pas lu l’article de bout en bout. Toutes les bibliographies officielles ne mentionnent elles aussi que la première partie de l’article.
[7] Dans Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984, p. 45.
[8] Le lecteur français peut le consulter dans l’appendice ajouté à la préface de Contribution à la conception des aphasies, S. Freud, PUF, p. 41.
[9] Nous avons ici corrigé la traduction de A. Berman qui rend Heft (cahier, brochure, fascicule) par article, peut-être sous l’influence des remarques de Kris.
[10] Naissance…, op. cit., p. 56.
[11] S. Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris, Gallimard, 1984, p. 31-32.
[12] Souligné par nous.
[13] E. Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, t. I, Paris, PUF, 2e édition, 1970. La première édition anglaise est parue à New York en 1953.
[14] Sigmund Freuds neurologische Schriften. Eine Untersuchung zur Vorgeschichte der Psychoanalyse, Berlin, Springer Verlag, 1953.
[15] Op. cit., p. 97, n. 20.
[16] Ibid., p. 34.
[17] Professeur de neurologie à l’université de Heidelberg. Fin des années soixante, début des années soixante-dix, il préparait pour le S. Fischer Verlag une édition en quatre volumes des écrits prépsychanalytiques de S. Freud. Entreprise qu’il ne put mener à bien avant de mourir. Il assura la première réédition en langue allemande du livre de Freud sur les aphasies ( 1891): Zur auffassung der Aphasien. Eine Kritische Studie, Frankfurt am Main, Fischer Tachenbuchverlag GmbH, 1992.
[18] P. Vogel, Eine erste unbekannt gebliebene Darstellung der Hysterie von Sigmund Freud, Psyche, V. 7, 1953, p. 481-500.
[19] P. Vogel, Drei bisher unbekannt gebliebene Beiträge Freuds zum Handwörterbuch von Villaret, Jahrbuch der psychoanalyse, V. 7,1974, p. 117-125.
[20] Ibid., Zur Aphasielehre Sigmund Freuds, Monatsschrift für Psychiatrie und Neurologie, V. 128,1954 p. 256-264.
[21] Königliche Preussischen Generaloberarzt. Ce grade n’est indiqué que dans la seconde édition.
[22] Rappelons que Freud avait été déçu de sa collaboration au Villaret et porté un jugement très sévère sur la valeur scientifique de celui-ci. Son absence dans la seconde édition n’est de ce fait pas très étonnante. Parmi les cinq Viennois qui ont contribué à la première édition, trois disparaissent de la seconde : Freud, un certain J. Heitzmann et le Dozent Sigmund Lustgarten chimiste et dermatologue, un ami très proche de Freud. Deux autres se retrouvent dans la seconde édition : un certain Schnirer, auteur d’un article sur la bactériologie, et le Privatdozent Heinrich Paschkis, pharmacologue et bibliothécaire, qui rédigea les articles de pharmacologie. Paschkis était aussi l’éditeur de la revue Wiener klinische Rundschau dont Freud fut jusqu’en 1898 le collaborateur permanent. Il y publia à partir de 1894 la plupart de ses articles ainsi que des travaux de W. Fliess. Freud se brouilla avec Paschkis suite à la publication dans la revue d’une critique qu’il jugea insolente de l’ouvrage de Fliess sur les névroses réflexes nasales. À partir de mai 1898, le nom de Freud fut retiré de la page de titre du périodique. À part Schnirer et Pachkis, aucun autre Viennois ne participera à la seconde édition du Villaret.
[23] Paralysie infantile, spinale.
[24] Oberstabstarzt. Grade non indiqué dans la première édition.
[25] Paralysie.
[26] Voir n. 24.
[27] S. Freud, « Hystérie », traduction française, avec présentation et annotations de M. Borch-Jacob-sen, P. Koeppel et F. Scherrer, dans Confrontation, Aubier, 7, printemps 1982, p. 153-169.
[28] Reizüberschuss. Quelques années plus tard, en 1896, Freud parlera de « Sexualüberschuss », surplus sexuel : lettre 46 du 20 mai 1896 à Fliess, dans Naissance…, op. cit., p. 145.
[29] Ibid.
[30] Ibid.
[31] S. Freud, « Notes à la traduction des Leçons du mardi de Charcot (Extraits) », traduit, présenté et annoté par M. Borch-Jacobsen, P. Koeppel, F. Scherrer, dans L’Écrit du temps, Minuit, 7, été 1984, p. 59-67.
[32] Cerveau.
[33] Conférences sur la structure et l’activité du cerveau et la théorie de l’aphasie et de la cécité psychique.
[34] Dans Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 120.
[35] Dans Naissance…, op. cit., p. 91.
[36] Le 29 juin 1892, Freud écrivait à Breuer : « Je me tourmente avec le problème de savoir comment il est possible de représenter (darstellen) à la manière d’une surface (flächenhaft) quelque chose d’aussi corporel que notre théorie de l’hystérie », G.W., XVII, p. 5-6. traduit par nous.
[37] Transposition, transfert, investissement, décharge, réalisation. Il serait plus juste de dire que ces termes réintègrent leur contexte psychologique (Freud dit parfois philosophique) d’origine. Ce n’est qu’au titre de métaphores qu’ils opèrent dans le champ de la neurophysiologie.
[38] O.U. Kästle, Einige bisher unbekannte Texte von Sigmund Freud aus den Jahren 1893/94 und ihr Stellenwert in seiner wissenschaftlichen Entwicklung, Psyche, V. 41,1987, p. 508-528, y compris la reproduction de deux articles de Freud Aphasie et Amnesie.
[39] Diagnostisches Lexikon für praktische Ärzte, Anton Bum et Moritz T. Schnirer, édition Urban et Schwarzenberg, Leipzig et Vienne. Il parut d’abord a partir de 1893 en livraisons successives, puis en quatre volumes en 1895. Selon Kästle, les contributions de Freud disparaîtront lors de sa réédition en 1907/08 et seront remplacées par des articles plus conformes au modèle des aphasies de Lichtheim-Wernicke. A. Bum avait déjà édité en 1891 un Dictionnaire thérapeutique pour médecins praticiens, Therapeutischen Lexikon für praktische Ärtze, Leipzig et Vienne. Freud y écrivit un article consacré à l’hypnose qui fut découvert par Cranefield en 1963. « Hypnose » fut réédité dans G.W., Nachtragsband, S. Fischer Verlag, 1987. On peut en lire une traduction française dans L’Écrit du temps, Minuit, 6, printemps 1984, p. 99-109, traduit, présenté et annoté par M. Borch-Jacobsen, P. Koeppel et F. Scherrer. A. Bum était également le rédacteur de la revue Wiener medizinischen Presse qui publiera en 1893 la conférence de Freud « Sur le mécanisme psychique des phénomènes hystériques », dans Nachtragsband, op. cit., p. 181.
[40] Tous ces articles paraîtront dans le tome I en 1893, sauf trois qui le seront dans le t. III en 1894 (Paragraphie, Paralexie, Paraphasie).
[41] Souligné par Freud.
[42] Dans Kästle, op. cit., p. 521, traduit par nous.
[43] Page 127 dans l’édition française ; op. cit.
[44] Kästle, op. cit., p. 510 n. 8. Son obstination le conduit à étayer sa conviction sur deux fragiles indices qu’il lit sinon comme des aveux de Freud, du moins comme des preuves de sa prétendue erreur de mémoire. D’une part, Freud déclarant que c’est la collaboration à un dictionnaire qui l’a incité à écrire en 1891 son premier ouvrage, Kästle en conclut qu’il ne peut s’agir en l’occurrence que de l’article du Villaret paru avant, en 1887, alors que celui du Bum n’est sorti qu’après, en 1893. Mais on peut aisément comprendre que la rédaction de l’article destiné au Bum ait connu au cours de son élaboration des développements inattendus prenant la dimension d’un petit livre qui sera publié dès 1891, l’article ne paraissant pour des raisons éditoriales que plus tard. D’autre part Kästle tire argument de l’emploi par Freud pour désigner le lexique du terme de Handwörterbuch, titre du Villaret et non de Lexikon désignant le Bum. Mais en langue allemande il est indifférent pour désigner un dictionnaire d’employer Lexikon ou Handwörterbuch – à ne pas confondre avec Handbuch qui lui a le sens strict de manuel dont la caractéristique est la maniabilité, ce qui est loin d’être le cas des tomes du Villaret. De plus, les deux dictionnaires sont parus dans les mêmes conditions, d’abord sous forme de livraisons, puis de volumes imposants.
[45] À ce propos, on peut lire la belle lettre écrite par Freud à sa fiancée le 28 avril 1885, dans S. Freud, Correspondance, Gallimard, 1979, p. 151. D’autres auteurs verseront ces pièces au dossier d’une instruction à charge contre la probité intellectuelle de Freud. C’est le cas entre autres de F.J. Sulloway qui interprète ces décisions de Freud comme une volonté de « destruction systématique de son passé » destinée à cultiver « le mystère à son sujet » et à dissimuler « les racines biologiques cachées de la pensée psychanalytique », dans Freud, biologiste de l’esprit, Paris, Fayard, 1981, p. 5 et 1. K.H. Pribam et M.M. Gill y voient « le désaveu des hypothèses neurologiques et biologiques escamotées dissimulant le fait que la métapsychologie est réductionniste, et empêchant de démêler, au sein des énoncés psychanalytiques, ce qui appartient au type de discours qui est celui des sciences naturelles. D’autre part, le modèle freudien a dégénéré en métaphore. Ceci ne veut pas dire qu’il a été détaché de ses présupposés neurologiques et biologiques. Cela veut dire que le modèle dégénéré a cessé d’être formulé en des termes qui soient susceptibles d’être soumis à l’épreuve des faits, tandis que la métaphore imprécise est prise pour la vérité », dans Le « Projet de psychologie scientifique » de Freud : un nouveau regard, Paris, PUF, 1986, p. 196-197.
[46] Dans S. Freud, Contribution…, op. cit., p. 6.
[47] Un an plus tard, le 29 juin 1892, Freud écrit à Breuer : « Je me tourmente avec le problème de savoir comment il est possible de présenter (darstellen) à la manière d’une surface (flächenhaft) quelque chose d’aussi corporel que notre théorie de l’hystérie », G.W., XVII, p. 5-6.
[48] « L’aire d’association du langage par contre n’entretient pas ces relations directes avec la périphérie du corps. Elle n’a certainement pas de “voies de projection” sensibles propres, et très probablement pas de “voies de projection” motrices particulières. » Contribution à la conception des aphasies, Paris, PUF, 1983, p. 116. « La région du langage ne possède pas de voies particulières afférentes ou efférentes atteignant la périphérie du corps », ibid., p. 117-118.
[49] « “Sensation” et “association” sont deux noms, sous lesquels nous rangeons des aspects différents d’un même processus. Mais nous savons que ces deux noms sont abstraits d’un processus homogène et indivisible. Nous ne pouvons avoir aucune sensation sans l’associer aussitôt. Si conceptuellement nous pouvons les distinguer aussi nettement, elles dépendent en réalité d’un processus unique qui, débutant en un endroit du cortex, se propage sur l’entièreté de celui-ci. La localisation du corrélat physiologique est donc la même pour la représentation et pour l’association, et comme la localisation d’une représentation ne signifie rien d’autre que la localisation de son corrélat nous devons refuser de transférer la représentation en un point du cortex, l’association en un autre. Au contraire, l’une et l’autre partent d’un point et ne se trouvent en repos en aucun point. En refusant ainsi une localisation séparée pour la représentation et pour l’association des représentations, nous perdons un des motifs principaux de distinguer centres et voies de conduction du langage », ibid., p. 106-107.
[50] « La mémoire est représentée par les différences de frayage existant entre les neurones », « Esquisse pour une psychologie scientifique », dans Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 320.
[51] « La représentation de mot n’est pas reliée à la représentation d’objet par toutes ses parties constituantes, mais seulement par l’image sonore », et plus loin : « L’activité associative de l’élément acoustique se trouve au centre de la fonction du langage dans sa totalité », dans Contribution à la conception des aphasies, op. cit., respectivement p. 127 et p. 140.
[52] « Parmi les associations d’objet, ce sont les visuelles qui représentent l’objet de la même façon que l’image sonore représente le mot », ibid., p. 127. « La direction associative la plus importante pour l’association symbolique est celle qui va vers l’aire corticale visuelle, puisque ce sont les images mnésiques visuelles qui jouent habituellement le rôle principal parmi les associations d’objet », ibid., p. 134.
[53] Ibid., p. 133-134.
[54] « La liaison entre la représentation de mot et la représentation d’objet est la partie la plus épuisable de l’opération du langage, son point faible en quelque sorte », ibid., p. 132-133.
[55] Ici Freud dit Objekt. Dès l’Esquisse, il introduira le concept de das Ding (la chose). « Ce que nous nommons des choses (Dinge) sont des restes (Reste) qui se dérobent au jugement », Naissance…, op. cit., p. 351, retraduit par nous.
[56] « Les concepts “d’énergie psychique” de “décharge” et le fait de traiter l’énergie psychique comme une quantité sont devenus pour moi une habitude de pensée, depuis que j’ai commencé à envisager philosophiquement les faits de la psychopathologie… effectivement, les expériences que j’ai faites de la faculté qu’a l’énergie psychique de se déplacer le long de certaines voies associatives et du fait que les traces laissées par les processus psychiques se conservent sans pratiquement pouvoir être détruites, ces expériences m’ont conduit à tenter de rendre l’inconnu perceptible par une telle présentation imagée. Pour éviter tout malentendu, il me faut ajouter que je n’essaie nullement de proclamer que ces voies psychiques sont des cellules et des fibres ou bien encore les systèmes neuroniques qui aujourd’hui prennent leur place, encore que de telles voies pourraient probablement être figurées, d’une façon qu’il n’est pas encore possible d’indiquer, par des éléments organiques du système nerveux », Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 269-270.
[57] « Au-delà du principe de plaisir », 1920, dans Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 109.
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