2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Plate-forme II
[*]
Emilio Rodrigué
Dans le Livre des scissions, j’ai rédigé une première version, plus à
chaud, plus partisane que celle que j’écris maintenant.
Au début, seule existait l’IPA. « Plate-forme » est née sur les marges du
Congrès psychanalytique international de Rome, en 1968, quand les vents
du Mai français soufflaient encore. De jeunes analystes, dans leur majorité
français, italiens, suisses et argentins, ont commencé à se réunir dans un
café bruyant, proche du siège du congrès officiel. Je ne sais plus quel est
celui qui a impulsé l’idée d’un contre-congrès. Il était encore possible de
rêver avec la consigne : Libération sociale et individuelle. Bauleo se souvient :
« Nous voulions peindre la psychanalyse en rouge vif. »
Au retour de Rome, un groupe s’est constitué à Buenos Aires, composé
de Bauleo et Kesselman, les pères de cette création, de quatre didacticiens,
Mimi Langer, les Garcia, Reynoso et moi-même, plus quelques poids
lourds de la génération suivante : Tato Pavlosvky, Rafael Paz, Volnovich,
Barenblitt et Matrajt, plus encore une partie du lot des futurs poids lourds :
les Bigliani, Esmerado et Saidon et une paire de philosophes de renom :
Sciaretta et Rozitchner, au nombre de vingt-quatre au total.
Hernán Kesselman et Armando Bauleo, les pères de l’idée, ont trouvé
un terrain fertile, résultat du croisement des éléments progressistes de l’APA
[Association de psychanalyse argentine] avec la Fédération argentine des
psychiatres (FAP)
[1]. Marie Langer raconte le résultat de cette rencontre :
Cela s’est passé ainsi : nous étions, en majorité, membres de l’APA mais aussi de la
FAP. Juste avant le Cordobazo [2], quelques-uns d’entre nous ont assumé un rôle actif
à l’intérieur de la FAP. Il y a eu une grève générale, la FAP a distribué des papiers qui
fixaient sa position devant l’arrêt du travail dans les lieux de l’APA … Et l’APA a réagi.
Rodrigué, président de la FAP, a reçu une lettre indignée de Mom, président de l’APA,
au nom de « la population de l’APA », interdisant formellement une telle activité
politique… Nous avons répondu. Et s’est entamée une correspondance qui a été diffusée. Elle poursuit : Nous en étions là parce que nous avions été fascinés par la
découverte d’un lieu où apprendre, dans un cours accéléré, tout ce qui nous avait
manqué si longtemps.
Découvrir peut-être que l’analyste aussi est un animal politique. Nous,
les analystes, sommes descendus dans la rue.
L’idée de « Plate-forme » a germé plus d’un an dans le vivier de nos
cabinets. Dans des réunions hebdomadaires où la geste a été conçue
comme un acte politique ayant prétention à révolutionner la psychanalyse,
dans des réunions d’où jaillissaient des étincelles. Des mois entiers pour
dresser notre
Lettre d’intention. Et puis, un beau jour, les termes de notre
« Plate-forme » ont été imprimés sur le papier. Moi-même, sur ma réputation d’écrivain, en ai rédigé la version finale. Je me souviens de la nuit de
la fondation, dans le cabinet de Mimi, quand le document de rupture avec
l’IPA a été fin prêt, approuvé et signé par tous ceux qui étaient présents.
C’était aux alentours de deux heures du matin, nous avions des bouteilles
de champagne dans le réfrigérateur. Nous avons attendu une heure encore
Bleger
[3] qui n’arrivait pas, mais il n’est pas venu. Je pense que, de ce jour,
s’est ouvert le compte à rebours de sa mort. Il n’a pas pu être avec nous, il
n’a pas pu ne pas être avec nous et il en a eu le cœur déchiré. Finalement,
nous avons fêté ce moment, les larmes aux yeux…
La lourde hiérarchie de la bureaucratie analytique nous écrasait, le sort
du candidat dans une relation contre-transférentielle asymétrique nous
irritait. « Plate-forme » proposait une révolution culturelle. Notre lutte était
politique, politique et syndicale, ce fut la fin. À la fin de la décennie 60, le
contour de la psychanalyse se limitait à l’Association psychanalytique
argentine qui, avec sa structure verticale et monopolistique, administrait
tout d’une main de fer – quoique dorée. Il n’existait pas, à l’époque, d’alternative institutionnelle à une formation psychanalytique sérieuse et
rigoureuse. Entrer à l’IPA était un véritable accouchement mais, si on réussissait à traverser les rituels d’une initiation avec des obstacles et si on disposait des écus nécessaires, la cloche en verre offrait une sécurité
économique et un avenir assurés à partir de ce moment-là. Ainsi donc,
cette cloche de verre a commencé à nous asphyxier, à cause – je le crois –
de la sauce politique du Rio de la Plata. La génération 70 a pris des risques,
a perdu, mais elle a pris des risques.
« Plate-forme » pensait à une révolution culturelle. En y réfléchissant
aujourd’hui, plus de trente ans après, nous proposions l’utopie d’une psychanalyse libre, sans didacticiens, sans bureaucratie. Sans castes. Peut-être
bien que notre modèle inconscient était celui des Réunions du mercredi,
avant le congrès de Nuremberg de 1910, celui qui institutionnalisa la chose.
Peut-être bien aussi, comme pour tout mouvement anarchique, la critique
de « Plate-forme » a-t-elle été institutionnelle et non fondamentale. Cela a
été une critique de l’IPA et non une critique de la pratique théorique en
vigueur. Nous y avons peut-être même perdu notre « retour à Freud », si on
entend ce retour comme une relecture critique de Freud depuis la chambre
de résonance réflexive de notre clinique dans un monde en mouvement.
Je souhaite détacher le mérite et l’importance historique que « Plateforme » a eus dans le mouvement analytique international, et particulièrement en Amérique latine. Avant « Plate-forme », la psychanalyse n’existait
pas en dehors de l’IPA. Tout au long de l’histoire de la psychanalyse, on
compte seulement six exclusions d’analystes : Adler, Steckel, Jung, Wittels,
Reich et Lacan. Les trois premiers, en réalité, ont été forcés de renoncer.
Wittels a été pardonné, éventuellement, pour son adlérisme. À Reich on a
tendu « le piège norvégien » et Lacan a été « excommunié », tout simplement.
En opposition à ces expulsions, avec le risque de la répétition, vingt-quatre analystes ont signé une déclaration de renoncement à l’IPA, pour des
motifs idéologiques avec la liste détaillée des raisons. Deux règles de l’ins-titution-mère y étaient critiquées : les critères de sélection (en particulier,
l’entrée des non-médecins) et les critères de formation (en particulier, la
fonction didactique). Quinze jours après, « Document », présidé par Fernando Ulloa, présentait un document-frère de celui de « Plate-forme »,
avec trente-quatre analystes au total qui décidaient de se séparer de l’IPA.
Récapitulons. D’un côté étaient les médaillés : Mimi, Gilou, Diego et
moi, les vénérables, figures d’un poids appréciable pour curriculum. En
suivant la hiérarchie de l’APA venaient ensuite les pères de la créature, Kesselman et Bauleo près de Tato Psvlosky. Et puis, les jeunes intellectuels
lucides et se comportant bien, avec, à leur tête, Rafael Paz et Volnovich. Par
comparaison, Gregorio Barenblitt et Miguel Matrajt étaient les fumistes
radicaux. Mis à part les médaillés, ils étaient tous jeunes, du bon côté des
40 ans. Ils étaient, de par leur génération et de façon incontournable, les
frères parricides de la Horde primitive. Changeant de métaphore zoologique, nous étions comme une pelote de chats.
Nous griffions l’histoire et ils nous ont mangés tout crus. Ici peut-être,
l’exemple du canari rose saumon peut nous aider. J’avais un canari, une
perle d’animal, têtu, couleur d’orange neigeuse. Un beau jour, je l’ai
emmené dans le jardin et j’ai ouvert sa cage. Une phobie invisible, genre
blindée, lui maintenait la porte fermée. Il a passé quelques jours prisonnier,
la porte ouverte. Il ne savait pas voler, ni avancer dans la dangereuse
liberté de l’espace. L’oiseau le plus phobique que j’ai connu. Mais, au bout
d’une paire de mois de liberté, il s’est changé radicalement en un autre animal, méconnaissable. Il a gagné le surnom de Gargantua. Au printemps, il
était devenu un monstre à plumes, se battant pour les graines de millet
avec les moineaux. Un jour, un canari blanc est tombé du troisième étage,
il ne savait pas voler, lui non plus, le pauvret. Gargantua l’a achevé. On
pourrait faire un parallèle, à propos de cet essai sur « Plate-forme », entre
l’APA et la SCA (Société canaricole argentine). Nous étions affolés en sortant
de la cage dorée. Nous avions perdu toute miséricorde, tout comme Gargantua, nous n’avions pas la mesure de nos nouvelles limites. Nous
vivions empesés de vertu idéologique, nous nous empoignions pour voir
qui avait le phallus le plus grand. On peut dire que les groupes dissidents
doivent être cruels, guillotineurs. Bauleo démontre bien ce point dans
Questionnons-nous :
Des problématiques divergentes convergeaient vers une structure prompte à éclater,
car des éléments personnels s’entremêlaient avec des éléments idéologicopolitiques incandescents… Ce n’était pas facile, nous devions payer pour notre audace.
Personne ne nous pardonnait notre effronterie et le pire était cette sévérité que chacun avait pour lui-même. Nous ne faisions aucune concession et aucun ne s’en faisait à lui-même.
L’histoire de « Plate-forme » rappelle Rashomon de Kurosawa, ce classique du cinéma japonais. Chacun donne sa version. Voici la mienne. Une
vidéo, produite par de talentueux cinéastes paulistes, nous présente la version radicale de la jeune avant-garde. Nous, les protagonistes, ne sommes
pas mentionnés, pas même une seule fois. Par ailleurs, Élisabeth Roudinesco, dans son excellent Dictionnaire, classe « Plate-forme » sous la
rubrique « Marie Langer ».
La critique une fois faite, tout de même, quel groupe phénoménal nous
avons formé ! Mais quel prix nous avons payé ! Des vingt-quatre membres,
dix-neuf ont dû s’exiler et des cinq qui sont restés, deux ont été portés sur
la liste des « disparus », Rosa Mitnik et Alberto Pargeament.
La rupture, pour moi, n’a pas été facile ; dans le fond, je suis un aristocrate contrarié et les institutions qui promettent monts et merveilles me
tentent bien. Moi, qui avais été président, j’avais une niche assurée et ma
photographie dans la salle ovale de la Commission de direction. Ma clientèle était de premier choix, ma liste d’attente était longue. Jamais je n’oublierai cette fois où une mère m’a appelé afin de prendre rendez-vous pour
son fils alors qu’il commençait ses études de médecine.
D’un autre côté, « Plate-forme » a été un symptôme des temps, l’annonce de la fin d’une époque. Je crois que c’est à partir de ce moment que
commence la grande crise de la psychanalyse. Le marxisme aussi bien que
la psychanalyse ont été questionnés en 1968. Marx est mort dans une ruelle
de Paris et Freud, vilainement blessé, a été sauvé par Lacan. De toute façon,
une époque se terminait.
Quand je me souviens de la psychanalyse des années cinquante et
soixante, la myopie dogmatique et arrogante de notre troupeau m’horripile. Le temps s’était arrêté et nous ne nous en rendions pas compte. L’IPA
était une grande cloche de verre, mieux encore, c’était une ruche de clochettes de verre, dans ses ramifications, engluée et engourdie dans son
miel d’aliénation.
Après 1970, l’ambiance a changé. Lacan a suppléé au manque théorique et il est né une nouvelle psychanalyse des grands contrastes, stupidement splendide. Une foule d’idées neuves sont descendues par de
nouveaux capitaines et des schismes et des batailles apparaissent partout
en lieu et place des vieilles clochettes de verre. Croissance juvénile dans la
perversion polymorphe.
Nous avons fait un saut dans le nouveau millénaire, est-ce que ce sera
une course de relais, où les années comptent double, où « Plate-forme » a
passé le relais aux États généraux ? Qu’importe, la psychanalyse maintenant
est vivante, bien vivante.
[*]
Traduit de l’espagnol par Danielle Hébrard. Extrait du
Livre des scissions.
[1]
La Fédération argentine des psychiatres fut un syndicat médical hautement politisé.
[2]
Mouvement ouvrier qui ouvrit la voie, par une série d’actes, à une gauche qui commençait seulement à s’organiser.
[3]
Jorge Bleger, psychanalyste marxiste, auteur de
Symbiose et ambiguïté, disciple de Pichon Rivière,
il enthousiasmait les étudiants à la faculté de psychologie.