2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
La psychanalyse à l’intérieur de la psychologie : les avatars du projet de Daniel Lagache
Alejandro Dagfal
[*]
En France, la psychanalyse et la psychologie dite « scientifique » parcoururent deux chemins relativement autonomes jusqu’à la fin des années
quarante. Ce ne fut que lorsque Daniel Lagache les réunit dans le même
domaine de la conduite que l’on put concevoir l’existence d’un discours
psychologique « de base psychanalytique » vraiment français. Lagache
voudra incarner lui-même l’héritage de Charcot et celui de Ribot, la finesse
clinique et la vocation scientifique, la tradition latine et l’anglo-saxonne.
Or, dans ce but, il ajoutera la psychanalyse que ses prédécesseurs, Janet et
Piéron, avaient exclue très soigneusement. Cela étant, il fut le dernier d’une
longue tradition de médecins-philosophes, inaugurant une autre tradition :
celle des psychologues-psychanalystes.
Mais qui était Daniel Lagache ? Fils aîné d’un avocat picard (éducateur
moraliste et traditionnel), et d’une mère d’origine juive, il entra à l’École
normale supérieure en 1924, à l’âge de 21 ans. Là-bas, sa vocation philosophique fut influencée par Georges Dumas, qui l’orienta vers la médecine.
Avec des compagnons de promotion tels que Raymond Aron, Paul Nizan
et Jean-Paul Sartre, il assista à ses présentations de malades à Sainte-Anne,
avant de devenir agrégé de philosophie en 1928 et interne des hôpitaux
psychiatriques en 1931. Pendant son internat, il fut l’élève d’Henri Claude
et devint, en 1935, chef de clinique dans son service. Les conseils de
Claude, à l’opposé de ceux de Dumas, l’amenèrent vers la découverte freudienne. Ainsi, en 1933, il entama une analyse didactique avec Rudolph
Lœwenstein, dont on parlera plus loin. Il ne négligea pas néanmoins sa
vocation philosophique, tout en s’intéressant à la psychopathologie phénoménologique de Karl Jaspers autant qu’aux travaux de Max Scheller et
de Kurt Goldstein. Cette affinité avec la pensée germanique paraît absolument normale si l’on considère que ses ex-compagnons, Raymond Aron et
Jean-Paul Sartre, furent à l’époque parmi les premiers introducteurs de la
philosophie de l’histoire et de la phénoménologie allemandes, respectivement. En outre, la psychiatrie dynamique française, comme la psychiatrie
en général, était particulièrement ouverte à la pensée allemande – les parcours intellectuels de Jacques Lacan ou d’Henri Ey, parmi d’autres, en sont
la preuve.
Toujours est-il que, dès 1937, Lagache fut élu à l’université de Strasbourg pour remplacer Charles Blondel (un anti-freudien convaincu) à la
chaire de psychologie de la faculté des lettres, en même temps qu’il fut
accepté comme membre titulaire de la Société psychanalytique de Paris
(SPP). Cette paradoxale coïncidence temporelle annonçait ce qui sera une
constante de sa carrière, dans laquelle la psychologie et la psychanalyse
iront toujours la main dans la main, bien que d’une façon fort singulière.
En 1938, tout comme Lacan, Lagache fut sollicité par son ami Henri Wallon
pour écrire quatre articles du tome VIII de l’
Encyclopédie française. Là, il
commencera à déplier une bonne partie de son arsenal théorique. D’un
côté, il rendait hommage à ses racines dans la tradition psychopathologique française, depuis Ribot jusqu’à Dumas et Blondel (sans mentionner
Janet)
[1]; de l’autre, il faisait allusion à l’« expérience vécue »
(Erlebnis) de
Jaspers et à la psychologie concrète de Politzer (sans le citer). Lagache semblait alors effacer une première frontière : celle qui séparait la tradition clinique française de la psychopathologie phénoménologique allemande.
Ensuite, il commencera à franchir la deuxième frontière : celle qui séparait
la psychologie de la doctrine freudienne. En expliquant la sexualité
humaine, il se servit tantôt de Wallon, tantôt de William Stern et de Charlotte Bühler, tantôt de Freud
[2].
Last, but not least, il finit par tirer une conclusion prémonitoire : « En psychopathologie comme en psychologie normale,
la psychanalyse et la psychologie peuvent collaborer avec fruit
[3]. »
Lagache et « la nuit des lâches »
En 1939, raconte Roudinesco (suivant le témoignage d’Anzieu), il fut
mobilisé comme médecin légiste.
Prisonnier à Meursault, il s’évade et regagne après sa démobilisation son poste à
l’Université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand [… ]. Sans participer au combat, Lagache aide certains Juifs à se cacher ou à franchir la ligne de démarcation.
Bientôt, il prend la direction de la consultation médico-psychologique de l’hôpital
général de la ville [4].
Mieux encore, selon Lagache lui-même :
Ainsi me suis-je engagé dans la période de la Deuxième Guerre mondiale. Je passerai sur mes activités militaires ou « clandestines ». Je me bornerai à dire que cette
période m’a fourni des occasions pour un contact plus étroit avec la criminologie [5].
Toutefois, force est d’ajouter que son attitude pendant le régime de
Vichy ne fut pas vraiment celle d’un héros de guerre. On eût pu penser en
effet que pour lui, universitaire moderne et laïque, le pétainisme incarnait
les pires des contre-valeurs, car, outre la honte de sa capitulation, il s’agissait d’un régime moraliste, traditionnel, religieux et antirépublicain. Mais
en réalité sa politique « régénératrice » de la société française comportait
des éléments qui semblent avoir séduit notre psychologue-psychanalyste,
qui sut ainsi bien s’adapter aux circonstances. Il avait déjà des projets ambitieux dans le champ de la psychologie, qu’il avait commencé à mettre en
place à Strasbourg. Dans ce sens, l’importance donnée par Vichy au
contrôle social (sous la forme dudit « redressement ») et à l’éducation dans
les domaines de l’adolescence et de l’enfance lui permit d’appliquer ses
connaissances de manière pratique, et de concevoir les premières esquisses
de son propre système théorique. Ainsi, à Clermont-Ferrand, à la consultation de l’hôpital général, il recevait des jeunes délinquants envoyés par le
tribunal. D’après Ohayon :
Il y pratique l’examen psychologique, à l’aide des tests, la psychothérapie et institue un système original de « parrainage » des adolescents en difficulté par les étudiants en psychologie. Nous verrons qu’il est aussi un des piliers, avec Georges
Heuyer, du Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral [6].
En outre, il enseigna au Centre de formation d’orienteurs, qui fut créé
par le régime vichyste pour assurer une instruction accélérée dans le
champ de l’orientation professionnelle, considérée comme la clé de voûte
d’une « révolution nationale » qui devait s’achever par le biais de l’éducation dans la formation d’une nouvelle génération de leaders. De ce fait, en
1945, après la fin de ce qu’il appela « la nuit des lâches », Piéron critiquera
Lagache – sans le nommer – à cause du « scandale de la formation de
“sélectionneurs” ignares et d’orienteurs incompétents dans les conditions
les plus absurdes
[7] ». Piéron était encore l’unique patron de la psychologie
appliquée, et il ne comptait pas abdiquer ni même partager son pouvoir
(dans ce domaine, jusque-là incontesté) avec un nouvel arrivant dont il
n’estimait pas trop les idées.
Mais examinons de plus près la nature et l’inspiration des activités de
ce centre de formation d’orienteurs où Lagache enseignait. À cet égard, un
article de Jean Lesur – paru en 1941 dans l’un des organes du régime : la
revue Éducation – est très éloquent.
[… ] l’avenir de la France dépend de la qualité de sa jeunesse. Viriliser cette jeunesse,
l’armer pour la vie, pour l’action, la dresser à l’énergie, former son jugement, c’est
la tâche que doivent poursuivre en étroite collaboration la famille, l’école et les éducateurs religieux [… ]. Mais sans attendre que l’orientation professionnelle ait son
statut légal et son personnel d’élite (car il lui faudra former toute une pléiade de
psychologues et de psychotechniciens attirés vers elle), [… ] le secrétariat à la Jeunesse a pris une initiative. Il a constitué, en mars, un centre de formation qui est
ouvert à Clermont-Ferrand à une première série de candidats aux fonctions d’orienteurs. [… ] Sous la direction du docteur Lagache, ils [les stagiaires] ont assisté à de
nombreux examens psychotechniques [… ], examens approfondis comportant toute
une série d’épreuves sélectionnées avec soin, et susceptibles de fournir des indications positives sur le portrait psychologique des sujets examinés, leur niveau intellectuel et leurs aptitudes [8].
À cette époque-là, où la France était encore sous le coup de la capitulation et de ses conséquences, la revue Éducation, comme porte-parole du
pétainisme, se livrait à une interprétation de la situation dans des termes
moraux traditionnels, voire chauvins et racistes. Ainsi, toujours selon le
propos de son rédacteur en chef, Jean Lesur :
Nous nous demanderons si la révolution nationale, dont on parle tant, nous l’avons
faite au plus intime de nous-mêmes, en tirant des événements la leçon qu’elle comporte pour chacun. [… ] Il faudrait aussi que nous soyons des semeurs d’union dans
un pays encore en proie aux dissensions intestines à dix-huit mois d’une défaite
sans précédent qui aurait dû pourtant lui faire comprendre ce qu’il en coûte de se
refuser à la discipline. [… ] l’étranger s’étonne que, ayant enfin la chance providentielle de pouvoir suivre un chef incarnant les solides vertus de notre race, nous nous
permettions de le critiquer [9].
Mais Lesur n’était pas le seul à penser de cette façon. Il incarnait plutôt une ligne éditoriale dans laquelle il fut accompagné par des personnages tels que Georges Bertier, l’un des trois directeurs d’Éducation. Selon
ce dernier,
[… ] si la catastrophe s’est déchaînée sur nous, c’est que nous avions abandonné,
dans de nombreuses familles, dans la plupart de nos écoles, dans l’âme de la majorité des éducateurs, les grandes idées qui ont fait, pendant des siècles, la force de la
France. [… ]
Les Canadiens, qui, loin de notre civilisation efféminée, ont maintenu dans sa force
originelle la santé de notre race, ont des muscles, des estomacs et des poumons
d’une autre qualité que les nôtres.
La décadence de la race a commencé, dans la direction de notre éducation, le jour
où Descartes proclamait l’indépendance de la pensée vis-à-vis du corps [10].
Si à la base de la défaite il y avait une faiblesse morale, une France
« efféminée », la solution était simple : il fallait « refaire une France virile »
(janvier 1942), tâche pour laquelle une « révolution de l’éducation » s’imposait. Pour reconstruire la nation, selon la revue, l’éducation nouvelle
devait s’étayer sur des principes tels que « éducation de l’énergie » (avril
1941), « souffrance, école d’énergie » (novembre 1941) et « loyauté, travail,
discipline et bonté » (avril-mai 1942). En fait, la révolution impliquait un
retour à la tradition des ancêtres, à la simplicité de la campagne et des professions manuelles, tandis que les femmes étaient censées se préparer pour
commander le foyer.
Ce fut dans cet organe vichyste et dans ce contexte qu’étrangement,
Daniel Lagache écrivit en avril 1941 :
Le besoin collectif de psychologues devient plus pressant encore dans un pays qui,
rompant avec le passé immédiat, cherche consciemment à renouer une tradition et
à organiser rationnellement son avenir. [… ]
Parmi les domaines qu’une révolution nationale ouvre à la psychologie, le plus
vaste, celui d’où partent les appels les plus pressants, est à coup sûr le domaine de
l’enfance. [… ]
Il y a probablement une grande part de vérité dans le jugement qui rapporte nos
échecs à des insuffisances de la volonté et du bon sens et, comme l’on dit, à la « crise
de la personnalité [11] ».
Les points communs avec le discours de la revue, bien que discrets,
semblent évidents. Au-delà de la langue de bois de son article, Lagache
n’expose rien de moins que son projet de professionnalisation pour la psychologie française. Il faut admettre qu’au contraire de Piéron il profitait de
la conjoncture pour atteindre son but. Autrement dit, en se servant de la
situation, il justifiait la nécessité de former des psychologues professionnels, de vrais scientifiques humanistes, par opposition à des « psycho-logues-nés » et à « des connaisseurs d’hommes ». « Il faut donc créer des
psychologues, choisir des hommes à qui apporter connaissance et expérience, à qui donner formation et information. La psychologie scientifique
reparaît » (p. 18).
Est-ce que ses allusions à « renouer une tradition » et à la « révolution
nationale », outre sa participation au centre de formation, font de Lagache
un pétainiste convaincu ? On dirait plutôt que cela montre qu’il n’avait pas
d’appréhensions d’ordre moral, pas de résistance pour s’accommoder des
circonstances afin d’obtenir ce qu’il ambitionnait. Il n’était pas un collaborateur, mais il ne fut non plus le héros de guerre dont Anzieu et lui-même
firent le portrait. Coûte que coûte, sans naïveté, Lagache aspirait déjà à être
le chef d’un mouvement de rénovation de la psychologie, et l’Occupation
ne devait pas l’en empêcher. Le fait qu’il a poursuivi son projet après 1945,
dans un contexte absolument différent, en est la meilleure preuve. Or, cette
psychologie ne pouvait plus être « abstraite », « théorique », « livresque »
et « étrange à l’expérience humaine », comme celle qui s’enseignait dans les
facultés de lettres. Elle devait être « pratique » et « concrète. » Une fois de
plus, il faisait allusion aux idées politzeriennes sans les citer. Mais cette
fois-ci l’omission est absolument compréhensible, d’autant plus que Politzer était devenu un résistant et qu’il sera fusillé en 1942, quelques mois
plus tard… Bien que dramatique, c’est le moment le plus prégnant pour
comprendre les différences insurmontables entre ces deux personnages.
L’un, intellectuel juif et radical, passionné et marqué par l’esprit de révolte,
essaya de fonder une psychologie concrète qui impliquait l’effondrement
de toute la psychologie classique. Face aux limites de sa propre entreprise,
il abandonna son projet, devint marxiste, puis résistant et enfin martyr.
L’autre, universitaire d’origine bourgeoise et conservatrice, homme
modéré, guidé par un idéal scientifique vital et adaptatif, tentera de devenir le chef de file d’une psychologie intégrationniste en niant les conflits
entre les tendances opposées, et quelles qu’aient pu être les concessions
politiques et épistémologiques qu’un tel choix impliquait. Cela étant, malgré la proximité des problèmes abordés, il ne semble pas étrange que
Lagache n’ait jamais cité Politzer tout au long de son œuvre, à plus forte
raison lorsque la mort héroïque de celui-ci lui rappellera ce qu’il avait fait
et ce qu’il n’avait pas été.
Ainsi, pendant Vichy, d’après Lagache, « née de la réalité psychique, la
psychologie retourne au réel par le chemin de l’application », afin de devenir « une école de réalité, de solidarité et de renaissance intérieure » (p. 22).
Pour lui, en ce moment, cette psychologie appliquée avait quelques tâches
primordiales. D’abord, l’éducation des enfants normaux et la rééducation
des anormaux. Néanmoins, pour cela, « la connaissance psychologique
approfondie de chaque cas est nécessaire, connaissance qui ne peut être
acquise que dans une relation personnelle prolongée et proprement psychothérapique » (p. 19). Ensuite, la deuxième composante était l’orientation professionnelle, dont l’activité principale résidait dans « l’examen
psychologique du sujet ». Mais pour parvenir vraiment à « la renaissance
nationale », il manquait encore un ingrédient : l’esprit clinique, soit « l’application de la méthode clinique à l’étude de l’homme total ». Mais
Lagache avait conçu aussi un programme de développement institutionnel, à l’image de la licence qu’il venait de mettre en place à
Strasbourg/Clermont-Ferrand. Son diagnostic était simple : l’enseignement de la psychologie dans les facultés de lettres ne répondait pas aux
« exigences de la situation ». Il était associé à celui de la philosophie ou il
était à la charge de psychiatres et ne suscitait pas énormément d’intérêt. Le
remède paraissait ambitieux : il fallait réformer l’enseignement supérieur,
et centraliser la formation en psychologie dans des instituts universitaires.
Comme il n’y avait pas assez de professeurs, la clé de ce projet résidait
dans la spécialisation des facultés, ce qui permettrait de grouper les psychologues dans des sections bien fournies, qui annexeraient les formations
connexes, comme celles de sélection et orientation professionnelle, pédagogie, formation sociale, etc.
Le contexte intellectuel du projet lagachien
De retour à Strasbourg après la guerre, en 1945, Lagache fut convoqué
par le ministère de l’Instruction publique pour rédiger un rapport sur l’organisation des études en psychologie. Cela montre qu’il ne fut nullement
affecté par ses activités pendant Vichy. Tout au contraire, sa réputation
s’était accrue, au point qu’il pouvait s’offrir le luxe de se citer lui-même :
« Le besoin de psychologues est plus pressant dans un pays comme la
France qui, rompant avec le passé immédiat, cherche à organiser de
manière rationnelle son avenir
[12]. » Le rapport était clairement fondé sur
son projet de 1941, seulement toute trace de la « révolution nationale » et
de « renouer une tradition » avait été oubliée, voire effacée. C’est vrai, les
temps avaient changé : en 1941, pendant l’Occupation, « le passé immédiat » avec lequel il fallait rompre c’était la honteuse chute de la III
e République. En 1945, en revanche, « le passé immédiat » qu’on devait laisser
derrière c’était l’Occupation… Plus encore, Lagache semblait avoir
« oublié » aussi son propre passage – dans un rôle central – par un centre
de formation d’orienteurs, se permettant de qualifier ce type d’institutions
comme des :
[… ] improvisations extra-universitaires qui se sont multipliées ces dernières
années : à l’insuffisance du personnel enseignant, à la conception parfois étonnante
ou scandaleuse des programmes et des méthodes s’ajoute la brièveté des études; tel
« centre de formation de sélectionneurs » prétendait former en trois semaines des
psychologues d’usine ; tel centre de formation d’orienteurs fabriquait des
conseillers d’orientation en six mois, alors que l’on demande deux ou trois ans pour
former une infirmière ou une assistante sociale (p. 2).
Mais le but du texte était le même : obtenir la professionnalisation.
Pour cela, le projet de licence proposait une formation de trois ans, avec
quatre certificats : « psychologie théorique », « psychologie physiologique
et pathologique », « psychologie de l’enfant et pédagogie » et « psychologie appliquée et psychologie du travail » (p. 4). En outre, il projetait la création d’un doctorat en psychologie (autant d’État que d’université).
Cependant, le projet adopté en 1947 par le ministère était celui rédigé par
Henri Piéron, Paul Guillaume (professeur de psychologie générale à la Sorbonne) et Georges Poyer (titulaire de la chaire de psychologie pathologique, aussi à la Sorbonne). Il fut certes moins clinique que celui conçu par
Lagache, du fait de l’orientation « scientifique » du trio. En revanche, ce
dernier s’affirmait déjà comme un acteur incontournable dans le champ
institutionnel de la psychologie, et cette même année, à la retraite de
Guillaume, il fut élu pour le remplacer à la chaire de psychologie générale
de la Sorbonne.
À ce moment, Lagache avait 45 ans et une carrière pleine de succès
derrière lui. La « conquête » de Paris qu’avait impliquée son arrivée à la
Sorbonne signifiait sa consécration définitive. La Deuxième Guerre mondiale n’était finie que depuis deux ans, et l’après-guerre comportait un élan
rénovateur formidable. Après l’horreur, dans la culture aussi bien que dans
la société, tout était à reconstruire. Par ailleurs, Dumas, Toulouse et Janet
venaient de mourir, et à l’intérieur de la psychologie une mise à jour apparaissait comme indispensable. Mais après le déclin du paradigme positiviste, le janetisme, avec ses éléments évolutionnistes, était mort bien avant
son auteur. Dans « les temps modernes », outre la question professionnelle,
il fallait opérer une refonte
théorique de la psychologie qui pût la replacer
dans une position privilégiée, dans le cadre du développement annoncé
des sciences de l’homme. Pendant la guerre, aux États-Unis aussi bien
qu’en Angleterre, la psychologie clinique et la psychologie appliquée en
général avaient émergé comme des outils fort efficaces. À cet égard, en
1946, même Lacan s’étonnait des nouveautés techniques incorporées par la
psychiatrie anglaise. Lui, qui deviendra peu après le critique le plus implacable de toute psychologie, se plaisait alors à montrer à ses collègues psychiatres combien l’utilisation d’« une science psychologique toute jeune
encore » (au sein de laquelle il classait autant la psychanalyse opératoire
que les tests projectifs, les psychothérapies de groupe et le psychodrame
morenien) avait servi pour « constituer de toutes pièces une armée à
l’échelle nationale
[13] ». Elle avait contribué notamment à la sélection et à
l’instruction des soldats et des officiers, à la démocratisation des rapports
hiérarchiques, à l’instauration d’un nouveau type de discipline et, enfin, au
reclassement dans la vie civile des prisonniers de guerre et des combattants
d’outre-mer. Lacan était tellement admiratif qu’il y retrouvait « l’impression du miracle des premières démarches freudiennes » (p. 108). Sur ce
même ton, il ne se privait pas de citer Lewin, Spearman, Murray et Rees, et
même de présenter Bion et Rickmann comme « des pionniers de cette révolution [… ] dont on peut dire que brille en eux la flamme de la création »
(p. 107).
En outre, grâce aux études réalisées sur la santé mentale des mobilisés,
« les facteurs de certaines épidémies psychiques, névroses de masses,
délinquances diverses, désertions, suicides [avaient] pu être définis et
entravés, et [… ] tout un ordre de prophylaxie sociale [apparaissait] possible pour l’avenir » (p. 116). Connaissant la suite, ce qui étonne aujourd’hui c’est l’ouverture théorique presque sans limites qui accompagnait un
enthousiasme inouï pour incorporer de nouvelles régions d’intervention
pour la psychiatrie, qui était à son tour dynamisée par une psychanalyse
entendue comme faisant partie de la psychologie… Quant aux sentiments
avec lesquels il évaluait à ce moment-là la tradition française, par contraste
avec l’anglaise, les propos suivants sont d’eux-mêmes éclairants :
Je me suis attardé à reproduire les détails si vivants de cette expérience, parce qu’ils
me paraissent gros de cette sorte de naissance, qu’est un regard nouveau qui s’ouvre
sur le monde [… ] (p. 111).
Il nous semblerait digne de la psychiatrie française qu’à travers les tâches mêmes
que lui propose un pays démoralisé, elle sache formuler ses devoirs dans des termes
qui sauvegardent les principes de la vérité (p. 120).
D’ailleurs, peu après les « deux foudroyantes victoires du débarquement en France et du passage du Rhin » (p. 103), et à la veille du plan Marshall, la refonte de la psychologie, en plus des théories anglaises, ne
pouvait nullement se passer des apports venus de l’Amérique. Force est
d’admettre que, en 1947, la modernité devait arriver, sinon d’outre-Manche, assurément d’outre-Atlantique. Si le génie latin avait capitulé
sous le joug teuton, ce furent le « pragmatisme » et la « vitalité » angloaméricains qui avaient permis sa libération. Comme il était loin le temps de
l’arrogance, lorsque Piéron pouvait se moquer d’un air hautain de la puérilité du béhaviorisme ! Le « rêve américain », d’un pas ferme, ne cessait de
se répandre en Europe par le biais des mœurs et des consommations culturelles, de Hollywood au Coca-Cola. Mais les intellectuels n’étaient guère
épargnés par cette vague qui arrivait du nouveau monde. La nouvelle
génération, qui d’après Jean Hyppolite était passé « du bergsonisme à
l’existentialisme », à la fin des années quarante regardait encore l’Amérique avec une fascination sans bornes
[14]. Jean-Paul Sartre, par exemple,
avait découvert New York en 1945, comme envoyé spécial du
Figaro et de
Combat :
J’aime New York. J’ai appris à l’aimer. [… ] J’ai appris à aimer son ciel. Dans les villes
d’Europe, où les toits sont bas, le ciel rampe au ras de sol et semble apprivoisé. Le
ciel de New York est beau parce que les gratte-ciel le repoussent très loin au-dessus
de nos têtes. Solitaire et pur comme une bête sauvage, il monte la garde et veille sur
la cité. Et ce n’est pas seulement une protection locale : on sent qu’il s’étale au loin
sur toute l’Amérique ; c’est le ciel du monde entier. [… ] En Europe, nous nous rattachons à un quartier, à un bouquet de maisons, à un coin de rue, et nous ne sommes
plus libres [15].
Dans une Europe qui leur semblait apprivoisée, démoralisée et arriérée, même les intellectuels de gauche – dont Sartre était l’un des porteparole – furent séduits par l’image d’une Amérique protectrice et
détentrice de liberté. Bien que pour les progressistes cette lune de miel ait
été de courte durée, s’achevant avec la guerre froide, désormais, dans les
champs social, culturel et économique la modernisation restera liée d’une
manière durable, presque comme un synonyme, à l’américanisation. Et
c’est dans ce contexte général qu’il faut situer l’entreprise lagachienne.
La succession de Janet
et les origines de la psychologie clinique
Le succès de Lagache dans sa chaire à la Sorbonne fut suivi par la
publication de sa leçon inaugurale, qui deviendra tellement célèbre, sous le
titre
L’unité de la psychologie : psychologie expérimentale et psychologie clinique
[16]. De la sorte, grâce à cet ambitieux projet disciplinaire, Lagache se
plaçait déjà comme le nouveau maître de la psychologie française. À
l’égard de Janet, dans l’hommage posthume qu’il lui rendit en 1950, il
reconnut d’emblée toutes les qualités de son prédécesseur, mais il n’oublia
pas de marquer ses défauts
[17]. Janet avait eu le mérite d’oser concevoir une
psychologie systématique. Cependant, il le fit à l’ancienne, suivant les
théories évolutionnistes de Spencer, de Jackson et de Ribot. Janet avait été
un excellent clinicien, mais il connaissait peu la psychologie expérimentale.
De moins en moins intéressé par la vie inconsciente, s’il avait fait allusion
à la psychanalyse, ce fut moins pour parler de ses apports positifs que pour
souligner ses excès. Finalement, Lagache avoua n’avoir jamais assisté à un
cours de Janet, parce que « les normaliens philosophes de la promotion
1924 fréquentaient peu les cours ». Enfin, on peut lire entre les lignes que,
d’après Lagache, Janet était exclu de la psychologie expérimentale (il la
connaissait mal), de la psychanalyse (il n’avait de cesse de la critiquer) et
de la philosophie (les jeunes philosophes ne s’intéressaient plus à son
enseignement). Néanmoins, il s’agissait justement des composantes principales de la nouvelle « psychologie systématique » qu’il s’apprêtait à sub-stituer à la vieille psychologie janetienne. En fait, si Lagache se donna la
peine d’écrire cet article, trois ans après la mort de Janet, c’était moins pour
rendre hommage à son maître que pour se placer comme son successeur. Il
pouvait ainsi finir l’enterrement de ses restes tout en montrant subtilement,
par contraste, combien il était plus moderne et combien il méritait d’être
couronné comme le nouveau roi.
Parfois, « ma » psychanalyse et « mon » jargon psychanalytique l’agaçaient ;
c’étaient pour lui des « défauts de jeunesse » auxquels il voulait bien pardonner, à
condition qu’ils consentissent à disparaître avec l’âge. Mais il savait rendre justice à
la nouveauté d’une recherche : [… ] « Vous m’avez intéressé, je n’avais pas pensé à
cela » (p. 238).
Cependant, Lagache devait à Janet beaucoup plus qu’il ne l’avouait.
Par exemple, dans sa conception de la conduite comme émergeant d’une
interrelation entre l’organisme et le milieu, il paraît évident que le concept
de besoin permet d’élucider le problème de la motivation. Mais le besoin
pour Lagache n’était en fait qu’un surnom de la vieille « tendance naturelle » utilisée par Ribot et Bergson et mieux cernée par Janet. En dernière
analyse, elle n’était qu’une tension causée par une force biologique poussant l’organisme à l’action. De même que le besoin pour Lagache, la « tendance » impliquait un composant dynamique qui était à la base de la
conduite. Comme d’habitude dans la tradition pathologique française, audelà de tout associationnisme élémentariste, le besoin-tendance appelait à
une conception vitale qui situait le sujet comme ayant un rôle actif vis-à-vis
du milieu. Ce n’était pas une psychologie des réactions, comme le béhaviorisme, mais une psychologie de la personnalité et de l’interaction. Malgré l’éventail de références théoriques étrangères, on constatera toujours
que les assises de l’édifice lagachien resteront de toute façon sur le sol français. Et la psychologie clinique ne fera pas exception.
De l’analyse de l’inconscient à l’analyse de la conduite
Avant de poursuivre l’étude de la conception clinique de la psychologie de Daniel Lagache, il faut rappeler qu’il était aussi un psychanalyste, et
qu’il s’identifiera comme tel jusqu’à sa mort, en 1972. En effet, il fut l’un
des membres les plus proéminents de la deuxième génération psychanalytique française, pour laquelle, selon Roudinesco, Freud était « un ancêtre
qu’on admire et qu’on connaît par son œuvre, tant sa personne physique
est devenue lointaine
[18] ». À la différence de Janet ou de Piéron, il fut le premier psychologue célèbre à passer par un divan. Or, son propre témoignage sur sa cure avec Rudolph Lœwenstein révèle moins de son
exposition aux pouvoirs de la parole que de la rivalité imaginaire avec son
analyste, qui non par hasard sera l’un des fondateurs de l’
Ego Psycho-logy
[19]… Disons que toutes les conditions étaient remplies pour que
Lagache fût un psychanalyste très particulier, plus proche de Janet que de
Freud, ou, autrement dit, plus proche de la modernité éclectique représentée par « la conduite à la française » que d’une conception orthodoxe de
l’inconscient, à l’époque tombée en désuétude. Ainsi donc – on ne le dira
jamais assez –, la matrice de sa pensée restera toujours un janetisme sous-jacent, agissant comme fil conducteur de sa synthèse. D’ailleurs, la modernité en question sera désormais celle d’une psychanalyse pragmatique et
scientifique de retour de l’Amérique, et non plus maintenant la modernité
révulsive et artistique des surréalistes…
Lagache fut aussi le pionnier de l’implantation institutionnelle de la
psychanalyse dans l’université, bien que cela eût impliqué des modifications profondes dans son corpus doctrinaire. Du reste, il eut un succès
considérable dans cette tâche à double but. Du côté théorique, suivant sa
théorie générale de la conduite, il réussit à inclure une formation analytique assez complète à l’intérieur de la licence de psychologie. Du côté pratique, s’il ne participa pas aux luttes pour la légalisation de l’analyse
profane menées par les premiers psychologues, au moins son enseignement fut-il une référence fondamentale dans les combats judiciaires avec le
champ médical conduisant à l’acceptation sociale du personnage du thérapeute non médecin. Dans ce parcours, il n’hésita pas à rompre avec l’orthodoxie médicale de la Société psychanalytique de Paris en 1953
(accompagné par Lacan) et à fonder ensuite la Société française de psychanalyse, dont il sera le premier président. De même, il n’hésita pas non plus
à participer au renversement des piliers de la psychanalyse pour les
reconstruire avec le béton hétéroclite de la psychologie contemporaine.
En 1948, à l’occasion du XI
e Congrès international de psychologie qui
eut lieu à Édimbourg, il exposa son programme pour la psychanalyse
comprise comme une branche de la psychologie, et plus spécifiquement,
comme faisant partie de la psychologie clinique
[20]. Son raisonnement fonctionnait comme un axiome à partir duquel il entama sa tâche réformatrice.
Dans son époque « héroïque » – influencée par les psychologies de son
temps –, la psychanalyse s’était consacrée à l’analyse de l’inconscient.
Affectée par le dualisme âme-corps, elle ne put que croire à l’isolement de
la vie intérieure sous la forme d’une conscience opposée à un système
inconscient. Ce réalisme intellectuel se manifesta dans la construction d’entités abstraites, conçues par analogie avec la réalité physique. La psychanalyse, entendue de la sorte, eut un grand impact dans la conformation de
la psychologie contemporaine, tout en restant au-delà de ses influences.
Néanmoins, alors que la psychologie se définissait plutôt comme science
de la conduite, il était temps pour la psychanalyse d’accepter ses progrès.
D’abord, il fallait reconnaître que l’inconscient était moins une substance
qu’une qualité de certaines conduites. Parler de « l’inconscient » impliquait
donc de substantiver un adjectif. En conséquence, l’hypothèse qui affirmait
l’existence d’un « esprit inconscient » n’était pas seulement inexacte, mais
aussi stérile pour l’étude de conduites concrètes (inutile de rappeler une
fois de plus l’influence de Politzer à cet égard). La psychologie avait
apporté le concept de personnalité, qui dépassait l’opposition conscientinconscient tout en rendant compte du problème de l’adaptation au milieu.
Et Anna Freud avait déjà fait un pas dans cette direction lorsqu’elle affirma
que les psychanalystes devaient s’occuper de « la personnalité psychique
[21] ». Il fallait donc en déduire que :
[… ] la psychanalyse a pour objet la personnalité totale dans ses rapports avec le
monde et avec elle-même. Ces rapports n’étant pas autre chose que des conduites,
on peut conclure que, par son esprit, cette définition inclut la psychanalyse dans la
psychologie conçue comme science du comportement des êtres vivants (p. 82).
Par conséquent, l’analyse de l’inconscient devait être abandonnée,
pour céder sa place à rien de moins que l’analyse de la conduite (et là
encore la référence à Janet, quoique non explicitée, est claire et nette). De la
sorte, dans le même tour de passe-passe par lequel le lapin de la psychanalyse rentrait dans le chapeau de la psychologie, on voyait s’évanouir l’inconscient et d’autres notions centrales de la doctrine freudienne comme
dans le cas de l’
Ego Psychology; cette doctrine commençait à être redéfinie
par rapport aux principes comportementaux des théories du
learning
[22].
Ainsi, le point de vue dynamique se fondait dans le conflit d’un organisme
qui avait du mal à s’adapter à son milieu, n’étant plus le résultat du refoulement de représentations sexuelles inadmissibles pour la conscience. En
fait, ni la conscience ni l’inconscient n’existaient plus comme instances psychiques, voilà pourquoi la dynamique dérivait de l’interaction plutôt que
d’une prétendue réalité intrasubjective. Ainsi, ce qu’auparavant on théorisait comme « l’efficacité des idées refoulées » se comprenait alors à partir
de « l’effet Zeigarnik », les conflits de l’enfance fonctionnant comme tâches
non finies
[23]. La fixation pouvait de même s’expliquer facilement comme
un habitus renforcé, le refoulement comme une « intégration dissociative »,
le principe du plaisir comme la loi de l’effet, et le transfert comme transfert
d’apprentissage. Bref, la névrose n’était qu’une mauvaise adaptation. Et
c’est cette particulière conception de la psychanalyse que l’on retrouvera
au sein de la psychologie clinique lagachienne.
Les conséquences du projet lagachien
Le développement des faits – et des scissions – dans le champ psychanalytique des années cinquante est déjà suffisamment connu pour ne pas
nous y attarder
[24]. Après avoir été le vice-président de la SPP, Lagache présidera la SFP et l’APF (Association psychanalytique de France). Il était alors
un professeur reconnu de la Sorbonne dont la réputation universitaire
transcendait les frontières. Or, au-delà de son pouvoir nominal, il y avait
beaucoup de facteurs qui étaient en train de modifier la scène intellectuelle.
Des changements progressifs qui se produisaient plutôt par le bas que par
le haut, et qui allaient transformer l’horizon de la psychologie et des
sciences sociales. Le projet d’unité de Lagache faisait déjà partie du patrimoine symbolique et du sens commun de la psychologie de l’époque, bien
dans « l’air du temps. » À un moment où la seule orthodoxie était la non-orthodoxie, il fit preuve d’une incroyable boulimie de synthèse, qui
l’amena à juxtaposer des théories difficilement conciliables au sein d’un
discours universitaire facilement transmissible. Sans être très original ni
rigoureux, comme Watson l’avait fait quarante ans auparavant, il conçut
un manifeste disciplinaire qui fera date, fonctionnant comme catalyseur
des idées d’un moment historique particulier. Grâce à son geste œcuménique, il réussit à s’installer comme le référent principal de la discipline, ce
qui lui vaudra autant d’attaques que de louanges.
Le premier à l’interpeller dans cette position papale sera son vieux
compagnon, Georges Canguilhem, dans une conférence donnée en 1956 au
Collège de philosophie
[25]. Le débat est très connu : eu égard à l’unité « opérationnelle » impulsée par Lagache, le philosophe dénonça son manque de
consistance ontologique tout en posant une simple question rhétorique :
« Qu’est-ce que la psychologie ?» Succinctement, après avoir montré la disparité de ses origines, il répondait qu’elle était « une philosophie sans
rigueur », « une éthique sans exigence », et « une médecine sans contrôle ».
Quant à sa prétendue utilité pratique, il ajoutait que la psychologie était
devenue une technologie de contrôle social, plus proche de la préfecture de
Police que du Panthéon… Mais Lagache sut s’en sortir pour ignorer ces critiques aussi profondes que dévastatrices. En revanche, le rival qu’il ne pouvait guère négliger, son vrai cauchemar, était Lacan, d’autant plus que ce
dernier obtint la reconnaissance sociale élargie dont il ne put jamais se
réjouir. Non seulement il l’avait relégué au second plan dans le champ de
la psychanalyse, mais il profitait de sa nouvelle célébrité pour remettre en
question toute la psychologie. Dans ce combat, l’enjeu était beaucoup plus
important qu’une simple querelle disciplinaire. C’était toute une vision du
monde qui était à la base de la dispute. Si Lagache (comme Janet ou Piéron) incarnait l’autorité scientifique et l’esprit normatif, on pourrait dire
que Lacan détenait une autorité intellectuelle qui, comme celle de Canguilhem (mais aussi celle de Politzer et des surréalistes), émanait d’un
esprit de révolte avide de nouveaux horizons. Il y avait là une sorte de courage de la pensée qui se risquait à démolir les piliers de l’ordre établi.
Après coup, il est facile de comprendre la réussite de Lacan vis-à-vis de son
adversaire, compte tenu de la vocation de changement qui accompagnera
les bouleversements des années soixante.
En 1960, Jean-Paul Sartre, l’ex-condisciple de Lagache, avait fini sa
Critique de la raison dialectique, qui n’eut pas beaucoup de succès au regard de
la performance du premier ouvrage de Michel Foucault, l’élève de Canguilhem, paru en 1961
[26]. En 1966, Lacan publia finalement ses
Écrits, avec
une réception très favorable, seulement limitée par l’incroyable réussite de
l’une des œuvres les plus importantes de Foucault :
Les Mots et les choses.
La même année, Lagache écrivit l’un de ses derniers articles, où il essayait
de définir la psychanalyse comme une science exacte dans un recueil qui
sera publié aux États-Unis
[27]. Malade et découragé, il connaissait alors en
Amérique du Nord et en Amérique du Sud une notoriété qui devenait de
plus en plus rare en France. Deux décennies s’étaient écoulées qui avaient
séparé les destinées de Sartre, de Lagache et de Lacan, dont les positions
paraissaient si proches en 1946. Les deux premiers avaient choisi le côté de
la phénoménologie existentielle maintenant en décadence, pariant sur le
vécu et la conscience récusés, tandis que le dernier planait très haut, avec
Foucault et Althusser, brandissant l’étendard du signifiant, au-dessus de la
vague du structuralisme triomphant.
D’après ce que l’on vient d’exposer, rétrospectivement, il serait très
facile de conclure que l’entreprise lagachienne fut un échec absolu. Néanmoins, ce ne serait pas vrai. Bien qu’en 1972 il mourût seul et presque
oublié du grand public, son projet pour la psychologie laissera des traces
persistantes. Peut-être sa conséquence la plus importante fut-elle celle
d’avoir initié une tradition de psychologues-psychanalystes, notamment à
partir de Juliette Favez-Boutonier et de Didier Anzieu, entre autres continuateurs
[28]. Pour eux, le manifeste lagachien servit à légitimer un projet
d’expansion de la psychanalyse à l’université au sein tantôt de la psycho-logie clinique, tantôt de la psychologie sociale, mais, en dernière analyse, à
l’intérieur de la psychologie. De la même manière que la conférence de
Canguilhem fonctionna comme justification épistémologique pour un lacanisme clairement séparatiste, sinon sécessionniste, l’appel de Lagache
séduisit ceux qui avec un certain optimisme humaniste gardaient encore
–comme le Lacan de 1946 – des espoirs sur la possibilité d’une alliance
féconde entre la psychanalyse et la psychologie. On pourra toujours discuter s’il s’agissait à l’occasion d’un mariage blanc, d’un mariage réussi ou
d’un mariage raté, mais il serait difficile de nier que l’union, quoique de
manière éphémère, eût existé. D’autant plus qu’elle se consomma et que de
cet acte naquit une descendance aussi nombreuse que peu homogène.
Lagache proposa une unité floue – plutôt en vue d’un idéal politique
que d’une position épistémologique –, qui devait être constamment renforcée avec des arguments ad hoc. S’il reconnut les origines multiples de la
psychologie, il fit tout pour ignorer la fragmentation insurmontable de ses
objets. Sous le poids de l’histoire, son idéal d’unité s’écroula de manière
lente et indéfectible. Le sérieux de son discours universitaire, avec une filiation célèbre, dissimulait à la base un mythe inaugural qui s’opposait point
par point à celui de « la peste » caressée par les lacaniens. Fondamentalement, son discours associait un ensemble de traits symboliques capables de
fournir aux psychologues une nouvelle identité disciplinaire et professionnelle. Pourtant, il n’est assurément pas indifférent de se placer sous la bannière d’une psychologie respectable ou sous celle d’une psychanalyse
pestiférée. Il ne faut pas négliger non plus toute la dimension de fiction
inhérente aux mythes qui soutiennent les causes militantes. Des idéaux
capables de ressembler les masses, des discours qui servent à susciter les
adhésions d’une génération et à les partager dans des camps différents.
Pour les jeunes psychologues, cela impliqua rien de moins que la possibilité d’appartenir à une discipline moderne et dynamique. Sans être renvoyés du côté minoritaire des expérimentalistes, et tout en restant
psychologues, ils pouvaient se passer de l’identité contestataire du groupe
lacanien.
Au bout du compte, il ne faut surtout pas dédaigner la valeur heuristique d’une fiction. Quoi qu’il en soit, dans la psychologie française il y eut
unavant et un après Lagache. Avant lui, l’université était le domaine exclusif des théories expérimentales et psychométriques, outre la vieille tradition psychopathologique. Après lui, tout aura changé. Dans le champ
« psi » des années soixante-dix, la psychologie scientifique, devenue cognitive, sera plus proche des neurosciences que de la psychanalyse. Le lacanisme, de son côté, sera alors une doctrine de plus en plus autonome, de
préférence en dialogue avec la philosophie, les sciences sociales et la linguistique. Entre les deux, il y aura aussi une « psychologie psychanalytique » qui, au-delà de ses contenus changeants, maintiendra toujours sa
volonté d’unité, comme marque d’origine d’une discipline qui commençait
à se professionnaliser et à attirer des milliers d’étudiants. Certes, ce processus ne fut pas seulement la conséquence de l’œuvre de Lagache, mais il
ne fut pas non plus le résultat de son échec. D’autant plus qu’encore
aujourd’hui, aux côtés du modèle neurocognitif et du lacanisme, tous les
deux émancipés, il reste encore un paradigme moins net, assez hétéroclite,
qui à partir d’une application hétérodoxe des catégories freudiennes ne
cesse de concevoir la psychologie comme une activité foncièrement clinique.
[*]
Ce travail est un extrait d’une thèse de doctorat encore en cours à l’université de Paris VII, sous
la direction d’Élisabeth Roudinesco.
[1]
D. Lagache, « La méthode pathologique », dans Ouvrage collectif,
Encyclopédie française (tome 8,
« La vie mentale »), Paris, Larousse, 1938
a (fasc. 8, p. 6-8). Réédité dans D. Lagache,
Œuvres I
( 1932-1946), Paris, PUF, 1977, p. 259-267.
[2]
D. Lagache, « Vie sexuelle de l’homme », dans
Encyclopédie française, 1938
b (fasc. 36, p. 1-12, et
fasc. 38, p. 1-6)
.
[3]
D. Lagache, « Sexualité et psychopathies », dans
Encyclopédie française, 1938
c (fasc. 38, p. 7-10)
.
Cité par A. Ohayon,
L’Impossible rencontre. Psychologie et psychanalyse en France 1919-1969, Paris,
Éditions La Découverte, 1999, p. 208.
[4]
É. Roudinesco,
Histoire de la psychanalyse en France II ( 1925-1985), Paris, Éditions du Seuil, 1986,
2e édition, 1994, Paris, Fayard. Nous la citons ici depuis cette dernière édition (p. 231); voir
D. Anzieu, ( 1973), Daniel Lagache,
Bulletin de psychologie, 26, 305, p. 10-12.
[5]
D. Lagache, « Note autobiographique », dans
Titres et travaux de Daniel Lagache, Paris, PUF, 1966,
p. 23-29. Reproduite dans D. Lagache,
Œuvres I ( 1932-1946), Paris, PUF, 1977, xxix-xxxv.
[6]
A. Ohayon, 1999,
op. cit., 239. Nous renvoyons le lecteur à ce texte pour tout ce qui concerne le
parcours de Lagache pendant l’Occupation.
[7]
H. Piéron, « Souvenirs des années maudites »,
Bulletin de l’Institut national d’orientation professionnelle,
1/2, 1-9,1945. Cité par A. Ohayon,
op. cit., 1999, p. 239.
[8]
J. Lesur, « Un centre de formation d’orienteurs »,
Éducation, juillet-août, 1941, p. 165-166.
[9]
J. Lesur, « Refaire une France virile »,
Éducation, janvier, 1941,1-2.
[10]
G. Bertier, « Une mystique pour les Français »,
Éducation, mai, 1941, p. 97-99.
[11]
D. Lagache, « La psychologie et le temps présent »,
Éducation, 61, 1941, p. 18-22. Réédité dans
D. Lagache,
Œuvres I ( 1932-1946), Paris, PUF, 1977, p. 363-372.
[12]
D. Lagache,
L’Organisation des études de psychologie. Rapport pour le ministère de l’Instruction
publique, archives CNRS, carton 80284.218,1945a, p. 1. Cité par A. Ohayon,
op. cit., 1999, p. 277.
[13]
Il s’agit d’une conférence donnée par Lacan en 1946 devant le groupe de
L’évolution psychiatrique,
à propos de son voyage de cinq semaines en Angleterre, entre septembre et octobre de 1945. Elle
fut publiée pour la première fois en 1947 sous le titre « La psychiatrie anglaise et la guerre »,
L’évolution psychiatrique, 1, p. 293-318. Elle fut rééditée en 1986 dans
La querelle des diagnostics, Paris,
Navarin, et en 2001 dans
Autres écrits, Paris, Le Seuil, p. 101-120. Nous suivons la pagination de
cette dernière réédition.
[14]
J. Hippolyte, « Du bergsonisme à l’existentialisme », dans
Actas del Primer Congreso Nacional de
Filosofía, 1950, Mendoza, Universidad de Cuyo, p. 442-445.
[15]
J.-P. Sartre, « New York, ville coloniale », dans
Situations III, Paris, Gallimard, 1949.
[16]
D. Lagache,
L’Unité de la psychologie : psychologie expérimentale et psychologie clinique, Paris, PUF,
1949
a.
[17]
D. Lagache, « Janet au Collège de France »,
Évolution psychiatrique, 3, 1950, p. 411-417. Réédité en
1977 dans D. Lagache,
Œuvres II ( 1947-1952), Paris, PUF, 1977, p. 233-238. Nous le citons dans cette
dernière édition.
[18]
É. Roudinesco,
op. cit., 1986, p. 131.
[19]
Voir D. Lagache, « Psychoanalysis as an exact science », dans ouvrage collectif,
Psychoanalysis, a
general psychology, New York, 1966, International University Press, traduit en français dans
D. Lagache,
Œuvres VI ( 1964-1968), Paris, PUF, 1977, p. 211-250.
[20]
D. Lagache, « De l’analyse de l’inconscient à l’analyse de la conduite »,
Revue française de psychanalyse, 13, ( 1), 1949
b, p. 97-118. Réédité en 1977 dans D. Lagache,
Œuvres II ( 1947-1952), Paris, PUF,
p. 75-96. Nous le citons dans cette dernière édition.
[21]
A. Freud,
Le Moi et les mécanismes de défense, Paris, PUF, 1936 [trad. de 1975].
[22]
Voir D. Lagache, « Définition et aspects de la psychanalyse », Revue
Synthèse, 66, 1949
c, p. 116-154. Réédité en 1950 dans
Revue française de psychanalyse, 14, ( 3), 384-423. Réédité en 1950 dans
Bulletin de psychologie, 10, ( 3), 3-17. Réédité en 1977 dans D. Lagache,
Œuvres II ( 1947-1952), Paris,
PUF, p. 113-150. Nous le citons dans cette dernière édition.
[23]
On appelle « effet Zeigarnik » la découverte faite par la psychologue allemande homonyme en
1927, qui montra que les tâches interrompues étaient relativement mieux retenues que les tâches
achevées.
[24]
À cet égard, voir É. Roudinesco ( 1986),
op. cit., et ( 1993),
Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire
d’un système de pensée, Paris, Fayard.
[25]
G. Canguilhem, « Qu’est-ce que la psychologie ? »,
Revue de métaphysique et de morale, 1. 1958.
Repris en 1966 dans
Cahiers pour l’analyse, 2. Réédité en 1968 dans ouvrage collectif,
Études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin. Voir É. Roudinesco, Situation d’un texte : « Qu’est-ce
que la psychologie ? », dans ouvrage collectif,
Georges Canguilhem, philosophe historien des sciences,
Paris, Albin Michel, 1993,135-144. Voir aussi J.-F. Braunstein, « La critique canguilhemienne de la
psychologie »,
Bulletin de psychologie, 52, ( 2), 1999, p. 181-190.
[26]
M. Foucault, « Folie et déraison »,
Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961.
[27]
D. Lagache,
op. cit., 1966.
[28]
Il est vrai que Lagache ne fit pas beaucoup pour aider ses propres disciples, surtout pas pour l’obtention de chaires universitaires. Ce fut le cas d’Anzieu et de Laplanche, auxquels il préférera
d’autres candidats.