2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Subversion
[1] de l’image
Contribution à une lecture d’« Au-delà
[2] du principe de réalité » (1936)
Jean-Pierre Marcos
Introduction générale : interlocution et figuration
Dire « j’ai mal », n’est pas indiquer la possession d’une souffrance,
mais faire signe à quelqu’un d’autre.
Wittgenstein, Investigations philosophiques.
Nous choisirons aujourd’hui de lire un de ces textes qui devancèrent
l’insertion lacanienne de l’inconscient « dans le langage » et la détermination du sujet en terme d’effet de signifiant.
La « description phénoménologique de l’expérience psychanalytique
[3] » à laquelle se livre Lacan en 1936 convoque outre une analyse de
l’interlocution, une investigation de la problématique de la figuration.
Le moment du témoignage du malade, libéré des « chaînes du récit »,
mais contraint de livrer « l’intégralité de son texte
[4] » par sa sujétion volontairement consentie à la
loi de l’association libre, reçoit sa « présomption de
signification » de la référence fondamentale au principe de la relation analytique :
l’adresse.
Le langage se trouve abordé dans sa « fonction d’expression sociale »,
dont la cure définit le cadre de pleine manifestation. Or, « l’expression
sociale » est en son essence : interlocution.
Proposant en 1936 une équivalence entre le langage et le signe, Lacan
s’interroge : que signifie le signe ? La question reçoit sa traduction véritable : que signifie le signe dans une stricte situation d’interlocution, telle
celle de la relation analytique ?
L’adresse et la référence
Car dans ce travail qu’il fait de la [il s’agit de l’être du sujet comme d’une œuvre,
c’est nous qui précisons] reconstruire pour un autre, il retrouve l’aliénation fondamentale qui la lui a fait construire comme une autre, et qui l’a toujours destinée à lui
être dérobée par un autre [5].
Le « donné » de l’« expérience analytique » est « d’abord du langage »
écrit Lacan, « un langage, c’est-à-dire un signe
[6] ». Non pas un signifiant
qui représenterait le sujet pour un autre signifiant, mais un signe qui, avant
de signifier quelque chose, signifie pour quelqu’un : « Le langage,
avant de
signifier quelque chose, signifie pour quelqu’un
[7]. »Tel est le « fait simple »
(p. 82) qu’identifie ici Lacan.
Précisons que cette proposition de Lacan n’implique pas, à tout le
moins en première lecture, que le langage ne signifie rien d’autre que le
sujet de l’énonciation, mais que ce qu’il signifie, chose ou être, il le signifie
d’abord pour quelqu’un. S’il n’y avait personne à qui parler, nous ne proférerions rien et nous ne parlerions de rien. Si nous parlons de quelque
chose, c’est parce que nous nous adressons à quelqu’un.
S’il m’arrive ainsi de n’avoir rien à dire, c’est souvent, sinon toujours,
que je n’ai rien à dire à telle ou telle personne. Le silence n’est pas simplement le signe ou le symptôme d’une résistance à l’endroit du risque
encouru par la liberté associative, il est également vœu de suspendre la
relation d’adresse pour la mettre à l’épreuve, une nouvelle fois.
De même, lorsqu’il arrive au sujet de témoigner, c’est-à-dire de formuler « ce dont il souffre » et ce qu’il veut « surmonter » dans le cadre de la
relation analytique, lorsqu’il « confie le secret de ses échecs et le succès de
ses desseins », quand il « juge son caractère et ses rapports avec autrui », il
ne relate pas simplement quelque chose qui se trouve le concerner au premier chef, il procède à des « appels à témoin ». Cette dimension d’appel,
constitutive du témoignage lui-même – « à mesure que la requête prend
forme de plaidoirie » (p. 84) –, excède ainsi le seul contenu informationnel
du message adressé.
Il n’en reste pas moins que la priorité – « avant » – de principe sinon
chronologique, accordée à l’adresse, c’est-à-dire à la communication sur la
référence, soustrait la fonction du langage à l’unique impératif de la signification et la rapporte à l’intention subjective d’abord latente et bientôt
expresse
[8]. La proposition de Lacan ne contredit donc pas la formule classique – le signe est quelque chose qui représente quelque chose
(aliquid stat
pro aliquo) pour quelqu’un –, mais l’infléchit dans le sens d’un primat
accordé à l’adresse sur la référence.
Le contexte de l’article de Lacan, soit l’élucidation phénoménologique
de l’expérience analytique, donne lieu, en effet, à une radicalisation sub-jectiviste de la formule : « Le langage, avant de signifier quelque chose,
signifie pour quelqu’un. »
Parler, c’est donc d’abord « parler à » avant de « parler de », puisque
le langage signifie pour quelqu’un avant de signifier à quelqu’un quelque
chose. Le langage ne dit plus dès lors, d’abord, comme chez Aristote,
« quelque chose de quelque chose » (legein ti kata tinos), il dit d’abord quelqu’un à quelqu’un d’autre ou, si l’on préfère, quelque chose de quelqu’un
à quelqu’un d’autre, fût-ce en parlant de quelque chose d’autre que le sujet,
en visant par exemple, un état du monde.
L’adresse et l’intention
C’est bien cette assomption par le sujet de son histoire, en tant qu’elle est constituée
par la parole adressée à l’autre, qui fait le fond de la nouvelle méthode, à quoi Freud
donne le nom de psychanalyse [9].
Il demeure impossible d’ignorer que si le sujet cherche à se dire, ou
veut se dire, il doit néanmoins, pour cela, s’adresser à quelqu’un d’autre
qu’à lui-même pour y parvenir. Nul « modèle entièrement auto-énonciatif
et sui-référentiel, parce que “subjectif”, du langage
[10] » ne préside ici à l’intelligibilité lacanienne du « monologue » analytique.
Dès lors, l’injonction faite au patient « de ne rien vouloir dire », de se
libérer du souci de la référence ou de la cohérence, de se livrer au non-sens
apparent, détermine la pure fonction de l’adresse : « Par le seul fait qu’il est
présent et qu’il écoute, cet homme qui parle s’adresse à lui, et puisqu’il
impose à son discours de ne rien vouloir dire, il y reste ce que cet homme
veut lui dire. Ce qu’il dit en effet peut “n’avoir aucun sens”, ce qu’il lui dit
en recèle un » (p. 82-83).
Celui qui sait, dans l’analyse, c’est l’analysant. Ce qu’il déroule, c’est ce qu’il sait, à
ceci près que c’est un autre – mais y a-t-il un autre ? –, qui suit ce qu’il a à dire, à
savoir ce qu’il sait.
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XXIV, L’Insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, séance
du 15 mars 1977, souligné par nous.
Les coordonnées de l’expérience analytique établies – un sujet
s’adresse à un auditeur « en situation d’interlocuteur » –, et référées à une
théorie du langage en rupture avec une problématique ontologique du langagesigne, il reste à l’inscrire dans une théorie du transfert.
Pour cela, il convient de rappeler que l’interlocution analytique ne ressortit pas à la catégorie de la conversation. La suspension du « mouvement
de répondre », dans le silence maintenu envers et contre toute question ou
sollicitation, lesquelles ouvriraient un dialogue au sens ordinaire et conversationnel du terme, relève d’un refus patient : « L’auditeur y entre donc en
situation d’interlocuteur. Ce rôle, le sujet le sollicite de le tenir, implicitement d’abord, explicitement bientôt. Silencieux pourtant, et dérobant jusqu’aux réactions de son visage, peu repéré au reste en sa personne, le psychanalyste s’y refuse patiemment » (p. 83).
Le silence de l’analyste n’est donc pas un mutisme déclaré mais un
refus techniquement décidé.
Loin néanmoins de faire cesser le « monologue », le silence de l’analyste permet au sujet de maintenir, au-delà d’un certain « seuil », la relation
d’adresse. À ceci près, qu’il cesse désormais de convoquer, pour l’entendre,
une vraie présence.
L’oblitération, par le dispositif de la cure, de la personne de l’analyste
libère en effet une relation d’adresse nouvelle, inédite ou à tout le moins,
s’il n’est pas de relation intersubjective soustraite au régime de projection
transférentielle, artificiellement produite :
Si le sujet le [il s’agit du « monologue », c’est nous qui précisons] poursuit, c’est en
vertu de la loi de l’expérience ; mais s’adresse-t-il toujours à l’auditeur vraiment
présent ou maintenant plutôt à quelque autre, imaginaire mais plus réel : au fantôme du souvenir, au témoin de la solitude, à la statue du devoir, au messager du
destin ? (p. 83-84)
L’indice de réalité de l’autre n’est donc pas sa présence comme personne physique ici et maintenant. Sa présence n’est en rien garante de sa
réalité si l’autre « plus réel » s’avère bien présent en dépit de son indéniable
absence.
Qu’il parle en moi et pour moi le langage du devoir ou la langue de la
destinée, l’autre imaginaire est certes l’interlocuteur intérieur du « débat »
que je poursuis avec moi-même, mais il est aussi, à l’extérieur de moi, celui
ou celle qui, dans le cadre de la relation analytique, m’écoute aujourd’hui
pour me faire découvrir comment je m’adresse à lui, pour me faire
entendre ce que je (lui) dis.
À l’auditeur inconnu mais « vraiment présent » lequel refuse d’entrer
en dialogue avec son patient – par exemple en contredisant ou en confirmant ce qui lui est rapporté –, qui volontairement se soustrait au régime
ordinaire de l’interlocution, le sujet substitue un autre « imaginaire ».
Or, cet autre n’est « imaginaire » qu’à être imaginé, qu’à se confondre
avec une image. En lieu et place de la personne vraiment présente ici et
maintenant, le sujet substitue une image ancienne venant d’ailleurs. Sub-stitution rendue nécessaire par le dispositif de langage de la cure et qui permet au sujet d’identifier les traits majeurs de ses interlocuteurs ordinaires
ou de son interlocuteur principal.
Parler revient ainsi à s’adresser à quelqu’un appelé à tenir le rôle, dans
une relation défunte réactualisée, de celui ou de celle qui, par le truchement du langage où œuvre l’imago, se voit désormais, tel un revenant ou
une revenante, invoqué. L’image apparaît ou surgit dans le langage, dans
le mouvement du dire du patient sur fond de trahison : « Dans sa réaction
même au refus de l’auditeur, le sujet va trahir l’image qu’il lui substitue »
(p. 84). Lacan n’écrit pas que le sujet se trahit en réagissant au « refus de
l’auditeur ». L’infidélité est ici infidélité à l’endroit d’une image, trahison
de sa présence dans le déplacement que désormais elle subit.
Au silence obstiné de l’auditeur, le sujet substitue l’éloquence d’un
dessin :
Par son imploration, par ses imprécations, par ses insinuations, par ses provocations
et par ses ruses, par les fluctuations de l’intention dont il le vise et que l’analyste
enregistre, immobile mais non impassible [11], il lui communique le dessin de cette
image (p. 84).
Cette seule expression – « il lui communique le dessin de cette
image » – conjugue in fine le motif imaginaire du transfert et le principe de
la cure : la parole adressée.
Témoin « immobile » sinon « impassible » de la « conduite » du sujet,
l’analyste par sa critique, c’est-à-dire par son activité de discernement ou
de partage, laisse surgir l’image dans l’actuel de la situation clinique pour
mieux saisir la continuité de son action sur le sujet : « Il informe ainsi de
l’ensemble de sa conduite l’analyste qui, témoin lui-même d’un moment de
celle-ci, y trouve une base pour sa critique. Or, ce qu’après une telle critique
cette conduite montre à l’analyste, c’est qu’y agit en permanence l’image
même que dans l’actuel il en voit surgir » (p. 84).
Image prégnante dont la propriété est d’être soustraite au regard du
sujet, à lui dissimulée, au même titre que les traits de l’analyste se trouvent
à ses yeux dérobés.
L’originalité de la démarche analytique ne tient donc pas au type de
lien instauré, mais à son maniement. Lorsque l’analyste découvre l’autre
dont il occupe la place, repère les traits d’altérité fictive dont le revêt son
patient, il peut conduire celui-ci à être surpris par ses propres dires.
Les « problèmes de l’image » (p. 77)
Critique de l’associationnisme
C’est en tant qu’elle est fonction de cette vérité que cette psychologie n’est pas une
science (p. 78).
À l’allégeance de la « révolution freudienne » à l’endroit d’une « psychologie régnant alors », Lacan substitue, par l’intermédiaire d’une critique
de la « conception dite associationniste du psychisme », une autre dépendance, nommément, celle de la psychologie de la forme.
Alors que la psychologie de « la fin du XIX
e siècle se donnait pour scientifique » grâce à son « appareil d’objectivité » et à sa « profession de matérialisme », il lui manquait selon Lacan d’être « positive ». Ce défaut de
positivité, Lacan, empruntant une voie qui fut celle d’Auguste Comte, le
réfère à la promotion d’une « série de postulats
[12] qui déterminent les problèmes dans leur position même ».
Lacan s’emploie dès lors à dénoncer les « implications métaphysiques » de l’associationnisme, doctrine « dominée par la fonction du vrai »
(p. 75), c’est-à-dire marquée par la problématique de la « garantie de
vérité », garantie « transcendante par sa position » (p. 74). Lorsque les
« phénomènes psychiques » se trouvent définis au regard de « leur portée
dans la connaissance » en fonction de leur seule vérité, la perception reçoit
son nom propre : « hallucination vraie ».
Tant et si bien que l’hallucination elle-même relève de la « vanité »
d’un pur et simple « épiphénomène » de l’« ordre sensoriel
[13] ».
Le critère philosophique de la vérité-adéquation soumet les phénomènes observés par la psychologie associationniste « à un classement de
valeur », subordonne à une perspective hiérarchique tout le « donné psychique » pour, selon Lacan, en fausser l’analyse et en appauvrir le sens
(p. 77).
Or, de la même façon que la psychologie associationniste « fausse
l’analyse et appauvrit le sens » de l’hallucination, elle « réduit » l’image à
une « fonction d’illusion » (p. 77-78) : « L’image, selon l’esprit du système,
étant considérée comme une sensation affaiblie dans la mesure où elle
témoigne moins sûrement de la réalité, est tenue pour l’écho et l’ombre de
la sensation, de là, identifiée à sa trace, à l’engramme » (p. 78).
Mais la postulation du « caractère atomistique » de l’engramme, c’est-à-dire de son rôle de composant élémentaire d’un psychisme-réceptacle,
eut pour effet d’aveugler
[14] – pour reprendre une expression de Lacan – les
tenants de l’école psychologique associationniste et de « les faire “passer à
côté” des faits expérimentaux où se manifeste l’activité du sujet dans l’organisation de la
forme » (p. 75).
Accusée par Lacan de méconnaître au terme de grossiers « tours de
passe-passe conceptuels », symptôme d’un « vice mental », d’un « vice
théorique », les faits expérimentaux, l’école associationniste se voit opposer la « subtilité » de l’« analyse phénoménologique » supposée capable
d’assurer enfin une « explication » dans le champ de la psychologie
(p. 75-76).
Précisons néanmoins que Lacan inscrit tout aussi bien la question de
l’image – lorsqu’il la soustrait au domaine de la psychologie associationniste –, dans le champ de la biologie comme dans celui de la phénoménologie ou dans celui de la psychologie de la Forme.
Le phénomène « extraordinaire » de l’image, « sans doute le plus
important de la psychologie par la richesse des données concrètes » et par
« la complexité de sa fonction » ressortit, pour ce qui regarde ses « problèmes », tant à la « phénoménologie mentale, qu’à la biologie » et
concerne du point de vue de son efficace ou de son action, aussi bien les
« conditions de l’esprit » que les « déterminismes organiques d’une profondeur peut-être insoupçonnée » (p. 77).
La réduction intellectualiste de l’image à sa fonction d’illusion conduisait à refuser de reconnaître un sens
[15] à un grand nombre de phénomènes
psychiques – tels « sentiments, croyances, délires, assentiments, intuitions,
rêves » (p. 78), « scénario du rêve, pressentiments, fantasmes de la rêverie,
délires confus ou lucides » (p. 82) – et à les reléguer au rang de « rebut de
la vie mentale » (p. 81).
La redistribution lacanienne des registres de la réalité psychique
conduit ainsi à une nouvelle configuration non hiérarchique de leurs rapports où l’image retrouve un autre statut.
La vertu informatrice de l’image
Jusqu’ici, tout est clair. Nous avons, toutefois, laissé entière la question de la nature
de l’imago elle-même. Les faits, cependant, engagent à poser le principe d’un certain pouvoir formatif dans l’organisme. Nous, psychanalystes, sommes ici en train
de réintroduire une idée écartée par la science expérimentale, c’est-à-dire l’idée aristotélicienne de la Morphe [16].
Nous croyons donc pouvoir désigner dans l’imago l’objet propre de la psychologie,
exactement dans la même mesure où la notion galiléenne du point matériel inerte a
fondé la physique [17].
Là donc où l’associationnisme se fondait sur une conception mécaniste
et atomistique de l’engramme, entendu comme élément psychophysique
de la « liaison associative », Lacan choisit de se référer à la catégorie de la
forme et, ce faisant, de contribuer à la « purification des principes » de la
psychologie (p. 75). À cette fin, il lui reste à soustraire sa catégorie d’image
à l’ordre de l’engramme pour lui conférer sa véritable vertu informative ou
conformante.
Lacan oppose désormais « l’activité du sujet dans l’organisation de la
forme » à la « production passive » de l’élément psychophysique dans
l’ordre de la mémoire, espace réceptif des traces de la sensation.
La complexité de la fonction de l’image se trouve ainsi embrassée sous
un seul terme par Lacan : « Fonction d’information ».
L’image informe. Elle ne reproduit pas mais configure, elle fait entrer
dans une forme, elle « formate » ou conforme. Sa consistance propre et sa
puissance intrinsèque d’organisation déterminent une circonscription psychique singulière. À différents titres, elle joue ce rôle d’information :
Les acceptions diverses de ce terme qui, de la vulgaire à l’archaïque, visent la notion
sur un événement, le sceau d’une impression ou l’organisation par une idée, expriment en effet assez bien les rôles de l’image comme forme intuitive de l’objet, forme
plastique de l’engramme et forme génératrice du développement [18].
Sur ce point précis, l’hommage mesuré de Lacan à Freud prend tout
son sens. Victime d’une conception associationniste du psychisme, Freud
n’aurait pas « pleinement dégagé de l’état confus de l’intuition commune »,
la « notion de l’image » et ce, même s’il en fit un « usage génial », c’est-à-dire s’il usa « magistralement de sa portée concrète » (p. 88) – ce que la
deuxième partie de l’article de 1936 se devait de déployer.
« L’imago, formatrice de l’identification
[19] »
Ces phénomènes mentaux qu’on appelle les images, d’un terme dont toutes les
acceptions sémantiques confirment leur valeur expressive, après les échecs perpétuels dans la tâche d’en rendre compte qu’a enregistrés la psychologie de tradition
classique, la psychanalyse la première s’est révélée à niveau de la réalité concrète
qu’ils représentent. C’est qu’elle est partie de leur fonction formative dans le sujet
et a révélé que si les images courantes déterminent telles inflexions individuelles
des tendances, c’est comme variations des matrices que constituent pour les « instincts » eux-mêmes ces autres spécifiques, que nous faisons répondre à l’antique
appellation d’imago [20].
Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que
l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet, quand
il assume une image – dont la prédestination à cet effet de phase est suffisamment
indiquée par l’usage, dans la théorie, du terme antique d’imago [21].
Dès lors, même si le portrait de famille demeure l’emblème de l’imago
et le lieu de l’exhibition de ses traits majeurs – Lacan parle bien de l’image
au singulier mais évoque la pluralité de ses traits –, l’image excède le seul
motif pictural de la représentation parce qu’elle contrevient à l’unique
dimension de la mémoire.
Si l’image est bien toujours image d’enfance, elle n’appartient pas au
seul registre du souvenir. Cette image telle « une trace imprimée en sa personne » – et non pas empreinte dans sa seule mémoire, nous dit Lacan –,
« le sujet la rend présente par sa conduite et [… ] sans cesse s’y reproduit »
(p. 84)
[22].
L’image n’a pas pour surface d’inscription l’esprit entendu comme un
« polypier d’images » (p. 78), elle a pour espace de déploiement, pour lieu
d’exhibition ou de présentation, la « conduite » répétée d’un sujet.
L’image devient ici le principe explicatif, inconnu du sujet, d’une
conduite de répétition qui l’implique – « ce qu’il répète, qu’il le tienne ou
non pour sien, dans sa conduite, il ne sait pas que cette image l’explique »
(p. 84) – et non plus le terme dernier d’une remémoration.
Mieux, l’attention exclusive à la dimension du souvenir relève d’une
méconnaissance de sa fonction informatrice : « Il méconnaît cette importance de l’image quand il évoque le souvenir qu’elle représente » (p. 85).
L’évocation de la seule dimension représentative de l’image, dans l’espace
de déploiement d’une stricte mémoire reproductrice, constitue un obstacle
à la reconnaissance de l’actualité de son action formatrice pour un comportement donné. La reproduction d’une image dans une conduite s’oppose ainsi à son unique représentation dans un souvenir. L’imago est ainsi
moins la trace d’un souvenir que le principe d’une conduite.
À penser que l’image ne représente que le passé, qu’elle n’est que la
trace circonscrite en nous d’un souvenir, nous nous condamnons à méconnaître qu’à titre de « trace imprimée » en notre personne, elle informe l’ensemble de notre comportement où elle se reproduit continûment, que par
notre activité, nous la présentifions.
À se souvenir de son père, à garder en mémoire sa mère, tel ou tel sujet
peut ainsi continuer d’ignorer à quel point il leur ressemble.
Il convient donc de déplacer l’interrogation du régime représentatif ou
mnésique de l’image au régime identificatoire.
Certes, Lacan ne minore pas la dimension d’anamnèse de l’expérience
analytique
[23], il s’efforce seulement de souligner que les souvenirs d’enfance présentent, en dépit de leur apparente disjonction, l’« image » que le
psychanalyste est parvenu à susciter du sujet (p. 84).
L’ignorance par le sujet de l’image – « il l’ignore » – reçoit ainsi une
double acception : ignorance de sa vertu explicative et de sa force informatrice.
* * *
L’action de l’analyste se trouve dès lors, téléologiquement, orientée
vers la prise de conscience par le sujet de « l’unité de l’image qui se réfracte
en lui en des effets disparates, selon qu’il la joue, l’incarne ou la connaît »
(p. 85).
Lacan distingue donc ici l’unité primordiale de l’image qu’il présuppose – attestant, par là, de l’existence de l’Un dans l’ordre de l’imaginaire–,
de ses modalités plurielles de réfraction ou de diffraction et non de simple
réflexion. La disparité de ces modalités oppose la connaissance, c’est-à-dire
la prise de conscience de l’image, et son ignorance lorsqu’elle se trouve
incarnée par le sujet. L’antinomie est donc radicale entre l’incarnation d’un
rôle et la reconnaissance de l’unité perdue de l’image.
Reprenant, sur cette question, un propos d’Henri Wallon à propos de
l’image spéculaire
[24] et opposant le réel à la « réalité propre de l’image »,
Lacan donne toute sa mesure régressive et progressive à l’« action thérapeutique » :
Travail d’illusionniste, nous dirait-on, s’il n’avait justement pour fruit de résoudre
une illusion. Son action thérapeutique, au contraire, doit être définie essentiellement
comme un double mouvement par où l’image, d’abord diffuse et brisée, est régressivement assimilée au réel, pour être progressivement désassimilée du réel, c’est-à-dire restaurée dans sa réalité propre (p. 85).
L’incarnation est de l’ordre du réel, c’est-à-dire d’une assimilation de
l’image au réel, au sens classique du terme.
Au-delà de la description des modalités opératoires de l’intervention
analytique fondée sur l’interprétation et le transfert, Lacan souligne l’effet
de cette intervention : soustraire l’image à l’ordre du mime pour lui restituer sa dimension de souvenir.
Sur ce point, il demeure pleinement fidèle aux finalités freudiennes de
la cure : substituer la remémoration à la répétition.
Or, la résolution d’une illusion qui distingue la tâche psychanalytique
du « travail d’illusionniste », lequel conduit à substituer le mirage à la réalité, s’apparente au procès et au progrès d’une subversion de la fonction de
l’image dans le sujet : « Par l’assimilation qu’il favorise entre lui-même et
l’image, il subvertit dès l’origine la fonction de celle-ci dans le sujet; or, il
n’identifie l’image que dans le progrès même de cette subversion » (p. 86).
Subversion contemporaine de l’identification de l’image par le psychanalyste et dont la condition de possibilité demeure l’assimilation favorisée
par le psychanalyste « entre lui-même et l’image ». L’image identifiante
pour le sujet se doit donc d’être identifiée comme telle par le psychanalyste.
« Assimilation », « identification », « subversion » ou « désassimilation » sont donc les catégories avec lesquelles, en 1936, Lacan pense le
cours de l’expérience psychanalytique et sa finalité thérapeutique au
regard d’une théorie de la fonction informatrice de l’imago.
La psychanalyse devient ainsi une thérapie de l’illusion, c’est-à-dire
une cure de l’image.
L’image de…
Cette comédie, située par le génie de l’espèce sous le signe du rire et des larmes, est
une commedia del arte en ce que chaque individu l’improvise et la rend médiocre ou
hautement expressive, selon ses dons certes, mais aussi selon une loi paradoxale qui
semble montrer la fécondité psychique de toute insuffisance vitale. Commedia del arte
encore, en ce qu’elle se joue selon un canevas typique et des rôles traditionnels. On
peut y reconnaître les personnages mêmes qu’ont typifiés le folklore, les contes, le
théâtre pour l’enfant ou pour l’adulte : l’ogresse, le fouettard, l’harpagon, le père
noble, que les complexes expriment sous des noms plus savants (p. 90).
Lacan évoque dans son article l’« image que par son jeu », l’analyste est
parvenu à susciter du sujet et dont il découvre les « traits » dans un portrait de famille : « Image du père ou de la mère, de l’adulte tout-puissant,
tendre ou terrible, bienfaisant ou punisseur, image du frère, enfant rival,
reflet de soi ou compagnon » (p. 84).
Dans la galerie de portraits ici convoquée, le « reflet de soi » désigne
évidemment la relation spéculaire au semblable dont parlera l’article sur la
Famille ( 1938) ou à sa propre image spéculaire, puisque la rivalité fraternelle trouve dans le phénomène de l’identification mentale le motif de l’expression de toute agressivité ou la raison plus tardive d’un accord ou d’un
compagnonnage.
Il n’est donc pas possible de réduire l’image que l’analyste découvre
dans le discours du patient à la seule « image de soi » multipliée et la galerie de portraits à l’unique variation sur le thème de l’autoportrait
[25], sauf à
considérer que chaque image parentale est un autoportrait, si je me suis
toujours – fût-ce successivement – identifié à l’ensemble de mes personnages parentaux.
Mais, pour donner toute son ampleur à cette question, il convient de
définir le statut de l’image dans sa fonction identificatoire et dans sa détermination relationnelle.
Dans l’expression « image du père ou de la mère » par exemple, père
et mère ne sont pas de simples objets visés sur le mode du souvenir par le
sujet. Ils ne sont pas la simple trace d’une perception défunte des personnages parentaux. Les portraits de la mère et du père ne demeurent fixes,
offerts dans leur stabilité au regard d’un visiteur de musée, que dans la
métaphore de leur désignation. L’objet et sa mémoire doivent être en effet
considérés comme une sorte d’équation mettant en rapport des variables,
ou comme une grammaire relationnelle articulant des gestes comportementaux.
La mère des premières pages de la
Recherche de Proust
[26] n’est pas dans
la mémoire du narrateur un portrait. Lors du rituel du baiser du soir, l’enfant triche pour gagner un peu de présence de sa mère subtilisée aux invités. Dans l’analyse par Barthes de certaines photographies d’enfance, c’est
toute une histoire qui se donne à lire où se conjugue une relation unissant
le sujet à sa mère. Outre ce que l’on garde bien en mémoire et qui excède
d’ailleurs le seul motif pictural – odeur, parfum, grain de peau, intonation
de voix… –, le portrait de famille témoigne d’une relation, laquelle
implique le sujet moins comme spectateur d’une image que comme acteur
d’un drame
[27].
L’image de ma mère en moi n’est donc pas uniquement le nom de ce
qui s’est inscrit psychiquement en moi, comme ce qui reste de sa présence
ancienne ou révolue. Elle est, consciente ou inconsciente, le scénario d’un
drame, le programme définitif d’une relation substitutive, le gouvernement latent de mes choix d’objet où je m’emploie à animer, sur le mode hallucinatoire, les traits figés de son portrait. Mon but n’étant pas de faire
revivre une défunte mais de revivre avec cette femme, qui aujourd’hui lui
ressemble, ce que je vivais enfant avec celle que le passé m’a, par définition, qu’elle soit encore vivante ou déjà morte, retirée.
Le choix d’objet, si mal nommé, se trouve ainsi déterminé par la
contrainte des images, non pas au sens où ces dernières seraient des
tableaux, mais au sens où elles demeurent des programmes de relation. Ce
que, dans la relation amoureuse, je demande à l’autre ne se trouve être ni
sa possession ni sa présence, mais, par son intermédiaire, la possibilité
d’une satisfaction relationnelle retrouvée, soit ce que j’étais pour l’autre ou
ce que je m’imaginais que j’aurais dû être pour le combler et que je m’efforce encore, en vain, d’essayer d’être, faisant vivre ainsi le mythe d’une
réponse possible aux attentes de l’autre.
Ce qui s’avère engagé dans la recherche amoureuse est, dès lors, le
vœu de réactualisation d’une relation heureuse ou malheureuse.
* * *
De plus, si l’on récuse la polarité sujet-objet dans sa dimension factuelle pour en interroger la genèse, il apparaît qu’avant même d’évoquer
les termes de toute relation, il convient de faire prévaloir le caractère déterminant de la relation elle-même. Or, si le premier lien à l’objet s’avère bien
un lien identificatoire, je n’ai pas commencé par être autre que ma mère,
devant elle, extérieur à elle. La différenciation acquise du sujet et de l’objet, sur fond de désidentification, témoigne que l’image de ma mère fut
aussi ce à quoi je me suis, pour un temps, identifié. Moins donc autoportrait que modèle, au sens littéral, de mon propre portrait. Portrait du sujet
« en » sa mère, comme on dit « Portrait de l’artiste en jeune homme ».
L’image de ma mère est donc ainsi :
- ce dont je me souviens;
- ce qui me renvoie à une relation défunte et que je cherche à retrouver en
la personne de substituts maternels;
- ce que j’ai été pour avoir dû l’être, le temps de devenir différent;
- ce que je suis peut-être encore, même si aujourd’hui je cesse de vouloir le
devenir.
Identification/imitation
Repartant de la problématique freudienne de l’identification qu’il lit à
la lumière de la problématique de la « fonction informatrice » de l’imago,
Lacan distingue soigneusement « identification » et « imitation » :
Cette fonction, il l’a démontrée en découvrant dans l’expérience le procès de l’identification : bien différent de celui de l’imitation que distingue sa forme d’approximation partielle et tâtonnante, l’identification s’y oppose non seulement comme
l’assimilation globale d’une structure, mais comme l’assimilation virtuelle du développement qu’implique cette structure à l’état encore indifférencié (p. 88-89).
La relation à l’image engendre une dimension temporelle spécifique
dont les deux aspects sont une assomption immédiate par le sujet de la
structure que l’image reflète – soit un certain rapport social –, et une anticipation – « assimilation virtuelle » – engageant le sujet sur la voie d’un
développement réactionnel à la situation affective impliquée et imprimée
dans son psychisme.
À l’« assimilation partielle » s’oppose donc l’« assimilation globale
d’une structure ». Mais là où pourraient se voir opposer imitation et identification selon la logique de la totalité et de la partie, Lacan inscrit la catégorie de structure dans une genèse précise, celle d’une croissante
différenciation.
Or, que fait l’enfant selon Lacan ?
Il est, comme sujet, soumis à un procès continu d’identifications pour,
in fine, revêtir la « figure de l’arlequin » (p. 90). L’identification est ainsi une
« voie psychique » de transmission d’un certain nombre de « traits comportementaux », lesquels « dans l’individu donnent la forme particulière
de ses relations humaines, autrement dit sa personnalité » (p. 89).
Mais, l’« identification parentale » ne relève pas d’un pur procès d’imitation qui trouverait son terme dans la reproduction achevé d’un modèle.
Ce que Lacan appelle dans cet article « le caractère d’un homme », se définit par le développement d’une « identification parentale ». La catégorie de
« développement » permet ainsi à Lacan d’inscrire la problématique de
l’identification dans le registre temporel de la formation.
L’enfant, assujetti à une ou plusieurs identifications parentales, fait
cependant plus que reproduire, fût-ce en le développant, tel ou trait prélevé sur l’autre :
Ainsi sait-on que l’enfant perçoit certaines situations affectives, l’union particulière
par exemple de deux individus dans un groupe, avec une perspicacité bien plus
immédiate que celle de l’adulte ; celui-ci, en effet, malgré sa plus grande différenciation psychique, est inhibé tant dans la connaissance humaine que dans la
conduite de ses relations, par les catégories conventionnelles qui les censurent. Mais
l’absence de ces catégories sert moins l’enfant en lui permettant de mieux percevoir
les signes que ne le fait la structure primaire de son psychisme en le pénétrant d’emblée du sens essentiel de la situation (p. 89, souligné par nous).
Dans la mesure où l’enfant perçoit avec une rare perspicacité, en traversant les apparences pour pénétrer « le sens essentiel de la situation »,
une situation affective relationnelle typique, telle une « situation de conflit
ou d’infériorité dans le groupe conjugal » (p. 89), l’identification parentale
concerne comme son terme, non seulement le modèle identificatoire mais
également, la relation impliquant celui-ci.
L’« objet » de l’identification selon Lacan n’est donc pas uniquement
telle ou telle figure parentale élue. Le procès identificatoire ne se résume
pas en la simple reproduction de tel ou tel trait prélevé sur un portraitmodèle. La geste identificatoire concerne plus le théâtre que la peinture.
S’identifier à telle ou telle figure parentale revient à répéter le comportement que cette dernière entretenait avec une autre figure du « groupe
conjugal » ou du groupe familial :
Ce que la conduite de l’homme reflète alors, ce ne sont pas seulement ces traits, qui
pourtant sont souvent parmi les plus cachés, c’est la situation actuelle où se trouvait
le parent, objet de l’identification, quand elle s’est produite, situation de conflit ou
d’infériorité dans le groupe conjugal par exemple (p. 89, souligné par nous).
À n’en pas douter, l’identification possède un pôle objectal défini. Mais
cet objet (« le parent ») doit être pensé comme en un objet en « situation
affective ».
De même, le « sujet » de l’identification – que l’on peut bien ici appeler l’enfant – est avant tout le principe d’un comportement, d’une conduite,
d’une action en devenir.
La relation identificatoire reliant l’enfant et le parent est ainsi, dans
toute sa complexité, définie comme une mise en rapport de l’enfant avec
ceux et celles, présents ou absents, ascendants ou descendants, conjoint et
conjointe auxquels se référait l’adulte-modèle. Elle est, dès lors, comme
une répétition dans son comportement actuel de scènes d’amour ou de
haine, lesquelles s’offrirent à lui en spectacle et où il s’identifiait à tel ou tel
de ses acteurs.
L’actualité de la situation prévaut ainsi, dans la répétition de sa dimension affective, sur la stricte reproduction picturale d’un modèle. On ne prélève pas impunément un trait sur l’autre auquel on s’identifie. On ne
devient pas l’autre sans répéter les relations que celui-ci entretenait avec
d’autres.
L’objet de l’identification est donc, par voie de conséquence, une
« structure sociale » développée dans une conduite : « Il [l’enfant] emporte
en outre, avec l’impression significative, le germe qu’il développera dans
toute sa richesse, de l’interaction sociale qui s’y est exprimée » (p. 89).
Lacan parvient ici à conjuguer les thèmes de l’identification à tel ou tel
terme d’une situation affective de l’enfance et la problématique du développement dans la compréhension d’une personnalité :
Il résulte de ce processus que le comportement individuel de l’homme porte la
marque d’un certain nombre de relations typiques où s’exprime une certaine structure sociale, à tout le moins la constellation qui dans cette structure domine plus spécialement les premières années de l’enfance (p. 89).
La notion de « marque » témoigne ici, au-delà de la simple mention
d’un trait, de l’inscription de la problématique de l’identification dans
l’ordre de la répétition comportementale.
Si le latin
imago trouve son origine dans l’imitation
(imitari) comme le
pensait saint Thomas, il ne suffit pas de traduire ce terme en allemand
[28]
Abbild,
Nachbild et faire entendre que
Bild dont dérivent ces derniers termes
signifie « tableau » et non image, qu’il donne à voir ce qu’il manifeste plutôt qu’il ne reproduit un original, pour soustraire l’image au règne de la
peinture.
L’image convoquée dans ce texte de Lacan est, avant tout, mémoire de
relations infantiles, vectrice multiple et diversifiée dans sa succession, de
relations à répéter, de rôles à rejouer par un unique acteur-miroir, surface
de réflexion, de réfraction ou de diffraction. Les images pluriellement proposées sont des programmes d’action à effectuer et à réeffectuer selon un
scénario comportemental réglé et non pas de simples tableaux.
* * *
Au reste, il y a dix ans, quand j’ai désigné l’imago comme l’« objet psychique » et formulé que l’apparition du complexe freudien marquait une date dans l’esprit
humain, en tant qu’elle contenait la promesse d’une psychologie véritable – j’ai écrit
en même temps, à plusieurs reprises, que la psychologie apportait là un concept
capable de montrer en biologie, une fécondité au moins égale à celle de beaucoup
d’autres qui, pour y être en usage, sont sensiblement plus incertains [29].
Cette forme est produite par le phénomène psychique, peut-être le plus fondamental qu’ait découvert la psychanalyse : l’identification, dont la puissance formative
s’avère même en biologie [30].
Avant l’écriture des Complexes familiaux, Lacan propose de comprendre
sous le nom de « complexes », le « concept le plus concret et le plus fécond
qui ait été apporté dans l’étude du comportement humain » et ce, pour
autant que la doctrine définit ainsi les « relations psychiques fondamentales [… ] révélées à l’expérience » (p. 89). C’est donc « par la voie du complexe que s’instaurent dans le psychisme les images qui informent les
unités les plus vastes du comportement : images auxquelles le sujet s’identifie tour à tour pour jouer, unique acteur, le drame de leurs conflits »
(p. 90).
L’image n’est donc pas un absolu. Elle n’est que le terme d’une relation.
« S’identifier à » revient ainsi à se mettre à la place d’un autre dans la
configuration ancienne de sa situation affective, pour la reproduire au présent. Nul être ne peut donc vivre une situation affective sans être en relation, nul spectateur ne peut s’identifier à un acteur sans à son tour rejouer,
avec plus ou moins de talent, le drame auquel il assistait et qui impliquait,
relationnellement, son modèle.
La « nature » de l’homme est sa relation à l’homme (p. 88)
L’année même de la publication dans
L’Évolution psychiatrique d’« Audelà du “principe de réalité” », rédigé entre Marienbad et Noirmoutier de
août à octobre 1936, Lacan prononce en français, au 14
e Congrès de l’International Psychoanalytic Association à Marienbad, le 3 août 1936, un
exposé
[31] indexé sous le titre « The looking-glass-phase » dans l’
International Journal of Psychoanalysis de 1937, à la page 78 du tome I.
Il avait précédemment proposé devant les membres de la Société psychanalytique de Paris, dont Françoise Dolto, en juin de la même année, un
exposé préliminaire
[32].
Or, les remarques conclusives de l’article publié en 1936, que nous
avons brièvement étudié et dont l’intérêt principal « réside dans la description du processus analytique et de la possibilité qu’il donne d’isoler
l’image formatrice déterminant les comportements
[33] », mentionnent au
titre des recherches à venir deux questions dont l’une, indubitablement,
concerne « The looking-glass-phase » : « Ici deux questions se posent : à
travers les images, objets de l’intérêt, comment se constitue cette
réalité, où
s’accorde universellement la connaissance de l’homme
[34] ? À travers les
identifications typiques du sujet, comment se constitue le
je, où il se reconnaît
[35] ? » (p. 92)
Quels sont donc les modes de constitution de la « réalité » et du « je »,
étant entendu qu’il s’agit sinon de traverser les images, à tout le moins de
prendre en compte leur caractère nécessairement médiateur ?
Au dire de Lacan, Freud aurait répondu à ces deux interrogations « en
passant à nouveau sur le terrain métapsychologique. Il pose un principe de
réalité dont la critique dans sa doctrine constitue la fin de notre travail »
(p. 92).
Or, l’articulation freudienne d’une théorie du Moi perceptionconscience
[36], principe d’adaptation à la réalité et de correction du seul
principe de plaisir, se heurte à une doctrine nouvelle dans le champ de la
psychanalyse, celle du Moi, organe de méconnaissance.
La prise en compte lacanienne de l’« action morphogène de
l’image
[37] » – où se trouve radicalisée une des acceptions possibles du statut de l’image : ce à quoi on se rapporte, ce qu’on prend pour soi, ce qu’on
est devenu soi-même pour ne pas simplement s’en souvenir, mais également pour l’incarner – fonde une indéniable théorie heuristique de l’identification spéculaire lorsque s’identifier ne revient pas à prendre
consciemment pour modèle : « La théorie que nous avons à l’esprit est une
théorie génétique du moi. Une telle théorie peut être considérée comme
psychanalytique dans la mesure où elle traite du rapport du sujet à son
propre corps en termes d’identification à une imago, ce qui constitue la
relation psychique par excellence
[38]. »
L’ambition lacanienne de cette période de son œuvre est clairement
déclarée comme une ambition d’originalité. Dès lors, l’hommage rendu à
Freud ne saurait être confondu avec un quelconque retour au Maître. La
catégorie lacanienne d’imago se voit investie d’une tâche avérée de traduction des catégories freudiennes. Il lui revient en effet d’opérer une
« subversion » des catégories de la seconde topique freudienne : « Une
répartition a été définie de ce qu’on peut appeler les postes imaginaires qui
constituent la personnalité, postes que se distribuent et où se composent
selon leurs types les images plus haut évoquées comme informatrices du
développement : ce sont le ça, le moi, les instances archaïque et secondaire
du surmoi » (p. 92).
Cette ambition n’est pas sans procéder d’un rêve; celui de voir disparaître le terme « inconscient » et luire de tous ses feux celui, lacanien,
d’imago :
J’avais relevé ce trait significatif dans ma thèse, quand je m’efforçais de rendre
compte de la structure des « phénomènes élémentaires » de la psychose paranoïaque. Qu’il me suffise de dire que la considération de ceux-ci m’amenait à compléter le catalogue des structures : symbolisme, condensation, et autres que Freud a
explicitées comme celles, dirai-je, du mode imaginaire; car j’espère qu’on renoncera
bientôt à user du mot inconscient pour désigner ce qui se manifeste dans la
conscience [39].
Il est vrai que Lacan remet au futur la charge de la pleine révélation :
« Plus inaccessible à nos yeux faits pour les signes du changeur que ce dont
le chasseur du désert sait voir la trace imperceptible : le pas de la gazelle
sur le rocher, un jour se révéleront les aspects de l’imago
[40]. »
[1]
« Subversion » de l’image donc, avant celle du sujet; cf. « Subversion du sujet et Dialectique du
désir dans l’inconscient freudien », dans
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 819, ou celle de la topologie (cf.
L’Étourdit ( 1972),
Scilicet, n° 4,1973, p. 29).
[2]
Cet « au-delà » renvoie évidemment au « Jenseits » freudien de l’« Au-delà du principe de plaisir » ( 1920), mais semble également nommer un geste commun de dépassement de Freud par
Lacan. Cf. l’expression « au-delà du complexe d’Œdipe » que l’on trouve dans le Séminaire XVII.
Cf. sur cette « volonté d’excéder Freud » chez Lacan, P. Guyomard, « Au-delà du complexe
d’Œdipe », dans
Depuis Lacan, P. Guyomard et R. Major, Paris, Aubier, 2000, p. 13-14 et p. 25.
Or, « en nos années 30 » (« Au-delà du “Principe de réalité” », dans
Écrits, p. 73) pour reprendre
une datation de Lacan, l’« au-delà » désigne déjà le mouvement théorique de dépassement de la
théorie freudienne du Moi perception-conscience ordonné au principe de réalité freudien. Cf.
enfin : « “Ce qui est cause” [… ], “ce qui demeure derrière”, “ce qui est au-delà”, toutes ces expressions indiquent bien que Lacan n’a pas renoncé à son projet de trouver un véritable fondement »,
François Roustang,
Lacan, de l’équivoque à l’impasse, Paris, Les Éditions de Minuit, 1986, p. 79.
[3]
Il s’agit du sous-titre de la p. 82. Lacan parle aussi d’« approfondissement phénoménologique »,
de « décomposition de l’expérience » (p. 83), d’« acquis phénoménologique du freudisme »
(p. 90).
[4]
Cf. s’agissant des « réactions psychiques » : « Pour mesurer leur efficience, il faut respecter leur
succession. Certes il n’est pas question d’en restituer par le récit la chaîne, mais le moment même
du témoignage peut en constituer un fragment significatif, à condition qu’on exige l’intégralité
de son texte et qu’on le libère des chaînes du récit » (
Au-delà…, p. 81).
[5]
« Fonction et champ de la parole et du langage » ( 1953), dans
Écrits, p. 249.
[6]
. Au-delà…, p. 82.
[7]
Ibid., souligné par nous.
[8]
Cf. « À mesure que ces intentions deviennent plus expresses dans le discours, elles s’entremêlent
de témoignages dont le sujet les appuie, les corse, leur fait reprendre haleine » (
Au-delà…, p. 84).
[9]
Fonction et champ de la parole et du langage, éd. cit., p. 257.
[10]
Cf. sur ce point Mikkel Borch-Jacobsen,
Lacan. Le Maître absolu, Paris, Flammarion, 1990, p. 224. Il
est vrai que l’auteur poursuit : « Celui-ci est dans son essence une parole qui se dit d’elle-même,
au sens bien précis où un sujet s’y
exprime intentionnellement, s’y manifeste dans l’extériorité en
passant par la médiation d’un autre. Bref, au sens où il
s’y dit lui-même, en s’autoreprésentant
[… ] ce sujet ne se rapporte à lui-même dans l’acte de l’énonciation qu’à la condition de se projeter “hors” de soi dans la profération de l’énoncé où il se (re)présente » (p. 224-225).
[11]
Cf. à propos de l’« expérience analytique » : « Constituée entre deux sujets dont l’un joue dans le
dialogue un rôle d’idéale impersonnalité. » (« L’agressivité en psychanalyse », dans
Écrits, p. 103
et p. 106 sur l’« idéal d’impassibilité ».)
[12]
Cf. : l’« hypothèse » de la « production passive » de l’engramme, « le postulat » de son caractère
« atomistique » (
ibid., p. 75). Lacan dénonce ici l’absence de tout sens critique de la psychologie
associationniste, laquelle prend pour « donné » ce qu’elle postule, comme la « forme mentale de
la
similitude ». Cf. : « tenu fallacieusement pour donné par l’expérience », « suppose donnée » et :
« Ainsi est introduit dans le concept explicatif le donné même du phénomène qu’on prétend
expliquer » (
ibid., p. 75).
[13]
Il est difficile de ne pas penser qu’« au-delà » de la doctrine associationniste critiquée, Lacan ne
vise pas son collègue, Henri Ey, auteur en 1934 d’
Hallucination et délire, lequel soutenait que
« l’hallucination est une erreur » (cf. « Propos sur la causalité psychique », dans
Écrits, p. 164-165).
Cf. sur ce point le compte rendu par Lacan de l’ouvrage d’Henri Ey dans
L’Évolution psychiatrique,
1935, fasc. I, p. 87-91.
[14]
Cf. « Le point aveugle de la connaissance », « conception atomistique de l’engramme d’où procèdent les aveuglements de la doctrine à l’égard de l’expérience » (
Au-delà…, p. 76).
[15]
Cf. « ne signifiant rien [… ] les tenir pour insignifiants, c’est-à-dire [… ] les rejeter soit au néant de
la méconnaissance, soit à la vanité de “l’épiphénomène” » (
ibid., p. 78).
[16]
J. Lacan,
Some Reflections on the Ego ( 1951), trad. franç. par Maha Hammad et Valentin Nusinovici,
dans
Bulletin de l’Association freudienne, 1990, n° 39, p. 15.
[17]
Propos sur la causalité psychique, éd. cit., p. 188.
[18]
Au-delà…, p. 77.
[19]
« L’agressivité en psychanalyse », dans
Écrits, p. 106. Cf. également sur l’articulation de la problématique de la « causalité psychique », la question de l’identification et le problème de l’
imago
comme forme,
Propos sur la causalité psychique, éd. cit., p. 188.
[20]
« L’agressivité en psychanalyse », éd. cit., p. 104.
[21]
« Le stade du miroir… » ( 1949), dans
Écrits, p. 94.
[22]
Cf. « Le caractère d’un homme peut développer une
identification parentale qui a cessé de s’exercer depuis l’âge limite de son souvenir » (
Au-delà…, p. 89).
[23]
Cf. les références attestées au « fantôme du souvenir » et « ce sont des récits purs et qui paraissent “hors du sujet” que le sujet jette maintenant au flot de son discours, les événements sans
intention et les fragments des souvenirs qui constituent son histoire, et, parmi les plus disjoints,
ceux qui affleurent de son enfance » (
ibid., p. 84).
[24]
Cf. « Pour qu’il réussisse à unifier son moi dans l’espace, il lui faut situer son moi extéroceptif de
telle sorte que la perception en devienne essentiellement irréalisable pour lui-même. Car sitôt
qu’il voit sa propre image, elle cesse de coïncider dans l’espace avec son propre corps et il doit la
tenir pour sans réalité ; et sitôt qu’il suppose la réalité de son aspect extéroceptif, il doit le tenir
pour inaccessible à ses propres sens. Double nécessité ; admettre des images qui n’ont que l’apparence de la réalité; affirmer la réalité d’images qui se dérobent à la perception [… ] C’est le prélude de l’activité symbolique », H. Wallon,
Les Origines du caractère chez l’enfant, Paris, PUF, 1949,
coll. « Quadrige », p. 230-231.
[25]
Comme le fait Mikkel Borch-Jacobsen, dans
Lacan, Le Maître absolu, p. 98.
[26]
Cf. M. Schneider,
Maman, Paris, Gallimard, 1999.
[27]
Cf. sur la conjonction de la thématique du « drame » et de l’
imago,
Propos sur la causalité psychique,
éd. cit., p. 177.
[28]
Cf. Jean Beauffret, « Kant et la notion de Darstellung », dans
Dialogue avec Heidegger, Paris,
Minuit, p. 102.
[29]
. Propos sur la causalité psychique, éd. cit., p. 189.
[30]
« Fonctions de la psychanalyse en criminologie », dans
Écrits, p. 141.
[31]
Cf. sur les circonstances de cet exposé interrompu au bout de dix minutes par E. Jones, président
de séance, « Propos sur la causalité psychique », éd. cit., p. 184-185, et « De nos antécédents »,
dans
Écrits, note 1, p. 67.
[32]
Cf. l’inventaire des thèmes de cette conférence consigné par F. Dolto et qui n’est pas sans évoquer
ceux de l’article sur
La famille publié en 1938 dans l’
Encyclopédie française, É. Roudinesco,
Jacques
Lacan, Paris, Fayard, 1993, p. 159-160.
[33]
F. Roustang,
op. cit., p. 30-31.
[34]
Cf. sur la « structure propre au monde humain »,
Propos sur la causalité psychique, éd. cit., p. 184.
[35]
Cf. pour ce qui regarde « les rapports » de l’homme « avec son semblable » deux thèmes déjà présents dans l’art. de 1936 lesquels appartiendront de plein droit à la problématique de la « phase
du miroir », la reconnaissance spéculaire dans l’autre et la prématuration vitale : « C’est en lui
qu’il se reconnaît, que c’est à lui qu’il est attaché par le lien psychique indélébile qui perpétue la
misère vitale, vraiment spécifique, de ses premières années » (
Au-delà…, p. 87). Cf. sur ces questions les remarques de 1932 sur « l’anthropomorphisme primordial de toute connaissance » : « La
question se pose de savoir si toute connaissance n’est pas d’abord connaissance d’une personne
avant d’être connaissance d’un objet, et si la notion même d’objet n’est pas dans l’humanité une
acquisition secondaire » (
De la psychose paranoïaque…, 2
e éd., Paris, Le Seuil, 1945, p. 326). Cf. sur
l’« organisation originale des formes du
moi et de l’objet » (
L’Agressivité en psychanalyse, éd. cit.,
p. 111).
[36]
Cf. sur cette question,
Propos sur la causalité psychique, éd. cit., p. 178-179. Une fois encore, « audelà » de la doctrine convoquée, ici la doctrine freudienne, Lacan vise « la position d’Henry Ey ».
Cf. également « L’agressivité en psychanalyse », p. 108-109 et p. 116, ainsi que « Le stade du
miroir », dans
Écrits, p. 99, et déjà,
De la psychose paranoïaque…, éd. cit., p. 322-326.
[37]
Propos sur la causalité psychique, éd. cit., p. 191.
[38]
J. Lacan,
Some Reflections on the Ego, éd. cit., p. 12-13.
[39]
Propos sur la causalité psychique, p. 182-183. Cf. à propos de l’« effet du complexe » que la doctrine
« exprime dans la notion, inerte et impensable de l’inconscient » (
ibid., p. 182). Cf. « Jusqu’en 1953,
l’inconscient est lié pour Lacan aux structures imaginaires, aux imagos, aux formes et aux complexes » (F. Roustang,
op. cit., p. 34, note 7). Cf. « J’ai procédé, dans mon rapport de Rome, à une
nouvelle alliance avec le sens de la découverte freudienne. L’inconscient est la somme des effets
de la parole sur un sujet, à ce niveau où le sujet se constitue des effets du signifiant » (J. Lacan,
Le
Séminaire, Livre XI,
Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse ( 1964), Paris, Le Seuil, 1973,
p. 115-116).
[40]
Propos sur la causalité psychique, p. 193.