2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
La femme et la jouissance interdite. Différence des sexes dans la société maure de Mauritanie
Aline Tauzin
L’ethnie maure, dont il va être question ici, et dont le territoire s’étend
de la Mauritanie actuelle au Mali, mais aussi au Niger, et jusqu’au Sud
marocain, appartient au grand ensemble arabo-musulman, par la religion
qu’elle pratique, l’Islam, et par la langue qui est la sienne, un dialecte
arabe. Elle est organisée selon une stratification très marquée, qui va de
groupes « aristocratiques » au sein desquels se concentre la gestion du politique, à d’autres, dépendants et – jusqu’à un passé récent – esclaves, chargés, eux, de la production des biens matériels.
D’un point de vue purement sociologique, les statuts féminins diffèrent d’un groupe à l’autre et s’ordonnent selon la hiérarchie en vigueur
dans la société. Être femme au sein d’une tribu guerrière n’a que peu à voir,
on le comprend aisément, avec être femme dans la catégorie des esclaves.
Cependant, à ces variations s’ajoute un autre principe organisateur du
social, à un niveau plus large, qui inscrit le féminin dans une relation de
subordination au masculin. Celle-ci s’ancre à la fois dans le dogme religieux – ici, l’Islam sunnite de rite malékite – et dans le respect d’une stricte
patrilinéarité, l’un et l’autre ayant du reste partie liée chez les Maures.
Ainsi, le nom, l’appartenance à tel ou tel rang social, de même qu’à un
lignage et à une tribu, sont transmis par les hommes. D’autres règles, caractéristiques de ce type de filiation, s’y rencontrent, comme celle de la résidence, patrilocale ou virilocale, celle encore de l’alliance, qui veut qu’une
femme épouse toujours un homme de statut égal ou supérieur au sien.
L’autorité, selon un schéma commun aux sociétés patrilinéaires
[1], est
concentrée dans la figure du père et de ses frères, tandis que c’est de tendresse qu’il est question du côté des oncles maternels. Les Maures le résument dans un dicton : « Le frère de mère est comme une datte dans ta
bouche, le frère de père est comme un ennemi qui t’a vu. »
À cela s’ajoute l’exigence d’une concordance absolue entre paternité
biologique et paternité sociale. Elle implique le contrôle strict de la sexualité féminine et la vigilance de la société tout entière quant au risque de
conception d’un enfant illégitime, un enfant qui pourrait alors se trouver
indûment attribué à l’époux de la mère ou bien, dans le cas de figure où
cette dernière n’est pas mariée, être rattaché à son groupe, au mépris des
règles de filiation. La pureté sexuelle des femmes en est le corollaire, définie comme la fidélité des épouses et la chasteté de celles qui ne sont inscrites dans aucun lien matrimonial, jeunes filles, femmes répudiées et
veuves, le déshonneur résidant, du côté féminin, dans l’enfantement d’un
« bâtard ». La chose est si honteuse qu’elle ne peut s’exprimer par l’emploi
du verbe réservé à cet usage. Il y faut des expressions euphémiques – « elle
a rapporté un ventre du désert », « elle a prié vers le Nord » – pour en atténuer, dans le dire tout au moins, le scandale. La différenciation sociale est
alors réintroduite par le biais de la distinction entre groupes avec honneur
et groupes sans honneur, des groupes dont la répartition suit, bien sûr, celle
de la stratification existante. Et les naissances hors mariage sont justifiées
par des arguments de type essentialiste, tels que la « bestialité » des
groupes inférieurs ou la « facilité » des femmes qui en sont membres.
La prééminence du masculin est perceptible dès les discours relatifs à
la petite enfance et les pratiques qu’ils induisent. La naissance d’un garçon
est accueillie par des youyous, tandis que lorsqu’une fille paraît, on se
contente de se féliciter de la survie de la parturiente. Le garçon nouveau-né est réputé plus fragile que la fillette, et donc plus menacé. Il est aussi
plus sensible qu’elle aux attaques du mauvais œil, raison pour laquelle sa
mère, durant les quarante jours qui suivent sa venue au monde, le cache
totalement aux visiteurs. Malade, il refuse l’allaitement, tout comme il
repousse la couverture destinée à le protéger, mettant ainsi très vite sa vie
en péril. Tout cela exprime, en réalité, la préférence dont il fait l’objet, la
crainte de le perdre se muant en caractéristiques censées le définir. Car c’est
par lui que le nom va se transmettre et le groupe se perpétuer. À l’opposé,
une fratrie privée d’enfant mâle voue, à brève échéance, le groupe à l’extinction.
C’est encore cette hiérarchie établie entre les sexes qui se déchiffre dans
les pratiques destinées à conjurer les effets de la mortalité infantile, très élevée. Ainsi, afin de sauver l’enfant dont la naissance intervient juste après le
décès de celui ou ceux qui l’ont précédé, et de le tenir à l’abri des regards
porteurs de mort, on a recours à une inversion. On donne à l’enfant l’apparence de l’autre sexe : le garçon est coiffé comme s’il appartenait à la gent
féminine, souvent on suspend à son cou une perle alors que d’ordinaire il
ne porte pas de parure, tandis que la fillette n’est aucunement mise en
valeur, elle est laissée libre de s’amuser à des jeux de garçon et n’est même
pas gavée. Certes, il s’agit de préserver l’enfant, quel qu’il soit, de l’envie
ou de la haine. Mais il faut surtout que « l’œil dépasse » le garçon, parce
qu’il n’aura pas reconnu en lui, grâce à cette modification de son aspect, le
« futur soutien de la famille ». De plus, l’inversion n’est jamais tout à fait
symétrique, puisqu’elle n’inclut pas celle des appellations. On va donner à
une fille le prénom d’un garçon, de préférence celui d’un savant religieux.
Or, d’une part, ce nom renferme aussi le souhait que le prochain enfant à
naître sera un sujet mâle. Et, d’autre part, qu’un garçon se voie attribuer un
prénom appartenant à l’autre sexe est proprement inconcevable. Il en recevra un en forme de supplique adressée à Dieu, et toujours accordée au
genre grammatical masculin, « qu’Il le préserve », par exemple. Tout se
passe comme si, à l’instant de la nomination, la hiérarchie entre les sexes ne
souffrait pas d’être bousculée, quand bien même la survie du groupe en
dépendrait.
La primauté du masculin combinée à une définition sourcilleuse de la
patrilinéarité implique, on l’a dit, le contrôle de la sexualité des femmes.
Leur destin maternel, forcément inscrit dans le groupe d’alliance, se
décrypte partout. Dans le déroulement de l’enfance de la fillette, plus brève
que celle du garçon, dans les éléments de sa coiffure qui, pour l’essentiel,
indiquent le temps la séparant de son mariage. Autrefois, ce dernier intervenait avant la puberté, avant, donc, que les changements affectant son
corps ne rendent ce contrôle plus périlleux. D’autres détails de l’agencement de ses cheveux viendront indiquer, ultérieurement, si elle est bien
l’épouse d’un homme, de même qu’un bourrelet de tissu empli de plantes
odoriférantes, accroché à son voile, sur sa poitrine.
Nombre de pratiques, très tôt mises en œuvre, visent à brider le désir
féminin, à le « refroidir », selon le terme usité, afin que l’honneur du
groupe ne se trouve à aucun moment menacé. C’est là la signification première qu’on peut leur attribuer, même s’il en existe une autre
[2]. L’excision
est la plus précoce. Elle intervient au septième jour après la naissance et
réside dans l’ablation du gland clitoridien dont on dit que, s’il est conservé,
il « tire la fillette vers l’impudence ». Plusieurs auteurs arabes classiques
l’avaient déjà mentionné, un tel sectionnement « modère la nature
[3] ». Le
clitoris, par sa propriété d’être érectile et, ainsi, de signaler le désir, se voit
donc instauré comme le lieu du corps qui pousse la fillette à bouger, à tenir
tête aux adultes et à quitter cette passivité à laquelle elle est assignée et qui
la défend contre la conception du « bâtard », honni en ce qu’il risque de
compromettre l’ensemble de la construction sociale. En faisant de la femme
un objet non désirant, la suppression de l’organe contribue au maintien de
cette dernière.
Le gavage est une autre de ces pratiques, qui consiste à faire absorber
à la fillette, chaque soir, et dans les années précédant sa puberté, une
importante quantité de lait. Les objectifs à atteindre sont multiples et leurs
significations se renforcent l’une l’autre. Tout d’abord, l’engraissement
rapide ainsi obtenu porte témoignage de la puissance du groupe auquel
appartiennent celles qui y sont soumises, leur suralimentation contrastant
avec la disette endémique et une pauvreté largement partagée. Il va aussi
les faire sembler plus âgées qu’elles ne le sont en réalité et, en réduisant,
dans l’apparence, l’écart d’âge avec leur promis, autoriser le mariage précoce qui est, pour elles, la règle. Mais, surtout, l’immobilité de ces corps
repus, leur indifférence aux choses, vont, à l’égal de l’excision, participer à
la défense de l’honneur du groupe contre une conception illégitime dont
nous ne cessons de souligner l’horreur. La fillette, a-t-on coutume de dire,
devient « docile », elle « prend la terre ». La tentation, qu’autrement elle
pourrait éprouver, de faire des visites dans le campement et le risque
qu’elle y rencontre quelque séduisant inconnu, la survenue du désir, quel
qu’en soit l’objet, sont chassés de ce corps qui, dès lors, n’éprouve plus que
de grandes difficultés à se mouvoir et est surtout occupé à assimiler une
nourriture surabondante et, jour après jour, renouvelée.
Est encore à mettre au compte de ce contrôle l’apprentissage de la
pudeur, à travers celui d’une gestuelle contrainte et d’une séduction à la
fois mesurée et chargée d’ambivalence. En effet, celle-ci doit s’exercer
puisque le destin de la femme est le mariage, puis sa pérennité, et l’on
investit beaucoup dans les soins prodigués aux corps des jeunes filles et
dans leurs parures, mais dans le même temps, il lui faut se restreindre car,
à agir hors du cadre imparti, elle est lourde de dangers. Les usages partout
à l’œuvre à l’intérieur du monde arabe le montrent : dans le même temps,
ils valorisent la beauté féminine et ses apprêts et en interdisent la vue hors
du cercle familial. Le voile vient là pour les cacher, qui a le statut d’obligation religieuse.
D’autres exemples pourraient être donnés, étayés sur les pratiques
sociales en usage, de cette distinction entre les sexes qui est aussi une classification. Les rites de mariage en sont un, du moins en partie. Il leur faut
être conformes aux prescriptions religieuses, et les hommes d’âge mûr, que
l’on nomme les « gens de la mosquée
[4] », y veillent et verraient d’un bon
œil qu’ils s’en tiennent là, à la demande, adressée aux parents de la jeune
fille par un groupe d’honorables vieillards, suivie de l’alliance proprement
dite, ponctuée par la lecture du verset coranique adapté à la circonstance et
de coups de fusil
[5]. De manière générale, les relations entre les sujets sont
régies par le dogme musulman, aussi bien l’obligation faite à l’époux d’entretenir l’épouse que la polygamie – légalement possible mais peu pratiquée, sous l’effet, sans doute, de cette problématique courtoise évoquée à
plusieurs reprises –, la répudiation, que seul le mari est en droit de formuler, l’héritage et le témoignage, dans lesquels la part de la femme ou sa
parole comptent pour moitié de celle de l’homme
[6].
Un mot encore de la théorie autochtone de la reproduction. À la suivre
– elle cohabite, de nos jours, avec un savoir scientifique qui demeure inaccessible à beaucoup –, c’est le dos de l’homme qui contient les embryons
humains, le long duquel ils glissent durant l’acte sexuel, pour aller se déposer dans l’utérus de la femme et la féconder. La parenté patrilinéaire,
autour de laquelle se structure la société, est dite, pour cette raison, « cousinage du dos », celui de l’ancêtre éponyme qui a donné son nom au
groupe. Quant à l’organe sexuel féminin, il produit, dans le même temps,
un liquide dont le rôle consiste à capter ces « noyaux » porteurs de vie. Le
sexe de la femme se voit conférer le surnom de « petite mère des croyants »,
celui-là même que le Prophète avait attribué à son épouse préférée, Aïcha,
signifiant par là qu’il est l’unique préoccupation des hommes. Ou encore
celui de « ce que la femme a », son bien le plus précieux, dont elle peut disposer comme d’une arme, en se refusant par exemple, dans un rapport de
force qui est en sa défaveur. Assorti de ce commentaire en forme de dicton :
« Tout ce que l’on garde est cher, tout ce que l’on exhibe est sans valeur »
et de conseils à la jeune épousée à qui l’on recommande de passer un certain nombre de nuits, au début du mariage, « les oreilles remplies de
larmes ». Côté masculin, on a souvent recours à un terme dont le sens est
celui de « bon croyant », d’« homme très pieux », autrement dit un homme
dont la sexualité, parce qu’elle est vécue – ou doit l’être – dans le cadre de
la loi, le place lui-même en conformité avec elle. L’emploi de tels sobriquets
souligne avant tout que, pour ce qui est de la femme, la sexualité est une
arme, la seule dont elle dispose, et qui tient sans doute à sa capacité d’enfanter, que la patrilinéarité veut s’approprier. Pour l’homme, il est question
de la loi, et du rapport qu’il entretient avec elle : à la fois il l’incarne, par
essence, et il ne saurait avoir d’autre objectif que son application.
Mais allons plus loin. Si la sexualité féminine constitue une menace
pour l’organisation sociale en ce qu’elle peut enfreindre ses lois, l’être de la
femme tout entier en est une pour l’homme. Parce que le masculin, principe organisateur du social, assigne la femme à la place de l’autre, de
l’étranger et parce qu’il est lui-même défini, dans la configuration qui nous
occupe ici, comme un être de devoir, un être situé du côté du contrôle des
désirs et des pulsions, du côté de la loi, elle est l’incarnation de tout ce qui
est antinomique avec le social et ses règles, de ce qui lui est nuisible et c’est
à ce titre qu’elle se trouve dénoncée.
Le masculin comme synonyme de maîtrise de soi est affirmé très tôt
dans la chronologie du sujet. Ainsi, les envies qu’éprouve la femme
enceinte – et dont on considère qu’elles sont l’expression du fœtus – sont
moins impérieuses lorsqu’elle l’est d’un garçon. Elles savent aussi disparaître d’elles-mêmes et se passer de leur satisfaction. C’est d’ailleurs l’un
des signes pris en compte pour déterminer le sexe de l’enfant à naître.
Après sa venue au monde, la différence continue de se marquer : la fille est
infiniment plus vorace, au risque d’affaiblir sa mère qui l’allaite, tandis que
le garçon est déjà capable de réprimer sa faim.
Mais si le sujet mâle incarne cette maîtrise, il faut aussi que des pratiques viennent la conforter. Du sevrage, par exemple, on dit à la fois qu’il
doit faire l’objet d’une plus grande fermeté pour le garçon et intervenir à
l’âge auquel le Prophète Mohammed fut lui-même privé du sein maternel,
car, si l’on attendait trop, « cela rendrait sa tête difficile », plus tard, il n’apprendrait rien. Et, dans le même temps, on soutient que « cela ne lui fait
rien », qu’il n’en souffre nullement, à la différence de la fillette. On voit
bien, à travers ces argumentations contradictoires, que le masculin est, à la
fois, défini comme être de raison et enjoint à l’être.
La circoncision, qui intervient autour de la sixième année, constitue
une autre de ces expériences de contrôle de soi, puisque le garçon, s’il
venait à pleurer au moment du sectionnement du prépuce, ferait la honte
de son lignage. Elle est aussi séparation d’avec le monde féminin, singulièrement la mère, et apprentissage de sa privation à travers celle de la
nourriture. En effet, le jeune circoncis doit se nourrir frugalement afin d’accélérer sa guérison. Et lorsque la plaie tarde à se refermer, on impute la
chose à une alimentation trop riche et à un défaut de surveillance de la part
de celle qui l’a enfanté. Un peu plus tard, l’enfant, en surveillant un troupeau, en suivant les caravanes des hommes de sa parentèle, sera dressé,
avec rigueur, à résister à la faim et à la soif, ce qui offre un contraste frappant avec le gavage de la fillette et son immobilité, dressé à la fatigue aussi,
puisqu’il marchera pieds nus, sur de longues distances. Très tôt, on
l’éloigne du groupe familial. Il va passer ses nuits auprès de quelque
parente âgée et démunie, il participe aux tâches dévolues aux hommes ou
fréquente l’école coranique, qui est aussi conçue comme un lieu d’endurcissement sur le plan affectif, en complément de celui du corps. De cette
formation, on dit qu’elle prépare le garçon au respect des valeurs de sa
société. Et l’on a coutume d’énoncer que les hommes sont « plus puissants » que les femmes, entendant par là que les règles, appliquées à eux,
le sont avec une plus grande fermeté et que, dans le même temps, ils en
sont les représentants.
À la raison, constitutive du masculin, la femme est étrangère. Elle se
situe à l’opposé, au lieu de tous les dangers. Pour poursuivre ce qui vient
d’être dit à propos de la circoncision, celle-ci ne saurait se dérouler sous des
regards féminins. La douleur du garçonnet s’en trouverait accrue et la
plaie, là aussi, aurait du mal à se refermer. La femme installerait, sur cette
fraction du corps de l’homme en devenir, au moment où s’y inscrit la
double marque de sa virilité et de son appartenance à la communauté des
croyants, une béance.
La dangerosité féminine passe donc d’abord par son regard. Par le
mauvais œil, qu’en arabe on nomme simplement l’œil, c’est-à-dire l’envie.
L’« œil » de la femme est réputé plus fort, plus malfaisant, que celui de
l’homme, tout comme le regard de ceux qui occupent une position sociale
dominante – les Français, par exemple, durant la période coloniale. D’eux
proviennent les attaques les plus redoutables, qui conduisent aux plus
grandes catastrophes, accidents, blessures, maladies, voire la mort, et aux
plus imprévisibles.
Ainsi, la femme gouverne le monde, elle est située du côté de la toute-puissance. « Ce sur quoi la tresse dort, la barbe se réveille », a-t-on coutume
d’énoncer. Et elle témoigne d’une grande propension à faire le mal.
« Aucun malheur ne descend du ciel dont la cause ne soit une femme », dit-on encore. La formule s’édicte en arabe classique et est attribuée par beaucoup au Coran, ce qui lui confère le caractère d’une vérité absolue. Et
même s’il lui arrive d’être bienfaisante, il ne faut voir là qu’un effet de son
omnipotence, car « le bien est dans la bouche des femmes, le mal est dans
la bouche des femmes » et tout ce qu’elle souhaite advient. C’est d’ailleurs
une femme qui a jeté le mauvais œil sur le Prophète, brisant les pattes de
son chameau en trois points distincts. Un hadith le rappelle, qui fait office
de récit fondateur de la croyance et des façons de s’en prémunir, pour l’essentiel en prononçant la formule inaugurale du texte sacré.
Si l’on retient l’hypothèse que le mauvais œil a à voir avec la pulsion,
la femme paraît alors en être le siège, beaucoup plus que l’homme, ce qui
souligne encore l’assignation de ce dernier du côté de la raison
[7]. À quoi
s’ajoute la scission, repérable dans l’ensemble du monde arabe et, on le sait,
bien au-delà, entre la femme et la mère. Celle-ci s’avère infiniment bonne,
tandis que celle-là est mortifère. C’est, en effet, grâce aux urines de la mère,
ou à celles de la grand-mère maternelle – qui prend souvent la place de la
génitrice auprès de son premier-né –, que l’on va pouvoir guérir du mauvais œil. La mère définie comme « l’être dont tu peux jurer qu’elle t’aime
profondément et qui ne te veut que du bien ». Ses urines, sorties des profondeurs de son corps, peuvent soigner de tout le mal qui vient des autres.
Les plus efficaces sont celles de la nuit du vendredi, qui suivent donc le
jour consacré à la prière. Après les avoir mélangées à de l’eau pure, on en
lave la partie atteinte ou le corps tout entier. En Adrar, province du Nord
du pays dans laquelle les bienfaits de ces bains sont particulièrement
reconnus, la mère en fait provision en urinant, le jour le plus favorable, sur
du sable propre, puis attend que ce dernier soit sec et le stocke dans un sac
en cuir. À sa mort, ses enfants le recevront en héritage et le partageront
équitablement entre eux. Et lorsque le besoin s’en fera sentir, ils jetteront
une pincée de ce sable dans de l’eau et procéderont au lavage du corps.
Mais il leur faudra se rincer avant de prier, sans quoi ils seraient en état
d’impureté. De même, les hommes qui s’apprêtent à partir en caravane
glissent dans leurs bagages une petite bourse contenant ce sable imbibé des
urines maternelles. Ainsi en va-t-il des femmes : elles tuent, tandis que les
mères guérissent.
Enfin, la différence des sexes s’inscrit dans une ultime opposition, où
la femme, toujours aussi destructrice, est l’incarnation d’une jouissance
que la société, s’appuyant sur le dogme religieux, condamne absolument.
Une jouissance qualifiée d’« autre » par la théorie lacanienne, ou encore,
précisément, de féminine. Féminine en ce qu’elle se situe dans un au-delà
de la position virile et, pour s’en tenir au corps, de l’alternance jouissance/castration tenant à la physiologie de l’organe masculin, un au-delà
de la jouissance phallique, donc, et du langage, dont les développements à
venir concernant la musique vont éclairer les enjeux pour ce qui nous
occupe ici. Or, si du point de vue de la psychanalyse, un tel adjectif n’implique pas que cette jouissance ne se repère que du côté de la femme –
entendue comme corps sexué –, il en va ainsi dans les sociétés arabomusulmanes. Et qu’elle s’y trouve stigmatisée n’est certainement pas sans
effet sur les rapports sociaux de sexe.
Ce qu’enseignent, à la fois, la littérature orale de l’ethnie maure, les
théories qu’elle élabore sur la folie et son mode de régulation d’un entre-deux des catégories de sexe récemment apparu, c’est qu’éprouver cette
jouissance, ou simplement de l’attrait pour elle, conduit à la ruine de la
société. Les hommes se féminisent et la fin du monde arrive.
Quelque chose s’exprime, dans tout cela, qui est de l’ordre de l’angoisse de castration, définie comme sectionnement de l’organe, mais peut
aussi s’envisager comme la crainte d’un au-delà de la castration, symbolique cette fois, d’une position éminemment féminine donc. L’angoisse,
tout d’abord, se déchiffre dans des récits auxquels l’Occident donnerait le
statut de contes, mais qui sont, dans la conception que les Maures s’en font,
des histoires vraies intervenues dans un temps mythique dit des « premières gens ». Ces récits servent à expliciter un certain nombre de situations concrètes, c’est d’ailleurs là une de leurs fonctions.
Ils relèvent de la catégorie de la « ruse des femmes » et montrent ces
dernières en train de manipuler la loi et les hommes en être les victimes.
Les exploits relatés vont du vol méthodiquement conduit du chargement
d’une caravane ou de ses chameaux, auquel le juge coranique va être forcé
d’apporter sa caution, à des mariages polyandriques dont les différents
maris sortent dépossédés (de leur épouse et de leur argent puisqu’ils
avaient déjà versé la dot), à la destruction des liens unissant le père à son
fils ou deux frères entre eux, ou encore à la rupture de mariages pourtant
fermement établis, parce que l’époux, bien que pourvu de toutes les qualités requises chez un homme d’honneur, se sera laissé séduire par une autre.
On y voit aussi la femme pervertir le langage, transgresser des interdits
aussi fondamentaux que celui de l’inceste, ou faire la démonstration que,
lorsqu’elle l’a décidé, aucun homme ne résiste à ses charmes, fût-il abondamment prévenu par les hommes pieux, dans l’enceinte de la mosquée.
Du reste, démonstration est faite, dans l’une de ces histoires, du caractère
intrinsèque de la ruse féminine. Une ruse qui fait succéder la trahison brutale aux signes de l’amour le plus vif, auxquels l’homme se sera laissé
prendre, une ruse qui offre quelque analogie avec ce que Lacan a nommé
la duplicité, constitutive de l’amour lorsqu’il est situé du côté du féminin.
L’expression dialectale qui désigne ces récits est empruntée au texte
coranique. On la trouve dans la sourate XII, dont quelques versets s’attachent à faire la preuve de son existence, assortie du constat suivant :
« Certes, votre ruse est immense ! » Le texte en fournit deux illustrations.
Dans la première, la femme tente, indûment, de faire porter la responsabilité d’un attrait réciproque, qui manqua d’aller jusqu’à l’adultère, à
l’homme seul. La seconde est d’une compréhension moins aisée : des
femmes, troublées par la beauté de Joseph, l’homme de la précédente
mésaventure, se tailladent les mains, tandis que, de nouveau, il est au bord
de succomber. À elles toutes ? À quelque chose qu’elles laissent entrevoir ?
Le texte n’est pas explicite sur ce point, à moins de faire le détour par la
sémantique. À en croire les termes arabes employés, s’il avait suivi son
penchant, il aurait été parmi les Sans-Loi, un mot qui renvoie à la période
préislamique, mais aussi à la folie. De même, la séduction opérée par la
première femme aurait impliqué, s’il y avait répondu, sa reddition. Par
contre, dans les deux circonstances, le texte mentionne l’intervention
divine en faveur de Joseph, et de lui seul, intervention qui le sauve de la
turpitude et l’inscrit de nouveau dans le respect de la loi. Des femmes et du
risque qu’elles encourraient à bafouer cette dernière, il n’est rien dit. De ce
traitement inégal et de l’exclamation citée plus haut, on peut alors déduire
qu’elles sont, par essence, littéralement hors-la-loi et qu’il faut à l’homme
rien de moins que l’action de Dieu pour qu’il n’aille pas les rejoindre en ce
lieu.
La distinction entre les sexes s’effectue donc ainsi : l’homme est du côté
de la loi (et de la soumission à Dieu), tandis que la femme demeure en
deçà. Mais le risque subsiste, pour l’homme, de franchir la limite, un risque
qui prend la forme de la séduction féminine, à laquelle il a bien du mal à
résister. Des récits destinés à donner sens à des conduites anormales, survenues abruptement, où l’on voit un homme s’enfermer dans le mutisme,
sombrer dans une folie catatonique ou une agitation incontrôlable, en font
état. On y voit des hommes quitter l’espace socialisé, le campement ou, de
nos jours, la ville, en quête d’un chameau perdu, ou dans la perspective
d’une tâche à accomplir ou simplement pour se distraire. Ils rencontrent
alors une femme très belle, ou plusieurs, ou bien ils sont attirés par la
musique ou les chants qu’elles produisent et s’empressent de les rejoindre.
Ils rient et plaisantent avec elles et lorsqu’ils prononcent la formule religieuse qui aurait dû les protéger, ils basculent dans l’un de ces états énoncés plus haut. Pourtant, ils auraient dû se méfier : croiser de telles femmes,
au milieu du désert, parfois d’un cimetière, c’est-à-dire en des lieux où la
vie est impossible, n’augurait rien de bon. En réalité, c’étaient des
démones, qui les ont envoûtés et charmés de leurs voix, avant de les précipiter dans la condition de déchet
[8]. La femme, pour sa part, faisant le même
trajet, connaît un sort différent. Elle épouse le démon et bien que, souvent,
ce soit sous la contrainte, elle partagera son existence, au moins pour un
temps, dans le monde souterrain qui est le sien. Et il arrivera même qu’elle
en obtienne quelque bienfait pour son propre groupe.
Ainsi, les conséquences sont désastreuses pour l’homme qui effectue
ce déplacement, empruntant aux figures de la topographie, vers la femme,
vers la féminité, dont on aura noté qu’elle est souvent associée au chant et
à la musique. Le statut de cette dernière permet d’éclairer les véritables
enjeux de cette configuration. La musique, pour le dogme musulman, est
incompatible avec le religieux. La raison ne tient pas, comme on le dit souvent, à ce qu’elle a toujours été associée à des lieux de débauche, où l’on
buvait du vin et se livrait à la prostitution. C’est bien de la distinction entre
les sexes qu’il s’agit là, car c’est, en réalité, avec le masculin qu’elle est antinomique. Elle a été créée par deux femmes, qui se sont vues affublées du
surnom funeste des Deux Sauterelles. Les diverses traditions rapportent
qu’elles eurent des actions aux effets opposés, bénéfiques selon certaines et
maléfiques selon d’autres, sur une tribu victime d’une grave sécheresse,
après avoir, dans tous les cas de figure, enjôlé la délégation d’hommes partis à la recherche de régions mieux arrosées
[9]. Où l’on retrouve ces agissements contraires et hors de toute mesure, qui étaient déjà à l’œuvre dans le
corpus de la ruse. Par ailleurs, la chronologie rapportée par les savants des
débuts de l’Islam établit qu’avant la Révélation, le chant et la musique
étaient affaire de femme et qu’ils se trouvaient liés à la fécondité. Puis ils
ont peu à peu glissé vers le statut de divertissement raffiné, tandis que les
chanteuses sacrées étaient remplacées par des hommes qualifiés par la tradition d’« efféminés ». À l’époque de la prédication de Mohammed, les
musiciens étaient des hommes et la musique un exercice mondain parfaitement maîtrisé. Mais, très vite, le risque de glissement, de franchissement
de cette limite que les Maures situent entre la brousse des pâturages, des
puits et des campements et le désert mortifère parce que sans eau et peuplé de démons, était souligné par les théologiens de la nouvelle religion du
Livre. Ils n’eurent de cesse de mettre en garde les hommes contre la « mollesse » qui menaçait de les gagner et finirent par interdire la pratique de la
musique ou, à tout le moins, par la bannir de la sphère du religieux. Dès
lors, on ne saurait considérer que le Coran puisse être « chanté ». Les
termes qui, en arabe, désignent sa cantillation, renferment l’idée de déclamer distinctement le texte ou d’agencer les paroles avec ordre. Ils excluent
donc, et réfutent, la composante musicale de cette récitation. Et, à en croire
un hadith, un Dire du Prophète, la fin du monde sera annoncée par le
retour des femmes-chanteuses.
La musique a donc, on le voit, des effets destructeurs. Parce qu’elle n’a
que faire des mots, elle éloigne de la compréhension du message divin. Elle
parvient même à l’occulter totalement, l’auditeur se laissant prendre à ce
plaisir que son écoute procure, pour lequel la langue arabe dispose, du
reste, d’un terme spécifique, entre extase et ravissement. Elle fait perdre à
l’homme les traits de sa virilité et, à terme, elle entraînera la destruction de
l’univers.
Or, le son, enseigne la psychanalyse, renvoie à l’aube de l’existence du
sujet. Il renvoie à une pureté originelle, certes imaginaire mais agissante, à
cet instant où l’Autre maternant ne lui a pas encore conféré, à travers le
prisme de son interprétation et donc de son désir, une signification. Il se
trouve associé à une jouissance absolue, qui ignorerait le manque, et qui,
bien que mythique, n’en oriente pas moins le sujet vers l’une ou l’autre de
ces deux directions, la haine de la musique et de cette jouissance à laquelle
elle renvoie ou, au contraire, son amour et la quête, sans cesse renouvelée,
de ce son pur dont le sujet voudrait qu’il comble son propre manque. Or,
cette jouissance, on l’a dit, parce qu’elle est située dans un au-delà du langage, c’est-à-dire dans un au-delà de la jouissance phallique, Lacan la qualifie de féminine – là encore au sens que la psychanalyse accorde à ce terme.
On conçoit alors que, dans une logique sociale structurée autour de la différence des sexes telle qu’elle se déchiffre sur les corps et de la domination
du principe masculin, à s’approcher des belles chanteuses du désert,
l’homme soit confronté à un risque majeur, celui, en se laissant captiver par
leur musique, d’éprouver une jouissance qui va faire de lui une femme. Les
théologiens des débuts de l’Islam l’avaient bien compris, qui n’ont cessé de
dénoncer la ruine, à laquelle serait conduit l’édifice social dès lors que du
féminin s’y glisserait.
Et les Maures ne dérogent pas à cette logique, qui théorisent des faits
de transsexualisme, apparus récemment, en imputant leur genèse à la fréquentation assidue, par les sujets concernés, des musiciens. Si des individus sexués du côté du masculin revendiquent une identité féminine, c’est,
argumentent-ils, que, dans leur prime jeunesse, ils ont été imprégnés de
musique et qu’ils ont participé, à l’égal des femmes, aux festivités accompagnant les rituels marquants de la vie. Leur masculinité, précisent les
Maures, s’en est trouvée « gâtée », comme ils le diraient d’un fruit pourri
ou d’une machine en panne. Les hommes, dans l’ethnie maure, ne chantent
pas. La chose est réservée aux femmes ou aux musiciens statutaires. Et ces
derniers n’ont jamais appartenu à aucune des tribus maraboutiques que
compte la société, celles qui, en son sein, ont en charge la gestion du religieux. Car la musique, selon les hommes de Dieu, distrait de la seule préoccupation trouvant grâce à leurs yeux, celle de la prière. Les jeunes garçons non plus ne peuvent se laisser aller à chanter. À le faire, ils
risqueraient de devenir « hommes-femmes », selon le terme en usage dans
le dialecte. Et si, pour finir, ceux qui affichent cette identité éminemment
transgressive trouvent leur place dans la société en devenant musiciens,
aux côtés des griots, c’est parce que, précisément, ce féminin qu’ils affichent n’est compatible qu’avec la production de sons. Du reste, ils sont instrumentistes, ils ne chantent pas, comme si l’éventualité que l’on prête
attention aux paroles – le texte tient une grande place dans la performance
des griots – risquait de leur faire quitter ce lieu féminin par excellence
qu’est le son pur.
Au terme de cette rapide évocation de ce qui constitue le socle sur
lequel s’est construite la différence des sexes dans l’ethnie maure, nous
voudrions simplement souligner ce qui nous semble distinguer la société
arabo-musulmane des autres sociétés du Livre, avec lesquelles elle offre,
par ailleurs, maintes ressemblances
[10]. Il s’agit du statut qu’elle octroie à la
jouissance féminine et de la gestion qu’elle en fait, ou plus justement de
l’idéal qu’elle se fixe à elle-même quant à cette dernière. Les théories portant sur la musique que les premiers docteurs de la Loi ont élaborées, les
interdits qui en ont résulté, dénoncent l’horreur de cette jouissance et
condamnent tout ce qui en est la quête. Aucun espace ne lui est concédé,
on l’a dit, dans l’orthodoxie religieuse. Il se pourrait alors que ce refus, qui
est aussi déni, donne une signification particulière au voile de la femme.
S’il cache son corps aux étrangers, s’il dissimule à leur regard les appâts de
sa séduction, et donc son propre manque, il vient sans doute aussi masquer
cette jouissance que la femme incarne et l’exécration qu’elle inspire.
[1]
Cf. Françoise Héritier,
Masculin/féminin. La pensée de la différence, Paris, Éditions Odile Jacob, 1996.
[2]
En effet, si la femme ne peut être sujet de son désir, c’est, d’abord, parce qu’elle est l’instrument
de la reproduction du groupe et c’est aussi parce que l’homme, en tant que sujet, ne veut pas se
confronter au risque de sa propre satisfaction. Elle est alors assignée à la place d’objet impassible
et inerte vers lequel ne cesse de tendre, mais de tendre seulement, le désir masculin, selon une
logique courtoise qui emprunte les mêmes pratiques d’inscription sur le corps de la passivité
féminine et que nous avons abondamment décrite dans l’ouvrage suivant : Aline Tauzin,
Figures
du féminin dans la société maure (Mauritanie), Paris, Karthala, 2001. Cette logique, surajoutée à la
première, ne remet pas en cause la différence des sexes entendue comme hiérarchie, puisque le
principe ordonnateur, à la fois du social et du désir, demeure masculin et que la femme y est toujours seconde.
[3]
S.A. Aldeeb Abu-Sahlieh, « Raison et religion dans la circoncision masculine et féminine en pays
musulmans »,
Droit et cultures, 27,1994, p. 171.
[4]
Traditionnellement, les femmes ne fréquentent pas les mosquées, dans l’ethnie maure, pas plus
celles du désert délimitées sur le sable par un cercle de pierres, que celles, fort anciennes, des cités
caravanières, ou encore les vastes mosquées des villes contemporaines. Un changement se dessine – sous l’influence des mouvements fondamentalistes ? –, qui les voit se rendre dans certaines
petites mosquées récemment construites dans les quartiers périphériques en pleine expansion.
D’autres sociétés les y autorisent, mais cachées par un rideau et placées au fond de la salle de
prière, derrière les hommes. Elles ne sauraient pas davantage, nulle part, être imams, c’est-à-dire
guides de la prière en se tenant à l’avant des fidèles, ce qu’exprime très précisément le terme. Il
faut voir dans ces dispositions la crainte que la séduction qu’elles opèrent ne vienne troubler la
prière des hommes et la rendre caduque.
[5]
Ces rites sont aussi, dans un second temps, une longue reddition consentie par les femmes, dont
les différentes étapes disent tous les atermoiements, car elle conduit l’épouse de la position d’objet de désir, chère à la problématique courtoise, à celle d’instrument de reproduction au bénéfice
d’une société patriarcale, et elle a pour résultat la chute de la Dame et son possible délaissement.
[6]
Il en était ainsi dans le droit traditionnel, que les juges religieux étaient chargés de faire appliquer
en cas de conflit, et il en va de même dans le Code du statut personnel, établi conformément à la
loi coranique et voté par le Parlement mauritanien en 2001.
[7]
À suivre Jean Lambert, qui traite d’une autre société arabe : « Une des raisons principales pour
lesquelles les femmes risquent plus facilement de frapper du mauvais œil est précisément
qu’elles utilisent beaucoup moins que les hommes ces formules prophylactiques. C’est du moins
l’interprétation des hommes yéménites contemporains » (« Divination, magie, pouvoirs au
Yémen »,
Quaderni di studi arabi, 13,1995). La formulation est celle, ici, d’une incompatibilité entre
féminin et religion, qui est à l’œuvre dans l’ensemble du monde arabe.
[8]
Les sirènes de la Grèce ancienne, telles qu’Homère les a décrites, sont en tout point semblables à
ces démones de la mythologie maure. Elles aussi chantaient et attiraient les marins vers une île
dont ils n’allaient plus repartir. On en déduira que cette représentation du féminin n’est pas
propre à la civilisation arabe, ni même aux religions du Livre.
[9]
Cf. Christian Poché, « La femme et la musique. Le partage des tâches »,
Les Cahiers de l’Orient, 13,
1989, ainsi que des développements autour de cette question dans Aline Tauzin,
Figures du féminin…,
op. cit.
[10]
Parmi elles, le doublet séduction/dangerosité des femmes. Leur chevelure, et la gestion qui en
est faite, pourraient en constituer l’emblème commun. Partout, elle doit être soustraite au regard
masculin, seul différant l’instrument de leur dissimulation, chapeau, voile ou perruque. Plus largement, la hiérarchie établie entre les sexes est la même, dans les trois religions du Livre. La
bibliographie et la filmographie, bien qu’inégales sur le plan quantitatif, en témoignent, ainsi que
les débats et controverses que la question suscite ou a suscités. Citons, pour mémoire,
l’Histoire
des femmes en Occident, publiée sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot (Paris, Plon,
1991/Perrin, 2002), en particulier les articles consacrés au Moyen Âge, de même que le film israélien récent d’Amos Gitaï,
Kadosh ( 1999). Quant au caractère « féminin » de la musique et aux dangers qui en découlent, ils sont présents dans les trois religions, et selon des modalités très
semblables pour ce qui est de l’Islam et de la religion hébraïque (cf. Michel Poizat,
La Voix du
diable, Paris, Métailié, 1991 ; Amnon Shiloah,
Les traditions musicales juives, Paris, Maisonneuve et
Larose, 1996).