Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0038-5
200 pages

p. 121 à 128
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no10 2002/2

2002 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Andréas Embiricos : psychanalyse et surréalisme

Brigitte Lemérer
L’année 2001 fut, en Grèce, « l’année Embiricos ». Pour le centenaire de la naissance de ce grand poète qui renouvela la littérature grecque, le ministère de la Culture hellénique et le Centre national du livre organisèrent une série de manifestations culturelles : en particulier, à Athènes, des cycles de conférences et une exposition sur la vie et l’œuvre d’Embiricos, et à Andros, île natale de la famille Embiricos, une rencontre internationale regroupant des poètes, des hommes de lettres, des universitaires, des traducteurs de l’œuvre d’Embiricos, des spécialistes du surréalisme et de la littérature grecque contemporaine et des psychanalystes [1].
Après des études de littérature et de philosophie à Athènes, Andréas Embiricos vint en France en 1925. Il s’intéressait déjà à la psychanalyse et avait à ce moment décidé de devenir psychanalyste. Il fait son analyse avec René Laforgue qui fut l’un des douze fondateurs de la Société psychanalytique de Paris. Il se lie avec plusieurs analystes et en particulier avec Jean Frois Wittman qui le présente à André Breton : ce sera le début de rencontres quasi journalières avec le groupe des surréalistes. En 1931, Embiricos rentre en Grèce pour travailler dans l’entreprise familiale de chantier naval, mais il reviendra régulièrement à Paris. Il démissionne de son poste de directeur en 1935 pour se consacrer à la pratique de la psychanalyse et à la littérature; il publie, cette même année, son premier recueil de poèmes Haut Fourneau. Avec le soutien de Marie Bonaparte, il forme le premier groupe psychanalytique de langue hellénique avec Dimitri Kouretas, Georges Zavitzianos et Nicolas Dracoulidis. Ce groupe, rattaché à la Société psychanalytique de Paris, est contraint de se dissoudre en 1950. La même année, Embiricos est nommé membre de la Société psychanalytique de Paris. En avril 1951, il ferme définitivement son bureau d’analyste et se consacre essentiellement à la création poétique et littéraire.
En 1950, l’année donc de sa titularisation à la SPP, Embiricos publie un article en français dans la Revue française de psychanalyse : « Un cas de névrose obsessionnelle avec éjaculations précoces ». Pour qui connaît un peu l’œuvre littéraire d’Embiricos, la lecture de cet article ne peut manquer de provoquer de l’étonnement. En effet, si le récit de la cure témoigne des qualités de clinicien d’Embiricos et de son écoute rigoureuse des signifiants de son patient, l’ensemble de cet article, dans sa forme comme dans son contenu, reste tout à fait conventionnel; c’est un travail appliqué, aux références théoriques convenues, qui ne laisse place à aucune véritable réflexion personnelle ni à un véritable questionnement. Je ferais l’hypothèse que le conformisme de cet article, si étranger à Embiricos, témoigne d’une censure qu’il s’est à lui-même imposée, ou qui s’imposait à l’intérieur de la Société psychanalytique de Paris.
***
En 1925, dans sa Selbsdarstellung [2], Freud consacre quelques pages à la France : « Je suis maintenant de loin au prix de quels symptôme réactionnels s’effectue l’entrée de la psychanalyse en France, qui fut longtemps réfractaire. Cela ressemble à la reproduction de quelque chose de déjà vécu, mais n’en porte pas moins ses traits particuliers. On entend des objections d’une incroyable candeur, comme celle que la sensibilité française serait heurtée par la pédanterie et la lourdeur des dénominations psychanalytiques [… ] Il est une autre assertion qui rend un son un peu plus sérieux ; un professeur de psychologie à la Sorbonne lui-même ne l’a pas jugée indigne de lui : le “génie latin” ne supporterait pas du tout le mode de pensée de la psychanalyse. » En effet, la résistance chauvine à la psychanalyse et le rejet de Freud furent, en France, particulièrement virulents. Pourquoi ?
– la germanophobie viscérale qui datait de la guerre de 1870 amenait les Français à rejeter tout ce qui leur venait de l’au-delà du Rhin ;
– la raison cartésienne, hautement valorisée dans la culture française, lui rendait difficilement supportable l’idée d’un inconscient dont la raison cartésienne était exclue et dont les pensées étaient régies par une tout autre raison ;
– enfin, Pierre Janet, qui s’imposa dès 1893 comme le grand spécialiste des maladies nerveuses, manifesta une féroce hostilité contre Freud et rejeta très violemment ses travaux, ce qui eut un grand poids dans le milieu de la médecine et de la psychopathologie. Il accusait Freud de s’être approprié ses propres concepts en leur donnant une nouvelle appellation, et dénonçait le « pansexualisme » des théories freudiennes qui étaient selon lui l’expression d’un esprit viennois obsédé par la sexualité.
Lors du 17e Congrès internationale de médecine qui eut lieu à Londres en 1913, Janet présenta un exposé dans lequel il traitait Freud de plagiaire et la psychanalyse d’obscénité viennoise. Cet exposé fut très mal accueilli par les participants du Congrès. On lui demanda comment il pouvait revendiquer la paternité d’une doctrine qu’il rejetait ; Jones intervint et démontra que Janet méconnaissait les théories freudiennes auxquelles il n’avait de fait rien compris.
Si Janet perdit une grande part de sa crédibilité à Londres, ses prises de position vont être en France à l’origine d’un courant très vivace prétendant que la théorie freudienne était trop germanique pour convenir à l’esprit cartésien français et que le « pansexualisme » de Freud était incompatible avec le « génie latin ». C’est ainsi que les pionniers de la psychanalyse en France furent essentiellement occupés à « franciser » les élaborations freudiennes, c’est-à-dire à les transformer à partir de l’idéal de la « belle latinité française ».
La Société psychanalytique de Paris est créée en 1926, c’est-à-dire avec environ quinze ans de retard sur les sociétés allemande, hongroise, anglaise et américaine. Elle est composée de douze membres fondateurs; deux courants s’y affrontent :
  • le groupe chauvin, avec en particulier Angelo Hesnard et Édouard Pichon, qui va travailler à séparer la théorie analytique jugée trop dogmatique, de la pratique considérée comme assimilable par l’esprit français, en adaptant la technique psychanalytique au discours médical. Il s’agit donc pour ce groupe de ramener la psychanalyse dans le giron de la médecine. Ce groupe refuse toute ingérence de l’Association internationale de psychanalyse dans la Société française ;
  • l’autre courant, auquel appartient Marie Bonaparte, se veut freudien orthodoxe et souhaite son affiliation à l’Association internationale de psychanalyse. Il veut maintenir une séparation entre médecine et psychanalyse et soutient, comme Freud, que des non-médecins peuvent être analystes. Mais il reste attaché, malgré les recommandations de Freud, aux idéaux médicaux qui génèrent une représentation de la cure essentiellement correctrice et adaptative.
Le groupe de Marie Bonaparte gagnera finalement la bataille en 1934 avec la création d’un Institut de psychanalyse (chargé de la formation des analystes) conforme aux règles de l’Association internationale de psychanalyse et en partie financé par Marie Bonaparte. Dès lors, les ambitions de « franciser » la psychanalyse vont peu à peu disparaître.
René Laforgue, l’analyste d’Embiricos, n’appartient à aucun de ces deux courants. Il soutient la conception freudienne de la psychanalyse : celle-ci – la théorie comme la pratique des cures – ne relève pas du discours médical ni des idéaux de guérison de la médecine. Mais n’étant pas théoricien, Laforgue n’aura pas d’élèves et restera isolé et marginalisé au sein de la Société psychanalytique de Paris. Il sera le seul représentant de ce que Freud nommait la laie Analyse, l’analyse profane, c’est-à-dire de ce qui fait la spécificité de la psychanalyse qui ne relève ni du discours médical, ni du discours philosophique, ni du discours religieux.
Aucun des douze fondateurs n’a l’envergure d’un Ferenczi, d’un Abraham ou d’un Jones. Aucun ne produira d’œuvre novatrice ; aucun ne sera en mesure d’unifier le mouvement autour d’un enseignement ou d’une politique de la psychanalyse.
* * *
Si la psychanalyse ne s’implanta que très difficilement dans le milieu de la médecine et de la psychopathologie, elle trouva en France une autre voie d’implantation : le milieu littéraire.
Dès 1922, Freud et la psychanalyse sont à la mode dans les salons littéraires : la « saison Freud » bat son plein à Paris. Les hommes de lettres commentent, discutent et diffusent les théories freudiennes, qu’ils les approuvent ou qu’ils s’y opposent. Les revues littéraires seront, de fait, le premier vecteur de diffusion des élaborations freudiennes et contribueront à l’essor de la psychanalyse en France. Parmi de nombreuses revues, citons la Nouvelle revue française autour d’André Gide qui mènera une réflexion sur les rapports entre littérature et psychanalyse, la revue Europe avec Romain Rolland qui luttera contre le courant chauvin, et la Révolution surréaliste d’André Breton dans laquelle Jean Frois Wittman publiera plusieurs articles, en particulier sur le suicide et sur le mot d’esprit.
Alors que le milieu de la médecine et de la psychopathologie ne peut appréhender la psychanalyse qu’à partir des idéaux de savoir de la fin du XIXe siècle, le milieu littéraire reconnaît la dimension subversive de la psychanalyse, reconnaît qu’elle ouvre un champ radicalement nouveau de connaissances qui subvertit le rapport au savoir; il diffusera en France une représentation profane de la psychanalyse.
À l’intérieur du milieu littéraire, le mouvement surréaliste sera le plus activement et passionnément engagé dans la défense de l’analyse profane. C’est ainsi, par exemple, que la Révolution surréaliste publiera en 1927 la traduction d’une partie du texte de Freud : La question de l’analyse profane. L’attachement des surréalistes au caractère profane de la psychanalyse n’a pas pour objectif de reconnaître aux non-médecins le droit de pratiquer la psychanalyse mais il vise à opérer une coupure radicale entre la psychanalyse et les discours, modèles, idéaux de la médecine. Ils se livrent à des attaques violentes contre la psychiatrie, contre sa conception de la maladie mentale, et en particulier contre sa conception de l’hystérie. Ils affirment que l’hystérie ne doit pas être conçue comme un trouble mental qui relèverait des idéaux médicaux de la guérison, mais qu’elle est un mode d’expression — ce en quoi ils sont parfaitement freudiens —, voire qu’elle est « un acte poétique ». Ils rejettent la conception anomalique de manifestations psychiques que la psychiatrie vise à « guérir » au lieu de prendre le risque d’entendre la vérité dont elles témoignent. Ils soutiennent que l’enjeu de la psychanalyse n’est pas la guérison mais la découverte de l’inconscient — la guérison n’étant qu’un effet entre autres de cette découverte —, et effectivement, Freud conseillait aux jeunes analystes de ne pas chercher à guérir trop vite le symptôme car ils se fermaient alors une voie d’accès à l’inconscient.
Les analystes de la première génération resteront hermétiquement et symptomatiquement fermés aux avancées des surréalistes : ni ils en discuteront, ni ils y répondront. Ils ne proposeront pas à des surréalistes de publier un article dans la Revue française de psychanalyse, et en dehors de Wittman, aucun analyste de cette génération ne publiera dans une revue surréaliste. Ils ne mesureront pas l’impact des surréalistes sur les jeunes intellectuels dont certains étaient sur leur divan. C’est ainsi que, quelques décennies plus tard, des analystes de la deuxième génération pourront dire que c’est grâce aux surréalistes, et non pas dans les revues spécialisées, qu’ils ont mesuré l’importance de la découverte freudienne. C’est seulement avec cette deuxième génération, celle d’Embiricos donc et celle de Lacan, que la question de l’analyse profane fera retour, quelques années après la guerre, dans la communauté analytique française. Elle sera dès lors l’enjeu de toutes les crises et scissions qui marqueront l’histoire de la psychanalyse en France.
En 1950, au moment où Embiricos publie son texte dans la Revue française de psychanalyse, la question de l’analyse profane commence tout juste à être articulée au sein de la Société psychanalytique de Paris, mais de manière encore tâtonnante et très minoritaire. Les courants les plus importants, politiquement parlant, à la SPP sont celui de Sacha Nacht qui voudrait réserver le titre de membre titulaire – soit d’analyste à part entière – aux seuls médecins, et le groupe de Marie Bonaparte qui défend la cause des analystes non médecins. Malgré cette divergence, ils ont tous les deux une visée de la cure essentiellement correctrice et adaptative et inscrivent l’un et l’autre l’héritage freudien sous le primat du discours médical : dans son article « un cas de névrose obsessionnelle avec éjaculations précoces », Andréas Embiricos démontre essentiellement qu’un non-médecin peut obtenir la guérison de l’éjaculation précoce… C’est ce qui m’a amené à lire l’effet d’une censure dans l’étrange conformisme d’un analyste qui fut aussi un surréaliste.
Deux ans plus tôt, Embiricos écrivait un petit texte qu’il dédia à Marie Bonaparte : « Œdipe Rex ». Ce n’est pas un texte théorique mais un texte poétique, une sorte de fable. Plusieurs hypothèses ont conduit ma lecture de ce texte :
  • ce texte, écrit par un analyste qui, depuis près de quinze ans, accueille et recueille la souffrance névrotique, est en partie nourri par l’expérience de la cure ;
  • un texte sur Œdipe, écrit par un analyste et dédié à Marie Bonaparte, s’adresse d’une manière ou d’une autre à la communauté analytique ;
  • sur ce mode poétique qu’Embiricos peut aborder les questions qu’il rencontre dans sa pratique de la psychanalyse et qui sont, à ce moment, difficilement articulables dans la Société psychanalytique de Paris.
* * *
Embiricos met en scène Œdipe sur le chemin de Colone, mais un Œdipe brisé, meurtri, gémissant, suicidaire, un Œdipe enfermé dans l’abîme sans fond de la faute dont il porte les stigmates : ses yeux sont toujours sanglants, et ses pieds sont tellement gonflés qu’il ne peut faire un pas sans le soutien d’un tiers et l’appui d’une canne. Quelle différence entre ce malheureux Œdipe, abruti par le poids de sa faute, et le héros de Sophocle à Colone !
L’Œdipe d’Embiricos est plus proche de l’Œdipe de Picasso. En 1947, en effet, en réponse aux années de malheur que traversa l’Europe, Pierre Blanchar décida de retourner aux grandes sources du théâtre et de monter Œdipe Roi. Il en confia le décor et les costumes à Picasso qui lui propose alors sa version d’Œdipe : un homme à la mer, un naufragé.
Un naufragé : ce pourrait être en effet une définition de l’Œdipe d’Embiricos. Cet Œdipe naufragé ne peut se raccrocher aux discours de Khavrias, l’homme des bois élevé par le dieu Pan. Les arguments de Khavrias ne font que le renvoyer toujours plus loin dans l’océan de la faute car pour les Œdipe que nous sommes aujourd’hui, le grand Pan est bien mort, et la culture antique morte avec lui.
Pouvons-nous faire face au naufrage qui laisse Œdipe à ce point seul et sans recours face à un surmoi obscène et féroce qui l’amène à se faire littéralement bouffer la queue par les Érinyes ? À cette question, Embiricos choisira de répondre en poète et en écrivain.
Les analystes prendront-ils la responsabilité qui leur revient, comme analystes, face au malaise actuel dans la civilisation ? Telle est la question qu’Embiricos laisse aux analystes, et cette question exige des analystes une conception profane de la psychanalyse.
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5. Devinette
Je suis toute rouge,
Mon âme est de bois
Et ma queue est verte.
Devine qui je suis.
6. Anagramme
Je brille sur les fronts,
Auréole immortelle.
Je brille sur les monts,
En couronne éternelle.
7. Question drolatique
Quel est le vrai moyen de ne jamais perdre au jeu ?
8. Devinette
Nul mieux que moi, Boileau, n’a le droit de le dire :
Je brille au second rang et m’éclipse au premier.
En nous voyant plus d’un le débiteur soupire.
Je réjouis l’avare et plais au créancier.
9. Énigme
Je ne suis rien. J’existe cependant.
Les lieux les plus cachés sont les lieux que j’habite.
Le sage me connaît et la folle m’évite.
Personne ne me voit; jamais on ne m’entend.
Du sort qui m’a fait naître
La rigoureuse loi
Veut que je cesse d’être
Dès qu’on parle de moi.
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BIBLIOGRAPHIE
 
·  EMBIRICOS, A. 1950. « Un cas de névrose obsessionnelle avec éjaculations précoces », dans Revue française de psychanalyse, n° 3.
·  EMBIRICOS, A. 1991. Haut Fourneau, traduction J. Bouchard, Institut français d’Athènes, Actes Sud.
·  EMBIRICOS, A. 1991. Argo ou vol d’aérostat, traduction M. Saunier, Institut français d’Athènes, Actes Sud.
·  EMBIRICOS, A. 2001. Domaine intérieur, traduction J. Bouchard, L’Harmattan.
·  EMBIRICOS, A. 1974. Entretien accordé à A. Scarpalezou en mars 1967, dans Revue Iridianos. Picasso et le théâtre, ReConnaître, musée Picasso Antibes, musée national Picasso, Paris, nouvelle édition revue et corrigée, mars 2001.
·  ROUDINESCO, E. 1986. La bataille de cent ans : Histoire de la psychanalyse en France, Le Seuil.
·  FREUD, S. 1985. La question de l’analyse profane, Gallimard, NRF.
 
NOTES
 
[1] Cet article reprend un travail présenté lors de cette rencontre.
[2] S. Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même, trad. F. Cambon, Gallimard, coll. « Folio essais », 1984, p. 105-106.
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