2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Michel Plon
Ordre et subversion dans le mouvement psychanalytique Le fantôme de Jung
[1]
Michel Plon
À Helena Besserman-Vianna,
pour mémoire
Comment imaginer une journée consacrée à Carl Gustav Jung sans
qu’il soit question, autrement que par ricochet, de Freud et de ce Mouvement psychanalytique international dont tout le monde sait que le Zurichois en fut le premier président ? La question s’imposa aux membres du
Comité d’organisation de ce colloque après qu’ils eurent dressé les grandes
lignes de son programme. Parler de Freud et de ses compagnons dans une
réunion consacrée à Jung soit, mais en essayant de s’écarter un petit peu de
l’habituelle narration qui est faite de la relation entre les deux hommes et
plus encore de cette rupture dont tout le monde connaît ou croit connaître
les détails, une rupture encore actuelle dans ses effets contemporains – et
certaines des difficultés qui ont pu émailler l’organisation de cette rencontre en attestent – une rupture dont on ne saurait mieux situer l’importance maintenue qu’en reprenant les mots de Michaël Balint en 1944,
rappelant, dans le cadre des Grandes Controverses, qu’elle demeurait la
source de « blessures non cicatrisées
[2] ».
Questionner la spécificité de la relation, de la rupture et de ses suites
aux résonances infiniment plus vastes que celles qui se produisirent avec
Adler ou Stekel, cela ouvre à la question de la place qui fut celle de Jung
dans l’histoire de la psychanalyse, ou, plus précisément encore, à la question de la place que Freud et les siens, mais Freud surtout, donnèrent à
Jung ? Autrement dit encore – et l’idée m’en vint il y a quelques années en
observant l’importance de la présence du nom de Jung dans les correspondances de Freud avec les autres, Abraham, Ferenczi, Jones, Pfister, Binswanger, Lou Andreas-Salomé – ne pas tant s’attarder sur ce qui fut dit à
Jung que sur ce qui fut dit de Jung.
Or ce qui fut dit
de Jung, tout au long de ces diverses correspondances
impitoyables de spontanéité, met en jeu cette dimension particulière de
l’histoire du Mouvement psychanalytique que constitue la politique du
même Mouvement, politique pensée et impensée, réfléchie et irréfléchie.
Dans une très large mesure, cette politique, quel que soit son registre, est
déterminée par le climat, par l’ambiance dans lesquels la psychanalyse se
développe à partir des années 1905 et suivantes; un climat que Peter Gay
résume on ne peut mieux lorsque, évoquant la création par Jones, à partir
d’une idée de Ferenczi soutenue par Freud, du fameux Comité secret, cela
se passe en juin 1912, soit un mois après ce que Jung appellera le « geste de
Kreuzlingen », il parle de « l’obsédant sentiment d’insécurité dans lequel
vivaient les premiers psychanalystes
[3] ».
Dans un premier temps, dont on peut situer le terme immédiatement
après la rupture entre les deux hommes, ce sentiment d’inquiétude a partie liée avec le processus de la découverte, avec ce qu’il implique d’audace,
de prise de risque, avec la sorte d’euphorie liée au caractère subversif
d’une démarche qui va à l’encontre des idées reçues, des préjugés et des
certitudes de tous ordres. La politique alors suivie est une politique de
conquête, d’expansion tous azimuts – et l’on pourrait multiplier les
exemples de métaphores militaires utilisées par Freud, notamment dans la
correspondance avec Jung – une politique impliquant que l’on sache trouver des alliés pour sortir de l’enfermement viennois, et du confinement
juif, lesquels constituent autant de limites au développement et à la diffusion de la découverte. Dans ce contexte d’une stratégie offensive, Jung
représente un élément fondamental : il est non-Juif, aryen, zurichois, non-viennois, et Freud élabore très vite – peut être un peu vite, des exemples le
laissent penser – une politique qui doit aboutir à faire de lui le dauphin,
l’héritier, le chef, mais aussi l‘artisan de l’aryanisation de la psychanalyse
et cela avec d’autant plus de fougue et de célérité qu’à Vienne les ennuis
s’accumulent avec Adler et Stekel. Pour illustrer cette montée en puissance,
qu’il s’agisse de ce désir d’aryanisation de la psychanalyse ou du souhait
de décentrement du gouvernement de « l’Empire » – le mot est de Freud
dans une lettre à Binswanger
[4] du 14 mars 1911, « l’empire que j’ai fondé »,
y est-il écrit, empire dont Jung, est-il dit encore, « doit hériter » – je ne rappellerai que quelques-unes de ces célèbres déclarations que tout un chacun
connaît : « Soyez tolérant, écrit Freud à Abraham
[5] le 3 mai 1908 et n’oubliez pas qu’à vrai dire il vous est plus facile qu’à Jung de suivre mes pensées [… ] de par notre même appartenance raciale, vous êtes plus proche de
ma constitution intellectuelle, tandis que lui comme chrétien et comme fils
de pasteur, trouve son chemin vers moi seulement en luttant contre de
grandes résistances intérieures. Son ralliement a donc d’autant plus de
valeur. Je dirais presque que c’est seulement à partir de son arrivée que la
psychanalyse a été soustraite au danger de devenir une affaire de la nation
juive. » Abraham trouvera dans ces paroles freudiennes un réconfort au
regard de ce différend précoce qu’il a avec Jung et dont il n’a pas caché la
teneur à Freud, pas plus que Jung d’ailleurs qui en parle avec une rare violence. Abraham répondra, quelques jours après : lui aussi, dit-il, a toujours
ressenti avec Freud une parenté intellectuelle et il « avouera volontiers »
qu’il lui est plus facile de marcher avec lui, Freud, qu’avec Jung. Le
26 décembre de cette même année 1908, toujours à Abraham, Freud écrit :
« Nos camarades aryens nous sont bien absolument indispensables; sans
quoi la psychanalyse serait la proie de l’antisémitisme. » À Binswanger,
quatre années plus tard, le 29 juillet 1912, et alors qu’il s’agit de spéculer,
sans grande illusion, sur l’issue des événements, Freud souligne l’importance de la question au regard d’autres sujets de désaccords : « Il n’y a
qu’un fait sérieux, sémites et aryens (ou antisémites), que je voulais amener à une fusion au sein de la psychanalyse, se séparent à nouveau comme
l’huile et l’eau. » À Ferenczi
[6], et je limiterai là les exemples, dans une lettre
datée du 24 avril 1910, Freud évoque de manière allusive ce qu’il dit avoir
voulu « prévenir par le déplacement » (il s’agit du déplacement du gouvernement de l’Empire) à Zurich, rien de moins que cette idée que « nous
les Viennois » ne « sommes pas seulement des cochons, mais aussi des
juifs ». Il ajoute : « Mais ce n’est pas imprimé. »
On est en droit, déjà sur ce point qui n’a rien de secondaire, de se
demander à quelle place Freud met Jung, lequel, soit dit entre parenthèses,
n’est en rien informé des desseins du « Très honoré Monsieur le professeur » s’agissant de cet enjeu. Qu’est-ce que Freud n’entend pas ou ne veut
pas entendre en cette période ? Non que Jung ait fait, à l’époque, quelque
déclaration antisémite explicite que ce soit, mais que la violence, à l’instant
évoquée, de ses propos dans le conflit qui l’oppose alors à Abraham semble
bien dépasser le seul registre théorique : « Il n’y a rien à objecter à Abraham, écrit-il à Freud le 19 août 1907. Simplement je ne le trouve pas tout à
fait sympathique
[7] » et ensuite, moins d’un an après, alors que le conflit
persiste en dépit du fait que Freud, comme on vient de l’entendre, ait fait
valoir à Abraham l’intérêt qu’il y avait à « faire la paix » avec le Zurichois,
celui-ci dit à Freud : « Je n’en ai pas moins un mépris non caché pour certaines particularités du collègue Abraham
[8]. » Et puis, il y a, ici ou là, ces
« petites phrases » dont on a peine à croire que Freud n’en fasse pas plus
cas : ainsi de cette réplique de Jung, le 4 juin 1907, alors que Freud, qui le
remercie de ses éloges sur
La Gradiva, lui dit que ce livre « nous permet de
nous réjouir de notre richesse », où il dit : « Je trouve excellente cette phrase
de votre dernière lettre que l’on peut se “réjouir de
larichesse”. Je me
réjouis chaque semaine de
votre richesse et je vis des miettes qui tombent
de la table du riche. » Bien sûr, Freud répondra deux jours plus tard pour
marquer son étonnement que ce soit lui le riche de la table de qui il tombe
quelque chose pour Jung, mais on l’a connu et on le connaîtra plus mordant.
Il y a plus troublant si l’on peut dire et qui contribuerait à asseoir la
thèse selon laquelle, au fur et à mesure que se développe cette phase de la
politique d’expansion dont Jung constitue une pièce maîtresse, il s’agirait
moins de Jung lui-même que du fantôme de Jung, d’une chimère ou tout
simplement d’un fantasme comme l’indique l’origine grecque du mot fantôme. Comment en effet comprendre que le désaccord concernant ce que
Peter Gay appelle justement la « lancinante question de la sexualité
[9] » ait
éclaté si tardivement ? Freud n’avait-il pas lu ces déclarations successives
de Jung dont je ne donne ici que quelques exemples. D’abord, et très précocement, si je puis dire, ces lignes dans la préface à
La psychologie de la
dementia praecox, préface datée de juillet 1906, où il est dit que « [… ] rendre
justice à Freud n’implique pas, comme beaucoup le craignent, se soumettre
inconditionnellement à un dogme [… ] Si par exemple, poursuit Jung, j’admets les mécanismes complexes des rêves et de l’hystérie, cela ne veut pas
dire que j’attribue au traumatisme sexuel infantile l’importance exclusive
que Freud semble lui donner. Cela veut encore moins dire que j‘accorde à
la sexualité une place aussi prépondérante, ni que je lui reconnaisse l’universalité psychologique que Freud semble postuler en considération du
rôle sans doute énorme que joue la sexualité dans la psyché
[10] ». Quelques
mois plus tard, il s’agit alors de la première lettre de Jung à Freud, le
5 octobre 1906, « [… ] la genèse de l’hystérie me semble être, de façon prépondérante mais pas exclusivement, sexuelle ». À la réponse, patiente et
très pédagogique de Freud, Jung répond par l’esquisse d’une conception
moniste du système pulsionnel, conception dont nous savons qu’elle sera
l’un des points majeurs du désaccord théorique à venir. L’écart sur la question de la sexualité que Freud semble ne vouloir ni voir, ni entendre continue de se creuser : le 19 août 1907, dans une lettre où se manifestent les
premières attaques
ad hominem contre Abraham, Jung insiste : « J’aimerais
vous demander encore un éclaircissement : concevez-vous la sexualité
comme la mère de tous les sentiments ? La sexualité n‘est-elle pas pour
vous simplement une composante de la personnalité (la plus importante il
est vrai) [… ] N’y a-t-il pas des symptômes hystériques qui sont codéterminés par le complexe sexuel, mais conditionnés principalement par une
sublimation ou par un complexe non sexuel (profession, situation, etc.) ? »
Il y a enfin, mais il ne s’agit là que d’un échantillon, ce qu’Abraham, le
11 mai 1908, au paroxysme de son heurt avec Jung, fait connaître on ne
peut plus fermement à Freud, sachant par ailleurs tout le déplaisir qu’il va
ainsi lui procurer : s’il n’a pas cru bon de citer ceux qui furent ses premiers
maîtres, Bleuler et Jung, dans son texte pour Salzbourg, c’est tout simplement, écrit le Berlinois, parce qu’« ils dévient de la théorie sexuelle ». Il faudra plus de cinq années à Freud pour qu’il donne acte à son ami, le
26 octobre 1913, de la justesse de ses vues, écrivant alors qu’il est « frappé
par la complète analogie que l’on peut déceler entre la première fuite de
Breuer devant la découverte de la sexualité derrière les névroses et la
conception que Jung a de celle-ci. Cela confirme d’autant mieux, croit
devoir préciser Freud, qu’il s’agit là du point central de la psychanalyse ».
Il faudra donc du temps pour qu’à tous égards le personnage fantomatique
d’un prince héritier fidèle, à même de laïciser la psychanalyse, d’assurer
son expansion et son gouvernement, s’évanouisse, pour qu’enfin Freud en
vienne à considérer que Jung lui en a « trop demandé » – rien de moins que
l’essentiel, c’est-à-dire le renoncement à la théorie sexuelle – ainsi qu’il le
fait savoir au Pasteur Pfister le 1
er janvier 1913
[11]. Mais auparavant, au
même, Freud aura confié son heureuse surprise à l’annonce de la venue de
Jung avec lui aux États-Unis : « Il écrit au pasteur, le 13 juin 1909, vous avez
dû vous aussi, être stupéfait de la grande nouvelle : Jung vient avec moi à
Worcester. Pour moi, cela modifie complètement ce voyage qui devient
ainsi beaucoup plus significatif. Et je suis maintenant vivement intéressé
par ce qui résultera de tout cela. » L’année suivante, Jung est alors retourné
aux États-Unis, Freud confie au même son angoisse, une angoisse que l’on
est tenté, dans l’après-coup, de qualifier de prémonitoire : « Je tremble pour
son retour. Que deviendrai-je si mes Zurichois m’abandonnent
[12] ? » Au
même Pfister, deux mois plus tard, le 2 mai 1910, il précise, s’agissant de
Jung : « Je veux qu’il acquière l’autorité qui justifiera sa place à la tête du
mouvement tout entier. »
Enfin, en 1912, lorsque les premiers craquements se font entendre,
ceux que Freud, et je ne m’y attarde pas à présent, cherche à minimiser, à
fractionner, distinguant entre les relations personnelles, affectives qu’il
considère comme ruinées et les relations professionnelles qu’il lui semble
pouvoir sauvegarder, Jung esquisse une sorte d’étrange bilan salvateur :
« Je ne me serais pas mis de votre côté si je n‘avais pas quelque peu l’hérésie dans le sang » (lettre du 3 mars 1912)
[13]. L’hérésie ! Pas la subversion ou
la révolution, pas même la libération dans l’esprit, mais l’hérésie dans le
sang – on pense au droit du même nom –, l’hérésie qui implique l’existence, fût-elle impensée comme telle, d’une orthodoxie. Freud ne dit rien
sur ce terme d’hérésie, il se défend seulement de toute tentative de
« répression intellectuelle » mais curieusement, quinze ans plus tard, dans
une lettre à Jones du 22 octobre 1927
[14], il qualifie très fermement « d’hérétique(s) » les conceptions de Joan Riviere en précisant que sa position
contient une ressemblance fatale avec celle de Jung ! L’hérésie toujours !
Jung encore, quinze ans après !
Que la découverte, le nouveau, soient un tant soit peu établis, confortés par d’autres, qu’ils provoquent l’adhésion, le ralliement, et le sentiment
d’inquiétude persistera pour se déplacer sur le versant d’une politique de
défense de l’acquis, de la méfiance à l’égard des innovations, promptement
assimilées à de la menace et à du danger : l’hypothétique, l’inattendu et le
subversif tendent à devenir certitudes et vérité établies, l’ordre nouveau est
à son tour pensé comme intangible.
Plus dure sera la chute, et pour tout le monde, mais selon des modalités qui peuvent surprendre. La rupture accomplie, le nom de Jung, loin de
disparaître comme ce fut le cas de certains visages sur les photos officielles
dans les années 1930 à Moscou, va au contraire continuer d’être on ne peut
plus présent et pour longtemps encore, tantôt évoqué comme celui d’un
spectre qui rôde et dont on tente d’éloigner l’ombre pesante, tantôt invoqué
pour qualifier et stigmatiser tout écart, pour signifier l’ampleur d’une
menace. De la fonction de garantie multiple que lui ont assurée aux yeux
de Freud ses origines, sa personne et son rayonnement professionnel,
même si tous, de Jones à Abraham en passant par Ferenczi, n’étaient alors
qu’à demi convaincus de la justesse de la politique de Freud sur ce point –
lequel Freud écrira à Abraham le 9 novembre 1913 : « Je me laisse volontiers conseiller par mes amis, la confiance que j’avais dans mon jugement
politique ayant disparu depuis que j’ai été trompé par Jung » (notez la
curieuse formulation, il ne dit pas que lui, Freud, s’est trompé sur Jung) –
de cette fonction donc, Jung, ou plutôt son nom, passe à une autre, celle qui
tient dans le rappel de la précarité d’une situation et d’un ordre qu’il faut
défendre.
Ce faisant, insensiblement, le second aspect du sentiment d’insécurité
a pris le dessus : il s’agit moins désormais de conquérir, de convaincre et
de gagner, encore moins d’aryaniser, que de défendre et d’éliminer, d’assurer un maintien en l’état, de protéger un ordre et une orthodoxie qui vont
s’institutionnaliser de plus en plus.
Jung étant parti et cette affaire, que Freud dit être « dégoûtante » et à
même de perturber « le travail », étant réglée (lettre à Jones du 7/11/1913),
on pourrait croire que toute l’énergie est accaparée par la production théorique en cours, celle qui a trait au remaniement de la théorie des pulsions,
à l’élaboration du concept de narcissisme et à l’entreprise de la métapsychologie. Il n’en est rien et le nom de Jung continue d’accaparer du temps
et surtout de l’énergie sous des formes d’une violence extrême qui n’a que
le mérite de se dire : ainsi Freud observe, dans une lettre à Abraham du
25 mars 1914, qu’il « est remarquable de voir comment chacun de nous, à
tour de rôle, est saisi par l’impulsion de frapper mortellement au point que
les autres sont obligés de le retenir » et au même, quelques mois après :
« Nous voilà donc enfin débarrassés de Jung, cette sainte brute, et de ses
acolytes » ( 26/7/1914). Dans ce même temps, celui qui suit la rupture, le
ton va monter et aussi le recours à de bien étranges métaphores qui, pour
laisser entendre ce qu’il a pu en être d’une hostilité dont la manifestation
était interdite jusque-là, traduisent aussi des conceptions politiques rien de
moins qu’extrêmes : ainsi de Jones qui écrit à Freud le 13/9/1913 que le
« robuste estomac de Putnam » – l’enjeu américain est déjà essentiel, un
mois avant la rupture définitive – « rejette sans l’ombre d’une hésitation la
bouillie de Jung bien qu’elle soit épicée d’un soupçon de philosophie et
d’éthique qui aurait pu abuser son palais ». Un mois plus tard, le
14 octobre, le Gallois se réjouit de pouvoir lire, « sauvés du Jahrbuch » alors
encore sous le contrôle de Jung, certains articles « sans subir l’influence
d’un environnement contagieux [… ] D’ici peu, ajoute-t-il, nos publications
[… ] seront tout à fait pures et distinctes de la lavasse [… ] et notre principal
souci sera de veiller à ce qu’elles le restent ». Tout un programme ! Les derniers mois de cette année 1913 sont marqués par ce que l’on peut effectivement appeler le « souci américain » qui ne cesse de se préciser en la
personne de Putnam dont Jones craint qu’il ne partage pas leur attitude,
doutant du même coup « que l’on puisse l’enrôler contre Jung »
( 11/11/1913). Loin de s’apaiser, l’ire contre Jung continue de se développer
tout au long de l’année 1914 : à Jones, Freud, faisant état de sa lecture d’un
texte de Constance Long, note que ce texte « ne porte aucune trace de l’infection suisse » mais prudent, et le devenir de Constance Long le justifiera,
il ajoute que cela peut tenir au fait que ce texte a pu être écrit avant que son
auteur ait entendu « l’évangile de Jung » (lettre du 19/3/1914); à peine
connue ce que Jones appelle « l’abdication » de Jung, le Gallois tempère sa
propre joie en écrivant, le 13 mai de cette même année 1914, que si l’affaire
de la Présidence est réglée, il faut s’attendre à d’autres ennuis : « Jung n‘est
pas tué, constate Jones, mais juste défait temporairement. » Encore la mort !
Dans une lettre qui marque la nécessité de s’essayer à prendre de la distance, Freud tente de calmer ce déchaînement jonessien, de mettre un peu
d’ordrelà où semblent régner l‘impulsivité et une haine qu’il n’est pas sans
avoir lui-même ressentie et alimentée : « Je suis navré, lui écrit-il le 2 juin
1914, que vous suiviez les faits et gestes [ceux de Jung] avec tant d’inquiétude. [Revoilà l’inquiétude] Il est inévitable qu’il suive sa voie, accomplisse
sa mission [… ] et finisse par personnifier quelques-unes des résistances
que la psychanalyse est appelée à rencontrer sur son chemin. Je ne suis pas
le moins du monde inquiet de ce qu’il fabrique mais j’affirme que nul ne
peut prédire ce qu’il fera. Même Dieu ou le Diable, peut-être [!], n’en savent
trop rien à l’heure qu’il est. Je ne crois pas nécessaire que vous le suiviez
pas à pas en Angleterre… », et Freud ajoute avec bonheur un peu d’humour en évoquant la lecture qu’il vient de faire d’un texte de Jung sur la
psychose, texte dans lequel celui-ci ne cache pas son adhésion aux idées de
Bergson : « Ainsi voyez-vous qu’il a trouvé un autre Juif pour son complexe du père. Je ne suis plus jaloux. » On aimerait le croire !
La guerre, la vraie, sera responsable d’une relative accalmie dans cette
campagne anti-Jung. Pourtant quatre années de tueries, de pénurie et
d’isolement ne suffisent pas à faire que le spectre de Jung s’évanouisse,
quelles qu’aient pu être par ailleurs les avancées théoriques de Freud. En
1919, alors que Jones n’a pas cessé de batailler avec justesse contre l’influence jungienne aux États-Unis et en Grande-Bretagne au moyen d’interventions écrites, Freud le félicite de son action institutionnelle : « Votre
intention d’épurer la Société de Londres, lui écrit-il le 18 février, de ses
membres jungiens est excellente. » Le thème de l’épuration et ses connotations rien moins que nauséabondes que l’on avait déjà rencontrées au
moment de la rupture font ainsi retour sous la plume des uns et des autres :
« Jung participe ici à un colloque le mois prochain, écrit Jones à Freud le
3 juin 1919, et je crains qu’il ne soit bien accueilli, car il a aussi ses partisans
ici. Il paraît impossible de cultiver des fleurs sans que ne poussent également des mauvaises herbes ; les phénomènes sont liés. » Dans le même
temps, en mai 1919, Freud fait des reproches à Pfister en lui parlant de ses
dérobades et de celles de l’Association suisse ; personne, selon lui, ne
semble se rendre compte de ce que la « jungisation » a sans doute pénétré
plus profondément « chez eux qu’ils ne veulent bien se l’avouer ». Les
reproches et les actes de contrition de la part du Pasteur se succéderont
pendant encore plusieurs années jusqu’à ce communiqué triomphant
qu’on ne peut pas lire sans éprouver une certaine gêne, celui que le Pasteur
envoie à Freud, le 23 octobre 1923 : « Je suis heureux de vous annoncer
qu’un ordre parfait règne à nouveau dans notre Société suisse. » Un préfet
de police ne dirait pas mieux !
Mais le souci de l’ordre et de l’éradication, celui d’une pureté préservée de toute contamination, à l’abri du virus, ne se manifestent pas seulement dans le registre de ces « affaires » dont Freud, dans une lettre à Jones
du 18 mars 1921, dit qu’elles « dévorent la science pour nous tous », dans
celui des décisions politiques. Il apparaît, plus subtil, comme s’il avait
insensiblement déteint, mais non moins dévastateur, sous la forme d’un
fantasme de maîtrise théorique que développe celle dont chacun a vanté
non seulement l’intelligence mais aussi la rigueur et la probité, Lou pour
ne pas la nommer. Dans une lettre à Freud du 20 juin 1918
[15], elle commente les deux essais de métapsychologie que celui-ci vient de lui envoyer
et s’attarde sur celui qui traite « du mélancolique ». Elle évoque comment
il paraît aller de soi que l’humanité se soit crue entourée de démons (divins
autant que diaboliques, dit-elle, et je commenterai volontiers son propos et
ceux des autres protagonistes, en disant : que de Diables et de Dieux dans
cette affaire !) pour constater « qu’aujourd’hui encore le pauvre Jung a été,
un peu tragi-comiquement, victime de quelque chose d’analogue. Si l’on
savait
exactement, poursuit Lou (et je me permets de souligner l’adverbe),
si l’on savait exactement de quelle manière cela lui est arrivé, ce serait, ce
me semble, d’une grande importance pour la psychanalyse ». Fantasme de
l’existence d’une formule ou d’un vaccin à même de prévenir toutes les
errances possibles, fantasme d’une transmission protégée de toutes les
formes d’aporie, la blessure non cicatrisée continuera longtemps de suppurer, alimentant dans des tonalités rien de moins qu’inquiétantes le fantasme d’une guérison définitive, d’une santé inaltérable, thématique qui
n’est pas sans apparaître, dans l’après-coup, comme la manifestation, la
justification par avance du bien-fondé de cette conceptualisation que l’on
subodore être en chantier en ces mêmes années 18-19 et qui débouchera sur
cette découverte fracassante que constituera la pulsion de mort.
Le fantôme de Jung lui n’est pas mort. La moindre crise le convoque à
nouveau. Ainsi en 1924, lorsque commencent de se manifester les difficultés avec Rank… Le 20 mars de cette année-là, à Ferenczi
[16] auquel il
reproche d’avoir laissé se réveiller en lui à cette occasion le « complexe fraternel », Freud écrit : « Chez Rank, je ne vois par bonheur qu’une seule ressemblance avec feu Jung (encore la mort !) : l’aveuglement par ses
premières expériences personnelles quand on commence à exercer l’analyse [… ] Mis à part cela, je ne veux comparer ni les personnes, ni les découvertes. Jung était un sale type. » La position de Freud sur ce point ne
changera pas, il refusera avec autant de subtilité que d’énergie d’assimiler
Rank, quoi que fasse ce dernier, à Jung et ce malgré l’insistance d’Abraham
qui joue les Cassandre et rappelle ses avertissements de 1908, précisant en
réponse à une belle lettre de Freud du 8 mars 1924 que ses objections « ne
s’adressent pas aux résultats de Ferenczi et Rank, mais aux
voies qu’ils ont
prises. Celles-ci, ajoute le Berlinois qui pense à l’exemple de la dissidence
jungienne, me paraissent conduire à l’écart de la psychanalyse, et c’est
seulement sur ce point que porte ma critique ». On connaît la réponse de Freud,
suite à une longue discussion sur cette question dans laquelle Abraham ne
cesse de se réclamer de la justesse de sa « prophétie » s’agissant de Jung :
« Il n’est tout de même pas obligatoire que vous ayez toujours raison. » À
la différence d’Abraham, Lou, à laquelle Freud a confié ses inquiétudes –
toujours l’inquiétude – à propos de Rank, abondera dans le sens de la
nécessaire distinction, allant jusqu’à minimiser la portée et l’enjeu de la
rupture avec Jung : il s’agit, écrit-elle, le 21 septembre 1924, « d’un souci un
peu différent et plus profond que celui de la séparation d’avec Adler ou
Jung [… ] notamment parce qu’il en va là de la pratique analytique alors
que chez les autres c’est de leur conception de l’univers qu’il est question ».
Le fantôme de Jung ne disparaîtra pas pour autant : de retour de sa
dernière visite en mai 1936, visite faite à l’occasion du discours qu’il avait
prononcé à l’invitation de l’Association académique de psychologie médicale pour le 80e anniversaire de Freud, Ludwig Binswanger note, laconique : « Avons surtout parlé de Jung, de notre première visite. »
Freud mort, les grandes controverses seront à Londres une nouvelle
occasion pour le fantôme de Jung d’effectuer un
come back aux mêmes fins
très explicites de faire régner l’ordre et de bannir les écarts : Walter Schmideberg, exprimant une vigoureuse critique de ce qu’il considère comme
l’impérialisme kleinien, évoque la critique freudienne de Jung trente ans
plus tôt, soulignant comment, à défaut de la présence du nom de Jung dans
le texte freudien, on eût pu croire qu’il s’agissait d’une critique de Melanie
Klein. À ce rapprochement, qui a évidemment valeur de condamnation
sans appel, fait suite la mise en garde de Marjorie Brierley qui critique les
conceptions exposées par Susan Isaacs sur le mode d’un avertissement :
« Toutes les formulations théoriques prennent le risque de dégénérer en
réaffirmation de croyances archaïques. Comme le montre l’exemple de
Jung, la marge de sécurité est étroite, précise cette gardienne du temple,
entre la création d’une nouvelle mythologie et l’élaboration d’une contribution valide au savoir. Garder le cap, poursuit Marjorie Brierley, est une question d’essai et erreur. Mais le narcissisme humain cherche toujours une
place où se mettre [… ] Nous devons en vérité être très prudents pour ne pas
lui permettre de trouver un ultime refuge dans la réalité psychologique ou
dans la toute-puissance du phantasme
[17]. » Marge de sécurité, prudence,
interdiction, cette frilosité que cristallise le rappel du spectre de Jung, Anna
Freud ne s’en privera pas à son tour, évoquant la catastrophe qu’eût pu être,
selon elle, l’adoption de l’idée de forum ouvert proposée par les Indépendants : « Si une telle démarche avait été adoptée, rappelle quelque peu sentencieusement Anna Freud, la psychanalyse d’aujourd’hui inclurait, par
exemple, les enseignements théoriques et techniques de Stekel, d’Adler, de
Jung, de Rank, etc. » Plus gravement si cela est possible, la fille de Freud
ajoute « qu’un institut de ce type a effectivement été créé en 1934 à Berlin,
l’Institut Goering, sous la pression et selon le vœu exprès du régime nazi ».
Anna Freud se trompe, c’est en 1936 que sera créé à Berlin l’institut Goering ! Mais l’essentiel n’est bien sûr pas là : il tient en ce paradoxe proprement épouvantable qui consiste à attribuer indirectement aux nazis une
conception pluraliste et tolérante de la discussion scientifique et tout aussi
paradoxalement, en ne mentionnant pas que cet « œcuménisme » n’avait
d’autre raison d’être que l’antisémitisme, à s’inscrire en miroir des nazis
sous couvert de s’en démarquer. Tragique méprise !
Chimère un temps, spectre longtemps, le fantôme de Jung parcourt
l’histoire du Mouvement psychanalytique. Il est au cœur de ce que j’ai cru
pouvoir discerner comme étant les deux formes de la politique suivie par
Freud, ses compagnons et nombre de leurs successeurs désignés, politique
de subversion, politique d’ordre. Mais le fantôme de Jung est aussi à l’articulation des deux termes d’un dilemme dont les retombées et les effets
continuent, aujourd’hui encore, de caractériser notre mode de fonctionnement. À l’option qui, arguant de la nécessaire rigueur conceptuelle, se drape
volontiers dans l’armure implacable du totalitarisme et du sectarisme terroriste, s’oppose la voie libérale, plurielle ou éclectique qui débouche inéluctablement sur l’ineffable et le psychologisme. La violence, la haine et les
vœux de mort font le plus souvent cortège à la première option, la dérision,
la caricature et le rejet y font écho de l’autre côté. Sont-ce là les deux seules
options pensables et la survie de la psychanalyse passe-t-elle par le choix de
la première comme l’histoire et l’actualité tendraient à l’établir ? Il n’est pas
de dilemme sans le tiers terme de son énoncé. Ne serait-il pas temps pour
les psychanalystes d’identifier ce lieu tiers, de se poser la question des fondements psychiques de cette configuration, celle des racines de cette violence, de ce sectarisme toujours renaissant ou bien faut-il penser que ce
mode de fonctionnement est inéluctable, rebelle d’avance aux effets d’un
travail analytique de quelque ordre qu’il soit ?
15. Charade
En musique on voit mon premier.
Sur l’homme et dans la terre on trouve mon dernier.
Travaille si tu veux éviter mon entier.
16. Devinette
Saint Luc l’a devant,
Saint Paul l’a derrière,
Les filles l’ont au milieu,
Les femmes l’ont perdue,
Les hommes ne l’ont jamais eue.
17. Logogriphe
Avec cinq pieds, je suis fragile ;
Réduit à trois, je suis rampant.
Sur quatre, cher lecteur, si vous êtes habile,
Vous trouverez en moi ce qu’on fait en dormant.
18. Question drolatique
Qu’est-ce qu’on ne voit que par l’ombre ?
19. Devinette
Prendre un pain, enlever la croûte et mettre le reste dans une marmite.
Exprimer le tout par un seul mot, nom d’une contrée ancienne.
20. Problème
À quel âge un enfant a-t-il la moitié de l’âge de son père ?
Ce qui n’arrive guère qu’une fois dans la vie.
[1]
À quelques modifications près, ce texte est celui qui fut présenté au titre d’une communication
au XVI
e colloque de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse le
24 novembre 2001 à Paris.
[2]
Les controverses Anna-Freud-Melanie Klein, 1941-1945 ( 1991), Paris, PUF, 1996, p. 786.
[3]
Peter Gay,
Freud. Une vie ( 1988), Paris, Hachette, 1991, p. 265.
[4]
Sigmund Freud-Ludwig Binswanger,
Correspondance 1908-1938 ( 1992), Paris, Calmann-Lévy,
1995, p. 129.
[5]
Sigmund Freud-Karl Abraham,
Correspondance 1907-1926 ( 1965), Paris, Gallimard, 1969, p. 42.
[6]
Sigmund Freud-Sándor Ferenczi,
Correspondance 1908-1914, Paris, Calmann-Lévy, 1992, p. 175.
[7]
Sigmund Freud-C.G. Jung,
Correspondance 1906-1909 ( 1975), Paris, Gallimard, 1975, p. 131. C’est
moi qui souligne.
[8]
Ibid., p. 214, lettre du 7 mai 1908.
[9]
Op. cit., p. 263.
[10]
Cité par William McGuire, dans
Introduction à la Correspondance Freud-Jung,
op. cit., p. 12.
[11]
Correspondance de Sigmund Freud avec le pasteur Pfister 1909-1939 ( 1963), Paris, Gallimard, 1966,
p. 100.
[12]
Ibid., lettre du 17 mars 1910, p. 70.
[13]
Sigmund Freud-C.G. Jung,
Correspondance 1910-1914, Paris, Gallimard, 1975, p. 259.
[14]
Sigmund Freud-Ernest Jones,
Correspondance complète ( 1908-1939) ( 1993), Paris, PUF, 1998, p. 729.
[15]
Lou Andreas-Salomé,
Correspondance avec Sigmund Freud suivie du
Journal d’une année ( 1912-1913)
( 1958,1966), Paris, Gallimard, 1970, p. 106.
[16]
Sigmund Freud-Sándor Ferenczi,
Correspondance 1920-1923. Les années douloureuses, Paris, CalmannLévy, 2000, p. 149.
[17]
Op. cit., p. 310-311.