2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Le fantasme de Foucault
Catherine Millot
« Plus d’un, comme moi sans doute,
écrivent pour n’avoir plus de visage. »
Michel Foucault
« Développez votre étrangeté légitime. »
René Char
Non plus agent mais produit, non plus substance mais pur effet du jeu
des signifiants, essentiellement décentré, divisé, destitué dans ses prétentions à la souveraineté, à l’autonomie et à l’unicité, tel apparaît le sujet
depuis Freud. La découverte freudienne de l’inconscient remet également
en cause la notion même de pensée comme étant le produit d’un sujet, produit auquel s’attacherait par essence la conscience. L’inventeur de la psychanalyse a ainsi mis en lumière l’existence de pensées à la fois
inconscientes et sans sujet, ce qui ne les empêche pas d’être parfaitement
articulées dans les « formations de l’inconscient » : rêves, lapsus, actes
manqués. « Ça parle » sans que l’on sache qui parle et d’où.
C’est dans cet espace ouvert par Freud que la philosophie contemporaine a été amenée à se situer. L’étiquette de structuraliste, qui, pour être
souvent approximative et contestée par ceux-là mêmes qui se voyaient
ainsi épinglés, désigne peut-être ce trait qui leur serait commun de s’inscrire dans le champ ouvert par la destitution du sujet. C’est en tout cas ce
que Michel Foucault suggérait au cours d’un entretien
[1] : « Il y a un point
commun entre tous ceux qui [… ] ont été appelés “structuralistes” et qui
pourtant ne l’étaient pas, à l’exception de Lévi-Strauss, bien entendu :
Althusser, Lacan et moi. Quel était en réalité ce point de convergence ? Une
certaine urgence de reposer autrement la question du sujet, de s’affranchir
du postulat fondamental que la philosophie française n’avait jamais abandonné, depuis Descartes, renforcé par la phénoménologie. »
Il conviendrait d’ailleurs de préciser les divergences qui se sont fait
jour dans la conception du sujet que chacun élabora à partir des ruines du
sujet traditionnel. « Proches sur des monts séparés » apparaissent ainsi la
conception du sujet selon Foucault, pris dans ce qu’il appelle le « système », et le sujet effet du signifiant, que Lacan dégagea à partir des outils
de la linguistique comme étant l’essence de la découverte freudienne. Évoquons ici la discussion qui suivit la célèbre conférence de Michel Foucault « Qu’est-ce qu’un auteur ? », où l’on put entendre Lucien Goldmann
imputer au structuralisme une « négation du sujet », à quoi Lacan répliqua
qu’il s’agissait, dans ce champ ainsi étiqueté, de la « dépendance du sujet »,
« ce qui est extrêmement différent », ajouta-t-il. Sans doute est-ce sur ce
point que les uns et les autres se séparent : destitution ou disparition, dépendance ou aliénation, autant de termes qui renvoient à des conceptions différentes du sujet.
Inscrire sa pensée dans ce champ que l’on peut désigner du terme de
« destitution subjective » n’est pas sans effet sur la problématique de chacun et sur son style. La manière dont le rapport au savoir est traversé par
la question de la vérité s’en trouve renouvelée, même si ce rapport entre
une philosophie et la subjectivité particulière de son auteur avait déjà été
souligné par Nietzsche : « Peu à peu, j’ai appris à discerner ce que toute
grande philosophie a été jusqu’à ce jour : la confession de son auteur, des
sortes de mémoires involontaires et qui n’étaient pas pris pour tels
[2]. »
Michel Foucault le reconnaîtra pour sa part volontiers, évoquant à maintes
reprises le caractère « autobiographique » de ses ouvrages.
Cela suffit-il à justifier la tentative de dégager dans l’œuvre de Foucault le fantasme, le désir ou la pulsion qui, peut-être, commanderaient sa
démarche ? La mettrons-nous à la question pour la forcer à nous faire d’impossibles aveux ? Sans viser rien de « personnel », c’est-à-dire rien d’attenant à la « personnalité » de Foucault ou à sa biographie, c’est la structure
de sa démarche théorique que je souhaite interroger, et plus spécialement
son rapport au savoir ainsi que sa conception du sujet. Plutôt que d’interpréter le texte de Foucault, il s’agit de montrer qu’on retrouve dans sa
démarche des structures qui ont été dégagées par la psychanalyse.
Inversement, Foucault a pu précéder le psychanalyste. On peut, ainsi,
faire l’hypothèse que Lacan, dans sa description du trajet de la pulsion
(Séminaire XI), s’est laissé guider par la « Préface à la transgression » écrite
par Foucault en hommage à Georges Bataille. Ce texte, dont la parution
précède de peu la tenue du séminaire de Lacan, semble en effet anticiper
les développements de Lacan sur l’identification du regard, en tant qu’objet de la pulsion scopique, avec le point aveugle de toute vision.
Par-delà la différence de leurs domaines respectifs, une certaine communauté réunit d’ailleurs Lacan et Foucault : celle de leur (double) formation. Tous deux s’inscrivent dans un courant de réflexion épistémologique
initié par Alexandre Koyré, dont Lacan suivit en leurs temps les premiers
travaux, et qui fut aussi relayé par Georges Canguilhem, un des maîtres de
Foucault. Les travaux de Claude Lévi-Strauss furent pour tous deux décisifs, mais tous deux aussi furent fortement influencés par Georges Bataille
et Maurice Blanchot. Cette double filiation marqua leur démarche et leur
style. Dualité que Foucault dit avoir vécue dans le conflit, jusqu’à ce qu’il
soit amené à reconnaître le « dénominateur commun » de ces deux orientations, qui ont « contribué dans une égale mesure à [le] conduire au thème
de la disparition du sujet ». Les expériences de « la dissolution, de la disparition, du reniement du sujet » se voyaient rejointes par les conséquences
des analyses structurales. « La possibilité même de tenir un discours rigoureux sur la structure [conduit] à un discours négatif sur le sujet, bref, à un
discours analogue à celui de Bataille et de Blanchot
[3] », conclut Foucault. Il
devait revenir encore, rendant hommage à Lacan, en 1978, sur cette articulation entre sujet de la structure et dissolution du sujet dans l’expérience
intérieure : « Le sujet a une genèse, le sujet a une formation, le sujet a une
histoire ; le sujet n’est pas originaire. Or cela, qui l’avait dit ? Freud sans
doute, mais il a fallu que Lacan le fasse apparaître clairement, d’où l’importance de Lacan. Bataille d’une certaine façon, Blanchot à sa manière,
Klossowski aussi, ont également fait, je crois, éclater cette évidence originaire du sujet et ont fait surgir des formes d’expérience dans laquelle l’éclatement du sujet, son anéantissement, la rencontre de ses limites,
montraient bien qu’il n’avait pas cette forme originaire et autosuffisante
que la philosophie classiquement lui supposait
[4]. »
Cette dualité (« discours rigoureux » sur la structure et expérience
limite de désubjectivation) se retrouve jusque dans la conception foucaldienne de la « vie philosophique » : dans le refus qui fut toujours le sien
d’un savoir coupé de la vérité. C’est ainsi qu’il déclarait, en 1978 : « Je suis
un expérimentateur (et non pas un théoricien) en ce sens que j’écris pour
me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant. »
Et, se référant à Nietzsche, Bataille et Blanchot, il ajoutait : « L’expérience
[… ] a pour fonction d’arracher le sujet à lui-même, de faire en sorte qu’il ne
soit plus lui-même ou qu’il soit porté à son anéantissement ou à sa dissolution. C’est une entreprise de désubjectivation [… ] Aussi ennuyeux, aussi
érudits que soient mes livres, je les ai toujours conçus comme des expériences directes visant à m’arracher à moi-même, à m’empêcher d’être le
même
[5]. »
Cette dualité formedans l’œuvre de Foucault un nœud dont le fil principal est celui du sujet, s’articulant autour des thèmes de disparition (dissolution, dissociation, éclatement, voire anéantissement), effacement, ou
(plus faiblement) anonymat. À ce fil thématique se nouent d’une part le
thème de la mort, fantasmée comme désirable, et d’autre part le thème du
dehors (extériorité, altérité, sortie hors de limites, devenir autre). Ces
thèmes se trouvent intimement mêlés à celui du savoir, dont le rapport privilégié à la vision et au regard est souligné par l’ouverture de Les mots et les
choses, avec le commentaire sur les « Ménines » de Vélasquez.
Je me risquerai à avancer que le désir de Michel Foucault en tant que
théoricien s’affirme de la façon la plus claire et la plus insistante comme
visant à penser les conditions de sa propre pensée afin de s’en affranchir,
en quelque sorte à sortir de soi. Dans le tableau que constitue sa vision, sa
propre représentation des choses, c’est le cadre qu’il cherche à voir, comme
un œil qui chercherait à saisir sa propre tache aveugle comme condition de
sa vision. Sortir de soi n’est pas sans comporter une note extatique, mais
c’est aussi se défaire de soi, ce qui peut s’entendre à la fois comme devenir
autre et s’anéantir. Dans ce mouvement, il s’agit aussi de rejoindre le lieu
où la pensée est par définition exclue : l’impensé, son autre radical, son
dehors absolu. L’impensé n’est pas l’inconscient (qui, lui, est fait de pensées), mais ce trou dans le tissu signifiant du savoir inconscient, que Freud
désignait du terme de refoulement originaire. C’est ce trou que Foucault
vise au cœur de toute pensée, là où le sujet ne peut être qu’absent, là où
mort et origine se rejoignent, là où la mort se rêve comme origine enfin
retrouvée.
Le trou du refoulement originaire se forme à partir d’un primitif rejet,
dont l’objet n’est dès lors plus articulable. Cette part du refoulement, qui
ne saurait être levée, fonde l’inconscient comme tel. De la même manière,
que ce soit dans l’Histoire de la folie ou dans la Naissance de la clinique, dans
Les mots et les choses ou Surveiller et punir, c’est toujours une forme d’exclusion qui, selon Michel Foucault, fonde une figure du savoir ou du pouvoir.
C’est ce qui est, à une certaine date, rejeté dans l’impensable qui constitue
la condition de possibilité de l’édification d’un savoir. « Le savoir et le non-savoir sont adossés l’un à l’autre. » C’est sans doute dans Les mots et les
choses que Michel Foucault le formule le plus nettement, et c’est aussi dans
cet ouvrage qu’il choisira de donner à cette structure son modèle dans le
rapport de la vision au regard qui en constitue la tache aveugle.
Dans les figures du savoir qui appartiennent au passé devient lisible
(visible) pour nous, de par notre position d’extériorité, voire de surplomb
historique, sur quels non-dits, quels interdits, quel impensable elles se fondent. De là où nous les regardons, nous sommes en mesure d’apercevoir ce
qui d’elles-mêmes leur était invisible. C’est ce point d’aveuglement que
comporte toute vision que Foucault, quant à lui, cherche à cerner et à
rendre visible. « Le peintre regarde : il fixe ce point invisible, non représenté dans le tableau, situé en ce point aveugle où se dérobe notre
regard
[6]. » Comme Vélasquez dans les « Ménines », Foucault « s’adresse à
ce qui est invisible à la fois par la structure du tableau et par son existence
comme peinture, ce qui est extérieur au tableau
[7] ». Ainsi que l’a fait remarquer Lacan dans son séminaire « L’objet de la psychanalyse », en reprenant
le commentaire de Foucault, le tableau de Vélasquez, de par sa structure
faisant communiquer l’intérieur avec l’extérieur, donne une consistance
particulière au cadre, c’est-à-dire aux phénomènes de bords, de frontières.
De même, dans les figures de l’
épistémé, c’est le cadre qui intéresse Foucault.
Mettre au jour une figure du savoir, lorsqu’elle appartient au passé,
c’est s’efforcer de retrouver les traits d’un visage effacé, c’est tenter de cerner les contours de ce qui, déjà, nous est devenu étranger, et c’est, aussi,
une façon de nous rendre étrangers à nous-mêmes : « Dans le charme exotique d’une autre pensée, [ce qu’on rejoint] c’est la limite de la nôtre : l’impossibilité nue de penser cela
[8]. » À travers sa quête des conditions de
possibilité, c’est-à-dire des limites d’une autre pensée, c’est à sortir du
cadre de sa propre pensée que Foucault s’efforçait, c’est de sa propre tache
aveugle au cœur de sa vision qu’il cherchait obstinément à s’emparer. Le
mouvement par où sa pensée tentait de rejoindre sa propre impossibilité se
confondait pour lui avec l’aspiration à sa disparition comme sujet.
Ce qui séduisit Foucault dans les théorisations de Lacan ou de Lévi-Strauss, c’était qu’elles lui semblaient réduire le sujet à un pur effet de sens,
à « une sorte d’effet de surface, un miroitement, une écume ». L’ordre symbolique, la structure étaient ainsi, pour Foucault, comme « une pensée anonyme, du savoir sans sujet, du théorique sans identité
[9] ». Penser le
« système », en dégager les lois, c’était déjà se fondre et disparaître dans un
ordre anonyme. Mais c’était aussi, par instants au moins, se retrouver hors
de soi, dans ce pur « dehors » qui le fascinait chez Blanchot et qui semble
pour lui se confondre avec quelque insaisissable origine. « On pense à l’intérieur d’une pensée anonyme et contraignante qui est celle d’une époque
et d’un langage [… ] La tâche de la philosophie actuelle et de toutes les disciplines théoriques que je vous ai nommées, c’est de mettre au jour cette
pensée d’avant la pensée, ce système d’avant tout système [… ] Il est le fond
sur lequel notre pensée “libre” émerge et scintille pendant un instant
[10]. »
Cet avant qui précéderait tout commencement, cet au-delà du système, Foucault en reconnaît volontiers l’inaccessibilité. « Pour penser le
système, j’étais déjà contraint par un système derrière le système, que je ne
connais pas et qui reculera à mesure que je le découvrirai, qu’il se découvrira
[11]. » On touche ici, en effet, à cet impossible espace, celui de l’originaire, que les mythes et les fantasmes ont pour fonction de peupler, dans
une vaine tentative de colonisation.
C’est de rejoindre ce lieu, non seulement d’avant toute pensée mais
d’avant tout sujet, qui fut l’aspiration fondamentale de Foucault. Lieu sans
lieu, lieu vide qui serait peut-être le véritable lieu du sujet, pour être celui
de sa disparition. « Le sujet qui parle n’est plus tellement le responsable du
discours que l’inexistence dans le vide de laquelle se poursuit sans trêve
l’épanchement indéfini du langage
[12]. » Ainsi le sujet rejoindrait-il son être
dans l’anéantissement, de la même manière que le regard ne s’atteint lui-même qu’à se reployer sur sa propre cécité.
Cette parenté du mouvement de la pensée cherchant à se saisir de ses
propres limites, c’est-à-dire de son absence à elle-même, avec le mouvement par où le désir de voir s’accomplit en rejoignant au cœur de la vision
ce qui la fait aveugle à elle-même, est clairement soulignée par Foucault
dans la
Préface à la transgression qu’il écrivit en hommage à Georges
Bataille. « Le langage, écrit-il à propos de Bataille (mais n’est-ce pas aussi
de sa propre démarche qu’il parle ici ?), se replie sur une mise en question
de ses limites– comme s’il n’était rien d’autre qu’un petit bloc de nuit d’où
une étrange lumière jaillit, désignant le vide d’où elle vient et y adressant
fatalement tout ce qu’elle éclaire et touche. C’est peut-être cette configuration étrange qui donne à l’œil le prestige obstiné que lui a reconnu
Bataille
[13]. » C’est à cet œil exorbité, sorti de ses limites et exhibant sa vérité,
c’est-à-dire son envers aveugle, que Foucault compare le sujet : « Le sujet
philosophique a été jeté hors de lui-même, poursuivi jusqu’à ses confins, et
la souveraineté du langage philosophique, c’est celle qui parle du fond de
cette distance, dans le vide sans mesure laissé par le sujet exorbité
[14]. »
Mais, ajoute Foucault, anticipant en un raccourci saisissant sur les développements de Lacan sur la pulsion scopique
[15] : « C’est peut-être lorsqu’il
est arraché sur place, révulsé par un mouvement qui le retourne vers l’intérieur nocture et étoilé du crâne, montrant à l’intérieur son envers aveugle
et blanc, que l’œil accomplit ce qu’il y a de plus essentiel dans son jeu
[16]. »
Dans le parallélisme entre le mouvement de la pensée cherchant à se
conjoindre à son envers et celui de la vision s’accomplissant dans sa cécité,
Foucault rejoint Lacan qui, de son côté, a indiqué l’existence d’une homologie structurale entre le trou dans le savoir inconscient (l’inconnaissable),
en quoi consiste le refoulement originaire, et la zone érogène comme bord
d’où la pulsion prend sa source et où elle revient se boucler à elle-même.
Ce trajet de la pulsion, Lacan le décrit, à l’occasion, comme un aller et
retour du sujet tel que, conformément à la bande de Mœbius, le sujet « s’y
boucle à lui-même après avoir accompli ce demi-tour qui fait que, parti de
son endroit, il vient se coudre à son envers
[17] ». J’avancerai que le désir de
savoir s’origine du lieu constitué par le recouvrement de ces deux trous :
celui du refoulement originaire et celui de la pulsion scopique.
De même que la vision, renversant son cours, se précipitant vers sa
source, se rejoint et se réalise dans sa propre abolition, le savoir, dans son
reploiement sur soi en quête de ce qui le rend possible, rencontre le lieu
d’une absence : celle de tout sujet. Foucault l’a montré dans
Les mots et les
choses, c’est au moment où la pensée moderne reçoit « par une sorte de torsion interne et de recouvrement [… ], par le jeu de ses lois elles-mêmes, le
droit de les connaître et de les mettre entièrement au jour
[18] », au moment
où l’homme s’avère en mesure de prendre en lui connaissance de ce qui
rend possible toute connaissance, c’est alors qu’il se voit destitué de toute
prétention à l’autonomie et renvoyé à sa méconnaissance constitutive.
Ainsi l’homme et l’impensé, selon Foucault, sont-ils contemporains :
« L’homme n’a pas pu se dessiner comme configuration dans l’
épistémé
sans que la pensée ne découvre en même temps à la fois en soi et hors de
soi, dans ses marges mais aussi bien entrecroisée avec sa propre trame, une
part de nuit [… ] une plage obscure [… ] [qui] lui est à la fois extérieure et
indispensable : un peu l’ombre portée de l’homme surgissant dans le
savoir ; un peu la tache aveugle à partir de quoi il est possible de le
connaître
[19]. »
Cette finitude structurale fait de l’homme un être séparé de son origine
(« l’être sans origine » par excellence) car « les choses ont commencé bien
avant lui » et « l’origine des choses est toujours reculée, puisqu’elle
remonte à un calendrier où l’homme ne figure pas
[20] ».
C’est pourtant son impossible récupération que Foucault assigne
comme tâche à la pensée : « Toute la pensée moderne, dit-il, est traversée
par la loi de penser l’impensé », « impératif qui hante la pensée de l’intérieur
[21] » et la contraint à s’avancer vers ce qui n’a cessé de la rendre possible, à chercher à ressaisir en avant d’elle-même le point d’où elle prend
sa source. Mais là, « ce n’est pas au cœur de lui-même [que l’homme]
arrive, mais au bord de ce qui le limite : dans cette région où rôde la mort,
où la pensée s’éteint, où la promesse de l’origine indéfiniment recule
[22] ».
Nous rejoignons ici les bords de ce trou qui, structurellement, fait obstacle à la clôture du savoir absolu. Peut-être ne peut-il se rêver qu’avec le
visage de la mort. Le désir de mort, le fantasme d’une mort désirable se
motiverait ainsi de l’aspiration à rejoindre ce savoir impossible : « La mort
est un rêve entre autres rêves qui perpétuent la vie, celui de séjourner dans
le mythique. La vie est quelque chose de tout à fait impossible qui peut
rêver de réveil absolu [… ] On rêve de se confondre avec ce qu’on extrapole
au nom du fait qu’on habite le langage et que, de ce fait, on s’imagine que
du réel il y a un savoir absolu. En fin de compte, dans le nirvâna, c’est à se
noyer dans ce savoir absolu, dont il n’y a pas trace, qu’on aspire
[23]. »
Ainsi le désir d’inclure dans le savoir l’insu qui en est la condition
rejoint-il la pulsion de mort qui consistait, selon Freud, dans l’aspiration au
retour à l’inanimé, à retrouver l’avant mythique de toute vie.
Nous nous trouvons ici dans la zone que viennent peupler les fantasmes originaires, et en particulier celui de la scène dite primitive par où
le sujet donne consistance imaginaire à la réalité structurale que constitue
son exclusion fondamentale de la constellation signifiante qui lui préexiste : il ne saurait avoir été présent lors de la conjonction qui lui a donné
naissance. De ce lieu, de cette scène, il est par définition absent, et il ne peut
jamais s’y inclure que fantasmatiquement ou mythiquement, voire en se
rêvant mort. N’est-ce pas ce lieu inhabitable que Foucault évoquait dans
L’archéologie du savoir lorsqu’il parlait de ce dehors où s’abolit toute intériorité, qui est, écrivait-il, « si indifférent à ma vie, et si neutre, qu’il ne fait
pas de différence entre ma vie et ma mort
[24] » ?
De ce trou dans le savoir que le fantasme a pour mission de combler et
que Freud désignait du terme de refoulement originaire, procède l’« invention » en quoi consisterait, si l’on en croit Lacan, le savoir. Que le savoir soit
une invention à quoi vous contraint un insu originaire, c’est ce que Foucault semble confirmer par le récit d’un cauchemar d’enfance qui, dit-il, n’a
cessé de le hanter : « J’ai sous les yeux un texte que je ne peux pas lire, ou
dont seule une infime partie m’est déchiffrable ; je fais semblant de le lire,
je sais que je l’invente ; puis le texte soudain se brouille entièrement, je ne
peux plus rien lire ni même inventer, ma gorge se serre et je me réveille
[25]. »
Lorsqu’il évoqua ce rêve, Foucault, répondant à René Bellour, venait juste
de se dire archéologue. Son objet, ajoutait-il, c’est l’archive, c’est-à-dire la
trace toujours quelque peu énigmatique des insaisissables commencements. Ainsi s’offre-t-il à nos yeux « le visage incliné vers une nuit dont
nous ne savons rien
[26] ».
[1]
Michel Foucault,
Dits et écrits, t. IV, p. 52.
[2]
Nietzsche,
Par-delà le bien et le mal.
[3]
Michel Foucault,
Dits et écrits, t. I, p. 614-615, Entretien avec René Bellour.
[4]
Ibid., t. III, p. 590.
[5]
Ibid., t. IV, p. 42.
[6]
Michel Foucault,
Les mots et les choses, p. 20.
[7]
Ibid., p. 20.
[8]
Ibid., p. 7.
[9]
Dits et écrits, t. I, p. 515.
[15]
Cf. le séminaire
Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse et le séminaire
L’objet de la psychanalyse.
[16]
Dits et écrits, t. I, p. 245.
[17]
Séminaire
L’objet de la psychanalyse du 11 mai 1966.
[18]
Les mots et les choses, p. 321.
[23]
Lacan, Entretien, dans
L’Âne, n° 3, p. 3.
[24]
Archéologie du savoir, p. 274.
[25]
Dits et écrits, t. I, p. 595.