2002
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
L’auto-érotisme de la jouissance phallique
[1]
Gisèle Chaboudez
L’auto-érotisme, depuis les premières satisfactions du nourrisson jusqu’à la masturbation, s’entend généralement comme une jouissance entièrement tournée vers soi. Freud pourtant avait souligné son articulation
à une structure puisqu’il soulignait que la masturbation accompagne
l’Œdipe, qu’elle en est la forme de satisfaction élective. Elle n’est donc pas
exclusive d’une autre jouissance, notamment de toute cette jouissance de
l’être avant son exclusion sous l’effet de la fonction paternelle. On n’avait
pas, cependant, jusqu’à Lacan envisagé que l’auto-érotisme puisse conserver une place éminente dans l’âge adulte sous l’espèce de la jouissance
phallique, c’est-à-dire jusque dans une jouissance qui est aussi bien en jeu
dans le rapport à l’autre. Chacun a en mémoire cette phrase saisissante
d’
Encore, au moment où il élabore les logiques respectives en jeu dans le
féminin et le masculin, qui fait de la jouissance phallique rien d’autre que
la jouissance de l’idiot, équivalente à la masturbation
[2]. Cela ne veut évidemment pas dire que toute jouissance phallique se résume à de la masturbation, mais qu’il y aurait dans toute jouissance phallique de
l’auto-érotisme. Et ce qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, puisqu’il
a fallu attendre un certain temps, la fin de son enseignement, avant que
Lacan fasse aussi remarquer que de la jouissance phallique la femme n’était
pas privée, ce qui avait semble-t-il jusque-là donné lieu à des doutes
[3]. Au
plus près de l’organique, cette jouissance est aussi une affaire de signifiant,
dans le rapport sexuel plus encore que dans la masturbation, et fondamentalement dans la parole qui est son champ d’élection, alors que la
lettre, l’écrit est beaucoup plus en rapport avec la jouissance de l’Autre.
On constate actuellement une modification massive du statut de la
masturbation, qui fait presque désormais partie d’une sexualité reconnue
comme telle. Et si elle mérite certes toujours la remarque de Freud, qui
considérait comme une énigme que la masturbation soit insatisfaisante, il
semblerait que dans les différents discours qui se penchent sur le sexe à
l’heure actuelle, elle ne soit plus aussi insatisfaisante qu’elle l’était. C’est au
point que certains courants féministes américains l’ont activement prônée,
tels de modernes Diogène, non pas tant pour se satisfaire à la demande,
que pour se satisfaire enfin par la seule voie, estiment-ils, qui assure l’orgasme féminin
[4]. Et nombre de rapports sur la sexualité en montrent l’importance, aussi bien en marge de relations de couple satisfaisantes.
Support de l’existence du sujet
La jouissance auto-érotique de la masturbation n’est pas isolée, donc,
mais prise dans une structure puisque c’est d’abord celle qui va avec le
désir incestueux. Pourquoi l’accompagne-t-elle ? Quelle fonction a-t-elle
dans ce cadre ? On ne peut se contenter de dire que ce serait la seule satisfaction que l’enfant aurait à sa portée, ce serait insuffisant, et n’expliquerait
en rien les frénésies masturbatoires qui animent certains enfants, particulièrement les psychotiques. Ce qui est en jeu dans le désir œdipien ne saurait être considéré indépendamment de la jouissance du premier Autre, où
se fige le psychotique justement, cette jouissance dans laquelle l’enfant est
d’abord pris comme objet
a. La masturbation doit avoir une fonction face à
cette jouissance. Lacan situe la jouissance phallique à l’intersection du symbolique et du réel, sans contact avec l’imaginaire donc ni le sens, qui est
entre symbolique et imaginaire, tandis que la jouissance de l’Autre est à
l’intersection de l’imaginaire et du réel
[5]. Et il souligne combien, depuis le
réel, cette jouissance phallique ex-siste au symbolique, et de là soutient
l’existence du sujet. On peut supposer par conséquent qu’elle a cet effet de
soutien dans la masturbation comme ailleurs. Elle est ce mode de support
réel du sujet, de ce qui n’est pas encore le sujet, face à une jouissance, celle
de l’Autre, qui s’oppose si bien à l’existence de ce sujet que c’est de l’opération de son exclusion même qu’il naît. Ce qui expliquerait que la masturbation accompagne électivement le moment œdipien avant qu’il soit
métaphoriquement résolu. On observe en effet que plus cette jouissance
dans l’Autre, celle de la mère d’abord, s’approche et plus la masturbation
est violente, comme si le sujet ne pouvait se suspendre qu’à cela. C’est ce
que le petit Hans manifeste par exemple, la masturbation jouant manifestement ce rôle dans le jeu de satisfaction imaginaire qu’il entretient avec sa
mère. Jusqu’à ce que s’avère l’exclusion pour elle, au-delà de la masturbation, de tout ce qui pourrait faire de Hans un porteur de phallus, afin qu’il
satisfasse à sa fonction de métonymie du phallus, d’où le déclenchement
de l’angoisse
[6].
Mais cette jouissance de l’Autre concerne également la confrontation
plus ou moins directe à la jouissance sexuelle des parents, ladite scène primitive, sous quelque forme qu’elle soit appréhendée, visuelle, sonore ou
autre. La masturbation de l’enfant dans son rapport à la scène primitive est
une réponse régulière, une fois que la jouissance phallique a fait son entrée,
ce qui n’est pas le cas par exemple chez l’Homme aux loups, où Freud
décrit un caractère de sacrifice dans l’émission de la selle, cession de
quelque chose, accompagnant plutôt une sorte de pétrification du sujet
[7].
La masturbation, face à ce qui est rencontré dans l’Autre, ne fige pas un
sujet encore à naître mais le soutient, cet encore à naître dont Lacan a pu
dire crûment qu’il ne ferait jamais que de l’encore-né. Ce soutien du sujet
face à une jouissance dans l’Autre aurait ainsi en partie une fonction qui
peut être comparée d’une certaine façon avec l’objet transitionnel, et la
masturbation aurait valeur d’une jouissance transitionnelle, si on veut. Elle
concerne cette part du corps dont l’Autre ne jouit pas, part qui s’excepte de
ce que le corps de l’enfant représente pour l’Autre comme métaphore ou
métonymie de sa jouissance. À ce niveau, elle opère dans le même sens que
la métaphore paternelle, qui également soustrait l’enfant à cette jouissance,
mais cette fois par le sens.
Au-delà de ce temps, l’expression « jouissance de l’Autre » devient une
contradiction dans les termes, parce que l’Autre comme tel n’existe pas et,
de plus, en tant que barré n’est constitué que par le vidage, l’exclusion de
sa jouissance justement. Pourtant ce qui consiste à supposer à cet Autre une
jouissance, comme telle traumatique, se retrouve largement en jeu dans la
clinique.
La masturbation comme première forme de la jouissance phallique a
un rapport avec ce dont l’objet transitionnel est une ébauche provisoire, à
savoir l’objet a. Elle comporte tout comme la fonction de cet objet une coupure déterminante, dans ce cas particulière puisque c’est celle de la castration. Mais cette coupure passe en différents points. Coupure d’abord en
tant qu’elle concerne un organe coupé de l’image spéculaire, puis coupure
d’avec le corps de l’enfant comme signifiant de la jouissance de l’Autre,
enfin coupure en tant que c’est une jouissance interdite. Bien sûr, cet interdit est relatif de nos jours, il ne concerne qu’une masturbation devant
autrui, alors qu’il est bien signifié à l’enfant, dans nos modernes sociétés,
qu’une fois seul il peut faire avec son organe grand ou petit ce qu’il veut.
Mais l’interdit continue d’exister, car il est entendu que la jouissance dont
l’organe est le siège doit être plus tard versée à l’échange sexuel, conservée
dans ce but. À ce titre, ce premier mode de jouissance phallique est confisqué afin de s’inscrire pour l’avenir dans l’échange. Et lorsque la métaphore
paternelle produit l’identification, avoir le phallus à titre de promesse,
recevoir le phallus à titre de promesse, elle condamne moins ce mode de
jouissance qu’elle ne le rend inutile.
Ce mode de support de l’existence du sujet qu’est la masturbation se
trouve aussi à l’âge adulte, et semble-t-il de plus en plus, où il peut prendre
une fonction parfois inattendue. Cette analysante de trente-cinq ans se
trouve figée dans l’absence de toute vie amoureuse, or, comme elle le dit,
elle n’est plus vierge. Elle ne l’est plus depuis qu’à vingt ans, ayant imprudemment été prendre un verre avec une de ses amies chez un homme
presque inconnu, elle s’y est endormie brutalement ainsi que son amie, et
réveillée le lendemain avec la région interne du sexe douloureuse. Elle a
mis presque dix ans à pouvoir s’avouer qu’il s’agissait d’un viol, a radicalement nié au long des années, mis entre parenthèses cet événement et son
sens. Elle a développé une ébauche d’homosexualité, platonique d’ailleurs
et peu convaincue, avant d’arrêter tout mode de relation. L’analyse a mis
en lumière le fait que le caractère traumatique de l’événement, effraction
réelle d’une jouissance de l’Autre, avait été redoublé par le fait que son fantasme l’ayant toujours représentée comme pourvue d’un pénis, le viol en
avait constitué un démenti brutal. Elle n’était donc pas ce garçon qu’elle
avait toujours voulu être et l’homme ne le lui avait pas envoyé dire.
Or le point actuel de l’analyse comporte un tournant inauguré par un
rêve, qu’elle peine beaucoup à dire car elle a honte. Elle était en vélo et le
mouvement de son sexe contre la selle provoquait une sensation qui la
réveillait sans du tout, dit-elle, que ce soit désagréable. C’est à peu près la
première fois dans son souvenir qu’elle éprouvait quelque chose de l’ordre
d’un plaisir sexuel, même en rêve. Bien sûr le plaisir rêvé est donc autoérotique, mais elle interprète ce rêve de la façon la plus inattendue et la
plus décisive : « Donc, dit-elle, l’inconscient sait que je suis une fille, si moi
j’en savais rien. » Le plaisir de la selle lui est apparu d’emblée comme signifiant cela, selon l’idée que les selles de vélo ne font pas le même effet aux
hommes. On peut donc voir ici le chiasme remarquable qui s’est produit :
c’est en échangeant pour ainsi dire son fantasme d’être porteuse de pénis
contre une jouissance masturbatoire que, de là, elle peut commencer à se
reconnaître comme fille, au nom du savoir de l’inconscient. Elle a cédé
l’image du phallus, l’appartenance de l’organe, contre la jouissance phallique, elle a donc cédé le signifié en échange du signifiant, du support du
signifiant, ce qui lui ouvre une voie vers le réel. En d’autre termes, si le pôle
subjectif, son existence comme sujet, vient à être soutenu par ce mode de
jouissance phallique, alors de là elle peut abandonner l’identification masculine qui était destinée à la même chose. Le rêve suivant, ayant la même
connotation d’un plaisir jusque-là oublié, était ainsi commenté : « Mais
pourquoi l’inconscient me répète que je suis une fille, j’ai compris ! » Il était
d’ailleurs suivi d’un rêve où elle refusait désormais de donner à sa mère les
clés de sa maison, ce que dans la réalité elle faisait jusque-là.
Le changement massif du statut de la masturbation, non pas uniquement comme question dans l’éducation des enfants, mais bien au-delà à
l’âge adulte, est une chose étonnante. Elle n’est plus seulement considérée
comme un palliatif relativement honteux à l’échec individuel du rapport
sexuel, mais aussi comme accompagnant bien des rapports dits satisfaisants, surtout chez les hommes, ou parfois prônée par les sexologues pour
« roder les circuits orgastiques féminins », comme ils disent. Ce recours
aurait donc pour fonction, semble-t-il, de produire justement cette jouissance qui soutient le sujet face à ce qu’il rencontre de réel dans l’Autre, qui
supporte un signifiant qui le représente, fût-ce comme barré. Notre époque
serait marquée en somme par la multiplication des supports de jouissance
à fournir au sujet, tout autant que des objets pour causer son désir.
Soutien décuplé du sujet face à quoi, à quelle menace croissante sur
son existence ?
Peut-être précisément celle d’une proximité plus grande, sous toutes
sortes de formes, de la jouissance supposée de l’Autre au fur et à mesure
que les conséquences se font sentir de l’effondrement des Noms du Père,
de la déconstruction de la fonction paternelle. Ces conséquences sont repérables à bien des niveaux, et notamment sur la signification phallique qui
en dérive, moins assurée qu’autrefois, mais aussi au-delà sur le sens. Tout
ce qui de sens soutenait le sujet, tout ce gîte originel du sens qu’est la métaphore paternelle hésite désormais, s’effiloche ou se présente comme local
et contingent, au point que les thérapeutes d’enfants, et pas seulement
dans les banlieues, sont réduits à en appeler désespérément à cette métaphore pour tenter d’extraire les sujets naissants de la gangue de la jouissance. Cette jouissance n’est plus autant exclue ou à distance
qu’auparavant, même s’il ne s’agit pas de forclusion, surtout quand la
mère devient, de plus en plus souvent, le seul partenaire parental décisionnaire de l’enfant, en cas de ce qu’on appelle monoparentalité, en éludant ainsi le fait qu’il s’agit avant tout des mères. Ce peut être aussi le cas
lorsque la fonction du père réel comme agent de la castration fait défaut en
sa présence même.
Mais cette proximité plus grande de la jouissance, en tant qu’elle est
comme telle de l’Autre, ne se résume pas à l’enfance, elle concerne l’Autre
en tant qu’autre sexe également. C’est le cas pour l’homme du féminin,
dont le désir n’est plus très silencieux, ce qui entraîne un rapport plus intéressant au désir de l’Autre mais plus angoissant aussi. Également pour la
femme, l’homme, dont la position a tant évolué, et dont le phallicisme n’est
plus une donnée de départ qui tiendrait au destin de l’anatomie mais a à
faire, de plus en plus difficilement, sa preuve, ce que les jeunes inaugurent
de façon tantôt inhibée, tantôt violente. En somme, plus le sujet serait
confronté à l’effondrement du sens produit par celui du Nom du Père, plus
il aurait besoin que son existence soit soutenue par une jouissance, la phallique en l’occasion. Car il n’a en effet pour se soutenir que ces deux voies,
le sens et cette jouissance.
Définition lacanienne de l’auto-érotisme
Or cette jouissance phallique comporterait un caractère auto-érotique
également dans le rapport à l’autre sexe, perspective que Lacan offre à
notre réflexion avec sa remarque sur la jouissance de l’idiot, et que l’on va
tenter de comprendre. Pour s’atteler à ces questions, il faut en fait une nouvelle définition de l’auto-érotisme, et c’est ce que Lacan a amené, peut-on
penser, à partir de la fonction de l’objet
a dans son séminaire
L’Angoisse en
1963, qui a précisément été également un tournant dans sa conception de
cette jouissance qu’il n’appelait pas encore phallique. Il s’agit là d’une
conceptualisation extrêmement complexe, mais la saisir ouvre de nombreuses perspectives. L’auto-érotisme serait là défini comme une des
conséquences régulières de la causation première du désir, et l’angoisse de
castration ne serait pas un dernier terme, mais seulement une modalité
spécifique de la fonction de l’objet qui ce désir le cause. Ce qui est opérant
dans cette fonction doit d’abord être considéré à partir d’une coupure entre
le sujet et l’Autre, qui n’est pas uniquement le fait du signifiant mais
résulte de sa rencontre avec certaines particularités anatomiques ou physiologiques de l’humain, coupure qui résonne avec celle qui est propre au
langage articulé. Cette coupure se produit non pas seulement entre l’enfant
et la mère, puis ultérieurement entre le sujet et l’Autre, mais aussi à l’intérieur de l’unité subjective
[8]. Elle détermine trois termes et non pas deux,
mais dont l’un reste élidé tout en étant agissant, ce qui a un certain nombre
de conséquences sur le fonctionnement du désir et son rapport à la jouissance.
Par exemple, Lacan fait tout d’abord remarquer que le partenaire fondamental du fœtus est le placenta, et non la mère, que ce qu’il perd à la
naissance ce sont les enveloppes, ces caduques dont le placenta fait partie.
Elles déterminent en effet une structure close séparée de la mère, qui va
éclater tout en subissant une partition à l’intérieur. Bien sûr, rien n’est là
ébauché de la structuration du désir et du rapport avec l’Autre, mais cette
partition éclaire largement les suivantes, car elle s’y retrouve quoiqu’à de
tout autres niveaux. À commencer par la pulsion orale où la coupure ne
passe pas où l’on croit, car c’est le nourrisson et le sein qui forment une
unité, tandis que ce sein n’est que plaqué sur la mère. Ce que Lacan questionne ainsi par exemple « … qui est-ce qui suce le lait, est-ce le nourrisson
qui pompe la mère de son lait ou est-ce le sein
[9] ? » On voit là en quoi le
terme d’objet partiel ne convient pas, car cet objet n’est pas seulement le
partenaire premier de l’enfant, il est aussi équivalent à la réalité de lui-même dans son rapport à l’Autre, l’enfant est d’abord lui aussi plaqué sur
ce poitrail. Donc la coupure est interne au sujet, ce qui détermine ce que
Lacan appelle non pas séparation entre le sujet et l’Autre ni partition du
sujet, comme issue de chacune des occurrences pulsionnelles, mais sépartition
[10], puisque les deux coupures sont à considérer de concert. Cette
sorte de coupure est déterminée de façon différente à chaque étage de la
pulsion, selon chaque mode de l’objet
a, mais elle comporte toujours cette
structure spécifique.
Or cet objet premier connaît un destin singulier, puisque appartenant
à l’unité du sujet et séparé de lui, il est ce qui va causer son désir, puis qui
va être pris pour l’Autre, voire substitué à l’Autre, en constituant le seul
accès. Il est cette sorte d’organe que Lacan appelle ambocepteur en tant
qu’il peut être tantôt de l’un, tantôt de l’Autre. « La coupure est interne au
champ du sujet », dit-il, et il ajoute : « Le désir fonctionne – nous retrouvons là la notion freudienne d’auto-érotisme – à l’intérieur d’un monde
qui, quoique éclaté, porte la trace de sa première clôture, à l’intérieur de ce
qui reste imaginaire, virtuel, de l’enveloppe de l’œuf
[11]. » Le désir fonctionne donc dans une structure close, même s’il a l’air de se porter vers un
objet. En fait la structuration première du désir et ce qui plus tard le soutiendra comme fantasme trouvent une métaphore durable dans ces enveloppes où baigne l’embryon, dans un rapport à un objet bientôt coupé de
lui et part de lui à la fois, rapport mêlant l’extérieur à l’intérieur par une
sorte d’invagination que Lacan a tôt représenté par la torsion particulière
du
cross-cap.
Comment l’objet cause-t-il ce désir ? Le cas de l’excrément, objet anal,
est exemplaire, puisqu’il est l’objet de la demande de l’Autre, dans l’éducation de la propreté, ce qui a pour effet de transformer cet objet nauséabond en merveille, aussi longtemps qu’il est demandé. Mais jusque-là
seulement. Car dès qu’il est cédé, ou dès qu’il n’est plus demandé, il redevient ce qu’il est. C’est ainsi que l’excrément cause le désir de retenir, tandis que l’angoisse a lieu face à ce qui consiste à céder l’objet, l’objet de la
demande de l’Autre
[12], car l’or qu’il détient n’est plus alors que ce qu’il est,
que merde. Cette problématique perdure dans la mesure où la demande de
l’Autre reste essentielle au désir, mais aussi parce qu’elle sert à symboliser
un abord de la castration. Donner le phallus demandé selon cette perspective ne consiste pas tant à ne plus l’avoir, qu’à le révéler un déchet.
D’autre part, fait déterminant, cette sorte de zone intermédiaire qu’est
l’objet ne constitue nullement une médiation, car lorsque le sujet parlant a
surgi au champ de l’Autre comme lieu du langage, avec notamment toute
l’opération métaphorique, cette zone n’a pas été prise dans le processus
signifiant. Cet objet est ce qui du corps échappe à ce processus, il est le reste
de l’opération comme un lambeau qui pour être silencieux n’est pas pour
autant inerte, puisque c’est là ce qui va causer le désir. En somme, la cause
du désir, non seulement n’est pas signifiante mais de plus elle est constituée de ce qui du corps, corps de l’Autre ou corps propre, échappe à l’opération du signifiant, même si elle en résulte. C’est pourquoi persiste
toujours entre la cause et son effet une béance, la cause est toujours éludée
de l’effet
[13]. Et c’est pourquoi aussi lorsque les dettes du signifiant ne sont
pas soldées, elles en appellent à ce morceau de corps pour ce faire, à cette
livre de chair du marchand de Venise, qui exige de payer la dette sur ce
mode quand elle ne l’est pas en bon argent.
Voilà ce qui causerait une structuration auto-érotique du désir. En effet
cela a pour conséquence précisément que le champ de la jouissance qui, lui,
est fondamentalement du côté de l’Autre, en est coupé. Si le désir est causé
par cet objet de l’ombre, qui reste toujours élidé ou éludé de ce que ce désir
anime, comme par exemple, dit Lacan, la connaissance, un tel désir fonctionne en quelque sorte à vide, il reste non effectué. Ce désir est l’effet d’un
objet dont le sujet est définitivement séparé comme une part, une réalité de
lui-même par l’opération signifiante, mais l’effet s’arrête là parce que ce
désir ne s’effectue pas. Il n’est, si l’on peut dire, pas fait pour ça, il n’est que
nostalgie d’une perte toujours vivante, un vivant cadavre si l’on veut.
Comme le dit Lacan, l’auto-érotisme est avant tout manque de soi, pas du
monde extérieur
[14]. Mais de plus, et c’est là tout le problème qui nous
occupe, cette perte, contrairement au mythe d’Aristophane, n’est pas du
tout équivalente à ce qui manque, une chose est la perte, une autre le
manque, cela ne coïncide pas. Ce désir ainsi causé n’a pas de rapport direct
avec ce qui manque, car ce manque lui est au champ de l’Autre, par
exemple comme angoisse du tarissement du sein, dans la pulsion orale.
De sorte que deux champs distincts et coupés l’un de l’autre sont ainsi
organisés, le désir d’un côté, causé par l’objet
a et comme tournant à vide,
bien qu’animant les hauts faits du sujets. De l’autre, la jouissance qui est au
champ de l’Autre, où là seulement le désir effectué, accompli aurait son
lieu. Entre les deux, une béance, une faille, qui est précisément le lieu où se
produit l’angoisse, avec la difficulté rencontrée à ce franchissement
[15]. C’est
cette structure qui a pour conséquence que la jouissance n’est pas pour
nous en règle générale promise au désir. Raison qui a amené Lacan à considérer la fin de l’analyse selon ce qu’il appelle la chute de cet objet, laquelle
a pour effet de remanier la causation du désir.
Auto-érotisme du désir de l’homme
Mais alors, est-ce à dire que sans cela tout désir serait auto-érotique,
que tout désir serait causé par un tel objet ? C’est en tout cas vrai du désir
masculin comme tel, d’après Lacan, lorsqu’il remarque que la jouissance
phallique ne concerne que l’organe, ou encore que l’homme n’aborde la
femme que selon le fantasme, comme objet
a
[16], ce qui fait, dit-il, de l’acte
d’amour, la perversion polymorphe du mâle
[17]. Il y aurait pour l’homme
une consubstantialité entre son organe et l’objet de son désir, mode exemplaire de l’organe ambocepteur, en tant qu’il est pris pour l’autre. Cela ne
veut pas dire que ce soit là tout le désir dont un homme soit jamais animé,
ou dont tous les hommes le soient, puisque certains hommes peuvent tout
aussi bien désirer autrement aussi, sans pour cela perdre leur virilité.
D’ailleurs ce peut être aussi le fait d’une femme lorsque sa jouissance vise
le phallus en réduisant l’homme à l’organe turgescent, ce que par exemple
les développements techniques et sexologiques de production de l’orgasme nous ont montré, ou bien ce qu’un best-seller récent en littérature
déploie largement
[18]. Les femmes ne sont donc pas privées, Dieu merci, de
la jouissance de l’idiot, que ce soit dans la masturbation ou dans l’acte
sexuel. Dieu merci, puisque c’est celle qui soutient l’existence du sujet, et
tout spécialement dans son champ électif qu’est la parole, ce qui s’appelle
prendre la parole au sens plein du terme, comme celle de l’analysant par
exemple. Un désir qui ne serait pas auto-érotique serait causé d’une autre
manière, s’ajoutant à celui-là, et impliquerait, soit par l’analyse soit autrement, un remaniement qui ne fasse plus de l’objet
a le tout de sa cause. La
jouissance Autre, cette jouissance de l’Autre en un tout autre sens, jouir de
l’Autre cette fois, fût-ce d’un Autre qui n’existe pas, celle qui supplée, dit
Lacan, à l’absence du rapport sexuel par autre chose qu’un objet
a
[19], y
répond certainement. Spécifiquement féminine, elle peut pourtant être le
fait d’un homme, mais selon des articulations différentes.
Concernant le désir masculin donc, Lacan dit ceci : « [dans cette
recherche de l’homme] il n’y a rien à trouver parce que ce qui pour
l’homme, pour le désir mâle dans l’occasion, est l’objet de la recherche, ne
concerne si je puis dire que lui. Ce qu’il recherche, c’est moins phi, c’est ce
qui lui manque à elle. C’est une affaire de mâle ou d’homme. Elle sait très
bien qu’il ne lui manque rien ou plutôt le mode sous lequel le manque joue
dans le développement féminin n’est pas à chercher à ce niveau. C’est là où
il est cherché par le désir de l’homme quand il s’agit de cette recherche
sadique, faire jaillir ce qui doit être à la place, chez la partenaire, à la place
supposée du manque. C’est de cela qu’il faut qu’il fasse son deuil
[20]. » On
voit combien Lacan a été sévère à propos de la jouissance masculine, à partir de ce tournant de 1963, peut-être pour avoir un peu exalté le phallus
auparavant, face au désert des discours psychanalytiques du moment,
peut-être aussi parce que étant homme il impliquait là pour son dire une
responsabilité plus grande. Il désignait ainsi dans le désir de l’homme une
sorte de nécessité à produire chez l’autre le mode de manque dont il est lui-même habité. Le manque de la femme en effet n’est pas de cet ordre, puisqu’il concerne le fait de devoir en passer par le désir de l’homme pour
accéder à sa jouissance, car c’est ce désir qui lui donne son objet, d’où sa
particulière dépendance à la demande.
La même suspicion d’auto-érotisme règne chez Lacan concernant la
jouissance masculine, et non pas seulement le désir. En effet le pénis, dans
la détumescence qui accompagne l’orgasme, fonctionne comme un objet
a,
en tant qu’il est coupé de sa fonctionnalité, et justement marqué d’une
négativité pour cette raison, d’où son attache élective au signifiant
[21]. Or la
même structure de causation du désir fonctionne, gardant des traces de sa
clôture alors qu’elle se présente comme éclatée, puisqu’il avance que c’est
par report de la jouissance soustraite par l’orgasme et la détumescence
dans la rencontre sexuelle que se constitue l’objet phallique féminin
comme objet du désir de l’homme
[22]. C’est ce processus qui préside par
exemple à l’élaboration de la métaphore de la Genèse, où Ève est constituée
d’un morceau prélevé sur le corps d’Adam, où l’on nous présente une
soustraction de chair qui n’est en fait que métaphore d’une soustraction de
jouissance pour le couple. Cette soustraction, dont Lacan fait la définition
la plus réelle de la castration, s’entend comme une coupure face à l’appel
de l’autre dans la jouissance. Elle peut d’ailleurs laisser la femme tout à fait
tranquille on le sait, et même la rassurer, avance-t-il, sur la visée limitée du
désir de l’homme. Dans la masturbation, il n’y a rien de tel, puisque même
si l’orgasme constitue également l’arrêt commandé de la jouissance avec la
détumescence, il n’a pas cet aspect de soustraction face à une attente de
jouissance, cette soustraction n’est donc que relative. C’est bien pourquoi
elle peut ne pas exister du tout dans la rencontre sexuelle, et il a suffi
d’ailleurs que soit désigné, isolé à la fin du siècle dernier, ce caractère biologique que Lacan appelle « toujours prématuré » de la jouissance masculine, face d’ailleurs à une jouissance féminine lente et obscure, pour
qu’augmentent les cas de symptômes comportant un orgasme masculin
indéfiniment reporté. En quoi l’inconscient peut beaucoup, nous le
savions, mais n’efface pas pour autant une béance là désignée comme fondamentale, voire fondatrice et largement inscrite dans les lois du symbolique. Cette béance entre les jouissances des deux sexes désignerait un pôle
fondateur comme tel du signifiant, comme ce qui sert à la masquer.
Ce qui frappe de nos jours, avec l’évolution que nous observons tous,
est que nombre d’analysants masculins ont pour leur jouissance cette
même sévérité, ce qui occasionne pour eux d’ailleurs d’autres problèmes.
Le deuil évoqué par Lacan est peut-être en train de se faire précisément, à
l’échelle des discours. Cet analysant, lors d’une séance déterminante pour
la suite de l’analyse, en est venu à l’idée qu’il voulait tuer son désir, parce
qu’il lui apparaît comme brutal, parce qu’il tient à peine compte lui semble-t-il du consentement de l’autre, et surtout qu’il a constaté qu’il est antinomique avec l’amour. Une fois, tandis qu’il faisait l’amour, il a dit à sa
compagne qu’il l’aimait et il en a été complètement perturbé car, dit-il, ça
ne va pas ensemble, dans le désir on est deux, dans l’amour on est un. Il lui
fallait maîtriser, contrôler ce désir car il était dangereux. De sorte qu’il se
débrouillait pour le prendre de court, il le programmait, le mettait en acte,
et pour ne pas en être submergé faisait en sorte que la relation sexuelle aille
très vite, il s’en débarrassait ainsi, afin de le court-circuiter, il ne pouvait en
aucun cas concevoir de s’y abandonner. Mais en remarquant qu’il avait
peur de s’y abandonner, il ajoutait aussi qu’il y avait là une peur qui le
concernait lui et pas seulement l’autre, c’est qu’il y avait quelque chose de
la mort dans l’abandon à son désir, une petite mort disait-il, précisément.
C’est aussi pourquoi il pensait devoir maîtriser son objet d’amour au même
titre que son désir. Par la suite, en un troisième temps de son appréhension
du problème, commençait à lui apparaître que son désir n’était si brutal, et
si contrôlé par conséquent, que parce qu’il devait devancer, masquer, se
substituer à tout signe du désir de l’autre qui le paralysait, il devait le
défendre contre l’angoisse de ce désir. On voit là un développement assez
précis de la jouissance phallique, dans un tournant de l’analyse où elle est
mise en question sur l’échelle du désir, ce qui ouvre peut-être la possibilité
qu’elle vienne ensuite à se déployer sur l’échelle renversée de la jouissance,
celle de l’Autre, l’amour faisant le lien. Pour l’homme, il y aurait d’abord
ce deuil à faire, qui se présente certes comme une castration, mais a aussi
paradoxalement la valeur d’un renoncement à sa castration, quelque chose
qui s’avère n’avoir concerné si on peut dire qu’un tigre de papier, tout en
recouvrant une béance, elle, bien réelle, celle du rapport sexuel. Renoncer
en effet à reporter chez l’autre cette modalité de l’objet a concernant sa
jouissance pourrait constituer ce tournant, ce qui impliquerait du même
coup de cesser d’être floué de ne retrouver dans l’autre que son complément corporel, du type Ève. Cela comporte une approche différente du
désir de l’Autre, une articulation à sa jouissance, un déploiement de la
jouissance phallique à partir de celle de l’Autre, non à la place. Cette articulation en passe parfois d’abord par le fait de recouvrir le désir de l’Autre
par sa demande, ce qui le rend plus supportable, c’est-à-dire faire de l’orgasme masculin quelque chose d’attendu, de demandé par l’Autre, et
éventuellement alors quelque chose de retenu, selon la cause anale du
désir. Pour encore articulé qu’il soit à la fonction d’un objet a, un tel mode
du désir masculin a moins de conséquences auto-érotiques.
L’auto-érotisme et l’autre jouissance
Mais un deuil comparable est également à faire concernant une
femme, bien qu’il ne se situe pas au même endroit. Non pas que sa jouissance phallique doive disparaître pour laisser la place à une autre, proprement féminine, selon la conception freudienne, qui a été à juste titre
largement critiquée. Cette conception ne se retrouve aucunement dans
l’élaboration lacanienne de la jouissance féminine, car sa jouissance, dite
jouissance Autre, est supplémentaire
[23], et non substitutive, et une femme
peut très bien passer de l’une à l’autre jouissance, modalité entre autres du
pas tout. Pas de renoncement à la jouissance phallique donc. Cependant
pour accéder à cette autre jouissance, elle doit faire son deuil de se définir
toute au regard de la jouissance phallique, la sienne bien sûr, mais aussi
celle de l’homme avec la place qu’elle y occupe.
Cette analysante remarquait qu’avec son ancien compagnon elle prenait en main sa propre jouissance. N’attendant rien de lui de ce point de
vue, elle avait tout à fait repéré ce qu’il fallait pour produire son orgasme;
conduisant activement l’acte sexuel, elle y parvenait régulièrement, mais
elle constatait qu’il s’agissait là d’une sorte de masturbation à l’aide de son
partenaire. Dans sa relation actuelle, elle se conduisait tout autrement, ne
se préoccupant pas de ce damné orgasme qui d’ailleurs ne se produisait
pratiquement plus, et elle éprouvait face à l’autre auquel elle avait le sentiment de s’abandonner une jouissance extrême. Une jouissance s’est là sub-stituée à une autre, ce qui n’est qu’une étape de ce dont il s’agit dans ce
deuil d’être située entièrement au regard de la jouissance phallique, car elle
se situe cette fois entièrement au regard de celle de l’homme. La jouissance
n’est pas à confondre avec l’orgasme, ainsi qu’on l’entend dans le discours
courant, elle est un ensemble organisé en termes de signifiants rétroagissant sur les déterminations organiques qui y sont en jeu.
On peut commencer donc à voir ainsi se dessiner le rôle de cet autoérotisme de la jouissance phallique jusque dans le rapport sexuel, de cette
jouissance qui s’oppose au rapport. Et comme Lacan le remarquait en 1963
tandis qu’il commençait d’élaborer cette béance, ce qu’il disait ainsi concernant l’union de l’homme et de la femme n’était certes pas encourageant
mais ce n’est pas parce qu’il le disait que c’était écrit
[24]. Ce n’est pas écrit
mais il y a là une béance extrêmement difficile à franchir, exigeant pour ce
faire une nouvelle cause du désir, que l’analyse parfois construit, non pas
tant sur les ruines de l’ancienne qu’en la remaniant.
[1]
Cet article constitue le texte d’une intervention prononcée aux Journées d’Espace Analytique, à
Caen, le 17 mars 2002.
[2]
J. Lacan,
Encore, p. 75.
[3]
« Contrairement à ce qui se dit, de la jouissance phallique, « la » femme, si j’ose dire puisqu’elle
n’existe pas, n’en est pas privée », J. Lacan,
Dissolution, le 24 janvier 1980,
Ornicar, n°20/21. « Car
il faut que je termine sur le malentendu, des femmes que j’ai dites à mon dernier séminaire n’être
pas privées de la jouissance phallique. On m’impute de penser que ce sont des hommes. Je vous
demande un peu »,
ibid., le 11 mars 1980.
[4]
On peut par exemple se reporter au
Rapport Hite, dont les résultats sont largement imprégnés de
cette implication. (Paris, Shere Hite, Robert Laffont pour la traduction française, 1977.)
[5]
J. Lacan,
RSI, le 14 janvier 1975,
Ornicar, n° 3.
[6]
Cette remarque fait partie de la relecture par Lacan du cas du petit Hans, dans
La relation d’objet,
Paris, Le Seuil, 1994, p. 242.
[7]
Lacan commente ainsi ce point dans
L’Angoisse, séminaire inédit, le 29 mai 1963.
[8]
J. Lacan,
L’angoisse, séminaire inédit, le 22 février 1963.
[10]
J. Lacan,
L’Angoisse, op. cit., le 15 mai 1963.
[12]
Ibid., le 12 juin 1963.
[14]
Ibid., le 23 janvier 1963.
[15]
Ibid., le 12 juin 1963.
[16]
J. Lacan,
Encore, p. 58.
[18]
Catherine Millet,
La vie sexuelle de Catherine M., Paris, Le Seuil, 2002.
[20]
J. Lacan,
L’Angoisse, op. cit., le 27 mars 1963.
[21]
Ibid., le 15 mai 1963.
[22]
J. Lacan,
La logique du fantasme, séminaire inédit, le 19 avril 1967.
[23]
Son élaboration fait l’objet de nombre de passages du séminaire
Encore, op. cit.
[24]
J. Lacan,
L’Angoisse, op. cit., le 5 juin 1963.