Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 109 à 114
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

La fabrique de vérité

Olivier Grignon
« Si un infirmier, ou un psychiatre, n’est pas capable d’être soigné par les malades, il vaut mieux qu’il foute le camp [1] », dit Jean Oury dans ses entretiens avec Marie Depussé. C’est une façon imagée, mais peut-être n’y a-t-il pas une façon plus concise, plus radicale, de résumer les enjeux de la formation du psychanalyste. Ou encore, peut-être n’y a-t-il que la psychanalyse pour répondre à de tels enjeux. Qu’elle prépare à ça, qu’elle le permette; à tout le moins qu’elle ne l’empêche pas.
Je pense que c’est exactement de cet ordre d’exigence dont répond Lacan, quand il affirme la nécessité de nouer la psychanalyse en extension sur la psychanalyse en intension.
Le frayage de Freud est à renouveler sans cesse, parce que, comme le dit Lacan, la pensée de Freud c’est son expérience. Toute pensée psychanalytique est donc tributaire d’une expérience. C’est pourquoi Lacan a refondé la psychanalyse sur ce qu’il a appelé une expérience privilégiée exceptionnelle et dangereuse de Freud : la découverte de l’inconscient (rêve de l’injection d’Irma). Cette découverte est à renouveler par chaque psychanalyste, elle n’a donc lieu qu’un par un, c’est une difficulté structurelle dans la gestion collective de la formation des psychanalystes.
L’ensemble de ce qui forme un psychanalyste vise à permettre qu’il y ait un psychanalyste dans ce qui est pratiqué à ce titre par qui s’est engagé à diriger une cure. C’est un point critique, puisqu’il est plus pertinent d’identifier le psychanalyste que la psychanalyse. Il ne s’agit pas tant de définir dogmatiquement si ce qui est pratiqué est, ou non, de la psychanalyse, que de savoir s’il y a un psychanalyste dans ce qui est pratiqué. Là, il ne s’agit plus de définir les limites de la psychanalyse, il s’agit d’affirmer que les limites de la psychanalyse sont dans le psychanalyste ; elles sont dans la transmission de ce qui fera émerger le désir de l’analyste, qui est ce qui fait trait, depuis Freud, chez tous les freudiens. Il y a là, commun à tous les freudiens, quelque chose qui tient à une effectuation, un passage, plus qu’à du « didactique ». Pas à l’apprentissage d’un savoir, mais plutôt à un savoir singulier produit chez l’analyste par cette effectuation. Lacan était particulièrement ouvert au savoir-faire de chacun, quelle qu’en soit l’ap-parente hétérodoxie. Nous sommes contraints d’abandonner l’idée d’une réglementation technique ou morale, pour le repérage de ce qui est métaphorométonymique de l’opération symboligène : la psychanalyse en intension c’est la fonction de la parole elle-même.
Il faut sans cesse refonder la psychanalyse comme on refonde la peinture, la musique ou l’écriture. C’est pourquoi Lacan a subverti la traditionnelle « psychanalyse didactique » par la dimension conceptuelle de psychanalyse pure. En conséquence, il y a, chevillée au discours psychanalytique, moins une définition de la psychanalyse (les critères techniques, le protocole, les critères théoriques) que la reconnaissance d’un passage, d’un dévoilement. On est passé de la reconnaissance d’un savoir appris (la malice, le bon élève) à un savoir produit en toute singularité ; un savoir sans équivalent dit Lacan, « crû en son propre ».
La question de l’auteur est donc inévitable. Pas au sens fétichisé que l’on donne ordinairement à cette fonction – encore qu’elle ne soit pas négligeable dans sa portée d’authentification – mais plutôt dans le sens d’être auteur d’un bon mot, d’une œuvre quelle qu’elle soit, même triviale et privée. Les dimensions de l’auteur et de l’œuvre sont au cœur de toute psychanalyse dès lors qu’elle touche à l’au-delà de l’Œdipe.
Il y a pour chaque analysant un Réel en jeu. Au moins un bout de réel propre à son histoire subjective, déterminant de sa singularité. C’est dire qu’il y a une vérité inaliénable pour chacun prise dans ce réel, qu’il faudra passer au vrai-semblant d’un savoir en l’évidant de sa jouissance. Voilà la matrice de l’opération de réinvention de la psychanalyse requise de la part de chaque psychanalyste.
Si, malgré l’expérience de la revue Scilicet et de l’anonymat voulu par Lacan, la question de l’auteur insiste tant, c’est qu’elle est le corollaire de la nécessité pour chaque psychanalyste d’avoir à réinventer la psychanalyse – et même d’en inventer une nouvelle part. C’est-à-dire, grâce à sa cure, de subjectiver le discours psychanalytique avec les signifiants de sa propre histoire. Comme l’artiste, l’analyste est nommé par son œuvre.
Cette orientation dans la psychanalyse suppose des options tranchées. Nous pouvons en énoncer quelques-unes :
  • on ne traite pas tant le réel par du symbolique, que l’on crée du symbolique avec du réel;
  • la Loi qui nous importe n’est pas la loi déjà dite, abâtardie dans ses formulations et ses usages incertains, mais la Loi en train de s’écrire dans et par la cure ;
  • la Loi s’écrit à partir d’une épreuve de l’impossible comme tel. L’impossible ne se déduit pas de l’interdit, c’est au contraire l’interdit qui se déduira de l’impossible ;
  • cette conception de la praxis psychanalytique implique fondamentalement qu’il y a une orientation dans le Réel. C’est notre mythologie.
Pour autant, il ne s’agit pas de dévaluer la nécessité des connaissances, du savoir psychanalytique déjà constitué, et de leur transmission.
L’enseignement de la psychanalyse transmet quelque chose de nécessaire pour être psychanalyste, mais, et c’est là la difficulté, il ne transmet pas la psychanalyse. Cette nécessité est directement impliquée par l’aphorisme lacanien : « l’analyste ne s’autorise que de lui-même ». Si le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, ce n’est pas hors, c’est dans le discours psychanalytique ; il s’autorise de lui-même dans le rapport de résistance indispensable que lui offre la doctrine. La liberté de l’acte psychanalytique, pour être réelle, doit être arrachée à la doctrine. Elle n’est ni octroyée, ni donnée. Les transgressions indispensables de la cure-type ne sont autorisées par personne. On ne s’autorise que de son jugement. Dès lors, qu’est-ce que s’autoriser ? En quoi est-ce différent d’un caprice ? Comment chaque psychanalyste s’en rend-il raison à lui-même ?
Ainsi s’ouvre l’espace et la nécessité de ce que nous pourrions appeler, faute de mieux, l’auto-contrôle continu. C’est un point fondamental : je peux rester psychanalyste si je me prouve régulièrement que je suis capable de « contrôle ». Je n’évoque pas seulement la pratique répertoriée du contrôle avec un autre psychanalyste plus chevronné, mais la possibilité du contrôle que chaque psychanalyste finit par exercer pour lui-même quand se produit l’écart à partir duquel il peut lire, dans la singularité de chaque transfert, si la jouissance dans laquelle il est pris l’empêche d’entendre, ou bien bloque la cure parce qu’il occupe moïquement à son insu la place de l’Autre quand il doit au contraire l’évider de ses enjeux personnels. Le contrôle, c’est s’assurer épisodiquement qu’on entend son patient. C’est une position subjective : s’entendre entendre. La règle fondamentale s’applique aussi au psychanalyste, qui écoute de cette place ouverte par son analyse : en tant que psychanalysant, c’est-à-dire en coupant dans l’inertie ou le ronron de la doxa. Tant que ceci continue de se produire, on peut rester psychanalyste.
Une autre fonction du corpus théorique de la psychanalyse tient à ce phénomène paradoxal que la liberté dans la formation du psychanalyste, indispensable à bien des égards, n’est en rien garante d’une liberté dans la disposition de son art. Cette liberté ne tient pas à une liberté absolue dans la formation, parce que la pente naturelle c’est le régime du Surmoi généralisé. Il y a un effet d’homéostase et de saturation imaginaire dans les institutions psychanalytiques – ce que Leclaire appelait agencement collectif des résistances. Or l’édification de la doctrine est aussi affaire d’écriture, qui inscrit tous les bouts de Réel passés par chaque psychanalyste, qui ne peuvent au mieux que se mi-dire. La capitalisation théorique est alors le rappel de la fonction du désir; elle fonctionne comme un cran d’arrêt dans la soumission aux idéaux relayés par le groupe.
Il est vrai qu’elle peut fonctionner à l’inverse comme doxa, mais on ne peut brader pour autant cette fonction d’arrêt dans la saturation imaginaire qui peut se produire quand chacun peut prendre son temps subjectif quant au savoir psychanalytique. On doit prendre son temps, mais la confrontation à ce savoir est indispensable. À cette condition, l’association psychanalytique est le lieu de collection et de partage des savoirs. C’est pourquoi le collectif doit proposer des outils d’inscription qui répondent à des strates différentes d’élaboration, qui vont du texte-symptôme jusqu’à celui qui a valeur d’écrit.
Il faut insister aujourd’hui sur la nécessité de la doctrine et du passage par les associations de psychanalystes malgré leurs effets négatifs, car quelque chose d’une analyse dite didactique ne peut se résoudre qu’à ce joint entre le privé de la cure et le public du groupe où l’analyste risque son énonciation. À ce prix, l’analyse de l’analyste lui permettra de ne plus être persécuté par sa jouissance – c’est-à-dire d’être au clair avec son désir. Le franchissement de terreur et sa levée offrent un double gain : pouvoir s’appuyer sur sa machinerie inconsciente, et pouvoir écouter ses patients en apprenant d’eux la psychanalyse.
J’ai développé la double nécessité d’une passe personnelle et du savoir « objectif » de la psychanalyse. On peut y reconnaître les deux dimensions de l’énoncé et de l’énonciation. Lacan en a produit une articulation décisive dès la première séance du séminaire Les formations de l’inconscient [2]. Je le souligne, car elle institue la cure et la théorie comme fabriques de vérité. Il s’agit à ce moment-là des premiers balbutiements du graphe, et à mon avis ils sont déterminants. Lacan part du croisement entre deux états du signifiant, la chaîne signifiante brute (disons le phonème) et le discours rationnel (disons la réalité commune). Lacan est très clair, seul le double croisement des deux lignes, la conjonction du discours avec le signifiant comme créateur du sens, est productrice de vérité. Autrement dit, et c’est ça la base du graphe, la vérité est liée à une rencontre du Réel du Symbolique. Sans cette traversée du code, c’est le moulin à parole et le ronron de la répétition, alors que la vérité est là où il y a du nouveau. Ce premier jet du graphe fait équivaloir la vérité, le sens du Réel, une théorie de l’auteur… et, tout compte fait, une théorie de la lecture, puisque le graphe, ici, rend très bien compte de la façon dont le plus communément on reste arrêté à la surface des mots. On ne passe pas à travers l’irréductible du signifiant dans la lettre pour en arracher le sens du Réel.
La vérité passe par le signifiant; un mot n’en remplace pas un autre, le synonyme est un leurre. En fait, le plus ordinairement, on ne sait pas lire. La formation du psychanalyste c’est ça : pouvoir apprendre du fou, du névrosé ou de l’enfant en même temps qu’on apprend à lire.
Lacan fait d’une théorie de l’auteur la base du graphe. C’est le socle du graphe sur lequel viendront s’empiler tous les éléments de la refondation lacanienne : le miracle de la métaphore naturelle, la théorie du désir inconscient, l’aliénation de l’objet métonymique et la fonction du phallus, l’Autre pris comme sujet, la théorie du père dans le complexe d’Œdipe, etc. Lacan établit son graphe sur une théorie de l’auteur; prendre au sérieux la formation du psychanalyste, c’est prendre au sérieux la dimension d’auteur. À cette condition, ce qu’on apprend de théorie ou de savoir-faire ne reste pas inutile.
Une telle insistance sur la dimension d’auteur peut agacer. Mais on doit souligner que le psychanalyste ne peut pas se contenter du savoir obscur que véhicule à son insu la tradition : il est préférable de ne pas réaliser le fantasme. D’un psychanalyste, on attend qu’il le sache vraiment; qu’il sache pourquoi il en est ainsi, et qu’il puisse le formuler – c’est-à-dire qu’il nous parle depuis Colone.
Toute analyse doit approcher réellement de ce savoir, mais avec tact car il y a des risques. C’est cependant exigible pour l’analyse de l’analyste qui, de ce fait, ne doit pas être conduite dans le sens d’empêcher ou d’interdire la réalisation du fantasme. La spécificité psychanalytique dans la production du savoir suppose alors une traversée de la douleur d’exister : l’existence pure, sans désir, quasi mélancolique, qui suit une telle réalisation. Or, c’est par la production d’une œuvre qu’on sort de cette douleur, ce qui vient comme la signature singulière dans la création du savoir. Bien qu’ancestral, c’est alors un savoir nouveau.
En tant que « didactique », une psychanalyse est le bain lustral où renaît dans l’actuel le savoir archaïque sur les liens du sexuel avec la vie et avec la mort.
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NOTES
 
[1] Jean Oury et Marie Depussé, À quelle heure passe le train ?, Calmann-Lévy, p. 19.
[2] Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’insconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 14.
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[2]
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