2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
La fabrique de vérité
Olivier Grignon
« Si un infirmier, ou un psychiatre, n’est pas capable d’être soigné par
les malades, il vaut mieux qu’il foute le camp
[1] », dit Jean Oury dans ses
entretiens avec Marie Depussé. C’est une façon imagée, mais peut-être n’y
a-t-il pas une façon plus concise, plus radicale, de résumer les enjeux de la
formation du psychanalyste. Ou encore, peut-être n’y a-t-il que la psychanalyse pour répondre à de tels enjeux. Qu’elle prépare à ça, qu’elle le permette; à tout le moins qu’elle ne l’empêche pas.
Je pense que c’est exactement de cet ordre d’exigence dont répond
Lacan, quand il affirme la nécessité de nouer la psychanalyse en extension
sur la psychanalyse en intension.
Le frayage de Freud est à renouveler sans cesse, parce que, comme le
dit Lacan, la pensée de Freud c’est son expérience. Toute pensée psychanalytique est donc tributaire d’une expérience. C’est pourquoi Lacan a
refondé la psychanalyse sur ce qu’il a appelé une expérience privilégiée
exceptionnelle et dangereuse de Freud : la découverte de l’inconscient
(rêve de l’injection d’Irma). Cette découverte est à renouveler par chaque
psychanalyste, elle n’a donc lieu qu’un par un, c’est une difficulté structurelle dans la gestion collective de la formation des psychanalystes.
L’ensemble de ce qui forme un psychanalyste vise à permettre qu’il y
ait un psychanalyste dans ce qui est pratiqué à ce titre par qui s’est engagé
à diriger une cure. C’est un point critique, puisqu’il est plus pertinent
d’identifier le psychanalyste que la psychanalyse. Il ne s’agit pas tant de
définir dogmatiquement si ce qui est pratiqué est, ou non, de la psychanalyse, que de savoir s’il y a un psychanalyste dans ce qui est pratiqué. Là, il
ne s’agit plus de définir les limites de la psychanalyse, il s’agit d’affirmer
que les limites de la psychanalyse sont dans le psychanalyste ; elles sont
dans la transmission de ce qui fera émerger le désir de l’analyste, qui est ce
qui fait trait, depuis Freud, chez tous les freudiens. Il y a là, commun à tous
les freudiens, quelque chose qui tient à une effectuation, un passage, plus
qu’à du « didactique ». Pas à l’apprentissage d’un savoir, mais plutôt à un
savoir singulier produit chez l’analyste par cette effectuation. Lacan était
particulièrement ouvert au savoir-faire de chacun, quelle qu’en soit l’ap-parente hétérodoxie. Nous sommes contraints d’abandonner l’idée d’une
réglementation technique ou morale, pour le repérage de ce qui est métaphorométonymique de l’opération symboligène : la psychanalyse en
intension c’est la fonction de la parole elle-même.
Il faut sans cesse refonder la psychanalyse comme on refonde la peinture, la musique ou l’écriture. C’est pourquoi Lacan a subverti la traditionnelle « psychanalyse didactique » par la dimension conceptuelle de
psychanalyse pure. En conséquence, il y a, chevillée au discours psychanalytique, moins une définition de la psychanalyse (les critères techniques, le
protocole, les critères théoriques) que la reconnaissance d’un passage, d’un
dévoilement. On est passé de la reconnaissance d’un savoir appris (la
malice, le bon élève) à un savoir produit en toute singularité ; un savoir
sans équivalent dit Lacan, « crû en son propre ».
La question de l’auteur est donc inévitable. Pas au sens fétichisé que
l’on donne ordinairement à cette fonction – encore qu’elle ne soit pas négligeable dans sa portée d’authentification – mais plutôt dans le sens d’être
auteur d’un bon mot, d’une œuvre quelle qu’elle soit, même triviale et privée. Les dimensions de l’auteur et de l’œuvre sont au cœur de toute psychanalyse dès lors qu’elle touche à l’au-delà de l’Œdipe.
Il y a pour chaque analysant un Réel en jeu. Au moins un bout de réel
propre à son histoire subjective, déterminant de sa singularité. C’est dire
qu’il y a une vérité inaliénable pour chacun prise dans ce réel, qu’il faudra
passer au vrai-semblant d’un savoir en l’évidant de sa jouissance. Voilà la
matrice de l’opération de réinvention de la psychanalyse requise de la part
de chaque psychanalyste.
Si, malgré l’expérience de la revue Scilicet et de l’anonymat voulu par
Lacan, la question de l’auteur insiste tant, c’est qu’elle est le corollaire de la
nécessité pour chaque psychanalyste d’avoir à réinventer la psychanalyse
– et même d’en inventer une nouvelle part. C’est-à-dire, grâce à sa cure, de
subjectiver le discours psychanalytique avec les signifiants de sa propre
histoire. Comme l’artiste, l’analyste est nommé par son œuvre.
Cette orientation dans la psychanalyse suppose des options tranchées.
Nous pouvons en énoncer quelques-unes :
- on ne traite pas tant le réel par du symbolique, que l’on crée du symbolique avec du réel;
- la Loi qui nous importe n’est pas la loi déjà dite, abâtardie dans ses formulations et ses usages incertains, mais la Loi en train de s’écrire dans et
par la cure ;
- la Loi s’écrit à partir d’une épreuve de l’impossible comme tel. L’impossible ne se déduit pas de l’interdit, c’est au contraire l’interdit qui se
déduira de l’impossible ;
- cette conception de la praxis psychanalytique implique fondamentalement qu’il y a une orientation dans le Réel. C’est notre mythologie.
Pour autant, il ne s’agit pas de dévaluer la nécessité des connaissances,
du savoir psychanalytique déjà constitué, et de leur transmission.
L’enseignement de la psychanalyse transmet quelque chose de nécessaire pour être psychanalyste, mais, et c’est là la difficulté, il ne transmet
pas la psychanalyse. Cette nécessité est directement impliquée par l’aphorisme lacanien : « l’analyste ne s’autorise que de lui-même ». Si le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, ce n’est pas hors, c’est dans le
discours psychanalytique ; il s’autorise de lui-même dans le rapport de
résistance indispensable que lui offre la doctrine. La liberté de l’acte psychanalytique, pour être réelle, doit être arrachée à la doctrine. Elle n’est ni
octroyée, ni donnée. Les transgressions indispensables de la cure-type ne
sont autorisées par personne. On ne s’autorise que de son jugement. Dès
lors, qu’est-ce que s’autoriser ? En quoi est-ce différent d’un caprice ? Comment chaque psychanalyste s’en rend-il raison à lui-même ?
Ainsi s’ouvre l’espace et la nécessité de ce que nous pourrions appeler,
faute de mieux, l’auto-contrôle continu. C’est un point fondamental : je
peux rester psychanalyste si je me prouve régulièrement que je suis
capable de « contrôle ». Je n’évoque pas seulement la pratique répertoriée
du contrôle avec un autre psychanalyste plus chevronné, mais la possibilité du contrôle que chaque psychanalyste finit par exercer pour lui-même
quand se produit l’écart à partir duquel il peut lire, dans la singularité de
chaque transfert, si la jouissance dans laquelle il est pris l’empêche d’entendre, ou bien bloque la cure parce qu’il occupe moïquement à son insu la
place de l’Autre quand il doit au contraire l’évider de ses enjeux personnels. Le contrôle, c’est s’assurer épisodiquement qu’on entend son patient.
C’est une position subjective : s’entendre entendre. La règle fondamentale
s’applique aussi au psychanalyste, qui écoute de cette place ouverte par
son analyse : en tant que psychanalysant, c’est-à-dire en coupant dans
l’inertie ou le ronron de la doxa. Tant que ceci continue de se produire, on
peut rester psychanalyste.
Une autre fonction du corpus théorique de la psychanalyse tient à ce
phénomène paradoxal que la liberté dans la formation du psychanalyste,
indispensable à bien des égards, n’est en rien garante d’une liberté dans la
disposition de son art. Cette liberté ne tient pas à une liberté absolue dans
la formation, parce que la pente naturelle c’est le régime du Surmoi généralisé. Il y a un effet d’homéostase et de saturation imaginaire dans les institutions psychanalytiques – ce que Leclaire appelait agencement collectif
des résistances. Or l’édification de la doctrine est aussi affaire d’écriture,
qui inscrit tous les bouts de Réel passés par chaque psychanalyste, qui ne
peuvent au mieux que se mi-dire. La capitalisation théorique est alors le
rappel de la fonction du désir; elle fonctionne comme un cran d’arrêt dans
la soumission aux idéaux relayés par le groupe.
Il est vrai qu’elle peut fonctionner à l’inverse comme doxa, mais on ne
peut brader pour autant cette fonction d’arrêt dans la saturation imaginaire
qui peut se produire quand chacun peut prendre son temps subjectif quant
au savoir psychanalytique. On doit prendre son temps, mais la confrontation à ce savoir est indispensable. À cette condition, l’association psychanalytique est le lieu de collection et de partage des savoirs. C’est pourquoi
le collectif doit proposer des outils d’inscription qui répondent à des strates
différentes d’élaboration, qui vont du texte-symptôme jusqu’à celui qui a
valeur d’écrit.
Il faut insister aujourd’hui sur la nécessité de la doctrine et du passage
par les associations de psychanalystes malgré leurs effets négatifs, car
quelque chose d’une analyse dite didactique ne peut se résoudre qu’à ce
joint entre le privé de la cure et le public du groupe où l’analyste risque son
énonciation. À ce prix, l’analyse de l’analyste lui permettra de ne plus être
persécuté par sa jouissance – c’est-à-dire d’être au clair avec son désir. Le
franchissement de terreur et sa levée offrent un double gain : pouvoir s’appuyer sur sa machinerie inconsciente, et pouvoir écouter ses patients en
apprenant d’eux la psychanalyse.
J’ai développé la double nécessité d’une passe personnelle et du savoir
« objectif » de la psychanalyse. On peut y reconnaître les deux dimensions
de l’énoncé et de l’énonciation. Lacan en a produit une articulation décisive
dès la première séance du séminaire
Les formations de l’inconscient
[2]. Je le
souligne, car elle institue la cure et la théorie comme fabriques de vérité. Il
s’agit à ce moment-là des premiers balbutiements du graphe, et à mon avis
ils sont déterminants. Lacan part du croisement entre deux états du signifiant, la chaîne signifiante brute (disons le phonème) et le discours rationnel (disons la réalité commune). Lacan est très clair, seul le double
croisement des deux lignes, la conjonction du discours avec le signifiant
comme créateur du sens, est productrice de vérité. Autrement dit, et c’est
ça la base du graphe, la vérité est liée à une rencontre du Réel du Symbolique. Sans cette
traversée du code, c’est le moulin à parole et le ronron de
la répétition, alors que la vérité est là où il y a du nouveau. Ce premier jet
du graphe fait équivaloir la vérité, le sens du Réel, une théorie de l’auteur… et, tout compte fait, une théorie de la lecture, puisque le graphe, ici,
rend très bien compte de la façon dont le plus communément on reste
arrêté à la surface des mots. On ne passe pas à travers l’irréductible du
signifiant dans la lettre pour en arracher le sens du Réel.
La vérité passe par le signifiant; un mot n’en remplace pas un autre,
le synonyme est un leurre. En fait, le plus ordinairement, on ne sait pas lire.
La formation du psychanalyste c’est ça : pouvoir apprendre du fou, du
névrosé ou de l’enfant en même temps qu’on apprend à lire.
Lacan fait d’une théorie de l’auteur la base du graphe. C’est le socle du
graphe sur lequel viendront s’empiler tous les éléments de la refondation
lacanienne : le miracle de la métaphore naturelle, la théorie du désir
inconscient, l’aliénation de l’objet métonymique et la fonction du phallus,
l’Autre pris comme sujet, la théorie du père dans le complexe d’Œdipe, etc.
Lacan établit son graphe sur une théorie de l’auteur; prendre au sérieux la
formation du psychanalyste, c’est prendre au sérieux la dimension d’auteur. À cette condition, ce qu’on apprend de théorie ou de savoir-faire ne
reste pas inutile.
Une telle insistance sur la dimension d’auteur peut agacer. Mais on
doit souligner que le psychanalyste ne peut pas se contenter du savoir obscur que véhicule à son insu la tradition : il est préférable de ne pas réaliser
le fantasme. D’un psychanalyste, on attend qu’il le sache vraiment; qu’il
sache pourquoi il en est ainsi, et qu’il puisse le formuler – c’est-à-dire qu’il
nous parle depuis Colone.
Toute analyse doit approcher réellement de ce savoir, mais avec tact
car il y a des risques. C’est cependant exigible pour l’analyse de l’analyste
qui, de ce fait, ne doit pas être conduite dans le sens d’empêcher ou d’interdire la réalisation du fantasme. La spécificité psychanalytique dans la
production du savoir suppose alors une traversée de la douleur d’exister :
l’existence pure, sans désir, quasi mélancolique, qui suit une telle réalisation. Or, c’est par la production d’une œuvre qu’on sort de cette douleur, ce
qui vient comme la signature singulière dans la création du savoir. Bien
qu’ancestral, c’est alors un savoir nouveau.
En tant que « didactique », une psychanalyse est le bain lustral où
renaît dans l’actuel le savoir archaïque sur les liens du sexuel avec la vie et
avec la mort.
[1]
Jean Oury et Marie Depussé,
À quelle heure passe le train ?, Calmann-Lévy, p. 19.
[2]
Lacan
, Le Séminaire, Livre V,
Les formations de l’insconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 14.