2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Passe, fin d’analyse et Lettre volée
Gisèle Chaboudez
Passe et fin d’analyse sont parfois peu distinguées dans l’idée que l’on
s’en fait couramment, où l’on pense par exemple que l’on termine sa psychanalyse, puis que l’on commence à « faire l’analyste », l’un et l’autre en
somme d’un seul mouvement. Pourtant en pratique le moment de la passe
se situe durant le parcours d’une analyse, assez avancée, alors que la fin de
cette analyse est bien ultérieure, sauf accident. Nous savons par exemple
combien Lacan les distinguait en acte au point de n’arrêter jamais une analyse au moment où l’analysant décidait de commencer une pratique d’analyste. Bien plutôt la redoublait-il d’une proposition de contrôle, la
poursuite de l’analyse elle-même se faisant sur des années. Nos pratiques
nous confirment toujours plus avant ce temps nécessaire d’analyse au-delà
du passage à l’analyste, qui se chiffre généralement en années. Dès lors de
quoi s’agit-il ?
On pourrait certes penser que cela ne constitue que le temps nécessaire
de perlaboration, et que l’étape d’analyse exigible au-delà de la passe n’est
que le temps d’élaborer quelque chose qui a d’ores et déjà eu lieu. Dans ce
cas passe et fin d’analyse ne seraient séparées que par le processus nécessaire pour que la passe s’installe, et elles n’auraient lieu d’être distinguées
que par ce temps. Il faut dire que le nombre de formulations chez Lacan,
qui ont semblé, longtemps, faire de la fin d’analyse et de la passe une seule
et même chose, a sûrement contribué largement à ce que nous le fassions
nous-mêmes. Cependant certaines propositions, peu nombreuses, s’avèrent en y regardant de près les distinguer nettement.
Tout d’abord il y a une différence notable entre deux types d’énoncés
de Lacan, séparés par un intervalle sensible. L’un est le modèle même de ce
qui est formulé au moment de la proposition et date de 1968 : « Celui qui,
à la fin d’une analyse didactique relève, si je puis dire, le gant de cet acte,
nous ne pouvons pas omettre que c’est
sachant ce que son analyste est
devenu dans l’accomplissement de cet acte »… et plus loin « … de ce sujet
supposé savoir qu’il ne peut que reprendre comme condition de tout acte
analytique, lui
sait à ce moment que j’ai appelé la passe, que là est le désêtre
qui par lui, le psychanalysant, a frappé l’être de l’analyste
[1]. » Ici Lacan
postule qu’au moment même de la passe, soit l’inauguration du passage à
l’analyste, le passant sait ce que son analyste est devenu pour lui et à cause
de lui. L’autre fragment, de 1972, formule quelque chose de tout autre, à
partir de la même question : « Comment est-ce qu’un psychanalysant peut
jamais avoir envie de devenir psychanalyste ? C’est impensable, ils y arrivent comme des billes dans un jeu de tric-trac, sans avoir la moindre idée
de ce qui leur arrive. Quand ils y sont, là quelque chose s’éveille
[2]. » La différence, essentielle, porte donc sur le savoir. Certes dans le premier cas, il
s’agit de ce qui arrive à l’analyste et dans le second de ce qui arrive à l’analysant. Mais dans les deux cas il s’agit de savoir, et Lacan semble donc être
revenu sur le fait que le passant, dans le moment même de la passe, savait.
Le passant sans le savoir
En effet peut-on dire que le passant à ce moment sait ce dont il s’agit,
sait ce qui lui arrive et ce qui arrive à l’analyste ? Le non-savoir est au
contraire ce qui nous semble marquer la passe comme telle. Il y a certitude,
connaissance, compréhension soudaine, levée de refoulement brutale,
interprétation tout à coup aisée de chaque rêve, familiarité avec le jeu de
l’inconscient, mais s’agit-il de savoir ? Si la passe en effet consiste dans ce
que Lacan a appelé la reprise du flambeau du sujet supposé savoir, et si le
passant ne reprend ce flambeau que pour autant qu’il est tombé, pour
autant qu’il le ramasse pourrait-on dire, cela revient-il simplement à un
relais qui n’aurait qu’à être passé en toute connaissance de cause, ou plutôt en savoir de cause ? Certainement pas. Il apparaît au contraire que
l’analysant dans ce moment de la passe ne ramasse ce flambeau, le porte à
son tour, que pour oublier qu’il est tombé. Il ne le reprend que pour autant
qu’il refuse absolument de savoir qu’il est à terre, un refus si catégorique
qu’il ne peut pas même s’appeler refoulement. Le moment inaugural de la
passe se caractériserait par cette sorte de refus quasi forclusif de ce qui
apparaît comme chute du sujet supposé savoir. La décision, toujours un
peu agitée ou exaltante de commencer à faire l’analyste, ne revêt cette
allure que pour autant qu’elle doit se hâter pour ne pas savoir quelque
chose. Se hâter de faire l’analyste, de donner corps au sujet supposé savoir,
avant de savoir qu’un tel sujet n’existe pas, qu’il n’était qu’une supposition, précisément, qui soutenait le processus analytique et à laquelle l’analyste se prêtait, mais qui s’est défaite, et avec elle l’être de ce sujet. Ce que
Lacan a appelé désêtre frappant l’analyste est donc certes entraperçu, dans
la vivacité, la netteté de l’éclair, mais aussitôt l’analysant est plongé dans
l’être, l’être de ce même sujet supposé savoir qu’il soutient désormais à sa
place, et dans l’être il oublie ou rejette le désêtre de l’Autre.
Si l’on postule que ce n’est qu’en fin d’analyse, soit un temps logique et
chronologique plus tard, que nous pouvons parler de savoir, dans ce cas
que s’opère-t-il dans l’intervalle ? Est-ce seulement le temps pour le savoir ?
Ou encore est-ce seulement effet de deuil, comme Lacan l’envisage ainsi
dans
L’Étourdit ? « L’analysant ne termine qu’à faire de l’objet
a le représentant de la représentation de son analyste. C’est donc autant que son deuil
dure de l’objet
a auquel il l’a enfin réduit, que le psychanalyste persiste à
causer son désir : plutôt maniaco-dépressivement. C’est l’état d’exultation
que Balint, à le prendre à côté, n’en décrit pas moins bien : plus d’un “succès thérapeutique” trouve là sa raison, et substantielle éventuellement. Puis
le deuil s’achève. Reste le stable de la mise à plat du phallus, soit de la bande
où l’analyse trouve sa fin, celle qui assure son sujet supposé du savoir
[3]. »
Voici ici clairement dit ce en quoi consistent les deux moments distincts,
passe et fin d’analyse, et ce qui s’effectue entre les deux, un deuil concernant
la réduction de l’analyste à l’objet
a, un reste concernant la mise à plat du
phallus, et là seulement le savoir pour le sujet supposé.
D’ores et déjà nous serions fondés à voir dans ces formulations une
suffisante élaboration de ce que nous rencontrons comme expérience du
moment de la passe dans nos pratiques, pour autant qu’elle traduisent bien
et ce temps d’exultation et ce temps d’oscillation qui s’ensuivent, et ce
deuil sensible avec sa raison. Cette oscillation peut être comprise d’ailleurs
comme se produisant entre le refus de savoir et l’insistance de cette révélation, entre manie pour l’un et dépression pour l’autre, avec entre chacun de
ces temps la réitération d’une même réponse : faire exister le sujet supposé
du savoir en son nom. Ce fragment particulièrement détaillé et clair de
L’étourdit ne mentionne cependant que l’effectuation d’un deuil, et le temps
nécessaire pour que cet état d’exultation laisse place à non pas une dépression mais un « à plat » durable, et un savoir : il n’y a pas là semble-t-il de
coupure supplémentaire désignée.
Pourtant il semble que la fin d’analyse comme telle, soit lorsque le
moment de la passe s’achève, ne puisse être produite qu’à l’aide d’une coupure de plus, et qu’elle constitue un temps logique autre. Lorsque Lacan
avance par exemple que la fin de l’analyse, c’est quand on a deux fois
tourné en rond
[4], ou encore lorsqu’il fait remarquer que l’objectivation de
l’inconscient dans la passe nécessite un redoublement
[5], tout cela nous
porte à croire qu’il n’y a pas là un simple processus de deuil.
Dès lors comment articuler cette fin au regard de ce que le moment de
la passe a produit, et ce qu’elle exige pour être conclue ? Comment situer
ce que la fin d’analyse conserve du moment de la passe, et ce qui en passe ?
Une réflexion tardive de Lacan à propos d’un commentaire sur la
passe à partir de
La lettre volée, présenté à son séminaire en 1977, nous a
incité à reconsidérer ce texte de ce point de vue. Il trouvait « divinatoire »
que Alain Didier-Weill, l’auteur de ce commentaire, ait pu relier la passe
avec
La lettre volée
[6]. Il constatait même que celui-ci avait dans cet écrit,
trouvé l’appel qui à lui, Lacan, lui avait fait répondre par la passe.
Sans reprendre ici la lecture du
Séminaire sur « La lettre volée
[7] », dont
les points fondamentaux sont bien connus, posons aussitôt la question : si
le passant peut être représenté comme celui qui franchit le pas de faire le
sujet supposé savoir, où est-il dans ce texte ? Nous avons affaire à un
ministre qui s’empare sous les yeux mêmes de sa Reine d’une lettre la compromettant, à des fins de chantage, et ce en présence du Roi qui n’a rien vu.
Un détective engagé par la Reine trouve, grâce à son habileté, la cachette de
la lettre chez le ministre, bien en évidence mais sous l’apparence d’une lettre
sans valeur, et s’en empare presque sous les yeux du ministre. L’affaire est
pratiquement close, hormis un message laissé à la place de la lettre reprise.
Lacan a dès longtemps comparé l’acte du psychanalyste à celui de
Dupin le détective, qui lui aussi se fait payer pour porter les lettres en souffrance de l’inconscient
[8], et il a repris le texte de Poe, pour y interpréter, non
sans critique d’ailleurs, l’action de Dupin du point de vue du psychanalyste, précisément.
Dès lors, on peut être fondé à trouver dans la position du ministre
quelque chose qui évoque ce qui est en question pour le passant. Celui qui
franchit le pas de faire l’analyste auprès d’autres, à un moment donné de
sa propre analyse, peut en effet être considéré comme celui qui s’empare
d’une lettre laissée à sa portée, celle pourrait-on dire du sujet supposé
savoir. Et tout comme le ministre il se pare de cette lettre, de ce signifiant,
de l’être qu’elle lui confère. Si le passant s’empare, et se pare, de cette lettre,
disions-nous, c’est pour autant qu’il ne veut pas voir la supposition de
savoir tomber de là où il l’avait tout d’abord placée, à la place de son analyste. Il se pare de cet être du sujet supposé savoir pour autant qu’il a chu
de l’Autre, laissant à cette place non pas rien mais ce qui se présente sous
quelque forme de déchet, qu’évoque aussi bien ce qu’est devenue la Reine
à l’instant où le regard du ministre sur sa position difficile quant à son
secret la fait déchoir. Le passant s’en empare donc parce que c’est la seule
solution qu’il trouve pour refuser de savoir que le sujet supposé savoir, en
tombant, s’est avéré inconsistant, et que cette chute n’est pas simplement
une mauvaise manœuvre, par exemple, de son analyste.
Mais si cette lecture paraît en premier aperçu valide, elle ne peut l’être
cependant que si elle nous porte au-delà et nous apprend quelque chose sur
la passe, notamment dans ce qui la distingue de la fin d’analyse. Lacan a
avancé, de façon relativement surprenante alors, que la possession de cette
lettre avait sur le ministre un effet féminisant, ce qu’il étayait autour d’une
sorte d’inaction, d’indolence, alors même que par ailleurs ce ministre se sert
bel et bien de la lettre à des fins de pouvoir. Or le passant quant à lui est à
ce moment dans une jouissance de l’être, qui est aussi bien féminisante,
l’être que lui confère la lettre, mais pas uniquement. Il a basculé dans cette
sorte d’exultation qui tient précisément, comme Lacan le soulignait, à ce
qu’il a fait de l’analyste le représentant de la représentation de l’objet a, mais
aussi à ce que le sujet supposé savoir qui s’était révélé caduque, inconsistant, existe de nouveau bel et bien, d’une tout autre manière, à sa place à lui,
pour autant qu’il s’en fait le support, le représentant. Il s’est en somme
donné pour mission de se consacrer à l’existence d’un tel sujet, en s’en faisant le chantre et l’exemple, au moment même où cette existence s’avère
douteuse, où la presque certitude s’est formée qu’elle n’a pas lieu. Dès lors
cet acte est une négation en acte, négation de ce qui a été entraperçu, voire
révélé brutalement dans une lumière saisissante. Et la première réponse, la
seule réponse alors que peut faire le passant est d’effectuer cette torsion par
laquelle il trouve, en faisant à son tour l’analyste, à nier ce qui s’est révélé à
partir de son analyste, pour sauver en quelque sorte ce sujet supposé. « Le
sujet supposé savoir existe quand même, la preuve, je lui donne corps. »
Ainsi l’accès à la position d’analyste ne se produirait tout d’abord qu’en
refusant ce que l’analyse révèle. Le soupçon d’imposture que l’on pourrait
voir là tombe aussitôt si l’on songe qu’il y s’agit de foi, et qu’il n’y aurait en
somme que cette voie tout d’abord pour devenir analyste. L’imposture ne
commencerait que si cette entrée reste l’ordinaire de l’acte analytique, si le
vol de la lettre perdure.
Que se passe-t-il ensuite, si nous continuons d’interroger cet appel
qu’a constitué pour Lacan son commentaire de La lettre volée ? La lettre est
reprise au ministre, il ne saura pas aussitôt qu’il ne l’a plus, et continuera
dans l’intervalle à agir comme s’il l’avait. Dupin prévoit qu’il s’exposera
ainsi à la chute et au ridicule, ce que Lacan conteste. Le ministre interrogera
ses cartes, saura à un moment qu’il ne l’a plus, que son pouvoir a cessé, et
au mieux il s’en tirera avec l’amour de la Reine une fois qu’elle l’aura
vaincu, au pire, il la haïra.
Or le passant se verra plus tard lui aussi reprendre la lettre du sujet
supposé savoir, et c’est là la coupure supplémentaire que l’on peut supposer comme clôture du moment de la passe. La poursuite de l’analyse audelà du passage à l’analyste est nécessaire pour autant que ce sujet supposé
savoir qui a déjà chu de l’Autre, l’analyste, doit choir aussi de l’analysant,
si l’on peut dire, c’est-à-dire qu’il vienne à constater que ce sujet il ne l’est
pas non plus, que cette lettre il ne l’a pas. Une interprétation supplémentaire reprend cette lettre au passant, sans qu’il le sache aussitôt, et sans qu’il
s’effondre plus que le ministre dans la chute ou le ridicule, mais sachant
désormais quelque chose à partir du fait qu’il ne l’a plus, sachant que ce
sujet il ne l’est pas. Si donc le sujet supposé savoir s’est révélé caduque à la
place de l’analyste, puis a fabriqué un nouvel analyste sur le mode de La
lettre volée et plus tard reprise, il ne reste plus alors à celui-ci qu’à en
admettre l’inessentiel. C’est là qu’un désir d’analyste comme tel est forgé,
soit le désir qui persiste à donner support au sujet supposé savoir, non plus
pour en prouver ou en sauver l’existence, mais sachant désormais que c’est
un semblant nécessaire au processus analytique, auquel il se prête mais
qu’il ne saurait incarner.
Voilà ce que le
Séminaire sur« La lettre volée » pourrait en premier lieu
éclairer sur la passe dans son rapport à la fin de l’analyse. Voici ce qui pourrait s’appeler un redoublement afin d’objectiver l’inconscient, ou encore ce
qui s’appelle tourner en rond deux fois. Le sujet supposé savoir fait deux
tours qui tous deux aboutissent à sa chute en deux lieux différents, l’une
lorsque la passe commence, l’autre lorsqu’elle s’achève, avec l’analyse. La
lettre vole deux fois avant d’achever sa course. Mais il y a plus. Lorsque
Lacan reprend ce commentaire en 1971
[9], il va s’en servir pour y montrer
bien d’autres points fondamentaux. Et tout d’abord quelque chose qui permet de saisir ce que peut vouloir dire « reste le stable de la mise à plat du
phallus ». Si en effet dans un contexte analytique, la lettre peut s’équivaloir
au sujet supposé savoir, il n’en reste pas moins qu’elle est aussi et avant
tout le phallus, ce que Lacan n’avait pas mentionné dans un premier
temps. Or ce que le passant traite dans la passe, puis la fin de l’analyse, est
aussi sa position par rapport au phallus et au rapport sexué.
Incidences sur le rapport sexuel
Lacan nous dit alors que la lettre de la Reine se présente comme un
signe de sa jouissance, en tant que jouissance féminine, se manifestant
comme hors de la loi, dès lors que la loi sexuelle ne la contient que comme
équivalente au phallus. Et nous ne savons pas de quel ordre est cette jouissance, mais simplement qu’elle doit être tue, notamment au Roi, et ne s’inscrit en aucun cas dans le cadre de ce rapport sexué étatisé que figure le
couple du Roi et de la Reine, selon l’expression de Lacan. Dès lors cette
lettre est le signe que La femme, celle qui s’inscrirait entièrement dans la loi
de la fonction phallique comme objet ou signifiant phallique, n’existe pas
comme telle. C’est pourquoi la lettre comme signe de cette jouissance a la
valeur du signifiant qu’il n’y a pas d’Autre, définition même de la lettre qui
signale cela en silence. Mais dès lors que le ministre s’en empare, elle
change de nature, et l’on peut penser qu’elle devient le signifiant phallique,
qui certes est encore le signifiant de la jouissance féminine, mais n’est plus
une lettre. Elle est devenue un signifiant du manque de l’Autre, au sens où
c’est ce qui a barre sur la Reine et par là sur le pouvoir, passe la bride à la
Féminité, « à la fois toute-puissante et serve d’être à la merci du Roi
[10] ». En
somme le vol de la lettre, du point de vue du phallus, a pour effet de faire
de ce signe de la jouissance de la femme un signifiant de son manque, grâce
à quoi elle redevient entièrement équivalente au phallus. Le ministre alors,
en possession de ce signifiant phallique pourrait être au sommet de sa virilité, dont ce serait la définition même. Pourtant Lacan nous dit que c’est
plutôt là ce qui le féminise : dès lors qu’il s’est emparé du signe de la
femme, il la rejoint dans son être. Voilà qui complique sérieusement le
schéma du rapport sexué, de cette loi sexuelle que Lacan traduit avec amusement dans la formule dite de la fiction mâle : « On est ce qui a, on a ce
qui est, l’objet féminin
[11]. »
Or le rapport du passant au phallus peut tout à fait être envisagé sur
ce mode : il s’empare lui aussi du signifiant sous lequel il succombe, en tant
que signifiant qu’il n’y a pas d’Autre, il se pare également de ce qui alors
devient le phallus, et s’en trouve féminisé à rejoindre par là l’être de la
femme. Les modes varient selon que le passant est homme ou femme,
puisque l’inexistence de l’Autre n’y a pas la même valeur ni le même effet,
puisque le phallus y manque soit dans l’être soit dans l’avoir, mais le rapport à la jouissance féminine y pose la même question.
Que dire enfin de ce qui se produit lors de la reprise de la lettre ? Lacan
avance que le ministre, de subir ainsi une castration, ne s’en portera pas
plus mal pour fonctionner comme homme, et même que cette castration le
libère en fait de la féminisation qu’il avait subi, et le rend à sa fonction
d’homme. Qu’est-ce à dire ? Dans le rapport à la jouissance féminine un
premier mode de la position masculine, s’inscrivant entièrement dans la
fonction phallique, récuse ce qui de la femme ne s’y inscrit pas, voire s’empare de son signe pour l’y faire rentrer à l’aide de son manque. Mais un audelà peut se produire. Une fois effectuée cette castration au regard de la
jouissance féminine, ce sujet y articule sa jouissance phallique aussi bien
voire mieux. Il peut aimer la Reine, en être aimé, dit Lacan, cas où cette articulation s’effectue. Ou bien il peut la haïr, cas où cette castration est récusée, où cette articulation ne s’effectue pas, et où le sujet se maintient dans
la seule jouissance phallique de la loi sexuelle. Là sont les données de la
mise à plat du phallus, car le signifié comme avoir phallique se détache
alors et cède le pas au signifiant en tant que supporté par la jouissance
phallique.
Dès lors un tour supplémentaire est là aussi effectué. En effet la lettre
comme signe de la jouissance féminine, dès lors qu’elle est hors de la
loi sexuelle, qu’elle ne s’y inscrit pas, objectait en silence au rapport sexué
d’État du Roi et de la Reine, où l’un est ce qui a, et a l’autre, qui est. Cette
objection est en dernier terme la cause du vol de la lettre. Le ministre en la
volant tente de rétablir en son nom à lui, si l’on peut dire, la loi sexuelle qui
semble bafouée au niveau du Roi. Témoin de la castration insue du Roi qui
y est sainement aveugle, au sens de Lacan, le ministre ne l’entend pas de
cette oreille, et entend bien par contre brider la féminité, celle qui lègue ce
phallus de ne l’avoir pas, et la ramener à équivaloir uniquement à ce qui
est, le phallus, à s’inscrire entièrement dans la fonction à ce titre.
Le vol de la lettre peut donc aussi être lu comme la découverte, et son
refus, que le rapport sexué est une fiction, un semblant, tandis qu’au-delà
en termes de jouissance, un réel apparaît brusquement qui montre autre
chose. Là, la femme « toute dans la fonction phallique » s’avère ne pas exister, et l’homme dans son rapport à la jouissance féminine être châtré. Et
loin d’être une exception anecdotique ou une aberration, cette organisation
complexe à différents niveaux est exactement ce qu’il faut, Lacan persistera
à le dire encore en 1978, pour que le rapport sexuel soit tenable, non pas
pour qu’il s’inscrive, mais qu’il réussisse un par un.
Ce que le ministre ne sait pas en effet, mais que le passant vient, lui à
savoir, est que la jouissance féminine, quoique hors de la fonction phallique, n’y objecte pas autant qu’elle le paraît. Une femme est divisée entre
deux jouissances : d’une part elle persiste à occuper sa position dans la
fonction phallique comme objet ou signifiant, tandis que par ailleurs elle
développe également une jouissance qui n’est pas cette trahison que le
conte semble nous montrer chez la Reine – pas plus que l’homme ou le passant n’est cet imposteur qu’est le ministre. Cette jouissance n’est pas ce
secret que l’homme ne saurait découvrir, mais est simplement entre les dits
pour autant que sa logique est autre que celle du discours. Dès lors que la
lettre est reprise au ministre, que cette castration salutaire le rend à sa virilité, cette virilité ne repose plus sur les mêmes bases, ne s’ordonne plus seulement dans les termes du rapport sexué de la fiction mâle, selon le mode
complémentaire entre l’avoir de l’homme et l’être de la femme. De sorte
que pour le passant aussi bien, le tour supplémentaire que comporte le vol
de la lettre, puis sa reprise, consiste également à découvrir que si le rapport
sexué est une fiction et ne saurait résumer l’expérience de la rencontre
entre un homme et une femme, apercevoir et admettre cela comme tel
ouvre à une autre modalité du rapport. Une dimension réelle et imaginaire,
entre les mailles du discours, a chance alors parfois d’articuler une jouissance phallique à une jouissance supplémentaire, soit de constituer ce qui
pourrait s’appeler un rapport sexuel comme tel.
Le commentaire lacanien nous montre tous ces points fondamentaux à
partir du conte de Poe, et ce sont les points mêmes que le passant rencontre
et le tour supplémentaire qu’il effectue avant de savoir ce qui constitue sa
position d’analyste. Cette fiction a donc l’étonnante propriété, dans sa lecture lacanienne, d’incarner tous ces registres à la fois, et de jeter dès lors
une lumière soudaine sur ce qui se déploie entre l’entrée dans la passe et
sa sortie, qui coïncide cette fois avec la fin de l’analyse. Lacan ne nous l’a
pas indiqué explicitement mais on comprend mieux maintenant pourquoi
il parlait, à propos de La lettre volée, d’appel dans ce texte à ce qui lui avait
fait répondre par la Passe soit, outre le moment, la procédure.
À quoi bon, pourrait-on dire, incarner dans une fiction ce propos ce
qui ne relève que d’une clinique nouvelle, à élaborer comme telle ? C’est
que précisément cette clinique, qui présente la difficulté extrême de procéder du témoignage singulier, ne peut peut-être pas si aisément être évoquée par ceux-là mêmes qui sont en position de l’élaborer en théorie. Dès
lors une fiction ainsi construite par Lacan à partir du conte de Poe possède
cet avantage singulier de fournir à tous un modèle, certes imaginaire, mais
tenable du point de vue des ressorts théoriques en jeu. Or le réel rencontré
dans la passe est tel, et produit chez le passant un refus de savoir tel, tout
d’abord, que là comme ailleurs une fiction sert mieux que tout autre chose
à fixer un réel difficile à saisir. Tout porte à oublier ce réel, puisque son
oubli même est la visée de ce qui a propulsé l’analysant à la place d’analyste, puisque analyste en somme il ne l’est devenu d’abord que pour
oublier quelque chose.
La lettre volée en ce sens a peut être valeur de mémorial.
[1]
J. Lacan,
L’acte psychanalytique, séminaire inédit, le 10 janvier 1968 (Les italiques sont de nous).
[2]
J. Lacan, …
Ou pire, séminaire inédit, le 6 janvier 1972.
[3]
J. Lacan, « L’étourdit »,
Scilicet 4, Paris, Le Seuil, 1973, p. 44.
[4]
J. Lacan,
Le moment de conclure, séminaire inédit, le 10 janvier 1978.
[5]
J. Lacan,
L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, séminaire inédit, le 15 février 1977.
[7]
J. Lacan,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 11. Un premier commentaire en figure dans
Le concept du
phallus, G. Chaboudez, Paris, Lysimaque, 1994.
[8]
On peut tirer un certain nombre de remarques, concernant l’acte analytique et son éthique, de
l’ensemble du commentaire de Lacan sur l’action de Dupin dans ce cadre. Elles sont développées
dans « Portrait de l’analyste en héros », G. Chaboudez,
Figures de la psychanalyse, n° 6, Toulouse,
érès, 2002.
[9]
Il le développe dans l’introduction à l’édition de poche des
Écrits (Points, Le Seuil, Paris, 1970),
puis dans le séminaire
D’un discours qui ne serait pas du semblant (Séances du 17 février, 10 mars,
17 mars, 12 mai, 18 mai 1971), et dans « Lituraterre »
, Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 11
.
[10]
J. Lacan, Introduction à l’édition Points des
Écrits, Paris, Le Seuil, 1970, p. 7.
[11]
J. Lacan,
La logique du fantasme, séminaire inédit, le 19 avril 1967.