2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
L’excès du transfert
Sophie Aouillé
« Car qui, à apercevoir les deux partenaires
jouer comme les deux pales d’un écran tournant dans mes dernières lignes, ne peut saisir
que le transfert n’a jamais été que le pivot de
cette alternance même
[1]. »
Il est bien périlleux d’aborder un sujet tel que celui de la formation du
psychanalyste, objet de toutes les discordes institutionnelles depuis l’origine de la psychanalyse, sans tomber dans le lieu commun, le « bien
entendu », quand ce n’est pas la paraphrase pure et simple, tant il semble
que tout ait été dit sur ce sujet. Et pourtant, et sans doute tant mieux, la formation du psychanalyste reste une question toujours à résoudre.
Cette question de la formation du psychanalyste ne peut se poser sans
situer le contexte dans lequel on la pose, le moment de l’histoire du mouvement analytique et sans doute de l’histoire tout court dans lequel elle
vient à s’énoncer.
Que dire donc de la formation du psychanalyste, trente-cinq ans après
cette véritable bombe que fut la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école
[2] », dont les retombées, que nous le voulions ou non,
que nous le sachions ou pas, sont ce à quoi nous avons affaire ?
Que dire à ce propos, plus de vingt ans après la mort de Lacan, dans
un paysage psychanalytique composite, fait, côté desdits lacaniens, de
multiples associations et écoles issues pour la plupart de l’ex-École freudienne de Paris, paysage sur lequel plane depuis quelque temps l’épée de
Damoclès d’un statut du psychothérapeute qui viendrait « réglementer »
ce qu’il en est de la pratique, donc, par voie de conséquence, de la formation, la psychanalyse y trouvant place comme une simple psychothérapie
parmi les autres psychothérapies ?
On aurait tort sans doute de traiter par le mépris ce qui apparaît bien
là comme un symptôme, qui n’est pas sans questionner pour partie ce que
les psychanalystes ont fait de la psychanalyse, et qui comme tout symptôme est en attente d’un déchiffrement.
Ce que l’on peut me semble-t-il repérer d’emblée dans le souci qui s’y
exprime, c’est le retour plus ou moins avoué de ce
primum non nocere dont
Lacan, dans la « Proposition », précise qu’il est une : « Définition justement
impossible à poser dans la psychanalyse. [… ] à quoi choisir de ne pas
nuire
[3] ! »
Dans ce qui pourrait apparaître comme une garantie de formation,
garantie qui se veut bien sûr de « sérieux », ne peut-on aussi entrapercevoir
la résurgence de ce que Lacan a dénoncé tout au long de son enseignement : « L’alliance avec la partie saine du moi, laquelle résout le passage à
l’analyste, de la postulation chez lui de cette partie saine au départ. À quoi
bon dès lors son passage par l’expérience
[4]. » Car ce qui est en jeu dans
cette question de formation, c’est bien la psychanalyse en tant qu’elle est
une
expérience.
Dans le deuxième article qu’il consacre à « L’analyse originelle »,
Octave Mannoni a cette réflexion qui pour plaisante qu’elle soit n’en est
pas moins pertinente : « Une théorie une fois établie, on peut l’appliquer
facilement et un agent de l’EDF ne réinvente pas la loi d’Ohm chaque fois
qu’il relève un compteur
[5]. » Et il note à ce propos que cela a une conséquence, celle de séparer la classe des théoriciens de celle des techniciens
sur lesquels les premiers ont autorité. Cela n’est évidemment pas sans lien
avec les projets qui fleurissent çà et là de faire fonctionner des thérapeutestechniciens sous l’autorité de médecins-théoriciens. On voit là le retour
sous une autre forme de la question de l’analyse profane.
Il y a forcément un risque pour chaque analyste – Lacan n’a jamais
perdu une occasion d’insister sur le caractère précaire de l’expérience analytique, sur l’amnésie de l’analyste quant à sa propre analyse – de devenir
un technicien de sa propre pratique, la théorie freudienne étant suffisamment « établie » aujourd’hui pour que le risque en soit d’autant plus grand.
Comment ne pas questionner ici la façon dont les « mots » de la psychanalyse ont envahi l’espace langagier de notre société ? Comment ne pas
questionner ici la façon dont il semble que soit devenu banal, voire parfois
un recours obligé, d’aller « parler » à un « psy », d’aller lui demander le
« tempérament de ses symptômes », comme s’exprimait Lacan en 1978
[6], et
de lui demander surtout comment « gérer » émotions, embarras, empêchements et autres ?
On pourrait là aussi négliger ce symptôme social en considérant qu’il
ne s’adresse pas au « privé » de la psychanalyse (encore que… ), mais la
plupart du temps s’énonce dans des lieux institutionnels, entre autres les
centres dits « médico-psychologiques », sauf que l’on ne peut tenir pour
négligeable que nombre de psychanalystes ont depuis des décennies
œuvré et œuvrent encore dans ces lieux, et qu’ils ne sont pas sans avoir
participé, certes en grande partie à leur insu, à la manière dont aujourd’hui
il est extrêmement fréquent de recevoir dans ces centres les demandes de
sujets qui entendent bien se ranger sous la bannière de la « maladie » et à
ce titre n’envisagent pas un seul instant de devoir aller payer pour la
démarche qu’ils font.
Paradoxalement, le succès qu’a connu la psychanalyse dans les années
1970, la façon dont Lacan a proposé, au long de son enseignement, de détacher la position du psychanalyste de ce qui en restait arrimé à une position
médicale a abouti au fil des années, c’est quand même le constat que l’on
peut faire aujourd’hui, à une sorte de recentrement de l’expérience analytique du côté du médical, de la thérapeutique.
En quoi, me dira-t-on, cela a-t-il un lien avec la formation du psychanalyste ? Ce lien est me semble-t-il des plus étroits et c’est ce que je vais
essayer de développer maintenant.
Le bouleversement engendré par la « Proposition » de Lacan, dans ces
années 1970, est contemporain d’un certain nombre de transformations
dans ce qui s’appelait alors la psychiatrie
[7], en particulier la mise en place
de la sectorisation, donnant lieu à l’ouverture notamment de ces centres
médico-psychologiques, et de bien d’autres du même ordre. Du fait de
l’enseignement de Lacan, en particulier, nombre d’analystes ont investi ces
lieux, y accomplissant un travail de qualité notamment auprès des patients
psychotiques.
Ce fut un temps extrêmement riche et inventif, tant du côté de la psychanalyse que de ce qui se passait dans ces lieux dits de « soins ». Et cette
question de la formation du psychanalyste était alors une question vive,
« tenue » par l’enseignement de Lacan.
Celui-ci disparu, le paysage psychanalytique a connu les bouleversements que l’on sait, et peu à peu, au fil des années, cette question de la formation du psychanalyste s’est plus ou moins détachée de ce à quoi elle
n’est pas sans tenir, à savoir une école de psychanalyse. Et l’on peut constater aujourd’hui en particulier dans ces lieux institutionnels, mais aussi
dans la pratique privée de la psychanalyse, les effets de cette coupure : sous
le nom de psychanalyse viennent se ranger les pratiques les plus diverses,
qui n’ont plus parfois qu’un lien très ténu avec ce qu’est la psychanalyse
dans son essence.
Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’aujourd’hui cette notion fourre-tout de
« psy » soit devenue ce qu’elle est : « [… ] nulle part l’acte psychanalytique
n’est distingué de la profession qui le couvre
[8] », ces propos de Lacan en
1967 sont on ne peut plus d’actualité. Et les psychanalystes ne peuvent s’en
tenir quittes.
Que la psychanalyse ne devienne pas purement et simplement une
nouvelle clinique psychiatrique, qui se contente pour ce qui est de la formation du psychanalyste d’apprendre simplement à celui-ci à « pousser les
boutons qu’il faut pour que ça s’ouvre dans l’inconscient
[9] » suppose de ne
pas laisser filer ce tranchant de l’acte psychanalytique, suppose aussi quant
à la formation du psychanalyste de « constituer la psychanalyse comme
expérience originale, de la pousser au point qui en figure la finitude pour
en permettre l’après-coup, effet de temps, on le sait, qui lui est radical
[10] ».
Dans cet après-coup de l’analyse, si l’analyse est bien une expérience
originale, il y a un chemin que l’on ne peut éviter.
À la différence d’un agent de l’EDF, chaque analyste est tenu de réinventer la psychanalyse, si l’on prend au sérieux le propos de Lacan en 1978,
lorsqu’il en arrive à conclure : « Tel que maintenant, j’en arrive à le penser,
la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé [… ] qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente,
d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant, [… ] la façon dont la psychanalyse peut durer
[11]. »
Ce « réinventer » n’est-il pas à prendre, pour chaque psychanalyste,
dans le sens d’avoir à refaire le chemin, pour son propre compte en
quelque sorte, qui a présidé à la naissance de la psychanalyse ? Dans le premier article qu’il a écrit à propos de « L’analyse originelle », Octave Mannoni fait remarquer ceci : [… ] si l’on se demande ce qui s’est produit lors
de la première de toutes les analyses, l’analyse originelle, celle qui, pour les
analystes, qu’ils le sachent ou non, joue comme un rôle de scène primitive :
il n’est pas nécessaire que nous y ayons assisté pour être condamnés à la
répéter
[12]. »
Sans doute chaque « devenant analyste » a-t-il à éprouver pour lui-même, de ce qu’il aura appris
du et
dans le transfert, cette question posée
aussi par Mannoni : « Où passe exactement cette ligne subtile et presque
insaisissable qui sépare le délire de Fliess du savoir de Freud
[13] ? »
Éprouver pour lui-même, qu’est-ce à dire ?
Dans le temps de terminaison d’une cure, dans ce moment où « la
place que l’analyste a tenue dans son parcours, quelqu’un fait ce pas de la
prendre
[14] », ce quelqu’un, ce « devenant-analyste », au-delà ou plus exactement à partir de son histoire singulière, de son histoire singulière d’analyse, de ce « savoir crû dans son propre
[15] », n’est-il pas convoqué à cette
rencontre avec la question des origines de la psychanalyse, dans laquelle sa
propre analyse vient s’inscrire, même s’il ne le savait pas.
Dans ce moment-là, il y a en quelque sorte analogie entre ce qu’il réalise, à savoir, quel que soit par ailleurs le savoir référentiel qu’il ait acquis,
qu’il « a appris l’essentiel du transfert
[16] », et ce qui s’est joué à l’origine de
la psychanalyse entre Freud et Fliess.
Comme l’écrit Erik Porge, que le mythe de l’auto-analyse de Freud ait
été élevé « au rang de mythe d’origine, d’étape initiatique par laquelle le
héros Freud a découvert la psychanalyse [… ] est une façon de sauver les
apparences, en projetant sur la psychanalyse un modèle, voire une norme,
qui ne s’est constitué que bien postérieurement : on devient analyste après
avoir fait une analyse didactique
[17] ».
Que ce soit avec ce mythe de l’auto-analyse de Freud, qui a eu pour
conséquence de produire un « Freud, le seul qui, par une auto-analyse
interdite à tout autre, serait son propre père,
analysta causa sui
[18] », que ce
soit dans la version qui nous serait proposée aujourd’hui de la formation
du psychanalyste, mettant l’accent avant tout sur l’acquisition d’un savoir
théorique et d’un savoir-faire technique, ce qui est rejeté, c’est le transfert
et ses avatars, la part nécessaire de « folie » incluse dans le transfert, constitutive du transfert.
En d’autres termes, l’on pourrait dire que l’on veut bien la psychanalyse mais sans ce qu’elle implique du côté du transfert, à savoir, comme le
disait Freud, ne pas « craindre de manipuler les matières les plus explosives et [… ] opérer avec les mêmes précautions et la même conscience que
le chimiste
[19] ».
Dans une lettre adressée à Fliess le 17 décembre 1896, Freud écrit à
celui-ci, parlant de la « trouvaille d’un sol commun de travail » entre eux :
« J’espère que cela ira si loin que nous pourrons ensemble édifier quelque
chose de définitif là-dessus et ainsi réunir nos contributions jusqu’à ne plus
reconnaître ce qui est propre à l’un ou à l’autre
[20]. »
Que la psychanalyse puisse rester une expérience suppose de ne pas
faire l’économie de la fournaise du transfert, de ces moments de la cure où
l’on ne sait plus ce qui revient à l’un ou à l’autre, puisque c’est bien là, dès
l’origine, ce qui constitue sa spécificité, et c’est là sans doute la seule véritable formation de l’analyste qui vaille.
Le transfert n’est jamais « bien tempéré », comme l’on s’exprime en
musique pour parler d’un instrument dans lequel l’espace entre les demi-tons est normalisé et égalisé. Il y a toujours de l’excès, voire de l’erreur,
dans le transfert, mais c’est à ce prix que se constitue le désir de l’analyste
qui « permet de passer par cette voie du “plus particulier du sujet”, où
chaque cas remet en question la science psychanalytique
[21] ».
[1]
J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »,
Scilicet, n° 1, Paris, Le
Seuil, 1968, p. 26.
[2]
Ibid., p. 14.
[3]
Ibid., p. 17.
[4]
Ibid., p. 25.
[5]
O. Mannoni, « L’analyse originelle (suites) », dans
Un commencement qui n’en finit pas, Paris, Le
Seuil, 1980, p. 36.
[6]
J. Lacan, « Conclusion des Journées de Deauville de l’EFP », Lettres de l’École freudienne de Paris.
[7]
Notons à ce propos que la psychiatrie a perdu son nom pour devenir aujourd’hui la « santé mentale », tout un programme…
[8]
J. Lacan, « Discours à l’EFP »,
Scilicet, n° 2/3, Paris, Le Seuil, 1970, p. 20.
[9]
Id., « Sur l’expérience de la passe », 1973, inédit.
[10]
Id., « Proposition… »,
op. cit., p. 17.
[11]
Id., « Conclusion du congrès de Paris de l’EFP sur “La transmission” », 1978,
Lettres de l’École freudienne de Paris, 1979, n° 25, vol. II, p. 219-220.
[12]
O. Mannoni, « L’analyse originelle », dans
Clefs pour l’imaginaire, Paris, Le Seuil, coll. « Points »,
1969, p. 115.
[14]
J. Lacan, « Discours à l’EFP du 6 décembre 1967 »,
Scilicet, n° 2/3, Paris, Le Seuil, 1970, p. 25.
[15]
Id., « Note sur le choix des passeurs », 1974, inédit.
[16]
O. Mannoni, « L’analyse originelle »,
op. cit., p. 130.
[17]
E. Porge,
Vol d’idées ?, Paris, Denoël, 1994, p. 225.
[18]
O. Mannoni, « L’analyse originelle »,
op. cit., p. 123.
[19]
S. Freud, « Observations sur l’amour de transfert », dans
La technique psychanalytique, Paris, PUF,
7
e éd. 1981, p. 130.
[20]
Id.,
La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 4
e éd. 1979, p. 160. Cf. l’édition en anglais de la correspondance, p. 215.
[21]
A. Tardits,
Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 228.