Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 131 à 136
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

L’excès du transfert

Sophie Aouillé
« Car qui, à apercevoir les deux partenaires jouer comme les deux pales d’un écran tournant dans mes dernières lignes, ne peut saisir que le transfert n’a jamais été que le pivot de cette alternance même [1]. »
Il est bien périlleux d’aborder un sujet tel que celui de la formation du psychanalyste, objet de toutes les discordes institutionnelles depuis l’origine de la psychanalyse, sans tomber dans le lieu commun, le « bien entendu », quand ce n’est pas la paraphrase pure et simple, tant il semble que tout ait été dit sur ce sujet. Et pourtant, et sans doute tant mieux, la formation du psychanalyste reste une question toujours à résoudre.
Cette question de la formation du psychanalyste ne peut se poser sans situer le contexte dans lequel on la pose, le moment de l’histoire du mouvement analytique et sans doute de l’histoire tout court dans lequel elle vient à s’énoncer.
Que dire donc de la formation du psychanalyste, trente-cinq ans après cette véritable bombe que fut la « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école [2] », dont les retombées, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou pas, sont ce à quoi nous avons affaire ?
Que dire à ce propos, plus de vingt ans après la mort de Lacan, dans un paysage psychanalytique composite, fait, côté desdits lacaniens, de multiples associations et écoles issues pour la plupart de l’ex-École freudienne de Paris, paysage sur lequel plane depuis quelque temps l’épée de Damoclès d’un statut du psychothérapeute qui viendrait « réglementer » ce qu’il en est de la pratique, donc, par voie de conséquence, de la formation, la psychanalyse y trouvant place comme une simple psychothérapie parmi les autres psychothérapies ?
On aurait tort sans doute de traiter par le mépris ce qui apparaît bien là comme un symptôme, qui n’est pas sans questionner pour partie ce que les psychanalystes ont fait de la psychanalyse, et qui comme tout symptôme est en attente d’un déchiffrement.
Ce que l’on peut me semble-t-il repérer d’emblée dans le souci qui s’y exprime, c’est le retour plus ou moins avoué de ce primum non nocere dont Lacan, dans la « Proposition », précise qu’il est une : « Définition justement impossible à poser dans la psychanalyse. [… ] à quoi choisir de ne pas nuire [3] ! »
Dans ce qui pourrait apparaître comme une garantie de formation, garantie qui se veut bien sûr de « sérieux », ne peut-on aussi entrapercevoir la résurgence de ce que Lacan a dénoncé tout au long de son enseignement : « L’alliance avec la partie saine du moi, laquelle résout le passage à l’analyste, de la postulation chez lui de cette partie saine au départ. À quoi bon dès lors son passage par l’expérience [4]. » Car ce qui est en jeu dans cette question de formation, c’est bien la psychanalyse en tant qu’elle est une expérience.
Dans le deuxième article qu’il consacre à « L’analyse originelle », Octave Mannoni a cette réflexion qui pour plaisante qu’elle soit n’en est pas moins pertinente : « Une théorie une fois établie, on peut l’appliquer facilement et un agent de l’EDF ne réinvente pas la loi d’Ohm chaque fois qu’il relève un compteur [5]. » Et il note à ce propos que cela a une conséquence, celle de séparer la classe des théoriciens de celle des techniciens sur lesquels les premiers ont autorité. Cela n’est évidemment pas sans lien avec les projets qui fleurissent çà et là de faire fonctionner des thérapeutestechniciens sous l’autorité de médecins-théoriciens. On voit là le retour sous une autre forme de la question de l’analyse profane.
Il y a forcément un risque pour chaque analyste – Lacan n’a jamais perdu une occasion d’insister sur le caractère précaire de l’expérience analytique, sur l’amnésie de l’analyste quant à sa propre analyse – de devenir un technicien de sa propre pratique, la théorie freudienne étant suffisamment « établie » aujourd’hui pour que le risque en soit d’autant plus grand.
Comment ne pas questionner ici la façon dont les « mots » de la psychanalyse ont envahi l’espace langagier de notre société ? Comment ne pas questionner ici la façon dont il semble que soit devenu banal, voire parfois un recours obligé, d’aller « parler » à un « psy », d’aller lui demander le « tempérament de ses symptômes », comme s’exprimait Lacan en 1978 [6], et de lui demander surtout comment « gérer » émotions, embarras, empêchements et autres ?
On pourrait là aussi négliger ce symptôme social en considérant qu’il ne s’adresse pas au « privé » de la psychanalyse (encore que… ), mais la plupart du temps s’énonce dans des lieux institutionnels, entre autres les centres dits « médico-psychologiques », sauf que l’on ne peut tenir pour négligeable que nombre de psychanalystes ont depuis des décennies œuvré et œuvrent encore dans ces lieux, et qu’ils ne sont pas sans avoir participé, certes en grande partie à leur insu, à la manière dont aujourd’hui il est extrêmement fréquent de recevoir dans ces centres les demandes de sujets qui entendent bien se ranger sous la bannière de la « maladie » et à ce titre n’envisagent pas un seul instant de devoir aller payer pour la démarche qu’ils font.
Paradoxalement, le succès qu’a connu la psychanalyse dans les années 1970, la façon dont Lacan a proposé, au long de son enseignement, de détacher la position du psychanalyste de ce qui en restait arrimé à une position médicale a abouti au fil des années, c’est quand même le constat que l’on peut faire aujourd’hui, à une sorte de recentrement de l’expérience analytique du côté du médical, de la thérapeutique.
En quoi, me dira-t-on, cela a-t-il un lien avec la formation du psychanalyste ? Ce lien est me semble-t-il des plus étroits et c’est ce que je vais essayer de développer maintenant.
Le bouleversement engendré par la « Proposition » de Lacan, dans ces années 1970, est contemporain d’un certain nombre de transformations dans ce qui s’appelait alors la psychiatrie [7], en particulier la mise en place de la sectorisation, donnant lieu à l’ouverture notamment de ces centres médico-psychologiques, et de bien d’autres du même ordre. Du fait de l’enseignement de Lacan, en particulier, nombre d’analystes ont investi ces lieux, y accomplissant un travail de qualité notamment auprès des patients psychotiques.
Ce fut un temps extrêmement riche et inventif, tant du côté de la psychanalyse que de ce qui se passait dans ces lieux dits de « soins ». Et cette question de la formation du psychanalyste était alors une question vive, « tenue » par l’enseignement de Lacan.
Celui-ci disparu, le paysage psychanalytique a connu les bouleversements que l’on sait, et peu à peu, au fil des années, cette question de la formation du psychanalyste s’est plus ou moins détachée de ce à quoi elle n’est pas sans tenir, à savoir une école de psychanalyse. Et l’on peut constater aujourd’hui en particulier dans ces lieux institutionnels, mais aussi dans la pratique privée de la psychanalyse, les effets de cette coupure : sous le nom de psychanalyse viennent se ranger les pratiques les plus diverses, qui n’ont plus parfois qu’un lien très ténu avec ce qu’est la psychanalyse dans son essence.
Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’aujourd’hui cette notion fourre-tout de « psy » soit devenue ce qu’elle est : « [… ] nulle part l’acte psychanalytique n’est distingué de la profession qui le couvre [8] », ces propos de Lacan en 1967 sont on ne peut plus d’actualité. Et les psychanalystes ne peuvent s’en tenir quittes.
Que la psychanalyse ne devienne pas purement et simplement une nouvelle clinique psychiatrique, qui se contente pour ce qui est de la formation du psychanalyste d’apprendre simplement à celui-ci à « pousser les boutons qu’il faut pour que ça s’ouvre dans l’inconscient [9] » suppose de ne pas laisser filer ce tranchant de l’acte psychanalytique, suppose aussi quant à la formation du psychanalyste de « constituer la psychanalyse comme expérience originale, de la pousser au point qui en figure la finitude pour en permettre l’après-coup, effet de temps, on le sait, qui lui est radical [10] ».
Dans cet après-coup de l’analyse, si l’analyse est bien une expérience originale, il y a un chemin que l’on ne peut éviter.
À la différence d’un agent de l’EDF, chaque analyste est tenu de réinventer la psychanalyse, si l’on prend au sérieux le propos de Lacan en 1978, lorsqu’il en arrive à conclure : « Tel que maintenant, j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible. C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé [… ] qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente, d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant, [… ] la façon dont la psychanalyse peut durer [11]. »
Ce « réinventer » n’est-il pas à prendre, pour chaque psychanalyste, dans le sens d’avoir à refaire le chemin, pour son propre compte en quelque sorte, qui a présidé à la naissance de la psychanalyse ? Dans le premier article qu’il a écrit à propos de « L’analyse originelle », Octave Mannoni fait remarquer ceci : [… ] si l’on se demande ce qui s’est produit lors de la première de toutes les analyses, l’analyse originelle, celle qui, pour les analystes, qu’ils le sachent ou non, joue comme un rôle de scène primitive : il n’est pas nécessaire que nous y ayons assisté pour être condamnés à la répéter [12]. »
Sans doute chaque « devenant analyste » a-t-il à éprouver pour lui-même, de ce qu’il aura appris du et dans le transfert, cette question posée aussi par Mannoni : « Où passe exactement cette ligne subtile et presque insaisissable qui sépare le délire de Fliess du savoir de Freud [13] ? »
Éprouver pour lui-même, qu’est-ce à dire ?
Dans le temps de terminaison d’une cure, dans ce moment où « la place que l’analyste a tenue dans son parcours, quelqu’un fait ce pas de la prendre [14] », ce quelqu’un, ce « devenant-analyste », au-delà ou plus exactement à partir de son histoire singulière, de son histoire singulière d’analyse, de ce « savoir crû dans son propre [15] », n’est-il pas convoqué à cette rencontre avec la question des origines de la psychanalyse, dans laquelle sa propre analyse vient s’inscrire, même s’il ne le savait pas.
Dans ce moment-là, il y a en quelque sorte analogie entre ce qu’il réalise, à savoir, quel que soit par ailleurs le savoir référentiel qu’il ait acquis, qu’il « a appris l’essentiel du transfert [16] », et ce qui s’est joué à l’origine de la psychanalyse entre Freud et Fliess.
Comme l’écrit Erik Porge, que le mythe de l’auto-analyse de Freud ait été élevé « au rang de mythe d’origine, d’étape initiatique par laquelle le héros Freud a découvert la psychanalyse [… ] est une façon de sauver les apparences, en projetant sur la psychanalyse un modèle, voire une norme, qui ne s’est constitué que bien postérieurement : on devient analyste après avoir fait une analyse didactique [17] ».
Que ce soit avec ce mythe de l’auto-analyse de Freud, qui a eu pour conséquence de produire un « Freud, le seul qui, par une auto-analyse interdite à tout autre, serait son propre père, analysta causa sui [18] », que ce soit dans la version qui nous serait proposée aujourd’hui de la formation du psychanalyste, mettant l’accent avant tout sur l’acquisition d’un savoir théorique et d’un savoir-faire technique, ce qui est rejeté, c’est le transfert et ses avatars, la part nécessaire de « folie » incluse dans le transfert, constitutive du transfert.
En d’autres termes, l’on pourrait dire que l’on veut bien la psychanalyse mais sans ce qu’elle implique du côté du transfert, à savoir, comme le disait Freud, ne pas « craindre de manipuler les matières les plus explosives et [… ] opérer avec les mêmes précautions et la même conscience que le chimiste [19] ».
Dans une lettre adressée à Fliess le 17 décembre 1896, Freud écrit à celui-ci, parlant de la « trouvaille d’un sol commun de travail » entre eux : « J’espère que cela ira si loin que nous pourrons ensemble édifier quelque chose de définitif là-dessus et ainsi réunir nos contributions jusqu’à ne plus reconnaître ce qui est propre à l’un ou à l’autre [20]. »
Que la psychanalyse puisse rester une expérience suppose de ne pas faire l’économie de la fournaise du transfert, de ces moments de la cure où l’on ne sait plus ce qui revient à l’un ou à l’autre, puisque c’est bien là, dès l’origine, ce qui constitue sa spécificité, et c’est là sans doute la seule véritable formation de l’analyste qui vaille.
Le transfert n’est jamais « bien tempéré », comme l’on s’exprime en musique pour parler d’un instrument dans lequel l’espace entre les demi-tons est normalisé et égalisé. Il y a toujours de l’excès, voire de l’erreur, dans le transfert, mais c’est à ce prix que se constitue le désir de l’analyste qui « permet de passer par cette voie du “plus particulier du sujet”, où chaque cas remet en question la science psychanalytique [21] ».
 
NOTES
 
[1] J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Scilicet, n° 1, Paris, Le Seuil, 1968, p. 26.
[2] Ibid., p. 14.
[3] Ibid., p. 17.
[4] Ibid., p. 25.
[5] O. Mannoni, « L’analyse originelle (suites) », dans Un commencement qui n’en finit pas, Paris, Le Seuil, 1980, p. 36.
[6] J. Lacan, « Conclusion des Journées de Deauville de l’EFP », Lettres de l’École freudienne de Paris.
[7] Notons à ce propos que la psychiatrie a perdu son nom pour devenir aujourd’hui la « santé mentale », tout un programme…
[8] J. Lacan, « Discours à l’EFP », Scilicet, n° 2/3, Paris, Le Seuil, 1970, p. 20.
[9] Id., « Sur l’expérience de la passe », 1973, inédit.
[10] Id., « Proposition… », op. cit., p. 17.
[11] Id., « Conclusion du congrès de Paris de l’EFP sur “La transmission” », 1978, Lettres de l’École freudienne de Paris, 1979, n° 25, vol. II, p. 219-220.
[12] O. Mannoni, « L’analyse originelle », dans Clefs pour l’imaginaire, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1969, p. 115.
[13] Ibid., p. 117.
[14] J. Lacan, « Discours à l’EFP du 6 décembre 1967 », Scilicet, n° 2/3, Paris, Le Seuil, 1970, p. 25.
[15] Id., « Note sur le choix des passeurs », 1974, inédit.
[16] O. Mannoni, « L’analyse originelle », op. cit., p. 130.
[17] E. Porge, Vol d’idées ?, Paris, Denoël, 1994, p. 225.
[18] O. Mannoni, « L’analyse originelle », op. cit., p. 123.
[19] S. Freud, « Observations sur l’amour de transfert », dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, 7e éd. 1981, p. 130.
[20] Id., La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 4e éd. 1979, p. 160. Cf. l’édition en anglais de la correspondance, p. 215.
[21] A. Tardits, Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 228.
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Ibid., p. 17. Suite de la note...
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O. Mannoni, « L’analyse originelle (suites) », dans Un comm...
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Notons à ce propos que la psychiatrie a perdu son nom pour ...
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J. Lacan, « Discours à l’EFP », Scilicet, n° 2/3, Paris, Le...
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[9]
Id., « Sur l’expérience de la passe », 1973, inédit. Suite de la note...
[10]
Id., « Proposition… », op. cit., p. 17. Suite de la note...
[11]
Id., « Conclusion du congrès de Paris de l’EFP sur “La tran...
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[12]
O. Mannoni, « L’analyse originelle », dans Clefs pour l’ima...
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Ibid., p. 117. Suite de la note...
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J. Lacan, « Discours à l’EFP du 6 décembre 1967 », Scilicet...
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Id., « Note sur le choix des passeurs », 1974, inédit. Suite de la note...
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O. Mannoni, « L’analyse originelle », op. cit., p. 130. Suite de la note...
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E. Porge, Vol d’idées ?, Paris, Denoël, 1994, p. 225. Suite de la note...
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O. Mannoni, « L’analyse originelle », op. cit., p. 123. Suite de la note...
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S. Freud, « Observations sur l’amour de transfert », dans L...
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