Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 137 à 142
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

D’une expérience collective de contrôle : un témoignage

Marie-Claire Boons-Grafé
 
Les feux ver(t)s
 
 
Dans les années soixante, vous croyiez arriver au terme d’une analyse de quatre ans, estampillée dès le départ « didactique ». Vers la fin de ce qui allait s’avérer une première analyse, tandis que vous travailliez comme psychologue dans les services de psychiatrie infantile du docteur Heuyer, on – soit des médecins analystes, tous didacticiens cooptés par leurs collègues titulaires-didacticiens, de la Société psychanalytique de Paris (la SPP) –, vous avait envoyé deux patients dont les cures – qu’il était de bon ton, d’appeler d’abord « psychothérapies » –, devaient faire l’objet de deux contrôles.
Pendant deux ans, il fallait donc aller, « en individuel », raconter les séances de la semaine précédente à deux psychanalystes – didacticiens – différents, différents aussi de votre analyste, également didacticien. Vous aviez été admise à ces contrôles, sur la base d’un deuxième feux vert, accordé tout à la fois par votre analyste, et par la commission d’enseignement dont il avait fallu faire à nouveau le tour. Le premier feu vert, la première tournée au cours de laquelle il vous avait été fortement conseillé de faire des études de médecine, concernait l’admission à la didactique.
Au terme des deux années de contrôle, il vous était signifié que vous pouviez, ou pas – et dans ce cas, la poursuite de votre analyse était obligatoire – voler de vos propres ailes – soit diriger seul(e) des cures, et assister officiellement aux divers enseignements, séminaires théoriques et cliniques en cours.
Au bout du compte, pour passer à « l’état d’analyste », c’est-à-dire, en fait, pour passer de « l’état » d’élève en formation à celui de membre adhérent figurant sur les listes de la Société de Paris, vous deviez encore faire un stage en psychiatrie – par exemple chez Daumézon, à Sainte Anne – et écrire un mémoire clinique, à partir d’une cure dont vous étiez responsable.
Dans les années 1962, ce cursus, établi dès 1926 à Berlin, ensuite peaufiné et standardisé à l’IPA, instituait donc un parcours obligatoire, entièrement balisé par des feux verts – ou rouges – que produisait l’institution, détentrice de toute autorisation : que ce soit pour l’accès à la didactique, aux contrôles, au stage, à l’écriture d’un mémoire, et aux divers enseignements, théoriques ou cliniques.
À chaque étape, vous étiez agréé, admis – ou pas – à vous engager dans l’étape suivante.
Pour entrer en didactique (comme on « entre-dans-les-ordres » ?), puis pour avoir accès aux contrôles, le règlement imposait donc cette tournée d’entretiens successifs avec les membres de la commission d’enseignement, chargés d’évaluer si vous étiez apte ou non. Apte à quoi ? À soutenir le travail d’une analyse, sur le divan d’abord, puis derrière lui, dans le fameux malencontreusement dit « fauteuil » (comme si devenir analyste revenait d’abord à vous asseoir dans un fauteuil… ). Les critères en vogue à cette époque – car il y avait des critères du type « maturité », « socialité » etc. –, s’organisaient autour d’une notion fourre-tout, plus que floue : la très utilisée capacité d’insight. Mais au fond, le flou en matière de critères faisait moins de dégâts que des définitions trop précises.
À cette époque, l’institut [1] offrait aux élèves-apprentis, l’expérience d’un contrôle collectif, en guise de formation supplémentaire, celle-là, nullement obligatoire : il suffisait – en tant que « contrôlé agréé » –, de déclarer votre candidature à ce dispositif, le feu vert se signifiant à travers le don d’une liste de noms (des didacticiens), parmi lesquels vous pouviez choisir l’un ou l’autre. Cette fois, votre demande et son désir sous-jacent, se trouvaient pris en compte du seul fait que le contrôle collectif n’était pas imposé par l’institution, mais offert à qui désirait s’y risquer, pourvu qu’il y ait eu les « agréments » précédents.
Passer d’une relation de parole, adressée de vous seul(e) à un seul – qu’il soit votre analyste ou un autre analyste –, à une relation de parole de plusieurs à un(e) seul(e), excitait donc au départ votre désir, sans que vous sachiez pourquoi. Comme Freud nous l’a appris, c’est toujours dans l’après-coup d’un acte que peut se lire ce qui s’y joue. En tout cas, les feux ver(t)s le devenir analyste, vous avaient permis de passer par une série d’étapes et vous aviez saisi, à chaque fois, l’occasion délivrée. Pourquoi pas celle-là, vous disiez-vous au départ, dans l’ignorance du bois auquel se chauffait votre désir de savoir ?
 
Le contrôle collectif
 
 
La décision fut donc prise, un peu à l’aveugle. Vous voilà – chez deux contrôleurs choisis, pendant deux années, chaque mardi et jeudi soirs –, membre transitoire de deux petits groupes composés du « patroncontrôleur » et de cinq ou six jeunes, cette fois étiquetés « analystes-débutants » : chacun à son tour, avait à parler des séances d’une cure dont il avait la charge, dire son embarras, ce qu’il croyait ne pas comprendre, ou avoir compris, son propre commentaire d’un détail, un point de butée, l’impression d’une prouesse interprétative – on ne parlait pas d’acte, à l’époque –, ou d’avoir commis une erreur. Chacun, pour essayer de dire ce qu’il croyait vouloir dire, disposait d’une vingtaine de minutes. Vous aviez donc chaque semaine à préparer deux petits exposés différents, censés rendre compte des séances précédentes des deux analyses en cours. La soirée durait jusqu’à minuit et souvent au-delà.
À l’époque, dieu sait pourquoi, on avait le temps de travailler beaucoup, et on n’hésitait pas devant les questions d’argent : le contrôle collectif était payant mais vous ne vous rappelez pas exactement du montant de la somme prévue (quelque chose comme 100 F par soirée et par personne, ce qui, à l’époque, n’était pas rien).
Certes, le contrôleur incarnait-il à lui seul un pôle de savoir à qui s’adresser. Ainsi, le preniez-vous pour un maître qui allait vous apprendre l’art de l’analyse : comme un maître de piano vous apprend à poser les mains sur un clavier, ou bien comme celui qui, dans un atelier de peinture, corrige les premières esquisses de ses jeunes élèves, votre contrôleur était censé, à travers son écoute, vous diriger, vous apprendre à diriger (une cure), dans le processus même de la pratique de cette cure, en questionnant essentiellement les aléas, les fortunes, les surdités de votre propre oreille.
On ne se privera pas de vous faire remarquer que vous n’étiez pas du tout sorti, en entrant dans ce dispositif, des coordonnées du transfert. Certes, il y avait, en place, un ressort essentiel du transfert : l’objet (savoir) dont on manque et qu’on attribue à l’autre, imaginé complet, détenteur idéalisé de ce qui était en train d’être nommé « agalma », par Lacan. Mais, faut-il le dire, il n’y avait pas transfert pur et simple du transfert, tel que vous l’aviez (dramatiquement) vécu, puis élaboré – celui qui, au cours de votre analyse, avait déployé le réel d’un amour et son cortège très régressif de demandes, d’aliénations imaginaires autour de ce qui fut nommé, ultérieurement et décisivement, « le sujet supposé savoir ». Il y avait dans cette situation collective, transfert de la structure du transfert, de son moteur, impliquant encore et toujours une adhésion spontanée à la fiction – non reconnue comme telle – qu’il y avait là un maître docte et souverain, auprès duquel, vous, parmi « les débutants », alliez apprendre tout ce qu’il s’agit de savoir, et, au premier plan, la technique.
Mais en vérité, les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles paraissent. Car les contrôleurs en question, plus avertis et finauds qu’on ne le croit et déclare d’habitude, se taisaient beaucoup, ce qui revient d’abord à dire qu’ils laissaient – parfois – une place à l’opération d’un silence, voire d’un trou où s’apercevait – d’abord fugitivement – que le savoir inconscient échappait à toute totalisation, et que la doctrine, telle que Freud l’avait d’abord construite, personne ne pourrait la boucler.
Ce très précieux silence des contrôleurs avait d’autre part pour effet, qu’entre les « débutants », la parole se mettait à circuler de telle sorte qu’eux-mêmes étaient amenés à « contrôler » leurs collègues, en tout cas à donner leur avis sur la question, le problème rapportés. Le sujet supposé savoir, pourtant fixe et fixé – incarné – semblait alors se disséminer au gré des paroles intervenantes. Le travail se transférait de l’un à l’autre, de sorte que savoir et ignorance se combinaient, se déplaçaient, renvoyant chacun au risque de la parole qu’il prenait. Une transmission « horizontale » s’avérait donc œuvrer entre des « sujets » sans que, pour autant, le contrôleur soit nécessairement déboulonné de la place que l’institution – et l’imaginaire de chacun –, lui assignait.
Alors que Lacan n’avait pas encore fondé son école ni les dispositifs (enseignements, passe et cartel) dont les principes nouveaux, quant à qui délivre « l’autorisation », étaient destinés à soutenir une formation opposée à celle prévue par les cadres institutionnels de L’IPA, il régnait dans ces contrôles, malgré ce qui était censé les structurer – et les structurait de fait –, ce que vous diriez être, quarante années plus tard, comme un « premier parfum de cartel ».
Mais en vérité, les paroles du contrôleur et des autres n’avaient pas le même poids. La preuve en est qu’à interroger votre mémoire, vous êtes frappée par le fait qu’elle vous restitue tout particulièrement quelques interventions des contrôleurs, très peu des contrôlés qui, pourtant, ne se privaient pas de donner leurs avis.
C’est ainsi que vous n’avez pas oublié le choc décisif que vous fit cette simple phrase du contrôleur : au jeune analyste, resté muet face à la motion d’un patient qui l’avait visé avec un vase en porcelaine, il fut proposé, presque en riant, d’énoncer : « Tout cela peut se dire ! »
Une année plus tard, voilà que vous rapportiez un rêve où il s’agissait d’une « lapine congelée ». Vous vous étiez bornée à souligner ce que vous aviez entendu, soudain : « la-pine-con-gelée ». Cette mise en résonance de mots avait ouvert un nouvel ensemble très riche d’associations et vous avait valu – vous vous en souvenez encore – un réel intérêt de vos camarades de travail, mais surtout, l’approbation du contrôleur. Il n’était évidemment pas question de quelque référence au « signifiant », on ne pouvait pas vous traiter de « lacanienne-sans-le-savoir » (le nom « Lacan » était interdit), mais on vous renvoyait aux interprétations de ses rêves, que Freud proposait dans la Traumdeutung. Et vous alliez vérifier ce dont il était question dans ce texte immense.
C’est donc ainsi, entre un « maître » bien en place et « quelques autres », entre la pratique très privée de la cure et ce point où cette pratique avait à se confier à un public qui, s’il était heureusement restreint n’en composait pas moins un public, que vous appreniez sur le tas, – soit à partir de votre pratique et de celle de vos cinq collègues – des « choses » de la psychanalyse : des éléments de la doctrine freudienne, autant que des « trucs » techniques, mais aussi des principes fondamentaux dont vous découvriez progressivement l’importance capitale (par exemple, qu’il ne faut jamais céder à la tentation de vouloir tout dire, que l’allusion vaut plus que la donation d’un sens explicite par quoi on se fabrique une protection contre l’angoisse, qu’il ne faut pas se précipiter dans la compréhension, que le savoir en psychanalyse se dispose de telle sorte qu’il soit ouvert à des vérités inconscientes pouvant y faire trou etc.).
 
Quid aujourd’hui ?
 
 
Au fond, ce qui vous intéresse aujourd’hui dans l’expérience ancienne de ce contrôle collectif, c’est qu’elle donnait place à du nouveau – dont Lacan se fera le porteur –, dans l’ancien. Le contrôle collectif, dans sa structure mettait bien en place l’unique tiers – traditionnel, toujours en place d’idéal –, du maître qui sait et de ce seul fait ordonne le groupe. Mais, dès lors que, dans le fonctionnement, ce maître semblait disséminable dans les quelques-uns, il se trouvait contaminé, « pas-toutisé », ce qui n’est jamais le cas du contrôle individuel où ce qui organise les termes en présence est sans équivoque : il y a l’élève qui rapporte, le matériau rapporté et un seul juge – maître du savoir – situation déplacée, mais au fond très proche, d’une situation analytique où les coordonnées du transfert n’auraient jamais été touchées en vérité.
Comme on le sait, aujourd’hui, l’apport de Lacan sur la question aura été, notamment, d’inventer la structure du petit groupe de travail qu’il a nommé « cartel » : outre son nombre limité, outre cela qui fait que chacun, porteur de son nom, a à répondre du « groupe », il y a, arrachée à une méconnaissance toujours à l’œuvre, la toujours présente « plus~une~personne », qui n’est pas exactement abolition de la fonction antique du maître, mais mise en place vide et circulante de sa figure, entraînant une absolue nouveauté dans l’imaginaire de la fonction que cette figure supposait : de là qu’on peut notamment évoquer, à ce propos, une fonction « d’écho de la parole circulant dans le groupe [2] », mais aussi de prise en charge d’un point aveugle. Comme le suggère Solal Rabinovitch [3] : « Il y a toujours à un moment donné quelqu’un, ce n’est bien entendu jamais le même, c’est toujours quelqu’un qui est là, qui dit : je ne comprends rien, ça ne sert à rien, on ne produit pas. » D’où, l’exclamation de Lacan accueillant ce point de vue : « C’est ça le plus une » ? Celui qui ne comprend rien ? Pourquoi pas ?
Si vous songez comment Lacan a insisté sur le fait qu’il ne faut pas se hâter de comprendre, tout autant que sur le subtil dosage du sens qu’il faut dans l’interprétation qui touche au réel, vous mesurez la riche complexité du rôle imparti à la « plus-une-personne » : ni leader, ni analyste, et pourtant support d’un transfert qui se déplace. Mais c’est là très peu dire si vous vous souvenez de ce qui a été avancé, eu égard à cette « plus-une », sur son absentement, sur la place vide, sur le tourbillon autour du trou, sur le « qui » dont on parlerait, auquel on s’adresse, quand, dans un cartel, on travaille tout ce que la psychanalyse comporte de théorie, de doctrine et de pratique.
 
NOTES
 
[1] L’institut, réouvert en 1952 par la Société psychanalytique de Paris, est une association qui a pour tâche spécifique d’assurer la formation des élèves, candidats à la psychanalyse.
[2] Moustapha Safouan, Jacques Lacan et la question de la formation des analystes, Le Seuil, 1983.
[3] « Journées des Cartels », avril 1955, dans Lettres de l’école freudienne, n° 18, avril 1976.
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