2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Pour le pire
Eliane Lehman
« Celui qui mange n’est plus seul
[1]. »
Non, décidément, la psychanalyse ne s’enseigne pas, ne s’apprend pas
et ne se transmet pas. Constat d’échec, comme en ce qui concerne la passe,
comme en ce qui touche au projet d’école ? D’un certain point de vue, oui,
dans une certaine logique, une logique qui placerait ce qu’il en est de la
psychanalyse dans le champ de l’objet idéel, de manière à maintenir un
sujet inentamé, inaltéré.
Par un autre bord, constat d’incomplétude, sans solution, qui maintient la question du sujet en son point vif et appelle au contraire « à en
rajouter » dans la voie du pire.
C’est dans cette voie du pire que je tenterais de m’avancer pour laisser
brûler la question.
Car, finalement, quel est ce feu qui ravage le monde de la psychanalyse depuis ses débuts, à quel impossible se heurte-t-il, de quel insupportable se soutient-il pour qu’inexorablement ce point de réel soit déporté
« ailleurs », en termes de discordes, aux lieux cruciaux des questions de
formation, de passe et fin de l’analyse, de l’école, comme si l’enjeu en était
de maintenir la consistance d’un « Un » au regard inversé d’un Autre et
grâce à ce regard. N’est-ce pas plutôt une tentative de maintenir dans
l’imaginaire de la réalité, donc à l’extérieur, l’impossible qui sous-tend le
sujet inconscient, sujet raté en quelque sorte de par son ex-istence, en tant
que reste du discours ? Sujet défaillant, sujet divisé en lui-même, expulsé
de tout havre. Voilà l’intolérable à « expatrier », à « recracher » coûte que
coûte pour tenter de retrouver intégrité et consistance, abrité enfin de la
morsure de solitude.
Côté formations de l’analyste, les clivages d’opinion s’inscrivent dans
cette même logique, selon des déclinaisons variées qui peuvent aller jusqu’à cet extrême : théorie et clinique sont alors quasi l’objet de spécialités
distinctes sur le modèle universitaire, la clinique, décentrée du désir du
sujet inconscient, se diffracte en terme médical à partir du symptôme
(addictions, drogue, suicide, etc.), ou en terme sociologique catégoriel (les
enfants, les adolescents, les adultes et les personnes âgées, les hommes et
les femmes, les homosexuels, etc.), les enseignements théoriques rivalisent
avec les cursus universitaires, dénoncés sévèrement par les tenants de
« l’ignorance », du non-savoir et de « l’ouverture » psychanalytique, alibi
et masque d’une sidérale vacuité ! La psychanalyse en intension est vilipendée au profit d’une psychanalyse en extension qui rime avec expansion, ou bien le contraire, avec évitement phobique de toute inscription
sociale et confrontation à l’Autre : la confusion des registres du discours, de
ses dit-mensions, vient occulter la faille qu’ils bordent pour servir une perversion « socialement correcte ».
Si ce tableau est extrême, au bord de la caricature, il a l’avantage de
pousser sa logique constitutive jusqu’à son terme d’où s’aperçoivent plus
aisément les véritables enjeux qui la supportent.
Dans tous les cas, en effet, opposition, incompatibilité, coupure et division jusqu’à l’émiettement. De même pour le mouvement analytique dans
sa dispersion actuelle. Course au signifiant manquant qui permettrait enfin
la capture de la vérité au sein de laquelle le sujet trouverait abri définitif et
remède à sa solitude et sa précarité. Et simultanément, du même pas,
acharnement à l’atomisation, soit à réduire la chaîne signifiante en ses éléments discrets, littéraux, comme à la recherche affolée d’un point de butée,
le réel de la lettre qui ferait enfin littoral. Paradoxe en apparence qui révèle
la face de vérité du symptôme.
Or, au cours de la séance du 27 mars 1968 du séminaire « L’acte psychanalytique », Lacan tient ces propos : « À partir du moment où on fait une
analyse, il n’y a plus de vie privée… Ça ne veut pas dire qu’elle devient
publique. Il y a un éclusage intermédiaire : c’est une vie psychanalysée, ou
psychanalysante. Ce n’est pas une vie privée. Privée, ça veut dire tout ce
qui se préserve sur ce point délicat de ce qu’il en est de l’acte sexuel et de
tout ce qui en découle… mais il y a un tout autre plan sur lequel ça joue
cette histoire de vie privée, c’est justement celui de la consistance du discours. »
La consistance du discours ? Autre registre que la consistance de l’Un
ou celle de l’Autre à laquelle la tentation est de s’arc-bouter en dernier
recours !
Cette consistance du discours est celle qui fait qu’il n’est pas sans
« conséquences », c’est-à-dire que, mettant en jeu le réel de l’objet a, au sens
où ce dernier en est le moteur, il n’en autorise pas plus le démenti que le
rejet sous des modalités diverses mais en assume l’effet séparateur au cœur
de la subjectivité même qu’il fonde. Passage d’une division extérieure à
une division interne au sujet tel que s’efface l’artifice des coupures et catégorisations externes dont celle de vie privée/vie publique pour ne citer
qu’elle. Discours-acte signant le passage d’une topologie des surfaces à une
topologie nodale par le biais de l’écriture möbienne.
Basculement du regard qui s’évide et rencontre avec le réel, rencontre
d’altérité intime où surgit un savoir insu, un savoir qui n’est pas su par le
sujet qui n’en est pas le maître mais qu’il peut reconnaître s’il y consent.
Discours « pas sans conséquences », autrement dit ses effets ne sont
pas de l’ordre du bla-bla-bla, que l’arrimage subjectif au lieu du manque,
de la division, du désir (dit-mension verticale de l’intension) ne peut
qu’avoir des conséquences en terme de vie et d’éthique, qu’il n’y a plus de
lieu « réservé », plus d’abri « privé », que toutes les dits-mentions en sont
définitivement altérées. C’est le registre de l’« extension ». S’il y a toujours
la possibilité de « se payer de mots », il n’est plus possible de ne pas le
savoir (cas où la canaillerie vire à la bêtise). Ce qui fait enseignement et formation, c’est avant tout la réitération, sous mode pulsatile, de cette rencontre de l’altérité où le sujet commet l’acte obscur de désir, dans lequel il
se lâche, prenant en compte ce fil du réel pour le démentir dans le mouvement même qui l’accueille. Irréversible de l’acte qui fait coupure. Dès lors,
il n’y a plus de lieu privilégié pour la formation de l’analyste car cette rencontre est aussi bien celle offerte au lieu de la pratique théorique, qu’au lieu
de la présence des quelques autres, au lieu de l’écoute d’un patient, au lieu
de sa responsabilité dans la cité, etc. L’école, pour qui la prend au sérieux,
n’est pas le lieu de la formation professionnelle, culturelle, générale, c’est
avant tout un « style de vie » : « À nous en tenir au malaise de la psychanalyse, l’école entend donner son champ non pas seulement à un travail de
critique : à l’ouverture du fondement de l’expérience, à la mise en cause du
style de vie sur quoi elle débouche.… C’est l’affaire seulement de ceux qui,
psychanalystes ou non, s’intéressent à la psychanalyse en acte. C’est à eux
que s’ouvre l’école pour qu’ils mettent à l’épreuve leur intérêt, – ne leur
étant pas interdit d’en élaborer la logique
[2]. »
Renversement de perspective, autre exigence de vérité, sans laquelle
tout le reste est littérature.
Pour Lacan, l’école, c’est d’abord un style de vie, non au sens d’un
esthétisme mais au sens où elle est le lieu d’une psychanalyse en acte. Rien
à voir avec le confort d’un lieu de savoir où un sujet pourrait se lover, un
savoir qu’il s’agirait d’assimiler, un abri où « rien de ce que vous dites ne
peut avoir de conséquences
[3] ». Au contraire, le lieu d’un dénudement en
acte, un dénudement de vérité jusqu’au point de refus de savoir, ce point
d’opacité que l’acte prend en compte et met en jeu dans un dit. Lacan ira
jusqu’à évoquer à ce propos le point « le plus opaque, le plus fermé, le plus
autiste » dans la parole de l’analyste comme le point d’où vient précisément « le choc d’où se dégèle chez l’analysant la parole ». Scandale qui
donne le frisson !
Point d’opacité, lieu du nouage du corps de jouissance et de la parole,
lieu du refoulement originaire où la fermeture la plus extrême ouvre sur
l’altérité la plus absolue, point de radicale échappée du sujet à lui-même
qui lui fait étrange abri. Point d’impossible, singulièrement opérant dans
l’entrechoc de l’altérité.
Dans ces conditions, il est sûr que « l’enseignement de la psychanalyse, prise au niveau de ce qui serait substantiel apparaîtrait comme ce que
ça est : une pantalonnade
[4] ».
Si Lacan évoquait les formations du psychanalyste en lieu et place du
terme de formation, c’est parce qu’il souhaitait en souligner le seul point
d’appui véritable, le réel de l’inconscient, tel qu’il soutient la cure de l’analysant. Une formation en acte où un savoir, non su d’avance, surgit dans et
par la rencontre du réel. Non pas une théorie déjà là, à assimiler, une théologie qui fasse écran et évitement du réel – position religieuse s’il en est,
que ce soit avec theos ou atheos, et theos n’est pas forcément le plus redoutable – mais un savoir autre engendré par le « choc » de cette rencontre du
réel qu’il s’agit d’accueillir, et non de refouler, dans un acte désirant, acte
dont le principe est l’assentiment, un assentiment à ce point d’impossible
dont se supporte le sujet.
Savoir autre, plus exactement bribes de savoir, lisibles après-coup, qui
se découvrent, pas à pas, au fur et à mesure de l’avancée dans ce lieu de
l’Autre déshabité, et à condition même de cette avancée. C’est au lieu de
cet intime extime que peut s’éprouver que le désenchantement, la radicale
solitude qui s’y annonce est en même temps la porte de la liberté qu’il n’est
finalement pas si aisé de prendre définitivement tant est vivace l’horreur
de l’acte et de la perte qu’il suppose.
Ici, plus de corpus à quoi s’agripper, puisque c’est précisément l’agrippement qui a été déjoué, dénoué et dans ce lieu zéro du lâcher-prise, il n’y
a plus qu’à réinventer la psychanalyse, c’est-à-dire à s’y risquer « en
corps » sans autre appui, quitte à ne pouvoir qu’y balbutier. C’est peut-être
de ces balbutiements renouvelés, réitérés qu’un savoir autre émergera par
la grâce de la présence de quelques autres : quelques autres nécessaires en
tant que leur radicale altérité, leur opacité même constituera un bord, un
littoral, support d’appui et point de résistance tout à la fois, pour permettre
un pas de plus…
Le seul maître, c’est le réel.
[1]
G. Apollinaire, « L’enchanteur pourrissant », dans
Œuvres en prose I, Paris, Gallimard.
[2]
Jacques Lacan, 21 juin 1964, « Acte de fondation de l’École freudienne de Paris », préambule, paru
en préface du premier annuaire de l’École freudienne de Paris en 1965.
[3]
Jacques Lacan, Séminaire
L’acte psychanalytique, séance du 19 juin 1968, inédit.