Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 143 à 148
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Pour le pire

Eliane Lehman
« Celui qui mange n’est plus seul [1]. »
Non, décidément, la psychanalyse ne s’enseigne pas, ne s’apprend pas et ne se transmet pas. Constat d’échec, comme en ce qui concerne la passe, comme en ce qui touche au projet d’école ? D’un certain point de vue, oui, dans une certaine logique, une logique qui placerait ce qu’il en est de la psychanalyse dans le champ de l’objet idéel, de manière à maintenir un sujet inentamé, inaltéré.
Par un autre bord, constat d’incomplétude, sans solution, qui maintient la question du sujet en son point vif et appelle au contraire « à en rajouter » dans la voie du pire.
C’est dans cette voie du pire que je tenterais de m’avancer pour laisser brûler la question.
Car, finalement, quel est ce feu qui ravage le monde de la psychanalyse depuis ses débuts, à quel impossible se heurte-t-il, de quel insupportable se soutient-il pour qu’inexorablement ce point de réel soit déporté « ailleurs », en termes de discordes, aux lieux cruciaux des questions de formation, de passe et fin de l’analyse, de l’école, comme si l’enjeu en était de maintenir la consistance d’un « Un » au regard inversé d’un Autre et grâce à ce regard. N’est-ce pas plutôt une tentative de maintenir dans l’imaginaire de la réalité, donc à l’extérieur, l’impossible qui sous-tend le sujet inconscient, sujet raté en quelque sorte de par son ex-istence, en tant que reste du discours ? Sujet défaillant, sujet divisé en lui-même, expulsé de tout havre. Voilà l’intolérable à « expatrier », à « recracher » coûte que coûte pour tenter de retrouver intégrité et consistance, abrité enfin de la morsure de solitude.
Côté formations de l’analyste, les clivages d’opinion s’inscrivent dans cette même logique, selon des déclinaisons variées qui peuvent aller jusqu’à cet extrême : théorie et clinique sont alors quasi l’objet de spécialités distinctes sur le modèle universitaire, la clinique, décentrée du désir du sujet inconscient, se diffracte en terme médical à partir du symptôme (addictions, drogue, suicide, etc.), ou en terme sociologique catégoriel (les enfants, les adolescents, les adultes et les personnes âgées, les hommes et les femmes, les homosexuels, etc.), les enseignements théoriques rivalisent avec les cursus universitaires, dénoncés sévèrement par les tenants de « l’ignorance », du non-savoir et de « l’ouverture » psychanalytique, alibi et masque d’une sidérale vacuité ! La psychanalyse en intension est vilipendée au profit d’une psychanalyse en extension qui rime avec expansion, ou bien le contraire, avec évitement phobique de toute inscription sociale et confrontation à l’Autre : la confusion des registres du discours, de ses dit-mensions, vient occulter la faille qu’ils bordent pour servir une perversion « socialement correcte ».
Si ce tableau est extrême, au bord de la caricature, il a l’avantage de pousser sa logique constitutive jusqu’à son terme d’où s’aperçoivent plus aisément les véritables enjeux qui la supportent.
Dans tous les cas, en effet, opposition, incompatibilité, coupure et division jusqu’à l’émiettement. De même pour le mouvement analytique dans sa dispersion actuelle. Course au signifiant manquant qui permettrait enfin la capture de la vérité au sein de laquelle le sujet trouverait abri définitif et remède à sa solitude et sa précarité. Et simultanément, du même pas, acharnement à l’atomisation, soit à réduire la chaîne signifiante en ses éléments discrets, littéraux, comme à la recherche affolée d’un point de butée, le réel de la lettre qui ferait enfin littoral. Paradoxe en apparence qui révèle la face de vérité du symptôme.
Or, au cours de la séance du 27 mars 1968 du séminaire « L’acte psychanalytique », Lacan tient ces propos : « À partir du moment où on fait une analyse, il n’y a plus de vie privée… Ça ne veut pas dire qu’elle devient publique. Il y a un éclusage intermédiaire : c’est une vie psychanalysée, ou psychanalysante. Ce n’est pas une vie privée. Privée, ça veut dire tout ce qui se préserve sur ce point délicat de ce qu’il en est de l’acte sexuel et de tout ce qui en découle… mais il y a un tout autre plan sur lequel ça joue cette histoire de vie privée, c’est justement celui de la consistance du discours. »
La consistance du discours ? Autre registre que la consistance de l’Un ou celle de l’Autre à laquelle la tentation est de s’arc-bouter en dernier recours !
Cette consistance du discours est celle qui fait qu’il n’est pas sans « conséquences », c’est-à-dire que, mettant en jeu le réel de l’objet a, au sens où ce dernier en est le moteur, il n’en autorise pas plus le démenti que le rejet sous des modalités diverses mais en assume l’effet séparateur au cœur de la subjectivité même qu’il fonde. Passage d’une division extérieure à une division interne au sujet tel que s’efface l’artifice des coupures et catégorisations externes dont celle de vie privée/vie publique pour ne citer qu’elle. Discours-acte signant le passage d’une topologie des surfaces à une topologie nodale par le biais de l’écriture möbienne.
Basculement du regard qui s’évide et rencontre avec le réel, rencontre d’altérité intime où surgit un savoir insu, un savoir qui n’est pas su par le sujet qui n’en est pas le maître mais qu’il peut reconnaître s’il y consent.
Discours « pas sans conséquences », autrement dit ses effets ne sont pas de l’ordre du bla-bla-bla, que l’arrimage subjectif au lieu du manque, de la division, du désir (dit-mension verticale de l’intension) ne peut qu’avoir des conséquences en terme de vie et d’éthique, qu’il n’y a plus de lieu « réservé », plus d’abri « privé », que toutes les dits-mentions en sont définitivement altérées. C’est le registre de l’« extension ». S’il y a toujours la possibilité de « se payer de mots », il n’est plus possible de ne pas le savoir (cas où la canaillerie vire à la bêtise). Ce qui fait enseignement et formation, c’est avant tout la réitération, sous mode pulsatile, de cette rencontre de l’altérité où le sujet commet l’acte obscur de désir, dans lequel il se lâche, prenant en compte ce fil du réel pour le démentir dans le mouvement même qui l’accueille. Irréversible de l’acte qui fait coupure. Dès lors, il n’y a plus de lieu privilégié pour la formation de l’analyste car cette rencontre est aussi bien celle offerte au lieu de la pratique théorique, qu’au lieu de la présence des quelques autres, au lieu de l’écoute d’un patient, au lieu de sa responsabilité dans la cité, etc. L’école, pour qui la prend au sérieux, n’est pas le lieu de la formation professionnelle, culturelle, générale, c’est avant tout un « style de vie » : « À nous en tenir au malaise de la psychanalyse, l’école entend donner son champ non pas seulement à un travail de critique : à l’ouverture du fondement de l’expérience, à la mise en cause du style de vie sur quoi elle débouche.… C’est l’affaire seulement de ceux qui, psychanalystes ou non, s’intéressent à la psychanalyse en acte. C’est à eux que s’ouvre l’école pour qu’ils mettent à l’épreuve leur intérêt, – ne leur étant pas interdit d’en élaborer la logique [2]. »
Renversement de perspective, autre exigence de vérité, sans laquelle tout le reste est littérature.
Pour Lacan, l’école, c’est d’abord un style de vie, non au sens d’un esthétisme mais au sens où elle est le lieu d’une psychanalyse en acte. Rien à voir avec le confort d’un lieu de savoir où un sujet pourrait se lover, un savoir qu’il s’agirait d’assimiler, un abri où « rien de ce que vous dites ne peut avoir de conséquences [3] ». Au contraire, le lieu d’un dénudement en acte, un dénudement de vérité jusqu’au point de refus de savoir, ce point d’opacité que l’acte prend en compte et met en jeu dans un dit. Lacan ira jusqu’à évoquer à ce propos le point « le plus opaque, le plus fermé, le plus autiste » dans la parole de l’analyste comme le point d’où vient précisément « le choc d’où se dégèle chez l’analysant la parole ». Scandale qui donne le frisson !
Point d’opacité, lieu du nouage du corps de jouissance et de la parole, lieu du refoulement originaire où la fermeture la plus extrême ouvre sur l’altérité la plus absolue, point de radicale échappée du sujet à lui-même qui lui fait étrange abri. Point d’impossible, singulièrement opérant dans l’entrechoc de l’altérité.
Dans ces conditions, il est sûr que « l’enseignement de la psychanalyse, prise au niveau de ce qui serait substantiel apparaîtrait comme ce que ça est : une pantalonnade [4] ».
Si Lacan évoquait les formations du psychanalyste en lieu et place du terme de formation, c’est parce qu’il souhaitait en souligner le seul point d’appui véritable, le réel de l’inconscient, tel qu’il soutient la cure de l’analysant. Une formation en acte où un savoir, non su d’avance, surgit dans et par la rencontre du réel. Non pas une théorie déjà là, à assimiler, une théologie qui fasse écran et évitement du réel – position religieuse s’il en est, que ce soit avec theos ou atheos, et theos n’est pas forcément le plus redoutable – mais un savoir autre engendré par le « choc » de cette rencontre du réel qu’il s’agit d’accueillir, et non de refouler, dans un acte désirant, acte dont le principe est l’assentiment, un assentiment à ce point d’impossible dont se supporte le sujet.
Savoir autre, plus exactement bribes de savoir, lisibles après-coup, qui se découvrent, pas à pas, au fur et à mesure de l’avancée dans ce lieu de l’Autre déshabité, et à condition même de cette avancée. C’est au lieu de cet intime extime que peut s’éprouver que le désenchantement, la radicale solitude qui s’y annonce est en même temps la porte de la liberté qu’il n’est finalement pas si aisé de prendre définitivement tant est vivace l’horreur de l’acte et de la perte qu’il suppose.
Ici, plus de corpus à quoi s’agripper, puisque c’est précisément l’agrippement qui a été déjoué, dénoué et dans ce lieu zéro du lâcher-prise, il n’y a plus qu’à réinventer la psychanalyse, c’est-à-dire à s’y risquer « en corps » sans autre appui, quitte à ne pouvoir qu’y balbutier. C’est peut-être de ces balbutiements renouvelés, réitérés qu’un savoir autre émergera par la grâce de la présence de quelques autres : quelques autres nécessaires en tant que leur radicale altérité, leur opacité même constituera un bord, un littoral, support d’appui et point de résistance tout à la fois, pour permettre un pas de plus…
Le seul maître, c’est le réel.
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NOTES
 
[1] G. Apollinaire, « L’enchanteur pourrissant », dans Œuvres en prose I, Paris, Gallimard.
[2] Jacques Lacan, 21 juin 1964, « Acte de fondation de l’École freudienne de Paris », préambule, paru en préface du premier annuaire de l’École freudienne de Paris en 1965.
[3] Jacques Lacan, Séminaire L’acte psychanalytique, séance du 19 juin 1968, inédit.
[4] Ibid.
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