2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
L’opération cartel
Jacques Adam
Ce petit groupe de personnes, psychanalystes ou non, réunies pour
travailler ensemble avec la même option, celle du discours analytique, est
une invention de Jacques Lacan : son terme même, « Cartel », mais surtout
sa formalisation et sa promesse d’efficacité, en accord avec les nécessités
d’« école », autre terme inédit avancé par Lacan en 1964, en font l’outil le
plus spécifique qui soit depuis près de quarante ans pour qui se trouve
« travaillé » par la psychanalyse. Accueilli au départ avec curiosité, puis
avec intérêt, par la mise au travail qu’il provoquait, il n’est pas sûr cependant qu’on ait su manier l’outil avec clairvoyance pour lui faire rendre tout
ce qu’il promettait.
On chercherait en vain l’équivalent dans le corpus freudien, si ce n’est,
dans la petite histoire de la psychanalyse, par le constat que les psychanalystes, Freud le premier (cf. Les mercredis de Vienne) n’ont jamais négligé
l’élaboration collective de leurs réflexions, de leurs recherches et de leurs
travaux à partir de leur pratique, mais en leur donnant l’issue d’un enseignement sur le mode du discours universitaire dès les premiers signes
d’organisation de la communauté psychanalytique internationale (les
divers instituts de formation).
Tout autre est l’outil cartel proposé par Lacan, condition absolue de la
transmission d’un sujet à l’autre de ce que la psychanalyse et sonécole, s’il
en est une, peuvent enseigner. Le cartel a donc maintenant son histoire, une
histoire lacanienne, lourde des questions que posent celles de la transmission de la psychanalyse et de la formation des analystes. De ces questions,
nous en saisirons brièvement trois, moins pour en faire un bilan que pour
réfléchir aux ouvertures et aux conséquences qu’elles impliquent dans la
situation actuelle de la psychanalyse.
Le cartel est-il un outil fiable ?
Son efficacité vient de la formalisation que Lacan en a donnée ( 1975)
après n’en avoir proposé l’usage que sur un mode empirique ( 1964).
D’abord le nombre : trois à cinq personnes, plus une, pour former un
cartel, quatre plus une étant « la bonne mesure ». Pourquoi ? Pour rester
sans doute au niveau d’un groupe, petit, permettant plus facilement
l’échange et pouvant minimiser, croit-on, les effets imaginaires (jamais
fiables). Mais là n’est pas l’essentiel, les effets imaginaires entre personnes
supposés entraver le travail du groupe sont inévitables (pour Freud, audelà de deux, il y a groupe), et le souci de Lacan, inspiré des idées de Bion
et de la psychiatrie anglaise après la guerre (les groupes sans chef) sera
alors surtout, lorsqu’il crée son école, de pousser au Un par Un le travail
attendu d’une communauté d’analystes, en résistance à l’effet de colle que
l’identification collective induit.
La logique de cette composition à X + 1 du cartel viendra, on le sait, du
nœud borroméen, donnant à la plus-une personne du groupe la fonction
de faire tenir ensemble ce qui se dénouerait si elle s’en désolidarisait. Cette
logique de la solidarité, en somme, donne au plus-un une fonction très privilégiée, assurément, et sur laquelle il a été beaucoup glosé (Journées des
cartels de l’École freudienne de Paris, 1975). Son application, cependant,
même après la dissolution de son école par Lacan, semble avoir posé bien
des problèmes à ceux qui voulaient continuer l’expérience d’école. Combien de cartellisants, en reste avec leur désir de travailler après en avoir fait
l’expérience, tout en sentant sa nécessité ! Combien de plus-un égarés dans
l’énigmatique fonction d’« infinitude latente » que Lacan lui reconnaissait !
Est-ce la permutation, autre condition du fonctionnement des cartels,
qui rebute les membres d’une école qui s’en prévaut ? Lacan n’a pourtant
pas ménagé les signes forts que nous pouvions recevoir : instauration du
fonctionnement des cartels avant celle de la passe ; relance du mouvement
d’école sous la forme de cartels (« aux mille ») dès la dissolution.
Serait-ce que le message de garantie de solidarité que la formalisation
du plus-un donnait a été étouffé sous les rapports imaginaires de prestance ? Serait-ce que le principe de précaution que le fonctionnement permutatif représentait n’a pas été respecté ? Il en est en tout cas résulté que la
lisibilité du rapport de l’individuel au collectif a été brouillée par la prévalence donnée successivement et dans maints groupes analytiques à l’appareil de la passe, au détriment du modeste mais subtil fonctionnement
d’école sur la base des cartels. Il en est aussi parfois résulté qu’on a pu
identifier le plus-un du cartel à l’analyste de ce petit groupe, dont la fonction interprétative supposée aurait été d’empêcher les effets de colle au
nom du discours analytique. La fonction séparative du signifiant-maître
sur lequel viennent se concentrer les idéaux du groupe en la personne du
plus-un devrait pourtant suffire à garantir la production d’un Un par Un
autre qu’un chacun pour soi dans la chaîne signifiante du travail du cartel.
Mais dans le travail d’école, le souci de la nomination de l’AE par la passe
a en quelque sorte supplanté l’accent à mettre sur le trait de responsabilité
de chaque-Un du cartel, dans le tourbillon des places, des titres et des fonctions qui est demandé à la disposition institutionnelle.
Lacan voulait qu’on entre dans l’école au titre d’un cartel (et non pas,
comme il a pu être essayé, par la passe en demi-teinte). C’est dire sans
doute combien il pensait l’outil du cartel fiable, ce que n’ont pas encore
vérifié les groupes qui se réclament de son enseignement, en craignant,
semble-t-il d’en radicaliser l’expérience et de voir combien il peut être réel
que « chacun soit effectivement, et pas simplement imaginairement, ce qui
tient le groupe ». (Journées des cartels de l’EFP, 1975).
Comment sert le cartel dans la transmission de la
psychanalyse et la formation des analystes ?
Conçu en principe pour contrer au niveau collectif les identifications
imaginaires rétives à l’élaboration de savoir que le discours analytique
implique, il serait attendu qu’au niveau individuel le cartel permette de
reconnaître des effets analogues à ceux dont le discours analytique
témoigne : le travail de l’inconscient. Qu’est-il permis d’espérer savoir du
« travail en cartel » dans une école de psychanalyse ?
Nous comprenons bien que la question est triviale et ne sature pas tout
du problème effectif de ce qu’est un cartel dans une école de psychanalyse.
De même ne doit-elle pas plus orienter à parler d’une « école des cartels »
que d’une « école de la passe », les deux étant indissociablement axées sur
un désir d’école, dialecte institutionnel du problématique mais incontournable désir de savoir.
Passons sur l’holophrase qui a conduit à remplacer le « Jury » que
Lacan tolérait, par le syntagme « Cartel de la passe », pour nommer l’analyste de l’école. Sa composition planifiée ne correspond en rien à l’effet de
surprise attendu de la rencontre par choix mutuel des cartellisants, car la
surprise est en effet le pivot de cette dynamique du savoir désiré dans un
cartel. Sans cet effet, la possible invention de savoir que le témoignage des
passeurs active se trouve en quelque sorte confisquée par le devoir survalorisé de décider (ou non) d’une nomination, aux dépens du travail d’élaboration.
Pourtant, si l’école a mission de recueillir les voies par lesquelles les
analystes se forment bien selon les lois de l’inconscient, n’a-t-elle pas également le devoir de soutenir le désir de savoir qui est au travail dans un
cartel, d’en recueillir et d’en discuter les élaborations. On sait que le produit propre à chacun peut être très inégal, mais l’important n’est-il pas le
tourbillon des transferts de travail au service du travail de l’école. On sait
aussi que le travail n’a jamais engendré aucun savoir, sauf celui de l’inconscient qui est savoir. C’est ce savoir-là dont il est permis d’espérer que
le travail du cartel en provoque l’élaboration, sans remplacer bien sûr celui
de l’expérience analytique individuelle. Comment le pourrait-il d’ailleurs ?
Le travail du cartel s’accoude au savoir textuel, constitué, l’interroge, et le
subvertit éventuellement. Et le cartel, n’étant pas lieu de psychodrame, ne
permet nulle interprétation mais progrès de l’élaboration.
Cependant, s’il est un discours que le cartel, travaillant, permet de faire
circuler dans la communauté d’école, c’est sans doute celui de l’hystérique,
au titre de ce que c’est à chaque sujet d’être l’agent de cette interrogation du
savoir du maître pour produire autrement du savoir, motif de surprise en
retour de celle de la rencontre des savoirs-travaillants du cartel.
Les cartels, on le sait, ont leurs crises de travail, transfert oblige (transfert de travail) à traiter comme tel (comme une crise d’hystérie) : dissolution du cartel, effet zen, tourbillon. C’est ainsi que Lacan a traité la crise de
son école, qui n’était bien sûr pas son grand cartel dont il aurait été le plusun, mais dont l’hystérie collective en somme ne produisait plus l’effet
attendu pour réaliser la seule chose à laquelle il a consacré sa vie : en savoir
un peu plus sur ce qui fait qu’on devient analyste.
Ne serait-ce pas que les analystes ont minimisé le véritable enjeu du
cartel et sa puissance, travail de base qui n’interroge pas seulement le
savoir textuel mais aussi bien le désir de l’analyste (les non-analystes travaillant dans un cartel sont à cet égard les meilleurs partenaires) ?
On pourrait douter parfois que la communauté analytique lacanienne
croie encore à la pertinence et à l’efficacité des cartels, comme en témoignerait la routine de leur fonctionnement ou les défiances apparues quant
au concept même d’école. Bien des analystes pratiquent et produisent solitairement, peut-être même de plus en plus actuellement, et Lacan n’a
d’ailleurs pas renié cette occurrence. Mais bien des groupes aussi recommandent et entretiennent toujours le fonctionnement des cartels dès qu’il
s’agit de formation des analystes, de transmission et d’école, et ce, assurément pas simplement pour faire nombre, mais pour rester fidèles à l’enseignement de Lacan. Le « solitairement » n’exclut pas le « solidairement »,
c’est la fonction même de la pratique analytique.
Les interprétations de l’emploi de l’outil cartel ont pu diverger. Certains, privilégiant la dimension horizontale, en ont espéré la majoration du
travail de base pour contrer les effets de hiérarchisation et favoriser le passage du travail solitaire au travail solidaire. D’autres, plus pyramidaux, en
ont appelé à l’esprit et à l’effet d’équipe que pourrait produire le travail des
analystes en cartel : muni d’un bon leader efficace (le plus-un), le cartel, rien
qu’en fonctionnant, est alors politiquement interprété comme une machine
de guerre voulue par Lacan pour lutter contre le didacticien de type IPA et
la formation analytique homogénéisée.
Il est vrai qu’il semble y avoir eu de cela dans le projet de Lacan, de
rompre absolument avec le seul critère où se repérait avant lui l’analyste, –
sur l’identification hiérarchisée d’un analyste à l’autre. Mais c’est plutôt
l’invention de la passe qui répondait à ce vœu de savoir comment il y avait
« de l’analyste », plutôt que les cartels eux-mêmes. Les cartels, « inventés »
avant la passe, étaient là au titre de ce que, dans une école de psychanalyse,
il soit nécessaire de mettre celui qui s’y engage dans des « conditions de critique et de contrôle » au regard de l’école, qui prend ici son poids spécifique. La notion d’école et son rôle sont toujours prévalents.
Mais il y a maintenant plusieurs écoles lacaniennes de psychanalyse.
Les conditions de critique et de contrôle sont donc diversifiées selon l’idée
que les différents groupes se font de la doctrine d’école. Au moment où se
posent dans la société civile des problèmes de réglementation de l’exercice
de la psychanalyse, au moment où le monopole du terme de psychanalyste
risque de se trouve confisqué par l’une ou par l’autre des associations qui
assoit son autorité soit sur son ancienneté et sa notoriété, soit sur son
laxisme (mais jamais sur une réflexion théorique de la formation de l’analyste fondée en raison), alors, dès ce moment, il est nécessaire de regarder
la dispersion des groupes et des écoles sous un autre angle que celui des
querelles de clocher. Pas pour viser à une éventuelle et utopique réunification mais au contraire pour prendre acte du Un par Un des écoles ou des
groupes dont le travail est à reconnaître dans la dynamique même où il
s’élabore, – au niveau des cartels.
Serait-il utopique de voir un jour régulièrement constitués des cartels
formés de membres de différentes écoles ? Un étrange effet de résistance
semble s’y être jusqu’ici le plus souvent opposé, d’autant plus étrange que,
ni ici ni là, les effets de l’usage de l’outil n’ont été sérieusement colligés,
alors que son emploi – encoreà interroger au regard de la doctrine d’école,
et son mode d’emploi – sûrement à simplifier, sont grosso modo partout les
mêmes. Gageons au moins que la surprise serait au rendez-vous, condition
essentielle des relances du savoir.
Le cartel a ses raisons que la raison n’ignore pas. Son charme flou pour
le novice devient parfois ennui de vieux célibataire. Mais qui mieux qu’une
école pourra le rendre agalmatique en en faisant l’élément incontournable
de cette « base d’opération contre le malaise dans la civilisation », et l’arme
absolue contre le pouvoir du maître ?