2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
La passe, entre héritage et invention : transmission de la psychanalyse et formation des analystes
[1]
Brigitte Lemérer
Lors de la séance du 9 avril 1974 du séminaire Les non-dupes errent,
Lacan souligne l’implication de « quelques autres » dans l’autorisation
dont procède l’analyste : l’analyste ne s’autorise que de lui-même et de
quelques autres. Si la cure est nécessaire pour former un analyste, elle ne
suffit pas, il faut aussi un lieu de formation collective. Qu’en est-il de ce collectif ici désigné comme « quelques autres » ?
La réponse la plus souvent proposée identifie ces quelques autres
comme étant l’analyste de l’analyste, ses contrôleurs et des personnes
ayant eu une fonction éminente dans l’institution où il s’est formé. C’est
effectivement une lecture que l’on peut faire de ces quelques autres et qui
répond à un certain bord, à une certaine conception de la formation des
analystes. Cette lecture implique que le savoir-opérer dans une cure analytique a été transmis au futur analyste par son propre analyste, par ses
contrôleurs et par les responsables de l’institution analytique qui l’a formé,
savoir qui leur a été transmis par les mêmes voies dans une chaîne généalogique qui s’origine chez Freud, garant de ce savoir.
Selon une autre lecture, ces « quelques autres » ne sont pas des personnes particulières mais désignent un certain mode de nouage du collectif,
un certain type de formation collective contingente et ponctuelle, qui se réalise par rencontre. Qu’est-ce qui fait la particularité de ce nouage, et qu’est-ce qui se rencontre exactement ? Certaines manifestations cliniques qui se
produisent dans les cartels peuvent nous en donner quelque idée. Il arrive
par exemple qu’au cours d’une discussion de cartel, un membre fasse une
remarque en passant et sans vraiment y penser, une vague idée sans importance qu’il oublie plus ou moins aussitôt, et que cela lui revienne, lors d’une
séance ultérieure, d’un autre membre du cartel qui lui dit que ces quelques
mots ont été pour lui une véritable trouvaille. Le premier repère bien que le
second lui prête un bout de savoir qu’il ne reconnaît pas. S’il essaie de
retrouver le contexte qui l’a amené à lâcher ces quelques mots, il s’aperçoit
généralement que le train de pensées qui était le sien à ce moment n’a pas
grand rapport avec la trouvaille que le second lui attribue, et parfois, il ne
comprend pas bien, malgré les explications du second, ce qu’est cette trouvaille. Souvent intervient alors un troisième qui se saisit de ce qu’évoque le
second et devient pour un temps son interlocuteur.
Ce moment de travail du cartel nous permet de repérer un mode particulier de transmission qui n’est pas réglée par le rapport enseignantenseigné, par le rapport d’un qui sait à celui qu’il forme, dont relève toute
formation professionnelle : ici, du savoir se forme et se transmet selon
d’autres voies. Nous remarquerons en particulier que dans le cas cité, le
savoir qui se découvre est, par chaque un, effectivement attribué à un
autre.
J’avancerai que dans la discussion qui a eu lieu entre les participants du
cartel, quelque chose a circulé tout à fait à leur insu, a pris forme, donnant
lieu au premier énoncé, émis et d’abord reçu en toute méconnaissance.
Dans un deuxième temps, un participant reconnaît, pas sans que du désir
ne l’y engage, le bout de savoir que cet énoncé recelait, savoir qu’il propose
à l’élaboration dans la séance suivante. Ces rencontres peuvent également
se produire en dehors d’un cartel, mais la structure de cartel les favorise.
La transmission qui s’est produite est bien particulière : le « transmetteur »
ne connaît pas, à strictement parler, le savoir qu’il énonce, et ce savoir ne
se transmetqu’à ce qu’un désir trouve à s’y loger. Freud nous raconte comment ce type de transmission fut à l’œuvre en particulier dans sa découverte de l’origine sexuelle des névroses; il nous montre comment ce bout
de savoir lui fut successivement transmis par Breuer, Charcot et Chrobak,
qui l’énonçaient en toute méconnaissance
[2]. Sans doute, une clinique des
cartels nous permettrait-elle de repérer d’autres cas, d’autres formes de
cette transmission bien particulière.
Cette clinique faisant défaut, penchons-nous sur ce que nous enseigne
l’histoire de la naissance de la psychanalyse et de l’élaboration de son
champ. Cette question mériterait d’amples développements, je n’en évoquerai que quelques points. Les analystes qui ont contribué à cette élaboration se sont autorisés de ce qu’ils entendaient de leurs analysants, de propos tenus par des collègues qui en méconnaissaient la portée, d’éléments
notés dans les textes analytiques mais jusque-là négligés, de bouts de
savoir appréhendés dans d’autres disciplines et déplacés dans le champ
analytique, etc.
Selon notre première lecture des quelques autres, l’analyste se forme
par l’acquisition d’un savoir transmis de génération en génération selon
des voies réglées par avance. Selon notre deuxième lecture, c’est dans la
rencontre avec quelques autres que du savoir se forme et se transmet à partir d’éléments refoulés, démentis, négligés, déplacés, savoir dont l’analyste
prend la responsabilité, en lui donnant existence et conséquence dans le
champ analytique et se faisant dès lors responsable de l’avancement de la
psychanalyse.
Ces deux lectures des quelques autres présentent deux bords de la formation du psychanalyste ; sans doute chaque analyste a-t-il le choix de
s’inscrire plutôt d’un côté ou plutôt de l’autre, ce qui l’engage de manière
différente dans son rapport à la psychanalyse. Mais il faut ajouter que dans
ce choix, l’institution analytique, sa conception de la formation des analystes et son mode de fonctionnement, jouent un rôle non négligeable. Car
ces deux lectures dessinent aussi deux conceptions de la formation des
psychanalystes, mettant en œuvre des modes différents de transmission de
la psychanalyse et impliquant des logiques différentes organisant le fonctionnement institutionnel du collectif (institut ou école) engagé dans cette
formation. Cette double lecture m’a conduite à revenir sur des points d’histoire dont nous sommes les héritiers, et plus particulièrement sur la
manière dont la conception ipéiste de la formation a pesé, à l’École freudienne de Paris, sur la mise en place du dispositif de la passe inventé par
Lacan.
Formation des psychanalystes et hiérarchie institutionnelle
Selon le modèle, la conception de la formation qui s’imposait à l’IPA, il
y avait à la Société psychanalytique de Paris – première société française de
psychanalyse créée en 1926 – deux titres, deux qualifications de l’analyste :
le titulaire et l’adhérent. Les candidats à la formation s’engageaient à ne
pas pratiquer la psychanalyse avant d’en avoir reçu l’autorisation. Celle-ci
leur était donnée par un jury qui examinait le cas de chaque candidat à
cette autorisation et qui, si celui-ci était accepté, lui donnait le titre d’adhérent impliquant qu’il était qualifié pour exercer la psychanalyse. Au bout
d’un certain nombre d’années, un adhérent pouvait demander à être autorisé au titre de titulaire. C’est ainsi, par exemple, que Lacan fut nommé
adhérent en 1934 et titulaire en 1938.
Les titulaires étaient aux commandes de la Société et responsables de la
formation des candidats (cures, enseignements, contrôles). Pour obtenir la
qualification d’adhérent, un candidat devait donc nécessairement avoir fait
une « analyse didactique » avec un titulaire. Cela impliquait que les adhérents n’étaient de fait qualifiés que pour pratiquer des « analyses thérapeutiques » : si un de leurs analysants décidait, au cours de sa cure, de devenir
psychanalyste, il devait interrompre cette cure et obtenir l’autorisation de
faire une didactique avec un titulaire. On peut constater que dans ce fonctionnement institutionnel, l’analyse du « vouloir être analyste » se dissout
en quelque sorte entre les deux qualifications : son énoncé interrompt une
éventuelle première cure avec un adhérent, l’autorisation de faire une cure
didactique venant entériner ce vouloir. Deux titres donc, deux qualifications
de l’analyste qui s’inscrivent dans une hiérarchie analytique reposant sur
un modèle généalogique : les titulaires forment des adhérents qui deviennent titulaires pour former de nouveaux adhérents, etc.
Dans ce montage institutionnel, le titre constitue un nouage serré entre
qualification, garantie et autorisation. Le titre désigne une qualification,
comme thérapeute ou comme didacticien, il garantit que l’analyste est qualifié pour remplir cette fonction, et il autorise l’analyste à l’exercer. Ce partage des qualifications, qui instaure le fonctionnement hiérarchique de
l’institution analytique, n’est pas sans faire question. Freud, dans la post-face de
La question de l’analyse profane, souligne en effet l’étroite union qui,
dès les origines de la psychanalyse, existait entre la cure et la recherche :
« La connaissance amenait le succès, on ne pouvait pas traiter sans
apprendre quelque chose de nouveau, on n’acquérait aucun éclaircissement sans en éprouver l’action bienfaisante
[3]. » C’est cette « précieuse
conjonction » qui fait la spécificité de la psychanalyse et qui la distingue
radicalement de toutes les psychothérapies : ce que vise la cure analytique,
c’est un gain de savoir, et c’est ce gain de savoir qui a des effets thérapeutiques. Le désir de guérir n’est pas le moteur de la cure analytique, la guérison vient de surcroît. C’est précisément cette précieuse conjonction qui
est refusée dans cette conception de la formation de l’analyste selon
laquelle l’adhérent est qualifié pour faire des cures à visée thérapeutique et
le titulaire, des cures à visée didactique
[4].
La Société française de psychanalyse est créée en 1953 dans les suites
d’une scission de la SPP causée par la question de la formation des analystes. Elle s’organise sur le même modèle hiérarchique : les titulaires sont
responsables de la formation et dirigent la SFP, les associés sont autorisés à
pratiquer la psychanalyse et les stagiaires sont en formation.
L’École freudienne de Paris entre héritage et invention
Au moment de la fondation de l’École freudienne de Paris, en 1964,
Lacan ré-instaure la hiérarchie en vigueur à l’IPA. Il met en place deux titres
d’analystes : Analyste de l’École (AE), et Analyste membre de l’École (AME).
Ces titres semblent recouvrir ceux de titulaire et d’associé, ce que confirme
le fait qu’au départ de l’EFP, Lacan nomme, entre autres, au titre d’AE les
titulaires de la SFP qui l’ont suivi, et au titre d’AME les associés. Les AE sont
aux commandes de l’école : ils forment le directoire, le jury d’accueil chargé
de nommer les AME, et le jury d’agrément qui reçoit les AME candidats au
titre d’AE Mais, dans le même temps, Lacan introduit quelque chose de tout
à fait nouveau qui transforme la signification de ces titres : un membre de
l’École peut demander à passer devant le jury d’accueil pour être autorisé
comme AME quel que soit son analyste. Dès lors, si les AE ont effectivement,
comme les titulaires, la responsabilité de la conduite de l’institution, s’ils
forment l’échelon supérieur de la hiérarchie, ils n’ont plus la qualification
de didacticiens, ce qui change également le statut des AME puisque ce titre
ne désigne plus la qualification de simple thérapeute. En effet, on ne peut
garantir par avance qu’une cure formera un analyste. Ce n’est qu’à son
terme qu’une cure peut s’avérer avoir été une « didactique ». Une autre
subversion introduite par Lacan concerne les membres de l’EFP.
À la question : « Comment est-ce qu’on opère dans une cure analytique ? », l’IPA répond essentiellement dans le registre de la technique : on
opère avec un savoir et un savoir faire techniques qui se transmettentdans
la cure, puis dans les enseignements et les contrôles. C’est cette réponse qui
réduit la formation des analystes à être une formation de type professionnel. À cet abord technique, Lacan s’est opposé en avançant que la question
de la conduite des cures devait être posée en termes éthiques (Séminaire
sur l’éthique de la psychanalyse de 1959-1960). À la question de ce que
serait une éthique fondée sur la découverte freudienne, il répond, dans ce
séminaire, que c’est une éthique du désir : ce qui dirige la cure, ce n’est pas
un savoir technique mais le désir de l’analyste. Dès lors, la formation des
analystes doit faire place à ce désir. Ainsi, les candidats à être admis
membres de l’EFP ne sont pas présélectionnés à partir d’une idée des modalités subjectives et des formations préalables qui conviendraient pour faire
un analyste, mais sont reçus par un cardo chargé d’apprécier leur intérêt
véritable pour la psychanalyse. Les membres ne sont plus engagés dans un
cursus de formation pré-établi, mais ils s’engagent à travailler en cartel.
Le cartel est le premier dispositif de formation inventé par Lacan. La
structure du cartel – 3 à 5 personnes plus une, et permutation régulière des
cartels – est la seule contrainte imposée aux membres de l’École. Ils gardent, par ailleurs, une entière autonomie pour choisir l’objet de leur travail,
les personnes avec lesquelles ils vont former un cartel, le mode du travail
collectif, le rythme des réunions etc. Ils ont donc l’entière responsabilité du
désir qu’ils mettent en jeu dans leurs choix. Ce dispositif d’école supporte
une conception de la formation des analystes qui ne relève plus d’une
transmission par la voie généalogique du savoir hérité de Freud ; elle
implique un véritable travail de subjectivation, de réinvention de ce savoir,
qui s’effectue dans des liens de cartel mettant à la question le désir particulier que chacun de ses membres y engage. C’est le premier temps d’une
politique de la formation qui prenne en compte la découverte freudienne
et l’éthique qui s’en impose.
En 1966, Lacan apporte une autre subversion : un simple membre peut
déclarer à l’École qu’il travaille comme analyste. Sa pratique n’est pas
garantie par l’École, mais il peut s’y inscrire comme Analyste Praticien (AP).
Trois titres d’analystes donc à l’École freudienne de Paris : l’Analyste de
l’École qui a la responsabilité de la conduite de l’école, l’analyste membre
de l’École dont l’École garantit la capacité professionnelle et l’Analyste Praticien qui se déclare analyste sans la garantie de l’École. Ces trois titres
défont le mode de nouage posé dans les sociétés ipéistes entre qualification, autorisation et garantie.
C’est à cette école, héritière de la hiérarchie ipéiste et pourtant dans sa
conception de la formation largement subversive, que Lacan adresse sa
Proposition sur la passe le 9 octobre 1967. Il propose que, dans son fonctionnement, l’École prenne en compte, ou plus précisément donne existence au passage de la position analysante à l’acte qui instaure l’analyste.
Quelques mois plus tôt, dans son séminaire
la logique du fantasme, il avait
avancé quelques prémisses sur la question de l’acte : « L’acte est instauration du sujet comme tel, c’est-à-dire que d’un acte véritable, le sujet surgit
différent [… ] sa structure est modifiée [… ]. La limite imposée à sa reconnaissance [… ], c’est la
Verleugnung, à savoir que le sujet ne le reconnaît
jamais dans sa véritable portée inaugurale, même quand le sujet est, si je
puis dire, capable d’avoir cet acte commis
[5]. »
Dans sa
Proposition du 9 octobre 1967
[6], Lacan avance que la
Verleugnung, qui provoque la méconnaissance du réel en jeu dans le passage de
la position analysante à l’analyste, est au principe du malaise dans les
sociétés analytiques. Il propose donc à l’École de s’employer à dissiper
l’ombre épaisse qui couvre ce passage, et de donner à l’acte où advient le
désir de l’analyste, la place qui doit lui revenir dans la sélection et le recrutement des analystes. L’enjeu est de taille, car cet acte inaugural, par lequel
un analysant passe à l’analyste, se répète ensuite au départ de chaque cure
que cet analyste dirige, mais il est alors refoulé : de la passe, les analystes
ne peuvent donc plus rien savoir. Pour étudier ce moment de passage,
Lacan propose donc de mettre en place un dispositif particulier : un candidat qui vient de franchir la passe, témoigne de son passage à l’analyste
auprès de passeurs qui auront la charge de faire passer ce témoignage à un
jury qui accorde ou pas le titre d’Analyste de l’École au candidat.
Peu après cette intervention, il soumet à la discussion un premier projet réglementant la forme institutionnelle que ce dispositif peut prendre au
sein de l’École. Cette procédure de passe ne verra pas le jour. Il est cependant intéressant de s’y reporter car, à l’étudier de près, on peut repérer
comment le dispositif inventé par Lacan est, dans cette procédure qu’il propose, mêlé à des restes du fonctionnement ipéiste qui viennent, d’une certaine manière, en obscurcir les enjeux.
« Connaissance » et témoignage : deux modes de la garantie
Selon ce premier projet
[7], les témoignages sont examinés par un jury
d’agrément composé de trois AE, tirés au sort sur une liste où les AE qui le
souhaitent s’inscrivent, auxquels s’ajoutent trois passeurs, tirés au sort sur
une liste de passeurs, et le directeur de l’école. Les passeurs sont désignés
par les AE parmi ceux de leurs analysants qu’ils estiment être dans la passe
où advient le désir de l’analyste. Les trois passeurs recueillent le témoignage du passant et l’apportent au jury. Lacan s’explique sur les raisons du
tirage au sort : « Si nous voulons au principe de la sélection contenir ce que
nous “connaissons” du candidat [… ] pour y faire prévaloir ce dont il peut
témoigner de son passage à l’analyste, ce n’est pas pour laisser cette
connaissance – toujours chez nous mêlée – rester l’instance dernière dans
la constitution du jury. Pourquoi serait-ce le directeur par exemple qui
trancherait du choix
[8] ? » Dans les sociétés ipéistes, la « connaissance » que
les jurys prennent des candidats est au principe de la sélection des analystes. Or ce principe, que Lacan désigne comme du « pèse-personne », est
tout à fait impropre dans le champ analytique où il ne constitue qu’une
fausse garantie. Remettre au sort la sélection des membres du jury est un
acte par lequel l’École affirme son refus de s’en remettre à de fausses garanties. Dans la procédure qui sera adoptée en 1969, les membres du jury sont
élus par les membres de l’École : la « connaissance » que chacun a des candidats à cette élection restera donc, pour l’École freudienne de Paris, l’instance dernière dans la constitution du jury.
Dans son premier projet, Lacan précise qu’un passeur qui n’est pas
membre de l’École le devient automatiquement. Ce point ne sera pas repris
dans la procédure qui sera finalement adoptée. Il est, dans ce premier projet, rendu nécessaire par la présence des passeurs dans le jury d’agrément
qui, Lacan le rappelle, ne peut être constitué que de membres de l’École.
Cette disposition implique donc qu’un analysant non membre de l’École,
c’est-à-dire quelqu’un que ne « connaît » pas l’École peut être désigné
comme passeur par son analyste. Notons qu’à l’inverse, la question d’admettre dans le dispositif un candidat-passant qui ne serait pas membre de
l’EFP, n’est abordée ni dans cette procédure, ni dans celle qui sera mise en
place en 1969. Il sera généralement bien entendu, même si cela reste tacite,
que seuls les membres de l’EFP peuvent se présenter comme passant dans
le dispositif. Ainsi, lorsqu’en 1971 Laurence Bataille voudra, sur les
conseils de Lacan, se présenter à la passe, on lui demandera de faire
d’abord les démarches qui lui permettront de devenir membre, puis de
renouveler sa demande. Ce refus d’admettre dans le dispositif un candidat
non membre, un candidat que ne « connaît » pas l’École, se réfère à la
logique ipéiste de l’accès à l’autorisation et indique que la subversion proposée par ce dispositif reste à l’EFP mal comprise.
Le jury d’agrément est donc composé de trois AE, de trois passeurs et
de Lacan. Seuls les trois AE ont un pouvoir de décision qui se prend par
deux voix sur trois; les passeurs et Lacan n’ont qu’une voix consultative.
Ce jury est renouvelé tous les six mois : deux des trois AE et des trois passeurs en sortent et sont remplacés par tirage au sort.
Si Lacan avait indiqué que le dispositif permettait de contenir ce qu’on
« connaît » du candidat pour y faire prévaloir le travail de passe dont il
témoigne, pour autant, la procédure n’écarte pas complètement cette
« connaissance » sur laquelle se fonde, dans les sociétés ipéistes, l’accès aux
différents titres. Il est en effet précisé que si le jury ne connaît rien du candidat, « chacun de ses membres peut en prendre idée par une convocation
expresse [du candidat et éventuellement de son analyste], bénéficiant des
conditions dont on s’est contenté jusqu’alors
[9] ». Certes, cette formulation
n’est pas sans marquer quelque ironie quant au bénéfice que les membres
du jury peuvent tirer de cette convocation expresse. Mais il reste que cette
concession aux habitudes anciennes inscrit le dispositif dans une sorte de
compromis entre deux manières différentes et non complémentaires, de
situer ce qui fait garantie dans le champ analytique.
Se présentent dans le dispositif « des psychanalysants dans la visée
d’être reconnus pour AE », et Lacan précise : « … ce qui se présente pour
être AE, c’est tout psychanalysant, au sens où le psychanalyste ne s’achève
qu’à le redevenir dans sa position à l’endroit du sujet supposé savoir ». Est
AE « celui qui contribue à l’avancement de la psychanalyse ». Et Lacan
poursuit : « Il y a par contre des gens qui plus modestement se contenteront de s’éprouver comme analystes
[10]. » À ceux-là, l’École défère le titre
d’AME sans qu’ils aient besoin d’y postuler. Autrement dit, on se porte candidat au titre d’AE, mais on ne peut demander le titre d’AME. Qu’est-ce qui
est en question dans cette dissymétrie ? Dans les sociétés ipéistes, le candidat à un titre demande à être autorisé à pratiquer comme analyste thérapeute puis comme didacticien. L’obtention du titre signifie que la
commission d’enseignement garantit qu’il est qualifié pour remplir cette
fonction. Ce nouage entre autorisation et garantie est à l’œuvre dans toute
formation professionnelle. Mais si l’on soutient que ce qui est au principe
de la cure analytique, c’est le désir de l’analyste, cela implique de poser
autrement la question de l’autorisation et celle de la garantie. L’analyste ne
s’autorise que de lui-même : ce principe est au fondement de l’école. Cette
autorisation ne peut être demandée ni accordée, elle procède d’un acte
dont on ne peut par avance garantir l’effectuation.
« Ceci n’exclut pas que l’École garantisse qu’un analyste relève de sa
formation. Elle le peut de son chef. Et l’analyste peut vouloir cette garantie, ce qui dès lors ne peut qu’aller au-delà : devenir responsable du progrès de l’École, devenir psychanalyste de son expérience même
[11]. »
À ces deux formes répondent l’AME, que l’École reconnaît comme analyste ayant fait ses preuves, et l’AE, que l’École autorise comme responsable
de son progrès. Cette procédure met donc en place deux titres qui ne représentent plus deux échelons dans une hiérarchie : l’un défère une garantie
sans qu’on la demande, l’autre une autorisation à laquelle on postule. Le
titre d’AE n’implique plus un passage par les différents échelons d’une hiérarchie analytique dont il serait l’échelon supérieur. Ces deux titres répondent à deux modes de s’engager dans la psychanalyse, les titres d’AE ou
d’AME prenant acte de ce choix. L’AE ne se contente pas de s’éprouver
comme analyste. Il fait de sa propre expérience le matériau qu’il utilise
pour élaborer et transmettre comment ce qui s’est formé dans la cure se
précipite en un acte qui fonde l’analyste. C’est précisément cette reprise à
son compte, en son nom propre, de la question de la formation de l’analyste, c’est-à-dire de la question de l’école, qui l’autorise à être responsable
du progrès de l’École. L’AME, lui, se contente de s’éprouver comme analyste : il se contente d’éprouver l’acte qui l’amène à occuper la place de
l’analyste pour d’autres, mais de cet acte, il ne veut rien savoir. Deux
modes donc de s’engager dans la psychanalyse, auxquels répondent deux
titres : le titre d’AME garantit une capacité professionnelle, le titre d’AE autorise l’analyste comme responsable de l’École ; c’est à ce titre reconnu dans
le dispositif, et non à l’ancienneté, que l’École confie aux AE des responsabilités et des charges institutionnelles.
La suppression de la liste des didacticiens implique que l’École garantit que les AME sont des analystes à part entière et non pas de simples thérapeutes ; elle garantit qu’ils sont compétents pour mener une cure
analytique. Dès lors s’ensuit logiquement la disposition suivante : un analyste simple membre de l’École qui forme un AE, reçoit le titre d’AME. En
effet, la nomination de son analysant implique que l’École peut garantir sa
compétence pour mener une cure, ce que signifie le titre d’AME.
Par contre, une autre disposition relève d’une tout autre logique : un
AME obtient la qualification d’AE si un de ses analysants est autorisé au titre
d’AE, la formation d’un AE faisant « témoignage décisif de sa capacité
[12] ».
Autrement dit, un analyste qui, selon les termes de cette procédure, se
contente de s’éprouver comme tel, qui se contente de la garantie que l’École lui donne avec le titre d’AME, obtient la qualification d’AE par l’intermédiaire de son analysant passé AE.
Lacan avait noté : « … nous tenons pour avéré que le fonctionnement
qui consiste à revenir à la hiérarchie régnante ailleurs, est inessentiel au
procès analytique, et proprement y contrevient
[13] ». Pourtant, les deux dernières dispositions mises en série – un AP qui forme un AE devient AME et
un AME qui forme un AE devient AE – réintroduisent une représentation hiérarchique des titres, dans une procédure qui a pour but d’instituer un fonctionnement d’école non hiérarchique. Lacan précise que les organes de
l’École « doivent se former de l’expérience [… ], qu’ils doivent se former
par étapes
[14] ». Sans doute, cette concession à la hiérarchie était-elle une
étape nécessaire dans un groupe qui à son départ avait hérité du modèle
hiérarchique instauré par l’IPA. Cependant, Lacan y introduit quelque
chose de nouveau : le passage d’un échelon à l’autre de la hiérarchie analytique n’est plus déterminé par la « connaissance » que le jury a des candidats, mais par la preuve effective de la capacité de l’analyste.
Mais cette seconde voie d’accès au titre d’AE, qui ici devient une qualification que l’École défère sans qu’on y postule, obscurcit l’ensemble du
projet, elle déplace la portée du titre d’AE et pose la question de la compétence reconnue à l’AME si, dès lors qu’il a formé un AE, il passe à l’échelon
supérieur et devient AE.
De la procédure adoptée par l’École freudienne de Paris
La tentative lacanienne de greffer dans sa procédure le nouveau du
dispositif sur le fonctionnement ancien ne va pas suffire à lever la résistance des analystes à l’instauration d’un dispositif de passe. Ce projet de
procédure va en effet susciter de nombreuses réticences et critiques. J’en
évoque quelques-unes qui me semblent refléter ce qu’était la position de ce
groupe analytique, dont les membres avaient choisi de quitter l’IPA pour
suivre Lacan, mais restaient marqués par le fonctionnement institutionnel
qui les avait formés. Par exemple, Jean-Paul Valabréga avance que le dispositif risque d’introduire des non-analystes au cœur de la pratique et à la
direction de l’École. Par ailleurs, il considère qu’il est impossible de parler
de son analyse à quelqu’un désigné pour cette fonction, que la seule façon
de parler de son analyse, c’est à propos d’un tiers et c’est le contrôle. Piera
Aulagnier et Jean Clavreul souhaitent que seuls les AME puissent être candidats à la passe. De plus, Piera Aulagnier pense que, outre son témoignage, le candidat doit fournir ses travaux publiés ou inédits, et accepter
un entretien personnel avec un membre du jury. Moustapha Safouan propose que le titre d’AME soit réservé à ceux qui ont fait leur analyse avec un
AE ou un AME et, dans le cas où le dispositif de passe serait rejeté par les
membres de l’École, il propose que le titre d’AE soit donné à tout AME ayant
formé un AME. Plusieurs critiques portent sur le tirage au sort du jury
d‘agrément et de nombreuses sur le statut du passeur
[15]. On peut constater que ces différentes critiques et propositions se réfèrent à la logique
ipéiste de la formation et de la garantie.
Ces différentes prises de position indiquent que les membres de l’EFP
ne sont pas prêts à supporter la mise en place du dispositif de la passe.
Lacan reporte le moment du vote sur cette question et accepte d’apporter
de nouvelles concessions à son projet initial – qui ne touchent pas au dispositif lui-même – pour que les membres consentent à en tenter l’expérience. En janvier 1969, trois propositions sont soumises au vote de
l’assemblée générale :
- la proposition A est la nouvelle procédure de passe proposée par Lacan ;
- la proposition B soutient l’idée d’un dispositif de passe mais modifie le
statut du passeur : celui-ci n’est pas désigné par son analyste, mais ne s’autorise que de lui-même pour se déclarer dans la passe : « Celui qui se
déclare dans la passe s’expose ainsi à porter la demande d’un autre postulant pour ce qu’il en témoignera au plus juste, même à son insu, devant un
jury d’analystes
[16] » ;
- la proposition C s’oppose à un dispositif de passe : elle supprime le titre
d’AE et ne garde que le titre d’AME qui sera délivré par une commission de
qualification. Elle propose, par ailleurs, de mettre en place une commission
d’étude chargée de « collecter par tous les moyens qui lui paraîtront appropriés, y compris les passeurs si elle le juge bon, le maximum de renseignements concernant les fins d’analyse didactique en cours, ou déjà terminée
depuis plus ou moins longtemps ». Elle précise que cette commissionn’aura
aucun pouvoir, ne décernera aucun titre et ne formulera aucune recommandation
[17].
La proposition de Lacan est adoptée par la majorité des membres et le
dispositif de la passe est mis en place à l’École freudienne de Paris, provoquant le départ des analystes qui fonderont le Quatrième groupe. Selon
cette procédure, le jury d’agrément est composé de six membres, élus en AG
pour trois ans et renouvelables par tiers tous les ans, et du président de
l’École. Tous les AE et les AME peuvent être candidats à cette électionet il est
précisé qu’un AME élu au jury d’agrément devient, de ce fait, AE. Les passeurs sont désignés par les AE parmi leurs analysants, la liste des passeurs
étant revue tous les ans. Il est ajouté en février 1969 que l’analyste d’un candidat nommé AE devient de ce fait AE.
Le titre d’AE dans l’École freudienne de Paris
Ce titre d’AE recouvre donc quatre réalités différentes :
- c’est d’abord le titre donné par Lacan, entre autres, aux anciens titulaires
qui représentaient l’échelon supérieur de la hiérarchie ipéiste ;
- c’est le titre donné par le dispositif de la passe;
- c’est le titre donné à un AME élu au jury d’agrément;
- c’est le titre donné à l’analyste d’un passant autorisé comme AE.
- Lacan pensait – il le dit explicitement à Montpellier en 1973 – que le
fait que des AE héritiers de l’ancien titulariat, s’agrègent des AE issus du dispositif, provoquerait dans la communauté des AE un changement de discours, que s’y instaurerait un style analytique, ce qui n’aurait pas été sans
effet sur l’ensemble de l’École. Cela n’a pas été le cas. En effet, que cette
procédure ait prévu de sanctionner par le titre d’AE des occurrences aussi
diverses, a rendu la portée de ce titre peu lisible. Si nous tentons de lire la
signification de ce titre, qui pouvait, selon la procédure en place, être
obtenu par des voies aussi diverses, il apparaît qu’il devait essentiellement
représenter, pour la communauté des AE et pour les membres de l’École,
l’échelon supérieur d’une hiérarchie analytique classique. Nulle subversion du collectif ne pouvait, dès lors, s’en produire.
Lors de son intervention aux assises de l’EFP, sur la passe à Deauville
en janvier 1978
[18], Jean Clavreul fait part d’un malaise quant au jugement
que le jury d’agrément doit porter sur le candidat; malaise dans l’École,
certes, mais aussi, peut-être, malaise dans le jury lui-même. Pour éclairer ce
malaise, il rappelle à juste titre qu’il y a deux sortes de jugements : le jugement d’attribution qui consiste à attribuer la qualité « bon » ou « mauvais »
amenant à s’incorporer ou à s’exclure un candidat; et le jugement d’existence qui relève d’une tout autre logique. Effectivement, un jugement portant sur l’existence du désir à l’œuvre dans une passe s’inscrit dans un tout
autre registre qu’un jugement s’appuyant sur des critères qualifiant le
« bon » candidat qu’on souhaite s’agréger. Sans doute l’ambiguïté, entretenue par cette procédure, entre hiérarchie et gradus, a-t-elle fait malaise
dans l’École freudienne de Paris ; mais sans doute aussi, cette ambiguïté
était-elle nécessaire pour que cette école supporte l’expérience du dispositif de la passe proposée par Lacan.
De la transmission de la psychanalyse
Je reviens à Deauville, où neuf ans après la mise en place du dispositif
de la passe, neuf ans pendant lesquels Lacan participa à tous les jurys
d’agrément, il énonce que cette passe est un échec. Échec au regard d’une
subversion du collectif, c’est ce qu’impliquera la dissolution de l’école deux
ans plus tard. Mais ce n’est pas ce qui est visé par Lacan en janvier 1978. Le
terme d’échec apparaît dans l’exposé de Jean Clavreul qui précède l’intervention de Lacan. Jean Clavreul dit qu’au regard de ce qui était attendu du
jury d’agrément – qu’il fournisse une théorie de la passe offerte à la maîtrise
–, au regard donc d’une transmission de savoir, la passe est un échec. C’est
effectivement autour de ce point que Lacan situe l’échec : « Qu’est-ce qui
peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ? J’ai
voulu avoir des témoignages, naturellement je n’en ai eu aucun, des témoignages de comment ça se produisait. Bien entendu c’est un échec complet,
cette passe
[19]. »
Naturellement, bien entendu : Lacan prend acte à Deauville de
ce qui est, naturellement, bien entendu, le cas, et qu’il énoncera quelques
mois plus tard : la psychanalyse est intransmissible.
Telle est, en effet la conclusion portée par Lacan en juillet 1978, lors du
IX
e congrès de l’EFP, sur la transmission de la psychanalyse. Il n’y reprend
pas le terme d’échec soufflé par Clavreul à Deauville, mais il précise en
quoi l’expérience de la passe l’a « déçu » : « … j’ai essayé d’avoir quelque
témoignage sur la façon dont on devient psychanalyste : qu’est-ce qui fait
qu’après avoir été analysant, on devienne psychanalyste ? Je me suis, je
dois dire, là-dessus enquis, et c’est pour ça que j’ai fait ma proposition, celle
qui instaure ce qu’on appelle la passe, en quoi j’ai fait confiance à quelque
chose qui s’appellerait transmission s’il y avait une transmission de la psychanalyse. Tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est
intransmissible
[20] ». Lors de la séance du 9 avril 1974 de son séminaire
Les
non-dupes errent
[21], Lacan avait avancé l’idée que les témoignages de passe
permettraient d’inventer une écriture, qui résulterait d’un certain « branchement » des quatre formules des quanteurs de la sexuation avec la formule du discours de l’analyste, une écriture de « la fonction dont le choix
de l’analyste, le choix de l’être, ne peut que dépendre ». Comment devient-on psychanalyste ? De quoi est-ce fonction ? De quelle fonction ça dépend ?
Après neuf ans de fonctionnement de la procédure de passe adoptée par
l’EFP, Lacan conclut donc que cette fonction ne cesse pas de ne pas s’écrire.
Les interventions de janvier et juillet 1978 semblent indiquer que l’idée
de Lacan, partagée par le jury d’agrément, était que les passeurs, auprès
desquels le passant témoignait de son passage à l’analyste, transmettraient
au jury un bout de savoir sur la façon dont on devient psychanalyste, sur
comment ça se produit. Au regard de cette idée, la psychanalyse s’avère
intransmissible. Sans doute, le passant ne peut-il transmettre qu’une
« vérité menteuse
[22] » ; il ne peut témoigner, au plus juste dans le meilleur
des cas, que de sa propre reconnaissance-méconnaissance du réel en jeu
dans ce passage. Mais c’est un fait que, pourtant, ces témoignages peuvent
n’être pas sans effets… de transmission sur les personnes engagées dans le
dispositif et au-delà, de cette transmission paradoxale que j’ai évoquée
dans ma seconde lecture des « quelques autres ». C’est précisément parce
que la psychanalyse est intransmissible, qu’un autre mode de transmission
est requis. Car chaque analyste doit réinventer la façon dont la psychanalyse peut durer; mais de même qu’on ne peut faire une auto-analyse, de
même un analyste ne peut la réinventer seul. Cette réinvention ne peut se
faire que dans un lien très particulier à quelques autres de rencontre, lien
par lequel du savoir se forme et se transmet par des voies singulières impliquant le désir de l’analyste. À cet égard, le choix fait aujourd’hui de confier
à des cartels d’analystes, et non plus à un jury d’AE, la responsabilité d’entendre les passes et d’y répondre ou pas par une nomination, apparaît
comme une juste réponse à l’intransmissibilité de la psychanalyse énoncée
par Lacan : effectivement un cartel est, plus qu’un jury, propice à cet autre
mode de transmission.
Quelques réflexions sur la passe aujourd’hui
Où en sommes-nous trente-cinq ans après l’invention du dispositif de
la passe ? Je voudrais d’abord souligner que pour les passants, les passeurs
et les membres des cartels, l’expérience du dispositif reste toujours aussi
vive et qu’elle a suscité de nombreux travaux. Certes, ceux-ci n’ont pas
construit une théorie de la passe, ni inventé l’écriture de la fonction dont le
choix de l’analyste dépendrait (l’énoncé lacanien sur l’intransmissibilité de
la psychanalyste aurait-il, sur ce point, fonctionné comme un verdict ?).
Mais, par leurs manières très diverses d’aborder les questions ouvertes par
cette expérience – ce qui a imposé de revisiter, de ré-interroger par différents bouts la théorie analytique dans son ensemble –, ces travaux ont
déplacé ces questions, en ont produit des articulations différentes permettant des bouts d’élaborations nouvelles, des inventions inédites, qui serrent
de plus près le réel en jeu dans la formation. C’est là un fait qui me semble
indiscutable. Notons qu’en particulier, ce qui s’est transmis de l’expérience
de la passe a amené à inventer les principes d’un fonctionnement institutionnel inédit supportant un projet d’école
[23].
Par ailleurs, les avancées de Lacan sur la question de la nomination
avec l’écriture du nœud borroméen ont, d’une certaine manière, déplacé
les enjeux du dispositif de la passe et modifié la portée de la nomination.
En effet, nommer AE « quelque chose », un bout de réel qui ne vient à l’existence que de cette nomination, tire autrement à conséquence que de nommer quelqu’un au titre d’AE
[24].
Enfin, l’expérience aujourd’hui tentée de nouer plusieurs associations
par un dispositif de passe commun, ce dont nous ne mesurons pas encore
toutes les conséquences, a fait surgir de nouvelles questions qui étaient
jusque-là inarticulables, et suscite de nouvelles élaborations et inventions.
Les enjeux de la passe restent aujourd’hui fondamentaux pour la psychanalyse :
–au regard de la formation d’abord. Le dispositif de la passe est un lieu de
l’analyse au même titre que la cure ou le contrôle. Il est essentiel que ce lieu
soit offert à qui désire s’affronter au réel de sa formation. Car s’affronter à
ce réel a des effets de formation sur le passant au premier chef : sa lecture
de l’acte qui fonde l’analyste l’éclaire et en suspend le refoulement. Mais
aussi sur les membres des cartels : leur confrontation au réel, nécessaire à
produire une nomination, provoque pour chacun le retour d’éléments de
son propre passage et ré-interroge son rapport à la psychanalyse. C’est précisément dans cette confrontation du cartel au réel d’une passe, que du
savoir peut trouver à se transmettre ;
– au niveau du collectif. La formation de l’analyste en tant que question
dans une école, question posée et soutenue par un dispositif de passe,
actualise au cœur de l’école un trou dans le savoir, ce qui n’est pas sans
effets sur l’ensemble de ses membres, à condition que ce trou ne soit pas
bouché par des maîtres ou des maîtres-mots. Le réel en jeu dans la formation provoque sa propre méconnaissance, voire produit sa négation systématique
[25], en particulier dans tout ce qui se propose comme « formation
analytique ». Donner sa place à ce réel, dans une école, laisse chance pour
que s’y instaure un « style analytique ». Par ailleurs, la distinction établie
par Lacan entre le nommer et le nommer-à, ce dernier relevant, précise
Lacan, du discours universitaire, nous a amené à abandonner les différents
titres d’analyste au profit d’un fonctionnement d’école favorisant la formation contingente et ponctuelle de quelques autres. Dès lors, la question
de la garantie ne peut plus se poser au niveau individuel : elle ne peut se
soutenir que comme garantie collective ;
– au niveau politique. Le dispositif de la passe est ce que nous avons de
plus consistant à opposer aux projets des politiques d’intégrer la psychanalyse au groupe des psychothérapies, et en particulier à son intégration
dans un projet de formation qui provoquerait une disparition de la psychanalyse à moyen terme. À cet égard, l’invention nouvelle d’un dispositif
de passe commun à plusieurs associations, nous donne sans doute une
position particulière dans le champ lacanien, qui peut nous permettre de
défendre plus efficacement la spécificité de la psychanalyse et les
contraintes propres à la formation des psychanalystes.
[1]
Cet article reprend et complète un travail présenté à Bordeaux en janvier 2003 (à paraître dans le
s
Carnets de l’EPSF et les
Cahiers de la
Lettre lacanienne). Je remercie Annie Tardits et Anne-Marie
Braud pour l’aide qu’elles m’ont apportée pour cet article.
[2]
Cf. S. Freud,
Sur l’histoire du mouvement psychanalytique, Gallimard, Paris, 1991, p. 23 à 27.
[3]
S. Freud,
La question de l’analyse profane, Gallimard, 1985, p. 151.
[4]
Sur ces différents points, A. Tardits,
Les formations du psychanalyste, érès, 2000.
[5]
J. Lacan,
La logique du fantasme, séminaire inédit, séance du 22 février 1967.
[6]
J. Lacan « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École » dans
Scilicet 1, Le Seuil
1968
.
[7]
J. Lacan « Une procédure pour la passe », dans
Ornicar ? Revue du champ freudien, n° 37, Le Seuil,
1986, p. 7-12.
[8]
J. Lacan, « Une procédure pour la passe »,
op. cit., p. 8.
[9]
J. Lacan,
ibid., p. 9
[10]
J. Lacan,
ibid., p. 11.
[11]
J. Lacan « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »
op. cit.
[12]
J. Lacan « Une procédure pour la passe »,
op. cit., p. 11.
[13]
J. Lacan « Une procédure pour la passe »
op. cit., p. 10.
[14]
J. Lacan,
ibid., p. 12.
[15]
Sur tous ces points, cf. E. Roudinesco
Histoire de la psychanalyse en France 2, Fayard 1994.
[16]
Cf
. Scilicet 2/3, Le Seuil, 1970, p. 39.
[18]
Cf.
Lettres de l’École n° 23. L’expérience de la passe, Bulletin intérieur de l’École freudienne de Paris,
avril 1978.
[19]
J. Lacan,
Lettres de l’École n°23. L’expérience de la passe, Bulletin intérieur de l’École freudienne de Paris,
1978, p. 180-181.
[20]
J. Lacan « Conclusions » dans
Lettres de l’École n° 25, La transmission, volume 2,
Bulletin intérieur
de l’École freudienne de Paris, 1979, p. 219.
[21]
Séminaire inédit.
[22]
J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI » dans
Ornicar ? 12-13 Sur la passe, Le
Champ freudien, décembre 1977.
[23]
Cf. B. Lemérer « Sur la formation des analystes » dans
Che vuoi ?La formation des psychanalystes
n° 15
, Paris, L’Harmattan, 2001.
[24]
Sur la différence entre « nommer » et « nommer-à », lire en particulier les séances du 19 mars et
du 9 avril 1974 du séminaire
Les non-dupes errent (séminaire inédit).
[25]
J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »,
op. cit.