Essaim
érès

I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 243 à 247
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Lectures

n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE Lectures

L’interprétation du rêve dans la nouvelle traduction des OCP

Ce n’est pas le rêve

Jacques Le Rider
Sur Sigmund Freud, L’interprétation du rêve dans la nouvelle traduction des OCP, sous la direction de Jean Laplanche, Paris, PUF, 2003
L’entreprise des Œuvres complètes. Psychanalyse de Freud, lancée en 1989, aux Presses Universitaires de France, sous la direction scientifique de Jean Laplanche, feu André Bourguignon et Pierre Cotet étant directeurs de la publication, est arrivée à mi-parcours. Sur les vingt et un volumes prévus, douze sont à présent disponibles, couvrant les périodes 1894-1900, 1909-1913 et 1914-1936. Le tome XII ( 1913-1914) qui inclura Le Moïse de Michel-Ange est annoncé comme « en préparation ». On ne peut que saluer la persévérance de l’éditeur et l’opiniâtreté d’une équipe que les nombreuses critiques, parfois acerbes, n’ont pas détournée de la ligne qu’elle s’était fixée dans son manifeste intitulé Traduire Freud [1].
La revue Essaim m’a déjà permis d’exposer mon point de vue de germaniste [2] sur cette nouvelle traduction des Œuvres complètes. Psychanalyse de Freud. La publication de la nouvelle traduction de la Traumdeutung (due à Janine Altounian, Pierre Cotet, René Lainé, Alain Rauzy et François Robert, traducteurs, ainsi qu’à une équipe de révision composée de Janine Altounian, Pierre Cotet, Jean Laplanche et François Robert), monumental volume de 758 pages, sous le titre de L’interprétation du rêve, me donne l’occasion de vérifier dans le détail mon jugement d’ensemble.
On aura immédiatement remarqué le passage du pluriel (… des rêves) au singulier. Il serait exagéré de parler de rectification d’une ancienne inexactitude. S’il est bien vrai qu’en allemand Traum est un singulier, il s’agit d’un singulier générique qui connote la pluralité (c’est courant en allemand dans les mots composés : dans Buchhandlung, librairie, par exemple, le mot livre est au singulier). La traduction… du rêve entraîne le mot Traumdeutung, d’usage courant bien avant Freud, vers l’abstraction. C’est une option possible, mais qui n’invalide pas l’ancienne traduction… des rêves.
Dans mon précédent article, je soulignais que, « grâce aux OCP, la philologie freudienne en France a fait un bon en avant ». Effectivement, nous disposons à présent des résultats du travail érudit et minutieux d’Ilse GrubrichSimitis qui a reconstitué l’histoire des éditions successives, des variantes, des ajouts qui font de la Traumdeutung bien plus que le livre fondateur de Freud, mais véritablement un work in progress dont la physionomie a considérablement évolué de l’édition princeps de 1900 à la sixième édition de 1921. Notons à ce propos que la notice de présentation du volume n’évoque, dans une bibliographie extrêmement sélective (réduite à Didier Anzieu, Alexander Grinstein et Ilse Grubrich-Simitis) que la version allemande de l’étude fondamentale d’I. Grubrich-Simitis, sans mentionner la traduction française de cette étude par Michèle Pollak-Cornillot [3]. Du point de vue l’établissement du texte, cette édition OCP, vol. IV, est incontestablement excellente.
Comment analyser une traduction si considérable ? Ne pouvant examiner que pars pro toto, j’ai jeté mon dévolu sur le passage sans doute le plus célèbre, dont le rayonnement a dès le début du XXe siècle dépassé très largement les limites de la psychanalyse pour devenir un « lieu de mémoire » de l’histoire culturelle et littéraire. Je veux parler du passage consacré à Œdipe roi et à Hamlet. Voici les remarques que m’a inspirées une lecture attentive des pages 302-307 de cette nouvelle traduction.
Je commencerai par une citation de Sophocle faite par Freud d’après la traduction de Donner. Les traductions de Sophocle en allemand, à l’époque de Freud, étaient déjà très nombreuses et il ne me semble pas qu’il ait accordé une importance particulière à cette traduction Donner. Rappelons que Freud était un bon helléniste, qu’il avait eu à traduire quarante vers d’Œdipe roi pour son épreuve de grec au baccalauréat et qu’il était parfaitement à même de contrôler la qualité d’une traduction en revenant à l’original. Ô surprise ! nous lisons (p. 302) : « Où se trouve/la trace obscure difficile à reconnaître/de l’ancienne coulpe ? » L’original allemand (trad. Donner, citée par Freud) : « Wo findet sich / die schwer erkennbar dunkle Spur der alten Schuld ? » avait été traduit par Ignace Meyerson révisé par Denise Berger « Où découvrirons-nous cette piste difficile d’un crime ancien ? » Le passage de Schuld (faute) à « crime » n’était pas vraiment convaincant. Mais pourquoi la nouvelle traduction a-t-elle choisi de traduire Schuld par coulpe ? Pourquoi cette rechute dans le champ sémantique du péché chrétien ? Œdipe devrait-il battre sa coulpe dans la plus pure tradition des « Œdipe moralisés » du théâtre latin des Jésuites ? La réponse est donnée par le Traduire Freud publié en 1989 par les spiritus rectores des OCP, André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean Laplanche et François Robert. L’article « coulpe » s’efforçait de justifier la traduction systématique et régulière de Schuld par coulpe, déclinée en coulpe originaire (Urschuld), coulpe de sang (Blutschuld) et coulpe tragique (tragische Schuld). Cet article m’avait semblé un des plus faibles de tout le Traduire Freud. Je me rassurais en me disant qu’il y a souvent loin de la coupe aux lèvres et que les traducteurs seraient bien obligés de mettre un peu d’eau dans leur vin. Eh bien ! je me trompais. La faute (Schuld), quinze ans plus tard, est toujours coulpe. Et peu importe qui parle. En l’occurrence, toutes les occurrences de Schuld seront automatiquement traduites par coulpe, même quand il s’agit de Sophocle. Quelle tragique erreur !
Et quel aveuglement ! Dans la suite du texte, nous lisons « Œdipe s’aveugle et quitte le pays natal ». En allemand : « Ödipus blendet sich und verlässt die Heimat. » Traduction I. Meyerson/ D. Berger : « Œdipe se crève les yeux et quitte sa patrie. » En effet, la distinction entre Heimat et patrie témoigne d’un effort de précision, même si elle est passablement anachronique. En revanche, le lecteur français qui ne connaîtrait pas les détails de l’histoire d’Œdipe ne peut pas comprendre l’expression « Œdipe s’aveugle » qui signifie habituellement « Œdipe refuse de se rendre à l’évidence. »
Continuons. Après avoir analysé Œdipe, Freud évoque rapidement et allusivement le drame de Franz Grillparzer L’aïeule (Die Ahnfrau). Dans la nouvelle traduction, nous trouvons une note infrapaginale p. 303 qui donne ces indications surprenantes : « Pièce de Franz Grillparzer riche en réminiscences, en particulier d’Œdipe roi. » Affirmer d’une œuvre qu’elle est riche en réminiscences passe très bien, puisque tout texte se situe dans un espace intertextuel. En revanche je mets au défi un lecteur de L’aïeule de Grillparzer d’y découvrir des « réminiscences » d’Œdipe roi. Cette indication est une erreur manifeste [4]. C’est le contraire qui est vrai : à première vue, L’aïeule n’a strictement rien de commun avec Œdipe roi. La mise en perspective d’Œdipe roi, de L’aïeule et de Hamlet est une construction paradoxale et audacieuse de Freud. Elle ne saurait être réduite à un relevé des « réminiscences » d’Œdipe roi chez Grillparzer.
Un peu plus loin, p. 304-305, Freud tire une première conclusion de son analyse du cas Œdipe : « La fable d’Œdipe est la réaction de la fantaisie à ces deux rêves typiques, et de même que les rêves sont vécus par les adultes avec des sentiments de récusation, de même il faut que la légende intègre à son contenu effroi et autopunition. » La traduction Meyerson/Berger écrivait (p. 230) : « La légende d’Œdipe est la réaction de notre imagination à ces deux rêves typiques, et, comme ces rêves sont, chez l’adulte, accompagnés de sentiments de répulsion, il faut que la légende intègre l’épouvante et l’autopunition dans son contenu même. » Les deux passages litigieux sont, dans l’original ( GW, II/III, p. 270): « Die Ödipus-Fabel ist die Reaktion der Phantasie auf diese beiden typischen Träume… » et « … wie die Träume von Erwachsenen mit Ablehnungsgefühlen erlebt werden… » La traduction de Phantasie par « imagination » était, si j’ose dire, dépourvue de toute fantaisie et correspondait à l’usage le plus répandu. La traduction de Phantasie par « fantaisie » est en revanche très contestable, dans la mesure où le mot français est beaucoup plus éloigné de Phantasie que le mot « imagination ». Encore une fois, ce choix de traduction ne peut être compris que si l’on se réfère à l’article « Fantaisie » du glossaire Traduire Freud.
De même la traduction de mit Ablehnungsgefühlen par « avec des sentiments de récusation », même si l’ancienne traduction par « accompagnés de sentiments de répulsion » pouvait être discutée, ne peut que faire trébucher le lecteur. Si je rejette, refuse, repousse cette nouvelle traduction, dirai-je qu’elle m’inspire des « sentiments de récusation » ? C’est à nouveau le glossaire Traduire Freud qui nous permet de saisir la logique de ce choix de traduction : les traducteurs y annoncent leur décision de traduire systématiquement Ablehnung par récusation, Verweigerung par refus, Verwerfung par rejet, Verleugnung par déni et Versagung par… refusement.
On se rappelle ces dictionnaires qui étaient imprimés en caractères si petits que la loupe nécessaire à leur déchiffrement était fournie avec le livre. De même, il faudrait que le glossaire Traduire Freud soit fourni avec chaque volume des OCP pour que le lecteur s’y retrouve. Traduite en « français freudien », L’Interprétation du rêve doit encore être traduite en français tout court.
Il ne s’agit pas ici de plaider pour « l’élégance », même si certaines phrases sont inutilement raboteuses. Ainsi, p. 306 : « Qu’est-ce donc qui l’inhibe, s’agissant d’accomplir la tâche que l’esprit de son père lui a assignée ? On peut ici s’en sortir en répondant que c’est la nature particulière de cette tâche. » Il me semble bien que les traducteurs s’en sont mal sortis. Car l’original allemand dit : « Hier bietet sich wieder die Auskunft, dass es die besondere Natur dieser Aufgabe ist. » ( GW, II/III, p. 272). On a dû confondre Auskunft (renseignement, réponse donnée à une question) avec Ausgang (sortie). Le sens de « issue pour s’en sortir » est archaïque et Freud ne s’est pas écarté de l’usage ordinaire du mot Auskunft (du type « Er konnte nicht auf alle Fragen Auskunft geben » : il n’a pas pu répondre à toutes les questions).
Je passerai sur la phrase (p. 307) : « Je n’ai ici tenté d’interpréter que la strate la plus profonde des motions dans l’âme du poète créateur. » Cette traduction de Regungen est bien singulière et transforme l’âme du poète en assemblée générale où l’on dépose des motions…
Mais le coup de cymbales est donné p. 307, dans la phrase : « Je ne puis quitter les rêves typiques de la mort de parents chers sans éclairer encore de quelques mots leur significativité pour la théorie du rêve en général. » Vous avez bien lu « significativité ». Freud écrivait ( G.W., II/III, p. 273) : « Ich kann die typischen Träume vom Tode teurer Verwandter nicht verlassen, ohne dass ich deren Bedeutung für die Theorie des Traumes über haupt noch mit einigen Worten beleuchte. » Ici le mot Bedeutung veut dire importance, signification. Pour comprendre l’abstruse « significativité », il faut aller voir l’article « signifier » du glossaire Traduire Freud.
La traduction des OCP pousse la croyance en une cohérence parfaite du vocabulaire freudien jusqu’à exiger un continuum du glossaire de la traduction dans tous les types d’usage, dans tous les contextes, à toutes les époques de la vie et de l’œuvre de Freud. Ayant, par exemple, décidé de traduire Bedeutung (dans « les cas indécidables » dit le glossaire Traduire Freud, c’est-à-dire dans tous les cas où Bedeutung veut dire à la fois signification et importance) par significativité, on écrira significativité à chaque fois qu’on aura à traduire Bedeutung dans les contextes prétendument « indécidables », même si l’acte de traduire s’accommode mal de ce genre de méthodique indécision.
Décidément, cette nouvelle traduction de L’interprétativité du rêve ne donne pas entière satisfaction.
 
NOTES
 
[1] André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean Laplanche, François Robert, Traduire Freud, Paris, PUF, 1989.
[2] « Les traducteurs de Freud à l’épreuve de l’étranger », dans Essaim. Revue de psychanalyse, n° 9, printemps 2002, p. 5-14.
[3] Ilse Grubrich-Simitis, « Métamorphoses de L’interprétation des rêves. Les relations de Freud à son livre du siècle », dans Revue germanique internationale, vol. 14,2000, p. 9-47 (ce vol. 14,2000 de la RGI est intitulé « Sigmund Freud, de L’interprétation des rêves à L’homme Moïse » et contient, outre la contribution d’I. Grubrich-Simitis, des articles de R. Draï, J. Le Rider, P. Loewenberg, R. Major, B. Ogilvie, M. Plon, H. Rey-Flaud, R. Robin, E. Roudinesco et A. Tardits).
[4] Dans Freud, de l’Acropole au Sinaï. Le retour à l’antique des modernes viennois, Paris, PUF, 2002, p. 195-198, je me suis efforcé de montrer l’importance et la signification de L’aïeule de Grillparzer pour Sigmund Freud.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean Laplanche, François R...
[suite] Suite de la note...
[2]
« Les traducteurs de Freud à l’épreuve de l’étranger », dan...
[suite] Suite de la note...
[3]
Ilse Grubrich-Simitis, « Métamorphoses de L’interprétation ...
[suite] Suite de la note...
[4]
Dans Freud, de l’Acropole au Sinaï. Le retour à l’antique d...
[suite] Suite de la note...