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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 295 à 324
doi: en cours

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n° 11 2003/1

La publication de huit lettres que Freud a échangées avec Hermann Swoboda, son élève et patient pour un temps, permet d’étudier d’un peu plus près la querelle du plagiat de 1906, l’épilogue amer de l’amitié entre Freud et Fließ [1]. Rappelons d’abord quelques faits (voir Freud, 1986, p. 504-516 ; Porge, 1994, p. 37-103).
En 1904, alors que ses relations avec Freud s’étaient depuis longtemps refroidies, Fließ découvrit dans le livre de Otto Weininger Sexe et caractère ( 1903) des déclarations concernant la bisexualité dans lesquelles il reconnut des idées qui lui étaient propres et n’avaient pas encore été publiées. Il savait qu’il existait un lien entre Weininger et Freud par l’intermédiaire de Swoboda, supposa que ses idées étaient ainsi parvenues au premier et écrivit à Freud pour lui demander des explications. Celui-ci confirma la chose pour le fond et reconnut, quand Fließ le lui demanda, qu’il avait eu aussi des contacts personnels avec le jeune auteur et avait même lu une ébauche de son livre. Au début de 1906, Richard Pfennig, bibliothécaire à Berlin et ami de Fließ, publia une brochure dans laquelle étaient dénoncés le prétendu plagiat de Weininger concernant la bisexualité ainsi qu’un plagiat complémentaire de Swoboda ( 1904) concernant la périodicité dans la vie humaine; dans les deux cas, l’intermédiaire du vol d’idées avait été, selon lui, Freud. Fließ émit les mêmes accusations dans une postface de son ouvrage, Le cours de la vie ( 1906 a). La parution de ce livre, auquel il avait longtemps travaillé et qu’il considérait lui-même comme le « fondement » d’une nouvelle biologie, le poussa manifestement à attaquer alors les deux publications concurrentes qui dataient de plusieurs années. Swoboda se défendit dans une riposte ( 1906 a) à laquelle Fließ répondit à son tour ( 1906 b) et il déposa une plainte en diffamation qui resta lettre morte.
Cet épisode a souvent été l’objet de débats dans la littérature. Les biographes de Freud, en particulier Brome ( 1967, p. 18-25) et Roazen ( 1975, p. 106s (cf. 1969, p. 96 s.), s’y intéressèrent d’abord, après la présentation classique de Jones ( 1953, p. 368-370). Roazen y vit un indice des problèmes personnels de Freud avec le thème de la priorité – une thèse que Eissler ( 1971, p. 162-171) a contestée – tandis que Sulloway ( 1979, p. 317-331) l’a approuvée et a cherché à la préciser. Un peu plus tard, l’histoire a aussi été traitée par des auteurs s’intéressant principalement à d’autres personnes impliquées, comme Weininger qui proclamait un antiféminisme et un antisémitisme riches de conséquences (Le Rider, 1982, p. 78-101) ainsi que Karl Kraus (Szasz, 1977, p. 20-22; Worbs, 1983, p. 154-157) et Magnus Hirschfeld (Herzer, 1992, p. 99-102), qui tous deux avaient été contactés par Freud dans le cadre de l’affaire et de leur côté avaient pris position publiquement [2].
Ce sont une Autrichienne, historienne de la littérature et un Français, analyste lacanien, qui firent faire à la recherche les progrès les plus importants depuis les années cinquante, en dehors de la nouvelle édition des lettres de Fließ (Freud, 1986). Hannelore Rodlauer ( 1990) édita une première ébauche du livre de Weininger, intitulé Éros et Psyché, que l’auteur avait déposée scellée le 4 juin 1901 à l’Académie autrichienne des sciences – justement pour sauvegarder sa priorité (Rodlauer, 1987, p. 113). L’édition comprend en outre une reproduction partielle de la correspondance entre Weininger et Swoboda de 1899 à 1902. Grâce aux travaux de Rodlauer, que les biographes de Freud n’avaient jusque-là pas pris en compte, il est davantage possible de déceler le contact, direct comme indirect, entre Freud et Weininger dans la genèse du livre de ce dernier. Érik Porge ( 1994, cf. 1991) traita la querelle du plagiat dans une monographie qui ne se borne pas à décrire les événements avant les chapitres d’analyse, mais propose aussi une riche biographie de Fließ (p. 25-71) et raconte comment ce dernier a continué après 1906 à se battre pour son droit à la propriété intellectuelle (p. 105-119) [3].
Malgré ces nombreux exposés très détaillés, personne n’a étudié, en s’appuyant sur les écrits de l’époque, ce qu’il est possible de dire en sub-stance du bien-fondé ou non des accusations portées contre Weininger, Swoboda et Freud. C’est ce que se propose cette enquête. Son résultat est important, au-delà du thème lui-même. Car l’histoire du plagiat fait partie des cas exemplaires qui ont motivé, il y a plus de trente ans, l’orientation négative qu’ont prise les biographes de Freud (Brome, Roazen), un processus dont les biographies ultérieures de Clarke ( 1980) et Gay ( 1987) portent la trace. Il s’agit donc dans ce qui suit de vérifier aussi quelques aspects de l’image dite « révisionniste » de Freud.
 
L’accusation de plagiat contre Weininger
 
 
Pfennig et Fließ dirigèrent leur attaque à part égale contre Otto Weininger et Hermann Swoboda. Il les accusèrent tous les deux de « plagiat », sans faire de différence (Fließ, 1906 b, p. 15). Ils se seraient « partagé le bien d’un tiers », s’appropriant chacun une des deux idées fondamentales liées entre elles de Fließ, la bisexualité et la périodicité ( ibid., p. 30 ; Pfennig, 1906, p. 5). Cette mise en parallèle est contestable; il faut considérer les cas séparément. D’abord donc Weininger.
L’objet de la querelle : le concept de bisexualité
À l’époque de la conception du livre de Weininger (qui devait être sa thèse de doctorat en philosophie), l’idée de la bisexualité était dans l’air. Un article de novembre 1900 dit (Pudor, 1906, p. 19) [4] : « Ces derniers temps, on a rencontré à diverses reprises dans les revues littéraires la remarque que, au fond, il y a dans chaque être humain un élément homosexuel, sauf que, dans presque tous les cas, on n’en prend pas conscience. Et physiologiquement, ce phénomène n’est pas étonnant, étant donné que la différenciation sexuelle lors de la genèse physique de l’être humain n’est pas donnée dès l’origine et que nous, les hommes, nous possédons aujourd’hui encore, en souvenir de cette époque de notre existence, des restes de formation d’organes féminins. » L’auteur de ces lignes, Heinrich Pudor, a publié lui-même en 1906 un pamphlet Contre Wilhelm Fließ dans lequel il cherchait à prouver que lui-même avait décrit le fait de la bisexualité, certes pas le premier, mais en tous cas avant Fließ (p. 18).
À l’époque, on parlait de bisexualité dans des sens différents. Dans une « récapitulation historique » qui servit, entre autres, à réfuter les prétentions à la priorité de Fließ [5], Hirschfeld énumère trois aspects ( 1906 a, p. 112) : la « bisexualité chez l’être humain » ; le désir sexuel dirigé en même temps sur les hommes et sur les femmes ; et le lien des deux faits avec les découvertes embryologiques sur le développement des organes sexuels. Ces aspects décrivent quelque chose comme l’état général de la discussion à l’époque. Dans la querelle qui opposait Fließ à Weininger, il s’agissait d’un concept spécifique de la bisexualité que Fließ définissait ainsi : « Pour toute la durée de la vie, il y a constamment présents et actifs un élément féminin chez l’homme et un élément masculin chez la femme » et ces deux éléments seraient déterminés par deux « substances » dont est composé chaque organisme ( 1906 b, p. 9,12).
C’est exactement sur cette pensée, qu’il considérait comme sa propriété, qu’il tomba sur Weininger, en particulier dans la phrase ( 1903, p. 10) : « Notons bien : ici, il n’est pas seulement question de disposition bisexuelle, mais de bisexualité constante. »
Nous n’examinons pas ici le bien-fondé objectif de l’accusation de Fließ, à savoir que Weininger devait avoir trouvé chez lui le point de vue cité, étant donné qu’on ne le trouvait pas dans la littérature antérieure. Il est de plus douteux qu’une telle enquête en vaille la peine. En général, on peut demander dans quelle mesure il est possible de fonder des accusations de plagiat sur des phrases isolées, indépendamment de l’entrelacs des thèses et observations qui est l’essence d’une théorie. La thèse de la bisexualité est introduite dans un contexte différent chez Fließ et chez Weininger (cela non plus ne peut pas être explicité dans ce travail). Il faut être particulièrement borné si l’on veut découvrir le noyau commun. Même si Weininger doit son idée centrale sans doute de facto à Fließ, il l’a développée d’une façon si personnelle que l’accusation de plagiat paraît peu justifiée.
Freud ( 1906 d) comme Swoboda ( 1906 a, p. 13) ont objecté que l’accusation de Fließ était hors de propos, du seul fait que celui-ci avait déjà publié les grandes lignes de sa thèse dans un livre antérieur ( 1897) (de même Eissler, 1971, p. 163; Porge, 1994, p. 125 s.). La principale preuve se trouve dans la préface (Fließ, 1897, p. IV); citons encore une preuve moins connue ( ibid., p. 208) : « Car il est indubitable que nous sommes tous bisexuels à la naissance et que chaque sexe n’est particulièrement développé que dans une direction. » (La base empirique de cette thèse fut pour Fließ la découverte de deux groupes de processus périodiques avec un rythme de 28 et 23 jours qu’il a attribué au sexe féminin et au sexe masculin et qu’il a constaté chez les hommes et chez les femmes.) Au cours de la discussion de 1906, Fließ a insisté ( 1906 b, p. 11 s.) sur le fait que la bisexualité constamment présente et active, qu’il a supposée ultérieurement, n’était pas identique à la découverte antérieure d’une « disposition » bisexuelle (connue depuis longtemps). Sur ce point, il faut lui donner raison. Même les tentatives de ses adversaires pour trouver chez d’auteurs des formulations plus anciennes de la thèse de la bisexualité constante se révélèrent peu probantes [6].
Mais la version pointue de la thèse de Fließ était sans doute trop ésotérique pour d’autres. En 1904, deux ans avant la controverse publique, Freud avait défini le « novum » qu’il devait à son ami, de façon beaucoup plus vague ; celui-ci avait étendu la « disposition bisexuelle », qui, dans la littérature, avait déjà souvent servi à expliquer l’homosexualité, de « quelques êtres », à « tous les êtres » ( 1986, p. 512). Quoi qu’il ait produit par la suite, ce ne peut être que le point de vue tel qu’il l’avait compris. La phrase citée montre clairement que ce qu’il avait compris ne correspondait pas du tout à la conception ultérieure particulière de Fließ. Pour cette raison déjà, il ne peut pas avoir livré la thèse spécifique de ce dernier.
Déroulement et dimension du « plagiat »
Du point de vue du déroulement historique, on est en droit de penser que Weininger devait indirectement à Fließ l’idée de la bisexualité, qui constitue un point central de son livre. Le lien est attesté par son ami Swoboda (voir Schröter, 1999). Celui-ci avait été, durant l’automne 1900, en analyse chez Freud. Au cours d’une séance, il avait fait la remarque que, dans les situations difficiles de la vie, il y avait des fantasmes voluptueux, tant de « victoires » que de « défaites » – « tantôt incubus tantôt succubus vis-à-vis d’événements » – et, pour l’expliquer, Freud avait indiqué la « disposition bisexuelle de tout être humain » fondée anatomiquement (Swoboda, 1906 a, p. 7). « Encore le même soir », raconte Swoboda (ibid.), il en avait parlé à Weininger, « quand il l’avait trouvé s’occupant de problèmes sexuels » (Freud, 1986, p. 509). Étant ainsi tombé sur le « fait de la bisexualité », l’autre avait, selon lui, commencé « plein d’ardeur », à rassembler du matériel sur ce thème (Swoboda, 1923, p. 5).
Freud raconte, en se basant sur des informations de son ex-patient ( 1986, p. 509), que Swoboda s’était borné à lancer « le mot bisexualité » ; « Weininger se frappa alors le front et rentra chez lui en courant pour écrire son livre. » Cette description consciemment exagérée ne tient pas compte du fait que Weininger a étudié de son propre chef les premiers volumes du Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen ( 1899 s.) et en a retiré beaucoup de choses (Rodlauer, 1990, p. 32 s.). Il a aussi découvert de lui-même le livre de Fließ de 1897 (voir plus bas). Il est difficile de dire dans quelle mesure cette communication de son ami a été pour lui le point de départ de ses études ou inversement dans quelle mesure ces dernières ont préparé son intérêt pour cette remarque.
Fließ a retrouvé chez Weininger, comme nous l’avons dit, sa propre vision de la bisexualité, en particulier dans le passage où l’accent est mis sur la « bisexualité constante » par rapport à la seule « disposition bisexuelle » ou aussi aux « degrés sexuels intermédiaires » (à la Hirschfeld) et où on peut lire aussi : « Sous cette forme, l’idée est tout à fait nouvelle » ( 1903, p. 10). Mais Weininger n’a tout d’abord pas du tout compris la thèse de la bisexualité « sous cette forme », dont Fließ revendiquait la priorité. Il y a pour cela un indice clair. C’est en juin 1901, plusieurs mois après la remarque de Swoboda, qu’a vu le jour le manuscrit de « Éros et Psyché », évoqué au début, dans lequel Weininger exposait ce qu’il considérait comme sa propriété dans la phase initiale de la rédaction de son livre. L’idée de la « bisexualité constante » n’en faisait pas partie [7]. Le point central est bien plutôt que l’homme purement homme ou la femme purement femme n’existent pas. « Ce sont comme deux substances réparties en différentes quantités dans tous les individus vivants. » Ce principe acquiert selon lui une « énorme importance », quand on passe aux « qualités intellectuelles » et doit être « considéré comme le véritable principe fondamental de la caractérologie ou de la psychologie différentielle (Rodlauer, 1990, p. 146 s.).
En d’autres termes, l’important pour Weininger était d’exploiter la phrase sur la bisexualité de tous les êtres humains du point de vue de la psychologie des sexes et des rapports entre les sexes. La remarque générale de Freud concernant « le fait de la bisexualité » a suffi à le stimuler. L’élémentclé particulier, dont Weininger souligna plus tard la « nouveauté » et que Fließ considérait comme sa propriété intellectuelle, ne joua encore à l’époque aucun rôle évident pour le jeune auteur. Ce fait aussi montre qu’il est invraisemblable qu’il en ait eu connaissance par Freud/Swoboda.
Une seconde accusation de plagiat concernait la thèse de Fließ selon laquelle « des hommes à tendance féminine marquée et des femmes à tendance masculine marquée » éprouvaient une particulière attirance les uns pour les autres (Fließ, 1906 b, p. 15). Cette accusation ne repose sur rien. La loi de l’attirance sexuelle, comme la comprend Weininger, dit que les hommes et les femmes qui sont, dans une proportion variable, un mélange d’éléments masculins et féminins, recherchent chacun des partenaires, chez qui la proportion d’éléments bisexuels est complémentaire, si bien que, quand on ajoute les deux, on trouve « un homme total » et « une femme totale » (Rodlauer, 1990, p. 161). Cette formule quasi arithmétique n’a rien à voir avec la thèse de Fließ que nous avons citée. Mais toute comparaison est superflue : Weininger lui-même rapporte ( 1903, p. 488 s). qu’après avoir formulé sa loi (« début 1901 »), il était tombé chez Schopenhauer sur une remarque tout à fait semblable. Selon Swoboda ( 1906 a, p. 31), la joie de sa « découverte » s’en était trouvée gâchée. Paul Julius Möbius remarqua d’un ton sarcastique que l’auteur avait sans doute « pris des pensées qui étaient des souvenirs pour des inspirations personnelles » ( 1904, p. 11).
Si Weininger avait volé les pensées scientifiques que Fließ revendiquait pour lui, Swoboda devait les avoir entendues de la bouche de Freud. Est-ce crédible ? Énumérons les idées qu’il aurait reprises (Pfennig, 1906, p. 24) : « La substance masculine et féminine, et ce dans chaque cellule, conformément à la bisexualité de tout ce qui est vivant, les troubles et les changements de la proportion de mélange normale [de ces substances] chez des individus isolés, la caractérisation des hommes efféminés et des femmes masculines en soi et dans les rapports sexuels entre eux. » Rien ne permet de croire que ces déclarations de Fließ ont particulièrement marqué Freud. Il insiste au contraire sur le fait que, pour lui, la bisexualité a pris de l’importance dans le contexte du refoulement (par exemple, 1986, p. 493) et de la « tendance inconsciente à l’inversion » des névrosés (par exemple 1905 d, p. 75) qui repose sur le caractère « universel de la disposition bisexuelle », dont il avait parlé aussi avec Swoboda au cours de l’analyse de ce dernier ( 1986, p. 509,513). Comme il est peu probable qu’il ait été intéressé par les points que nous avons cités, dans lesquels Fließ se sentait plagié, il n’y a aucune raison de croire qu’il en ait parlé à Swoboda [8]. (Peut-être la découverte que Freud n’accordait aucune importance particulière aux détails de ses communications, aurait-elle été encore plus douloureuse pour Fließ qu’un plagiat.)
Le nom de Fließ ne fut pas cité à l’automne 1900 lors de la première communication de Freud à Swoboda, qui eut lieu dans le cadre thérapeutique. Selon Swoboda, il apparut pour la première fois dans une conversation ultérieure, « vers Noël 1901 », portant sur toutes sortes d’hypothèses concernant la question des périodes. À l’époque, Freud lui aurait dit : – Je me souviens encore très bien de ses paroles – : « Vous devriez bien lire le livre de mon ami Fließ [… ] il vous intéressera sûrement » ( 1906 a, p. 15 ; cf. p. 7). Cette version doit être corrigée en regard de la correspondance entre les deux hommes reproduite ci-dessus : Freud mentionne Fließ devant Swoboda pour la première fois dans une lettre du 29 novembre 1901 (L1). Weininger avait du reste pris connaissance du livre de Fließ ou de thèses qu’il contenait, dès le mois de juin de la même année. Cela est confirmé par un passage de « Éros et Psyché » où il est question d’« endroits génitaux du nez » (Rodlauer, 1990, p. 182) – une expression d’une telle étrangeté qu’elle renvoie sûrement à Fließ [9] (voir par exemple 1897, p. 3). Cette surprenante observation témoigne, une fois de plus, de l’étendue des lectures du jeune auteur à l’époque et permet de supposer qu’en 1900/1901, Weininger a découvert de lui-même les thèses de la bisexualité que Fließ avait publiées en 1897 [10].
De tout cela, il faut retenir que Weininger semble, d’une part, avoir contrevenu aux règles du monde scientifique, en négligeant d’indiquer « l’origine de l’idée qui lui avait servi de clé » (voir L8). Mais d’autre part, il y a de bonnes raisons de douter qu’il ait conçu cette idée sous la forme et dans les détails que Fließ revendiquait pour lui-même. Son accusation de plagiat était donc autant justifiée que (dans une plus grande mesure) injustifiée.
Freud critique Weininger. À propos des contacts entre Freud et Karl Kraus
Les relations entre Freud et Weininger étaient en partie directes, en partie indirectes. Dans deux lettres tardives, Freud a encore une fois résumé leur nature (Le Rider, 1982, p. 96 ; cf. Freud, 1960 a, p. 369 s.) : « W[eininger] n’a jamais été mon patient, mais un ami à lui l’a été. C’est par son intermédiaire que Weininger a entendu parler du point de vue de la bisexualité que, sous l’impulsion de Fließ, j’ai utilisé dès cette époque dans l’analyse. Il a basé son livre sur cette idée qui lui avait été communiquée », et « J’ai été le premier à lire son manuscrit et à le condamner ».
Ce manuscrit, qui a encore été abondamment remanié et augmenté, portait toujours le titre de « Éros et Psyché ». Weininger le termina pendant l’été 1901. Sur les conseils de Swoboda, il l’envoya à Freud pour que celui-ci donne son avis et éventuellement le recommande à son éditeur, Deuticke (Rodlauer, 1990, p. 81). Mi-octobre, Weininger vint personnellement rechercher le manuscrit [11]. Freud a décrit ainsi son visiteur, après la mort de ce dernier : « Un jeune homme mince aux traits empreints de sérieux, au regard un peu voilé, presque beau ; je ne pouvais me défendre de l’impression d’avoir devant moi une personnalité confinant au génie » (Probst, 1904, p. 14) [12]. Selon le récit de Weininger (voir aussi Swoboda, 1906 a, p. 21 s), Freud lui avait dit à propos du manuscrit « beaucoup de belles choses, louangeuses même », mais avait ajouté : « Le monde ne veut pas des idées, il veut des preuves ! » Et de façon un peu plus détaillée : « Freud m’a déclaré qu’il ne pouvait pas recommander mon livre sous cette forme; ce n’est pas non plus ce que j’avais désiré. Selon lui, je devais prendre mon temps, dix ans, et me borner à tout prouver exactement dans des enquêtes bien spécifiques » (Rodlauer, 1990, p. 87,91 s.; 1987, p. 120). Sans se laisser arrêter par des considérations de politesse et de bienveillance, Freud trouva dans sa lettre à Swoboda de novembre 1901 que l’ouvrage exprimait les élucubrations débridées d’un jeune homme et ne pouvait absolument pas être imprimé (voir L1). Son jugement que nous rapporte Stekel ( 1904, p. 1033) – plus modéré dans le ton, mais allant dans le même sens –, disait qu’il s’agissait du livre d’« un génie qui voulait s’imposer par la force pour devenir célèbre à tout prix ».
Il ressort de la lettre mentionnée en dernier que Freud savait déjà par une information de Swoboda que son visiteur s’était paré des plumes d’un autre, c’est-à-dire de Fließ. Quand il l’interrogea, Weininger persista à revendiquer son originalité, ce qui déplut à Freud. « Naturellement » il n’avait « pas révélé » où il avait puisé sa science (et ainsi n’avait pas trahi son informateur Swoboda). Fließ en a voulu plus tard à Freud de ne pas avoir attiré l’attention de Weininger sur le plagiat ni la sienne sur le plagiaire (Freud, 1986, p. 210). Mais il faut se représenter la situation : un étudiant de 21 ans, extrêmement doué, ambitieux, travailleur et susceptible, se présente chez un professeur d’université afin d’obtenir de lui qu’il recommande sa première œuvre à un éditeur. Le manuscrit s’avère être un rêve éveillé scientifique génialement confus. Aurait-il été vraiment de mise de faire donner l’artillerie lourde ? Et en même temps d’accuser un ami de l’auteur d’être un délateur ? Qui pouvait prévoir que le livre terminé de Weininger deviendrait un best-seller – parce que ses idées étaient dans l’air du temps et parce que le suicide de l’auteur lui conférait une touche de sensationnel ? – Il est vrai que toute l’histoire donna plus tard à Freud des remords qui le conduisirent à nier tout d’abord devant Fließ la visite de Weininger ( ibid., p. 508-513). Ce manque de sincérité jette une ombre, comme le souligne aussi Jones ( 1953, p. 368), sur son comportement de l’époque.
Bien que Freud ait cherché pendant l’été 1904 à justifier le fait qu’il n’avait pas crié « Au voleur ! » ( 1986, p. 512) après la lecture du manuscrit de Weininger, il semble avoir aidé en secret à démasquer le « voleur ». À l’automne de la même année, Wilhelm Stekel publia un article sur une « Étude psychiatrique » qui venait de paraître, concernant le cas Weininger (Probst, 1904). Il écrit, un peu hors de propos (Stekel, 1904, p. 1007): « Nous savons aussi très bien que la théorie de la disposition bisexuelle de l’être humain [… ] ne vient pas de Weininger [… ], mais est une vérité bien plus ancienne que le DrWilhelm Fließ de Berlin a très finement fait apparaître et formulée, en démontrant de façon extrêmement claire dans ses recherches sur les phénomènes périodiques de la vie humaine, l’existence de séries masculines et féminines chez le même individu – recherches que, par la suite, Freud et le psychologue viennois Swoboda ont en partie confirmées, en partie élargies dans de nombreuses études. » En prenant parti pour la priorité de Fließ dans l’affaire de la bisexualité, Stekel pourrait avoir suivi une indication de Freud. N’oublions pas qu’il y a eu dans la Société du mercredi de Vienne avant 1906 un « débat sur les processus périodiques dans l’organisme humain », au cours duquel Freud posa ostensiblement une photo de Fließ sur la table (voir Freud, 1986, p. 515, rem. 11).
À Karl Kraus, Freud exprima sa critique concernant Weininger, sans ambages ni équivoque, tout de suite après la parution du pamphlet de Pfennig. Sa lettre du 12 janvier 1906 est habituellement mise en parallèle avec une lettre à Magnus Hirschfeld de la même époque et interprétée comme un désir de gagner un allié [13]. Mais ce n’est là que la plus petite moitié de la vérité. Freud demanda effectivement à Hirschfeld, lui aussi chercheur, de l’aider (ce que fit celui-ci dans trois publications [14]) et lui envoya, quand celui-ci se montra prêt à faire quelque chose, une lettre ouverte. Il proposa bien en revanche au directeur de Die Fackel également une déclaration concernant l’affaire qu’il serait possible de citer (qui n’a jamais été désirée ou écrite), mais l’objet de la lettre était tout autre, ce qui, jusqu’ici, n’a presque pas été noté dans la littérature [15].
Pour bien comprendre le tout, il faut savoir que Kraus était un admirateur de Weininger. Déjà par trois fois, il avait proposé les colonnes de Die Fackel [16] au père et à des amis du mort pour qu’ils assurent la défense de celui-ci quand son nom avait été discrédité par des allégations publiques prétendant qu’il était épileptique ou souffrait d’une maladie mentale. On pouvait être certain qu’il s’engagerait aussi contre Pfennig/Fließ et ouvrirait ses colonnes à d’autres dans le même but. Et effectivement, on n’eut pas à attendre longtemps. Swoboda, qui connaissait Kraus (il avait auparavant écrit au moins un article dans Die Fackel lui envoya le 13 janvier 1906 ces lignes : « Je vous prie instamment de m’accorder le plus tôt possible un entretien au sujet de la brochure dirigée contre Otto Weininger et moi, intitulée « Wilhelm Fließ et ses découvreurs imitateurs O. Weininger et H. Swoboda [17] ». Que Freud ait entendu parler de cette tentative pour obtenir le soutien de Die Fackel ou qu’il ait anticipé une telle tentative, la considérant comme vraisemblable, – le texte de sa lettre du 12 janvier parle pour cette hypothèse –, il est sûr qu’à l’époque il n’a pas écrit à Kraus pour lui demander son aide, mais au contraire pour le freiner dans l’aide qu’il pourrait vouloir apporter. Le point essentiel de sa lettre était la déclaration que l’accusation de plagiat contre Weininger était justifiée, accompagnée de l’avertissement : « Par cette lettre, je voudrais inciter les amis du mort à ne pas prendre une position insoutenable pour le défendre. » Kraus a suivi cet avis. Au grand regret de Swoboda – et bien qu’étant sinon enclin à protéger la « mémoire » de Weininger contre les « profanateurs » de sa tombe – il n’a pas réagi à l’attaque du début de 1906 [18].
À l’automne de la même année, Freud et Kraus se rencontrèrent [19]. Il est possible que cette rencontre ait été provoquée par Swoboda qui, effrayé par le nouveau pamphlet de Fließ ( 1906 b), avait encore une fois appelé le directeur de Die Fackel à l’aide. Le 25 septembre, Freud commenta pour Kraus la suggestion qui lui avait été faite de cette rencontre en ces termes [20] : « La pitoyable affaire Fließ doit me permettre la réalisation d’un souhait : avoir la possibilité de faire votre connaissance » et il demanda qu’on lui propose une heure et un lieu. Le rendez-vous fut convenu dans une lettre du 2 octobre. Le 7 octobre, manifestement après la rencontre, Freud remercia de l’envoi d’un numéro de Die Fackel et de son côté indiqua un article de Hirschfeld ( 1906 b) qui venait de paraître (le 23 septembre), « dans lequel les éléments objectifs de l’affaire Fließ sont traités d’une façon qui, selon moi, la clôt définitivement ». Le 31 octobre, Kraus sortit une glose imprimée en petits caractères traitant de la ridicule discussion autour de la bisexualité, « comme pour la protection d’une marque », citant principalement des extraits d’un article dans les Rapports mensuels du comité scientifique humanitaire de Hirschfeld, et des lettres de Freud qui y étaient reproduites ( 1906 d). Il doit avoir envoyé le numéro à Freud, car celui-ci répondit encore le jour même : « Je vous remercie. l’affaire n’a certainement pas mérité autre chose que ce traitement méprisant [21]. »
Presque vingt ans s’écoulèrent avant que Freud ne rende lui aussi publique sa critique de Weininger, dans un additif de 1924 aux Trois essais à la suite d’une liste de preuves antérieures de la bisexualité dans la littérature que la première édition contenait déjà ( 1905 d, p. 55, note 2) : « Dans des cercles non professionnels, la constatation de la bisexualité humaine est portée à l’actif du philosophe O. Weininger, mort jeune, qui a placé cette idée à la base d’un livre plutôt irréfléchi. » Cette liste montrait que cette hypothèse était « peu fondée ». Comble de l’ironie, les mêmes preuves étaient maintenant utilisées contre Weininger, preuves qui avaient été autrefois rassemblées sans aucun doute contre les prétentions exagérées de Fließ.
 
L’accusation de plagiat contre Swoboda
 
 
Pfennig et Fließ attaquent, en même temps que Weininger, Swoboda qui aurait plagié la doctrine de Fließ dans son écrit sur Les périodes de l’organisme humain de 1904 [22] (qu’il voulait présenter comme thèse de doctorat en philosophie). Son cas était pourtant tout autre. Deux points marquent la différence : ici, il n’y avait pas de savoir non publié qui aurait pu être révélé par un informateur privilégié (Freud); on pouvait lire la doctrine en question de Fließ dans son livre de 1897. Et Swoboda n’a pas caché l’origine de sa science, il a au contraire rendu hommage à son prédécesseur en lui consacrant un chapitre ( 1904, p. 8-11). C’est aussi Freud, semble-t-il, qui a attiré son attention sur le thème de la périodicité – d’abord sans mentionner le nom de Fließ. Mais quand Freud vit que Swoboda s’enflammait, il nomma aussitôt le nom et le livre de son ami d’autrefois (voir L1).
Comme Swoboda l’indique lui-même, il s’était occupé d’abord de « représentations libres », c’est-à-dire avant tout de souvenirs d’impressions musicales. Il avait remarqué, disait-il, que ces souvenirs surgissaient régulièrement nx23 heures après l’événement. Plus tard, il décrivit un autre intervalle de 18 heures, il dynamisa ses deux intervalles d’heures en périodes et les fit correspondre aux périodes de Fließ de 23 et 28 jours. Il emprunta aussi à ce dernier leur caractérisation de masculin et féminin ( 1904, p. 43). En s’appuyant sur Freud (p. 13 s.), il intégra dans sa recherche des événements sexuels et leurs effets périodiques (particulièrement les crises d’asthme et d’angoisse). Dans sa synthèse, il parvenait à une théorie de la « vie spontanée de l’âme » (p. 46 s.) qui se déroulerait dans un permanent mouvement d’ondes ondulatoire se recouvrant maintes fois. Chaque jour, disait-il, avait tendance à revenir après l’achèvement d’une période. Mais revenait-il vraiment tel qu’il était ? Cela dépendait, selon lui, du « présent avec lequel il était en concurrence », ainsi que du rapport de forces des contenus psychiques qui deviennent actuels au même moment sur la base de leur propre période (p. 20 s).
Les nombres de Swoboda, surtout le 23, font penser qu’il est très proche de Fließ, mais cette impression est trompeuse. L’élaboration des deux théories est bien différente : ici biologique, là (largement) psychologique. Fließ opère avec des cycles journaliers, commençant à la naissance, activés par la production régulière de « toxines » (une sorte d’hormone), transmis de mère à enfant, déterminés par des phénomènes astronomiques, actifs aussi dans le monde végétal et animal. L’unité de temps, le jour, constitue l’essentiel de sa théorie. Swoboda, en revanche, essaie certes d’intégrer les périodes de Fließ dans son système ( 1904, p. 123), les considérant comme « naturelles », mais pour lui ce sont des périodes acquises qui peuvent débuter à chaque moment de la vie, qui sont caractéristiques ( 1906 a, p. 41). En vertu de sa théorie psychologique, il ne doit pas non plus s’inquiéter du fait que les unités de temps, jour et heure, avec lesquelles il calcule pareillement, sont tout à fait différentes du point de vue catégoriel, dans la mesure où l’une (le jour) se rapporte à un processus de la nature et l’autre (l’heure) est le produit de la convention sociale (voir Swoboda, 1905, p. 36 s.); Pfennig, 1906, p. 54).
Fließ est l’auteur le plus cité dans l’ouvrage de Swoboda, son livre de 1897 est critiqué de façon correcte. Bien que les prises de position soient souvent critiques, Freud était en tous cas d’avis que Swoboda avait ainsi satisfait aux exigences du savoir-vivre scientifique (voir L2, L6). Fließ lui aussi salua tout d’abord dans le philosophe viennois « un chercheur aux mêmes aspirations » (Pfennig, 1906, p. 61). Un peu plus tard pourtant, il l’accusa de plagiat. Swoboda portait quelque responsabilité dans cette attaque (cf. Porge, 1994, p. 121 s). Son livre est par endroits construit littéralement comme une lutte avec Fließ pour la priorité. Dès la préface, il dit que seules des circonstances extérieures l’ont empêché de faire ses découvertes « peut-être au même moment que W. Fließ » ( 1904, p. IV). Il choisit une « présentation génétique » de ses découvertes pour prouver leur « originalité » (p. 1) : il n’aurait lu le livre de Fließ qu’après avoir calculé, sur la base de l’intervalle de 23 heures qu’il avait observé, que le 23e jour devait être particulièrement distingué pour la reproduction de souvenirs (p. 6 s.). C’est de façon très vague, tardivement et comme en passant qu’il dit que ce n’est que par l’intermédiaire de Fließ qu’il en est venu à expliquer ses résultats dans le sens de la périodicité ( 1906 a, p. 46).
Pfennig ( 1906, p. 37 s.) comme Fließ ( 1906 b, p. 31 s.) fustigent le flou avec lequel Swoboda indique les dates de ses découvertes pour donner l’impression de très longues recherches, alors qu’il fallait démontrer que ses recherches avaient commencé au plus tôt en 1901. Cette critique est justifiée. La lettre de Freud à Swoboda de novembre de cette année (voir L1), qui se rapporte manifestement au début des études de ce dernier sur la périodicité, confirme et précise cette date. Elle prouve de plus que les études de Swoboda, un projet mené méthodiquement, ont été réellement provoquées ab ovo par les idées de Fließ (voir aussi Swoboda, 1906 a, p. 14-16). L’importance de cette impulsion est gommée dans la description de Swoboda. Et même, il semble avoir repoussé la lecture du livre de Fließ de plus de trois mois ( ibid., p. 16), ce qui lui a permis de mener ses recherches aussi longtemps sans connaître son prédécesseur. Point n’est besoin malgré tout de douter de l’existence antérieure d’un intérêt qui fut fixé, stimulé et mis au point par les influences citées.
Peut-être peut-on reconstituer ce qu’il s’est réellement passé, de la façon suivante : Swoboda avait ses propres observations sur l’intervalle mesuré en heures entre certains événements et leur réapparition dans le souvenir. Influencé par les idées de Fließ dont il avait entendu parler par Freud, il conçut ses découvertes comme des cas de périodicité et se mit à envisager, à côté des intervalles d’heures, des intervalles de jours, ainsi qu’à adopter une double périodicité. Dans son livre, il a minimisé et caché cette dépendance initiale ; dans cette mesure, on peut parler ici aussi d’un plagiat. Mais alors, au moins après coup, il a abondamment rendu compte de l’ouvrage de Fließ, sur lequel il s’appuyait, et l’a intégré à sa présentation – ce qui s’accorde mal avec un plagiat au sens plein du terme, c’est-à-dire l’appropriation d’idées d’autres personnes, sans mentionner ces dernières. Et il a utilisé et développé les impulsions qu’il avait trouvées, d’une manière dont le caractère original est évident. Considéré avec l’indulgence qui s’impose, le procédé reste dans le cadre de l’humain, trop humain.
Pfennig et Fließ se montrèrent bien sûr beaucoup plus sévères. Ils pressentirent que Swoboda s’était servi dès le début des thèses de Fließ et virent qu’il falsifiait ce fait par rivalité. Leur attaque qui exprime leur protestation contre le besoin d’originalité d’un auteur plus jeune, est justifiée dans son fond. Mais leur attaque va plus loin. Au lieu de reconnaître que, partant des impulsions qu’il avait reçues, l’autre avait créé, pour le principal, quelque chose de personnel, d’original, ils lui cherchèrent noise justement pour cette raison. Swoboda, peut-on lire chez Fließ ( 1906, p. 56 ; de même, Fließ, 1906 b, p. 36) « inventa les 23 heures pour pouvoir, en les multipliant par 24, les transformer en un tournemain en 23 jours entiers » ; c’était une « façon détournée » de s’approprier la pensée de Fließ (Pfennig, 1906, p. 44). L’hypothèse que chaque jour pouvait être la source de périodes (au lieu que celles-ci soient données héréditairement) avait servi le même but. Bref : tout ce qu’il y avait de bon dans le livre de Swoboda était, pour Pfennig et Fließ, volé, tout ce qu’il y avait de personnel était inventé aprèscoup pour maquiller le vol ( ibid., p. 47,57). Une argumentation perverse. Un tel jugement ne peut venir que de quelqu’un qui voit ce livre avec un a priori et exclusivement dans la perspective de Fließ.
Une condition première ou une conséquence de cette façon de voir fut que Pfennig et Fließ méconnurent profondément l’intention spécifique de leur adversaire. Swoboda travaillait, comme quelques-uns de ses collègues, à un projet de théorie spécifiquement psychologique. Dans ses Études pour les fondements de la psychologie, il écrivait ( 1905, p. 28) : « Tout domaine spécifique doit avoir ses propres lois. S’il y a une science nommée psychologie, il doit y avoir aussi des lois dans lesquelles n’apparaissent que des faits psychiques, déterminés et déterminants. » C’est justement une telle loi qu’il croyait avoir trouvée. Il fit réellement preuve de vantardise en la caractérisant ainsi ( ibid., p. 26) : « Les lois des périodes joueront le même rôle en psychologie que les lois de Kepler et de Newton en astronomie. » Mais ses efforts pour constituer un domaine spécifiquement psychologique étaient dans l’air du temps. Dans ce sens (par exemple, 1904, p. 93), il ne voulait rien avoir à faire avec les « toxines » et autres données biologiques de Fließ. Pour Pfennig cependant ( 1906, p. 49), le fait que chez Swoboda, « tout se [réduisait] au psychique, à l’incorporel », témoignait de ce qu’il ignorait « que les états et processus corporels reposent sur une autre réalité que les états mentaux ». De nombreux reproches de Pfennig/Fließ contre Swoboda étaient fondés sur la profonde incompréhension de la théorie psychologique qui s’exprime ici [23]. On se rappelle que Freud, quand son livre des rêves le fit pénétrer de plus en plus profondément dans la psychologie, dut assurer à Fließ, qu’il n’était « pas du tout disposé à maintenir le psychologique flottant sans fondement organique » ( 1986, p. 357) et que l’amitié entre les deux hommes prit fin aussi en raison de leur façon de voir, pour l’un organique, pour l’autre psychologique (voir plus bas).
Écoutons pour finir la voix d’un tiers non impliqué. Quand en 1904, Swoboda voulut soutenir sa thèse à Vienne avec son livre des périodes, on demanda à Josef Breuer de remettre une sorte de rapport d’expert informel sur le livre (Hirschmüller, 1978, p. 323-327). Breuer connaissait bien les théories de Fließ et il tenait leur auteur en grande estime. Dans son texte, il parla peu de Swoboda qu’il ne connaissait pas (il le croyait médecin), il voyait en lui un continuateur du travail de Fließ. Il fut choqué par le « juvénile manque de modestie » du candidat : il est hors de doute que « le livre, et donc aussi l’homme, n’est que “moût, qui se comporte aussi absurdement [24]”. Quelle sorte de vin peut-il en sortir ? » (voir ibid., p. 326). Ce jugement est très proche de l’opinion de Freud qui, s’il lava son ancien élève de toute accusation de plagiat, lui reprocha de son côté son impudence juvénile et son « arrivisme » (voir L8; voir Schröter, 1999, p. 60). Malgré tout, Breuer se prononça en faveur de la candidature de Swoboda. Il n’avait pas remarqué de plagiat, ce que, justement dans cette situation, il aurait dû signaler.
 
L’accusation contre Freud
 
 
De l’Achensee à l’Acropole : la rupture entre Freud et Fließ
L’amitié entre Freud et Fließ reposait, dans sa phase intensive, à partir de 1893, sur un projet chimérique commun : le projet d’une nouvelle théorie sexuelle, développée dans sa signification pour la biologie, la psychologie et la théorie des névroses, dans laquelle Fließ traiterait le côté organologique et Freud le côté psychologique (cf. Schröter, 1988, p. 175-178) [25]. Ce projet grandiose resta pour l’essentiel à l’état de chimère, un rêve éveillé scientifique commun. On peut y voir l’expression d’une relation intellectuelle en symbiose. À partir de l’été 1897, Freud fit passer à l’arrièreplan ce rêve éveillé au profit de l’interprétation des rêves qui se limitait presque exclusivement au domaine psychologique. À la même époque, Fließ se mit à mathématiser sa doctrine des périodes considérée initialement d’un point de vue chimique (par exemple 1897, p. 197), dans laquelle Freud avait puisé beaucoup de choses, d’autant plus qu’elle s’accordait avec sa théorie « toxicologique » de l’angoisse [26]. Les étapes et les raisons de cette transformation sont difficiles à reconstituer. Cela vaut aussi pour Freud qui soupirait en découvrant la nouvelle théorie de Fließ : « Si seulement je possédais la géométrie s’accordant à cette algèbre » ( 1986, p. 261, 397 ; cf. p. 494 s.). Il suffit d’un coup d’œil sur l’ouvrage principal de Fließ Le cours de la vie, qui propose (dans la première édition de 1906) surtout des calculs sans faire apparaître les processus substantiels qu’ils recouvrent, pour voir combien cette réaction tombait sous le sens.
Pendant un certain temps encore, il fut impossible de voir à quel point divergeaient les directions que prenaient les travaux des deux amis, surtout du fait de la dynamique de la genèse du livre des rêves de Freud. Après la publication de ce dernier, lors de la fameuse rencontre au bord de l’Achensee pendant l’été 1900, cette divergence apparut au grand jour. Quand Freud parla d’un patient qui tout d’abord avait réagi magnifiquement à la psychanalyse, pour connaître ensuite une rechute, Fließ remarqua que, dans de tels cas, l’amélioration tout comme l’aggravation étaient la conséquence de processus périodiques, c’est-à-dire physiologiques et ainsi ne dépendaient pas du médecin [27]. Dans son souvenir, ce fut le point qui marqua la rupture de leur amitié. Freud considère comme le noyau du conflit une phrase par laquelle Fließ avait rejeté une interprétation malvenue que Freud avait faite : « Celui qui lit dans les pensées en lit chez l’autre que ses propres pensées. » « Mais tu veux ignorer la valeur de mes découvertes ! », s’était-il alors exclamé ( 1986, p. 492,494 s.). Il compléta à l’occasion sa pensée, en disant que cette interprétation s’était rapportée au choix de la profession de son ami et à l’orientation qu’avaient prises ses recherches (doctrine des périodes) (Freud et Ferenczi, 1992 g, p. 195 ; de plus Swales, 1982, p. 310 s.).
Ces fragments de souvenir vont bien ensemble : ils expriment la dichotomie entre l’organologie et la psychologie dans le champ desquelles les deux amis avaient évolué. Freud déclara après coup que la rupture avec Fließ était née de la « différence des méthodes : psychologiques pour l’un, organique chez l’autre » (Andréas-Salomé, 1965, p. 55). L’une dans l’autre, les sources témoignent de ce que, au bord de l’Achensee, les deux hommes ont reconnu l’impossibilité de leur rêve de coopération. Ils furent confrontés au fait longtemps nié qu’ils ne travaillaient pas au même problème à partir de deux perspectives, mais que les idées scientifiques de l’un ne disaient rien du tout à l’autre. Quel choc que cette confrontation avec la réalité. Leur amitié fut brisée du fait de cette déception narcissique [28]. Fließ décida là-dessus de se retirer discrètement et de laisser s’éteindre leur correspondance ( 1906 b, p. 17), ce qu’il ne dit à Freud, semble-t-il, qu’un an plus tard (cf. Freud, 1986, p. 494)?
De 1901-1902 à 1904, l’amitié entre Freud et Fließ était certes terminée, mais d’une façon qui n’excluait pas que l’on se rencontrât dans un cadre familial ou professionnel. En mai 1903, on se rencontra à l’occasion d’un enterrement ( ibid., p. 507, rem. 3) en avril 1904, Freud demanda à son ancien ami de soutenir un projet (non réalisé) de revue de ses élèves viennois ( ibid., p. 504 s.). Quand Fließ l’attaqua en juillet de cette même année au sujet de Weininger (pas encore de Swoboda), ce fut pour Freud comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Schur ( 1972, p. 274-281) a montré la force de l’impact de cet événement pour lui, événement qui scella la fin de leur amitié. Nous nous bornerons à rappeler ici les jeux superstitieux avec les nombreux, concernant sa propre mort, par exemple lors du voyage de Freud en Grèce en septembre 1904, qui font penser à une imitation des calculs de Fließ.
Peut-être « le trouble de mémoire sur l’Acropole » qui se produisit à l’époque ( 1936 a) et dans l’analyse duquel Fließ serait « omniprésent » (Vermorel, 1993, p. 470), fut-il aussi en partie directement déterminé par la séparation définitive d’avec l’ancien ami [29]. Freud met le sentiment de culpabilité, qu’il éprouva sur l’Acropole et qui amena un moment passager d’absence, en relation avec son père, avec le fait qu’il avait manifestement mieux réussi que ce dernier. Mais il pourrait aussi avoir ressenti pendant l’été 1904 qu’il avait mieux réussi que Fließ qui était encore attelé à son œuvre principale, grandiose dans son projet, mais vouée à l’échec, alors que lui-même avait vraiment terminé son Interprétation des rêves, était devenu professeur d’université et était sur le chemin de la gloire dont ils avaient un jour rêvé ensemble. Un voyage commun à Rome, plus précisément l’arrivée dans la ville, avait été un certain temps, dans leur imaginaire, le symbole de leur succès (Freud, 1986, p. 380 s., 396, etc.). Il est facile de mettre Athènes sur le même plan que Rome, même si la première marque une progression.
La paranoïa de Fließ
Ce que Freud a retiré de son travail psychique concernant sa rupture avec Fließ est suffisamment connu. C’est sa théorie de la paranoïa. Bref : pour Freud, le comportement de son ancien ami était paranoïaque et il l’expliquait par une utilisation pathologique de tendances homosexuelles. Dans l’analyse du cas Schreber, il fit de ce mécanisme celui de la paranoïa pure et simple.
En privé, ses idées étaient encore plus précises, ce dont témoigne une notice que l’on a conservée (voir Gubrich-Simitris, 1993, p. 166) [30]. Nous citons ici sans autre commentaire ce texte méchant qu’il a écrit pour clarifier ses idées : « La paranoïa de Fließ. Il n’est satisfait ni de son œuvre ni de sa femme malade, atteinte d’imperfections organiques. C’est pourquoi il réagit à l’excellence des deux [31] et devient hostile à tout ce qui est hostile à sa femme. Quand il me soupçonne d’être jaloux [32], cela reflète la jalousie de sa femme depuis que j’ai été nommé professeur [33]. Elle a des éléments de bisexualité dans sa constitution génitale, c’est pourquoi tout doit être bisexuel. « Ajoutons, pour parfaire l’illustration, que Freud pouvait faire des remarques très négatives à propos de Ida Fließ. C’est ainsi qu’il écrivit le 13 février 1911 quand celui-ci eut fait la connaissance de Fließ [34] : « Je vous mets particulièrement en garde contre sa femme. Spirituellement sotte, méchante, hystérique positive, donc perversion, pas névrose [35]. »
Nous connaissons le diagnostic de paranoïa que Freud porta sur son ancien ami par des déclarations non publiées qui se trouvent surtout dans des lettres [36]. Il ne peut naturellement pas être compris au plein sens clinique du terme. Dans la littérature, il est apprécié de façons diverses, quelquefois opposées (voir Porge, 1994, p. 136-141). Des auteurs comme Eissler ( 1971, p. 169) l’approuvent, Sulloway trouve normal ( 1979, p. 327) que Fließ ait tenté de protéger ses droits de priorité à une nouvelle découverte (la bisexualité) [37]. Porge ( 1994) à son tour reconnaît l’existence d’un « délire » chez Fließ et pour ce faire s’appuie tant sur les interminables et absurdes calculs de l’époque de ce dernier (p. 143) que sur une tradition relevée par Peter Swales dans le cercle de sa famille et de ses amis qui effectivement a tout l’air d’un fantasme paranoïaque. Selon cette tradition, Fließ était persuadé que Freud avait voulu l’assassiner au bord de l’Achensee, en voulant « l’attirer dans un coin désert de la montagne pour le précipiter ensuite dans un abîme ou dans un torrent en contrebas [38] (Swales, 1982, p. 311). En dehors de Porge ( 1994, p. 127-130 ; cf. 1991) qui argumente parfois de façon quelque peu hermétique, personne n’a encore mesuré le diagnostic de Freud à l’aune des événements et des textes à partir desquels il a été établi.
Voici quelques remarques à ce sujet. Ce qui saute tout de suite aux yeux, c’est le ressentiment qu’exprime l’attaque de Fließ. En un court laps de temps, il a pris au moins trois fois la parole « pour [sa] propre cause », d’abord dans une postface du Cours de la vie( 1906 a, p. 583), puis dans sa brochure ( 1906 b) et enfin dans une annonce qu’il avait lui-même fait paraître pour cette dernière dans le Zukunft de Maximilian Harden ( 1906 c, voir plus haut, intertexte L6/L7). Pfennig lui aussi travailla, en élève respectueux, certainement en accord avec lui, si ce n’est à sa demande; cela ressort avant tout de ce que Fließ lui confia sa correspondance avec Freud de 1904, concernant l’affaire afin qu’il en publie de larges extraits (voir plus haut, intertexte L2/L3). Le fait que Fließ s’était procuré une preuve potentielle pour un litige concernant la priorité, prouve qu’un tel litige était prévu depuis longtemps ( 1906 b, p. 16). Comme Hirschfeld le fait remarquer ( 1906 b, p. 706), l’histoire n’a pas été rendue publique par la presse spécialisée, mais par le Berliner Tageblatt et le Berliner Börsencourier, « dont le médecin de famille des deux rédacteurs en chef, les frères Dr Levysohn, était Monsieur le Docteur Fließ. Du reste, Fließ a poursuivi Swoboda encore pendant des années de son glaive enflammé (Porge, 1994, p. 112-118).
Le caractère impitoyable de cette campagne éveille un sentiment de malaise qui apparaît plus clairement quand on compare les pamphlets de Pfennig/Fließ avec l’écrit polémique parallèle de Paul Julius Möbius ( 1904). Möbius s’était lui aussi senti pillé par Weininger et il avait exprimé sa réprobation dans un compte rendu critique. Là-dessus Weininger lui écrivit une lettre courroucée, le menaçant d’un procès. Möbius ne prit pas la menace au sérieux. Mais selon lui, il lui aurait été « désagréable » « qu’on dise un jour : “Möbius et Weininger disent… ” » (p. 5 s.). C’est pourquoi il avait commencé son écrit par ces mots : « Cette fois, il ne s’agit pas d’une affaire importante, mais d’un jeune homme effronté » (p. 3). « Tout son texte est du même ton : il ne perd jamais de vue que, dans le livre de Weininger, il s’agit de la sagesse prolixe, mais inexpérimentée d’un jeune homme : « Il sait tout et émet des jugements comme un dieu », « ne vau-drait-il pas mieux qu’il écrive dans le feuilleton littéraire d’un journal ? » (p. 5,30). Quel contraste avec l’acharnement de Pfennig/Fließ. Möbius n’écrit pas tellement non plus une accusation contre un « plagiarus », mais une critique de livre élargie qui est à même de transmettre beaucoup de choses sur son objet.
En revanche, les yeux de Pfennig/Fließ sont fixés sur Fließ. Dans les livres des autres, ils ne voient que ce qui leur apparaît être un plagiat. Particulièrement choquant est leur principe que Swoboda dénonce ainsi ( 1906 a, p. 38) : « Tout ce qui ne se trouve pas explicitement chez Fließ, et par conséquent échappe à toute accusation de plagiat, est compris comme une déformation, un prolongement de ses idées – bref, il faut absolument créer une relation avec Fließ. » Si donc Weininger développe une « loi de l’attirance sexuelle » qui a des points communs avec des thèses tant de Scbopenhauer que de Fließ, la parenté avec le premier est minimisée et l’originalité qui la distingue du second, est vue comme un « additif sans valeur et superflu » qui ne sert qu’à assurer les « droits de propriété » (Pfennig, 1906, p. 18-22). De la même façon, Fließ ( 1906 b, p. 36 s.) fait remonter l’idée de Swoboda, que chaque jour, pouvait être source de périodes, à une mauvaise compréhension de son livre de 1897 et il interprète l’intervalle de 23 heures comme un moyen de camoufler le vol intellectuel, au lieu de voir les deux hypothèses telles qu’elles sont : l’expression d’une approche originale et particulière d’une théorie psychologique (voir plus haut).
L’exemple qui suit n’est que grotesque : dans son livre, Weininger mentionne, comme en passant, une maladie spécifiquement féminine et une autre spécifiquement masculine ( 1903, p. 30). L’une, le myxoedème (infiltration glaireuse du tissu hypoderne, en particulier chez les femmes ménopausées) était selon Fließ bien choisie; l’autre, l’hydrocèle (une maladie des organes sexuels masculins) absurdement fausse. Une petite phrase chez Weininger – une grande preuve chez Fließ. Il écrit ( 1906 b, p. 29) que, fin 1896, il avait reconnu l’importance de la glande thyroïde pour la périodicité et s’était intéressé aux maladies qui s’y rattachent (dont le myxoedème fait partie) (voir Fließ, 1897, p. 232 s.); Freud, 1986, p. 209). « J’ai donc discuté très tôt avec Freud du problème du myxoedème et devant lui l’ai décrit comme une maladie de la substance féminine. » Il n’avait tout d’abord pas pu citer quelque chose d’analogue pour la substance masculine. « Il était ainsi demeuré un blanc dans notre conversation d’alors. » L’hydrocèle manqué montrait : « Weininger n’a pas seulement pris à son compte mes idées positives, mais aussi les lacunes, dans la mesure exacte où elles existaient jusqu’à la fin de mes relations avec Freud. » Fließ s’imaginait donc réellement que Freud avait abordé c’est-à-dire trahi avec Swoboda/Weininger ses théories jusque dans les détails comme « le myxodème, maladie de la substance féminine ». Qui va croire cela ?
Il n’est pas facile d’appréhender cet élément irritant de minutie exagérée dans le petit, et de flou dans le grand, d’égocentrisme et de fureur enflammée, réprimée à grand peine qui se fait sentir quand on lit les pamphlets de Pfennig et de Fließ. Mais le dernier exemple, minuscule et clairement exposé, peut expliciter ce qui, dans l’attaque de Fließ, déconcerte et inquiète. On peut difficilement se défendre de l’impression que l’on a à faire à une pensée monomaniaque.
Le diagnostic de paranoïa que fait Freud suppose que l’attaque de son ancien ami n’était dirigée qu’en apparence contre Weininger et Swoboda, mais au fond contre lui. Pour cela, nous avons un indice concluant. Dans la première publication de Fließ, « Pour ma propre cause », on peut lire ( 1906 a, p. 583 ; de même Pfennig, 1906, p. 5) que Weininger et Swoboda avaient « prétendument eux aussi découvert et publié chacun pour soi » les deux idées principales de Fließ, la périodicité et la bisexualité… « Les deux auteurs étaient très intimement liés et avaient accès à la même source unique : le professeur Sigmund Freud à Vienne. Avec Freud, j’ai eu pendant des années des liens d’amitié. Je lui ai confié sans réserves toutes mes idées et intuitions scientifiques. Il m’a lui-même avoué, quand je l’ai pressé de questions, que mes idées étaient effectivement parvenues par son entremise à Weininger et Swoboda. Seulement, il est vrai, longtemps après la publication de leurs livres. « La principale faute et le point épineux se trouvent dans la mise en parallèle des deux cas et dans le fait de les ramener à un seul spiritus rector », Freud (cf. Fließ, 1906 b, p. 23). Comme on l’a démontré plus haut, le développement décrit convient (avec des restrictions) à Weininger, mais absolument pas à Swoboda qui – incité par Freud – avait travaillé sur un livre publié.
C’est justement parce qu’elle est si inexacte dans les faits nus que la mise en parallèle des deux cas met en lumière la dynamique psychique de l’accusation de Fließ. Fließ a d’abord retrouvé sa thèse de la bisexualité dans le livre de Weininger et pour lui, Freud était responsable de ce vol de sa propriété intellectuelle. À l’époque, pendant l’été 1904, il ne pensait pas encore à un plagiat de Swoboda, serait-ce avec la participation de Freud (voir Freud, 1986, p. 506-511). Ce n’est que plus tard qu’il a appliqué le schéma d’un cas sur l’autre, bien que là, il n’y ait pas eu de « pensées intimes et intuitions » qui auraient pu être détournées. Le caractère automatique du transfert montre l’intensité de sa blessure. Et il prouve que son action était réellement dirigée contre Freud. Il s’agissait là d’une perte narcissique : Fließ se sentit dépouillé par Freud de son bien le plus intime qu’il avait partagé avec lui au temps de la symbiose et il ressentit cette perte de façon si aiguë qu’il lui fut impossible de s’en tenir à la réalité (on connaît le même phénomène dans les divorces). Cet arrière-plan fait comprendre que les livres des deux jeunes philosophes viennois provoquèrent chez lui une réaction si furieuse qu’il déclencha littéralement une campagne de presse contre eux et ne craignit pas, pour étayer sa revendication, de commettre un affront, en publiant des lettres privées de Freud. Dans son action comme dans l’aveuglement agressif qui caractérise de nombreux détails de son argumentation apparaissait encore une fois la force et l’originalité de son ancien amour pour son ami.
En résumé : l’accusation de Fließ contre Freud contient à la base le fait que Freud a livré l’idée de la bisexualité – sous une forme rudimentaire et non spécifique qui n’était pas caractéristique de Fließ – à un tiers qui en a parlé à une quatrième personne et qu’il a d’abord dit une contre-vérité à propos de ses relations avec Weininger, quand Fließ lui a demandé des explications. Et c’est autour de cette base que Fließ a échafaudé ce fantasme de trahison de son ancien ami. Freud a sans doute succombé à son penchant notoire pour l’indiscrétion et il s’est comporté par trop généreusement et imprudemment avec la propriété intellectuelle de l’autre ( 1986, p. 513). Mais l’attaque dont il a été victime par la suite est disproportionnée, comparée à la cause initiale. Peu importe le diagnostic de Freud, ce sont les propres textes de Fließ qui parlent pour une réaction paranoïde de leur auteur.
Le jugement de la postérité
Pendant l’été 1906, quand Fließ publia encore une fois avec quelques passages supplémentaires (in 1906 b) les lettres imprimées chez Pfennig que Freud lui avait adressées, Swoboda et Freud se demandèrent quel regard la postérité aurait sur eux, après cette communication. Swoboda était très soucieux pour lui-même. Freud en revanche pensait que, en ce qui le concernait, « il n’est rien apparu de plus que les habituels pudenda humains ». « Je ne crois pas que, par ses indiscrétions [s.e. de Fließ] mon caractère perdra beaucoup aux yeux de la postérité, si tant est qu’elle s’intéresse à nous, c’est tout au plus le sien qui y perdra » (voir plus haut, L6, L7, L5).
Ici Freud se trompait. Dans la littérature biographique récente, la postérité l’a bien plus sévèrement traité que Fließ. Jusqu’ici personne n’a fait apparaître les faiblesses réelles des accusations portées contre Swoboda, Weininger et leur mentor supposé ou la dureté égocentrique et l’aveuglement de l’attaque de Fließ. Au lieu de cela, on entend sans cesse que l’affaire montre que Freud n’a jamais pu se décider à « honorer là où l’honneur était de mise » (Sulloway, 1979, p. 327), qu’il avait du mal à « reconnaître l’originalité des autres (Clark, 1980, p. 257), ou « en ce qui concernait la part de Fließ dans ses découvertes, Freud fit preuve d’une capacité impressionnante à refouler les souvenirs gênants » (Gay, 1987, p. 180) [39]. L’énorme paradoxe, c’est que ces notations justement ne sont pas à mettre à l’actif de ses biographes qui auraient accompli un formidable travail d’interprétation, mais proviennent d’un aveu autocritique de Freud. Il concerne un événements de 1900 au bord de l’Achensee.
Lors de cette dernière rencontre entre les deux hommes, Freud avait présenté l’idée de la bisexualité comme une idée à lui, sans se souvenir qu’il l’avait entendue pour la première fois, trois ans auparavant, de la bouche de Fließ. Après qu’on eut attiré son attention sur le fait, il avait effectué un retour sur lui-même et était parvenu à reconnaître la vérité par trop humaine : il avait tenté de « dérober » sa découverte à son ami ( 1986, p. 512). Il publia sa trouvaille, comme on le sait, dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, la présentant comme exemple de l’acte manqué de l’oubli ( 1901 b, p. 159s). Depuis, assure-t-il, Fließ était pour lui « l’auteur de l’idée de la bisexualité » ( 1986, p. 513) [40]. Aucune source ne confirme que le vol de pensée intentionnel sur le bord de l’Achensee a joué un rôle décisif dans la fin de l’amitié entre Freud et Fließ, comme on peut le lire parfois (Sulloway, 1979, p. 316).
L’épisode raconté dans la Vie quotidienne n’a tout d’abord joué aucun rôle visible dans le comportement de Freud vis-à-vis de Swoboda et de Weininger. Ce n’est qu’en 1904, quand Fließ l’attaqua à cause de Weininger, que Freud remarqua qu’il avait regretté, apparemment dès sa rencontre antérieure avec le jeune homme, de lui avoir « livré » l’idée de Fließ. Le sentiment de culpabilité fondé sur l’acte manqué du Achensee provoquait encore alors chez lui, selon ses dires, un sentiment de gêne et son manque de sincérité ( 1986, p. 512). Deux ans plus tard, après la lecture du pamphlet de Pfennig, il se demandait comment il avait pu oublier en 1904 que Fließ avait publié dès 1897 l’idée de la bisexualité [41], ce qui enlevait tout fondement à l’accusation d’indiscrétion. Swoboda donne la réponse autoanalytique ( 1906 a, p. 20) : en déclarant publiquement son acte manqué, Freud s’était infligé « comme une pénitence et, à partir de ce moment, il était prêt à se donner tort dans cette affaire vis-à-vis de son ami, même là où il n’y avait pas de tort. S’il s’était souvenu du passage dans la préface [s.e. du livre de Fließ de 1897 dans lequel la bisexualité est introduite], il aurait perdu l’occasion de se reprocher quelque chose. Le fait d’accepter d’être en tort amenait l’oubli » (cf. Freud, 1960 a, p. 370).
Les déclarations citées qui le montrent peu disposé à reconnaître de l’originalité chez les autres et sa propre dépendance intellectuelle ne reposent que sur l’aveu personnel du « tort » de l’Achensee, que Freud a publié en 1901. L’acte manqué d’alors n’a pas eu d’effet sur la querelle du plagiat de 1906 ni sur les préliminaires de 1900-1904, sinon sous la forme d’une mauvaise conscience durable et il a été utilisé par Fließ pour présenter la personne de son ancien ami sous un jour douteux (Pfennig, 1906, p. 27). Il est impossible de voir un autre rapport et aucun des auteurs qui le suggèrent ne le rendent plausible. Même s’il est possible que cette interprétation corresponde à un trait de caractère de Freud, elle aide peu à comprendre le rôle de ce dernier dans l’affaire qui nous occupe ici. Cela veut dire en même temps que l’affaire du plagiat ne peut pas étayer l’imagine négative de Freud qui est devenue aujourd’hui à la mode.
L’intégration de cette auto-interprétation de Freud dans l’affaire du plagiat est du reste sujette à caution, pas seulement du point de vue historique, elle néglige aussi le fait que Freud avait parlé d’une impulsion qu’il n’a jamais laissée se transformer en acte, qu’il a plutôt surmontée par son autocritique (alors que chez Fließ, ce sont des actions qui font l’objet du débat). Au lieu d’examiner le comportement de Freud d’un point de vue moral, les auteurs critiquent des motivations, peut-être même des motivations inconscientes qui sont pourtant a priori immorales, alors que ce n’est qu’avec le travail psychique que la morale fait ses preuves. Pas la moindre trace de tolérance pour les habituels pudenda humains. C’est du mauvais usage, ou un effet secondaire qu’il faut déplorer, de l’examen approfondi des motivations de l’action que nous devons à la psychanalyse. Freud a parfois ( 1900 a, p. 587) cité une sentence de Platon qui convient parfaitement ici : « Le vertueux se contente de rêver ce que le méchant fait dans la vie. »
 
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NOTES
 
[*] Traduit de l’allemand par Brigitte Aubenas et revu par Michael Schröter.
[1] Dans le même contexte que cette enquête et l’édition des lettres qui précède, on peut signaler un article sur Swoboda et sa relation ambivalente d’élève avec Freud ainsi qu’un bref résumé de l’affaire du plagiat elle-même (Schröter, 1999 ; 2001).
[2] Voir aussi la fine analyse de Schur ( 1972, p. 274-281); de même que Swales ( 1982, p. 303 s.). La publication des sources par Lebzeltern ( 1982) est entre temps dépassée. D’autres présentations chez Lebzeltern ( 1995), Vermorel ( 1993, p. 470-474), Kerr ( 1993, p. 104-109,126 s.) et Heller ( 1981). Dans deux revues viennoises, Tichy et Zwettler-Otte ( 1999, p. 231 s., 260-262) montrent à l’aide de documents l’écho qu’a rencontré l’histoire.
[3] Le livre contient aussi, dans le supplément consacré aux documents, une traduction de Fließ ( 1906 b). La même année, a encore paru une seconde version française du même ouvrage (Scheidhauer, 1994).
[4] Le texte, d’un niveau plutôt journalistique, a d’abord été proposé à Hirschfeld pour son Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen et publié en 1902 pour la première fois (chez un autre éditeur). À propos de la personnalité peu séduisante de l’auteur, voir Pudor ( 1939-1941).
[5] À propos du livre de Hirschfeld, Pfennig écrivit le 16 juin 1906 une lettre à Fließ qui se trouve dans les papiers de Freud à la Library of Congress à Washington. On peut y lire que Hirschfeld se contente de développer ce que Swoboda avait annoncé ( 1906 a, p. 9), à savoir que Fließ n’avait pas été le premier à formuler l’idée de la bisexualité, mais que ses propos étaient, « pervers comme il est », terriblement confus. Comme, chez lui [… ] le terme de bisexualité recouvre toutes sortes de choses, il ne peut pas en fin de compte crier au danger. Son propre cas relève de l’ignorance la plus totale, sous la forme incurable de l’absence de jugement. [… ] Je me suis permis de cocher au crayon dans la marge du livre les passages où je croyais que votre intérêt pourrait être concerné. Il s’agit presque toujours de bisexualité, dans les sens les plus divers du terme [… ]. »
[6] On trouve de telles tentatives chez Freud ( 1905 d, p. 54 s., rem. 21), Swoboda ( 1906 a, p. 8 s.) et Hirschfeld ( 1906 a, p. 112 s.; 1906 b). Fließ les rejette avec de bonnes raisons ( 1906 b, p. 9-13,42-47).
[7] Cela vaut aussi pour l’idée d’une « substance » masculine et féminine comme substrat physiologique de la bisexualité que Fließ a trouvée plagiée par l’idée de Weininger d’un plasma germinal bisexuel (Freud, 1986, p. 511; Pfennig, 1906, p. 17). Dans « Éros et Psyché », dans la première version du chapitre qui contient la thèse du plasma germinal, il n’y a pas encore trace de cette thèse.
[8] Freud a expressément contesté devant Fließ le fait d’avoir cité à Swoboda « des détails de tes communications » ( 1986, p. 513). Swoboda lui-même assure la même chose ( 1906 a, p. 6 s.). Voir plus bas un exemple isolé particulièrement absurde. Quand Roazen affirme ( 1975, p. 106) que le postulat de Fließ de l’attirance sexuelle a été discuté au cours de l’analyse de Swoboda, cela ne repose sur rien.