Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 39 à 56
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Nommer quoi ? À propos de la nomination dans la passe

Érik Porge
Après la dissolution de l’EFP en 1981, peu d’institutions issues de cette école ont reconduit la procédure de la passe. Parmi celles-ci, il y eut, et il y a encore, un partage entre celles qui la font fonctionner avec nomination AE (analyste d’école) et celles qui ne procèdent pas à une nomination. Ainsi la nomination en tant que telle est devenue un enjeu de la passe, ce qui n’était pas le cas au début. Ceux qui la refusent lui reprochent de constituer un titre abusif. Ceux qui l’adoptent considèrent que même si elle peut entraîner des projections imaginaires son efficace et sa justification sont d’un autre ordre. Un autre ordre dont il s’agit pour ma part de rendre compte puisque je participe à la procédure de passe avec nomination AE mise en place depuis 2000 entre les deux associations La lettre lacanienne (ex : APEP) et L’École de Psychanalyse Sigmund Freud (EPSF).
La procédure de la passe, c’est-à-dire la rencontre d’un passant avec deux passeurs, dure un temps variable mais en principe limité. Au terme de ce temps les passeurs rapportent le témoignage du passant au cartel de la passe (dit jury à L’EFP). La structure même de cette procédure implique qu’une réponse soit donnée. Puisque ce ne sont pas les passeurs qui donnent une réponse directe au passant il faut bien que celui-ci sache que son témoignage est bien passé au cartel, à qui justement il était destiné. Le cartel doit accuser réception de l’adresse qui lui a été faite indirectement. Il y a quelque chose d’encombrant dans le témoignage que le passant fait et il souhaite que d’une certaine façon un relais soit pris, sous forme d’une réponse. Mais ce ne peut pas être n’importe quelle forme de réponse. Elle se doit d’être dans la mesure du possible homogène au témoignage. Le témoignage est un don, un don particulier, celui d’un savoir insu, qui fait limite au sens. La réponse ne doit donc pas être une réponse trop pleine de sens. Elle doit simplement dire oui ou non ce que vous nous avez donné de votre savoir insu est passé. La réponse doit tendre vers un certain vide de signification. C’est ce que représente la nomination AE, elle ne fait pas sens par elle-même mais dit : oui c’est passé. Elle est comme un signal qui s’allume pour dire : oui votre savoir insu du désir de l’analyste nous est bien parvenu.
Cependant la nomination AE est plus qu’un signal, elle est un acte de langage qui a des effets subjectifs importants et imprévisibles sur celui qui en est l’objet et elle l’inscrit à une certaine place, voire une fonction, dans l’institution qui prend en charge la procédure de passe. D’autre part le lien qui existe entre les signifiants du désir de l’analyste mis en jeu dans la passe et la nomination n’est pas toujours facile à formuler, même si on peut admettre par principe que la nomination AE est la réponse presque en écho d’une école (… à eux) à la nomination par le passant d’un bout de réel de son désir.
Il importe donc de déplier la problématique de la nomination, d’autant que les questions de la passe se sont beaucoup déplacées sur celle-ci. Ce déplacement a un fondement dans l’enseignement de Lacan lui-même. C’est lui qui a fait de la nomination une question analytique incontournable et son abord de cette question a évolué au cours de son enseignement. Or on retrouve dans cette évolution un écho de celle qui s’est faite dans l’histoire de la passe elle-même et de ses enjeux.
Cette évolution est marquée par la référence aux noms du père. En effet c’est avec ce signifiant que surgit d’abord l’importance de la nomination et c’est lui qui en constitue toujours l’horizon, même si d’autres cas de figure, par exemple le nom propre, peuvent revêtir un caractère exemplaire.
Comment entendre le terme « noms du père » à partir de Lacan ? Quel sens lui donner ? « Les noms du père » et « les non-dupes errent », « quoique ce soit le même savoir, ce n’est pas le même sens », dit-il le 13 novembre 1973, « seulement pour des raisons d’orthographe [1] ». C’est le même savoir car cela reste du langage et il se déchiffre. Jusqu’où s’étend ce savoir ? Existe-t-il d’autres sens que ces deux-là ? Sont-ils toujours liés à des différences d’orthographe, de grammaire ou de logique ?
La théorie des noms du père chez Lacan connaît plusieurs étapes dont les plus connues sont : la tripartition du père réel, symbolique, imaginaire ( 1952), l’écriture de la métaphore paternelle ( 1957), la distinction avec le surmoi ( 1960), l’arrêt du séminaire sur les noms du père ( 1963), l’interprétation en fonction de l’écriture des mathèmes du discours analytique ( 1970), l’identification de la quatrième consistance d’un nœud borroméen ( 1975). À chaque fois la question se pose d’un partage entre ce qui change et ce qui demeure dans cette théorie et de ce qui fait passer d’une étape à une autre.
Je prendrai pour objet d’étude deux sens des « noms du père », qui apparaissent successivement chez Lacan et j’essayerai de les mettre en rapport avec la question de la nomination dans la passe.
Le premier, le plus répandu, correspond à celui de la métaphore paternelle. Il apparaît en 1957. Le nom du père y est posé comme l’au-delà du désir de la mère, comme la loi de son désir, la loi du désir de l’Autre. Cette signification se rattache à l’élucidation du déterminisme de la psychose, par forclusion de ce signifiant appelé en une place tierce dans une relation imaginaire. En 1975 le nom du père prend un nouveau sens : « Le complexe d’Œdipe, ce n’est pas si complexe que ça, j’appelle ça le nom du père, ce qui ne veut rien dire que le père comme nom, ce qui ne veut rien dire au départ, non seulement le père comme nom, mais le père comme nommant [2]. »
Le nommé père (dans la métaphore paternelle) et le père nommant (avec le nœud borroméen), ce n’est pas le même sens. Est-ce le même savoir ? La même référence ? Quoique dans les deux cas l’orthographe soit la même le sens est différent. Pourquoi Lacan n’a-t-il reconnu le deuxième sens qu’en 1975 ? Que s’est-il passé entre 1957 et 1975 ?
Afin de mieux comprendre le changement qui s’est effectué et ses conséquences, je repartirai de la formule de la métaphore paternelle.
 
Booz endormi, le père est une métaphore
 
 
Cette formule apparaît dans l’article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » rédigé entre 1957 et janvier 1958, soit pendant le séminaire Les formations de l’inconscient et après l’article « L’instance de la lettre » ( 9 mai 1957) qui fournit des formules générales de la métaphore et les illustre par le poème de Victor Hugo « Booz endormi ». Dans son séminaire antérieur Les psychoses, Lacan utilise l’expression « nom du père » et insiste particulièrement sur le signifiant père, sur l’être père et son rôle dans le déterminisme de la psychose, mais la formule de la métaphore paternelle n’est pas encore inventée. La jonction entre le signifiant père et la formule générale de la métaphore, dont résulte celle de la métaphore paternelle, a lieu dans le séminaire Les formations de l’inconscient. Cette dernière fait passer de la notion de père comme signifiant à celle de père comme substitution de signifiant et métaphore en tant que tel.
Dire que le père est un signifiant signifie que l’attribution de la procréation au père, pour que celle-ci ait un sens pour le sujet, est un fait de langage, comme le montre la croyance de certaines tribus en une paternité liée à la rencontre d’une femme avec un esprit, une fontaine alors qu’elles savent que cette paternité résulte d’un coït. Notons que pour Lacan le mot père est pris en référence à la procréation, alors qu’il peut avoir d’autres connotations, pensons à la distinction relevée par Benveniste entre pater (évoquant le dieu Jupiter) et atta (le père nourricier). Que le père soit agent de la procréation n’est pas une vérité d’expérience, c’est la conséquence d’un dire. La notion de pater incertus est inhérente, selon Freud et Lacan, à l’instauration d’un ordre symbolique, distinct de celui du témoignage des sens.
En passant de l’affirmation que le père est un signifiant à celui qu’il « est une métaphore [3] », Lacan fait un pas qui noue plus étroitement le père au langage et particulièrement à la poésie, car ce pas il l’effectue en s’appuyant sur le poème de Victor Hugo dans La légende des siècles, « Booz endormi » (cité dans Les psychoses, « L’instance de la lettre », Les formations de l’inconscient »).
Dans « L’instance de la lettre » Lacan s’abrite derrière le choix du dictionnaire Quillet pour avoir sélectionné le vers du troisième quatrain « Sa gerbe n’était point avare ni haineuse » comme exemple de métaphore. Même s’il s’agit d’un poème classique et très connu, on ne peut croire que Lacan y soit pour rien dans le choix, car le poème lui vient comme une bague au doigt pour enlacer métaphore et paternité [4].
L’ensemble du poème Booz endormi est métaphorique et le mot « gerbe » est un représentant de cette métaphore. Tout le poème tourne autour de la procréation, pas seulement d’un enfant, aussi de la lignée d’Israël. Mais cela reste allusif, ce n’est pas dit comme tel. Cette procréation est quasi miraculeuse vu l’âge de Booz. Cela veut dire qu’elle est dépendante du signifiant et pas de la seule biologie. En 1964, Lacan a insisté sur le « caractère transbiologique de la paternité » ; son sens reste caché, il attend son effet de sens. Il s’agit d’une procréation sexualisée. Cependant le sexuel est envisagé du point de vue de la procréation plus que du rapport sexuel entre Booz et Ruth, même si celui-ci est implicite. Le père symbolique est Dieu qui attend une postérité de Ruth. La métaphore est ce par quoi advient la signification de paternité, celle-ci n’est pas dite comme telle, comme si elle ne pouvait pas l’être sans justement perdre sa signification. Dans cette advenue, le mot gerbe (qui évoque un ensemble de choses réunies) occupe une place stratégique.
Ce n’est pas une comparaison de Booz à la gerbe (comme le dit Quillet) qui définit la métaphore mais une identification [5]. Celle-ci se produit grâce au seul artifice de la syntaxe, du positionnement de « gerbe » comme sujet des prédicats « avare » et « haineuse ». Une gerbe dans la réalité ne peut pas être qualifiée d’avare ou de haineuse, il s’agit donc simplement, dans cette phrase, d’un mot pour un autre, comme dans la pièce de Tardieu qui porte ce titre. La nature signifiante de gerbe tient à cet ordre grammatical par lequel le poète disjoint le sujet et ses attributs. Même si, nous l’avons vu, ce mot n’est pas choisi au hasard par Hugo, qu’il est employé ailleurs, qu’il consonne avec « verge », l’essentiel du facteur signifiant, hors sens, dépend de sa place par rapport à d’autres. C’est pourquoi il y a toujours une fonction métonymique associée à la métaphore. Lacan peut donc écrire à ce propos : « L’effet de sens se fait dans le sens du non-sens, pour la raison que c’était une gerbe comme toutes les autres, bête à manger comme est le foin [6]. »
Par rapport au sens caché, fuyant de la paternité, la métaphore est créatrice de sens : « Elle a un effet de signification, qui est de poésie ou de création, autrement dit d’avènement de la signification en question [7]. » C’est grâce au mot gerbe, comme métaphore, que dans Booz endormi advient la signification de la paternité. « Cette métaphore est précisément là pour montrer l’avènement d’un nouveau sens autour du personnage de Booz, qui en paraissait exclus, forclos. C’est dans le rapport de substitution que gît le ressort créateur, la force créatrice, la force d’engendrement, c’est le cas de le dire, de la métaphore [8]. »
Le poème métaphorise la paternité de Booz dans tous les sens du terme. Dans la mesure où la métaphore est un engendrement de sens nouveau [9], le poème n’est pas simplement l’illustration d’une métaphore, comme tel il noue la métaphore de la paternité à la paternité comme métaphore.
Cela signifie que si la métaphore est bien une opération qui structure l’inconscient comme un langage, elle le structure comme un langage poétique. L’inconscient est structuré comme un poème. C’est ce qu’a bien aperçu Soraya Tlatli. « Ainsi la poésie travaille-t-elle ce texte [de Lacan]; de modèle parmi d’autres, illustrant l’autonomie du signifiant, elle en devient un chaînon important, car le signifiant dont l’autonomie est revendiquée est ici, en premier lieu, le mot du poème. » et « Le point important est pour nous le suivant : il n’y a plus de démarcation dans « l’instance de la lettre » entre le discours poétique et le discours inconscient. [… ] Lacan pose comme loi du langage ce qui n’est démontré qu’à partir d’un mode privilégié du langage qui est « de poésie ou de création [10] ».
En ce qui concerne la formule comme telle de la métaphore paternelle, il faut évaluer son incidence dans la façon de concevoir les rapports entre le phallus et le Nom du Père. Ceux-ci sont de conjonction et de disjonction, comme on peut l’observer dans une lecture diachronique et synchronique de la formule. La lecture diachronique correspond aux trois temps par lesquels le Nom du Père se substitue au désir de la mère dans l’évolution de l’enfant [11]. Dans la temporalité où le Nom du Père se substitue au désir de la mère, se produit une dissociation entre être et avoir le phallus.
La lecture synchronique de la formule montre l’avènement d’une signification phallique attachée au Nom du Père. En accédant à sa fonction métaphorique le signifiant père se dote d’un supplément de signification, sexuelle, phallique. De même par exemple que le mot métaphorique « atterré », donne un supplément de sens (la terreur) au mot « abattu [12] ». Mais si dans la métaphore paternelle le Nom du Père se charge d’une dimension sexuelle, à l’inverse il opère simultanément une symbolisation de cette dimension sexuelle, il est ce par quoi le phallus peut prendre une signification pour le sujet (ce qui est essentiel pour la subjectivation des premières expériences d’excitation sexuelle vécues sur le mode de l’extranéité [13]), et même comme l’affirme Lacan, ce par quoi le phallus advient comme signification.
Il ressort de cela que la puissance phallique n’est pas une donnée naturelle du père mais une signification qui est attachée à son nom comme résultat d’une opération signifiante, la métaphore. « Le phallus est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir [14] ». Mais il faut remarquer que cela ne signifie pas pour autant la reconnaissance de la différence sexuelle. Cela marque l’ancrage dans le langage de la question du sexuel.
C’est pourquoi aussi la formule de la métaphore paternelle n’est porteuse d’aucune normalité (sociologique, psychologique, juridique… ) du père dans la réalité. En tant qu’elle ne concerne que ce qui noue le langage au sexuel, et un sexuel préalable à la différence des sexes, elle est compatible avec les places sociologiques et les typologies du père les plus variées, sauf, justement, avec celles où le père se prend pour le législateur. « Parler de sa carence [au père] dans la famille n’est pas parler de sa carence dans le complexe. En effet pour parler de sa carence dans le complexe il faut introduire une autre dimension que la dimension réaliste, définie par le mode caractérologique, biographique ou autre de sa présence dans la famille [15]. »
Si le père est une métaphore cela veut aussi dire qu’il ne doit pas être confondu avec le géniteur. Le père engendre certes mais cet engendrement n’est pas séparable d’un engendrement de sens. Autrement dit quand la question de la recherche d’un géniteur se pose, elle n’est pas tant celle du vrai père que d’un dire vrai sur le père. La réduction à un positivisme biologique qui méconnaît la dimension du dire et du discours dans lesquels la recherche s’effectue, fait fausse route (Souvenons-nous de la recherche en paternité d’Aurore Drossard qui alla jusqu’à faire déterrer le cadavre de Yves Montand).
La fonction métaphorique du père pour un sujet apparaît par contraste dans les sociétés qui donnent peu de place symbolique au père géniteur, au point parfois de n’avoir pas de nom dans la langue pour désigner le père. Tel est le cas des makhuwa étudié par Christian Geffray [16]. Les mots de notre terminologie de parenté ne peuvent pas toujours traduire ceux des makhuwa, au point qu’on peut se demander s’il s’agit toujours de liens de parenté. Ainsi il n’y a pas d’équivalents pour des termes qu’ils emploient et qui correspondent à plusieurs places pour nous, un même mot pouvant désigner le père et le fils. La terminologie ne reduplique pas les relations biologiques mais désigne des relations qui sont fonctions de rapports sociaux. « Dans cette perspective, la filiation, institution de parenté par excellence, ne serait pas le fruit d’une intervention symbolique inaugurale, sélectionnant dans les réseaux consanguins indifférenciés les parents des non-parents pour faire advenir le social. Ce seraient les liens sociaux eux-mêmes (la rivalité dont les enfants et leur destin font l’objet) qui constitueraient à la fois la motivation et la fin, le point de départ de la symbolisation et de son résultat objectivé : l’institution » (p. 29).
Dans une autre société, sur un autre continent, les Na en Chine, il existe aussi la particularité qu’il n’y a pas de nom dans la langue pour traduire « père », « mari [17] ». Les trois relations mari/femme, père/fils, père/fille sont absentes de la terminologie. Les notions de mari et de père ne sont pas socialement reconnues. La relation frère/sœur remplace socialement la relation mari/femme. À la fois elle est marquée d’un tabou de l’inceste très vif et elle doit assumer les responsabilités morales et matérielles d’éducation des enfants de la sœur. Bien que soumis au tabou de l’inceste, le frère et la sœur ne se séparent pas de leur vie.
Les enfants restent dans la maison et la lignée maternelles. Beaucoup ne connaissent pas leur père (qui reste dans sa lignée) ou alors ils le connaissent par on-dit ou par ressemblance physique. De toutes façons les enfants ne se préoccupent pas de leur géniteur et celui-ci n’a ni droit ni devoir envers eux. Ils sont comme des étrangers. Pour beaucoup leur géniteur est inconnu, et a fortiori le géniteur de leur géniteur. La question ne se pose même pas. La multiplicité de géniteurs et la consanguinité liée à la matrilignée font que l’interdit de l’inceste ne s’applique pas à des enfants nés de mère différente mais de même géniteur.
On pourrait croire que le Nom du Père ne s’exerce pas dans cette société. Pourtant il fonctionne mais disjoint du nom et de la place du géniteur. La fonction de Nom du Père est assumée par d’autres instances, notamment l’oncle maternel et les nombreux tabous qui limitent les relations frère/sœur. On voit aussi que la fonction propre de la nomination est reconnue, dans les rituels à la naissance et à l’adolescence.
Cela nous conduit à l’autre sens du Nom du Père, celui de père nommant. Cette société qui n’a pas de nom pour le père fait fonctionner le Nom du Père nommant.
Qu’en est-il de cet autre sens et comment Lacan est-il parvenu à le prendre en compte ? Plusieurs facteurs ont joué. J’ai déjà eu, ailleurs, l’occasion d’insister sur l’événement majeur de l’interruption en 1963 du sémi-naire intitulé Les noms du père et sur la signification que cette interruption a alors prise dans l’enseignement de Lacan : celle de représenter en acte un trou équivalent à celui qui fore le nom du père lui-même, au regard duquel aucun nom propre particulier ne convient sinon une pluralité de noms [18].
De façon annexe a pu jouer aussi un rôle le fait qu’en 1971 Lacan a renoué avec la langue chinoise notamment en prenant des cours avec François Cheng. Le séminaire Un discours qui ne serait pas du semblant est émaillé de phrases en chinois recopiées par Lacan et commentées par lui, tirées principalement du Mencius (IVe siècle avant J.-C.). Il avoue même que le chinois lui a permis de généraliser la fonction du signifiant. Or, en chinois, plus qu’en français, le mot qui signifie « appeler », djiao, a plusieurs sens : s’appeler, avoir pour nom ; appeler, attirer l’attention, faire venir; appeler, dénommer. Le sujet du verbe transitif peut être soit l’agent (celui qui appelle) soit celui qui reçoit l’action (qui est appelé, qui a pour nom). Le verbe a une double orientation. C’est précisément le point de départ de cette double orientation que Lacan introduit en 1971 à partir de son commentaire d’un article de Frege.
J’aborderai donc le facteur qui me paraît décisif dans le retournement opéré par Lacan, à savoir la référence à l’article de G. Frege, Uber Sinn und Bedeutung, venant d’être traduit en français en 1971, « Sens et dénotation [19] ».
 
Frege, le tournant de 1971
 
 
L’article de Frege a été publié en 1892, presque l’année de Études sur l’hystérie de Freud ( 1894), auxquelles Lacan revient d’ailleurs à la séance du 19 juin 1971. Comme le dit Carnap [20] cet article n’a pas reçu en son temps l’attention qu’il méritait, exception faite de Russel qui le rejette en 1905. Il faut attendre Church en 1940 pour que l’importance de l’article de Frege soit pleinement reconnue.
Plusieurs traductions ont été proposées pour le couple Sinn/ Bedeutung : sens/dénotation, connotation/dénotation, compréhension/extension, sens/référence, sens/signification. Carnap fait équivaloir le Sinn à l’intension et la propriété et la Bedeutung à l’extension, le « nominatum », la classe.
De quoi s’agit-il dans cet article de Frege ? De vérifier ce dont on parle dans la relation d’égalité « a = b ». S’agit-il d’une identité entre les choses ou entre les signes de ces choses ?
Remarquons que cette question implique et tire la conséquence de ce que le nom diffère de la chose et ne soit pas défini par son lien à celle-ci. Cet écart en ouvre tout de suite un autre : deux noms, ou plus, peuvent différer et se rapporter à la même chose, et pas à deux, ou plus, choses différentes. Mais si une infinité de noms se rapportent à la même chose, comment saisir la définition de celle-ci sinon asymptotiquement ?
Frege fait remarquer qu’à un signe (ou nom, nom propre) on associe en plus de ce qu’il désigne, sa dénotation,« ce qu’on appelle le sens du signe où le contenu est le mode de donation de l’objet ». La dénotation est la valeur de vérité de la proposition, c’est l’objet même désigné par le nom. Frege prend l’exemple des sens « étoile du matin » et « étoile du soir » de l’objet dont le nom, la dénotation est « Vénus ». Deux sens correspondent à la même Bedeutung. Si on reprend le critère de Leibniz « Eadem sunt qui substitui possunt salva veritate », on peut dire que la Bedeutung peut être substituée à elle même sans changer la valeur de vérité mais que les sens ne le peuvent pas.
Russel, commentant Frege, prend un autre exemple que Venus et c’est son exemple que cite Lacan (et Carnap, p. 220), sans doute parce qu’il comporte un nom propre : « Georges IV demande si Walter Scott est l’auteur de Waverley. » Si on remplace un sens (l’auteur de Waverley) par sa Bedeutung (Scott), on obtient : « Georges IV se demande si Walter Scott est Walter Scott », ce qui bien sûr produit un tout autre sens.
Carnap appelle « nominatum » la Bedeutung; la non-interchangeabilité du sens et de la Bedeutung contredit les principes de la relation de nomination posés par Carnap (univocité, objet du discours, interchangeabilité); c’est une antinomie dit-il, qu’il croit résoudre cependant en fondant le nominatum dans l’extension et le sens dans l’intension.
Lacan critique Carnap et voit un « glissement » dans le fait d’inclure la Bedeutung dans la relation de nomination. Dès 1965, dans Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse, il avait précisément défini le nom propre par sa non interchangeabilité : « Ce n’est pas comme exemplaire que le particulier est dénommé d’un nom propre, c’est en ce sens qu’il est irremplaçable, c’est-à-dire qu’il peut manquer, qu’il suggère le niveau du manque, le niveau du trou [21]. » En allant aussi dans ce sens, la position de Frege ne peut que lui convenir. C’est à partir de là qu’il distingue fermement Bedeutung, dénotation, et nomination et qu’il revient sur celle du Nom du Père.
Voici un large extrait de ce que Lacan tire de l’article de Frege. « Il n’y a qu’une Bedeutung : Die Bedeutung des Phallus. » C’est la seule. Ce qui est du langage dénoté, dénoté bien sûr sans que puisse jamais rien y répondre, puisque s’il y a bien quelque chose qui caractérise le phallus ça n’est non pas d’être le signifiant qui manque comme certains ont cru pouvoir entendre certaines de mes paroles, mais d’être assurément en tout cas ce dont ne sort aucune parole. [… ] Sinn et Bedeutung définissent des repères qui vont plus loin que ceux de connotation et de dénotation. Beaucoup de choses de cet article [… ] sont à retenir et spécialement pour un analyste. » Suit un rappel de la thèse de Frege et la citation de l’exemple qui n’est en fait pas de Frege mais de Russell. Il poursuit : « Il est tout à fait clair que cette Bedeutung nous renverra bien sûr à une Bedeutung plus lointaine. [… ] Ne remplacer en aucun cas “l’auteur de Waverley” par “sir Walter Scott” est un artifice qui pour nous nous met sur la voie de ceci à savoir que “sir Walter Scott” en l’occasion c’est un nom. Et aussi bien quand Monsieur Carnap reprend la question de la Bedeutung, c’est par le terme nominatum qu’il le traduit en quoi justement il glisse là où il n’aurait pas fallu glisser. Car ceci justement c’est ce qui peut nous permettre d’aller plus loin mais certainement pas dans la même direction que Monsieur Carnap. C’est celle de ce que veut dire le nom. [… ] Je vous ai fait remarquer que le phallus ne répondait pas. Et bien ceci nous met sur la voie du point que je désire ici accentuer, c’est que le nom, le nom name (ou le nom noum), mais on ne voit bien les choses qu’au niveau du nom propre, le nom c’est ce qui appelle, mais à quoi ? C’est ce qui appelle à parler. Et c’est bien ce qui fait le privilège du phallus, c’est qu’on peut l’appeler éperdument, il dira toujours rien. Seulement ceci alors donne son sens à ce que j’ai appelé en son temps la métaphore paternelle et c’est là que l’hystérique nous conduit. La métaphore paternelle bien sûr là où je l’ai introduite c’est-à-dire au niveau de mon article sur la question préalable à tout traitement possible de la psychose, je l’ai insérée dans le schème général extrait du rapprochement de ce que nous dit la linguistique sur la métaphore avec ce que l’expérience de l’inconscient nous donne de la condensation. J’ai écrit S/S’x S’/s. Je me suis, comme j’ai écrit dans L’instance de la lettre, fortement appuyé sur cette face de la métaphore qui est d’engendrer un sens. Si “l’auteur de Waverley” est un Sinn c’est très précisément parce que “l’auteur de Waverley” remplace quelque chose d’autre qui est la Bedeutung initiale, que Frege croit pouvoir épingler du nom de sir Walter Scott. Mais enfin il n’y a pas que sous cet angle que j’ai envisagé la métaphore paternelle. Si j’ai écrit quelque part que le Nom du Père c’est le phallus [… ] c’est précisément parce qu’à cette date je ne pouvais pas l’articuler mieux. Ce qui est clair c’est que c’est le phallus bien sûr mais que c’est tout de même le Nom du Père. Ce qui est nommé père, le Nom du Père, si c’est un nom qui lui a une efficace, c’est précisément parce que quelqu’un se lève pour répondre. Sous l’angle de ce qui se passait pour la détermination psychotique de Schreber, c’est en tant que signifiant capable de donner un sens au désir de la mère qu’à juste titre je pouvais situer le Nom du Père. Mais au niveau de ce dont il s’agit quand c’est disons l’hystérique qui l’appelle ce dont il s’agit c’est que quelqu’un parle [22]. » Quelques lignes plus loin nous lisons l’affirmation que « Dans l’expérience analytique le père n’est jamais que référentiel. Nous interprétons telle ou telle relation avec le père, est-ce que nous analysons jamais quelqu’un en tant que père ? »
On pourrait penser que Lacan trouverait dans la distinction frégéenne le moyen de renforcer la conjonction entre le phallus et le Nom du Père, en les identifiant tous deux comme Bedeutung. Il n’en est rien; au contraire les registres du phallus et du Nom du Père en sortent plus différenciés que dans la formule de la métaphore paternelle. La découverte de Frege creuse l’écart entre le phallus et le Nom du Père. C’est le premier point. Le deuxième est que la distinction phallus/Nom du Père ne recouvre pas pour autant la distinction Sinn et Bedeutung. Sinn et Bedeutung opèrent dans le cas de l’engendrement de sens de la métaphore paternelle, où phallus et Nom du Père marchent d’un même pas. L’effet de la lecture de Frege est de détacher une autre fonction, celle de la nomination (différente en cela « d’une référence plus lointaine »), qui, se rapportant au Nom du Père indépendamment du phallus, lui donne, au père, une nouvelle valeur, celle de « l’appeler » ( djiao en chinois), et une autre référence clinique, l’hystérie, au lieu de la psychose.
Deux versants se présentent donc. D’abord celui de la métaphore paternelle où le Nom du Père prend un sens phallique, et où simultanément le phallus prend sens pour le sujet grâce au Nom du Père. Sinn et Bedeutung adviennent grâce à la métaphore paternelle. Le phallus, qui ne joue son rôle que voilé, est la signification, la Bedeutung initiale ou finale, référence lointaine. Et puis il y a quelque chose d’autre, qui s’oppose au phallus, à la Bedeutung, et qui est de l’ordre d’une nomination et d’une nomination qui n’est pas un nommé se substituant à un autre mais un appeler à parler, à répondre comme le dit Lacan en 1971. Cette nomination n’est pas incompatible avec la métaphore paternelle (les deux versants de la nomination coexistent) mais elle s’oppose à celle-ci dans sa suprématie de garantir un ordre symbolique. Cet autre versant de la nomination conteste à la métaphore paternelle le privilège de la métaphore.
En effet la métaphore devient en 1971 une fonction généralisée du langage. « C’est tout de même curieux que des linguistes ne voient pas que tout usage du langage, quel qu’il soit, se déplace dans la métaphore, qu’il n’y a de langage que métaphorique » et « Il est de la nature du langage, je ne dis pas de la parole, je dis du langage même, que pour ce qui est d’approcher quoi que ce soit qui y signifie, le référent n’est jamais le bon, et c’est ça qui fait un langage. Toute désignation est métaphorique, elle ne peut se faire que par l’intermédiaire d’autre chose [23]. » Une telle extension du registre métaphorique ne peut que remettre en question la suprématie du Nom du Père dans l’avènement de la métaphoricité, et de l’effet de sens.
Selon nous, la fonction du nom comme appel, promue en 1971, distincte du phallus, n’est pas identique au père nommant mais constitue une première formulation de ce qui deviendra en 1975, avec l’appui du nœud borroméen, la fonction du père nommant : « J’appelle ça le Nom du Père, ce qui ne veut rien dire que le père comme nom, ce qui ne veut rien dire au départ, non seulement le père comme nom mais le père comme nommant [24]. » Ou : « Les noms du père c’est ça, le symbolique, l’imaginaire et le réel en tant qu’à mon sens avec le poids que j’ai donné tout à l’heure au mot sens, c’est ça les noms du père, les noms premiers en tant qu’ils nomment quelque chose [25]. »
Le tournant de 1971 nous permet de mieux comprendre la spécificité d’un acte de nomination, non réductible à une Bedeutung. En retour la référence au nœud borroméen en 1975 donne une réponse à la question qu’on pouvait se poser en 1971 : à quelles coordonnées se rattache le père qui appelle à parler si ce n’est pas seulement à la liaison entre Sinn et Bedeutung de la métaphore paternelle ? Ces coordonnées sont celles d’un trou tel que le nœud borroméen le présente et le fait exister.
De quoi s’agit-il, à quoi renvoie ce trou ? Je propose de le rattacher à ce que j’appellerai une nomination défaillante, pour reprendre l’expression que Lacan utilise en 1959 quand il définit la structure du fantasme, à savoir le poinçon du sujet par l’objet a, $<>a : « Au moment où le sujet s’évanouit devant la carence du signifiant qui répond de sa place au niveau de l’Autre il trouve son support dans cet objet [26]. » C’est le désir, supporté par le fantasme, qui désigne la place où le sujet doit advenir. À ce moment il n’est plus possible au sujet de savoir, « ici s’arrête toute possibilité de se nommer. Mais dans ce point d’arrêt est aussi l’index, l’index qui est apporté » de « l’objet qui le fascine et le retient devant l’annulation pure et simple, la syncope de son existence ». « Le sujet disons-nous est au bord de cette nomination défaillante qui est le pôle structural de ce qui est visé au moment du désir. »
Lacan est revenu dans son article sur Merleau-Ponty en 1961 sur la notion d’une coupure entre la désignation et la nomination, la syncope du sujet dans la nomination : « Ne savait-il pas au reste qu’il n’est qu’un geste, connu depuis saint Augustin, qui réponde à la nomination : celui de l’index qui montre, mais qu’à lui seul ce geste ne suffit pas même à désigner ce qu’on nomme dans l’objet indiqué. [… ] Car au-delà de ce jeu, ce qu’articule, oui, seulement là mon geste, c’est le je évanouissant du sujet de la véritable énonciation [27]. »
Ce que Blanchot dit du nom de Dieu me paraît aussi faire partie d’une nomination défaillante : « Le nom de Dieu signifie non seulement que ce qui est nommé par ce nom n’appartiendrait pas au langage où ce nom intervient, mais que ce nom en quelque manière difficile à déterminer, n’en ferait pas non plus partie, fût-ce à part. L’idolâtrie du nom ou seulement la révérence qui le rend imprononçable (sacré) se rapporte à cette disparition du nom que le nom même fait apparaître et qui oblige à surhausser le langage où il s’occulte jusqu’à le donner pour interdit. Loin de nous élever à de hautes significations, toutes celles que la théologie autorise, il ne donne lieu à rien qui lui soit propre : pur nom qui ne nomme pas, mais est plutôt toujours à nommer, le nom comme nom, mais, par là, nullement un nom, sans pouvoir nominateur, accroché comme par hasard au langage et, ainsi, lui transmettant le pouvoir – dévastateur – de non-désignation qui le rapporte à lui-même.
Dieu : le langage ne parle que comme maladie du langage en tant que fissuré, éclaté, écarté, défaillance que le langage récupère aussitôt comme sa validité, son pouvoir et sa santé, récupération qui est sa plus intime maladie, dont Dieu, nom toujours irrécupérable, qui est toujours à nommer et ne nomme rien, cherche à nous guérir, guérison par elle-même incurable [28]. »
C’est précisément avec la réponse « Je suis ce que je suis » de Dieu à Moïse qui lui demandait son nom, que Lacan illustre la fonction du père nommant (à la suite du passage déjà cité): « Je suis ce que je suis », ça c’est un trou, non ? Ben c’est de là, par un mouvement inverse, car un trou si vous en croyez mes petits schèmes, un trou ça tourbillonne, ça engloutit plutôt. Et puis il y a des moments où ça recrache, ça recrache quoi ? le nom. C’est le père comme nom [29]. »
D’autres mises en rapport de la nomination avec le trou ont été présentées par Lacan. Citons pour mémoire : le séminaire manquant sur les noms du père en 1963, qui troue l’ordre des séminaires; en 1965 le trou de la bouteille de Klein que suture faussement le nom propre et qui agit dans l’oubli de nom; la fonction du zéro dans l’axiomatique des nombres entiers et auquel en 1971 Lacan fait équivaloir le nom du père…
En relisant la formule de la métaphore paternelle avec l’éclairage de l’article de Frege, Lacan en dévoile un aspect de nomination défaillante et provoque des fissures dans l’édifice construit autour de cette formule. Il s’impose une sorte de trouage du Nom du Père, qui justifie le pluriel des noms du père. Comme le dit Lacan en 1975 (Préface à L’éveil du printemps de F. Wedekind et séminaire RSI ) le Nom du Père est un Nom de Nom de Nom. Il n’est pas unique mais triple. Sa triplicité, dès lors qu’elle est boroméenne, donne consistance au trou. Cette fissure destitue en même temps la fonction paternelle de ce que j’appellerai son privilège métaphorique.
Tout cela fait beaucoup et a de nombreuses conséquences tant cliniques que théoriques. Parmi celles-ci il faut mentionner le regain d’importance que prend la sexuation.
J’avais noté que la formule de la métaphore paternelle ne saurait par elle-même rendre compte de la différence des sexes, même si elle constitue en quelque sorte un préalable à son abord. Cette formule rend essentiellement compte du rapport du désir et du phallus au langage, mais elle ne permet pas de spécifier une différence entre les jouissances homme et femme, ni même la seule jouissance d’un père comme homme. La métaphore paternelle est une réécriture de l’Œdipe (« Il n’y a pas de question d’Œdipe s’il n’y a pas le père; inversement parler d’Œdipe c’est introduire comme essentielle la fonction du père [30]. ») Elle concerne donc essentiellement l’axe vertical, généalogique, parents-enfants, de génération à génération. Elle ne dit rien de l’axe horizontal homme-femme, garçon fille.
La nouvelle approche du Nom du Père à laquelle procède Lacan en 1971 a pour effet nous l’avons vu, de distendre le lien entre Nom du Père et phallus, en les opposant. Par rapport à la cohésion qui s’affirmait dans la formule de la métaphore paternelle entre Nom du Père et phallus, cela laisse si l’on peut dire le phallus flottant, dans la structure.
Lacan ne le laisse pas flotter longtemps. Il y avait urgence. Dès la rentrée du séminaire suivant… Ou pire, en 1971-1972, il lui donne une attache sous la forme de quantificateurs (Il existe, Pour tout, Pas tout) logiques empruntés à Aristote et liés à une variable, un x, qui représente la place vide (les … ) d’un dire. Déchu de son patronage métaphorique, le phallus trouve accueil dans les quatre formules dites de la sexuation, répartissant un « faire homme » et un « faire femme » en fonction du seul lien logique à la fonction phallique et selon des modalités qui définissent ce qui empêche l’écriture du rapport sexuel. Le Nom du Père est implicite à ces formules (c’est l’au moins un, l’hommoinzin) mais il n’est plus nommé comme tel et y joue un autre rôle que dans la métaphore paternelle.
À un pôle métaphorique de la nomination vient donc s’ajouter un pôle de nomination implicite corrélatif de la déclaration de sexe, de qui s’autorise de son sexe. Cette évolution apporte un éclairage nouveau sur la fonction de la nomination dans la procédure de la passe.
Ce n’est pas un hasard selon nous si le 9 avril 1974 Lacan complète l’énoncé de 1967 « l’analyste ne s’autorise que de lui-même » en se référant aux formules de la sexuation. Rappelons-en la séquence telle qu’elle se produit dans cette séance du séminaire Les non-dupes errent. Lacan commence par écrire au tableau les formules de la sexuation et annonce qu’elles pourraient « s’exprimer autrement » : « L’être sexué ne s’autorise que de lui-même [… ] j’ajouterai, et de quelques autres. » Il faut noter que le statut de ces autres est corrélé à l’écriture : « Quel est le statut de ces autres dans l’occasion, si ce n’est que c’est quelque part, je dis pas au lieu de l’Autre, c’est quelque part qu’il s’agit de bien situer, savoir où ça s’écrit mes formules quantiques de la sexuation. Parce que je dirai même ceci, je vais assez loin : si je ne les avais pas écrites, est-ce que ça serait aussi vrai que l’être sexué ne s’autorise que de lui-même ? » Il passe ensuite au « s’autoriser » de l’analyste en l’opposant au « nommé à » qui prévaut dans les sociétés analytiques de l’IPA avec les membres associés, titulaires… et il renvoie à la critique qu’il en a faite dans son article de 1956 « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 ». Enfin il évoque une suite possible (elle n’a à ce jour jamais été réalisée) à son travail que serait le branchement des formules de la sexuation à celles du discours analytique; ce serait une façon dont dans une école s’articulerait la fonction dont dépend le choix d’être analyste « car tout en ne s’autorisant que de lui-même il ne peut par là que s’autoriser d’autres aussi ».
 
Conclusion
 
 
De ce dernier passage, il ressort une chose nouvelle et fondamentale en ce qui concerne la passe. Le « s’autoriser analyste » dans sa relation aux « quelques autres » a quelque chose à voir avec la sexuation et la déclaration de sexe. Les « quelques autres » qui participent de cette autorisation, et partant de la nomination qui peut s’y rattacher, trouvent une raison et une place. Celle-ci est inédite de provenir d’une écriture (les formules de la sexuation), qui fixe un lieu d’inscription à ce qui fait défaut d’inscription dans l’inconscient (le rapport sexuel). Et c’est au niveau des quelques autres ainsi positionnés qu’est attendue une invention comme fait d’écriture concernant la nomination de l’analyste (« j’attends que quelque chose s’invente du groupe… »). Une nomination qui par là trouve son ombilic dans l’inconscient. Il y faut ce dé-tour par les quelques autres dont une déclaration de sexe borde le non rapport sexuel.
Je suis parti d’une interrogation sur le fait qu’au cours des ans, depuis 1967, la nomination était devenue un enjeu essentiel de la passe. Il m’a semblé qu’on ne pouvait pas aborder ce sujet sans se référer à l’évolution de la thématique des noms du père chez Lacan et j’en ai retenu deux moments décisifs. Il apparaît que ces moments ont bien à voir avec la problématique de la nomination dans la passe, tant en ce qui concerne ce que le passant nomme que la nomination AE avec ses implications individuelles et collectives. La passe révèle et provoque des faits de nomination dont celle d’AE est l’une des saillies.
Dans la mesure où avec la passe il s’agit bien d’une légitimation du désir de l’analyste, à savoir d’un lien du désir de l’analyste à la loi du signifiant, on peut dire que la métaphore paternelle est convoquée, avec parfois sa remise en question ou sa fragilité, d’où certains « passages » difficiles. Elle est convoquée à titre individuel chez le passant et les passeurs et à titre collectif chez les membres nommant du cartels de passe représentant l’institution garante de la procédure. Il n’est pas exclu que, s’inscrivant dans la métaphore paternelle, la passe puisse dans certains cas, individuellement ou collectivement, sinon y suppléer (à la métaphore paternelle) du moins l’étayer poétiquement. Toutefois la métaphore paternelle ne rend pas compte de tous les effets et aspects de la nomination qui se produisent dans la passe, car certains relèvent du seul exercice du langage et d’autres versants de la nomination, tel celui que nous avons étudié, et cela que le sujet ait été nommé AE ou pas.
Pour conclure, je voudrais insister en effet sur un point qui me semble important : les effets de nomination peuvent se produire chez un sujet même s’il n’a pas été nommé AE par la passe. La non nomination AE par un cartel de passe ne récuse pas que pour un passant, singulièrement, il y ait eu un effet de nomination (à définir et faire reconnaître dans chaque cas singulièrement, par des voies différentes) du fait même de son passage par la procédure de passe. Un passant qui n’a pas été nommé AE mais a eu à reconnaître un effet de nomination pourrait être appelé un innominé AE, afin de faire entendre que la non-nomination AE peut avoir un sens positif, comme par exemple ce que Lacan appelle le non-analyste. Cela est possible parce qu’en s’engageant dans une procédure de passe à laquelle la nomination met un terme (c’est le cas de le dire), le passant, qu’il le veuille ou non, est soumis au registre général de la nomination, selon tous ses versants (en tous cas les deux que nous avons explorés) et que celle-ci peut agir de façon singulière, consciente ou inconsciente. Que cela ne soit pas reconnu par une nomination AE n’empêche pas d’exister.
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NOTES
 
[1] J. Lacan, Les non-dupes errent, 13 novembre 1973, inédit.
[2] J. Lacan, RSI, 15 avril 1975, inédit. Cf. aussi les séances du 11 et 18 mars.
[3] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 174-5.
[4] Dans une étude sur Baudelaire, qui était son poète préféré, Marcel Proust écrit que ce poème est le plus beau du XIXe siècle et il fait remarquer finement que Victor Hugo s’objective dans la figure du vieillard Booz (Par exemple : Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme, Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand). On peut penser que Lacan, passé la cinquantaine, s’objective à son tour dans le choix de Booz. Aussi, comment l’oreille d’un analyste ne serait-elle pas en éveil devant le rêve de ce futur père quand on connaît l’importance pour la psychanalyse des rêves de père rapportés par Freud : celui du « Ne vois-tu pas que je brûle ? » et celui du « Il ne savait pas qu’il était mort » ? Ce poème est toujours moderne. En ce qui concerne le choix par Lacan du mot « gerbe », on peut remarquer que son importance ne se limite pas au poème de Booz. Dans les vers préliminaires intitulés « Vision d’où est sortie ce livre » Victor Hugo associe lui-même la présentation de Booz à la gerbe (« Booz parmi les gerbes »). Le dernier recueil posthume de Hugo, paru en 1902, est intitulé « La dernière gerbe ». A la fin de ce qu’il appelle le cycle pyrénéen, Hugo écrit « La Paternité » qui se termine par le réveil d’un père mort statufié. On pourrait célébrer par ailleurs l’invention poétique à partir du signifiant, avec l’exemple du mot « Jerimadeth ». Il ne s’agit pas d’une ville qui existe mais de la création d’une ville fictive, le mot pouvant se lire « j’ai rime à –dait », le « -dait » de « demandait » au vers suivant. Comme pour « les noms du père » et « les non dupes errent » il s’agit du même savoir mais pas du même sens.
[5] J. Lacan, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 247-8.
[6] J. Lacan, Radiophonie, Scilicet 2/3, Paris, Le Seuil, 1970, p. 69.
[7] J. Lacan, « L’instance de la lettre », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 515.
[8] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 31.
[9] J. Lacan, « L’instance de la lettre », op. cit., p. 515 : la formule de la métaphore indique « que c’est dans la substitution du signifiant au signifiant que se produit un effet de signification qui est de poésie ou de création, autrement dit d’avènement de la signification en question ».
[10] Soraya Tlatli, Le psychiatre et ses poètes, Paris, Tchou, 2000, p. 16,23.
[11] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 192.
[12] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 33.
[13] Ibid., p. 240.
[14] J. Lacan, « La signification du phallus », Écrits, op. cit. p. 692.
[15] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 169.
[16] Christian Geffray, Ni père, ni mère. Critique de la parenté : le cas makhuwa, Paris, Le Seuil, 1990.
[17] Cai Hua, Une société sans père ni mari. Les Na de Chine, Paris, PUF, 1997.
[18] E. Porge, Les noms du père chez Jacques Lacan, Toulouse, érès, 1997.
[19] Gottlob Frege, Funktion, Begriff, Bedeutung, Gottingen, Vandenhoeck et Ruprecht, 1980. Écrits logiques et philosophiques, traduits de l’allemand par Claude Imbert, Paris, Le Seuil, 1971.
[20] Rudolf Carnap, Signification et nécessité, Paris, Gallimard, 1997, p. 171-233.
[21] J. Lacan, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 6 janvier 1965, inédit.
[22] J. Lacan, D’un discours qui ne serait pas du semblant, 19 juin 1971, inédit.
[23] J. Lacan, D’un discours qui ne serait pas du semblant, 10 février 1971, inédit.
[24] J. Lacan, RSI, 15 avril 1975, inédit.
[25] Ibid., 13 mars 1975.
[26] J. Lacan, Le désir et son interprétation, 20 mai 1959, inédit.
[27] J. Lacan, « Maurice Merleau-Ponty », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 181.
[28] M. Blanchot, Le pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, p. 69-70.
[29] J. Lacan, RSI, 15 avril 1975.
[30] J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 166 ( 15 janvier 1958).
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Dans une étude sur Baudelaire, qui était son poète préféré,...
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J. Lacan, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 247-8. Suite de la note...
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J. Lacan, Radiophonie, Scilicet 2/3, Paris, Le Seuil, 1970,...
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J. Lacan, « L’instance de la lettre », Écrits, Paris, Le Se...
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J. Lacan, Les formations de l’inconscient, op. cit., p. 31. Suite de la note...
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J. Lacan, « L’instance de la lettre », op. cit., p. 515 : l...
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Soraya Tlatli, Le psychiatre et ses poètes, Paris, Tchou, 2...
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J. Lacan, « La signification du phallus », Écrits, op. cit....
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E. Porge, Les noms du père chez Jacques Lacan, Toulouse, ér...
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Ibid., 13 mars 1975. Suite de la note...
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J. Lacan, Le désir et son interprétation, 20 mai 1959, inéd...
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[28]
M. Blanchot, Le pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, p. 69-...
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