2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Un petit exercice
Jean-Louis Meurant
Lacan, en 1967 : « Je vous conseille beaucoup l’exercice qui consiste à
essayer de transformer les façons dont on écrit les choses [Lacan continue
en donnant un exemple],
ça visse exuelle. [… ] Vous verrez, ça peut aller loin
si vous écrivez la formule
ça visse exuelle ça éclairera certaines choses, ça
pourra en tout cas faire venir une petite étincelle dans les esprits
[1]. »
Des petites étincelles dans les esprits, c’est peut-être ce que l’on peut
attendre de mieux d’une école de psychanalyse, plutôt qu’une soi-disant
formation analytique dont on n’a cure
[2]. Des petites étincelles qui permettraient de supporter qu’il n’y a pas de formation analytique susceptible
d’être instituée comme telle, qui maintiendraient la question de la formation des analystes ouverte sur l’acte analytique. Celui-ci, en effet, sauf à le
rabattre sur une routine, sauf à le noyer dans la psychothérapie, ne s’inscrit
pas dans la logique de la formation au sens courant du terme. Il n’est pourtant pas sans rapport avec
une formation, celle du psychanalyste en tant
que tel, au terme de l’expérience :
a.
Ce conseil de Lacan m’est revenu alors que je me livrais à un petit exercice improvisé, un griffonnage, au coin d’un feuille encombrée par un
brouillon embrouillé sur la formation des analystes : la formation désanalyste. Il n’apporte certainement pas un grand éclairage sur la formation des
analystes, mais, entendue comme ce qui favoriserait la production du psychanalyste comme tel, en fin d’expérience, peut-être une petite lueur sur
une condition de cette production : que le psychanalyste ne soit pas
formé… d’avance !
C’est un paradoxe tout à fait central de la formation des psychanalystes : elle arrive à la fin, et seulement le cas échéant. Paradoxe du savoir
analytique, paradoxe d’une pratique à laquelle aucun diplôme, aucun titre,
ne donnent droit. Paradoxe d’un savoir qui ne s’apprend pas mais qui
relève d’une découverte, au terme d’une expérience qui peut conduire à un
résultat parce qu’elle n’a pas d’objectif
[3].
La présence de l’analyste, avant sa production, doit donc comporter
une réserve, une dit-mension qui en préserve l’a-vènement. Il y a donc un
danger pour l’analyste, s’il se pense (c’est-à-dire s’imagine) déjà formé,
danger de se trouver en posture d’empêcher la production du psychanalyste, et de ne produire qu’un modèle à quoi s’identifier. C’est à l’endroit
de cette consistance imaginaire qu’il serait heureux que la formation
désanalyste.
Le mot « formation », selon son étymologie
[4], désigne tantôt une production tantôt le processus ou le moyen qui la détermine. Si l’on s’accorde
à reconnaître le psychanalyste comme production de l’expérience analytique, il peut prêter à confusion de le définir également comme moyen de
celle-ci. Si rien ne l’interdit, il peut sembler préférable de le désigner
comme
psychanalyste potentiel. Et de lui proposer quelques exercices de
maniement, de découpage des mots, dont on rêve trop souvent qu’ils veulent dire quelque chose… tout seuls, d’eux-mêmes. Or, pour qu’ils disent
quelque chose, il faut y mettre du sien, il faut les interpréter.
Le psychanalyste potentiel est le moyen, la passe, la forme, par quoi le
psychanalyste-production pourra advenir au terme de l’expérience. Comment ? En se situant comme semblant de a, enforme de A, et en faisant en
sorte que a se constitue comme tel, comme ce qui troue A.
Situation qui dépend des formations de l’inconscient de celui qui l’occupe, et plus précisément du rapport qu’il a avec elles, ne les entretenant
plus comme message énigmatique supposé contenir la réponse au désir de
l’Autre mais comme franges d’un savoir qui échappe pour l’essentiel et
dont l’échappée ouvre au désir. Désir non plus de l’Autre, non plus à
l’Autre, dès lors, mais qui dérive de son évanouissement, une fois l’enforme retirée.
Si cette enforme devient inamovible, si cette passe est occupée par un
psychanalyste formé, on peut craindre de l’expérience qu’elle ne s’éternise
dans un transfert insoluble ou qu’elle ne se dévoie dans l’impasse d’une
identification.
L’école peut être un ouvroir pour les psychanalystes potentiels, lieu
d’exercices pour une formation qui désanalyste, qui évite aux psychanalystes, aux prises avec un être qui ne se laisse pas écrire, titrer, le port
encombrant d’une prothèse imaginaire.
Car s’il y en a qui ne doivent pas s’identifier au psychanalyste, ce sont
bien… les psychanalystes. Pour tenir le coup sans cette identification, les
psychanalystes potentiels s’autorisent autrement d’un lui-même étrangement familier et de quelques autres, pas plus aisément identifiables. Ceux
pour qui, un jour, quelques étincelles en produiront quelques autres…
[1]
J. Lacan, « Place, origine et fin de mon enseignement »,
Essaim, n° 5, Toulouse, érès, printemps
2000.
[2]
On aura compris que c’est le cas de le dire.
[3]
Cf. la règle analytique.
[4]
L’origine du mot est à la fois grecque et latine :
morphé (la forme) d’un côté,
forma (l’objet moulé,
la forme) de l’autre, via l’étrusque, avec une métathèse. Métathèse du
r que l’on retrouve avec les
dérivés de forma : forme et… fromage, formé dans un moule comme on sait. Il ne faut donc pas
s’étonner si l’on fait de la formation… tout un fromage !