Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 57 à 59
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Un petit exercice

Jean-Louis Meurant
Lacan, en 1967 : « Je vous conseille beaucoup l’exercice qui consiste à essayer de transformer les façons dont on écrit les choses [Lacan continue en donnant un exemple], ça visse exuelle. [… ] Vous verrez, ça peut aller loin si vous écrivez la formule ça visse exuelle ça éclairera certaines choses, ça pourra en tout cas faire venir une petite étincelle dans les esprits [1]. »
Des petites étincelles dans les esprits, c’est peut-être ce que l’on peut attendre de mieux d’une école de psychanalyse, plutôt qu’une soi-disant formation analytique dont on n’a cure [2]. Des petites étincelles qui permettraient de supporter qu’il n’y a pas de formation analytique susceptible d’être instituée comme telle, qui maintiendraient la question de la formation des analystes ouverte sur l’acte analytique. Celui-ci, en effet, sauf à le rabattre sur une routine, sauf à le noyer dans la psychothérapie, ne s’inscrit pas dans la logique de la formation au sens courant du terme. Il n’est pourtant pas sans rapport avec une formation, celle du psychanalyste en tant que tel, au terme de l’expérience : a.
Ce conseil de Lacan m’est revenu alors que je me livrais à un petit exercice improvisé, un griffonnage, au coin d’un feuille encombrée par un brouillon embrouillé sur la formation des analystes : la formation désanalyste. Il n’apporte certainement pas un grand éclairage sur la formation des analystes, mais, entendue comme ce qui favoriserait la production du psychanalyste comme tel, en fin d’expérience, peut-être une petite lueur sur une condition de cette production : que le psychanalyste ne soit pas formé… d’avance !
C’est un paradoxe tout à fait central de la formation des psychanalystes : elle arrive à la fin, et seulement le cas échéant. Paradoxe du savoir analytique, paradoxe d’une pratique à laquelle aucun diplôme, aucun titre, ne donnent droit. Paradoxe d’un savoir qui ne s’apprend pas mais qui relève d’une découverte, au terme d’une expérience qui peut conduire à un résultat parce qu’elle n’a pas d’objectif [3].
La présence de l’analyste, avant sa production, doit donc comporter une réserve, une dit-mension qui en préserve l’a-vènement. Il y a donc un danger pour l’analyste, s’il se pense (c’est-à-dire s’imagine) déjà formé, danger de se trouver en posture d’empêcher la production du psychanalyste, et de ne produire qu’un modèle à quoi s’identifier. C’est à l’endroit de cette consistance imaginaire qu’il serait heureux que la formation désanalyste.
Le mot « formation », selon son étymologie [4], désigne tantôt une production tantôt le processus ou le moyen qui la détermine. Si l’on s’accorde à reconnaître le psychanalyste comme production de l’expérience analytique, il peut prêter à confusion de le définir également comme moyen de celle-ci. Si rien ne l’interdit, il peut sembler préférable de le désigner comme psychanalyste potentiel. Et de lui proposer quelques exercices de maniement, de découpage des mots, dont on rêve trop souvent qu’ils veulent dire quelque chose… tout seuls, d’eux-mêmes. Or, pour qu’ils disent quelque chose, il faut y mettre du sien, il faut les interpréter.
Le psychanalyste potentiel est le moyen, la passe, la forme, par quoi le psychanalyste-production pourra advenir au terme de l’expérience. Comment ? En se situant comme semblant de a, enforme de A, et en faisant en sorte que a se constitue comme tel, comme ce qui troue A.
Situation qui dépend des formations de l’inconscient de celui qui l’occupe, et plus précisément du rapport qu’il a avec elles, ne les entretenant plus comme message énigmatique supposé contenir la réponse au désir de l’Autre mais comme franges d’un savoir qui échappe pour l’essentiel et dont l’échappée ouvre au désir. Désir non plus de l’Autre, non plus à l’Autre, dès lors, mais qui dérive de son évanouissement, une fois l’enforme retirée.
Si cette enforme devient inamovible, si cette passe est occupée par un psychanalyste formé, on peut craindre de l’expérience qu’elle ne s’éternise dans un transfert insoluble ou qu’elle ne se dévoie dans l’impasse d’une identification.
L’école peut être un ouvroir pour les psychanalystes potentiels, lieu d’exercices pour une formation qui désanalyste, qui évite aux psychanalystes, aux prises avec un être qui ne se laisse pas écrire, titrer, le port encombrant d’une prothèse imaginaire.
Car s’il y en a qui ne doivent pas s’identifier au psychanalyste, ce sont bien… les psychanalystes. Pour tenir le coup sans cette identification, les psychanalystes potentiels s’autorisent autrement d’un lui-même étrangement familier et de quelques autres, pas plus aisément identifiables. Ceux pour qui, un jour, quelques étincelles en produiront quelques autres…
 
NOTES
 
[1] J. Lacan, « Place, origine et fin de mon enseignement », Essaim, n° 5, Toulouse, érès, printemps 2000.
[2] On aura compris que c’est le cas de le dire.
[3] Cf. la règle analytique.
[4] L’origine du mot est à la fois grecque et latine : morphé (la forme) d’un côté, forma (l’objet moulé, la forme) de l’autre, via l’étrusque, avec une métathèse. Métathèse du r que l’on retrouve avec les dérivés de forma : forme et… fromage, formé dans un moule comme on sait. Il ne faut donc pas s’étonner si l’on fait de la formation… tout un fromage !
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[3]
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