2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Conclure
Psychanalyste sans le savoir
Psychanalyste sans le savoir
Jean Fortunato
Donc il s’agit de conclure. Ça urge, c’est le moment.
Passé cet instant, le temps pour comprendre deviendrait interminable
et renverrait une formation du psychanalyste aux calendes grecques.
Conclure un témoignage dans l’après-coup d’une nomination Analyste de
l’École
[1] (AE) au sortir d’une passe comme mot de la fin d’une psychanalyse. Un coup de sans-voix, comme on dit sans domicile fixe, le reste d’un
cri, d’une coupure qui cesse de ne pas s’écrire. La chose encore emmaillotée dans sa formation de mot au cœur de la grammaire
[2], un écrit devient
nécessaire pour conclure.
« Lalangue n’est efficace que de passer à l’écrit
[3]. »
Faire un pas subversif, un pari dans l’entre-deux du cogito cartésien
« je pense donc je suis ».
Freud avec Lacan. Le chiffre trois ici insiste, « c’est du trois que s’y
introduit le réel
[4] ».
Cure, passe, nomination. Passant, passeur, cartel.
Ad libitum, pourrait-on dire, s’il s’agissait d’une œuvre musicale tendant à l’harmonie et à la paix des ménages, mais le réel déménage. S’il se
nomme à eux, il ne fait pas liste pour autant.
S’il insiste, s’il résiste – c’est ce que notre sujet enfin en question aura
appris un quart de siècle durant pour un quart de tour fugace mais néanmoins réel – c’est que ça parle. Si nous savons avec Lacan que la jouissance
est interdite à qui parle comme tel, sachons donc tel l’étourdit entendre
derrière ce qui se dit le reste d’un dire oublié
[5].
Suis-je noir, suis-je blanc ? Les trois prisonniers de l’apologue tournent
en rond
[6].
Conclure, c’est une décision irréversible que nous assumerons en tant
qu’acte fondateur d’une position subjective qui père-siste et qui signe.
« Ce qui perdure de perte pure à ce qui parie du père au pire
[7] », ainsi
Jacques Lacan conclut-il sa
Télévision – son abrégé de psychanalyse – en
1973. Coupons court au doute qui procrastine.
Temps 1, instant de voir, témoin à son corps défendant, des effets d’une
nomination et du retour dans l’imaginaire du groupe de la demande institutionnelle. Savoir prendre son temps. Circuit d’une pulsion qui rate son
but. La passe comme formation du psychanalyste vectorise le sujet vers un
désir inédit en désarrimant de sa jouissance phallique l’objet du tourment.
Elle tourne le dos à cette figure de proue, obscène et féroce, de l’Autre persécuteur pour notre névrosé bon teint.
Temps 2, temps pour comprendre, dire l’enthousiasme sans lequel pas
d’analyste en dépit d’une analyse. Un savoir nouveau s’éprouve et s’épure
d’un traitement symbolique.
« L’analyste doit avoir cerné la cause de son horreur, de sa propre à lui,
détachée de celle de tous, horreur de savoir. Dès lors, il sait être un rebut.
S’il n’en est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir eu analyse,
mais d’analyste aucune chance
[8]. » C’est à l’aveugle que chaque analyste
doit savoir lire la lettre en souffrance dont il est le dépositaire, y reconnaître
dans le noir un nœud borroméen. Il est loin des tourments d’Œdipe à
Colone guidé par sa fille Antigone hors des murs de la cité de la honte et
de la culpabilité. Son style, c’est les yeux bandés du jeu de « colinmaillard » à l’école maternelle, là où ça brûle, là où ça chauffe, quand le
petit garçon se risque à aller voir mine de rien sous les jupes de la petite
fille, « pour de rire », pour semblant, tu parles... L’histoire d’un effet du
sujet aperçu à la sortie dans l’horreur d’un savoir s’articule ici. « Cru dans
son propre », il sait soutenir ce passage du nom propre au commun. Il
n’ignore pas que devant la loi de la castration tout homme se vaut. Cet effet
inédit d’un savoir paradoxal nous enseigne « entre science et fiction » pour
reprendre le mot de Michel de Certeau
[9] et pour laquelle nous nous devons
« stécriture » d’un commencement :
L’histoire d’un siècle qui vient de se conclure est concomitante avec la
découverte de l’inconscient. Ses lois scandaleuses pour l’homme rationnel
fantasmé par la science – libido, refoulement, pulsion de mort – posent
l’enjeu crucial du distinguo entre transmission de la psychanalyse et formation du psychanalyste.
Nous reprendrons donc l’hypothèse du travail d’Annie Tardits dans
son livre
Les formations du psychanalyste
[10], soit la question de l’analyse profane
[11] soutenue par Freud en 1926 comme l’enjeu réel de toute question
actuelle sur l’avenir de la psychanalyse. S’autoriser, ai-je soutenu, s’arrache
littéralement, il se prélève dans le corps du sujet parlant comme ces damnés de l’enfer du
Jardin des délices du peintre Jérôme Bosch. S’autoriser
laisse entendre de lui-même ce qui hurle de douleur dans la pulsion mise
à nu. Opération à vif du sujet sans anesthésie d’où s’extrait l’objet fourretout, gadget cher au capitaliste, que Lacan nomme objet
a. Abjects « plusdejouir » qui, par des petits tas d’offres alléchantes, formatent la demande
et profitent au « je n’en veux rien savoir » de notre maître contemporain.
Tel artiste parlant comme tel, nommément Marcel Duchamp, aura su le
tourner en dérision avec le concept de
ready-made. Hors cadre figuratif sans
pour autant faire disparaître l’objet de la représentation, l’art conceptuel
ainsi défini touche au réel. Qu’il soit du siècle de la psychanalyse n’est pas
pour rien. Le prêt à l’emploi sied mal au psychanalyste. Son acte sans sujet
remet la division qui le fonde à l’épreuve d’un signifiant pour un autre
signifiant entre désir et jouissance. Il n’y a du psychanalyste que là où ça
parle dans l’effet d’une rencontre au un par un, faute de quoi il n’existe pas.
« Aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique
[12] », cette parole fondatrice d’un désir d’école pour la psychanalyse
fait lien dans nos trois interventions comme un triptyque selon une logique
d’un temps au futur antérieur qui serre au plus près l’enjeu réel du désir
de l’analyste
[13]. Une parole enfouie sous les décombres de la névrose civilisatrice perce. L’ultime de l’intime passe à l’extime, dans une mise à plat,
une écriture, de ce qui reste dans la gorge de la belle Irma hantant les nuits
de Sigmund Freud
[14].
Les effets du dire décollent et s’accommodent fort mal des lieux-dits
de transmission du savoir insconscient. Nous ne sommes pas sans savoir
depuis le
Banquet platonicien que l’agalma de Socrate annonce l’objet
a
lacanien dans une fine partie à trois. « Je te demande de refuser ce que je
t’offre parce que ce n’est pas ça. » Le nœud de l’affaire, l’amour et son
envers moebien la haine, s’y trouve démythifié. Dès lors le transfert comme
école de la souffrance selon le mot de Freud va supposer un sujet au savoir.
Ce qui pose l’enjeu crucial d’une fin d’analyse, au-delà de l’objet de sa
jouissance. L’objet rendu actif par une opération de « semblant » rejoue
dans le travail de la cure les répétitions de la scène primitive fixée dans les
trois temps du fantasme de l’enfant battu freudien. L’expérience des effets
angoissants de lalangue du « se faire objet » de l’autre jouisseur de la pulsion de mort est infinie, si l’acte de conclure n’y contredit point. Une
névrose de transfert serre ainsi à vif les enjeux d’une parole qui demande
à être entendue, à passer. La psychanalyse fait le pari du pire. C’est un pari
sur une construction entre histoire et structure, réel et imaginaire,
« envers » d’une thérapeutique et de son fantasme de guérison. Le dernier
mot de l’amour c’est l’injure, le véritable amour débouche sur la haine, ces
indications « hainamoratives » lacaniennes nous reviennent, sans doute
pas par hasard, au moment de conclure. L’obscénité du groupe fondé sur
l’obéissance à l’« au moins-un » qui sait pour tous, déplace la question du
lien social vers une dérive totalitaire. Lacan parle des effets par surcroît
d’une prise de parole pour former de l’analyste. Il situe comme psychanalysante sa parole de séminaire. Ce que j’enseigne tend à former des analystes dit-il, ce qui ne dissipe pas pour autant le malentendu. Il reste dans
la concaténation signifiante qu’il équivoque un sujet malentendant car
« heureux les cas où passe fictive pour formation inachevée : ils laissent de
l’espoir
[15] ». Sous le chiffre ironique de SAMCDA – société d’assistance
mutuelle contre le discours analytique – il dénonce dans cette même intervention l’imposture des psychanalystes qui s’improvisent bateleurs d’estrades, s’acoquinant ainsi au discours du maître. Télévisions, journaux,
radios, éditions, chaires universitaires, etc. la « poubellication » fait du
déchet sa matière première. Il n’est pas jusqu’au tréfonds des familles où
l’ordre moral cautionné par de prétendus psychanalystes ne nous parle de
sexualité en terme de marché. « L’apparole », en un mot comme en cent,
s’ordonne d’un discours que l’objet du fantasme agalmatise. Parler ce n’est
pas communiquer dans un bla-bla consensuel. Nos gouvernants ignorent
le désir de chacun et son manque-à-être poussant à l’identification plurielle
des masses asservies. Érasme et son éloge de la folie, Sade et sa subversion
de la nature humaine, ces maîtres fondateurs d’écoles de la différence, peuvent aller se rhabiller. Si « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même
[16] »
dans sa passion, le capitaliste l’ignore. Le sexe fait vendre et la pornographie tient lieu de cache-misère. Les enjeux métaphoriques d’une École de
la psychanalyse où à défaut de déchiffrer l’énigme de la lettre on pousse à
faire du chiffre, rendent l’analyse interminable, confondant transmission et
formation. Lacan nous a parlé en 1973 de formations de l’inconscient et non
de formation psychanalytique, parole qui fait
doxa et nécessite un retour à
Freud et la question de l’analyse profane de 1926.
« C’est à vous d’être lacaniens moi je suis freudien », lança-t-il à ses
élèves, à Caracas, lors de son ultime séminaire
[17]. Les formatages produisent du clone. Ces glissements subreptices et sournois ravalent l’objet de la
psychanalyse à une illusoire cité analytique. Ce qui laisse dans l’ombre l’essentiel, soit le travail de la cure et les enjeux réels d’une sale histoire
sexuelle. L’effet d’une telle discordance c’est de ravaler l’objet de la psychanalyse à une psychothérapie parmi d’autres. Celle qui a pour mission
de ramener au bercail les brebis égarées; seulement voilà il y a un loup
dans la bergerie !
Non content d’avoir dévoré grammaire pour parler la lalangue de
Lacan – celle que l’analysant éprouve et que le passant réinvente –, cette
linguisterie et cette mathématique à la six-quatre-deux serrent au plus près
le réel-de-la-structure. Cet ensemble atypique, va savoir, nous parle au plus
profond de notre être ouvrant la voie à un désir sans objet, à une clinique
de l’invisible fondant une praxis du réel. Une « paranoïa dirigée » prenant
le désir à la lettre dont parle Lacan comme direction de la cure. Freud
nomma comme telle la sexualité infantile, et l’enfant « pervers polymorphe ». Il travailla le rêve comme voie royale d’accès au savoir inconscient et accomplissement d’un désir refoulé. Il écouta le lapsus et l’oubli
comme autant d’actes manqués à entendre comme formations de l’inconscient qui réussissent à faire passer du sujet. Il se fit alors cracher dessus par
les sommités scientifiques, ses pairs de l’époque. Les accents de vérité dans
les interstices d’un mi-dire qui trébuche de la langue de bois sont porteurs
d’une subversion du sujet. Le psychanalyste dans sa formation relève de ce
ratage par un effet d’articulation de ce dire dans la cure qui lève le refoulement.
« Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on y arrive
pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent.
C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel
[18]. »
« Tu es cela » et rien d’autre… Pur scandale. La pulsion tourne à vide,
elle n’atteint son but qu’à la mort non pas du sujet mais de celui qui dans
son enveloppe charnelle, le temps d’une ex-sistence, témoigne ce qu’il en
est de son parlêtre en passant… de l’un à l’autre ce qui s’insinue est l’effet
d’un non-dit structurant sur un mode identitaire. Le roman familial produit des catastrophes symboliques en chaîne comme autant de cadavres
dans le placard. La psychanalyse donne une chance inouïe pour qui en
accepte l’offre de sortir de cette impasse œdipienne. C’est le mystère de la
découverte freudienne sans laquelle il n’y a pas de psychanalyste. Chacun
à son tour dans l’acte qui ne peut être qu’un acte de conclure, en apnée.
Psychanalyser c’est comme éduquer ou gouverner non seulement impossible selon le mot de Freud mais en plus insupportable. C’est un acte
insensé qui, littéralement, se supporte de l’insu sans recours de jouissance
possible. Ça doit en effet se délier, tirer au hasard sur l’un des trois, de cet
algorithme qui nous structure et tient lieu de vérité de notre inconscient.
Réel, Symbolique, Imaginaire, sont trois instances nouées borroméennement en une écriture qui tient du trait d’esprit : RSI
[19]. Hérésie ? peu importe
l’un des trois si ce n’est trois c’est donc ton frère. Qu’on en finisse, se délier
pour faire lien inédit et extraire cet objet de merde, cette saloperie qui nous
pousse à des positions sacrificielles aux dieux obscurs.
« Je t’aime mais parce que inexplicablement j’aime en toi quelque
chose plus que toi, l’objet
a, je te mutile
[20]. »
Les cinq psychanalyses freudiennes nous enseignent de leur ratage.
Le paranoïaque est convaincu de sa liberté de jouir ce qui pousse à la
femme du côté du président Schreber. La névrose est impasse du désir.
Freud l’entend de la bouche de l’homme aux rats dans la jouissance obsessionnelle du supplice chinois. Dora en bute à l’insatisfaction hystérique de
son « penisneid », éconduit ces messieurs, Monsieur K. puis Freud lui-même, coupables dans leur père-version de croire en une femme idéale. Il
y a un labyrinthe des passions humaines où le psychanalyste suivant son
bonhomme de chemin « s’autorise de son sexe ». Il sait porter les mamelles
de Tiresias, scandale absolu. Tel un fil d’Ariane le désir d’analyste habille
sans travestir le réel.
Il répond en écho et par ricochet à l’écrivain James Joyce dans son défi
langagier à l’adresse de l’université avec laquelle il prend langue en la
déstructurant. Les effets du savoir inconscient déstabilisent. En fin de partie analytique, les masques tombent. Un père manque. La mère s’efface et
la femme passe une parmi d’autres la barrant. Elle qui, pour être quiconque, n’en est pas moins quelqu’une, la déloge de la place de vérité absolue qu’elle représentait pour notre névrosé divisé entre savoir et vérité. Un
désir d’analyste s’inscrit en creux et s’autorise de ce savoir nouveau sur la
castration.
Le désir de la mère dans sa métonymie se trouve noué à la loi du langage, métaphore du nom du père.
Dans l’écriture des quatre discours, le savoir inconscient se loge en lieu
et place de la vérité
[21].
Cet effet de bascule du discours de l’analyste subvertit les trois autres
pris dans l’impasse d’une vérité impossible à dire. L’hystérique et le maître
sur lequel elle règne, et l’universitaire produisant du diplôme industriel.
Mathéme de la passe ? en tout cas premier terme de ce qu’il en est du
discours de l’analyste.
L’enjeu réel c’est le savoir de la différence, non pas un désir pur nous
indique Lacan dans le moment de conclure son séminaire sur Les quatre
concepts fondamentaux de la psychanalyse mais un désir d’obtenir la différence absolue.
« Celle qui intervient quand confronté au signifiant fondamental le
sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir
[22]. »
Différence entre identification moïque du côté de la personne et fonction pure de langage, une psychanalyse menée à son terme doit provoquer
des effets réels sinon à quoi bon telle la formule de la triméthylamine qui
fuse dans la gorge d’Irma pour notre rêveur de Freud.
« C’est dans cette maison que le 24 juillet 1895, le mystère du rêve fut
révélé au docteur Sigmund Freud. »
Cette parole qui passe pour être entendue au-delà du savoir de la
science fait de Freud un sujet de la certitude tel le nain joyeux du conte car
« la Princesse n’en sait rien
[23] ».
Ce discours qui nous occupe, depuis Freud jusqu’au retour de Lacan,
c’est le réel qui s’en échappe par petits bouts qui doivent passer par les
fourches caudines de l’imaginaire du groupe pour avoir une chance d’être
entendu. Une seule fois suffit au sujet pour sortir en fin d’analyse de l’enfer de sa condition humaine, des identifications qui l’aliènent. Réduire la
loi fondamentale de l’interdit de l’inceste à un enjeu politique de lois
sociales qui en découlent, c’est ravaler l’imaginaire sur le réel et faire fi de
ce que le père nomme. C’est
via un miroir déformant au-delà de ce qui
s’éprouve comme moi idéal et idéal du moi que l’
infans, ce « petit
d’homme » va chercher ce qui le nomme sujet parlant
[24]. De ce point de vue
anamorphique la passe est expérience de notre être réel et se décline
comme formation du psychanalyste
[25].
Les non-dupes errent… Lacan, exclu
de la communauté psychanalytique ipéiste, nous l’aura démontré. C’est
tout autant recouvrir de signifiant fourre-tout, parler de dépression par
exemple, que l’on traite à coups de prescription de comprimés de Prozac
plutôt que d’écouter une parole en souffrance. Ce qui pousse à l’identification narcissique et à l’obéissance à un leader charismatique aux effets sectaires. La rencontre avec le manque-à-être soigneusement évité institue le
deuil comme impossible ce qui rassure les foules et assoie un pouvoir politique. La mélancolie institutionnelle donne droit de cité à la pulsion de
mort. Ce grand autre non barré ordonne, comme lien social, une jouissance
phallique. L’Autre jouissance, celle de l’Autre sexe qui s’introduit en lettre
majuscule et ne se réduit pas à un signifiant attrape-tout, se refusant à
l’idiotie identitaire, est barrée. Comme le versant cachée de la lune, l’horreur de la castration féminine est le point de butée d’un lien social que
Socrate en son temps subvertît en donnant la parole à Diotime. Une femme,
s’autorisant comme telle, en sait un bout sur la question. Pour Socrate cette
autre telle qu’en lui-même ouvre à l’amour… de transfert, celui qui se
déduit d’un savoir supposé. Ce n’est pas moi que tu aimes mais ce savoir
qui brille en moi l’
agalmata. L’éthique du désir de l’analyste à soutenir
comme profane l’expérience freudienne sait être ce rebut. Il désuppose le
savoir pour le supporter comme semblant et s’autorise sans sujet d’un
langue interdite où se niche l’inédit d’un désir décomplexé. Car c’est sur la
culpabilité, sur le nouage de la loi et du désir refoulé, trouvaille fondamentale de Freud
[26] comme étant une seule et même chose que le discours
du capitaliste fait son miel.
« Il était mort pourtant et il ne le savait pas », nous dit Freud dans un
rêve.
Le rêve de Freud, dont sa
Traumdeutung
[27] dans une structure de discours sur le mode de l’association libre s’épure en un seul : le rêve de la
psychanalyse.
Père ne vois-tu pas que je brûle ? C’est ce rêve que nous avons à déchiffrer chacun qui nous autorisons à poursuivre l’expérience freudienne dans
notre acte. Pourquoi ne le dit-il pas, soupire Freud, entendant le professeur
Charcot à la Salpêtrière à Paris à l’automne 1885, l’enseigner
sans le savoir
par surprise là où il ne s’y attendait pas, dans les couloirs de l’hôpital, sur
l’étiologie sexuelle des névroses. Horreur de savoir l’hystérique désire.
L’histoire de la psychanalyse prend sa source et se confond avec celle d’un
« utérus trompeur. Que faut-il arracher aux femmes de la Salpêtrière pour
entendre leur sexe ? » s’interroge Élisabeth Roudinesco
[28].
Pire encore ce désir est nommable, ce que Freud va s’employer à faire
en passant du trauma au fantasme, soit en termes lacanien, nouer l’imaginaire et le réel. Le discours analytique ne s’inscrit dans aucune forme d’enseignement pré-établi il y faut l’épreuve du dire de vive voix dans la cure
comme pur symbolique sinon autant pratiquer la psychanalyse sur internet ! Son point de butée dépasse les enjeux du
Malaise dans la civilisation qui
ne sont rien d’autres que ce « bois de chauffage
[29] » pour le savoir de la psychanalyse, le politique étant à la clinique ce que le langage est à l’inconscient, sa condition. Les psychiatres et les psychologues qui acceptent d’être
élevés au rang d’experts de la société capitaliste, qui font du « psy » l’objet
fétiche des comités d’éthique d’un grand Autre fantoche, ne sont rien
d’autre que les collaborateurs d’un système qui pratique l’exclusion du
sujet à tour de bras.
Nous vivons des temps de forçages conceptuels sous couvert de convivialité et de slogans racoleurs et le monde rendu illisible se déploie tel un
symptôme nouveau d’un malaise culturel
[30] que Freud dénonça en son
temps comme impasse indépassable à tout progrès.
Au collège de la passe commune à l’École de psychanalyse Sigmund
Freud et à la
Lettre lacanienne, une école de la psychanalyse, un nouage cartel/passe/dissolution inscrit le dispositif selon la loi « une passe, un cartel
tiré au sort puis s’en va ». Ce collège excentré des lieux de pouvoirs institutionnels interroge avec pertinence les effets pervers du groupe là où la
politique de l’association et l’« analytique » de l’école ne se trouveraient
pas disjoints. Cette expérience dans le champ de la psychanalyse et de la
passe suite à la proposition d’octobre 1967
[31] de Lacan est inédite. Vous
avez été nommé sur la honte, dira le plus-un du cartel nommant. Par un
curieux parcours en chicane, fils de tailleur pour dames, il se fantasme styliste de mode. Par un long travail d’élaboration, ce fantasme se traverse
sous un jour nouveau tenant lieu d’invention, un mode de témoigner sans
doute aucun. Ce qui l’intimidait et l’inhibait, ce « réel de la pulsion
[32] » l’autorise à se forger un style à l’adresse de quelques autres qui auront su l’entendre.
Ce qui « taille » alors dans le vif du sujet, un style d’école baroque pour
tout dire buissonnière. Dans cet ailleurs pour dames, la voie nouvelle d’un
amour courtois les déshabillent de leurs parures de faux-semblants. Ce
savoir qui vient du père qui vous fait horreur et dont vous aurez su néanmoins entendre le message. Mais n’est pas sage qui veut, l’expérience du
nom propre ne lâche du côté de l’universel qu’en fin authentique d’une
psychanalyse. La passe vérifie ce passage et le cas échéant le nomme désir
inédit, désir de l’analyste. Lettre en souffrance qui passe de l’un à l’autre,
sens dessus dessous, et l’aliène dans les rêts de la chaîne signifiante, l’identifiant à l’omerta du groupe et ses dérives mafieuses. La psychanalyse
autorise à l’ouvrir, à la décacheter et ainsi se délier, s’avouer dans la fixité
de jouissance de son fantasme d’enfant battu révélant son être de sujet. Ce
que l’amour vise mais rate, le désir du psychanalyste y touche. Pas de progrès pour la science et ce faisant pour la civilisation sans inclure le réel
sexuel que la psychanalyse dévoile.
Ce qui nomme fait homme sauf à le nier
L’objet décolle,
n’
homme
Alors, chère Irma, à l’instar du poète, toute honte bue, autorisons une
parole à faire de la psychanalyse sans le savoir. Il y a sous le gel persistant
de ce petit matin d’hiver dans notre jardin secret, comme un éveil du printemps… la devise du peintre visionnaire Jérôme Bosch nous ouvre le chemin : « Il est caractéristique de notre pauvre esprit de n’utiliser que des clichés en lieu et place de trouvailles personnelles. » Le seul trou qui vaille est
celui de la béance du savoir inconscient... reste encore à conclure et à réinventer d’un seul et même pas… rien n’est perdu, recommençons donc…
pour le psychanalyste cela se nomme : enthousiasme.
[1]
Jacques Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École, première version
dans
Analytica n° 8, Paris, 1978 et
Scilicet 1, Paris, Le Seuil, 1968, p. 14-30.
[2]
Annie Tardits,
Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 9.
[3]
Jacques Lacan, « Le Séminaire de Caracas »,
L’Âne, n° 1, Paris, Le Seuil, avril/mai 1981, p. 31.
[4]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXI,
Les non-dupes errent, leçon du 19 mars 1974, inédit.
[5]
Jacques Lacan, « L’étourdit »,
Scilicet, 4, Paris, Le Seuil, 1973, p. 5.
[6]
Jacques Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée »,
Écrits, Paris, Le Seuil,
1966, p. 197-214.
[7]
Jacques Lacan,
Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 72.
[8]
Jacques Lacan, « Note italienne »,
Ornicar ?, n° 25,1982, p. 7-10 et
Autres écrits, Paris, Le Seuil,
2001, p. 307-311.
[9]
Michel de Certeau,
Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987.
[10]
Annie Tardits,
Les formations du psychanalyste, op. cit.
[11]
Sigmund Freud,
La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1985 et dans
Œuvres complètes, tome XVII, Paris, PUF, 1994.
[12]
Jacques Lacan, « Acte de fondation », dans
Autres écrits, p. 229,
op. cit.
[13]
Savoir prendre son temps », dans
Carnets de l’École de psychanalyse Sigmund Freud, n° 41, septembre/octobre 2002, p. 39-50; « L’enthousiasme », dans
Carnets de l’École de psychanalyse Sigmund
Freud, n° 43, janvier/février 2003, p. 39-53 ; et
Cahiers pour une École, n° 7, p. 33-50.
[14]
Sigmund Freud,
L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1926,1
re édition.
[15]
Jacques Lacan,
Télévision, op. cit., p. 11.
[16]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXI,
Les non-dupes errent, leçon du 9 avril 1974, inédit.
[17]
Jacques Lacan, « Le séminaire de Caracas »,
L’Âne, op. cit., p. 30.
[18]
Jacques Lacan,
Télévision, op. cit., p. 9.
[19]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXII, RSI, 1974/1975, version complète inédite; Onze leçons »,
Ornicar ?, n° 2,3,4,5, Paris, 1975/1976.
[20]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI,
Les quatres concepts fondamentaux de la psychanalyse, leçon
du 24 juin 1964, Paris, Le Seuil, 1973, p. 237.
[21]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII,
L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991.
[22]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI,
op. cit., p. 248.
[23]
Sigmund Freud, « Lettre à Fliess, n° 137 du 12 juin 1900 », dans
La naissance de la psychanalyse,
Paris, PUF, 1979, p. 285-286. Cf. aussi : Ernest Jones,
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume 1,
« La jeunesse », Paris, PUF, 1982, p. 388 et Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre II,
Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, leçon du 16 mars 1955, Paris, Le Seuil, 1980,
p. 194.
[24]
Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans
Écrits, Paris,
Le Seuil, 1966, p. 93.
[25]
Annie Tardits,
Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 210.
[26]
Jacques Lacan, « Kant avec Sade », dans
Écrits, op. cit., p. 782.
[27]
Sigmund Freud,
L’interprétation des rêves, op. cit.
[28]
Élisabeth Roudinesco,
Histoire de la psychanalyse en France, tome 1 ( 1986) Fayard, 1994, p. 42.
[29]
Jacques Lacan, « Note italienne »,
op. cit.
[30]
Sigmund Freud,
Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1929, la 1
re édition.
[31]
Jacques Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École,
op. cit.
[32]
Roberto Harari,
Fantasme : fin de l’analyse ?, Toulouse, érès, 2001.