Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 83 à 94
doi: en cours

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n° 11 2003/1

2003 Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE

Conclure

Psychanalyste sans le savoir

 
Psychanalyste sans le savoir
 
 
Jean Fortunato
Donc il s’agit de conclure. Ça urge, c’est le moment.
Passé cet instant, le temps pour comprendre deviendrait interminable et renverrait une formation du psychanalyste aux calendes grecques. Conclure un témoignage dans l’après-coup d’une nomination Analyste de l’École [1] (AE) au sortir d’une passe comme mot de la fin d’une psychanalyse. Un coup de sans-voix, comme on dit sans domicile fixe, le reste d’un cri, d’une coupure qui cesse de ne pas s’écrire. La chose encore emmaillotée dans sa formation de mot au cœur de la grammaire [2], un écrit devient nécessaire pour conclure.
« Lalangue n’est efficace que de passer à l’écrit [3]. »
Faire un pas subversif, un pari dans l’entre-deux du cogito cartésien « je pense donc je suis ».
Freud avec Lacan. Le chiffre trois ici insiste, « c’est du trois que s’y introduit le réel [4] ».
Cure, passe, nomination. Passant, passeur, cartel.
Ad libitum, pourrait-on dire, s’il s’agissait d’une œuvre musicale tendant à l’harmonie et à la paix des ménages, mais le réel déménage. S’il se nomme à eux, il ne fait pas liste pour autant.
S’il insiste, s’il résiste – c’est ce que notre sujet enfin en question aura appris un quart de siècle durant pour un quart de tour fugace mais néanmoins réel – c’est que ça parle. Si nous savons avec Lacan que la jouissance est interdite à qui parle comme tel, sachons donc tel l’étourdit entendre derrière ce qui se dit le reste d’un dire oublié [5].
Suis-je noir, suis-je blanc ? Les trois prisonniers de l’apologue tournent en rond [6].
Conclure, c’est une décision irréversible que nous assumerons en tant qu’acte fondateur d’une position subjective qui père-siste et qui signe.
« Ce qui perdure de perte pure à ce qui parie du père au pire [7] », ainsi Jacques Lacan conclut-il sa Télévision – son abrégé de psychanalyse – en 1973. Coupons court au doute qui procrastine.
Temps 1, instant de voir, témoin à son corps défendant, des effets d’une nomination et du retour dans l’imaginaire du groupe de la demande institutionnelle. Savoir prendre son temps. Circuit d’une pulsion qui rate son but. La passe comme formation du psychanalyste vectorise le sujet vers un désir inédit en désarrimant de sa jouissance phallique l’objet du tourment. Elle tourne le dos à cette figure de proue, obscène et féroce, de l’Autre persécuteur pour notre névrosé bon teint.
Temps 2, temps pour comprendre, dire l’enthousiasme sans lequel pas d’analyste en dépit d’une analyse. Un savoir nouveau s’éprouve et s’épure d’un traitement symbolique.
« L’analyste doit avoir cerné la cause de son horreur, de sa propre à lui, détachée de celle de tous, horreur de savoir. Dès lors, il sait être un rebut. S’il n’en est pas porté à l’enthousiasme, il peut bien y avoir eu analyse, mais d’analyste aucune chance [8]. » C’est à l’aveugle que chaque analyste doit savoir lire la lettre en souffrance dont il est le dépositaire, y reconnaître dans le noir un nœud borroméen. Il est loin des tourments d’Œdipe à Colone guidé par sa fille Antigone hors des murs de la cité de la honte et de la culpabilité. Son style, c’est les yeux bandés du jeu de « colinmaillard » à l’école maternelle, là où ça brûle, là où ça chauffe, quand le petit garçon se risque à aller voir mine de rien sous les jupes de la petite fille, « pour de rire », pour semblant, tu parles... L’histoire d’un effet du sujet aperçu à la sortie dans l’horreur d’un savoir s’articule ici. « Cru dans son propre », il sait soutenir ce passage du nom propre au commun. Il n’ignore pas que devant la loi de la castration tout homme se vaut. Cet effet inédit d’un savoir paradoxal nous enseigne « entre science et fiction » pour reprendre le mot de Michel de Certeau [9] et pour laquelle nous nous devons « stécriture » d’un commencement :
L’histoire d’un siècle qui vient de se conclure est concomitante avec la découverte de l’inconscient. Ses lois scandaleuses pour l’homme rationnel fantasmé par la science – libido, refoulement, pulsion de mort – posent l’enjeu crucial du distinguo entre transmission de la psychanalyse et formation du psychanalyste.
Nous reprendrons donc l’hypothèse du travail d’Annie Tardits dans son livre Les formations du psychanalyste [10], soit la question de l’analyse profane [11] soutenue par Freud en 1926 comme l’enjeu réel de toute question actuelle sur l’avenir de la psychanalyse. S’autoriser, ai-je soutenu, s’arrache littéralement, il se prélève dans le corps du sujet parlant comme ces damnés de l’enfer du Jardin des délices du peintre Jérôme Bosch. S’autoriser laisse entendre de lui-même ce qui hurle de douleur dans la pulsion mise à nu. Opération à vif du sujet sans anesthésie d’où s’extrait l’objet fourretout, gadget cher au capitaliste, que Lacan nomme objet a. Abjects « plusdejouir » qui, par des petits tas d’offres alléchantes, formatent la demande et profitent au « je n’en veux rien savoir » de notre maître contemporain. Tel artiste parlant comme tel, nommément Marcel Duchamp, aura su le tourner en dérision avec le concept de ready-made. Hors cadre figuratif sans pour autant faire disparaître l’objet de la représentation, l’art conceptuel ainsi défini touche au réel. Qu’il soit du siècle de la psychanalyse n’est pas pour rien. Le prêt à l’emploi sied mal au psychanalyste. Son acte sans sujet remet la division qui le fonde à l’épreuve d’un signifiant pour un autre signifiant entre désir et jouissance. Il n’y a du psychanalyste que là où ça parle dans l’effet d’une rencontre au un par un, faute de quoi il n’existe pas. « Aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique [12] », cette parole fondatrice d’un désir d’école pour la psychanalyse fait lien dans nos trois interventions comme un triptyque selon une logique d’un temps au futur antérieur qui serre au plus près l’enjeu réel du désir de l’analyste [13]. Une parole enfouie sous les décombres de la névrose civilisatrice perce. L’ultime de l’intime passe à l’extime, dans une mise à plat, une écriture, de ce qui reste dans la gorge de la belle Irma hantant les nuits de Sigmund Freud [14].
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Les effets du dire décollent et s’accommodent fort mal des lieux-dits de transmission du savoir insconscient. Nous ne sommes pas sans savoir depuis le Banquet platonicien que l’agalma de Socrate annonce l’objet a lacanien dans une fine partie à trois. « Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça. » Le nœud de l’affaire, l’amour et son envers moebien la haine, s’y trouve démythifié. Dès lors le transfert comme école de la souffrance selon le mot de Freud va supposer un sujet au savoir. Ce qui pose l’enjeu crucial d’une fin d’analyse, au-delà de l’objet de sa jouissance. L’objet rendu actif par une opération de « semblant » rejoue dans le travail de la cure les répétitions de la scène primitive fixée dans les trois temps du fantasme de l’enfant battu freudien. L’expérience des effets angoissants de lalangue du « se faire objet » de l’autre jouisseur de la pulsion de mort est infinie, si l’acte de conclure n’y contredit point. Une névrose de transfert serre ainsi à vif les enjeux d’une parole qui demande à être entendue, à passer. La psychanalyse fait le pari du pire. C’est un pari sur une construction entre histoire et structure, réel et imaginaire, « envers » d’une thérapeutique et de son fantasme de guérison. Le dernier mot de l’amour c’est l’injure, le véritable amour débouche sur la haine, ces indications « hainamoratives » lacaniennes nous reviennent, sans doute pas par hasard, au moment de conclure. L’obscénité du groupe fondé sur l’obéissance à l’« au moins-un » qui sait pour tous, déplace la question du lien social vers une dérive totalitaire. Lacan parle des effets par surcroît d’une prise de parole pour former de l’analyste. Il situe comme psychanalysante sa parole de séminaire. Ce que j’enseigne tend à former des analystes dit-il, ce qui ne dissipe pas pour autant le malentendu. Il reste dans la concaténation signifiante qu’il équivoque un sujet malentendant car « heureux les cas où passe fictive pour formation inachevée : ils laissent de l’espoir [15] ». Sous le chiffre ironique de SAMCDA – société d’assistance mutuelle contre le discours analytique – il dénonce dans cette même intervention l’imposture des psychanalystes qui s’improvisent bateleurs d’estrades, s’acoquinant ainsi au discours du maître. Télévisions, journaux, radios, éditions, chaires universitaires, etc. la « poubellication » fait du déchet sa matière première. Il n’est pas jusqu’au tréfonds des familles où l’ordre moral cautionné par de prétendus psychanalystes ne nous parle de sexualité en terme de marché. « L’apparole », en un mot comme en cent, s’ordonne d’un discours que l’objet du fantasme agalmatise. Parler ce n’est pas communiquer dans un bla-bla consensuel. Nos gouvernants ignorent le désir de chacun et son manque-à-être poussant à l’identification plurielle des masses asservies. Érasme et son éloge de la folie, Sade et sa subversion de la nature humaine, ces maîtres fondateurs d’écoles de la différence, peuvent aller se rhabiller. Si « l’être sexué ne s’autorise que de lui-même [16] » dans sa passion, le capitaliste l’ignore. Le sexe fait vendre et la pornographie tient lieu de cache-misère. Les enjeux métaphoriques d’une École de la psychanalyse où à défaut de déchiffrer l’énigme de la lettre on pousse à faire du chiffre, rendent l’analyse interminable, confondant transmission et formation. Lacan nous a parlé en 1973 de formations de l’inconscient et non de formation psychanalytique, parole qui fait doxa et nécessite un retour à Freud et la question de l’analyse profane de 1926.
« C’est à vous d’être lacaniens moi je suis freudien », lança-t-il à ses élèves, à Caracas, lors de son ultime séminaire [17]. Les formatages produisent du clone. Ces glissements subreptices et sournois ravalent l’objet de la psychanalyse à une illusoire cité analytique. Ce qui laisse dans l’ombre l’essentiel, soit le travail de la cure et les enjeux réels d’une sale histoire sexuelle. L’effet d’une telle discordance c’est de ravaler l’objet de la psychanalyse à une psychothérapie parmi d’autres. Celle qui a pour mission de ramener au bercail les brebis égarées; seulement voilà il y a un loup dans la bergerie !
Non content d’avoir dévoré grammaire pour parler la lalangue de Lacan – celle que l’analysant éprouve et que le passant réinvente –, cette linguisterie et cette mathématique à la six-quatre-deux serrent au plus près le réel-de-la-structure. Cet ensemble atypique, va savoir, nous parle au plus profond de notre être ouvrant la voie à un désir sans objet, à une clinique de l’invisible fondant une praxis du réel. Une « paranoïa dirigée » prenant le désir à la lettre dont parle Lacan comme direction de la cure. Freud nomma comme telle la sexualité infantile, et l’enfant « pervers polymorphe ». Il travailla le rêve comme voie royale d’accès au savoir inconscient et accomplissement d’un désir refoulé. Il écouta le lapsus et l’oubli comme autant d’actes manqués à entendre comme formations de l’inconscient qui réussissent à faire passer du sujet. Il se fit alors cracher dessus par les sommités scientifiques, ses pairs de l’époque. Les accents de vérité dans les interstices d’un mi-dire qui trébuche de la langue de bois sont porteurs d’une subversion du sujet. Le psychanalyste dans sa formation relève de ce ratage par un effet d’articulation de ce dire dans la cure qui lève le refoulement.
« Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel [18]. »
« Tu es cela » et rien d’autre… Pur scandale. La pulsion tourne à vide, elle n’atteint son but qu’à la mort non pas du sujet mais de celui qui dans son enveloppe charnelle, le temps d’une ex-sistence, témoigne ce qu’il en est de son parlêtre en passant… de l’un à l’autre ce qui s’insinue est l’effet d’un non-dit structurant sur un mode identitaire. Le roman familial produit des catastrophes symboliques en chaîne comme autant de cadavres dans le placard. La psychanalyse donne une chance inouïe pour qui en accepte l’offre de sortir de cette impasse œdipienne. C’est le mystère de la découverte freudienne sans laquelle il n’y a pas de psychanalyste. Chacun à son tour dans l’acte qui ne peut être qu’un acte de conclure, en apnée. Psychanalyser c’est comme éduquer ou gouverner non seulement impossible selon le mot de Freud mais en plus insupportable. C’est un acte insensé qui, littéralement, se supporte de l’insu sans recours de jouissance possible. Ça doit en effet se délier, tirer au hasard sur l’un des trois, de cet algorithme qui nous structure et tient lieu de vérité de notre inconscient. Réel, Symbolique, Imaginaire, sont trois instances nouées borroméennement en une écriture qui tient du trait d’esprit : RSI [19]. Hérésie ? peu importe l’un des trois si ce n’est trois c’est donc ton frère. Qu’on en finisse, se délier pour faire lien inédit et extraire cet objet de merde, cette saloperie qui nous pousse à des positions sacrificielles aux dieux obscurs.
« Je t’aime mais parce que inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi, l’objet a, je te mutile [20]. »
Les cinq psychanalyses freudiennes nous enseignent de leur ratage.
Le paranoïaque est convaincu de sa liberté de jouir ce qui pousse à la femme du côté du président Schreber. La névrose est impasse du désir. Freud l’entend de la bouche de l’homme aux rats dans la jouissance obsessionnelle du supplice chinois. Dora en bute à l’insatisfaction hystérique de son « penisneid », éconduit ces messieurs, Monsieur K. puis Freud lui-même, coupables dans leur père-version de croire en une femme idéale. Il y a un labyrinthe des passions humaines où le psychanalyste suivant son bonhomme de chemin « s’autorise de son sexe ». Il sait porter les mamelles de Tiresias, scandale absolu. Tel un fil d’Ariane le désir d’analyste habille sans travestir le réel.
Il répond en écho et par ricochet à l’écrivain James Joyce dans son défi langagier à l’adresse de l’université avec laquelle il prend langue en la déstructurant. Les effets du savoir inconscient déstabilisent. En fin de partie analytique, les masques tombent. Un père manque. La mère s’efface et la femme passe une parmi d’autres la barrant. Elle qui, pour être quiconque, n’en est pas moins quelqu’une, la déloge de la place de vérité absolue qu’elle représentait pour notre névrosé divisé entre savoir et vérité. Un désir d’analyste s’inscrit en creux et s’autorise de ce savoir nouveau sur la castration.
Le désir de la mère dans sa métonymie se trouve noué à la loi du langage, métaphore du nom du père.
Dans l’écriture des quatre discours, le savoir inconscient se loge en lieu et place de la vérité [21].
Cet effet de bascule du discours de l’analyste subvertit les trois autres pris dans l’impasse d’une vérité impossible à dire. L’hystérique et le maître sur lequel elle règne, et l’universitaire produisant du diplôme industriel.
Mathéme de la passe ? en tout cas premier terme de ce qu’il en est du discours de l’analyste.
L’enjeu réel c’est le savoir de la différence, non pas un désir pur nous indique Lacan dans le moment de conclure son séminaire sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse mais un désir d’obtenir la différence absolue.
« Celle qui intervient quand confronté au signifiant fondamental le sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir [22]. »
Différence entre identification moïque du côté de la personne et fonction pure de langage, une psychanalyse menée à son terme doit provoquer des effets réels sinon à quoi bon telle la formule de la triméthylamine qui fuse dans la gorge d’Irma pour notre rêveur de Freud.
« C’est dans cette maison que le 24 juillet 1895, le mystère du rêve fut révélé au docteur Sigmund Freud. »
Cette parole qui passe pour être entendue au-delà du savoir de la science fait de Freud un sujet de la certitude tel le nain joyeux du conte car « la Princesse n’en sait rien [23] ».
Ce discours qui nous occupe, depuis Freud jusqu’au retour de Lacan, c’est le réel qui s’en échappe par petits bouts qui doivent passer par les fourches caudines de l’imaginaire du groupe pour avoir une chance d’être entendu. Une seule fois suffit au sujet pour sortir en fin d’analyse de l’enfer de sa condition humaine, des identifications qui l’aliènent. Réduire la loi fondamentale de l’interdit de l’inceste à un enjeu politique de lois sociales qui en découlent, c’est ravaler l’imaginaire sur le réel et faire fi de ce que le père nomme. C’est via un miroir déformant au-delà de ce qui s’éprouve comme moi idéal et idéal du moi que l’infans, ce « petit d’homme » va chercher ce qui le nomme sujet parlant [24]. De ce point de vue anamorphique la passe est expérience de notre être réel et se décline comme formation du psychanalyste [25]. Les non-dupes errent… Lacan, exclu de la communauté psychanalytique ipéiste, nous l’aura démontré. C’est tout autant recouvrir de signifiant fourre-tout, parler de dépression par exemple, que l’on traite à coups de prescription de comprimés de Prozac plutôt que d’écouter une parole en souffrance. Ce qui pousse à l’identification narcissique et à l’obéissance à un leader charismatique aux effets sectaires. La rencontre avec le manque-à-être soigneusement évité institue le deuil comme impossible ce qui rassure les foules et assoie un pouvoir politique. La mélancolie institutionnelle donne droit de cité à la pulsion de mort. Ce grand autre non barré ordonne, comme lien social, une jouissance phallique. L’Autre jouissance, celle de l’Autre sexe qui s’introduit en lettre majuscule et ne se réduit pas à un signifiant attrape-tout, se refusant à l’idiotie identitaire, est barrée. Comme le versant cachée de la lune, l’horreur de la castration féminine est le point de butée d’un lien social que Socrate en son temps subvertît en donnant la parole à Diotime. Une femme, s’autorisant comme telle, en sait un bout sur la question. Pour Socrate cette autre telle qu’en lui-même ouvre à l’amour… de transfert, celui qui se déduit d’un savoir supposé. Ce n’est pas moi que tu aimes mais ce savoir qui brille en moi l’agalmata. L’éthique du désir de l’analyste à soutenir comme profane l’expérience freudienne sait être ce rebut. Il désuppose le savoir pour le supporter comme semblant et s’autorise sans sujet d’un langue interdite où se niche l’inédit d’un désir décomplexé. Car c’est sur la culpabilité, sur le nouage de la loi et du désir refoulé, trouvaille fondamentale de Freud [26] comme étant une seule et même chose que le discours du capitaliste fait son miel.
« Il était mort pourtant et il ne le savait pas », nous dit Freud dans un rêve.
Le rêve de Freud, dont sa Traumdeutung [27] dans une structure de discours sur le mode de l’association libre s’épure en un seul : le rêve de la psychanalyse.
Père ne vois-tu pas que je brûle ? C’est ce rêve que nous avons à déchiffrer chacun qui nous autorisons à poursuivre l’expérience freudienne dans notre acte. Pourquoi ne le dit-il pas, soupire Freud, entendant le professeur Charcot à la Salpêtrière à Paris à l’automne 1885, l’enseigner sans le savoir par surprise là où il ne s’y attendait pas, dans les couloirs de l’hôpital, sur l’étiologie sexuelle des névroses. Horreur de savoir l’hystérique désire. L’histoire de la psychanalyse prend sa source et se confond avec celle d’un « utérus trompeur. Que faut-il arracher aux femmes de la Salpêtrière pour entendre leur sexe ? » s’interroge Élisabeth Roudinesco [28].
Pire encore ce désir est nommable, ce que Freud va s’employer à faire en passant du trauma au fantasme, soit en termes lacanien, nouer l’imaginaire et le réel. Le discours analytique ne s’inscrit dans aucune forme d’enseignement pré-établi il y faut l’épreuve du dire de vive voix dans la cure comme pur symbolique sinon autant pratiquer la psychanalyse sur internet ! Son point de butée dépasse les enjeux du Malaise dans la civilisation qui ne sont rien d’autres que ce « bois de chauffage [29] » pour le savoir de la psychanalyse, le politique étant à la clinique ce que le langage est à l’inconscient, sa condition. Les psychiatres et les psychologues qui acceptent d’être élevés au rang d’experts de la société capitaliste, qui font du « psy » l’objet fétiche des comités d’éthique d’un grand Autre fantoche, ne sont rien d’autre que les collaborateurs d’un système qui pratique l’exclusion du sujet à tour de bras.
Nous vivons des temps de forçages conceptuels sous couvert de convivialité et de slogans racoleurs et le monde rendu illisible se déploie tel un symptôme nouveau d’un malaise culturel [30] que Freud dénonça en son temps comme impasse indépassable à tout progrès.
Au collège de la passe commune à l’École de psychanalyse Sigmund Freud et à la Lettre lacanienne, une école de la psychanalyse, un nouage cartel/passe/dissolution inscrit le dispositif selon la loi « une passe, un cartel tiré au sort puis s’en va ». Ce collège excentré des lieux de pouvoirs institutionnels interroge avec pertinence les effets pervers du groupe là où la politique de l’association et l’« analytique » de l’école ne se trouveraient pas disjoints. Cette expérience dans le champ de la psychanalyse et de la passe suite à la proposition d’octobre 1967 [31] de Lacan est inédite. Vous avez été nommé sur la honte, dira le plus-un du cartel nommant. Par un curieux parcours en chicane, fils de tailleur pour dames, il se fantasme styliste de mode. Par un long travail d’élaboration, ce fantasme se traverse sous un jour nouveau tenant lieu d’invention, un mode de témoigner sans doute aucun. Ce qui l’intimidait et l’inhibait, ce « réel de la pulsion [32] » l’autorise à se forger un style à l’adresse de quelques autres qui auront su l’entendre.
Ce qui « taille » alors dans le vif du sujet, un style d’école baroque pour tout dire buissonnière. Dans cet ailleurs pour dames, la voie nouvelle d’un amour courtois les déshabillent de leurs parures de faux-semblants. Ce savoir qui vient du père qui vous fait horreur et dont vous aurez su néanmoins entendre le message. Mais n’est pas sage qui veut, l’expérience du nom propre ne lâche du côté de l’universel qu’en fin authentique d’une psychanalyse. La passe vérifie ce passage et le cas échéant le nomme désir inédit, désir de l’analyste. Lettre en souffrance qui passe de l’un à l’autre, sens dessus dessous, et l’aliène dans les rêts de la chaîne signifiante, l’identifiant à l’omerta du groupe et ses dérives mafieuses. La psychanalyse autorise à l’ouvrir, à la décacheter et ainsi se délier, s’avouer dans la fixité de jouissance de son fantasme d’enfant battu révélant son être de sujet. Ce que l’amour vise mais rate, le désir du psychanalyste y touche. Pas de progrès pour la science et ce faisant pour la civilisation sans inclure le réel sexuel que la psychanalyse dévoile.
Ce qui nomme fait homme sauf à le nier
L’objet décolle, n’ homme
Alors, chère Irma, à l’instar du poète, toute honte bue, autorisons une parole à faire de la psychanalyse sans le savoir. Il y a sous le gel persistant de ce petit matin d’hiver dans notre jardin secret, comme un éveil du printemps… la devise du peintre visionnaire Jérôme Bosch nous ouvre le chemin : « Il est caractéristique de notre pauvre esprit de n’utiliser que des clichés en lieu et place de trouvailles personnelles. » Le seul trou qui vaille est celui de la béance du savoir inconscient... reste encore à conclure et à réinventer d’un seul et même pas… rien n’est perdu, recommençons donc… pour le psychanalyste cela se nomme : enthousiasme.
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NOTES
 
[1] Jacques Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École, première version dans Analytica n° 8, Paris, 1978 et Scilicet 1, Paris, Le Seuil, 1968, p. 14-30.
[2] Annie Tardits, Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 9.
[3] Jacques Lacan, « Le Séminaire de Caracas », L’Âne, n° 1, Paris, Le Seuil, avril/mai 1981, p. 31.
[4] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, leçon du 19 mars 1974, inédit.
[5] Jacques Lacan, « L’étourdit », Scilicet, 4, Paris, Le Seuil, 1973, p. 5.
[6] Jacques Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 197-214.
[7] Jacques Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 72.
[8] Jacques Lacan, « Note italienne », Ornicar ?, n° 25,1982, p. 7-10 et Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 307-311.
[9] Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1987.
[10] Annie Tardits, Les formations du psychanalyste, op. cit.
[11] Sigmund Freud, La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l’inconscient », 1985 et dans Œuvres complètes, tome XVII, Paris, PUF, 1994.
[12] Jacques Lacan, « Acte de fondation », dans Autres écrits, p. 229, op. cit.
[13] Savoir prendre son temps », dans Carnets de l’École de psychanalyse Sigmund Freud, n° 41, septembre/octobre 2002, p. 39-50; « L’enthousiasme », dans Carnets de l’École de psychanalyse Sigmund Freud, n° 43, janvier/février 2003, p. 39-53 ; et Cahiers pour une École, n° 7, p. 33-50.
[14] Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1926,1re édition.
[15] Jacques Lacan, Télévision, op. cit., p. 11.
[16] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, leçon du 9 avril 1974, inédit.
[17] Jacques Lacan, « Le séminaire de Caracas », L’Âne, op. cit., p. 30.
[18] Jacques Lacan, Télévision, op. cit., p. 9.
[19] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXII, RSI, 1974/1975, version complète inédite; Onze leçons », Ornicar ?, n° 2,3,4,5, Paris, 1975/1976.
[20] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatres concepts fondamentaux de la psychanalyse, leçon du 24 juin 1964, Paris, Le Seuil, 1973, p. 237.
[21] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991.
[22] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, op. cit., p. 248.
[23] Sigmund Freud, « Lettre à Fliess, n° 137 du 12 juin 1900 », dans La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1979, p. 285-286. Cf. aussi : Ernest Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume 1, « La jeunesse », Paris, PUF, 1982, p. 388 et Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, leçon du 16 mars 1955, Paris, Le Seuil, 1980, p. 194.
[24] Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 93.
[25] Annie Tardits, Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 210.
[26] Jacques Lacan, « Kant avec Sade », dans Écrits, op. cit., p. 782.
[27] Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, op. cit.
[28] Élisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, tome 1 ( 1986) Fayard, 1994, p. 42.
[29] Jacques Lacan, « Note italienne », op. cit.
[30] Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1929, la 1re édition.
[31] Jacques Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École, op. cit.
[32] Roberto Harari, Fantasme : fin de l’analyse ?, Toulouse, érès, 2001.
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[5]
Jacques Lacan, « L’étourdit », Scilicet, 4, Paris, Le Seuil...
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[6]
Jacques Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitu...
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[7]
Jacques Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p. 72. Suite de la note...
[8]
Jacques Lacan, « Note italienne », Ornicar ?, n° 25,1982, p...
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[9]
Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science e...
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[10]
Annie Tardits, Les formations du psychanalyste, op. cit. Suite de la note...
[11]
Sigmund Freud, La question de l’analyse profane, Paris, Gal...
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[12]
Jacques Lacan, « Acte de fondation », dans Autres écrits, p...
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[13]
Savoir prendre son temps », dans Carnets de l’École de psyc...
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[14]
Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1926...
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[15]
Jacques Lacan, Télévision, op. cit., p. 11. Suite de la note...
[16]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes erren...
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[17]
Jacques Lacan, « Le séminaire de Caracas », L’Âne, op. cit....
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[18]
Jacques Lacan, Télévision, op. cit., p. 9. Suite de la note...
[19]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXII, RSI, 1974/1975, ve...
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[20]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les quatres concepts...
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[21]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psy...
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[22]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, op. cit., p. 248. Suite de la note...
[23]
Sigmund Freud, « Lettre à Fliess, n° 137 du 12 juin 1900 »,...
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[24]
Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la f...
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[25]
Annie Tardits, Les formations du psychanalyste, Toulouse, é...
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[26]
Jacques Lacan, « Kant avec Sade », dans Écrits, op. cit., p...
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[27]
Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, op. cit. Suite de la note...
[28]
Élisabeth Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France...
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[29]
Jacques Lacan, « Note italienne », op. cit. Suite de la note...
[30]
Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 19...
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[31]
Jacques Lacan, Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychan...
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[32]
Roberto Harari, Fantasme : fin de l’analyse ?, Toulouse, ér...
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