2003
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
L’éthique et le désir de l’analyste
Annie Tardits
En janvier 1964, quelques semaines après son excommunication et
quelques jours avant la reprise de son séminaire, Lacan intitule sa communication au colloque d’Enrico Castelli sur « Technique et casuistique » :
« Du “Trieb” de Freud et du désir du psychanalyste
[1] ». Sur le fond d’une
référence à l’analyse profane, il interroge : quel peut être le désir de l’analyste ? Quelle peut être la cure à laquelle il se voue ?» La notion d’un désir
de l’analyste, à distinguer du désir de devenir analyste, sera déterminante
dans l’invention par Lacan d’un nouveau dispositif pour la formation du
psychanalyste, le dispositif de la passe. Si ce dispositif tente de cerner
l’émergence de ce désir dans l’analyse et le tracé de l’acte qui le met en jeu,
il peut être éclairant de cerner l’émergence de cette notion d’un désir que
Lacan qualifiera en 1974 de « désir inédit » et de saisir son enjeu pour la
formation des psychanalystes.
La notion de désir de l’analyste émerge dans les dernières séances du
séminaire « L’éthique de la psychanalyse », précisément le 22 juin 1960,
lorsque Lacan, après un certain nombre de détours, reprend les questions
annoncées à la première séance : qu’apporte de neuf la découverte freudienne au champ de l’éthique ? Qu’en est-il des idéaux de la psychanalyse ? Quelle position soutient l’analyste au regard de la demande qui lui
est faite par le patient qui s’adresse à lui ? Comment s’oriente-t-il par rapport à une demande de guérison, mais aussi bien par rapport à la demande
de bonheur qui se loge au cœur de la demande de guérison ?
Ces questions, éminemment éthiques, concernent le particulier d’une
analyse, mais elles trouvent certaines de leurs coordonnées dans le
moment de la culture où nous sommes. Le particulier d’une analyse est
déterminé par le fait que pour aborder le symptôme ou les impasses du
sujet l’analyste et l’analysant posent l’hypothèse de l’inconscient, que
l’analyste soutient l’ouverture de l’inconscient. Le moment de la culture, ce
que Lacan appelle « un certain moment de l’homme », est principalement
référé par lui aux changements radicaux introduits dans la culture par la
science moderne. Mais il rapporte aussi ce moment de la culture à des
changements dans l’ordre du politique et de l’économique. C’est ainsi que
l’éthique aristotélicienne du Souverain Bien, qui était une morale pensée
pour le maître comme une discipline du bonheur, un bonheur atteint par
les vertus et le non-excès, n’est plus à l’ordre du jour : un certain ordre du
pouvoir dans une société de maîtres et d’esclaves fondait le service des
biens pensé par Aristote. Mais entre Aristote et nous il y a eu le déclin, ou
du moins la radicale transformation, de la fonction du maître. Entre Aristote et nous, le bonheur est devenu un facteur dans l’ordre politique, l’objet d’une revendication, en même temps que la satisfaction des besoins
pour tous les hommes devenait un préalable. Lacan maintiendra toujours
la nécessité de cette mise en perspective de l’expérience analytique par rapport aux coordonnées de la culture, aux caractéristiques particulières
qu’elles donnent au malaise que détermine précisément la culture. La
réponse qu’apporte un psychanalyste à la demande qui lui est faite
concerne la fin qui peut être attendue d’une analyse. Cette réponse engage
la responsabilité de l’analyste à l’égard de l’analysant, mais elle engage
aussi la responsabilité de la psychanalyse à l’égard de la culture et en particulier à l’égard du discours de la science et de ses effets. C’est ce qui
donne son ampleur particulière à ce séminaire, c’est ce qui rend nécessaire
les détours que prend Lacan – les détours par Aristote, Kant, Sade, Antigone – pour approcher l’éthique de la psychanalyse, pour tenter d’en saisir la spécificité. Lacan souligne que sans cette dimension éthique les
problèmes techniques et pratiques d’une psychanalyse particulière ne sauraient être résolus.
Cette remarque de Lacan indique qu’un des enjeux et un des résultats
du séminaire « L’Éthique de la psychanalyse » est de soumettre la question
technique à la perspective éthique
[2]. L’approche technique des questions
que l’analyste rencontre dans sa pratique était prévalente à cette époque
dans le discours de la psychanalyse et en particulier dans la formation des
psychanalystes. Le déplacement qu’opère Lacan est un véritable franchissement qui porte à conséquence pour penser une autre logique de formation. Une variante de l’écrit « Variantes de la cure type » est un bon index
de ce déplacement, dont témoigne aussi la raréfaction du terme « technique » dans les années qui suivront ce séminaire. En 1955, quatre ans
avant « L’Éthique », Lacan parle dans cet article du « respect de certaines
formes techniques, reconnues nécessaires par tout analyste au-delà des
variantes de la cure ». Ces quelques lignes sont réécrites pour l’édition des
Écrits en 1966. Lacan écrit alors : « Il s’agit bien d’une rigueur en quelque
sorte éthique, hors de laquelle toute cure, même fourrée de connaissances
psychanalytiques, ne saurait être que psychothérapie. » Il ajoute que cette
rigueur éthique exige une formalisation à ne pas confondre avec le formalisme pratique. Si la déontologie et le formalisme technique visent le catalogue de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, l’éthique met en jeu une
autre rigueur, une autre position, et exige d’autres catégories pour soutenir
les conséquences de la découverte freudienne. Ce n’est pas que la question
« comment faire ? » ne se pose pas. C’est bien sûr la question du débutant
dans la pratique, mais elle peut se poser à tel ou tel moment délicat d’une
analyse à n’importe quel analyste expérimenté. Lacan ne méconnaît pas
bien sûr cette question, et il s’y confronte au moment où il s’engage à
explorer, avec Sade, la question de la jouissance. En quoi sa recherche sur
les fins éthiques de la psychanalyse peut-elle concerner l’attente de l’analyste qui s’installe, qui débute dans la pratique ? La question impatiente du
débutant – comment faire ?– s’adresse au registre de la technique, en espérant y trouver une assurance professionnelle. Lacan répond avec une métaphore en soutenant que la réponse technique ne suffit pas à assurer le
squelette qui fera de l’action de l’analyste quelque chose de vertébré. Pire,
la fausse assurance technique produit une infatuation qui est comme l’envers d’une déception intime et d’une revendication secrète. Car c’est la
structure même de l’expérience qui impose la perspective éthique.
Pourtant, Lacan a ouvert son séminaire sur l’éthique en avouant son
hésitation et sa crainte à aborder ce sujet. Nous sommes dans un temps où
les bureaucrates de l’institution psychanalytique lui reprochent précisément les variantes qu’il apporte à la conduite type des cures, essentiellement la variation de la durée des séances. Ces variantes sont considérées
comme des manquements à la règle technique, des transgressions, cela
dans une méconnaissance complète des fondements théoriques, cliniques
et éthiques de cette pratique. Le franchissement que Lacan opère avec le
séminaire sur l’éthique de la psychanalyse est un pas de plus puisqu’il
s’agit du franchissement de l’approche technique elle-même. Ce faisant, il
engage sa responsabilité aussi à l’égard des élèves et des analysants qui
suivent son enseignement. Si, comme nous allons le voir, le désir nous
affronte au rapport à une limite, nous pouvons concevoir que dans sa façon
d’aller au-delà de sa propre crainte, de dépasser la limite de sa crainte, le
désir de Lacan est en jeu. Ce désir, c’est son désir d’analyste et pas seulement le désir de la personne qui s’appelle Jacques Lacan et qui se trouve
être analyste.
Dans l’approche technique de la cure, le désir de l’analyste comme
personne est abordé au titre du contre-transfert. La notion, éthique, de
désir de l’analyste, qui émerge comme une conséquence de l’ample
confrontation de Lacan avec d’autres points de vue éthiques, est d’une certaine façon substituée à la notion de contre-transfert. Cette notion de
contre-transfert est présente chez Freud, mais elle est rarement utilisée par
lui. Elle désigne l’influence que peut avoir le transfert sur les sentiments
inconscients, les émotions, les jugements de l’analyste. Une influence qui
ajoute sa complication aux complications que Freud découvre avec l’analyse de Dora et qui tiennent aux manifestations transférentielles du patient.
Un des enjeux de l’analyse de l’analyste, puis du contrôle, est de réduire ce
contre-transfert, de le contrôler précisément, voire de se guider sur lui si on
fait l’hypothèse d’une résonance d’inconscient à inconscient. Le contre-transfert indique que la limite où peut aller l’analyste dépend de ses résistances, de ses complexes propres, de ses préjugés, voire de sa théorie ou de
son désir propre. Ces éléments parasitent l’attention flottante requise de
son écoute, une attention flottante qui est une règle de suspension de tous
ces éléments parasites qui tiennent à la position subjective de l’analyste.
L’usage de la notion de contre-transfert s’est accentuée chez les élèves de
Freud. Elle entraîne une conception de l’analyse comme étant une situation
intersubjective. L’implication subjective de l’analyste y est présentée
comme toujours teintée de passion, toujours menacée de succomber à telle
ou telle modalité des séductions mises en œuvre par l’analysant dans le
transfert, toujours au bord de la faute technique. C’est là un des fondements de l’orthopraxie qui a régné, et règne encore, dans l’Association
internationale de psychanalyse. L’émergence de la notion de désir de l’analyste témoigne de la façon dont le séminaire « L’Éthique de la psychanalyse » renouvelle radicalement l’approche des problèmes que pose la
pratique en mettant la perspective éthique au chef de la question technique. Mais quelle éthique ? Quelle est l’éthique qu’impose la structure de
notre expérience ?
L’éthique consiste en un jugement sur notre action en tant que cette
action implique elle-même un jugement. En effet, dans la cure, l’analyste
n’a pas seulement à payer de mots – ce qu’il fait avec l’interprétation – il a
à payer de son jugement sur son action, même si une part de ce qu’il fait
lui reste voilé. Pour qu’il y ait une éthique de la psychanalyse, il faut que
l’analyse apporte quelque chose qui opère comme la mesure de notre
action, une mesure que l’orthopraxie n’apporte pas, et qui ne doit pas
davantage être empruntée aux idéaux de la culture ou à ses idéologies.
Lacan, dans ce séminaire, entreprend donc de tirer les conséquences
éthiques de la découverte de l’inconscient et du rapport à l’inconscient que
permet l’analyse. Il y soutient que s’il y a une originalité freudienne en
matière d’éthique, si la découverte freudienne nous mène à une révision de
l’éthique, c’est en faisant une place nouvelle au désir.
Permettre au sujet de se retrouver dans l’échafaudage signifiant de ses
formations de l’inconscient et en particulier de ses symptômes n’est pas le
tout d’une analyse, si l’analyse ne vise pas le seul symptôme mais l’économie névrotique qui le conditionne. Or, dans cette économie névrotique, le
sujet est aux prises avec les paradoxes et les impasses de son désir. L’analyse lui donne une chance, si du moins il le veut, d’élucider ce désir. C’est
de là que Freud est parti, du Wunsch, du désir sous sa forme irréductible,
indestructible, indomptable, qui fait le plus particulier de chacun. Là où
Aristote situait tout un registre du désir, les désirs sexuels, hors du champ
de la morale, les référant plutôt à une bestialité, Freud redonne sa place au
désir, sans exclure la perversion polymorphe de ses formes infantiles,
formes à certains égards indestructibles.
Mais avant de donner à la sexualité infantile la place qui lui revient
dans la structuration du désir, Freud a découvert le rapport paradoxal que
nous avons au désir. Il l’a découvert dans sa rencontre avec les hystériques
comme l’expose dans L’interprétation du rêve le rêve de la spirituelle bouchère. Il l’a découvert aussi avec sa propre analyse, lui qu’il considère
comme peu névrosé. Le rêve rend lisible que nos désirs, qui s’organisent en
fictions, en fantasmes, nous n’en voulons pas, nous les censurons, nous les
rejetons. Les rêves romains de Freud en sont un des nombreux exemples,
directement corrélés avec un interdit porté sur le désir dans la réalité.
Avant de devenir un pèlerin assidu de Rome, il dut se contenter longtemps
de satisfaire en rêve son désir de voir la Ville Éternelle; entre lui et ce désir,
il y avait une barrière à franchir. Dans une petite note ajoutée en 1909 à son
livre, Freud nous dit qu’il lui a suffi d’un peu de courage pour réaliser ce
désir de Rome, longtemps considéré comme irréalisable. Il a pu écrire aussi
que c’est son courage qui lui a permis d’explorer le rêve et la façon dont le
désir y est à l’œuvre. Cette façon de souligner la part de courage dans l’élucidation, voire dans la réalisation, du désir, situe très clairement la dimension éthique de l’expérience freudienne en tant qu’elle donne au sujet une
chance de s’y retrouver comme désirant. C’est là que Lacan situe l’apport
spécifique de Freud au champ de l’éthique : la mesure de notre action, sa
mesure éthique, c’est le rapport de l’action au désir qui l’habite. C’est là
aussi la mesure de l’action de l’analyste. Et cela d’autant plus que le désir
de l’analyste, situé comme désir de l’Autre par l’analysant, est l’opérateur
essentiel dans l’interrogation éthique sur le sens du désir, dans son élucidation.
Mais alors, qu’est-ce que le désir de l’analyste si ce n’est pas celui de la
personne X ou Y qui tient la place de l’analyste ? Telle est la question nouvelle qui émerge à la fin du séminaire « L’Éthique de la psychanalyse ». La
dernière page de « La direction de la cure », dont la rédaction est contemporaine, témoigne que Lacan a conscience de franchir un pas en la formulant. Il vient de rappeler ce qu’il a martelé dans les années 1950 à propos de
la formation des psychanalystes : l’analyste doit être un lettré pour former
son oreille à déchiffrer les formations de l’inconscient, il doit l’être aussi
pour saisir le désir dans sa détermination par les rets, les filets de la lettre.
Mais à cela il ajoute : « Allons plus loin. Questionnons ce qu’il doit en être
de l’analyste (de “l’être” de l’analyste) quant à son propre désir
[3]. » « Allons
plus loin » : avec cette question, Lacan franchit la limite qu’imposait l’approche technique.
La question du désir de l’analyste vient comme une conséquence
logique du questionnement de Lacan sur l’éthique de la psychanalyse.
Dans sa confrontation avec l’éthique d’Aristote et celle de Kant, avec leur
problématique du Souverain Bien, Lacan interroge : quelle modification
apporte la référence freudienne au paradoxe du désir ? Il l’aborde par la
distinction entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Cela donne
lieu à une lecture inédite, à certains égards inouïe, d’un texte de 1895 que
Freud n’a pas souhaité publier, « L’esquisse d’une psychologie scientifique ». Sa lecture ne manque pas d’évoquer un aspect de la démarche de
Freud dans l’élaboration du savoir; dans le cas de son livre L’Homme Moïse
et la religion monothéiste, Freud comparait sa construction à une danseuse
qui fait des pointes. Le séminaire « L’éthique » est aussi une danseuse qui
fait des pointes. L’extraction par Lacan de das Ding, la Chose, d’un passage
de « L’esquisse » est une de ces pointes ; l’autre est peut-être sa lecture
d’Antigone. Freud indique dans « L’esquisse » que l’expérience de satisfaction est suspendue à l’autre, l’autre qui apporte les soins nécessaires à
l’enfant dans sa durable prématuration. Cet humain proche se trouve être,
c’est essentiel, un sujet parlant, soumettant d’emblée la satisfaction du
besoin au registre signifiant de la demande. Le complexe de l’humain
proche, du Nebenmensch, constitue la première appréhension de la réalité
dans son rapport le plus intime au sujet. Lacan souligne que dans cette
expérience inaugurale de l’humain proche, le sujet isole un élément de
l’autre qui s’impose comme radicalement étranger et avec lequel se constitue le rapport le plus intime. Par sa constance, cet élément, cette chose, das
Ding, est le premier extérieur du sujet, étranger voire hostile ; c’est le premier extérieur intime autour de quoi s’orientera tout le cheminement du
sujet, à quoi se réfèrent ses attentes et ses désirs. C’est l’Autre absolu du
sujet, qu’il s’agit de retrouver et qui ne peut l’être, l’Autre préhistorique,
inoubliable et à jamais inatteignable.
Das Ding est cet objet autour de quoi tourne toute la gravitation des
représentations inconscientes et des signifiants de la demande, y compris
sous sa forme plus ou moins voilée de demande d’amour. Das Ding fonde
l’orientation humaine vers l’objet comme étant l’attente de quelque chose
réglé par la Chose mais toujours à distance d’elle. La trouvaille de Freud,
son audace, est d’avoir identifié le désir de l’inceste au désir le plus fondamental et d’avoir désigné dans l’interdiction de l’inceste le principe de la
loi fondamentale. C’est dire que la mère, la chose maternelle, occupe la
place de das Ding. Le désir pour la mère ne saurait être satisfait car ce serait
la fin, l’abolition de tout le monde de la demande qui structure le plus profondément l’inconscient de l’homme. La distance à das Ding est la condition même de la parole, du sujet. Lacan tire la conséquence éthique du pas
franchi par Freud : « Le Souverain Bien, qui est das Ding, qui est la mère,
l’objet de l’inceste, est un bien interdit et il n’y a pas d’autre bien. »
L’éthique commence lorsque le sujet pose la question de ce bien et
découvre que l’objet de son désir est toujours tenu par lui à distance. Cette
structure du désir est la structure du désir dernier de l’inceste, intimement
liée à la loi de son interdiction.
Lacan s’engage ensuite dans l’exploration de ce que l’être humain a pu
élaborer qui transgresse la dialectique du désir et de la loi. Ces transgressions font jouer un rapport au désir qui franchit ce lien d’interdiction, qui
retrouve, au-delà de la loi, un rapport au réel de das Ding; pas sans conséquences bien sûr. Il s’agit d’explorer ce que ces tentatives et leurs conséquences nous enseignent. Or ces tentatives ouvrent aussi bien sur la
dimension de la jouissance mauvaise, celle que peut exemplifier l’antimorale de Sade, que sur la voie de la sublimation, mais aussi sur l’aventure de
la science. Lacan avance qu’avant de prendre son indépendance au das
Ding humain en se fiant intégralement aux petites lettres des mathématiques, la science a tenté à sa façon de répondre à l’exigence de das Ding en
cherchant à connaître ce qui se répète, ce qui revient toujours à la même
place, ce que Lacan nomme le réel. Ce n’est sans doute pas pour rien dans
l’audace de Freud, que l’homme de désir qu’il fut, a d’abord été un homme
de science. Au cours de son cheminement, Lacan en vient précisément à
lire une des audacieuses constructions de Freud pour rendre compte de la
répétition, son hypothèse de la pulsion de mort. Lacan y reconnaît un
nécessaire point d’abîme qui indique le point d’infranchissable que lui,
Lacan, désigne comme celui de la Chose. C’est dire que le « champ de
bataille de notre expérience » a le plus grand rapport avec cet au-delà de la
barrière où s’organisent l’inaccessibilité de l’objet en tant qu’objet de jouissance, mais aussi bien la défense contre le désir. Ce qui fait le point
d’achoppement du désir, l’obstacle à sa réalisation, tient au fait que le
« champ innommable du désir radical » est le champ de la destruction
absolue, du désir de mort.
C’est avec Antigone et son terrible vouloir de la mort que Lacan questionne le point central d’aspiration du désir, le point central de cette gravitation qui situe la place du désir dans l’économie de la Chose. Antigone, la
gosse « si terriblement volontaire », est à ses yeux un repère essentiel dans
l’investigation de ce que l’homme veut et contre quoi il se défend. Le
drame de ce que veut Antigone, de ce que vise son désir, la porte à un
extrême où elle se tient, sans crainte et sans pitié. Placée à cette limite de la
destinée qui tient au malheur des Labdacides, l’enfant de l’inceste incarne,
en franchissant cette limite, le désir pur, le désir radical en tant qu’il est
désir de mort. Aucun pathos ne l’y détermine. Si elle franchit cette limite,
jusqu’à en mourir réellement, c’est parce que son frère, quel que soit son
crime, a droit à la sépulture. Il y a droit parce que son nom a fait de lui un
humain. La valeur ineffaçable et unique de son être tient au seul langage,
à la puissance qu’a la nomination d’instaurer le sujet. Lacan peut conclure
qu’Antigone se présente comme « le pur et simple rapport de l’être humain
avec ce dont il est miraculeusement porteur, à savoir la coupure signifiante
qui lui confère le pouvoir infranchissable d’être, envers et contre tout, ce
qu’il est. »
La figure implacable d’Antigone ouvre sur une question qui peut sembler vertigineuse. Si la recherche du bien, tant du Souverain Bien que du
service des biens, se présente comme un alibi du sujet, une défense contre
l’élucidation de son désir, en quelque sorte une illusion, jusqu’où pouvons-nous aller, dans l’analyse, dans la perspective de défaire les illusions qui
font barrière au désir ? C’est très précisément en ce point qu’émerge explicitement la question jusque-là implicite du désir de l’analyste. L’analyste
sait – il doit le savoir de l’expérience de la cure et pas seulement d’un corpus de connaissances – il sait que le désir en tant qu’exigence métonymique d’autre chose, orienté et aspiré par das Ding, ne se réalise que dans
une perspective de Jugement Dernier, impliquant nécessairement la mort.
Il sait que la question ancestrale du Souverain Bien est fermée ; qu’il ne l’a
pas et qu’il n’y en a pas. Lacan formule alors que ce que l’analyste peut
donner ce n’est rien d’autre que son désir, comme l’analysé, « à ceci près
que c’est un désir averti ». Il ajoute cette question : « Que peut être un tel
désir, le désir de l’analyste nommément ? »
Formuler ainsi, à ce moment-là du séminaire, le désir de l’analyste
comme question c’est poser la différence entre ce désir et le vouloir de la
mort jusqu’où Antigone pousse son désir. Mais c’est poser aussi que le
désir de l’analyste doit être averti de la limite où se pose la problématique
du désir, une problématique qui est centrale pour tout accès à une réalisation de soi-même. Il est averti de ce qu’est la loi du désir. Tenir une position responsable dans la direction d’une analyse implique d’avoir rencontré cette limite que l’on ne franchit jamais trop longtemps sans risque
majeur. Le séminaire « L’Éthique » éclaire une formulation antérieure de
Lacan sur la fin exigible de l’analyse d’un analyste. Il a pu écrire que cette
fin doit lui permettre la subjectivation de sa mort, la reconnaissance de la
mort comme seul maître, « pour que la vie qu’il doit guider à travers tant
de destins lui soit amie
[4] ». Le séminaire « L’Éthique » donne à entendre
que la vie ne saurait nous être amie qu’au prix de nous être avancés dans
cette zone où la mort empiète sur la vie, dans ce rapport fondamental au
désir qui est un rapport à la mort, à la détresse où on ne peut attendre
d’aide de personne. Dans cette zone de désarroi absolu, où l’homme
touche à ce qu’il est et à ce qu’il n’est pas.
La figure que Lacan convoque alors est la figure d’Œdipe à Colone,
s’arrachant au monde des biens et du pouvoir, se faisant aveugle, comme
le furent Homère et Tirésias, pour entrer dans la zone où il cherche à savoir
le fin mot sur le désir. Œdipe est convoqué là comme figure du désir de
savoir. L’Œdipe d’Œdipe-roi ne sait pas. Il ne sait pas qu’il tue son père et
couche avec sa mère. Il est dupé par son accès au bonheur et par le service
des biens. Il est une figure de ce « il ne savait pas » qui est le rapport le plus
foncier du sujet à l’articulation signifiante, puisque le sujet est conséquence
et non agent de cette articulation signifiante. Le champ central du désir
suspend le sujet à ce « il ne savait pas », à un non-savoir de la structure de
ce « redoutable inconnu que nous nommons l’inconscient ». Ce que nous
appelons structure, Lacan l’approche alors en invoquant la « tyrannie de la
mémoire », la mémoire de ce que l’homme oublie. C’est aussi bien le livre
de la dette dans la loi, où tout exercice de la jouissance, tout franchissement
de l’interdiction instauratrice, est inscrit comme dette à payer. L’élucidation du désir c’est l’élucidation de ce qui supporte pour chacun le « thème
inconscient », « l’articulation propre de ce qui nous fait nous enraciner
dans une destinée particulière, laquelle exige avec insistance que la dette
soit payée ».
C’est dans cette zone d’élucidation du désir, en payant de l’aveuglement qu’il s’inflige, qu’Œdipe s’avance à Colone. Dans son désir de savoir
ce qu’est le désir il s’avance, d’une autre façon qu’Antigone, dans le franchissement d’une limite. Là où on pourrait dire qu’Antigone incarne le
désir pur sans rien vouloir savoir de ce qu’est ce désir, de ce qu’est cette
destinée qu’elle incarne et éternise par sa mort, Œdipe à Colone franchit la
limite d’un ne-rien-vouloir-savoir de son désir. C’est comme désir de
savoir que le désir de l’analyste soutient l’analysant dans l’élucidation de
son désir. Élucider ce désir peut permettre à l’analysant d’accéder à sa
propre loi, c’est-à-dire à la loi de la destinée qui s’est articulée dans les
générations précédentes. Cette destinée n’est pas nécessairement tragique
mais elle n’est pas sans quelque rapport avec le malheur.
Le désir de savoir de l’analyste n’opère pas seulement dans le champ
des cures qu’il conduit; il opère aussi dans le champ de l’élaboration et de
la recherche par lesquelles il soutient, avec d’autres, la poursuite de l’expérience. Freud ne manque pas, également, de souligner la dimension
éthique de ce désir de savoir. À certains moments de franchissement théorique il note que ce qui est alors à l’œuvre c’est un courage, le courage de
soutenir telle ou telle notion que l’expérience ou la spéculation imposent.
La dimension éthique du désir de savoir conduit Lacan, dans ce séminaire,
à interroger l’écart qu’il peut y avoir entre le désir de savoir de l’analyste
et la passion de savoir qui est à l’œuvre dans le discours de la science. La
confrontation s’impose pour au moins deux raisons. D’abord parce que
Freud a inscrit la psychanalyse dans une exigence de scientificité. À la date
de ce séminaire Lacan ne recule pas à parler de la psychanalyse comme
d’une science du désir, à évoquer même une science du bien et du mal,
science qui bien sûr n’a rien à voir avec les sciences humaines. L’autre raison, que Lacan aborde au cours du séminaire, c’est que le discours de la
science et ses conséquences dans la culture compliquent le problème du
désir. Ce qui, actuellement, comme science, occupe la place du désir, c’est
la science au sens courant du terme, qui cavale allègrement pour accomplir
toutes sortes de conquêtes. Longtemps refoulé, éduqué, moralisé, endormi,
le désir s’est réfugié dans la passion subtile et aveugle du savoir. « C’est
celle-là qui mène un train qui n’a pas dit son dernier mot. » Un problème
majeur de l’organisation universelle est de savoir quoi faire de cette science
qui poursuit quelque chose dont la nature lui échappe. Car si la science
occupe la place du désir, elle ne sait pas et ne veut pas savoir ce que veut
ce désir, ce qu’est la loi du désir.
Un passage important du séminaire, le 18 mai, situe l’écart décisif
entre le discours de l’inconscient et celui de la science. Ils ont en commun
de dévoiler la puissance du signifiant comme tel. Mais le discours de l’inconscient est constitué d’une mémorisation où l’oubli est décisif, puisque
l’élision d’un signifiant originairement refoulé constitue la place même du
sujet. Le discours de la science, lui, tient sa toute-puissance du fait que rien
n’est oublié; c’est là sa condition. Dans le discours de l’inconscient, le désir
garde son caractère énigmatique du fait que le signifiant peut venir à manquer. Dans le discours de la science le désir est impliqué d’une autre façon,
dans un mouvement de dévoilement radical, sans reste, dont le déchaînement peut confiner à la pulsion de mort. Cette frontière où nous sommes,
où nous ne savons pas ce qui va en résulter, donne tout son sens et son
poids à la notion freudienne de pulsion de mort comme terme ultime possible d’un désir qui ne veut rien savoir de sa propre loi.
Cette perspective, où Lacan n’est pas loin de partager le pessimisme de
Freud, donne toute sa portée au déplacement opéré par Lacan de l’approche technique de notre pratique à son approche éthique. Dans la discussion qui suit sa communication au colloque d’Enrico Castelli, il lui est
demandé : « Dans quelle mesure le désir de l’analyste fait-il rentrer la technique analytique dans le monde des techniques ? » Lacan répond : « Ce
sont deux choses hétérogènes. » La soumission de la pratique analytique à
l’exigence éthique la réfère en effet à une modalité du désir radicalement
hétérogène à la modalité du désir qui s’est mis au service de l’exploitation
technocratique. Soutenir le désir de l’analyste comme question, tout particulièrement dans la formation des psychanalystes engage la responsabilité
de la psychanalyse, non seulement dans les analyses, une par une, mais
dans le champ de la culture telle que la science et ses applications la déterminent désormais.
[1]
J. Lacan, « Du “Trieb” de Freud et du désir du psychanalyste », dans
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.
[2]
Sur la question technique, cf. A. Tardits,
Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000,
p. 121-136.
[3]
J. Lacan,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 642.
[4]
J. Lacan,
Écrits,
op. cit., p. 349.