Essaim
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I.S.B.N.2-7492-0158-6
336 pages

p. 95 à 100
doi: en cours

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n° 11 2003/1

Dans un monde qui change, la place de la psychanalyse en France a changé. Son vocabulaire, ses concepts, ses modes de formation mêmes ont infiltré toute la société. Il est banal d’entendre utiliser le discours psychanalytique pour expliquer un comportement et voir transposés les termes de la psychanalyse dans un contexte où ils ne sont pas pertinents. Le constat se fait aisément, la mesure des effets du changement beaucoup moins. Croire que la diffusion, l’extension de la psychanalyse, la façon dont les futurs analystes viennent à l’analyse ne l’ont pas transformée est un leurre.
C’est peut-être dans le domaine controversé de la formation des psychanalystes que cette mutation est la plus méconnue. À l’insu de ses différents acteurs, la reconnaissance de la psychanalyse à l’université, suivie par l’introduction de diplômes de psychanalyse, dans le cadre de la formation des psychologues cliniciens a introduit dans le public l’idée que le lieu privilégié de l’enseignement de la psychanalyse et donc l’étape obligée de la formation des futurs psychanalystes passait par l’université. Insidieusement, les conditions de la mise en place d’un statut du psychothérapeute, dont la formation initiale serait garantie par l’université, à charge pour chacun de la compléter par la psychothérapie de son choix, se font jour [1].
 
Un lieu d’écoute sans équivalent
 
 
Entre transfert et résistance, le cadre de la cure permet que se déploie une écoute singulière, affinée par les années que chaque analyste a passées sur le divan.
La difficile position du psychanalyste est à la mesure des forces de résistance que toute mise en œuvre de l’inconscient suscite : du côté de l’analysant parce qu’il ne peut être débarrassé de son malaise que s’il a été amené à prendre conscience de son désir, ce qui ne va pas chez lui sans angoisse; du côté de l’analyste parce que chaque cure mobilise chez lui les affects les plus divers. Préserver ou favoriser sa capacité d’écoute requiert de sa part une disponibilité qui sera d’autant plus grande qu’elle aura été soutenue par un doute systématique. Être capable d’entendre ce qui vient (Einfallen) c’est être prêt à la surprise de ce qui n’a jamais été entendu ni prévu, et par conséquent être prêt à remettre en question toute adhésion à une théorie ou à une doctrine. Rien ne peut garantir cette écoute mais, a contrario, on peut être sûr qu’un enseignement théorique donné dans le consensus (sans être confronté à une expérience et à une pratique), comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui, accentue les points de surdité plus qu’il ne favorise l’écoute.
De plus, quoi qu’il en ait, l’analyste défend toujours une certaine conception de la cure. Cette conception s’appuie sur un choix dont les racines sont plus ou moins conscientes, plus ou moins fantasmatiques, plus ou moins idéologiques. Les différentes écoles théoriques donnent voix à chacune de ces conceptions. L’analyse de l’analyste éclaire parfois ce choix, elle ne le supprime pas et l’éclairage est trop souvent insuffisant car cela touche à ce à quoi nous tenons le plus et qui a bien souvent nourri notre souhait même de devenir analyste ; or, s’il n’est pas analysé, le désir inconscient qui supporte ce souhait perturbe le travail analytique. Lorsque, en particulier, le désir d’aider, soigner, guérir, est au cœur du désir de devenir analyste, le risque est grand de voir « l’orgueil thérapeutique » contre lequel Freud mettait déjà en garde les psychanalystes, prendre le pas sur l’analyse elle-même.
J’ai été frappée ces dernières années par le manque d’attention porté aux premiers entretiens, dits préliminaires (préliminaires à la décision de poursuivre ou pas). Ces entretiens sont déterminants quant à la conception de la cure que chaque analyste défend et ils sont décisifs pour le patient; cependant cette conception est dans la plupart des cas ignorée ou tenue secrète. Entendre ce que masque et révèle à la fois une demande d’analyse implique de la laisser en suspens pour l’interroger; de plus, nous savons bien que toutes les demandes de suppression ou d’apaisement de la souffrance ne sont pas des demandes d’analyse : la plupart des gens veulent être débarrassés de leur symptôme dans l’ignorance de ce qui le cause ; dans une société qui tente de répondre à toutes les demandes, il est aisé de confondre demande de soin et demande d’analyse, surtout lorsque cette demande émane d’abord du social (dispensaires ou institutions diverses); y répondre sans tenir compte de la différence radicale entre les deux, c’est participer à une confusion où le public se perd.
Parce qu’elle est liée au Malaise dans la civilisation, la psychanalyse construit ses avancées à contre-courant du discours dominant; il lui est donc très difficile d’œuvrer lorsque les théories psychanalytiques, véhiculées à la fois par les médias et par nombre d’acteurs du social, se transforment en prescriptions destinées à assurer la bonne santé psychique ; dès que le discours dominant intègre le discours psychanalytique, et que l’esprit du temps s’infiltre dans leur pratique, les psychanalystes sont entraînés à leur insu dans un mouvement d’adaptation aux exigences de la société ; c’est souvent ainsi qu’ont fleuri nombre de psychothérapies à l’ombre de la psychanalyse.
Entre le thérapeute et l’analyste, il y a avant tout une différence de position : la position thérapeutique, qu’elle soit médicale ou psychologique, répond à une demande de soins, demande qui s’adresse à quelqu’un qui sait, expert ou clerc; celle de l’analyste, plus difficile à soutenir, requiert la suspension de ses connaissances pour être à l’écoute de la vérité du symptôme de l’analysant, seul détenteur de ce savoir sur lui-même qu’il ne sait pas savoir.
Si l’apprentissage et le savoir-faire analytiques ne peuvent être donnés par un enseignement traditionnel, c’est, à mon sens, parce que l’ensemble des connaissances souhaitables ne peut être circonscrit par avance ; c’est aussi parce que la diversité des formations initiales nourrit la théorie psychanalytique de tous leurs apports. La « formation appropriée [2] » que Freud appelait de ses vœux serait celle qui, s’appuyant sur les connaissances les plus variées, aurait désacralisé le savoir. Dans son art de la déliaison, l’analyste est plus proche du chercheur que du thérapeute. La formation professionnelle que dispense l’université ne remplace pas l’expérience d’une cure et ne devrait intervenir qu’en complément de celle qui s’acquiert, pour chacun, dans la rencontre de ses déterminismes inconscients – et dans un deuxième temps. La spécificité de la psychanalyse est étroitement liée au principe de la Laienanalyse; si, demain, tous les psychanalystes en passaient par un même enseignement, ils perdraient la chance de ce remaniement subjectif sans lequel il ne peut y avoir d’analyste. Le rétrécissement du champ des savoirs entraîne progressivement un rétrécissement de l’écoute.
 
Fin de la Laienanalyse
 
 
Entre Berlin et Budapest, l’histoire de la psychanalyse et plus encore celle de la formation des psychanalystes pourrait nous servir de boussole. La méconnaissance de cette histoire en voile trop souvent les enjeux [3]. Les années qui ont vu les plus grands bouleversements théoriques, une psychanalyse vive et inventive, sont aussi celles où l’apport de la Laienanalyse fut le plus important. Dans le rejet de l’analyse laïque, porté trop souvent par les psychanalystes eux-mêmes, pour des motifs divers mais qui coïncident en général avec un souci de respectabilité et de reconnaissance, passe sans doute la plus grande part des résistances à l’analyse elle-même. Aujourd’hui, en France, bien qu’un grand nombre de psychanalystes se disent attachés au principe de la Laienanalyse, force est de constater que celui-ci est, dans les faits, largement oublié.
De plus en plus, s’agissant des formations initiales, une certaine standardisation s’est opérée. Pendant longtemps, il y a eu une différence de statut entre non-médecins et médecins, surtout lorsque ces derniers avaient gardé une activité thérapeutique; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Un nouveau clivage s’opère entre, d’une part les médecins et les psychologues cliniciens et d’autre part ceux qui sont venus à l’analyse à partir d’études autres (anthropologie, philosophie, linguistique, etc.) lesquels, pour des raisons diverses, sont de moins en moins nombreux [4]. En outre, peu de psychiatres, et de médecins, choisissent désormais la psychanalyse; ce sont en majorité des psychologues cliniciens qui, à la suite de leurs études, prennent le titre de psychanalystes.
Mais surtout la pratique a changé : il est facile de constater que, seule, une petite minorité de praticiens travaille exclusivement comme psychanalyste. De plus en plus, surtout parmi ceux qui s’installent, la psychanalyse ne vient qu’en complément d’une autre activité, et parfois de façon marginale. Il y a une dizaine d’années, une enquête permettait de prendre la mesure du phénomène : la plus grande partie des analystes déclarait faire essentiellement des psychothérapies soit en tant que salarié à temps plein ou à temps partiel dans une institution, soit en tant que médecin, ces derniers délivraient à plusieurs de leurs patients des feuilles-maladie. Parmi eux, et bien que se disant analystes, certains n’avaient aucun analysant.
Confrontés aux nouvelles manifestations du malaise et aux nouvelles formes d’une demande qui s’adresse, sans discrimination, au monde « psy », certains psychanalystes ont cherché à adapter le cadre de la cure ; si les modifications du cadre sont légitimes lorsqu’on a affaire à certains patients, cela ne va pas sans inconvénient lorsqu’on oublie à quelles conditions se fait une analyse. Paradoxalement, faire entendre aujourd’hui une demande d’analyse devient pour certains une course d’obstacles.
La forte progression du nombre des analystes a ainsi masqué la régression du nombre des cures et ceux-ci sont pris dans une dynamique qui conduit à une réduction progressive de la spécificité de la demande d’analyse, de la cure et de l’écoute analytique.
 
Définir une politique pour la psychanalyse
 
 
La psychanalyse est à un nouveau tournant de son histoire : en prenant place dans tous les champs où s’exerce la demande sociale de soins, en donnant des réponses attendues, en subordonnant la formation des psychanalystes à celle de l’Université, elle s’est affaiblie. Son extension, les dérives de sa pratique, ont introduit un bouleversement auquel les psychanalystes eux-mêmes ne sont pas étrangers : au congrès de Nuremberg Ferenczi déclarait : « Le danger qui nous guette c’est que nous devenions à la mode et que le nombre de ceux qui se disent analystes sans l’être s’accroisse rapidement. »
Tant que les sociétés de psychanalystes avaient, seules, la responsabilité de l’habilitation de leurs membres, que des liens étroits de travail étaient maintenus entre analystes, celles-ci avaient la possibilité de remplir pleinement leur fonction ; qu’en est-il aujourd’hui, alors que les estimations les plus récentes font état d’un nombre croissant d’analystes n’ayant jamais fait partie d’une association ou d’un groupe clinique ? Certains souffrent de leur isolement, beaucoup s’en accommodent.
Les associations, ces dernières années, se sont surtout préoccupées d’affiner leurs modes d’habilitation. Entre déclaration, cursus et passe, elles mettent en œuvre des modalités plus ou moins sophistiquées. Ce faisant, elles ont privilégié la politique de leur association plus que celle de la psychanalyse. Quelques-unes d’entre elles ont cependant depuis peu pris la mesure de l’enjeu mais l’ambiguïté de leurs prises de position les conduit à un repli défensif qui laisse le champ libre à ce qui leur échappe : la plupart des analystes désormais se passent d’institution. Définir une politique pour la psychanalyse pourrait permettre de la situer dans le champ qui lui est propre : confrontée au rapport problématique que chacun entretient avec son désir, elle répond à une demande éthique : comment vivre avec l’autre, l’étranger en soi et l’étranger au dehors ? entre savoir et vérité, la psychanalyse, affaire de parole, de sujet et de désir, ne se confond pas avec une demande médico-sociale de soin. C’est aussi pour cela qu’une analyse ne peut avoir lieu que si elle est assumée par quelqu’un qui en décide ; dans la logique de la Laienanalyse, le paiement d’une cure vient permettre à un sujet de dire « Je [5] ».
* * *
Une cohérence interne va de la découverte de l’inconscient à la spécificité de la formation des psychanalystes : toucher aux fondements de cette formation, c’est transformer la psychanalyse elle-même. Faute d’une politique que toutes les sociétés psychanalytiques porteraient ensemble, insensiblement, la psychanalyse pourrait bien se mettre bientôt à ressembler au couteau de Lichtenberg, celui dont on avait changé le manche et qui avait perdu sa lame.
 
NOTES
 
[1] Il ne m’est pas possible d’analyser ici les textes des différentes propositions de loi du législateur ainsi que les différents projets des pouvoirs publics; il serait facile d’y voir leur souhait commun d’une « normalisation » de la psychothérapie (qui inclurait en tant que psychothérapie la psychanalyse), semblable à celle que connaissent la plupart des pays occidentaux. La réglementation administrative actuelle, peu connue des psychanalystes, va dans le même sens puisqu’elle favorise l’installation et l’embauche des psychologues, parmi ceux qui veulent exercer la psychanalyse. La désaffection des médecins et des psychiatres pour la psychanalyse accentue encore cette pente.
[2] Cf. le texte de Freud sur la formation psychanalytique : Die Frage der Laienanalyse, traduit en français sous le titre : « La question de l’analyse profane (ou laïque) ».
[3] Je renvoie ceux que cette question intéresserait à mon texte paru dans le n° 15 de la revue Che vuoi ?, sous l’intitulé : « Sésame, ouvre-toi… je veux sortir. »
[4] C’est notamment parce que les conditions d’exercice ont bien changé : actuellement, un psychanalyste non médecin, non psychologue, ne peut que très difficilement s’installer et vivre de son seul travail d’analyste, de par les conditions administratives et fiscales qui lui sont faites.
[5] La question du paiement de l’analyse est beaucoup trop complexe pour pouvoir être traitée ici; notons toutefois que, trop souvent occultées ou tues, les pratiques en ce domaine sont de plus en plus disparates et que les difficiles questions cliniques et théoriques qu’elles posent sont délaissées, en particulier par les jeunes analystes.
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