2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Le labyrinthe
[*]
Henry Bauchau
En arrivant Orion me tend la dictée de la veille : « On l’a recopiée. Tu
la refais ? »
Je reprends la dictée, je dicte lentement, je souligne un peu de la voix
les mots où il a fait des erreurs. Il s’efforce, il soupire en barrant des mots,
il transpire. Après dix minutes, il n’en peut plus, j’ai pitié de lui : « Arrêtons, tu es fatigué, on reprendra plus tard. » Il me tend sa feuille abondamment raturée puis comme une chose qu’il constate soudain :
« On a peur, … on a peur des volcans.
– Des volcans…
– Ceux qui sont dans ma tête. Qui crient : Que de fautes ! Que de fautes !
Qui gueulent : Pourquoi ? Et puis : Comment ? Et Pourquoiment et Commentquoi ! Et puis : nul, nul, on t’aura ! Et alors ça bouillonnise de partout. »
Il est en transpiration, ses yeux brillent, ses paupières clignent, il va
parler encore mais jusqu’où ? Est-ce que son corps tiendra ? Il est si agité.
Est-ce que le prix d’un effort continu ne sera pas trop grand, trop lourd ?
Avec toi qui n’en sais pas tellement sur la psychose. Faut-il poursuivre ?
Comme lui, je me réponds intérieurement : On ne sait pas. À ce moment,
je repense à son île. Oui, continuer par une autre voie, la peinture. La parole
est si difficile encore, si incertaine pour lui. Je risque :
« Si tu reprenais le dessin de l’île ?
– On l’a laissé hier à l’atelier.
–Allons le chercher ensemble. »
Il se recroqueville sur lui-même, il a peur. « Non, toi seule. »
Je me lève en vitesse et à travers le dédale des corridors, j’arrive à la
porte de l’atelier. Merde, elle est fermée ! Je reviens en hâte auprès d’Orion
toujours tapi sur sa chaise. Je mets devant lui une feuille et des crayons de
couleurs.
« La porte est fermée, je vais essayer de trouver la clé. Commence un
autre dessin en attendant. »
Les secrétaires n’ont pas la clé, je consulte l’emploi du temps, c’est le
jour où Mme Darles, la professeur d’art, ne vient pas. Sans doute a-t-elle
emporté la clé. Je reviens en hâte, comme je le craignais, Orion présente
déjà tous les symptômes d’une grande crise, ses yeux clignent, il bat des
bras, il va sauter bientôt, puis viendra le reste.
« Tu n’as pas mon dessin ? Ils l’ont caché. Ils l’ont volé !
– Mais non, personne n’a pu le prendre, la porte est fermée et Mme Darles
a emporté la clé. »
Je le fais s’asseoir :
« Nous sommes tranquilles ici dans notre petit bureau. Commence un
nouveau dessin.
– On ne sait pas quoi faire. Dans la tête on n’a rien. »
Il se lève à nouveau, repousse sa chaise qu’il fait tomber et se met à
sauter sur place en me regardant sans me voir. Je n’ai pas l’habitude, je suis
prise de panique, mais surtout je pense : quel début ! Dès le début une
grande crise que tout le monde connaîtra. Certains penseront sans doute :
quelle affaire elle en fait ! Mais ont-ils déjà fait face, seuls, à une crise
pareille chez un jeune de cet âge ? Ont-ils senti peser sur leur travail la
menace contenue dans la décision : nous faisons avec vous un essai d’un
trimestre.
Orion s’affole de plus en plus, moi aussi, c’est à ce moment que je me
rappelle l’intérêt qu’il a manifesté pour les images de labyrinthes, que je lui
ai montrées… Je crie presque : « Un labyrinthe, Orion, dessine un labyrinthe ! »
Ce mot semble l’atteindre de plein fouet. Il arrête de sauter, il me voit,
ce qui m’apaise. Je ramasse sa chaise, il s’assied devant la table, voit son
papier, ses crayons. Je n’ai plus peur, je répète :
« Fais un labyrinthe !
– Comment ?
– Comme tu les aimes. Toi, tu dessines les contours en noir et je t’aiderai à
mettre les couleurs où tu me diras. »
Il regarde le rectangle blanc du papier, le mot « labyrinthe » le travaille, le fascine. Il prend un gros crayon noir, écrit le mot « entrée » à
gauche, puis se met à tracer très vite des voies complexes qui vont vers le
centre ou d’un côté à l’autre de son dessin. Penché sur le papier, il est totalement absorbé par son travail et ne semble plus avoir conscience de ma
présence. Pourtant, relevant les yeux il me dit : « Tu mets du rouge, tout
autour, comme un cadre. Ne déborde pas sur mon dessin ! »
C’est un ordre, c’est lui le maître et je suis devenue son élève. Je prends
un gros crayon et en face de lui pour ne pas le gêner, je commence à faire
un cadre rouge. Je suis étonnée de la rapidité et de la sûreté de son dessin
pourtant très sinueux. Je vois naître sous mes yeux un vrai labyrinthe,
encore obscur pour moi mais au parcours clair et assuré pour lui.
À droite du labyrinthe il écrit : « SORTIE »
Je regarde l’heure, il a fait ce dessin en cinquante minutes. Je n’en
reviens pas :
« On peut aller de l’Entrée à la Sortie ?
– On doit encore placer les obstacles et l’autel.
– Les obstacles… ?
– Là où il y a deux ou plusieurs voies. La bonne et celles qui butent contre
un mur.
– Qui t’a appris ça ?
– Toi. »
Je suis stupéfaite : « Moi ? »
Il dessine toujours sans mot dire. Brusquement : « Tu me l’as appris
dans ma tête et l’autel aussi. »
Il me montre du doigt un carré resté blanc au centre du dessin : « L’autel est là ! »
Il le dessine en quelques traits. Il n’y a plus rien en lui du gamin
apeuré, étriqué que je vois chaque jour. Je découvre en lui la même force,
la même certitude que lorsqu’il soulevait des pupitres et les lançait en
direction de ses camarades. Est-ce qu’il va s’écrouler ensuite comme alors ?
Cela ne semble pas le cas. Il est calme, il me donne ses instructions :
« Tu mets les obstacles en rouge. Pas trop de rouge. L’autel en jaune et
blanc pour faire doré. On va faire le bon parcours en bleu et toi, tu feras les
faux en vert là où on te dira. Le bleu et le vert, ça va ensemble ?
– Oui, ça va. Tu sais que l’interruption a sonné, tu ne veux pas t’arrêter un
peu ?
– Non, Madame, aujourd’hui on travaille jusqu’à la fin. »
Je mets du rouge sur une tête de mort qui indique un obstacle. J’en
mets trop sans doute, il me lance un regard réprobateur et prenant mon
crayon me montre comment faire pour les suivants. Avec un crayon bleu il
souligne le chemin sacré, celui qui mène à la sortie, il est fort sinueux, il va
se tromper souvent.
Orion avance très vite et sans beaucoup de soin dans son tracé bleu, il
semble cependant ne jamais heurter ni sauter un mur. Il m’indique des chemins à faire en vert, ils aboutissent tous à des culs de sac, tandis que son
chemin vers la sortie se poursuit sans obstacle. Je ne pense pas qu’il pourra
si vite, et à travers tant de circonvolutions, aller sans erreur de l’Entrée à la
Sortie. C’est ce qu’il croit pourtant car quand il aboutit avec son crayon
bleu à l’endroit où il a écrit Sortie, un sourire rusé, puis émerveillé apparaît sur ses lèvres et il me dit des yeux : Tu vois !
J’admire sa confiance, sans y croire.
« Montre-moi le parcours du doigt, tu as mis ton bleu si vite. »
Il suit du doigt sa voie bleue qui sinue dans tout le rectangle, tourne
plusieurs fois autour de l’autel, va de l’avant, revient en arrière et finalement, d’un trait irrésistible, parvient à la sortie sans rencontrer d’obstacles
ni franchir aucune des séparations qu’il a dessinées.
J’ai contrôlé son travail sur ma montre, il a mis cinquante minutes
pour son premier tracé, environ une heure pour le reste.
« Magnifique, Orion, et tu as été si vite. »
Il est heureux :
« On voyait le chemin.
– Sur le papier ou dans ta tête ? »
Il semble perdre l’assurance, la certitude qui l’animait, il redevient le
garçon effrayé qu’il est le plus souvent. « On ne sait pas. » Puis : « Il est
l’heure, Madame. »
Il a congé l’après-midi, je demande :
« Tu veux ramener le labyrinthe chez toi ?
– Non, c’est pour ici.
– Il est beau. Est-ce que je peux le montrer aux médecins et à monsieur
Douai ? »
Il semble content de ma demande, il sourit mais répond seulement :
« On ne sait pas. »
Pendant qu’il enfile lentement un affreux blouson brun, je dis :
« Demain, il faudra mieux faire ton bleu. »
Il me toise un instant du regard : « Et toi, ton vert ! Le rouge est bien. »
Il s’en va, déjà de profil et pressé comme toujours. Pressé par quoi ?
Dans l’après-midi, j’obtiens un rendez-vous des médecins, malheureusement Robert Douai ne sera pas là. Avant de leur apporter le labyrinthe, je
le regarde à nouveau et suis étonnée de le voir beaucoup plus barbare, plus
sauvagement colorié que je ne l’avais vu quand j’y travaillais avec Orion.
Je le montre aux médecins et leur dis ma stupéfaction devant la rapidité
avec laquelle Orion l’a tracé, sans plan préalable, sans arrêt ni corrections.
« Est-ce qu’il va vraiment de l’entrée à la sortie sans erreur ? »,
demande le médecin-chef.
– Suivez mon doigt sur le tracé bleu. Jamais Orion ne s’est égaré et pourtant constamment il y avait des choix à faire car toutes les autres voies
aboutissent à un mur. Je ne puis m’expliquer cette rapidité, cette sûreté
soudaine, étant donné l’âge et les inhibitions d’Orion. »
Ils restent un moment à regarder le dessin. Le docteur Bruges dit :
« C’est extraordinaire en effet. C’est sans doute le corps de la mère, Orion
va vers la sortie, comme autrefois il est allé vers la naissance. »
Cette remarque ne me convainc pas. Je voudrais interroger le docteur
Bruges mais il a un autre rendez-vous et doit partir.
« Vous savez, dit le médecin-chef, je suis très frappé par ce dessin et sa
rapidité d’exécution. Bruges aussi, même s’il a voulu le masquer par sa tentative d’interprétation. Je ne peux rien vous en dire aujourd’hui, nous
devons rester tous les deux étonnés et même stupéfaits devant ce labyrinthe. » Il sourit, me tend la main. À moi de jouer.
Je m’efforce donc de rester étonnée, stupéfaite, à travers la répétition et
la banalité des jours. Se lever tôt, le petit-déjeuner en hâte, la route en voiture jusqu’à la station du RER ou à pied si Vasco a déjà dû partir. Le trajet
toujours debout jusqu’à La Défense, parfois une place assise jusqu’à Auber.
Les couloirs, les escaliers mécaniques, la sortie dans le tumulte et la cohue
à l’Opéra. La ville où de plus en plus les voitures empiètent sur la vie des
hommes. Les boulevards, la rue Drouot et le dôme blanc de Montmartre
qui console un peu. Il faut donc être consolée ? C’est ton sort, celui que tu
partages avec tous même si vous ne savez plus très bien ce que c’est que
partager. Trop serrés, trop pressés, chacun s’efforçant de préserver son petit
espace de liberté.
Orion se presse aussi pour arriver de sa banlieue, attraper l’autobus, le
métro et aboutir à l’hôpital de jour dans mon petit bureau. Si je vis ces trajets dans la fatigue du corps, la lassitude de l’esprit, lui les vit sans doute
dans la peur écrasante des autres, la crainte de se dénoncer en laissant voir
qu’il n’est pas conforme, pas comme les autres.
Le démon de Paris, Orion veut en parler ce matin tandis qu’il se libère
péniblement de son blouson qu’il boutonne – ou bétonne – toujours jusqu’en haut.
« On a reçu des rayons aujourd’hui… à l’arrêt de l’autobus. Il avait
cinq minutes de retard et le démon était déjà là, il profite de tout. Il voulait
me faire sauter devant tout le monde. Mais heureusement il était fatigué, il
n’avait pas trop de force, on sentait qu’il avait eu peur…
– Peur…
– Parce qu’il a été renversifié, coupé, roulotté par les chevaux de la nuit.
Des nuits, la Vierge de Paris envoie ses trois cents chevaux blancs. Alors ils
galopent dans les rues de Paris et ils chassent le démon. Il a peur d’eux, il
court, il court, ça m’amuse, oui, ça m’amuse ça… ! »
Il rit très fort : « Le démon tente de s’envoler mais ses ailes se prennent
dans les réverbères, se cognent contre les maisons. Il retombe et les trois
cents chevaux blancs le piétinent, le mordent et il est obligé de s’enfuir en
criant. Comme il crie, comme il crie dans ma tête ! On aime ça ! »
Je suis emportée dans son enthousiasme, trois cents chevaux blancs,
est-ce que je les vois ? Oui, je les vois et je suis heureuse, je les entends galoper, je vois le démon détaler en hurlant devant eux.
« Trois cents chevaux blancs dans les rues de Paris. Que c’est beau,
Orion ! Tu es capable de voir ce que les autres ne voient pas.
– On ne sait pas si on voit vraiment ou si c’est dans la tête.
– Le démon a peur, il s’enfuit en criant et tu aimes ça.
– On aime ça ! Mais papa, maman, les profs, ils ne croient pas au démon…
Moi, on sent son odeur, ses rayons, et il me fourgue son charabia dans la
bouche quand on doit parler. »
Puis soudain : « Et la dictée, quand est-ce qu’on la fait ?
– C’est toi qui veux la faire ou le démon “que de fautes” ? »
Il rit : « Moi, on veut dessiner. Pas les chevaux blancs, c’est trop difficile. Peut-être quand on sera grand. »
Je lui donne une feuille, il commence un nouveau labyrinthe, très différent, toujours avec la même et surprenante rapidité. Attendant le
moment où il me demandera peut-être d’intervenir, je me dis : trois cents
chevaux blancs qui poursuivent le démon de Paris, celui qui a vu cela, a
reçu un don, un rayon de douleur, un rayon de lumière. C’est peut-être un
artiste ? C’est peut-être sa voie, s’il en a une ?
[*]
Extrait d’un roman à paraître.