2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Les instituts de formation
des psychanalystes :
Berlin, Vienne, Budapest
Bernard Roland
Depuis la parution du livre de Fanny Colonomos,
On forme des psychanalystes, rapport original sur les dix ans de l’Institut de Berlin, 1920-1930
[1], le
fonctionnement de l’Institut psychanalytique de Berlin est connu tant sur
le versant de la formation des psychanalystes, l’institut, que sur celui de la
thérapeutique, la policlinique
[2].
On sait moins bien, tant l’Institut de Berlin a joué le rôle de phare et de
modèle, que des institutions similaires ont fonctionné à Vienne à partir de
1922 et à Budapest à partir de 1931, et peut-être dans d’autres lieux.
Pour Vienne où cette institution s’est appelée l’
Ambulatorium, nous disposons de recherches publiées dans
l’International Journal of Psychoanalysis
[3]
où sont cités les témoignages des analystes viennois de la première génération et également le rapport des dix années de fonctionnement de l’Ambulatorium rédigé par Hitschmann
[4]. Parmi ces témoignages, des textes de
Reich dont nous parlerons plus loin et le livre de Richard Sterba,
Réminiscences d’un psychanalyste viennois
[5].
Pour Budapest il existe également, à ma connaissance, quelques témoignages dans la revue Le Coq-Héron, mais surtout ce que l’on peut en lire
dans la correspondance Freud-Ferenczi.
On ne peut commencer, au sujet des instituts de formation des analystes et des consultations gratuites, sans faire référence au discours de
Freud à Budapest en 1918, lors du V
e congrès de psychanalyse
[6]. Il n’y avait
pas eu de congrès pendant la guerre, les esprits souhaitaient la construction et la nouveauté, la révolution bolchévique toute proche allait rattraper
ce V
e congrès par l’instauration en Hongrie, le 21 mars 1919, de la République hongroise des Conseils et la promotion de Ferenczi comme titulaire
de la première chaire de psychanalyse à l’université. C’est aux idées exprimées par Freud en 1918 que se référeront Simmel et Eitingon pour la création de l’Institut de Berlin en 1920 : augmenter le nombre des analystes, et
donc créer des lieux de formation dans un but de recherche et de faire
bénéficier un plus grand nombre de personnes d’un traitement psychanalytique. Ces idées, Freud les reprend également en 1930 dans sa préface au
rapport sur les dix ans de fonctionnement de l’Institut de Berlin : « [… ]
rendre accessible notre thérapie [… ], créer un lieu où l’analyse peut être
enseignée [… ] perfectionner notre connaissance
[7] [… ] ».
À Vienne, c’est un peu plus tard, en 1922, qu’un tel lieu a pu être créé,
non sans mal. Freud avait été pris dans l’euphorie du congrès de Budapest
par l’accueil enthousiaste qui lui était réservé, ce qui n’était pas le cas à
Vienne. Anton von Freund, un brasseur hongrois, mécène et compagnon
de route du mouvement analytique, avait offert des fonds pour la création
d’une maison d’édition et d’une policlinique psychanalytique à Budapest.
Ferenczi ayant été élu président de l’Association psychanalytique, Freud
envisageait de déplacer le centre de la psychanalyse de Vienne à Budapest :
« [… ] Non, Vienne n’a pas les qualités requises pour être un centre. L’affaire du département de psychanalyse est tout à fait douteuse et, au fond,
cela me plairait bien si elle ne se réalisait pas. Elle ne convient pas à Vienne,
un corbeau ne doit pas mettre de chemise blanche
[8] !… » Et : « Actuellement, la société est en quête d’un département psychanalytique dans un
bâtiment annexe de l’hôpital général. Cela m’importunerait beaucoup que
nous l’obtenions, car cela se ferait une fois de plus en mon nom ; or je n’ai
pas de temps à lui consacrer et il n’y a personne dans l’association à qui je
puisse en confier la direction
[9]. »
On le voit, l’enthousiasme de Freud pour ce projet n’était pas grand,
cela tenait à Vienne… et surtout au fait que Freud ne voyait pas qui pourrait en prendre la direction. Comme on le verra plus loin, il essaiera de faire
venir Ferenczi.
Les événements politiques en Hongrie mirent fin aux projets publics de
la psychanalyse. Pendant la République des Conseils, Ferenczi avait été sollicité par les étudiants en médecine qui voulaient former une association
psychanalytique d’étudiants, par le médecin-chef de la Caisse maladie des
ouvriers pour ouvrir un dispensaire psychanalytique, et aussi pour prendre
la responsabilité d’une clinique privée réquisitionnée : « La psychanalyse
est courtisée de toutes parts; j’ai quelque peine à décliner toutes les avances.
Hier, cependant, je n’ai pu échapper à l’invitation directe de me charger
d’un service hospitalier d’État [… ] la pratique privée sera totalement supprimée [… ] la
ψA
[10] va devoir se déplacer sur le matériel hospitalier
[11]. »
Malgré son enthousiasme dans cette période de reconnaissance officielle de la psychanalyse, Freud reste néanmoins prudent : « Ce que Toni
(Anton von Freund) pense de la situation actuelle de la
ψA chez vous
semble très sensé. De la retenue : nous ne sommes faits pour aucune espèce
d’existence officielle, nous avons besoin de notre indépendance tous azimuts. Peut-être sommes-nous aussi fondés à dire : que Dieu nous protège
de nos amis. Des ennemis, jusqu’à présent nous sommes venus à bout. Et
puis, il y aura un après, où nous devrons de nouveau trouver notre place.
Nous sommes et restons libres de toute tendance, sauf une : faire de la
recherche et aider
[12]. »
La République des Conseils avec Béla Kun dura cent trois jours. Lui
succéda « la terreur blanche », cléricale et antisémite, avec la prise de pouvoir du contre-amiral Miklos Horthy, en août 1919 et jusqu’en 1944.
Ferenczi se voit destitué de la chaire de psychanalyse, il est radié de
l’association des médecins, et il doit être discret pour échapper à la répression. Geza Roheim, conservateur de musée, est licencié; il sera le fondateur
de l’anthropologie psychanalytique. Sandor Rado et Jenö Harnick émigrent à Berlin, par crainte des représailles pour leur participation à la commune. Ils se joignent au groupe d’Abraham et seront présents à la création
de l’Institut de Berlin en 1920. Les analystes hongrois enseignant à la policlinique étaient Sandor Rado, Frantz Alexander, Jenö Harnick et plus ponctuellement Geza Roheim et Michael Balint
[13].
Mais l’Institut de Berlin n’est pas directement notre propos. Il semblait
important de souligner la participation des psychanalystes hongrois à un
travail qui était sur le point de se faire en Hongrie, où les conditions financières et les idées psychanalytiques étaient réunies. Les événements politiques amenèrent ces idées à se réaliser d’abord à Berlin en 1920, puis à
Vienne en 1922, et de nouveau en Hongrie en 1931 par la création de la
policlinique de Budapest. Les déplacements des psychanalystes nécessités
par les événements politiques firent circuler les idées psychanalytiques de
sensibilités différentes. Ils ont précédé des déplacements plus importants
vers la Grande-Bretagne et les États-Unis d’Amérique. L’arrivée de Hitler
et du national-socialisme au pouvoir en Allemagne en 1933 contraignirent
les associations psychanalytiques à modifier leurs projets.
L’ouverture de l’Ambulatorium de Vienne
Le contexte
L’ouverture de l’Ambulatorium de Vienne se fait donc en 1922. Une
lettre de félicitations est envoyée par Rado et Ferenczi, personnellement à
Freud, en remerciant les Viennois de leur avoir suggéré de faire la même
chose à Budapest. Par contre on ne trouve pas de trace, semble-t-il, de la
réalisation de ce projet dans la correspondance Freud-Ferenczi. On y
apprend, dans une lettre de Ferenczi
[14], que Rudolf von Urbantschitsch,
qui deviendra un analysant de Ferenczi, « avait reçu du feld-maréchal
archiduc autrichien Friedrich l’offre de faire de sa propriété de Weiburg à
Baden près de Vienne une maison de santé psychanalytique. Selon la version d’Urbantschitsch (douteuse), Freud était d’accord pour y déménager
en tant que directeur médical, mais renonça à cette intention après son opération du cancer; le projet de maison de santé capota
[15] ».
Ces premières années 1920 sont des années fécondes pour Freud sur le
plan de l’écriture
(Psychologie collective et analyse du moi, Au-delà du principe
de plaisir… ), difficiles sur le plan personnel (son cancer, la mort de sa fille
Sophie et de son petit-fils Heinele), difficiles aussi dans le mouvement psychanalytique avec l’éloignement de Rank et les remous créés par sa théorie du traumatisme de la naissance. On ne trouve mention dans sa
correspondance avec Ferenczi de la question d’une institution psychanalytique à Vienne qu’en 1924, à propos d’une question qu’il adresse à
Ferenczi concernant les projets de consultation psychanalytique d’Urbantschitsch
[16].
Dans ses lettres suivantes
[17], Ferenczi informe Freud de la proposition
qui lui a été faite par Bernfeld de prendre la direction de la policlinique de
Vienne : « Il [Bernfeld] m’a informé sans détour que le groupe viennois est
mécontent de Hitschmann comme directeur du dispensaire et il se propose
(au cas où je me déclarerais prêt à prendre la direction médicale de la policlinique de Vienne) de faire accepter cette idée par vous-même et par l’Association. »
Ferenczi envisage donc la possibilité de quitter Budapest, soit pour
Vienne, soit pour participer à la création d’une policlinique psychanalytique en Amérique et il sollicite l’avis de Freud.
Freud lui répond que son déménagement à Vienne au bénéfice de la
policlinique a son entière sympathie et son plus haut intérêt
[18] : « Si j’étais
tout-puissant, je vous déplacerais sans façon par un brutal ukase. Ce que
Bernfeld vous a dit sur Hitschmann est tout à fait pertinent, l’opposition
contre lui est générale, et il n’existe aucun espoir que l’institut arrive à
quelque chose sous sa direction. L’Association vous accepterait unanimement comme directeur de la policlinique, et une autre conséquence pourrait encore s’y rattacher. Je crois que si vous étiez ici, on vous choisirait à la
place de Rank pour être mon successeur, ce qui aurait deux grands avantages : vous êtes médecin et vous possédez une autorité personnelle et une
capacité d’enseignant dont il ne dispose pas. »
Freud parle du projet d’une Viennoise, madame Kraus, de construire
une maison pour la policlinique avec un logement pour le directeur. Il avait
mis Ferenczi en garde sur la difficulté de trouver un logement à Vienne,
ainsi que sur les difficultés de clientèle, et puis c’est Hitschmann qui s’occupait de ce projet, « à qui nous devons la donation
[19] », d’où un certain
embarras de Freud. Devant ces obstacles viennois, Ferenczi se centre sur
son projet américain : il « est pour moi une affaire purement financière ».
Quelques mois plus tard
[20], Freud l’informe que « madame Kraus qui
voulait faire construire le dispensaire, a déclaré par écrit qu’elle abandonnait
son intention, compte tenu de la situation matérielle généralement mauvaise… Ainsi mon dernier espoir qu’il sortira quelque chose de sérieux de la
ψΑ à Vienne. J’avais mis tous mes espoirs sur votre déménagement ici. »
Or, l’Ambulatorium fonctionnait depuis deux ans, avec un soutien
semble-t-il très mitigé de Freud, contrairement à ce qui est dit dans l’article
d’Elizabeth Ann Danto (voir note 3). En tout cas, dans cette correspondance où Freud et Ferenczi échangent avec beaucoup de liberté, à la fois
sur des questions personnelles et l’actualité du mouvement psychanalytique, ce n’est que deux ans après son ouverture qu’il est question de l’Ambulatorium, et avec l’intention d’en écarter le directeur, Hitschmann, qui
était semble-t-il un freudien fidèle.
Stimulé par l’exemple de la policlinique de Berlin, Eduard Hitschmann décida de créer un institut semblable à Vienne. L’Ambulatorium
[21]
ouvrit donc en 1922 dans le contexte d’après-guerre et de la nouvelle première république autrichienne ( 1918-1938).
À Vienne, les autorités municipales ont introduit des réformes fondamentales qui ont donné à la ville le nom de « Vienne Rouge », car Vienne
est devenue un laboratoire expérimental au niveau culturel et politique. La
création de l’Ambulatorium indique la participation des psychanalystes
viennois à ce mouvement des réformes qui portait sur l’urbanisme, l’éducation et la santé.
Dans ce contexte, les psychanalystes ont, suivant l’expression d’Anna
Freud, élargi le champ de la psychanalyse. Anna Freud travaillait comme
institutrice d’école élémentaire, ce qui amena une série de séminaires
publics sur les liens entre psychanalyse et éducation. Siegfried Bernfeld
avait créé en 1919 un jardin d’enfants fonctionnant à partir des idées psychanalytiques, et dirigé par Willi Hoffer, lequel publia des cours dans le
Zeitschrift für Psychoanalytische Pädagogik. Une crèche fut créée par Edith
Jackson et une autre pour « les plus pauvres des plus pauvres » par Anna
Freud et Dorothy Burlingham en 1936.
August Aichorn fut un acteur important dans ces réformes scolaires et
il s’intéressa au traitement psychanalytique des délinquants. Il publia Jeunesse à l’abandon en 1925, avec une préface très encourageante de Freud.
Les psychanalystes représentaient tout l’éventail politique de
« gauche », depuis les sociaux-démocrates jusqu’aux communistes. Les
plus jeunes, marqués par la révolution d’octobre 1917 en Russie et la montée du fascisme, formaient un groupe d’analystes politiquement actifs
[22].
Le travail à l’Ambulatorium
Les locaux, que Freud visita, étaient situés dans la section de l’hôpital
universitaire de Vienne au 18, Pelinkangasse.
Felix Deutsch qui travaillait dans le département de cardiologie, mit
au service de l’Ambulatorium des locaux correspondant à ses besoins, avec
des bureaux insonorisés et une salle de conférences au premier étage.
L’Ambulatorium était ouvert l’après-midi et deux soirs par semaine.
Malgré la motivation des analystes viennois, le fonctionnement fut
entravé par des problèmes incessants de localisation et d’autorisation qui
présageaient les luttes autour de la question de l’analyse laïque et de la
légitimité de la pratique analytique. Malgré les menaces périodiques de
fermeture, la clinique se développa et ouvrit un institut de formation, un
centre de guidance infantile et un département spécial pour le traitement
des psychoses. Bien que le projet initial marquait une séparation entre l’institut de formation et l’Ambulatorium, les deux organisations devinrent
pratiquement interdépendantes. Trois ans après la création de l’institut de
formation, l’Ambulatorium devint le lieu principal pour les cas de contrôle
des étudiants.
Richard Sterba fut le premier psychanalyste salarié de l’Ambulatorium. Hermine von Hugh-Hellmuth qui revenait de Berlin y travailla de
1922 à 1924, et Auguste Aichorn lui succéda au centre de guidance infantile. Helen Deutsch, qui participa au fonctionnement de l’Ambulatorium et
assurait la direction de l’institut de formation, avait passé un an à l’Institut
de Berlin.
L’Ambulatorium fonctionnait avec des fonds privés. Chaque analyste
pouvait participer en recevant un patient sur cinq, gratuitement. Ils pouvaient les recevoir soit chez eux, soit à l’Ambulatorium, ou donner à l’Ambulatorium l’argent correspondant à une cure.
Freud donna à l’Ambulatorium une grande partie des fonds offerts
pour son soixante-dixième anniversaire. Plus tard Reich demanda aux
patients non indigents un petit paiement mensuel.
Les psychanalystes se trouvaient en phase avec la situation du
moment : comme tous les médecins viennois, ils recevaient un certain
nombre de leurs patients gratuitement. Ceci était également vrai pour les
candidats psychanalystes. Chaque analyste en formation était obligé de
former gratuitement deux étudiants. Ce fut le cas de Richard Sterba, de
Bettelheim, de Marianne Kris, Edward Bribing, Willy Hoffer, Wilhelm
Reich…
Des statistiques annuelles en fonction de l’âge, du sexe de l’activité
professionnelle ou de la catégorie sociale furent tenues par Richard Sterba.
En moyenne l’Ambulatorium enregistra deux cents à deux cent cinquante
demandes chaque année.
Wilhelm Reich
Un aspect dynamique de l’Ambulatorium fut le travail de Wilhelm
Reich. Il y fait référence à plusieurs reprises dans son livre
La fonction de
l’orgasme
[23]. Reich fut le premier assistant d’Hitschmann à l’Ambulatorium
pendant huit ans, puis médecin-chef du dispensaire psychanalytique. Il
avait animé un séminaire de sexologie créé par les étudiants en médecine
de 1919 à 1922, il dirigea ensuite, à partir de 1924 jusqu’en 1930, le sémi-naire technique, après Hitschmann et Nunberg. Ce séminaire dit de technique psychanalytique eut l’approbation enthousiaste de Freud
[24]. Il était
essentiellement formé de jeunes analystes et avait pour objectif de « perfectionner la technique par l’étude systématique de chaque cas
[25] ».
Reich confirme le succès de l’Ambulatorium, il y avait affluence à la
clinique, mais il en tire la conclusion que la psychanalyse n’est pas une thérapeutique applicable sur une large échelle
[26]. Il va déployer une activité
intense pour répondre aux problèmes psychiques de la classe laborieuse,
notamment l’avortement qui fait de nombreuses victimes. Il multiplie les
« consultations d’hygiène sexuelle » dans la « banlieue rouge », il fait ces
consultations assisté par quatre psychanalystes, trois gynécologues et un
avocat. Il commence également une série de conférences pour les ouvriers
des usines de Vienne
[27].
Freud, qui soutenait l’activité de Reich, s’en éloigne devant sa critique
radicale de la famille et de la société. De son côté, Reich critique la notion
de pulsion de mort. Reich est exclu du parti communiste en 1933 et de l’Association psychanalytique internationale en 1934.
On peut penser que la distance de Freud dans son rapport à l’Ambulatorium a aussi une source dans ses propres relations aux responsables de
l’Ambulatorium, Hitschmann et Reich. De fait, dans le mouvement psychanalytique, le discrédit jeté sur Reich a annulé son questionnement sur
la notion d’énergie, la place du corps dans l’analyse, la technique psychanalytique et ses rapports à la théorie, la question de la guérison et le rapport de la psychanalyse au politique.
Néanmoins l’Ambulatorium, comme le retracent les témoignages rassemblés par Élisabeth Ann Danto
[28], semble avoir été un véritable lieu de
la transmission de la psychanalyse, occulté par le succès et la renommée de
l’Institut de Berlin pour les raisons suggérées plus haut (contexte viennois
d’innovations et de résistances à la fois, positions de Freud sur différents
plans, personnel, santé, théorique…, absence de mécénat à la différence de
Berlin ou de Budapest).
Une autre raison pourrait être que l’Association internationale de psychanalyse a fait de Berlin la référence pour la formation des psychanalystes, référence innovante, mais en même temps inspirée par le modèle
hiérarchique de l’université allemande, qui a fait qualifier par certains le
modèle berlinois de « teuton ».
La « turbulence » de Reich qui se fit exclure de l’association viennoise,
comme celle du Ferenczi des années 1930, dans un autre style, ont sans
aucun doute contribué à estomper les expériences viennoise et hongroise,
moins conformes à des standards élaborés par la communauté psychanalytique.
Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, les analystes viennois qui
se trouvaient à Berlin ainsi que certains analystes allemands et des élèves
de l’Institut de Berlin
[29] retournèrent à Vienne et stimulèrent les activités de
la Société psychanalytique et de l’Institut. On peut citer pour les Viennois,
Siegfried Bernfeld, René Spitz, Theodor Reik, et aussi Hans et Jeanne
Lampl de Groot, Annie Reich, Steffi et Berta Bornstein, Paul Kramer, Anna
Maenchen… Otto Fenichel créa un centre de formation analytique à
Prague qui stimula la société psychanalytique viennoise, Prague étant plus
proche que Berlin.
Ces années 1930-1936 marquent pour la société psychanalytique viennoise des échanges importants avec Prague, Budapest et potentiellement
Rome (les
Vierländertagungen, convention des quatre pays
[30]). Cette activité
amena la Société et l’Institut à s’installer dans de nouveaux locaux, au
7, Berggasse, pas très loin de chez Freud. C’est son fils Ernst, architecte, qui
en fit l’aménagement. Ce nouveau siège était confortable et adapté, et fut
inauguré le 6 mai 1936 aux alentours du quatre-vingtième anniversaire de
Freud. Thomas Mann y fit une intervention : « Freud und die Zukunft
[31] »
(Freud et l’avenir).
Puis ce fut le départ de la plupart des analystes viennois en 1938.
Dans le fil de cette question des instituts de psychanalyse, et avant
d’aborder la policlinique de Budapest, citons sans avoir plus de renseignements à ce sujet, « l’Institut psychanalytique de Francfort de la communauté ouvrière psychanalytique de l’Allemagne du Sud-Est
[32] » créée en
1926, après son analyse avec Freud en 1919, par Karl Landauer, avec Clara
Happel, Erich Fromm, Frieda Fromm-Reichmann, Heinrich Meng et
d’autres
[33].
Dans cette période à Budapest, l’activité des psychanalystes a désinvesti le social trop conflictuel et dangereux pour se tourner vers les problèmes cliniques autour de Ferenczi : « En Hongrie, la réaction
antirévolutionnaire et catholique est au sommet de sa puissance et
empêche toute espèce d’activité officielle, partout où c’est possible. Ainsi
par exemple, les autorités tardent à accorder la licence d’ouverture de la
policlinique psychanalytique. Par respect pour la vérité, je dois cependant
ajouter que la faute de ce retard incombe moins aux autorités qu’aux
experts de ces autorités, hostiles à l’analyse, à savoir les professeurs d’université. Probablement devrons-nous retirer provisoirement notre requête.
Mais cela n’empêche pas l’institut de formation de mener une activité
féconde. Ces derniers temps quelque quatre analystes solidement formés
ont été promus membres. Cinq autres seront formés d’ici peu. Un sémi-naire technique traite des questions pratiques de l’analyse… Deux dispensaires pour enfants apportent aux parents et aux enfants une aide par des
conseils et parfois par un traitement psychanalytique
[34]. »
Vilma Kovács, la mère d’Alice Balint, analysante de Ferenczi, devient
responsable du comité de formation en 1925. Dans sa maison sur la colline
de Buda, s’ouvrit une policlinique pour adultes dont Michael Balint assurera la direction après la mort de Ferenczi en 1933. Ce dernier écrivait à
Freud en 1931 : « C’est seulement avec l’ouverture de la policlinique qu’enfin notre institut de formation devient vraiment un établissement d’enseignement. Chez nous non plus, bien sûr, cela ne va pas sans susceptibilité
ni blessures d’amour-propre… N’est-il pas étrange que ce soit toujours
seulement une protection privée, qui puisse conduire une juste cause à la
victoire ? Toutes les instances médicales consultées se sont montrées grossières et rejetantes. Les autorités devaient, dans une certaine mesure, se
montrer accommodantes envers les professeurs, et voilà comment cela
s’exprime dans le texte de l’autorisation : “La psychanalyse n’étant pas une
science autonome mais une partie de la psychologie et de la neuropathologie générales, l’Association doit exprimer ce fait dans l’intitulé de la policlinique en l’appelant simplement Établissement de consultation pour
malades neurologiques et malades souffrant de troubles de l’humeur où,
entre autres, on pratique également la psychanalyse.” Le nom de la policlinique sera donc quelque chose comme : Consultation de l’Association hongroise de psychanalyse pour malades neurologiques et malades souffrant
de troubles de l’humeur
[35]. »
L’année précédente, Margit Dubowitz avait ouvert une clinique pour
enfants : « L’association, mi-officielle, en partie subventionnée par le gouvernement, “Ligue pour la protection de l’enfance” m’a invité à organiser
dans son cadre un centre de conseil psychanalytique pour enfants et
parents. Le point noir de cette invitation, c’est que les adlériens sont également autorisés à y établir une consultation. J’ai néanmoins accepté et j’ai
confié la direction de cette consultation au D
r Margit Dubowitz
[36]. » Cette
association fut rapidement dissoute, mais en 1931 Ferenczi parle d’une
grande activité de l’association, les analystes non médecins, hommes et
femmes s’occupant essentiellement d’analyse d’enfants
[37]. « Les difficultés
financières sont importantes et la policlinique s’installe 12, rue Mészàros
dans la maison de Vilma Kovács. L’association a invité le D
r Ferenczi à
prendre la direction de la policlinique. C’est le D
r Balint qui est devenu son
adjoint. En plus d’eux, exercent à la policlinique les D
r Hermann, D
r Hollos, D
r Pfeifer, et le D
r Révész. Le D
r Almás y travaille comme assistant; il
consacre la majeure partie de son activité à l’institut
[38]. »
Ferenczi écrira à Freud en 1932 : « La policlinique est florissante, nous
sommes positivement surchargés et nous nous efforçons de maîtriser les
difficultés qui en découlent
[39]. »
Dans un article intitulé « Rue Mészàros n° 12
[40] », Menyèrt Farkasházy
évoque ce lieu et le départ de son expérience analytique, ainsi que sa rencontre avec Ferenczi : « C’est au quatrième étage de la maison que se trouvaient le cabinet et l’appartement de Michael Balint et de sa femme [… ] Au
bout de quelques années d’analyse (avec Alice Balint), vint le moment de
recevoir une formation théorique. Une salle était réservée pour le séminaire
psychanalytique et les conférences au rez-de-chaussée de la maison de la
rue Mészàros [… ] Autour de la longue table recouverte de vert, de la
grande salle, étaient assis les conférenciers, les directeurs de séminaire et
les élèves. Quelques noms : Imre Hermann, Michael Balint, Sigmund Pfeiffer, Ladislas Révész, Robert Bak, Gésa Dukesz, madame Robert Feszeghy,
Edit Gyomroi, Lili Hadju. L’ethnologue Géza Roheim venait également
donner des conférences [… ] Les vendredis, c’étaient les séminaires de technique psychanalytique de Vilma Kovács. Vilma Kovács était l’épouse de
Frédéric Kovács et la mère d’Alice Balint; elle n’était pas seulement une
formatrice et une enseignante, mais aussi une mécène généreuse du dispensaire psychanalytique fondé également au rez-de-chaussée de la maison de la rue Mészàros. Des traitements gratuits y étaient dispensés à ceux
qui en avaient besoin. Tous les membres de l’association avaient proposé
de donner une heure de travail dans ce noble but [… ] Après la mort de
Ferenczi ( 1933), c’est Istvàn Hollos, le doyen des psychiatres, qui devint le
président de l’association. Puis le choix tomba sur André Almassy. À
l’époque, nous n’avions le droit de travailler que sous surveillance policière. À chaque conférence un détective de la police d’État venait s’installer parmi nous, qui exigeait également qu’on lui fournisse la liste des
personnes présentes. »
En 1938, les Balint émigrèrent en Grande-Bretagne, plusieurs des
membres juifs de l’association furent assassinés par des groupes fascistes,
les Croix fléchées.
Après avoir traversé la période d’occupation nazie et la déportation
des juifs de Budapest, l’association continua une activité de transmission
semi-clandestine, sous l’impulsion notamment d’Imre Hermann, dans la
période « d’occupation-libératoire » de l’Union soviétique.
La connaissance historique de ces institutions de la psychanalyse
pourrait répondre à un simple besoin de connaissances des événements,
mais notre connaissance de l’histoire est toujours, me semble-t-il, d’emblée
un enseignement pour l’avenir.
Le fonctionnement des instituts de psychanalyse ne constitue pas une
curiosité anecdotique pour les psychanalystes d’aujourd’hui, il met l’accent sur des possibles et des impossibles, des expériences dont tous les
enseignements n’ont pas été tirés.
Le contexte politique des années 1920-1939, puis la période de la
Deuxième Guerre mondiale a bousculé le mouvement psychanalytique et
l’a entraîné dans une instabilité géographique fructueuse et créatrice en
même temps que dramatique.
La nécessité de former des psychanalystes, l’enthousiasme suscité par
l’œuvre freudienne et la personne de Freud ont posé les bases de référence
pour la formation des psychanalystes. La circulation, souvent obligée, des
psychanalystes, a permis d’éviter la constitution de blocs analytiques géographiques, même si des crispations ont eu lieu autour de certaines personnalités et de leur théorie. Ce fut le cas pour Reich et pour Ferenczi entre
autres, mais au-delà des conflits suscités sur le moment, leur contribution
à la question de la formation des analystes est loin d’être négligeable.
L’Institut de Berlin, qui fut le premier à mettre à l’œuvre les idées du
congrès de Budapest de 1918, fut aussi le lieu à partir duquel s’élabora la
standardisation de la formation que critiqueront Balint, Bernfeld… puis
Lacan. Comme le reconnaissait Eitingon, c’est une organisation « à la prussienne » et comme le souligne Annie Tardits, il s’agit d’une réglementation
destinée « à définir une profession par la formation qui y donne accès plus
que par l’objet de sa pratique
[41] ». Nous sommes avec cette question de la
réglementation de la psychanalyse dans des problèmes très actuels qui
concernent une professionnalisation que certains souhaitent sur le modèle
habituel de l’acquisition d’un savoir et d’un savoir-faire.
Je pense que le travail de l’Institut de Berlin ne peut être réduit à cela
même si c’est dans cette voie qu’il a engagé le mouvement psychanalytique
international. C’est pour cette raison qu’il m’a semblé intéressant de rappeler l’existence d’autres lieux, certes pris dans cette mouvance d’un calibrage de la formation, mais d’en souligner en même temps, comme ça a dû
exister à Berlin aussi, les effets de transfert, la fureur analytique des analysants et des analystes que les difficultés géographiques ou autres n’arrêtaient pas, la mise en œuvre de la position du psychanalyste, le
bouillonnement des idées et enfin le savoir théorique élaboré au fur et à
mesure dans le fil du travail analytique.
Un autre point à noter est la particularité des instituts cités, de réunir
dans un même lieu la formation psychanalytique et une consultation psychanalytique accessible à tous. L’existence d’un tel lieu, soutenu par le
désir des psychanalystes, pose la question de l’institution d’une tout autre
façon que celle que nous connaissons en France depuis plusieurs années.
La psychanalyse largement reconnue et ayant pénétré notre vocabulaire et
notre culture a largement étayé la psychiatrie des cinquante dernières
années, parfois la pédagogie, essentiellement la pédagogie spécialisée. Des
analystes travaillent dans des institutions où la psychanalyse occupe le
plus souvent la place d’une possibilité de soin parmi d’autres, ce qui la met
en dépendance d’un discours médical ou administratif prévalent. Parfois la
présence de psychanalystes a permis la possibilité d’un autre fonctionnement plus centré sur le désir et la dynamique du sujet, par exemple la
consultation de Dolto à Trousseau, l’expérience de Jenny Aubry aux
enfants malades et d’autres consultations publiques de la psychanalyse.
La création des centres médico-psychopédagogiques à partir du projet
analytique du centre psychopédagogique du lycée Claude-Bernard, la psychiatrie de secteur avec ses centres médico-psychologiques ont permis également à des psychanalystes de soutenir leur position.
Actuellement l’évolution des modèles cognitivistes, les enjeux pharmaceutiques et gestionnaires tentent de discréditer la psychanalyse en la
reléguant au rang des accessoires démodés… et non scientifiques.
La position des psychanalystes dans les institutions en subit le contre-coup et les projets de travail insistent sur les évaluations de toutes sortes,
tentant ainsi d’annuler l’horreur d’un sujet de l’inconscient.
On se prend à se rappeler les paroles de Freud à Ferenczi : « Nous ne
sommes faits pour aucune espèce d’existence officielle, nous avons besoin
de notre indépendance tous azimuts
[42] », et celles de Ferenczi au sujet de la
création des instituts grâce à des fonds privés
[43], à regretter un fonctionnement trop dépendant de l’État et à rêver de lieux comme ceux évoqués plus
haut, ni idéaux ni imaginaires, mais créations bien réelles.
Les écoles de psychanalyse sont sans doute actuellement ces lieux
vivants de la transmission, particulièrement avec l’expérience de la passe.
[1]
Fanny Colonomos,
On forme des psychanalystes, Paris, Denoël, 1985.
[2]
Clinique dans la cité et non clinique polyvalente (polyclinique).
[3]
Elizabeth Ann Danto, « The ambulatorium : Freud’s free clinic in Vienna »,
International journal of
Psychoanalysis, ( 1988) 79 287.
[4]
Article cité note 2, bibliographie, Hitschmann Eduard – ( 1926) Report
Int.
J. Psychoanal., 7,137-138 ; – ( 1932) « A ten year’s report of the Vienna Psychoanalytic »,
Clinic. Int. J. Psychoanal., 13,
p. 245-255.
[5]
Richard Sterba,
Réminiscences d’un psychanalyste viennois, Toulouse, Privat, 1986.
[6]
S. Freud, « Les nouvelles voies de la thérapeutique psychanalytique », dans
La technique psychanalytique, Paris, PUF, p. 131.
[7]
F. Colonomos,
On forme des psychanalystes, op. cit., p. 41.
[8]
Freud-Ferenczi,
Correspondance, Paris, Calmann-Lévy, 2000, lettre du 31 octobre 1920.
[9]
Freud-Abraham,
Correspondance, 7 avril 1920.
[10]
Ainsi noté dans la
correspondance.
[11]
Freud- Ferenczi,
Correspondance, op. cit., 13 avril 1919.
[12]
Ibid., 20 avril 1919.
[13]
Voir le rapport sur les dix ans de fonctionnement de l’Institut de Berlin, dans F. Colonomos,
op.
cit., note 1.
[14]
Freud-Ferenczi,
Correspondance, op. cit., 21 août 1923.
[15]
Ibid., lettre du 21 août 1923, note 3.
[16]
Ibid., lettre du 13 mai 1924.
[17]
Ibid., lettres du 14 mai 1924, et du 25 mai 1924.
[18]
Ibid., lettre du 28 mai 1924.
[19]
Ibid., lettre du 4 juin 1924.
[20]
Ibid., lettre du 12 octobre 1924.
[21]
Du latin
ambulare, déambuler. Nous pourrions faire équivaloir : soins ambulatoires, dispensaire,
hôpital de jour…
[22]
Le livre de Richard Sterba,
ibid., note 4, présente cette histoire et ses protagonistes, pour certains
très peu connus, d’une manière très vivante, et aussi Wilhem Reich, P
assion de jeunesse, Paris,
L’Arche, 1990.
[23]
W. Reich,
La fonction de l’orgasme, Paris, L’Arche, 1997.
[25]
La vivacité clinique de Reich est soulignée par Sterba dans son livre cité, note 5.
[26]
W. Reich,
op. cit., p. 65.
[27]
J.-M. Palmier,
Wilhem Reich, Payot 10-18,1969.
[28]
Elizabeth Ann Danto, « The ambulatorium : Freud’s free clinic in Vienna », New York,
International Journal of Psychoanalysis, ( 1998) 79,287.
[29]
Richard Sterba,
op. cit., p. 80.
[32]
Freud-Ferenczi,
Correspondance,
op. cit., lettre du 26 avril 1924.
[33]
Cf. N. Fresco, M. Leibovici, « Une vie à l’œuvre », dans A.-L. Stern,
Le savoir-déporté, Paris, Le
Seuil, 2004, p. 13, notes 7 et 8.
[34]
Freud-Ferenczi,
op. cit., lettre du 30 novembre 1930.
[35]
Ibid., lettre du 15 février 1930.
[36]
Ibid., lettre du 15 février 1930.
[37]
Ibid., lettre à Eitingon du 31 mai 1931.
[38]
Ibid., lettre à Eitingon du 31 mai 1931, note 1.
[39]
Ibid., lettre du 21 janvier 1932.
[40]
« L’École de Budapest »,
Le Coq-Héron n° 85, Toulouse, érès, 1982.
[41]
Annie Tardits,
Les formations du psychanalyste, Toulouse, érès, 2000, p. 47.
[42]
Voir la note 12.