2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
Gros yeux, grosse voix
Père jouisseur, père législateur
Michel Grangeon
Je commencerai par le cas le plus simple, qui
a chance d’être le plus clair, celui des ocelles
qui, en effet, ressemblent à des yeux, mais qui,
selon moi, n’intimident pas à cause de cette
ressemblance. Il s’en faudrait peu que je n’affirme qu’au contraire les yeux intimident
parce qu’ils ressemblent aux ocelles. L’important est ici la forme circulaire, fixe et brillante,
instrument typique de fascination. »
Roger Caillois, Méduse et Cie, Paris, Gallimard, 1960, p. 118.
S’en faudrait-il d’une grosse voix, qui à la distanciation qu’implique le
champ du regard, ajouterait cet intime plongement dans le domaine de la
musique ?
Lacan nous invite fermement à séparer le surmoi de la morale : « Il est
possible que le surmoi serve d’appui à la conscience morale, mais chacun
sait bien qu’il n’a rien à faire avec elle en ce qui concerne ses exigences les
plus obligatoires
[1]. »
Pourtant, selon Alain Didier-Weill
[2] l’appui de l’éthique sur l’
Über-Ich
demeure incontournable et si ni Freud ni Lacan n’ont explicité de façon
définitive le concept de surmoi, c’est qu’ils n’ont à ses dires, ni l’un ni
l’autre pris la mesure du nouage, au sein de cette instance psychique, de la
voix et du regard. Le surmoi a en effet le privilège d’incarner un œil qui
entend en devinant les pensées et qui parle en désupposant le sujet. Après
le moment de ce regard tout-puissant et après les gros yeux de la censure,
la voix seule véhicule la question de la persistance du sujet à soutenir son
désir, champ de l’éthique, s’il en est.
En Provence, la cueillette du « rouge » ou Lactaire délicieux, est en
automne une véritable institution. C’est à mon père que je dois l’initiation
à la façon de s’y prendre pour remplir son panier. Comme ce champignon
pousse dans des bois de pin relativement escarpés et que d’autre part, il est
conseillé de se disperser afin d’accroître les chances d’en trouver, au bout
de quelque temps, l’on se perd immanquablement de vue. C’est alors la
voix qui prend le relais et fait office de sextant. Comme j’étais à cette
époque très souvent dans la lune et que je tardais de ce fait à répondre, l’interjection paternelle « Hé oh ! où es-tu ? » se faisait interpellatoire puis
comminatoire : « Réponds !
noum de diéu ! » Ce pacte de reconnaissance
dans les bois revêt dans mon histoire une haute valeur signifiante puisque
mon père acquit une notoriété locale à l’âge de dix-huit mois, lorsqu’il fut
enlevé à la lisière d’une forêt par quelque fou et que son père ne le retrouva
que quarante-huit heures plus tard. Au-delà de la localisation pratique
dans l’espace, la question du « Où es-tu ?» articule le repérage symbolique
entre générations : au « Tu es mon fils » fait écho un « Tu es mon père »
dans un message inversé. C’est la raison pour laquelle Lacan donnera à la
voix la forme topologique de la bouteille de Klein
[3] dans la mesure où cette
dernière, faite de deux bandes de Mœbius inverses cousues par leurs
bords, exige pour être parcourue, un rebroussement de sens : à la façon des
écrits boustrophédons qui se lisent de gauche à droite puis de droite à
gauche, la voix émise par la bouche se dirige vers l’autre puis fait retour
jusqu’à l’oreille. Avec sa doctrine de l’interpellation, Althusser
[4] fait grand
cas de ce mouvement de retour, dans le processus d’émergence du sujet
social : « Hé ! vous là-bas ! » rugit le policier. Le passant se retourne faisant
face à la loi. Commentant cette historiette, Judith Butler
[5] souligne qu’ici, la
loi est transgressée avant même qu’elle ait été accessible. L’interpellation
du policier n’est pas une contrainte : le passant pourrait faire la sourde
oreille et poursuivre son chemin ; si elle est contraignante, si elle provoque
ce retournement, c’est, nous dit-elle, parce qu’elle est porteuse d’une promesse. Cet appât est la reconnaissance même de l’identité du passant. Cette
scène du policier est tardive, une certaine aptitude à être contraint par l’interpellation lui préexiste assurément. Elle rend seulement explicite une
soumission fondatrice à la voix de la loi. En d’autres termes, soumission et
maîtrise de l’identité ont lieu simultanément : elles fondent le sujet. C’est
en vertu de l’assomption de la loi que se légitime véritablement en retour
l’assiette du sujet. Devenir sujet, c’est donc avoir été présumé coupable,
puis jugé, puis déclaré innocent.
Althusser insiste sur la nécessité de l’apprentissage du bien parler et
du bien savoir-faire pour que le sujet accède véritablement à sa reconnaissance en tant que tel. La subjectivité se doit de passer par les fourches caudines de l’assujettissement.
C’est par cette même interpellation : « Où es-tu ?», que dans la Genèse
3,9, Dieu pourtant omniscient, questionne Adam : « IHVH Elohîm crie au
glèbeux, il lui dit “Où es-tu ?” 3,10 Il dit : “J’ai entendu ta voix dans le jardin et j’ai frémi; oui, moi-même je suis nu et je me suis caché.” » De fait, le
scopique a précédé : 3,7 « Les yeux des deux se dessillent, ils savent qu’ils
sont nus. » Comme le souligne Alain Didier-Weill, ce n’est pas la question
de la cachette spéculaire d’Adam que Dieu interroge là, mais bien sa position éthique : « Où en es-tu avec ton désir ? », Che vuoi ? C’est le troisième
surmoi que distingue l’auteur en tant qu’il n’est plus prescriptif comme
l’étaient les deux premiers mais interrogatif : « Oseras-tu persister dans ton
refus d’obtempérer ? » Cette question suppose un lieu au sujet de l’inconscient, un lieu dont Dieu lui-même ne sait rien, un lieu opaque qui rejoint,
dirons-nous, cet Unerkannt dont parle Freud dans la Traumdeutung, point
où le savoir interprétatif rend les armes et pour lequel précisément, il use
d’une métaphore mycologique : le maelström d’un mycélium. À l’évidence
ce troisième surmoi se positionne au niveau de l’éthique et articule ce qu’il
y a d’obscène jouissance dans le surmoi avec le pacte de la loi : « Vas-tu
soutenir ta parole ? » On sait qu’Adam se débine en renvoyant la faute à
Ève qui elle-même se défausse sur le serpent et quelles résultantes malheureuses s’ensuivent : ashes to ashes, earth to earth…
Tel sujet, affecté d’un automatisme mental, parvient la plupart du
temps à prendre à l’égard des voix une distance suffisante qui les confine
dans un bruit de fond, qui les cerne dans une sorte de pomoerium, ce qui lui
permet de vaquer à ses occupations quotidiennes dans un musée au titre
de gardien. Ce modus vivendi reste pourtant fragile. Tout récemment, il me
dit être la proie d’une attaque de ces mêmes voix qui l’empêchent de dormir sans qu’il puisse trouver une explication à cette brusque recrudescence. Sur mon insistance, il se décide à me rapporter le petit incident qui
suit : tandis qu’il surveille l’accueil d’une exposition, il remarque sur le sol,
un billet de cinq euros probablement tombé de la poche d’un visiteur et
que le tambour de la porte monumentale du musée promène dans son
mouvement circulaire. Sans hésiter, il se baisse et ramasse la monnaie
qu’aucun touriste pressé de parfaire sa culture n’a aperçu. C’est alors
qu’une idée fulgurante le traverse qui présentifie le regard de l’Autre : ne
se donne-t-il pas à voir en cet instant et dans cette posture tel un Maure
voleur ? C’est en tout cas ce que lui renvoient l’instant d’après les voix qui
hurlent « Au voleur ! » Il n’a dès lors de cesse de se débarrasser de ce billet
maudit qui l’assujettit à ce stéréotype du barbare escamoteur ; il veut le
donner à son supérieur hiérarchique qui, en se moquant de lui, aggrave sa
terreur en lui conseillant benoîtement de le garder. Ce billet qui lui colle à
la peau ne fait pourtant pas partie de son corps, me dit-il textuellement,
dans une interrogation plaintive. Il en appelle alors aux objets trouvés du
musée : nouvelle fin de non-recevoir : les objets non spécifiables dans leur
singularité ne relèvent pas de leur mise en dépôt ! C’est finalement un collègue compatissant qui acceptera le petit fiduciaire anonyme de rien du
tout, à son grand soulagement, signal de la décrue de sa folie.
Le registre du visible n’est pas exempt du procès de retournement
caractéristique de la réaction à l’appel, mais ses conséquences différent :
« Se raviser », « Yréfléchir par deux fois », c’est cesser de faire face, baisser
la garde, et surtout perdre sa distance d’avec le monde, ce surplomb que
confère la vigilance de l’œil, pour revenir là d’où l’on vient, au risque d’être
médusé, soit d’être surpris en faute et pétrifié par la vision de l’organe
génital de la mère, œil énuclée maléfique qui, nous dit Jean Clair
[6] semble
nous fixer sans que nous puissions le voir, tel le regard de la mort. La figure
de Méduse qui équivoque entre l’horreur et la beauté, a une fonction apotropaïque : elle protège de ce mauvais œil qui nous regarde sans réciprocité
visible, au bord du tohu-bohu
[7].
Dans cet exemple, s’il y a intervention des voix, ce n’est que par après
cette sidération par le regard de l’autre, cette identification désubjectivante
à un « Tu n’es que ça » dont Alain Didier-Weill fait le premier surmoi. Un
tel surmoi archaïque que Solal Rabinovitch
[8] rapporte à juste titre, semble-t-il, à la toute-puissance de la mère, ne s’arrête pas au dévoilement du sexe
de l’infans. Il s’agit là de la mise en jeu du fantasme de l’omnipotence du
regard maternel que trahit bien l’amusante expression : « Je le connais
comme si je l’avais fait » : supposition totalitariste d’une possible transparence d’un assujet déplié dans sa psyché comme dans sa corporéité. Ce
regard omniscient dont la toute-puissance traque, dans une fascination
muette, le sujet au-delà de l’épaisseur de son enveloppe corporelle est celui
qui œuvre cliniquement dans la dépersonnalisation ou la bouffée délirante,
laissant ce dernier sans abri, sans asile et sans lieu.
Gros yeux, grosse voix : taisez-vous !
Combinant la voix et le regard, le second surmoi, la censure, impose le
silence. Dans la seconde partie d’Ivan le terrible, Eisenstein met en scène la
puissance cumulative de l’alliance de la voix et du regard de manière éclatante. Dans ce passage, les boyards recourent à l’Église aux fins d’attenter
au pouvoir unificateur du Tsar, dans la logique d’une suite croissante de
vilenies qui tissent la trame de cette ode à Staline, lequel pourtant ne la
trouva point à son goût. Reprenant le passage de Daniel ( 3,1 à 33) dans
lequel Dieu sauve miraculeusement Shadrkh, Meishakh et Abéd-Nego de la
fournaise où les a précipités Neboukhadrésar pour avoir refusé d’adorer
une idole en or, trois adolescents auréolés chantent d’une voix angélique
des paroles calomniatrices qui visent à rien de moins qu’à l’excommunication du Tsar, identifié pour les besoins de la cause au tyran Nabuchodonosor. Ivan, par deux fois, somme en vain son ami le Métropolite de se taire. Il
est subitement éclairé par la bouche d’un petit enfant qui lui dit la vérité sur
l’identité réelle du tyran, à savoir sa tante qui a empoisonné son épouse. Sa
colère libérée fait rage. D’une voix forte, il fait taire cette fois le prêtre renégat, puis retourne un regard sidérant auquel le mouvement de caméra nous
identifie, vers les trois angelots qui égrènent leur discours blasphématoire
les yeux levés aux nues. L’un après l’autre, leur regard alerté descend à la
rencontre de celui du Tsar qui les glace et leur cloue le bec.
Dans l’unique séance des Noms du Père du 20 novembre 1963, Lacan
nous donne deux indications essentielles relatives à la voix. La première,
c’est que « Je » ne parle qu’à prendre la voix d’un autre, celui qu’en l’occurrence on nommera père. « Je » ne se profère qu’au nom de…, expression
dans laquelle « au » est un locatif, un indicateur de lieu : « L’Autre est le
lieu où ça parle. D’où la question : qui au-delà de celui qui parle au lieu de
l’Autre et qui est le sujet, qui y a-t-il dont le sujet chaque fois qu’il parle
prend la voix ? Il est clair que si Freud, au centre de sa doctrine, met le
meurtre du père, c’est en raison de l’inévitabilité de cette question. » Pour
parler, il est nécessaire d’oublier que chaque mot que l’on prononce a été
d’abord emprunté à un autre à qui nous sommes redevables de cette usurpation. C’est le Nom-du-Père qui donne sa consistance à l’incomplétude
du savoir symbolique en l’Autre et du même coup, le point de départ du
sujet désirant. De ce point de silence de la voix de l’Autre, peut advenir la
voix du sujet désirant. Certaines figures de la psychose nous montrent les
effets du défaut de ce trou de mémoire, fondateur du sujet comme inidentifiable à aucun signifiant, non sans une certaine subversion ; effets de
faux-self et de moulin à paroles dans un verbiage mimétique insupportable
à celui qui entend, à qui est alors rappelé sa nature de corps en proie au langage, sa structure radicale. (Ce n’est point affirmer pour autant qu’il n’y a
pas de sujet dans la psychose.)
En second lieu, il fait du sacrifice du bélier à la place d’Isaac, sur ordre
d’Elohîm, celui de l’ancêtre animal du peuple juif. L’irruption de la voix
qui détourne la main d’Abraham « marque le tranchant entre la jouissance
de Dieu et ce qui d’une tradition le désigne comme désir ».
En-tête, 22,12 : « Il dit : “Ne lance pas ta main vers l’adolescent, ne lui
fais rien ! Oui, maintenant je sais que, toi, tu frémis d’Élohim ! Pour moi, tu
n’as pas épargné, ton fils, ton unique.” 22,13 Abraham porte les yeux et
voit, et voici un bélier, derrière, saisi au hallier. Abraham va et prend le
bélier. Il le monte en montée, au lieu de son fils. »
Ce coup de scalpel délivre du père désirant, le père de
Totem et tabou,
cette « histoire à dormir debout
[9] », cet ancêtre qui ne peut-être qu’un
orang-outang, en tout cas, une bête. Seule en effet l’animalité peut supporter ce mythe aphasique d’un phallus
[10] qui jouirait sans entraves, sans
pudeur et sans interdit.
Rappelons par ailleurs, que dans la séance du 26 mars 1969 du sémi-naire
D’un Autre à l’autre, Lacan rapporte la sphère, le tore, le cross-cap, la
bouteille de Klein, respectivement au sein, aux selles, au regard, et à la
voix
[11]. De fait, en peinture, en tout cas avec la perspective, le regard mobilise le plan projectif. Voix et regard partagent une difficulté à être appréhendés comme tels et le regard, plus encore que la voix : il est, nous est-il
dit dans
L’angoisse du 22 mai 1963, l’objet le plus élidé des objets
a. En cela,
ils se séparent des deux autres objets
a, reconnus par Lacan.
Ce trait commun ne doit cependant pas faire illusion et occulter la disparité de traitement de ces deux registres. Si le regard est mis au travail
dans nombre de séminaires, Lacan demeure peu disert sur la voix. Pourtant, cette voix est un apport indubitablement nouveau de sa part, car elle
est, comme d’ailleurs la musique, quasi absente du corpus freudien. En
d’autres termes, l’objet invocant est identifié, assorti de sa forme topologique, la bouteille de Klein, épinglé à l’Autre comme désir. Pourtant, les
rares développements qu’en fait Lacan concernent plus la jouissance que le
désir de l’Autre, en particulier dans le rapport S.M., à l’exception du sémi-naire
L’angoisse, où il valide la thèse de Théodor Reik
[12] qui identifie le
Schofar à la voix du père expirant sous les coups, et cette unique séance des
Noms du père, dont l’interruption a engagé Lacan au silence sur cette question.
Pour François Balmès
[13], le découpage du surmoi dénoue trop simplement l’équivoque de la voix du père dans le jeu de la loi entre jouissance
chargée de la pulsion de mort et désir de l’Autre. Cette ambiguïté de la
force invocante se trouve parfaitement illustrée par Bob Fosse, en 1972,
dans
Cabaret. Vers la fin du film, les projets tranquilles des deux héros masculins évoqués à la table d’une kermesse pastorale, se trouvent interrompus par la douce irruption du chant d’un éphèbe aryen. La magie
innocente de cette voix d’une grande pureté s’amplifie, entraînant l’une
après l’autre celles des hommes, des femmes, jeunes et vieux, tel le brin qui
vient lier la botte à la moisson. Ce faisant, l’unisson se métamorphose en
une puissante chorale aux accents belliqueux qui enflent puis confinent à
l’éructation. Cette bascule du beau à l’horrible laisse deviner que ce n’est
pas le vieil ouvrier réprobateur, resté seul assis muet et renfrogné, qui fera
pièce à la déferlante totalitaire ainsi magistralement annoncée. De cette
duplicité du surmoi, Lacan dans la séance du 26 mars 1969,
D’un Autre à
l’autre nous en donne l’approche avec l’image de la daphnie palémon qui,
pour se repérer dans le monde, se doit d’incorporer à l’occasion de ses
mues, un grain de sable dans son système vestibulo-cochléaire. Il suffit de
remplacer les petits cailloux par quelque limaille de fer pour mener où l’on
voudra l’animal par le bout de l’aimant, image du déraillement pervers de
la voix dont le XX
e nous a donné exemplairement la mesure de la dimension
monstrueuse, dans ses versions totalitaristes.
Il est à souligner que c’est la voix en tant qu’émission corporelle, son
accent, son timbre, émoi du corps en son entier, qui recèle un pouvoir d’envoûtement plus que la signification qu’elle véhicule : la pénible lecture de
Mein Kampf est à cet égard convaincante. Le regard de l’Autre est pour sa
part, comme cela a été dit, uniment mauvais. Cependant, sans vouloir
séparer le grain de l’ivraie, il demeure légitime de soutenir cette tripartition
du surmoi proposée par Alain Didier-Weill, selon la prévalence du sens
mobilisé. Ainsi le premier mode est dominé par le scopique, le troisième
mobilise le pacte et concerne donc au premier chef la voix, tandis que la
censure fait feu de tout bois et convoque l’un et l’autre de ces modes de
perception.
Philippe Julien
[14] expose clairement comment à partir de 1974, avec le
séminaire
Les non-dupes errent, Lacan introduit un autre imaginaire qui
n’est plus lié au miroir, c’est-à-dire à la structure paranoïaque du moi et
passe de deux à trois dimensions et se manifeste comme consistance de
trou avec l’introduction du nœud borroméen. Le tableau transcende la
représentation lorsqu’il parvient à désigner ce vide par ce qui n’est pas
représenté dans l’image, lorsqu’il fait communier le peintre et le spectateur
dans l’indication subtile de l’absence. La peinture désigne la voix comme
manque, à la manière de la lettre « e » dans
La disparition de Perec. L’œil
délavé du portrait de Jeanne Hébuterne, n’est pas réductible à un ocelle de
chouette, il est invite à s’aventurer dans cet abîme énigmatique. Le
dépouillement d’une nature morte de Morandi, indique aussi bien cette
fonction d’appel.
En 1862 et 1863, monsieur Ingres dans sa quatre-vingt-deuxième
année, au terme de sa carrière prestigieuse, à un moment où il n’avait plus
rien à perdre, fit scandale, bien qu’il ne fût jamais, et c’est peu dire, suspecté de vertus révolutionnaires. En 1991, Alain Jaubert consacra à l’objet
du délit, une émission « Palettes » sur la chaîne Arte. Le bain turc, maintenant au Louvre, était primitivement une commande du prince Napoléon et
qui avait forme rectangulaire. Toutes les femmes représentées entièrement
nues sont des personnages que le maître de Montauban avait connus à
divers titres et déjà peints, sur lesquels il se retourne une dernière fois, qu’il
s’agisse de bourgeoises très convenables, de modèles plus humbles, peut-être de maîtresses, ses deux épouses certainement, selon Alain Jaubert.
Seule, la figure centrale qui nous tourne le dos n’est pas identifiée, bien
qu’il s’agisse de la copie conforme de La baigneuse dite de Valpinçon de 1808.
Une figure reprise traits pour traits, vingt ans après, agrémentée de
quelques personnages secondaires, avec La petite baigneuse, intérieur de
harem, de 1828, également au Louvre.
Cette saturation de courbes lascives traitées dans des tonalités assourdies et baignant dans une lumière diffuse, décrit une série de mouvements
concentriques qui cernent le turban du personnage énigmatique sur lequel
converge toute la lumière et qui en masque partiellement la chevelure.
Détail important, trouvée trop inconvenante par la princesse Clotilde,
épouse de l’acquéreur, la peinture fut retournée à Ingres qui dut se
résoudre en dédommagement, à donner un autoportrait de jeunesse
auquel il était particulièrement attaché. Ingres transforma sa toile, qualifiée
par la cabale de « galette d’asticots », en lui donnant une forme ronde, ce
qui vient accuser la situation de voyeur de l’amateur qui peut ainsi s’imaginer dérober quelque scène intime en collant son œil à un judas.
C’est un connaisseur turc qui racheta Le bain turc, celui-là même qui
acquit également L’origine du monde, peint en 1866 par Courbet, que l’on
pouvait dévoiler en faisant coulisser un paysage de neige et qui venait dissimuler le caractère abyssal du sexe féminin. Lorsqu’il fut en possession de
cette peinture, c’est à André Masson que Lacan demanda de réaliser une
œuvre cache-sexe. Aujourd’hui au musée d’Orsay, L’origine du monde,
comme La Joconde, bénéficie d’une protection vitrée, contre toute iconoclastie du censeur potentiel.
En l’absence des commentaires de l’auteur, il est certes toujours hasar-deux de donner un sens à une production artistique. Cependant, au cœur
de cette ronde de toutes les femmes en place dans Le bain turc et qu’avait
approchées durant sa vie le peintre académique, il est possible de reconnaître le premier objet de désir, à savoir l’objet maternel (tous ces visages
ont tout de même un air de ressemblance, même si Alain Jaubert reconnaît
les modèles qui les ont inspirés), dont la pilosité aurait été déplacée du sexe
à la chevelure. Dans de nombreux nus, Ingres s’abstenait de représenter la
toison pubienne, dans la lignée de la tradition picturale. Le turban comme
objet a, vient pudiquement faire arrêt dans ce mouvement de maelström
qui va du trou de serrure à l’insondable de l’origine. Que cette toile ait été
accommodée en ses dimensions en trois temps (quadrangulaire, puis
réduite, puis agrandie pour rendre possible l’inscription de la circularité),
que la femme centrale ait été par trois fois répétée (en 1808,1828 et 1862),
qu’elle ait été troquée contre le portrait de l’auteur, conforte le sentiment
qu’elle participe du mouvement même du sujet Ingres en tant que tel.
Ce dernier, dans un semi-dévoilement de la vérité, laisse apparaître
son désir. L’autre, une femme d’importance s’en trouvant offusquée, n’en
veut pas. La réponse du peintre est empreinte de gravité, elle lui coûte.
Mais aussi bien, en sacrifiant symboliquement sa jeunesse aux pieds de la
dame, il lui fait un clin d’œil, en témoignant d’une époque révolue où il
devait certainement avoir plus de succès féminins. Malgré cette déconvenue, loin de renoncer, il remet sa toile au travail, en accentuant le caractère
spiralé. Il y a là, dans ce cheminement, comme l’écho du parcours des
fidèles dans le dédale de labyrinthes gravés sur le sol de nos cathédrales,
matérialisant l’existence de l’origine à son terme et à sa transcendance.
Mais Ingres n’est pas Courbet qui, lui, se donnait pour tâche de représenter « les choses réelles et existantes ». Pour l’époque, excepté les enfers,
L’origine du monde est bien la première peinture réaliste du sexe féminin
dans l’art. Le turban de la musicienne énigmatique, qui n’est somme toute
qu’un objet trivial, un tissu très proche d’un torchon de cuisine, marque un
reste de pudeur essentiel, qui vient comme un objet bouchon, occulter l’exhaustion par le regard. Qualifier le sexe de la femme de gouffre horrifique,
de tête de Méduse, ressort pourtant du pur imaginaire. Sur son marbre, le
légiste est capable de l’exhiber dans son entier, même s’il y aurait beaucoup
à dire sur les fantastiques divagations de l’histoire de la médecine sur cet
organe
[15]. C’est le rappel d’un temps antécédant la séparation qui apeure.
L’effroi retenu au dernier moment par cet objet a en forme de chiffon
prend plus radicalement sa source à la rencontre de la discontinuité de
l’existence singulière et de l’infinitude des générations. Le turban du Bain
turc est au lieu même du sujet du tableau, point d’antinomie entre le fini et
l’infini. Que l’on s’arrête avec Ingres à l’objet a en forme de serpillière ou
que plus moderne l’on pousse avec Courbet jusqu’à la toison, c’est semble-t-il tout comme. Pour toujours, l’antinomie réside dans cette infinie distance, imperceptible du sol, qui au plafond de la chapelle Sixtine, sépare le
doigt de Dieu de celui de sa créature.
Une autre entame serait de considérer que les plis du turban sont
rigoureusement identiques dans les trois déclinaisons que le peintre nous
a léguées, à quelques nuances près, des rayures fines et larges alternées de
l’étoffe. Celles-ci sont plus rouges sur le chef de la baigneuse de Valpinçon,
et plus jaunes chez celui de la petite baigneuse que chez la musicienne du
Bain turc. Comme l’a fort bien étudié Michel Pastoureau
[16], la rayure, bien
qu’elle puisse être créditée de quelques heures de noblesse dans l’héraldique ou dans le costume bourgeois, a eu régulièrement mauvaise presse :
vêture voyante du convict, du déporté, du malfrat, du saltimbanque ou
encore du dormeur dans sa literie, elle fait tache dans l’ordre établi, et
désigne généralement l’exclusion et la stigmatisation vis-à-vis de la bienséance sociale. La rayure renforce sa fonction d’accroche, dans la mesure
où l’œil peine à en fixer les contours, elle a tendance à s’animer, à vibrer et
faire tache dans le paysage.
Ainsi les rayures du turban accusent sa fonction de point de regard
dans le tableau. En contrepoint, l’instrument à cordes est en grande partie
masqué par le dos généreux du personnage central et de ce fait difficilement identifiable. Dans le prolongement de son manche, un homme
scande le rythme de la mélodie sur un tambour, réplique du musicien de la
toile de 1828. Entre les deux, une femme semble esquisser un pas de danse.
Il est possible que la musicienne que les dames écoutent avec attention, les
yeux dans le vague, joigne sa voix à son instrument… Seules deux d’entre
elles fixent le visage mystérieux qui nous est caché.
Le regard de l’Autre serait-il alors rejoint par sa voix au bord du vide
que désigne le contours du turban dont l’entrelacs des plis n’est pas si loin
que cela de dessiner pas tant le crâne des vanités d’un Philippe de Champaigne, le Memento mori, mais plus justement une tête horrifique à demi
décomposée émergeant des limbes, comme figure dernière de l’Autre,
avers du visage à jamais caché de cette beauté énigmatique. Tout compte
fait, Ingres s’aventure plus avant que Courbet qui, toute pudibonderie
mise de côté, honore encore la beauté du sexe et des incarnats, dans ses
derniers replis.
L’intrication de l’audible et du visible, culmine avec la traduction de
l’Exode 20,18 que nous propose Chouraqui : « Tout le peuple voit les voix,
les torches, la voix du schofar, la montagne fumante. » Le chanoine Crampon ne va pas si loin : « Tout le monde percevait les tonnerres les flammes
et le son de la trompette ainsi que la montagne fumante » : l’oreille est aussi
susceptible que l’œil de percevoir, en effet.
À l’entrée de l’exposition du Louvre (du 15 octobre 2001 au
14 janvier 2002), « La peinture comme crime », La Parque Atropos de Carstens, inaugurait un parcours d’œuvres qui avaient en commun de vouloir
en découdre avec l’esthétisme. Sculpteur néoclassique obscur de la fin du
XVIIIe, il fut exalté par la propagande nazie comme classique du Nord. Et
pourtant l’académisme verrouillé et codé se trouve là, rompu : transgressant les canons de la figure, la bouche grande ouverte, trou, cri, oracle, peu
importe, vient par la « dégoûtante contraction des traits », comme le stigmatisait un critique, obvier la continuité de la forme.
Par l’éclectisme de ses références, Stéphanie Katz dans sa thèse d’avril
2002, « La représentation de la voix en peinture » met en avant la permanence dans l’histoire de la peinture, du conflit entre iconophiles et iconoclastes. Cette récurrence dément par son insistance le caractère « byzantin »
de la querelle : il s’agit en substance de trancher entre d’une part, une
représentation qui ne sera jamais qu’une idole, une mascarade imaginaire
inhérente au registre spéculaire, inapte à rendre la sacralité, et d’autre part,
une figure qui dans la consistance biface de son écran est capable d’inscrire
une part de la sublimité divine, à tout le moins, une trace du tragique de
l’humaine destinée. Nicéphore le Patriarche, dans son
Discours contre les
iconoclastes
[17], argumente que l’icône est par sa technique à l’image du
sacré, à la manière dont le Christ est par nature, à l’image du Père. L’homophonie du terme
graphein, qui désigne aussi bien l’acte d’écrire que celui
de dessiner, renforce la ligature de la représentation iconique qui porte
l’inscription du nom de la figure peinte, à la déité. Tandis que la tradition
vétérotestamentaire insiste sur le souffle qui porte le verbe, l’accent estmis
avec le néotestamentaire, sur la montée de la lumière. La technique iconique suit fidèlement cette transfiguration, en passant dans un ordre canonique, de la virginité du blanc à la gloire immarcescible de la fleur
chromatique. Le propos de Stéphanie Katz consiste à suivre à travers les
linéaments des styles, l’expression de ce qu’elle dénomme un « idoloclasme second », soit la récurrence de la manifestation de l’infigurable qui
fait violence à l’idolâtrie.
À tous égards, la représentation de la voix fait partie de cette gageure
qui consiste à figurer l’infigurable dans un tableau et le thème de l’Annonciation fut pour le peintre un exercice privilégié à s’y essayer. Choisissons
dans cette thèse, le commentaire que fait S. Katz de l’Annonciation du
retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, peint entre 1510 et 1528,
période éminemment troublée par la guerre et la maladie (mal des Ardents
et révoltes paysannes). L’Annonciation, suivie du concert des anges, de la
Nativité, puis de la Résurrection, inaugure la présentation intermédiaire
du retable, la prédelle de la mise au tombeau demeurant visible tandis que
la grande crucifixion centrale se trouve occultée.
Cette peinture vise à harmoniser l’ancien et le nouveau testament, ce
qui ne va pas sans forçages. C’est ainsi que la scène se déroule dans un
composé de l’intimité d’une demeure de Nazareth, d’un temple et d’une
église. Nombre de commentateurs ont noté des « maladresses » dans la
construction spatiale de ce panneau. En vérité, l’aberration visuelle réside
dans un soufflage quasi anamorphique de la gauche du panneau comme
effet intrusif dans le scopique de la voix de Gabriel. Un premier regard discerne trois plans :
Au fond, derrière le rideau vert, un premier espace aux couleurs du
nouveau testament. Le Saint-Esprit y est représenté comme il se doit, sous
la forme d’une colombe aux traits à la fois extrêmement précis tout en étant
entourée d’un halo diaphane comme le remarque Christian Heck, conservateur du musée, dans son fascicule
[18], accentuant ainsi le caractère surnaturel de l’événement.
En avant, au devant du rideau rouge, Marie lit les prophéties d’Esaïe.
VII, 14 : « Voici une vierge sera enceinte et elle enfantera un fils, et il sera
appelé Emmanuel (Dieu-avec-nous). » Pour remplir l’espace, Grunewald a
ajouté le verset suivant, VII, 15 : « Il mangera du beurre et du miel jusqu’à
ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. » Il restait encore de la place
mais le peintre ne pouvait pas continuer son travail de scribe consciencieux, VII, 16 : « Mais avant que l’enfant sache rejeter le mal et choisir le
bien, le pays dont tu crains les deux rois sera abandonné », indication qui
renvoie à l’époque de ce premier prophète, aussi répéta-t-il le verset 14.
L’espace intermédiaire entre les deux rideaux représente l’ancien testament avec Esaïe naissant d’un surgeon végétal, semblant surgir du fond
des âges parmi d’autres branches, exhibant un texte illisible, semblant lui-même semi-végétal comme autoréférenciant sa propre prophétie, XI,
1 : « Un rejet sortira de la souche d’Ishaï; un drageon, de ses racines, fructifiera. » Joseph, époux de Marie descend de cette lignée d’Ishaïe.
Une scrutation plus attentive révèle que le panneau de marbre ocre
entre le prophète et le rideau rouge, détermine un espace clairement identifié à gauche, qui n’a pas de répondant à droite. Derrière la voûte d’Esaïe,
une coupole intermédiaire s’impose, en avant du rideau vert : une quadripartition se substitue nettement à gauche, à la tripartition que semblaient
découper les deux rideaux, et qui subsiste, ou peu s’en faut, à droite. Cette
dysmorphie est encore accentuée par l’asymétrie des fenêtres latérales du
cœur : quasi frontale à gauche, elle est presque sagittale à droite. L’enflure
de l’espace gauche, à partir de la voix de Gabriel est enfin accentuée par la
disposition diagonale des deux personnages : la traîne de la robe de la
vierge est au plus près de notre regard tandis que l’ange est repoussé derrière la colonne vers l’intérieur de la scène. Cette anamorphose exprime
métaphoriquement la puissance divine de tumescence phallique et anticipe la future gravidité de la Marie. D’ailleurs, l’attitude de la Vierge en
retour, exprime l’ambivalence : face à cette pénétration hors norme, les
doigts en prière indiquent simultanément l’ouverture et la fermeture ; le
corps se détourne tout entier mais les bras s’écartent et le regard contredit
la moue ; à l’opposé, la main droite de l’ange est impérieuse tout en donnant la bénédiction, le regard demeure comminatoire, surmoïque; l’enroulement en spirale de sa vêture accentue le souffle de sa voix qui tonne et
repousse les murs. J’ajouterai pour ma part que la clarté venant de la coupole intermédiaire prolonge la disposition diagonale des deux protagonistes, est comme un regard qui illumine la face de Marie et semble redoubler telle une puissante bouche ouverte, celle plus triviale de l’ange. À l’expansion du côté gauche, semble ainsi répondre à droite, un resserrement
que la luminosité pourrait tendre à dissimuler à une approche superficielle. S’il n’est pas encore un « Tu es » de constat, l’Annonciation fixe tout
de même l’être de Marie dans un « Tu es » d’appelde l’Autre. Pour tout clinicien, l’Annonciation avoisine la mission, l’ébauche défensive délirante, si
fréquente dans la psychose. Contredisant la logique perspective mimétique, l’art achevé de Grünewald a manifesté avec force la violence du surgissement de l’invisible dans la figure, à la limite de la destruction de
l’architectonie du tableau, sans atteindre toutefois la rupture, telle l’envolée de la maison de paille à laquelle nous a habitués Walt Disney avec le
souffle du grand méchant loup dans l’histoire des trois petits cochons.
Mais cette diagonale de l’effraction de la voix, n’en croise-t-elle pas
une autre, certes plus discrète qui irait du livre ouvert du prophète au livre
ouvert de Marie ? Plus encore, du latin que lit la Vierge à l’indéchiffrable
livre du prophète, il y a translittération dans un mode relevant du rébus,
du rêve : l’âge canonique de ce dernier indique le vétérotestamentaire, le
livre ouvert en doublon dans ses mains, confirme qu’il s’agit bien de ce
prophète-ci et sa forme végétale, le sens de la prophétie : « Un rejeton viendra qui sera le Messie. » Cette opération littérale qui traite le nom comme
un objet homophonique est ce qui assure le signifiant en tant que tel plus
que la phonation : le « rejeton » est un enfant aussi bien qu’une pousse sauvage sortie des racines d’un arbre
[19]. Une telle croix ne dévoile-t-elle pas en
tout cas, la double polarité du signifiant ? Celle du découpage phonatoire
qui scande le souffle, et d’où choît la voix comme accent et timbre singulier, assimilable à une empreinte digitale à nulle autre pareille, et celle de la
lettre comme langage de l’inconscient, traces susceptibles de restaurer la
parole dans un autre temps. Ce panneau offre ainsi au regard, le chiasme
de la voix et de la lettre, autrement dit, la naissance du signifiant.
S’appuyant sur Lacan
[20], Alain Didier-Weill
[21] souligne que le Nom-du-Père ne séjourne pas dans l’inconscient à la manière du refoulé ; comme le
mot d’esprit, il requiert l’aval de la
dritte person. (Mais n’est-ce pas aussi bien
le cas pour toute métaphore ?) Devenir père, confronte le sujet à la diachronie de trois générations : fils d’un père, l’homme devient père à son tour.
Dans la synchronie, il est nommé, il nomme et il répond du nom, convoquant le Nom-du-Père comme « Nom de Nom de Nom
[22] ». Il s’ensuit à tout
le moins quatre places pour l’assomption de la maternité ou de la paternité
que l’on peut aisément qualifier dans le panneau de l’Annonciation.
Le langage courant l’indique parfaitement, l’expression « Il n’est pas
né par l’opération du Saint-Esprit ! » situe communément le phallus réel du
côté du père réel et ici
a contrario au lieu de la colombe, symbole convenu
du
Holy Ghost. Cette dernière renvoie à un signifiant secret qui unit pour
un couple quelconque le désir du père au nom propre. L’archange Gabriel
est la représentation picturale également convenue de la voix, en l’occurrence celle du Nom-du-Père, le signifiant de l’Autre barré. L’attitude ambivalente de la future mère, bien loin de l’abandon extatique de sainte
Thérèse fixé dans le marbre par Le Bernin, exprime la violence de son assignation par cet appel de l’Autre, ici sans réplique, le mouvement de recul
de la Vierge, face à l’intrusion de la forme gigantesque de l’ange, venant là
indiquer la crainte de Dieu. Esaïe, en tant que sa prophétie assentit aux
pensées de Marie et que celle-ci nous livre à livre ouvert, est cet Un-Père
qui redouble et donne sa portée à l’appel du Nom-du-Père. L’attitude
contrastée de Marie, se trouve à la fois sous l’effet de la surprise consécutive à l’irruption de l’ange Gabriel, et dans le même temps exprime la complicité avec son élection à cette éminente fonction de mère du fils de Dieu,
comme la lecture actuelle et redoublée de son devenir mère, le laisse présumer. Cette duplicité pourrait venir illustrer encore la démarcation subtile
mais indiscutable qui clive un mot d’esprit d’un lapsus et qu’analyse finement Alain Didier-Weill
[23] : le trait d’esprit s’adresse à une oreille proche,
de la même paroisse que celui ou celle qui peut l’entendre, comme le
remarque Freud. Dans ce cas, le sujet répond « oui » au commandement
sidérant qui lui demande : « Où es-tu ? », il peut rire de son trait, car il dit
la vérité. Il ne craint pas la surprise, il est au-delà du principe de plaisir et
avoue son désir. Dans le lapsus au contraire, le sujet n’assume pas son vœu
bien qu’il montre par son corps qui se phallicise, qui rougit, « où » il se
trouve à un regard surmoïque qui le fascine. Bien qu’avouée, dévoilée, la
vérité du désir n’est pas dite et la sidération n’est pas levée. Dans l’Annonciation, il semble bien que le commandement symbolique soit véhiculé
par le texte de la prophétie tandis que le commandement surmoïque transite par la voix de Gabriel, à l’évidence plus impératif comme nous l’avons
dit. L’ambiguïté de la Vierge, qui de toute évidence s’empourpre discrètement, témoigne de ce bref instant de choix entre l’acceptation et le rejet qui
départage la présence questionnante de l’Autre de sa présence regardante.
S’attaquant à l’idolâtrie de l’originaire, Guy le Gaufey
[24] ramène la
question du père à un point de vue formel. Il démontre les liens de ce dieu
« Un » et de l’unicité de l’espace-temps euclidien qui sera déclaré obsolète
par Einstein. De manière convergente, Lacan va délocaliser la référence
phallique qui permettra la fabrique de la métaphore paternelle. Il s’agit
donc pour l’auteur de faire passer le rasoir d’Occam entre
l’arche avec tout
ce qu’il véhicule de solennité, d’emphase prompte à nous placer en position d’orant, et la fonction paternelle comme pur jeu d’écriture. Le père en
ressort quelque peu aseptisé et comme effacé une seconde fois.
Schématiquement, le regard iconophile participe de l’instance du père
imaginaire. Celle-ci tolère le multiple, la célébration érotique du corps
comme son démembrement. Il s’inscrit au panthéon de la tradition hellénique, successeur de la magnificence du bestiaire magdalénien. À l’opposé,
la voix résonne dans la tradition iconoclaste de Jérusalem. Par son nom
imprononçable, son visage infigurable, l’absence de promesse de rédemption, Dieu se retire encore au titre d’origine dans le bris des tables achiropoïètes remplacées par celles dont Moïse s’est fait le scribe. L’écriture de la
loi va tenir lieu du nom de Dieu. Cette abstraction pourrait passer pour un
progrès. De fait, Jean Clair nous assure que nous assistons à l’agonie de
l’effigie et en conséquence, de la représentation du beau. Ce reflux semble
pourtant s’accompagner de la déroute corrélative de l’ordre symbolique
que trahit l’inflation de la figure obscène du père jouisseur pourchassé par
les lits de justice.
Jusqu’à un certain point, le regard complémente la voix dans l’intégration du surmoi : à partir de l’appel dans le symbolique, le sujet qui se
retourne peut prendre voix et soutenir son désir. Cet accueil du sujet se
redouble d’un retournement du regard par l’entremise de la beauté, de l’eikôn dont le regard repousse le monde souterrain des morts. Voir et
entendre marchent dans le même sens : retournement créatif comme sidération. Il importe de réhabiliter cet autre imaginaire qui tresse sa consistance au vide du savoir et au défaut réel de conjonction sexuelle.
De surcroît, le père imaginaire, ce père jouisseur qui dit non à la castration,
« L’au-moins-Un » d’exception, ce père qui épate, s’avère en tout état de cause
inexpugnable. Il relève en effet pour Lacan d’une nécessité. C’est un axiome,
un point d’arrêt posé dans l’impératif de la logique de l’après-coup, à partir de
l’indécidabilité de l’autoréférence : dans la célèbre toile de Magritte, « ceci n’est
pas une pipe » vaut « ceci est une pipe » au regard de la vérité.
Toutefois et pour l’essentiel, les gros yeux redoublent les effets sidérants de la grosse voix du surmoi dans sa fonction inhibante. Le mauvais
œil de la paranoïa commune a des vertus curarisantes. Fasciné par la grâce,
Ingres, au bout de sa lorgnette, probablement à son insu, tombe en arrêt
devant la tête de Janus. À l’inverse, Grünewald, dévoilant à livre ouvert les
pensées de Marie, montre que la Vierge est prête en réponse au souffle de
l’appel à se faire entendre, à soutenir son désir.
[1]
Jacques Lacan,
L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 358, séance du 29 juin 1960.
[2]
Alain Didier-Weill,
Les trois temps de la loi, Paris, Le Seuil, 1995, p. 83.
[3]
JacquesLacan,
D’un Autre à l’autre, 26 mars 1969, inédit.
[4]
Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’États », dans
Sur la reproduction, Paris,
PUF, 1995, p. 269-314.
[5]
JudithButler,
La vie psychique du pouvoir, Paris, Léo Scheer, 2002.
[6]
Jean Clair,
Méduse, Paris, Gallimard, NRF, 1989, p. 40.
[7]
N’en déplaise à Maria Pierrakos,
La « tapeuse » de Lacan, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 32, il n’y a
bien qu’un mauvais œil.
[8]
Solal Rabinovitch,
Les voix, Toulouse, érès, 1999.
[9]
JacquesLacan,
Le savoir de l’analyste, 1
er juin 1972, inédit.
[10]
JacquesLacan,
D’un discours qui ne serait pas du semblant, 9 juin 1971, inédit.
[11]
Cf. Jean Pierre Georgin, Érik Porge, « Au-dessus de l’horizon il n’y a pas le ciel »,
Littoral n° 29,
nov. 1989, Toulouse, érès : à condition de concevoir le spectateur comme un œil multidirectionnel, le plan de projection peut être transformé en plan projectif.
[12]
Théodor Reik,
Le rituel. Psychanalyse des rites religieux, Paris, Denöel, 1974.
[13]
François Balmès,
Le nom, la loi, la voix, Toulouse, érès, 2002.
[14]
Philippe Julien,
Pour lire Jacques Lacan, Paris, Le Seuil, coll. « Points/Essais », 1995.
[15]
Cf. Thomas Laqueur,
La fabrique du sexe, essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard,
NRF, Essais, 1992.
[16]
Michel Pastoureau,
L’étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Le Seuil, coll.
« La librairie du XXIe siècle », 1991.
[17]
Nicéphore le Patriarche,
Discours contre les iconoclastes, Paris, Klincksiek, coll. « Esthétique », 1989.
[18]
Christian Heck,
Grünewald et le retable d’Issenheim, Colmar, éditions SAEP, coll. « Delta 2000 », 1982,
p. 30-31.
[19]
Cf. Jean Allouch : « “La conjecture de Lacan” sur l’origine de l’écriture », dans
Lettre pour lettre,
Toulouse, érès, 1984.
[20]
Jacques Lacan,
Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 577-578.
[21]
A. Didier-Weill,
Les trois temps de la loi, op. cit., p. 150.
[22]
Cf. Érik Porge,
Les noms du père chez Jacques Lacan, Toulouse, érès, 1999, p. 171-172.
[23]
Op. cit., p. 206-208.
[24]
Guy Le Gaufey,
L’éviction de l’origine, Paris, EPEL, 1994.