2004
Essaim - REVUE DE PSYCHANALYSE
L’accouchement anonyme :
une violence d’État
Hyacintha Lofé
Depuis une position d’analyste travaillant dans le social, au sens large
du terme, c’est-à-dire dans la cité et les lieux qui la composent, donc aussi
au-delà du cabinet, nous ne pouvons que tenter un « pas de côté », interroger les discours plutôt qu’y adhérer. L’analyste peut entendre du coté du
sujet, au « un par un » et c’est pourquoi il lui devient possible de parler de
quelques effets de ces discours et de ces lois. S’agissant de l’accouchement
anonyme et des effets qui peuvent s’en faire entendre chez des sujets
confrontés à ces lois, mon questionnement
[1] a concerné aussi bien l’enfant
devenu adolescent que les jeunes filles enceintes qui se voient proposer un
accouchement sous « x » lorsque le terme d’une IVG
[2] est dépassé et qu’elles
semblent ambivalentes au sujet de leur grossesse. Peut-être va-t-on un peu
vite en proposant un abandon là où justement le désir inconscient se met
en acte et se manifeste avec beaucoup de bruit. Mais surtout, pourquoi proposer un accouchement anonyme, sous la juridiction duquel, par essence,
l’enfant n’est ni reconnu ni nommé dans une filiation ? On tourne depuis
quelques années autour de cette loi de 1941, mettant dos à dos « pour » et
« contre », sans entendre les plaintes et les demandes de plus en plus pressantes des enfants nés sous « x ».
En faisant des recherches sur l’origine de cette loi, j’ai découvert comment des enfants ont vu leur nom effacé, transformé, dans des contextes
géographiques ou politiques différents les uns des autres. Ces événements
ne sont pas directement comparables en soi, néanmoins, le « fil rouge » qui
m’a paru les traverser renvoie justement à la répétition de ces plaintes et à
la difficulté de questionner autrement, d’adresser autrement une demande.
Ce questionnement m’amène dans un premier temps à présenter
quelques exemples
[3] ayant traversé le siècle dernier et qui concernent
davantage une « raison d’État ». Dans un deuxième temps, j’évoquerai une
« éthique du bonheur » actuelle concernant la façon dont est maintenue
cette juridiction. Enfin, j’interrogerai le souhait qu’ont beaucoup d’enfants
nés sous « x » d’accéder à un dossier dans lequel ils espèrent retrouver des
traces de leur histoire.
Les Lebensborn
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des enfants furent élevés dans
les
Lebensborn (Fontaines de vie), institutions créées en Allemagne pour
recevoir des femmes enceintes souhaitant y accoucher anonymement et
faire adopter leur enfant en particulier par des familles SS. Himmler encouragea, dans un but eugénique, la conception d’enfants dans ces mêmes
lieux entre gens reconnus comme « racialement valables
[4] ». À Steinhoring
(Lebensborn allemand), trois mille enfants sont nés pendant cette période.
En France, cette institution se situait à Lamorlaye, près de Chantilly. Les
enfants en bonne santé pouvaient être adoptés par une famille ayant ces
mêmes critères aryens et faire ainsi partie du grand plan de renordification
de l’Allemagne mis au point par Himmler. S’appuyant sur les travaux de
statisticiens, de biologistes et d’anthropologues, celui-ci espérait en
quelques générations faire disparaître tout caractère non aryen du peuple
allemand. Les enfants qui ne correspondaient pas du fait de leur physique
à cette attente ont, en partie, été envoyés en camp (à Andenberg-Gorden).
D’autres sont arrivés de Pologne, âgés de 6 mois à 12 ans, enlevés de force
à leurs familles parce qu’ils correspondaient à ces fameux critères aryens.
Les enfants plus âgés résistaient à la rééducation et à l’endoctrinement car
ils savaient d’où ils venaient. Des enfants nés en France, en Norvège…, ont
vu leurs noms changer et leurs papiers falsifiés pour être « récupérés » par
l’Allemagne.
Les mères n’ont pas donné leur nom ni celui du père puisque qu’elles
y étaient autorisées par une ordonnance de juin 1939. Aujourd’hui, ces
enfants ont plus de 60 ans. Par ironie du sort, et pour beaucoup, les signes
distinctifs qui leur avaient permis d’être adoptés par une famille SS ont disparu à l’adolescence. Les dossiers des « L » aussi ont disparu.
Après la guerre, 15% environ de ces enfants ont été retrouvés, mais on
a argué pour ne pas les restituer à leur première famille de « l’intérêt de
l’enfant, ce fameux intérêt au nom duquel les enfants ont été arrachés, une
première fois à leur famille
[5] ». Cet argument a été sans prise sur les enfants
qui, au moment du travail effectué par Marc Hillel, trente ans après les
faits, recherchent toujours des éléments sur leur passé.
Les desaparecidos
Dans un autre temps et un autre lieu, des hommes et des femmes disparurent en Argentine pendant la dictature. Leurs mères, « Les mères de la
place de Mai » reconnaissables au « panuela
[6] » qu’elles portaient pendant
les manifestations, demandaient la restitution de leur enfant vivant. Leur
slogan était : « Ils les ont pris vivants, nous les voulons vivants »
(aparicion
con vida). Elles refusaient la reconnaissance officielle de « présomption de
décès » qui permettait d’enterrer virtuellement leur enfant et de toucher un
dédommagement financier, car, dans ce cas, les victimes n’étaient plus
reconnues « disparues
[7] ». La
comision nacional sobre la desaparicion de personas (CONADEP, 21 sepptembre 1984) confirma les tortures, le rapt, la vente et
le placement d’enfants enlevés ou nés en détention, dans des familles
« proches du pouvoir »
. Les militaires concernés par cette affaire furent
poursuivis pour « apologie de crime
[8] ».
Si en 1985 les mères précisaient « pas d’exhumation, pas d’hommage
posthume, pas de réparation économique
[9] », les grands-mères
(abuelas)
demanderont non seulement l’exhumation des corps de leurs enfants, mais
le retour des petits-enfants disparus dans les prisons où ils sont nés. Toujours à la demande des
abuelas, une Commission nationale pour le droit à
l’identité (CNDI) a été créée en 1992. La commission reçoit toutes les
demandes émanant d’enfants d’au moins 14 ans et ordonne la recherche en
identité ou bien demande aux généticiens de l’hôpital Durand de conserver les données génétiques des demandeurs. Beaucoup s’y présentent ce
qui évidemment peut poser question. Dans de telles conditions, le pas
consistant à retrouver une première famille ne va pas forcément de soi. Les
grand-mères parlent de « butin de guerre ». Malgré cela, d’autres s’interrogent encore sur le bien-fondé de la « restitution » en invoquant un second
traumatisme pour l’enfant.
Dans ce contexte particulier, sans possibilité d’avoir d’autres arguments que la « preuve de sang », les
abuelas ont fait appel à la recherche
médicale. Les laboratoires sont en mesure de pratiquer un test d’ADN prouvant un « indice de grand maternité » à 99,99 % permettant de rétablir la
filiation si les enfants le souhaitent, ce qui n’est pas toujours le cas. Les plus
âgés ont jusqu’à une trentaine d’années aujourd’hui et se sont constitués
eux-mêmes en association
Hijos (Hijos por la identitad y la justicia contra el
olvido y el silencio)
[10], ce qui les met à une place de sujet, différente de celle
des grand-mères.
Les enfants du franquisme
De même, des enfants nés dans les prisons franquistes n’ont pas toujours été enregistrés pendant cette période où « sous le régime de Franco,
des milliers d’enfants de républicains emprisonnés ou exécutés ont été
enlevés et “rééduqués” »
. Là aussi, une loi de décembre 1941, décidément
c’est une année prolifique, « permet d’inscrire les enfants de républicains
au registre civil sous de nouveaux noms, ce qui brouille les pistes de leur
filiation et facilite leur adoption massive dans les familles franquistes
[11]. »
Ceux de la Creuse
La France n’est pas exempte de ce genre d’exactions puisque dans les
années 1960, on a repeuplé la Creuse avec les enfants de la Réunion dont
Michel Debré était député. 1 136 pupilles âgés de 6 mois à 18 ans ont été
déplacés, pour leur « bien », et servirent de « petites mains » à des paysans
français, sans que les parents soient toujours prévenus et consentants.
« Déracinés, largués, sans soutiens ni repères, les petits exilés dépérissent.
Séjours en hôpital psychiatrique, tentatives de suicide. » Quelques-uns
portent plainte aujourd’hui et parlent en termes d’« enlèvement et séquestration de mineurs », de « rafle et déportation », de « traite d’enfants », de
« crimes contre l’enfance
[12] ».
Ces faits, loin d’être exhaustifs, permirent la production de papiers falsifiés ainsi que des déplacements et des enlèvements d’enfants, adoptés
parfois par ceux-là même qui étaient à l’origine de leur rapt ou du meurtre
de leurs parents, en particulier en Espagne et en Argentine.
On peut constater deux choses :
- d’une part, il est toujours question de « raison d’État » ;
- d’autre part, les personnes concernées sont non seulement dans une
demande d’informations mais dans une demande de réparation.
De nos jours, il s’agit plutôt d’une « éthique du bonheur ». Mais si c’est
différent sur la forme, cela ne l’est pas sur le fond.
Éthique du bonheur dans l’accouchement sous « x »
En effet, lorsque le professeur Neirinck dit aujourd’hui : « L’enfant né
sous “x” constitue l’adopté idéal, vierge de tout passé, de toute histoire
[13] »,
on retrouve ce déni d’une vie avant l’adoption.
Nous avons plutôt affaire là à un pseudo-savoir sur le « bien » des
enfants dont seraient détenteurs des professionnels de ladite enfance et des
juristes, ceux-ci étant souvent conseillés par ceux-là qui se présentent alors
en qualité d’experts.
Dans le cinéma, dans la littérature, la mère abandonnante est souvent
représentée comme une prostituée, une femme inculte et l’enfant issu d’elle
comme la victime d’un inceste ou d’un viol. C’était même souvent l’argument mis en avant pour décourager les demandes de dossiers
. « Réfléchissez, vous ne savez pas ce que vous allez trouver », disait-on. Il s’agit donc
de « protéger » les enfants de parents supposés « carents ». « Que ceux qui
ne peuvent assumer leur enfant le donnent à ceux qui n’en ont pas
[14] »,
écrit Nicole Peltier, ancienne directrice du centre maternel du Vésinet. La
question est de savoir qui peut se permettre de nommer cette non-assomp-tion d’être parent. Dans le cas d’une famille supposée « carente », l’abandon soulage, alors, on en fait l’apologie
: « Le seul acte d’amour qu’elles
peuvent accomplir est de le confier à d’autres. Ce n’est donc pas un abandon, c’est vraiment un choix d’amour par protection
[15]. » Il peut être tout
aussi dommageable d’affirmer que « pouvoir s’évaluer incapable de poursuivre sa maternité au-delà de la naissance de son enfant, est une preuve
de grande lucidité
[16] ». Ces sont des vœux pieux si l’on considère dans
quelles circonstances ce prétendu choix, preuve d’une prétendue maturité,
est opéré.
Monique Peltier déplore ce qu’elle appelle « l’assistance aux mères en
difficulté » qui d’après elle « joue contre l’abandon » : « L’API (allocation de
parent isolé) leur paraît fabuleuse [… ] Celles qui accouchaient sous “x”
dans l’anonymat, façon la moins douloureuse de renoncer à un enfant,
n’avaient pas droit à la prime à la naissance
[17]. ». Voilà la question à poser.
Outre ce discours un peu rapide sur la façon « la moins douloureuse de
renoncer à un enfant », on note cette confusion entre adoption et accouchement sous « x ». Si on peut raisonnablement penser qu’un enfant serait
mieux dans une famille adoptive, pourquoi serait-ce forcément en gommant la première partie de sa vie ?
De son côté, Sophie Marinopoulos fait un travail, avec des mères qui
ont un « projet d’abandon », avec le postulat que l’enfant pourra mieux être
adopté s’il a été abandonné dans le respect et la parole
[18]. Que, dans
« l’après-coup » de cet acte d’abandon, un travail puisse se faire sur une
telle séparation n’est pas douteux ; en faire, d’une façon qui m’apparaît
comme opératoire et psychologique, un travail de « préparation » me laisse
davantage dubitative sur la position de l’analyste en institution. Cela
m’évoque la réflexion de Marie-Madeleine Chatel sur la « collaboration »
avec les équipes médicales. Texte où il est question, entre autres, que le psychologue du service travaille sur « la renonciation à la FIV » en cas d’échecs
répétés
[19].
Du côté de l’accouchement sous « x », dit anonyme
Ce texte mentionne simplement la possibilité pour la mère d’accoucher anonymement. Il n’y est pas question de reconnaissance ou pas de
l’enfant. Quant aux origines de cette loi, elles demeurent énigmatiques.
« Le maréchal Pétain ayant les pleins pouvoirs, cette loi n’a pas été débattue publiquement
[20]. » L’hypothèse souvent retenue est qu’il s’agissait de
protéger l’honneur des soldats prisonniers en Allemagne. Il serait né environ un million et demi d’enfants adultérins dont 200000 de parents
mixtes
[21]. La raison actuelle du maintien de cette loi semble tenir davantage aux associations de défense des femmes (respect du secret demandé)
et à celles des parents adoptants (protection de la nouvelle filiation).
En tout cas, une lecture particulière a été faite de ce texte, en confondant
volontairement « secret de l’accouchement » et « secret de l’identité » de
l’enfant. L’article 7 des droits de l’enfant précise que celui-ci « est enregistré
aussitôt après sa naissance et a dès celle-ci le droit à un nom, le droit d’acquérir une nationalité, et, dans la mesure du possible, le droit de connaître
ses parents et d’être élevés par eux
[22] ». Lors d’un accouchement sous « x »,
l’enfant est nommé par l’État qui devient officiellement son parent. Il reçoit
une identité sous forme de trois prénoms, le troisième faisant office de nom
propre. Depuis le 5 juillet 1996, la mère peut donner des prénoms, ce qui est
paradoxal puisque, officiellement, elle n’a pas accouché.
Passé le délai de deux mois, l’enfant devient pupille de l’État et peut
alors être adopté de façon « plénière ». Cette adoption plénière datant de
1967 annule la première filiation s’il y avait eu reconnaissance de l’enfant.
Celle-ci, ou celle donnée par l’État, est remplacée par celle des parents
adoptants qui voient l’enfant inscrit sur leur livret de famille comme né
d’eux. De ce moment, l’enfant change de nom, éventuellement de prénoms, voire de lieu de naissance.
Rappelons que l’accouchement anonyme n’existe qu’en France et au
Luxembourg. Ailleurs, pour qu’un enfant soit déclaré né de mère inconnue, il faut qu’il ait été trouvé.
Du côté du père
Le père, même s’il a reconnu l’enfant pendant la grossesse, ne pourra
pas confirmer cette reconnaissance après l’accouchement puisqu’il lui est
généralement opposé qu’il n’y a eu ni accouchement ni naissance.
Actuellement, les hommes dont l’amie a accouché sous « x » peuvent
informer le procureur de la République qui procédera à la recherche des
date et lieu d’établissement de l’acte de naissance de l’enfant. Les pères
pourront ainsi se prononcer éventuellement contre un placement. Cela
reste encore très virtuel. Des procès sont en cours mais témoignent du peu
d’effet de cette reconnaissance anticipée. Pour le père de Julien, à la cour de
Riom, les juges ont ratifié la loi : « En accouchant de façon anonyme, la
mère d’un enfant a voulu que celui-ci ne puisse jamais être rattaché juridiquement à cet homme
[23]. »
On voit donc à quel point la justice même « se prend les pieds » dans
ces affaires et aussi à quel point les pères sont exclus, déniés dans leur fonction par la loi même. C’est la mère qui, du lieu de son désir, nomme le père,
et, parfois, cela ne fonctionne pas, mais pourquoi faire intervenir un fait
juridique qui cautionne cela ?
Construction du sujet
Le sujet de l’inconscient est déjà en route même si c’est en devenir. Si
l’accueil social en termes d’individu se fait à la naissance, l’enfant est là
bien avant dans la tête des parents. Jacques Lacan, dans la « Conférence sur
le symptôme »
, à Genève, disait quelque chose de cette trame dans le désir
parental : « Nous savons bien dans l’analyse l’importance qu’a eue pour un
sujet, je veux dire ce qui n’était à ce moment-là encore que rien du tout, la
façon dont il a été désiré
[24]. »
Solal Rabinovich
[25], de son côté, remet au travail la théorie sur la
constitution du Sujet. Ce qu’elle souligne, c’est la présence, d’emblée, du
signifiant qui serait même antérieure à la constitution du sujet. Ce qui le
constitue, c’est ce que Freud nommait la
Bejahung
[26] (en termes lacaniens :
incorporation du premier corps de signifiant, instauration du lieu de
l’Autre) et l’
Ausstosung (constitution du dehors comme réel extérieur,
impossible car à jamais perdu), qui sont probablement présents ensemble
dès le début de la vie. Les rapports du dedans et du dehors freudiens se
poseraient en termes de réel
(Ausstossung) et de symbolique
(Bejahung).
Ainsi, pour Freud, « ce qui a été aboli au-dedans reparaît au-dehors » et,
pour Lacan, « ce qui est refusé du symbolique reparaît dans le réel ». Cette
construction nous permet d’imaginer que quelque chose de cette méconnaissance risque fort de faire retour dans le réel.
Dans l’accouchement sous « x », l’« avant-adoption » s’organise, de
fait, comme un « trou ». Ceux qui sont encore, à ce moment-là, mère et père
potentiels n’existent plus, même pas par un nom dans un dossier. Or, ces
enfants ont vécu une vie utérine, une naissance et sont parfois restés
quelques heures, voire quelques jours avec ceux-ci. Les situations sont en
effet très différentes les unes des autres. Certains enfants partent très tôt en
pouponnière, d’autres restent à l’hôpital quelques jours. Il est important de
tenir compte du fait qu’il s’est passé quelque chose dans cet entre-deux de
la conception à l’adoption, au-delà du journal tenu à la pouponnière. Cet
enfant, il s’est annoncé, et dès ce moment, a été sujet de bien des discours.
Il a reçu des signifiants dans cette première histoire, il a reçu ensuite tout
un autre champ de signifiants, dans une autre histoire. Les deux histoires
qui n’en sont qu’une, d’ailleurs, peuvent tout à fait coexister. À ne pas pouvoir interroger le passé, la plainte risque de rester de façon unilatérale du
côté de l’événement, faisant barrage à tout décalage. On voit en effet dans
la littérature, dans la clinique, qu’abandon et adoption fonctionnent
comme souvenirs-écrans et servent à « expliquer » le « trauma ». Or, si ces
événements de vie sont douloureux, le trauma n’y est probablement pas à
lire directement comme s’il y avait relation de « cause à effet ». Cependant,
ce qui est mis en avant par les adultes nés sous « x » et souhaitant consulter leurs dossiers, c’est la difficulté à être confronté à cette méconnaissance
de « l’avant » et à se construire sur ce semblant-là. Le monde semble sans
arrimage, comme s’ils ne pouvaient s’appuyer sur un « déjà su », même
reconstruit.
Un point commun, le désir de « savoir »
Dans le cas de tentative de création d’une « race » par Himmler, nous
sommes dans le registre du réel. Il s’agit là d’une représentation du sang,
indépendamment de toute subjectivité. « J’ai vraiment l’intention de chercher ce sang germain dans le monde entier, de le soustraire et de le voler
où je peux
[27]. » Pour pouvoir récupérer ce « sang », les Allemands modifièrent les lois civiles et notamment le Code pénal des pays occupés.
Du côté des personnes souhaitant accéder à leur dossier, les « liens de
sang » sont déjà du côté de l’imaginaire et du symbolique et non plus du
côté du réel. Cela, dans la mesure où le sujet est avant tout un parlêtre et
qu’il peut imaginer, construire, reconstruire. C’est probablement en cela
que Pascale Odierne dit : « Je rêve de savoir ce que ça fait de rencontrer
quelqu’un avec qui on a des liens de sang
[28]. » Ce n’est probablement pas
à prendre au pied de la lettre. Elle évoque là des frères, des sœurs, des
parents qui pourraient lui ressembler et qu’elle imagine. N’oublions pas
que les ressemblances familiales sont les premières paroles prononcées
devant un nouveau-né, l’inscrivant dans une lignée par des traits, mais surtout par ce qui peut faire trait, trait unaire, trait identificatoire. Chacun naît
d’une histoire, même si elle ne lui est pas accessible. Les termes mêmes que
nous employons, « géniteurs », « parents biologiques », sont beaucoup trop
réducteurs pour dire d’où vient un sujet car il ne peut s’agir d’être réduit à
une somme de gènes.
Ainsi, lors d’une demande de consultation de dossier, chaque sujet
aura déjà projeté sa recherche personnelle. S’il peut y lire son histoire avec
les noms des personnes concernées par elle, il pourra alors choisir ce qu’il
en fera. S’arrêtera-t-il là ? Ira-t-il plus loin ? Cherchera-t-il à rencontrer ces
personnes, et éventuellement à construire, bien que différemment, une
relation avec eux, tout comme il a pu construire sa filiation auprès de ses
parents adoptifs ?
Aujourd’hui, en France, les services administratifs ne brouillent plus
les pistes, mais ne sont tout de même pas initiateurs. Si une demande leur
est adressée, ils présentent un dossier, mais celui-ci peut être vide. En effet,
à ce jour, la mère est informée sur la possibilité de donner son identité ou
des renseignements appelés « non identifiants », comme la couleur des
yeux, la région, le métier, la santé… Nous sommes là du côté d’une image,
nous ne sommes pas du tout dans ce qui fait trait entre l’enfant et sa première famille. Depuis septembre 2002, ces enfants peuvent faire appel au
Conseil national d’accès aux origines
[29] (CNAOP) pour leurs recherches, en
sachant que le droit à la connaissance des origines personnelles est sans
effet sur l’état civil et la filiation.
En fait, il s’agit souvent d’adresser une demande, d’entendre une
parole sur le désir, quelle que soit sa nature, qui a permis leur venue au
monde, et, parfois, de rencontrer les personnes qui ont posé cet acte. La
rencontre, même si elle est souhaitée et envisageable, n’est pas forcément
simple, mais le deuil devient davantage possible, en tout cas différent.
Comment faire, en effet, le deuil de l‘absence, du vide, du rien, de ce qui ne
nous est pas accessible ? L’incertitude produit des effets mortifères. La
recherche peut alors devenir perpétuelle. Recherche d’un signe, recherche
qui tourne en rond, qui n’est arrêtée par rien. Ainsi, dans une telle situation
de recherche qui tourne en rond, Pascale Odièvre a interpellé le 9 octobre
2002 la Cour européenne des droits de l’homme pour savoir « si la loi française sur l’accouchement sous x viole la Convention européenne des droits
de l’homme
[30] », mais elle a été déboutée en février 2003. Dans cette quête
sans merci, quelle sera sa prochaine demande ?
Nous sommes confrontés aujourd’hui à une question très difficile avec
la loi sur l’accouchement sous « x ». Les nominations et les démissions successives au CNAOP en si peu de temps sont très symptomatiques de ces tout
nouveaux questionnements.
L’être humain est d’abord un être de langage. Il est conçu et porté par
des êtres de langage, même si ceux-ci ne sont pas devenus ses « parents »
au sens symbolique du terme. Pour cette raison, je soutiens qu’il n’y a pas
d’être humain « biologique », pas de parents « géniteurs ». Si les enfants
nés sous « x » utilisent la plupart du temps les termes de « mère » et
« père » quand ils nomment les gens qui les ont conçus, c’est probablement
parce qu’on ne peut cliver le réel, le symbolique et l’imaginaire.
Méconnaissance, déni et refoulement sont vraisemblablement à l’origine de cet acte qui est de produire volontairement cette absence de savoir.
Conserver cette loi, c’est mettre volontairement les sujets concernés par elle
dans un questionnement qu’ils n’auront pas le choix d’adresser ou pas.
Ainsi, l’effet retard de cette loi risque fort de prendre la forme d’un flamboiement de procès contre l’administration plutôt que prendre la forme de
ce questionnement.
·
ABUELAS DE PLAZA DE MAYO, Corrientes 3284,4e Piso, Departemento H, 1193 BuenosAires, Argentina.
·
BONNET, Catherine. Les enfants du secret, Paris, Odile Jacob, 1992.
·
DOCUMENT INTERNET ACAT-FRANCE. Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et
des exécutions capitales.
·
COMMISSION DES DROITS DE L’HOMME EN ARGENTINE. Argentine : dossier d’un génocide,
textes Flammarion.
·
CACDO (association pour la recherche des origines) hhttp :// www. cadco. asso. fr,43,
rue Liancourt, 75014 Paris, 01 47 64 56 67.
·
FREUD, Sigmund. « La négation », dans Résultat, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985.
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HIJOS. Site internet tenu par les enfants des desaparecidos.
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HILLEL, Marc. Au nom de la race, Le livre de poche, n° 4910.
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LABBÉ, Morgane. Du concept de la « nationalité » à celui de « race » dans la statistique
allemande : le projet d’une statistique raciale » ( 1933-1945), document Internet.
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LACAN, Jacques. « Conférence sur le symptôme à Genève », Le bloc-notes de la psychanalyse, n° 5, p. 5 à 23,1985.
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MARINOPOULOS, Sophie. De l’une à l’autre. De la grossesse à l’abandon, Hommes et
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PELTIER, Monique. Femmes en détresse, enfants en souffrance, Paris, Balland, 1986.
·
RABINOVICH, Solal. « Enfermés dehors », dans La forclusion, Toulouse, érès, coll.
« Scripta », 2000
·
SARNER, Eric. Mères et « folles » sur la place de Mai, Argentine 1976-2000, Desclée de
Brouwer, coll. « Culture de paix », 2000.
[1]
Dans un cartel sur « la psychanalyse avec les enfants », janvier 2001 à juin 2003.
[2]
Interruption volontaire de grossesse.
[3]
Les enfants des Lebensborn, les desaparecidos d’Argentine, ceux de l’Espagne franquiste, et
enfin, les enfants venus de la Réunion pour peupler la Creuse.
[4]
C’est-à-dire de parents déclarés aryens de bonne souche (trente ans de généalogie aryenne) par
le RUSHA (office supérieur de la race et du peuplement).
[5]
Marc Hillel,
Au nom de la race, p. 237.
[6]
Lange d’enfant qu’elles portaient en foulard.
[7]
Eric Sarner,
Mères et « folles » sur la place de mai. Argentine 1976-2000, Paris, Desclée de Brouwer,
coll. « Culture et paix », 2000, p. 89.
[8]
Eric Sarner,
op. cit., p. 72.
[9]
Eric Sarner,
op. cit.
[10]
« Fils pour l’identité et la justice contre l’oubli et le silence ».
[11]
François Musseau,
Le Monde du 21 octobre 2002.
[12]
Le Nouvel Observateur du 6 juin 2002, rubrique « Notre époque », p. 126 à 131.
[13]
« Savoir d’où l’on vient, la réponse du droit », l’enfant a-t-il droit à son histoire ? Toulouse, érès, 1999,
dans Geneviève Delaisi de Parseval, dans « le bébé face à l’abandon, le bébé face à l’adoption »,
sous la direction de Myriam Szejer,
La cause des bébés, Albin Michel, 2000 p. 154.
[14]
Nicole Peltier,
Femmes en détresse, enfants en souffrance, Balland, 1986, p. 15
.
[15]
Catherine Bonnet,
Les enfants du secret, Paris, Odile Jacob, 1992.
[16]
Sophie Marinopoulos,
De l’une à l’autre, de la grossesse à l’abandon, Hommes et perspectives, 1998,
p. 132.
[17]
Monique Peltier,
op. cit., p. 206.
[18]
Sophie Marinopoulos,
op. cit., p. 58 et 83.
[19]
Marie-Magdeleine Chatel,
Malaise dans la procréation. Les femmes et la médecine de l’enfantement,
Albin Michel, 1993, p. 119-120.
[20]
Catherine Bonnet,
Les enfants du secret, op. cit.. p. 122.
[21]
« Enfants de boches » dans la collection « Passé sous silence », France 3,23 h 30, jeudi 13 mars
2003.
[22]
Article 7 des Droits de l’enfant (Code de la famille).
[23]
Blandine Grosjean,
Libération du 21 octobre 2002, rubrique « Société ».
[24]
Jacques Lacan, « Conférence de Genève sur le symptôme »,
Le bloc-notes de la psychanalyse, n° 5,
p. 5-23.
[25]
Solal Rabinovich,
La forclusion, « enfermés dehors », Toulouse, érès, coll. « Scripta », 2000.
[26]
Sigmund Freud, « La négation », dans
Résultat, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985. p. 137.
[27]
Marc Hillel,
Au nom de la race, p. 155.
[28]
Pascale Krémer, « Une femme née sous X… poursuit la France devant la Cour européenne »,
Le
Monde du 11 octobre 2002, p. 11.
[29]
Détails en annexes.
[30]
Pascale Krémer,
Le Monde du 11 octobre 2002,
Une femme née sous X… poursuit la France devant la
Cour européenne.